Chapitre 580
Le premier avertissement que quelque chose allait se précipiter fut l’annonce de l’arrivée prochaine du Seigneur de guerre.
Hakram Deadhand, Seigneur de guerre des Clans, avait décidé de partir avant la deuxième vague et d’arriver à Salia près d’une semaine avant les armées. Il serait là, m’apprit le messager de Vivienne, demain, en début d’après-midi. Je passai une heure à ruminer la nouvelle en vidant une bouteille de vin, sans savoir ce que cette surprise m’inspirait ni ce que j’étais censée en penser. J’avais promis à Masego de parler avec Hakram à son arrivée dans la capitale procerane, mais ces paroles m’avaient semblé bien lointaines quand je les avais prononcées. À présent, il était aux portes, frappait pour qu’on le laisse entrer, et je n’avais jamais autant compati aux cerfs figés devant les chasseurs.
Je ne pus toutefois pas m’attarder longtemps sur mon vin. Le secrétaire Nestor Ikaroi me rendit visite, sans que ce soit officiel, et l’entretien fut bref. Il était venu en personne parce que mon rang l’exigeait, pas parce que le message lui-même le nécessitait. La marche depuis la ville jusqu’au Lineal avait dû lui sembler bien vaine.
« L’impératrice Basilia arrivera dans la capitale d’ici trois jours, annonça le secrétaire Nestor. Le reste du conseil de la Ligue l’accompagnera. »
Je fis les commentaires attendus : que j’avais hâte de la recevoir et que ce serait un plaisir de côtoyer à nouveau un conseil aussi éminent. Mais tandis que mes lèvres s’agitaient, mon esprit s’emballait. Une fois, c’était une bizarrerie ; deux, une coïncidence ; mais si j’en trouvais une troisième… Cela commençait à ressembler à une convergence, le pouvoir attirant le pouvoir, et il n’y avait à Salia qu’un seul fil narratif qui exigeât un rassemblement d’une telle ampleur pour être dénoué. Cordelia et Hanno avaient fait leurs choix, entamé leur parcours, et à présent l’eau s’écoulait dans le lit de la rivière. Merde, je croyais avoir davantage de temps. Je congédiai le Delosien avec courtoisie, terminai mon verre et me mis aussitôt en quête d’informations.
Si nous en étions à la dernière ligne droite, comme je commençais à le soupçonner, je devais savoir de combien de temps je disposais. Vivienne m’avait laissé entendre qu’elle tenterait ce soir sa chance aux archives de Salia pour découvrir ce que tramait Cordelia, mais Hanno se révélait malheureusement difficile à localiser pour une personnalité aussi publique. Mais d’abord, me dis-je, il me fallait trouver le troisième élément. La preuve que les événements étaient en marche. Et même s’il était tentant de penser que cette dernière partie prendrait la forme d’une autre arrivée surprise, j’écartai cette idée. Tous ceux qui devaient être présents pour le dénouement étaient déjà censés l’être ; je devais donc plutôt chercher une impulsion.
Une impulsion venue d’en Haut, puisque la moitié de mes dieux s’était tue. Heureusement, j’avais déjà prévu cette éventualité et tout ce que j’eus à endurer fut de boiter dans l’interminable escalier de l’aile est du palais, jusqu’aux salles où mes mages de divination s’étaient installés. Après avoir donné mes instructions, je me laissai tomber dans un fauteuil moelleux d’un confort indécent et massai ma jambe malade. Toute sa longueur me faisait l’effet d’un unique bleu lancinant. Mes mages connaissaient leur métier ; quelques instants plus tard, l’Observatoire nous reliait au miroir d’argent de l’autre côté, et le visage de Masego apparut devant moi.
« Hiérophante, dis-je.
— Catherine, s’exclama Zeze. Tu tombes à pic.
Je plissai l’œil.
— Laisse-moi deviner, dis-je. Vous venez de faire une percée et Roland y a joué un rôle important.
Il eut l’air surpris.
— Dans les grandes lignes, oui, concéda Masego. Il a eu une inspiration ce matin, et nous venons d’obtenir nos premiers résultats. »
Je crispai les doigts. Trois sur trois, bon sang. Si j’avais voulu que le Sorcier renégat accompagne le Hiérophante tandis qu’il cherchait comment retrouver les histoires d’En dessous, ce n’était pas seulement parce que Roland était l’un des plus grands érudits de Calernia en matière de magie. C’était aussi un héros et, tandis que mes dieux étaient réduits au silence, ceux du camp adverse pouvaient encore donner un coup de pouce de temps à autre.
