Chapitre 581
Le matin de l’arrivée de Hakram, Archère vint me rendre visite.
Indrani était celle des Woe qui appréciait le plus qu’on prenne soin d’elle, mais elle était trop agitée pour rester longtemps dans un palais. C’était déjà le cas à Laure, où elle avait passé plus de temps dans les bouges des quais que dans sa suite. J’avais confiance en elle pour ne pas s’attirer trop d’ennuis et, de temps à autre, elle tombait sur une information intéressante. Parfois, elle daignait même la partager. Ce matin-là, à en juger par son sourire radieux, serait l’une de ces rares occasions. Indrani n’affichait cet air d’une joie presque maniaque que lorsqu’elle pensait avoir déniché quelque chose d’assez précieux pour me demander une faveur en retour.
« Dis-moi que je suis formidable, exigea-t-elle en s’asseyant sur la table, juste à gauche de mes œufs. »
« Tu es parfois légèrement au-dessus de la médiocrité, lui répondis-je obligeamment. Genre, une fois tous les quelques ans. C’est arrivé. À ce qu’on m’a dit. Des rumeurs, tu vois. Mais pas des rumeurs très fiables. »
Elle me menaça du doigt.
« Si je n’ai pas de miel, tu n’auras pas ta récompense, lança Archère. »
Je me penchai en avant, lui adressai un sourire des plus charmants et saisis un petit bol de porcelaine couvert que je déposai sur ses genoux. Un silence s’ensuivit.
« Il y a du miel là-dedans, n’est-ce pas ? demanda Indrani avec résignation. »
« Je crois que c’est plutôt de ma récompense qu’on devrait parler, si tu veux mon avis », répliquai-je en mordant dans mes œufs.
Ils étaient bons. Ils avaient un goût de sel et de petite victoire remportée aux dépens d’autrui. Elle soupira, s’empara d’une fourchette puis piqua dans ses propres œufs. Dans ma grande mansuétude, je tolérai ce comportement de pillarde, même si dérober son petit-déjeuner à sa reine légitime pouvait, dans une certaine optique, passer pour de la trahison.
« Nos petits amis héroïques vont se réunir pour parler du Bien, m’apprit Archère. Ce soir. Une copine m’a dit que c’était obligatoire pour tous ceux de leur espèce qui se trouvent dans la région. »
Je sifflai doucement. Ça faisait beaucoup de Héros. Peut-être le plus grand rassemblement depuis plus d’un siècle : même lorsque nous avions lancé la Trêve et les Conditions, la plupart de ceux qui l’avaient signée ne s’étaient pas trouvés au même endroit. Il devait y avoir au moins quarante Héros autour de Salia en ce moment, puisque ceux qui s’étaient battus sur d’autres fronts s’étaient repliés sur la capitale avec l’armée à laquelle ils étaient rattachés.
« C’est Hanno qui a convoqué tout le monde ? demandai-je.
— Je ne l’ai pas appris explicitement, reconnut Indrani, mais il n’y a vraiment personne d’autre qui pourrait donner un tel ordre en s’attendant à ce qu’il soit suivi. »
Elle n’avait pas tort. Si le Pèlerin Gris était encore en vie, il aurait pu prétendre à la deuxième place, mais depuis la mort de Tariq, personne ne pouvait rivaliser avec Hanno pour diriger le camp du Haut.
« À quel point ton amie est-elle fiable ? demandai-je.
— Elle ne mentirait pas, affirma Indrani. J’ai confiance en elle. »
La Chasseresse d’Argent ou la Lance Vagabonde, donc, songeai-je. Je n’étais pas sûre qu’Alexis se confierait à elle sur ce genre de choses, même après qu’elles eurent enterré la hache de guerre. C’était donc probablement la Lance. Je repris une bouchée d’œufs et l’avalai.
« Pourquoi te l’a-t-elle dit ?
— Le Sang craint que cette petite querelle entre Cordy et Bottes brillantes ne tourne mal, alors ils ont parlé à leurs Élus, répondit Indrani. Félicitations, Cat, tu es maintenant l’adulte à qui les rats vont tout rapporter. »
« Ah, tout ce dont j’ai toujours rêvé », souris-je sans joie.