« Explique-moi, ordonnai-je.
— Nous pensons que l’Intercesseuse déploie en permanence toute la puissance de son aspect pour maintenir les histoires en sourdine, dit Masego. En théorie, si nous dirigions assez de pouvoir de la manière exacte qu’il faut, nous pourrions briser cet effort — et peut-être même détruire l’aspect lui-même dans le processus.
— Et nous avons une source pour ce pouvoir ? demandai-je.
— Peut-être, répondit le Hiérophante. Il me faut davantage de temps pour en avoir la certitude. »
Et voilà.
« Combien de temps ? demandai-je.
— Cinq jours. »
J’avais donc mon échéance. Cinq jours, à peu près ; les dieux s’attendaient à ce qu’un Gardien de l’Ouest siège en face de moi avant que nous n’entrions dans la dernière ligne droite de cette guerre.
« Fais ce que tu peux », dis-je, tandis que le rituel commençait à s’évanouir.
Cinq jours, songeai-je en me massant la jambe. Je n’étais pas prête, mais aucun des deux prétendants ne l’était non plus. Et c’était cela qui me troublait, à mesure que j’y réfléchissais. Hasenbach avait, à certains égards, les compétences et la volonté nécessaires pour devenir un grand Gardien, mais elle faisait cruellement défaut sur d’autres plans : la force directe, le savoir des Noms. Hanno présentait le même problème ; ses faiblesses en tant que candidat étaient moins évidentes, mais peut-être encore plus dangereuses. Aucun des deux ne semblait vraiment taillé pour le Nom. Certes, on pouvait attribuer en partie cette impression au fait que le Rôle n’était pas encore fixé, mais cette explication me paraissait bien faible.
J’avais fait la navette entre eux pour déterminer qui soutenir, tandis que le reste de la Grande Alliance regardait par-dessus mon épaule en se posant la même question, mais je n’arrivais pas à me défaire de l’impression que les deux choix étaient voués à l’échec. Que tout cela aurait dû être plus limpide, que les choses étaient… légèrement de travers. Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent lentement. Je devais éviter de voir un diable dans chaque ombre, me rappelai-je. Et pourtant. Je fermai mon œil et apaisai mon souffle. Mon Nom se secoua, et une immense gueule apparut par-dessus mon épaule. Je cherchai les étoiles en son sein, mais ne trouvai que les ténèbres, ce qui n’avait rien d’anormal. Leur apparition signifiait que mon Nom reconnaissait une aptitude que je possédais déjà et la couronnait ; ce n’était pas un don qu’En dessous m’avait accordé.
Je pouvais le faire moi-même, au besoin, comme je l’avais toujours fait. Je découvrirais où se dirigeaient les objets en mouvement et ce que cela signifiait, puis je poserais le doigt sur la balance, le seul que j’étais autorisée à y mettre. Et puisque Vivienne enquêtait déjà sur Cordelia Hasenbach, ma tâche était claire : je devais déterrer les plans de l’Épée du Jugement.
Je commençai par la manière polie : j’envoyai un cavalier à son camp de guerre pour demander où il se trouvait et quand nous pourrions nous parler.
La réponse fut une formule courtoise qui, en pratique, m’apprit qu’ils ne savaient pas où il se trouvait. Cela ne me dérangeait pas : je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’ils me conduisent jusqu’à lui. Je voulais savoir si eux savaient où il était. Ce n’était apparemment pas le cas, ce qui signifiait qu’il se trouvait quelque part hors des circuits officiels. Il s’était éclipsé pour mener quelque chose à bien, ce qui me faisait penser qu’Hanno préparait son coup pour devenir Gardien de l’Ouest. Je n’avais pas perdu l’heure d’attente à ne rien faire : j’en avais profité pour écarter une autre possibilité. Plus de la moitié des porteurs potentiels de la Séparation se trouvaient en ville ; Hanno ne pouvait donc pas réunir un conseil de héros pour décider qui aurait le droit de la brandir.
J’avais réduit le champ des possibles, mais Hanno restait introuvable et je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où il pouvait se cacher. Heureusement, en cherchant les porteurs potentiels de la Séparation, j’avais aussi mis la main sur une piste qui pourrait combler cette lacune.