Le fait que même le Sang, dont la conception de la subtilité diplomatique consistait à peindre le gourdin en noir avant de frapper quelqu’un avec, ait compris que la situation devenait explosive me coupa quelque peu l’appétit. Mais il me restait une question à poser.
« Tu as découvert où ils se réunissent ? »
J’avais posé ma fourchette ; Indrani ne tarda donc pas à se servir dans mon assiette. Refuge lui avait inculqué des convictions très fermes au sujet de la nourriture laissée sans surveillance : elle était à prendre.
« Dans un coin perdu de la campagne, répondit Archère. Un village au milieu de nulle part. »
« Laisse-moi deviner, souris-je. Il s’appelle Carrouges ? »
Elle enfourna la dernière bouchée de son petit-déjeuner et me lança un regard noir.
« Comment tu pourrais le savoir ? protesta Indrani la bouche pleine. »
« J’y étais hier soir, soupirai-je. Bottes brillantes y déterre une porte naine. »
Et maintenant, il y traînait tout le monde. C’était révélateur : il ferait ouvrir la serrure par la Forgeronne amère puis, une fois la porte ouverte sous leurs yeux, plaiderait auprès des Héros pour qu’on s’adresse directement au Royaume d’En dessous. En contournant Cordelia. Je grimaçai. Même s’il n’enchaînait pas tout de suite, même s’il laissait passer quelques jours, le simple fait d’avoir rallié la plupart des Héros à sa solution réduirait à néant les prétentions de Cordelia. Leur Nom consistait à s’occuper des Héros, et ceux-ci exprimeraient clairement leur préférence. Je me frottai l’arête du nez.
« Je vais peut-être devoir intervenir, admis-je. S’il va jusqu’au bout, il ne restera plus que l’affrontement. »
Je n’aurais pas besoin de prévenir la Première Princesse, puisque le Prince Martin-pêcheur participerait à la réunion et que je ne doutais pas qu’il l’informerait dès qu’il recevrait la convocation. Mais je n’étais pas vraiment sûre que Cordelia puisse faire grand-chose. Elle était une haute responsable de la Grande Alliance, même si, comme toutes les autorités, son pouvoir se délitait et ressemblait désormais davantage à du parchemin qu’à de l’acier. On pouvait donc soutenir qu’elle avait le droit d’assister à la réunion et de défendre son propre point de vue auprès d’eux. Et Hanno la laisserait faire, songeai-je. Il respecterait ce droit, même si cela ouvrait la voie à une candidate rivale.
Ce ne serait toutefois pas un terrain favorable pour elle. Hanno s’était battu aux côtés de la plupart de ces gens et il était toujours l’Épée du Jugement ; ces deux choses pèseraient en sa faveur. Et si le soutien de la Première Princesse venait surtout des Héros procerans, comme je le soupçonnais, ce serait le dernier clou dans le cercueil de ses ambitions : on pouvait vivre avec un Gardien proceran, mais personne ne voudrait d’un Gardien proceran. Je soupirai, perdue dans mes pensées, puis revins à moi en entendant Indrani siroter bruyamment les dernières gouttes de mon thé.
« Je dois découvrir ce que Hasenbach compte faire, dis-je. Elle cherche sa flèche meurtrière, mais maintenant, il faut qu’elle donne sa réponse ou elle sera écartée de la course. »
« Ce serait si terrible que ça ? demanda Indrani.
Je penchai la tête sur le côté.
— Vivienne t’a parlé de ce qu’on a découvert ?
— Vous pensez toutes les deux que c’est un coup de la Barde, répondit-elle. Qu’elle aurait d’une façon ou d’une autre poussé les choses dans la mauvaise direction, il y a quelque temps, pour que ça tourne mal quand elles s’affronteraient. »
« Il y a quelque chose qui cloche, Drani, dis-je. Je le sens. Elles valent toutes les deux mieux que ça, mais on dirait que chacun des gestes de l’une écorche l’autre à vif. »
Archère se mordilla la lèvre.
« J’ai appris à ne pas parier contre toi pour ce genre de choses, dit-elle. Alors fais ce que tu penses devoir faire, Cat. Mais si tu as peur que le temps te manque, tu dois aussi faire attention à autre chose. »
Je m’adossai, lui accordant toute mon attention. Elle ne s’aventurait pas souvent à me donner des conseils ; quand elle le faisait, je me sentais toujours tenue de les prendre au sérieux.