« Voilà qui est nouveau, remarquai-je. Et je peux presque sentir la puissance qui s’en dégage. »
Adanna of Smyrna, l’Artificière Bénie, me regarda d’un air satisfait par-dessus ses lunettes. C’était un peu troublant de voir ces yeux dorés de grande dame sur le visage de quelqu’un qui n’aurait pas craché une goutte d’eau pour sauver un Soninké en flammes.
« Le Hiérophante n’est pas le seul à apprendre en affrontant des adversaires, dit Adanna en se redressant fièrement. J’ai atteint un degré de compréhension plus profond de la Lumière. »
Je n’avais aucun mal à le croire, à voir son nouveau réceptacle pour le pouvoir d’en Haut : un pilier de bois d’environ quinze centimètres de large et deux mètres dix de haut, richement sculpté et quadrillé de tiges de cuivre. Il me brûlait les yeux de trop m’attarder sur les sculptures, ce qui me fit penser qu’elles avaient quelque chose de sacré. Tout l’atelier qu’occupait l’Artificière Bénie en ville empestait cette même puissance dérangeante, mais je la maintins à distance de mon visage.
« Je suis impressionnée, dis-je sincèrement. Le Chevalier Blanc l’a déjà vu ? C’est à lui que revient le dernier mot sur tes artefacts avant qu’ils ne deviennent des ressources militaires.
— Pas encore, répondit sèchement l’Artificière Bénie. Il a été très occupé ces derniers temps.
Je haussai un sourcil, sans cacher le moins du monde mon incrédulité, assez pour qu’elle la remarque.
— Ça a l’air de pouvoir faire sauter l’une des portes de Keter. Qu’est-ce qui est plus important, au juste ?
Juste ce qu’il fallait d’incrédulité et de flatterie. Ça devrait…
— Mon avis, dit Adanna avec irritation. Comme si quoi que ce soit que la Forgeronne puisse fabriquer…
Elle se tut brusquement et me dévisagea avec méfiance.
— Pourquoi êtes-vous venue me rendre visite, déjà ? demanda l’Artificière Bénie.
— Nous devons recenser les ressources militaires avant de partir, mentis-je, afin de pouvoir les répartir correctement.
Ses yeux se plissèrent légèrement davantage. Elle ne me traita pas de menteuse, même si elle se méfiait de toute évidence, car c’était une raison parfaitement légitime de ma présence.
— Je suis certaine que le Prince Blanc vous informera quand mon travail sera prêt à être examiné, dit Adanna en insistant sur le titre récent de Hanno.
Inutile de demander qui, à ses yeux, devait devenir Gardien de l’Ouest. Je reconnus « à contrecœur » qu’elle avait raison et qu’il valait mieux que je l’attende. Elle eut ainsi le plaisir de m’avoir prise en flagrant délit de contournement de Hanno, sans comprendre ce que je cherchais réellement. Je me laissai reconduire sans protester. J’avais obtenu ce qu’il me fallait : ma prochaine piste. La Forgeronne amère était mêlée aux affaires de Hanno et, tandis que l’Épée du Jugement était entourée de gens capables de dissimuler ses déplacements, il me serait bien plus facile de suivre l’héroïne lycaonaise si je la prenais pour cible.
Il y avait deux Forgerons amers, un frère et une sœur, respectivement vilain et héroïne. Helmgard Bauerlein était l’aînée et, contrairement à son frère, elle n’était pas mage et n’enchantait pas ses lames, mais c’était elle qu’on avait choisie pour travailler sur la Séparation à l’Arsenal, car elle savait mieux manier les matériaux exotiques. Sans la Trêve et les Conditions, je suis presque sûre que l’un d’eux aurait déjà tué l’autre ; au lieu de cela, on les avait tous deux recrutés et affectés à des théâtres de guerre différents : le nord pour le vilain, l’Arsenal pour sa sœur.
De mémoire, on l’avait finalement envoyée auprès de Rozala avec un autre groupe de Nommés de l’Arsenal. Les armées de la Princesse d’Aequitan menaient bien plus de sièges que celles de Hanno ; c’était donc un choix naturel. C’était une bonne nouvelle pour moi, car cela signifiait que le cheval que la Forgeronne amère avait sellé pour se rendre au camp de Hanno venait des montures de réserve de la princesse Rozala. En tant que haut officier de la Grande Alliance, j’étais parfaitement en droit de le demander. Il me fallut une heure de plus pour le découvrir, mais personne ne me mettait des bâtons dans les roues : la Forgeronne amère n’était pas partie du camp de Rozala, mais de Salia, probablement en empruntant une autre écurie.
Je retrouvai sa piste en me rappelant que le Premier Prince m’avait mentionné un jour, en passant, qu’il avait réservé une douzaine d’écuries et de chevaux pour les Nommés et les dignitaires. Il m’avait demandé combien de vilains savaient monter à cheval. L’une de ces écuries, appris-je, avait prêté une monture à Helmgard Bauerlein. Je n’allais pas avoir la chance que la Forgeronne révèle à un palefrenier où Hanno s’était volatilisé, mais mon enquête me permit tout de même d’apprendre quelque chose : le cheval était parti la veille au soir et ne devait pas rentrer avant le lendemain. Je remerciai la jeune fille et repartis en boitant, avec deux réponses.
Premièrement, la Forgeronne s’était dirigée vers la campagne, à l’extérieur de la ville. Elle n’était pas à Salia. Deuxièmement, elle ne pourrait plus être utile à Hanno à partir de demain. Cela signifiait que son affaire était en cours, mais pas encore achevée. C’était logique, me dis-je sombrement. La mission de Cordelia aux archives de Salia, quelle qu’elle fût, n’était pas non plus terminée. Une symétrie entre prétendants.
J’atteignis la porte nord de Salia et demandai au capitaine de la garde de faire venir le commandant de la relève du soir de la veille, mais la Forgeronne n’était pas passée par là. J’essayai plutôt la porte est et y retrouvai sa trace. Parfait. Je chevauchai ensuite jusqu’au camp de l’Armée de Callow pour consulter la meilleure carte de la région dont je disposais. Là, je me heurtai à une impasse : d’après cette carte, il n’y avait absolument rien à foutre à l’est de Salia. Des bourgs et des champs de céréales, mais la ville la plus proche était à deux jours de cheval, beaucoup trop loin compte tenu de ce que j’avais découvert. Hanno cherchait-il seulement un endroit tranquille où rassembler des héros et consolider son soutien, comme Cordelia l’avait fait avec ses princes ?
Non, ça ne pouvait pas être ça. J’avais déjà établi que ce qu’il faisait était en cours. Il était activement occupé là-bas, il ne cherchait pas seulement un lieu où agir plus tard. Ma carte ne contenait donc pas les bonnes informations, ou du moins pas le bon genre d’informations. Alors, que cherchait l’Épée du Jugement qui ne figurait pas sur mes cartes militaires ? Hanno ne connaissait pas vraiment la principauté ; il y avait passé encore moins de temps que moi. Je réfléchis à la question le temps de vider un verre de vin, jusqu’à ce que l’évidence me saute aux yeux : Souvenir. Cet aspect, que je soupçonnais qu’il possédait encore dans une certaine mesure, lui donnait accès à tout ce qu’un héros humain avait jamais appris sur Salia.
« Quelque chose d’ancien, murmurai-je. D’assez ancien pour ne plus figurer sur nos cartes. »
Hanno n’était pas du genre à pratiquer des rituels ; il ne s’agissait donc pas d’un lieu de pouvoir oublié. La Forgeronne amère était la clé, décidai-je. Il lui fallait son expertise pour un certain type d’endroit. Il y avait de bonnes chances qu’il s’agisse d’une construction, domaine où je n’y connaissais rien ; j’allai donc chercher une experte de mon côté.
« Vous ne prenez pas le problème par le bon bout, dit Pickler.
— C’est bien pour ça que je suis là, répondis-je sèchement. Maintenant, dites-moi quelque chose que je ne sais pas, si vous voulez bien.
— Les gobelins mâles perdent plus facilement leurs dents, mais elles repoussent jusqu’à un âge bien plus avancé que chez la plupart des femmes, m’apprit obligeamment ma générale-sapeuse.
Je l’ignorais effectivement, mais je lui adressai tout de même un geste obscène par principe. Après s’être amusée à mes dépens, elle consentit enfin à m’aider.
— Il n’aura pas besoin d’une forgeronne pour une construction, dit Pickler. Ça dépasse trop ses compétences. Ce sera quelque chose de plus petit, Catherine. Un piège, ou peut-être une serrure.
Je m’immobilisai sur mon siège. Une serrure. Merde, pensai-je. Pourvu que je me trompe. La serrure importait moins que ce qu’on pouvait trouver derrière. Pickler s’éclaircit bruyamment la gorge. Je haussai un sourcil pour l’interroger du regard.