« Tu dois mettre de l’ordre dans tes affaires, Cat, dit Indrani. Tu t’inquiètes qu’ils fichent tout en l’air quand l’un d’eux deviendra Gardien de l’Ouest, mais toi non plus, tu n’en as pas fini. Tu dois régler les problèmes qui traînent, sinon c’est toi qui deviendras le maillon faible. »
Je pinçai les lèvres.
« Tu parles de Hakram.
— Pas seulement de lui, répliqua-t-elle. Peu importe ce que tu mijotes avec Akua ces temps-ci, il faut t’en occuper. Et tu as fait une promesse au Pèlerin avant qu’il ne meure. »
J’en avais fait trois, mais je savais laquelle elle voulait dire. J’avais juré à Tariq de me réconcilier avec Hanno. Ce que je n’avais pas du tout fait, même si notre dernière conversation avait été cordiale. Ce n’était qu’un vernis, une façade. Rien n’avait été dit ni réglé.
« Je n’ai pas beaucoup de temps, Indrani, dis-je à voix basse. Quatre jours, peut-être moins.
— Alors tu ferais mieux de t’y mettre, répliqua sans pitié Archère. Et une dernière mise en garde, puisque je te connais. »
Elle me regarda droit dans les yeux.
« Tu aimes tremper le bout du pied dans l’eau, puis reculer, dit Indrani. Comme si tu prenais sa température. Tu fais ça quand tu as peur d’affronter une conversation difficile, Cat, et en plus, avec tout ce qui se passe en ce moment, tu as une excuse toute trouvée pour ne pas t’engager à fond. »
Elle plissa les yeux.
« Ne fais pas ça, dit Archère. Tu es peut-être furieuse, mais Hakram est des nôtres. Ne gâche pas tout parce que ça te fait mal. »
Mes doigts se crispèrent sur l’accoudoir de ma chaise. Elle posa ma tasse vide, bondit de la table et me lança un dernier regard par-dessus son épaule avant de quitter la pièce.
Ne pas savoir contre qui j’étais en colère ne faisait qu’attiser cette colère.
Une heure avant la Cloche de midi, j’appris que mes démarches prudentes pour découvrir ce que la Première Princesse comptait faire en réponse à la convocation de Hanno n’avaient servi à rien. Je n’avais pas besoin de m’en remettre à des espions : le coup frappé à ma propre porte m’apprit que Cordelia Hasenbach souhaitait me voir.
Je proposai de me rendre aux archives, mais elle avait déjà pris les devants. Elle était sortie, était passée par son palais et se tenait prête à me recevoir dès que je pourrais me libérer. Je ne fis ni la mijaurée ni traîner les choses. Plus vite nous aurions cette conversation, mieux ce serait. Un rituel de scrutation avait annoncé l’arrivée de Seigneur de guerre Hakram et d’une bande de cavaliers-loups, qui étaient sortis des Voies du Crépuscule et avançaient à bonne allure. On les attendait à la demie de la Cloche de midi. J’imaginai que l’autre raison pour laquelle Hasenbach avait quitté les archives était qu’elle voulait inspecter les préparatifs destinés à accueillir officiellement le Seigneur de guerre des Clans, une première dans l’histoire de Procer.
Je traversai donc en boitant de nouveau les magnifiques vieilles salles des Merovins, guidée par des serviteurs jusqu’à l’un de ces jolis petits salons qui semblaient pousser comme des champignons partout où Cordelia Hasenbach séjournait plus de quelques jours. On m’introduisit discrètement : ma visite n’était pas secrète, mais elle était loin d’être officielle. La Première Princesse de Procer avait l’air épuisée. Elle était impeccablement vêtue de gris et de vert, les cheveux coiffés en tresse lycaonaise, mais malgré les cosmétiques dont elle avait tenté de les dissimuler, je voyais les cernes autour de ses yeux. Quelqu’un avait lu au lieu de dormir depuis trop longtemps.
Nous échangeâmes les politesses d’usage le temps d’un seul tour avant qu’elle n’aborde la raison de sa convocation ; selon les critères de Hasenbach, c’était d’une brusquerie remarquable. Elle aussi sentait le temps lui filer entre les doigts.