— Vous avez votre tête de « j’ai compris », me dit la générale-sapeuse d’un air irrité.
— Bof, dis-je. C’est possible. Peut-être. Pourquoi ça vous contrarie ?
— Parce que vous ne m’avez pas dit ce que vous aviez compris, espèce de sale conne, répondit Pickler. Vous vous attendez à ce qu’on lise dans vos pensées ?
Je la considérai un instant, la tête penchée sur le côté, puis lui adressai un sourire béat.
— Merci de m’avoir instruite sur les dents des gobelins, générale-sapeuse, répondis-je avec douceur.
Elle me maudit jusqu’à ce que je sorte de sa tente, ce qui n’était que justice. Même tout sourire, mon esprit s’emballait déjà. Il me fallait un autre genre de cartes, que ni l’Armée de Callow ni les Légions de la Terreur ne possédaient. Le Sang, peut-être ? Je grimaçai en boitant dans les allées du camp. Non, les cartes levantines étaient notoirement déplorables. Ils avaient même utilisé des cartes proceranes lorsqu’ils avaient combattu les Légions dans la Principauté centrale. Le Dominion était assez proche pour posséder ces cartes, mais il était peu probable qu’il les ait. Il me fallait des gens qui consignaient l’histoire depuis assez longtemps pour que… Ah, m’exclamai-je avec un sourire. J’avais justement un historien dans mes connaissances, et un plutôt bon.
Le secrétaire Nestor Ikaroi de Delos était en pratique un ambassadeur de la Ligue des Cités libres, mais pas officiellement. Il remplissait donc cette fonction, sans que le Premier Prince l’ait logé dans l’un des palais vacants du Lineal : si elle l’avait fait, les diplomates officiels auraient pu s’en offusquer à leur arrivée, puisqu’ils auraient été mis sur un pied d’égalité. Il était déjà au milieu de l’après-midi lorsque je trouvai, non sans une pointe d’impatience, l’officier des Jacks que Vivienne avait laissé au palais et lui demandai où Nestor logeait. Par une coïncidence amusante, il n’était qu’à quatre rues de l’hôtel particulier des Goethal où je m’étais rendue le matin même ; je retournai donc dans le quartier.
À cheval. Ça rendait Zombie jalouse, mais elle était un peu trop voyante et j’essayais de rester discrète.
Le secrétaire Nestor me reçut avec toutes les politesses d’usage, s’attendant visiblement à ce que je lui annonce quel prétendant nous devions soutenir. Aussi fut-il plutôt surpris lorsque je lui posai une question en érudite. Surpris, et assez flatté, à mon avis.
« Le Secrétariat conserve donc des archives détaillées sur les terres devenues la Procer, et ce avant même la fondation de la Principauté, dis-je.
— C’est exact, répondit Nestor. Nicae entretenait des liens commerciaux et matrimoniaux étroits avec plusieurs grands reales du sud arlésite, et la plupart des membres de la Ligue importaient du zinc de ce qui est aujourd’hui Orne, avant que l’Empire ne le fournisse à moindre coût. Nous possédons de nombreuses sources contemporaines, certaines solides, d’autres moins, pour nos chroniques, mais nous cherchons toujours à approfondir nos connaissances.
— Et qu’avez-vous sur Salia ?
— Moins que nous le souhaiterions, admit le secrétaire Nestor. Nous avons tenté de rapprocher les récits des Chansons des pierres et du vent des conflits tribaux de l’époque, mais les éléments exploitables sont rares. La région n’a commencé à prendre de l’importance qu’avec les Vezelons, puis les Merovins, assez tard dans l’histoire alamane. »
La question valait quand même la peine d’être posée.
« Dans vos chroniques, y est-il jamais question d’une porte naine à Salia ? »
Le vieil homme s’adossa à son siège, l’air très intéressé.
« Certains l’ont avancé, répondit l’érudit aux cheveux blancs. Comme vous le savez sans doute, le Royaume d’En dessous ne conserve rarement une porte plus d’un ou deux siècles — à l’exception de celle de Mercantis —, et l’emplacement de beaucoup d’entre elles s’est ainsi perdu.
— Bien sûr, dis-je avec un sourire, sans en avoir eu la moindre idée. Mais certains indices laissent penser qu’il y en aurait eu une dans ce qui est aujourd’hui Salia ?