« Lorsque nous avons commencé à discuter des Accords de Liesse, l’un des principes fondamentaux était la fondation d’une ville dans les Vallées de la Fleur Rouge, dit Cordelia. Un centre de savoir et le siège des Accords. »
C’était aussi un moyen de décourager la guerre entre Callow et Procer, puisque la ville se trouverait pile entre les deux royaumes et serait vouée à la neutralité. L’Escalier était une deuxième voie terrestre entre nos nations, mais il était aussi ridiculement facile à défendre et à bloquer. La géographie avait toujours voix au chapitre lorsqu’on parlait de guerre, qu’on veuille bien l’admettre ou non. Je comptais bien que la nôtre plaide fermement en faveur de la paix.
« En tant que Reine de Callow, j’ai le droit d’accorder des terres du côté du royaume, dis-je. Mon successeur a juré de respecter cette concession. »
S’il était resté des comtes d’Ankou, la chose aurait pu se compliquer, mais ils avaient perdu leurs titres lors de la Conquête. Dire à un gouverneur que j’avais moi-même nommé que la carte allait être redessinée était bien moins compliqué.
« En effet, dit Cordelia. La princesse Vivienne a défendu cette proposition avec beaucoup d’éloquence, et j’ai transmis ses arguments à la Haute Assemblée. Malheureusement, ils n’ont pas convaincu assez de monde. »
Vivienne m’avait alors écrit que si les terres cédées n’avaient été prises que sur Orne ou Bayeux, la proposition aurait peut-être abouti, mais comme deux principautés devaient en perdre une parcelle, les négociations s’étaient enlisées. Toute cession de territoire en dehors d’un traité de paix devait être ratifiée par les deux tiers de la Haute Assemblée, et la Première Princesse n’avait tout simplement pas obtenu les voix nécessaires.
« Et vous me dites que cela a changé ? demandai-je.
Elle sourit et posa un parchemin entre nous. J’en brisai le sceau et le déroulai, parcourant attentivement les lignes serrées. La plupart n’étaient que du charabia juridique, mais l’essentiel était assez clair. Comme certaines principautés avaient officiellement fait sécession et que plusieurs convocations de sessions extraordinaires de la Haute Assemblée avaient été refusées, la Première Princesse invoquait d’anciennes prérogatives pour créer une nouvelle principauté : la Principauté de Cardinal. Ses frontières avaient été définies ce matin par un vote de l’Assemblée, mais une expression me fit buter.
« Qu’est-ce qu’un « vote présentiel » ? demandai-je.
— Seuls les princes présents ou leurs représentants peuvent voter, et aucune décision prise ainsi n’exige de quorum, expliqua la Première Princesse. Ces décisions ne sont pas contraignantes tant que le sujet n’a pas fait l’objet d’un second vote, mais pour les annuler complètement, il faudrait une majorité des deux tiers ou le consentement de la Première Princesse. »
Autrement dit, ce matin, Cordelia Hasenbach avait créé une principauté à partir de deux morceaux de territoire — l’un en Orne, l’autre en Bayeux — et en était devenue la princesse. Elle avait ensuite, comme je le lus dans les lignes suivantes, déclaré son indépendance vis-à-vis de la Principauté de Procer. Dans les faits, elle ne contrôlait pas encore ces terres, mais le fondement juridique était là. Si Rozala Malanza soutenait la décision, ce que la répartition des voix indiquait, alors c’était réglé. Tant qu’elle resterait ferme et refuserait de laisser annuler la décision, le territoire serait séparé de Procer et prêt à rejoindre la cité-État de Cardinal.
J’avais voulu obtenir deux choses de Cordelia Hasenbach plus que tout : Cardinal et la signature de Procer aux Accords. Elle était déjà à mi-chemin de me les offrir.
« C’est, dis-je franchement, une très belle manière de m’acheter. »
Elle ne s’en offusqua pas, même si son nez se plissa légèrement devant ma franchise. Nous savions toutes les deux que c’était bien le cas. Je fermai les yeux, réfléchissant à la situation. La Première Princesse m’offrait cela, mais ne m’avait rien demandé en échange. Qu’obtiendrait-elle, alors ? Je serrai puis desserrai les doigts. Le moment choisi ne laissait aucun doute : c’était sa réponse aux projets de Hanno. Mais cela ne l’aiderait pas auprès des Héros. Enfin, non… je ne voyais pas les choses comme il fallait. Hasenbach n’avait jamais compté l’emporter grâce au soutien des Héros ; elle le savait déjà. Son angle d’attaque, sa force, se situaient à plus grande échelle. Le jeu des nations, pas le terrain où Hanno excellait.
Elle ne m’avait rien demandé, compris-je, parce que c’était ma signature qu’elle voulait. Elle souhaitait que nous collaborions pour instaurer l’Âge de l’Ordre, de façon à occuper déjà presque la place du Gardien de l’Ouest. Hanno lançait son offensive en ralliant des soutiens ; Cordelia s’attaquait directement à l’autorité. Elle voulait que le vent gonfle ses voiles avant même de se présenter devant les Héros, que la providence la favorise.
« Quelqu’un vous a initiée au savoir des Noms, dis-je enfin en ouvrant les yeux. »
Le visage austère de la princesse blonde se troubla l’espace d’un instant. Puis l’émotion s’effaça en un éclair, comme si elle n’avait jamais existé.
« Les hiboux sont de terribles commères, se contenta de répondre la Première Princesse. »
L’Augure, songeai-je. Hasenbach n’apprenait pas tant le savoir des Noms qu’elle ne forçait la prédiction à lui révéler ce qui pouvait fonctionner ou non. Dieux, cela devait être éprouvant pour sa cousine. Surtout quand il s’agissait de moi, puisque j’avais de bonnes raisons de croire que l’Augure était incapable de me prédire depuis que j’étais devenue Première sous la Nuit. Sve Noc s’en était assurée. Alors elle ne sait pas si j’accepterai ou non, compris-je. Elle sait seulement que si je donne mon accord, elle pourrait battre Hanno.
« Je vois que vous avez des réserves, dit Cordelia avec calme. Peut-être puis-je les dissiper. »
« Je ne suis pas sûre que vous le puissiez, répondis-je franchement.
Son calme ne vacilla pas.
— Alors peut-être devrions-nous resserrer notre alliance, dit la Première Princesse de Procer. Signons les Accords de Liesse. »
Je marquai une pause.
« Vous êtes sérieuse.
— Je le suis, répondit Cordelia. Je crois que le Sang y est également favorable et devrait pouvoir se libérer dans l’heure. Nous avons assez attendu, Reine Catherine. Signons ces documents. »
Putain, songeai-je. Je n’étais pas sûre que cela la ferait gagner si j’acceptais. Si mon instinct avait toujours raison, je n’aurais pas assassiné mon propre père, bordel. Et cette offre, celle qui se trouvait sous mes yeux, à cet instant, n’était-elle pas précisément ce que je cherchais depuis des années ? Je pouvais obtenir aujourd’hui le monde que je voulais. Pas demain, pas dans un an, pas à l’horizon. Aujourd’hui. Est-ce que cela ne changerait pas la nature de cette guerre, de se battre pour quelque chose ? Ça pourrait même nous aider. Et ce n’était pas comme si je trahissais le Bien : l’une des prétendantes du Haut me le demandait. Ce n’était ni un complot ni une machination, il n’y avait aucune raison que…
J’inspirai, puis expirai. Je forçai mes pensées à reprendre leur place. Je me connaissais assez bien pour savoir qu’avec suffisamment de temps, je pouvais justifier presque n’importe quoi à mes propres yeux si cela me donnait quelque chose que je désirais assez fort. Cela m’avait aidée à prendre certaines décisions difficiles, mais m’avait aussi conduite à en prendre de mauvaises. Et même en laissant de côté mes inquiétudes sur le fait que l’une des deux prétendantes l’emporte, une mise en garde résonnait encore à mes oreilles. Archère avait eu raison : je devais régler mes affaires en suspens. Me lancer là-dedans sans réfléchir pouvait tourner au désastre. Je me léchai les lèvres. Je n’avais pas remarqué qu’elles s’étaient desséchées.
« Je dois d’abord consulter mon successeur, dis-je d’un ton égal. »
Son masque de maîtrise se fendilla juste assez pour que je voie ses yeux se crisper. Dépit. Peur. Elle pense qu’elle perdra ce soir si elle n’obtient pas mon accord, compris-je. Qu’elle aura abdiqué pour rien, jeté sa vie et l’œuvre de toute sa vie par-dessus bord sans raison. Et cette pensée m’effrayait aussi, autant parce que je ne savais pas si je pouvais arrêter Hanno que parce que je craignais ce que Cordelia Hasenbach pourrait encore faire, acculée.
« Je comprends, répondit la Première Princesse, d’un ton tout aussi égal. »
Je me levai, puis hésitai.
« Qu’est-ce que vous lui reprochez ? »
Son visage était un masque pâle et immobile.
« Hanno of Arwad incarne la puissance individuelle, dit la Première Princesse d’une voix dure comme l’acier. Son autorité vient de sa vertu personnelle, de sa force au combat, de ses liens personnels avec un Chœur. Et malgré tous ses défauts, je reconnais qu’il est exceptionnel. C’est précisément là le problème : c’est une exception. »
La princesse lycaonaise se leva.
« Il n’a pas de méthode, pas de système, parce qu’il ne s’en sert pas, poursuivit-elle. Son jugement, lorsqu’il ne vient pas des anges, est entièrement personnel. Il dépend des circonstances. Et peut-être que, pour Hanno of Arwad, la réponse sera la bonne la plupart du temps. Mais posez-vous la question : en sera-t-il de même pour ses successeurs ? »
Ses yeux bleus brûlaient.
« Voilà pourquoi nous partageons le pouvoir, pourquoi nous le répartissons, dit Cordelia Hasenbach. Voilà pourquoi nous établissons des règles auxquelles tous doivent obéir. Son défaut est le même que le vôtre, Gardienne : au fond, il croit être capable d’exercer le pouvoir sans en abuser. Il croit que ceux qui lui succéderont en seront capables aussi. »
Elle serra les mâchoires.
« J’ai vu les conséquences de cette croyance erronée pour Procer, dit-elle. Même lorsque le pouvoir était entre mes mains. Et je ne laisserai pas cette erreur se répéter à l’échelle de toute Calernia. Les Élus doivent être soumis à des règles comme les hommes, et je ne peux tolérer quiconque voudrait agir autrement. »
Le jugement de la reine contre la loi de l’assemblée, songeai-je. Bien sûr qu’elle ne faisait pas confiance aux Héros : tandis qu’elle essayait d’empêcher Procer de se désagréger, ils n’arrêtaient pas de… s’interposer, de son point de vue. Le Chevalier du Miroir avait encouragé un prince à monter un complot qui avait presque poussé les Premiers-nés à quitter la guerre ; une autre avait tenté de tuer un prince de sang, puis le Prince Martin-pêcheur avait refusé de demander sa mort. Tout ce chaos grandissant lui était retombé dessus, culminant avec cet instant où le Chevalier Blanc l’avait regardée dans les yeux et avait refusé tout compromis.
Une catastrophe que la Première Princesse attribuait aux Élus, dont le chef venait de refuser d’envisager de l’aider à réparer les dégâts.
Ce n’était pas exactement ce qui s’était passé. Pas tout à fait. Pas entièrement. Mais je comprenais trop bien comment elle en était venue à croire que les Élus devaient être soumis à des règles, et pourquoi elle ne pourrait jamais croire que Hanno of Arwad s’y plierait. S’il en était capable, ne l’aurait-il pas fait à l’époque ? C’était la manière la plus sévère d’interpréter le passé, mais rien n’était complètement faux. C’était bien là le problème. Quand j’irais parler à Hanno une dernière fois — et il le fallait —, je m’attendais à ce que ses griefs soient tout aussi fondés. Aucun des deux n’avait tort.
Il fallait pourtant qu’un des deux perde, et cette satanée pièce continuait de tourner.
« Vous n’êtes pas encore éliminée, dis-je, avant d’en rester là. »
Je ne fis pas partie du groupe qui accueillit Hakram lorsqu’il entra dans la capitale à cheval.
Procer était l’hôte ; mieux valait ne pas lui marcher sur les pieds. Nous étions désormais tous deux des souverains, et je n’avais plus d’emprise sur lui, hormis celle que pouvait revendiquer la Gardienne de l’Est. Au lieu de bouder dans un palais, je descendis en ville et trouvai une petite boucherie. Ils tuèrent le cochon proprement, rapidement, et j’achetai un sac de sel au frère du propriétaire, juste en bas de la rue. Je juchai le cochon mort sur le dos de mon cheval d’emprunt et repris la route du Linéal. Il y avait quantité de parcs et de palais vides ; je dénichai donc un petit bosquet et suspendis mon manteau à une branche.
Il y avait longtemps que je n’avais pas creusé un foyer, mais je me souvenais encore comment faire. J’y mis du mien et, une fois le travail achevé, retournai au palais pour y récupérer une broche et du bois de chauffage. La flamme noire gâcherait le goût de la viande ; je frappai donc des allumettes en bois de pin des Légions et bataillai contre la faible brise qui avait décidé de me tenir tête. J’aurais dû apporter de l’huile pour accélérer les choses, même si cela aurait été un peu de la triche. Le bon côté de la force d’un Nom, c’était que je n’avais pas besoin de Nuit pour embrocher le cochon et le mettre à rôtir. Je le frottai légèrement de sel. Les orques préféraient la viande sans épices.
La Cloche de l’après-midi allait sonner dans une demi-heure quand j’entendis les premiers pas. Vivienne avait mis plus longtemps que je ne le pensais à lui indiquer où j’étais. Je n’avais pas besoin de demander qui c’était, ni même de me retourner. J’avais peut-être temporairement perdu le flair de Gardienne de l’Est, mais je reconnaîtrais encore cette démarche entre mille. Il fut un temps où elle m’était aussi familière que la mienne, presque comme si elle prolongeait mon propre corps. Cette époque était révolue. Je m’en souvenais toujours.
Ses pas hésitèrent lorsqu’il entra dans le bosquet.
« Ça sent bon, dit Hakram Deadhand d’une voix hésitante. »
Prudence. Je lui jetai un coup d’œil en faisant tourner la broche. Il me semblait n’avoir guère changé depuis Ater. Il avait retiré son armure — les mêmes plaques que les flammes d’Été avaient brûlées et qu’il n’avait jamais abandonnées —, mais ses vêtements importaient peu. Il restait l’un des orques les plus grands que j’aie jamais rencontrés, large d’épaules et solidement bâti. Le bras et la jambe qu’il avait perdus à mon service étaient désormais en acier, grâce aux plus belles prothèses que le Hiérophante ait jamais conçues, tandis que la main qu’il avait perdue face à l’Épéiste Solitaire était toujours en os. Deadhand, l’avaient-ils appelé, avant même de le surnommer Adjoint.
Il existait encore une chanson à ce sujet. Main morte, homme mort, faillis-je fredonner. Mais c’était une chanson des Légions, et il ne faisait plus partie des Légions. Ni même des miens. Je n’avais pas encore prononcé un mot que cette vérité s’étendait déjà entre nous comme un linceul. Je retirai ma main de la broche et me frottai l’arête du nez.
« Je pensais, dis-je, que ce serait difficile comme lorsqu’on gratte une plaie. »
Hakram se tenait dans l’ombre d’un grand chêne, le soleil n’atteignant aucune branche qui aurait pu le refléter.
« Mais ce n’est pas le cas ? demanda-t-il doucement.
Je souris, un peu amèrement.
— Je ne sais tout simplement pas quoi dire, avouai-je. »
D’une certaine façon, c’était encore pire. Six mois plus tôt, il était la seule personne de ma vie que j’avais du mal à comprendre. Maintenant, c’était comme s’il y avait un gouffre entre les personnes que nous étions devenues et celles que nous avions été, et que tout ce que je pourrais dire ne serait qu’un cri lancé à l’ombre de l’autre côté du gouffre, plutôt qu’à l’homme devant moi. En pure perte. Hakram sortit lentement de l’ombre. Le regard rivé sur moi à chaque pas, comme s’il s’attendait à une tempête ou à un refus, il gagna l’autre côté du feu. Là, il s’assit en s’abaissant jusqu’au sol de la forêt.
« Alors, dit Hakram Deadhand, peut-être devrais-je commencer. »