— D’une certaine manière, répondit le secrétaire Nestor. Plusieurs chroniques mentionnent à répétition les « champs de foire de Carrouges », ce qui a suscité quelques doutes : les champs de foire étaient sacrés pour les premiers Alamans, et il y était interdit de se battre. Pourtant, aucune prière mavienne n’a été retrouvée dans la région pour expliquer le respect d’une telle trêve. »
La présence des nains expliquerait parfaitement pourquoi les tribus hésitaient à se battre. Les nains n’étaient pas du genre à rechigner à imposer la civilité aux autres. Je me penchai en avant.
« Ces « champs de foire de Carrouges », les a-t-on jamais retrouvés ?
— Je ne le crois pas, répondit le vieil homme. Il existe, je crois, un village du même nom à quelques heures à l’est de la ville, mais l’existence de cette porte n’a jamais été prouvée. »
Merde, pensai-je, tandis qu’une vague de triomphe m’envahissait. J’étais presque sûre de venir de retrouver Hanno, mais ce que j’avais découvert ne me plaisait guère. Je pris congé de l’érudit aux cheveux blancs, l’askretis, et évitai de répondre lorsqu’il évoqua indirectement le sujet qui l’avait poussé à venir me voir la dernière fois. Il le prit plutôt bien et n’insista pas, comprenant que je n’étais pas prête à me décider. Je retournai au palais et y dépliai les cartes. Je trouvai ce dont Nestor Ikaroi m’avait parlé : un petit village à l’est de Salia, nommé Carrouges. Un marais voisin portait le même nom.
L’après-midi était déjà bien avancé, mais attendre ne m’apporterait rien. Quelques instants après avoir mangé, je me retrouvai donc en selle. Cette fois, je pris Zombie, qui en fut ravie et le fit savoir à grands cris. Après s’être lassée de terroriser les palefreniers, elle croassa triomphalement quand nous nous élevâmes dans les airs, sans se soucier du fait que je nous avais d’abord enveloppées de Nuit. Les routes étaient excellentes aussi près de Salia ; voler plutôt que chevaucher ne me fit donc pas gagner beaucoup de temps, mais les hauteurs m’offrirent une bien meilleure vue sur ce qui nous attendait.
Le crépuscule était tombé depuis peu lorsque je fis décrire à Zombie un cercle au-dessus de ce qui devait être Carrouges, d’après la carte. Le village était aussi insignifiant que désert. Une partie avait aussi brûlé à une époque, surtout autour de la Maison de la Lumière. La tour brisée qui surmontait autrefois le temple se trouvant au cœur des ruines calcinées, j’inclinai à croire que la foudre avait frappé et que tout le monde était parti à cause de cela. En revanche, le marais de Carrouges grouillait d’activité.
Il était difficile de déterminer l’étendue initiale du marais, puisqu’il avait été asséché depuis. À en juger par les bannières, quelque deux cents soldats, un mélange de conscrits brabançains et de fantassins, dégageaient de la boue séchée une immense trappe d’acier. Je distinguai aussi les vestiges d’une grande construction de pierre, des piliers et peut-être des morceaux de toit éparpillés alentour, mais tout cela était brisé. La trappe, elle, était intacte. Je risquai de voler plus bas encore, à couvert de la nuit. Comme je m’y attendais, une silhouette solitaire s’affairait au-dessus de la porte d’acier.
Elle essayait de forcer la serrure centrale à l’aide de longues barres de fer et d’un système complexe de contrepoids. J’avais retrouvé la Forgeronne amère.
Je ne pris pas la peine d’atterrir ; je pressai plutôt Zombie de remonter au-dessus des nuages et de regagner Salia. J’avais appris tout ce qu’il me fallait. Me montrer là-bas n’aurait fait que provoquer une confrontation. Quand j’avais parlé à Hanno, il m’avait dit vouloir s’entretenir avec le Héraut. Si sa requête échouait, il comptait parler directement au Royaume d’En dessous. Pour les deux, cependant, il lui faudrait que le Premier Prince organise les rencontres. À présent, il semblait qu’il déterrait une vieille porte naine pour contourner l’intermédiaire et agir quoi qu’en pensent les autres. Quelque chose m’avait paru étrange ce matin, et ce sentiment ne faisait que croître au fil de la soirée.
Je ruminai tout le chemin du retour jusqu’au palais, où j’arrivai vers le glas de minuit. Je n’étais pas plus près d’une réponse lorsque je trouvai Vivienne qui m’attendait dans le petit salon. À son expression, toutefois, cela allait changer. Elle tenait un verre de vin et le vida entièrement à mon arrivée, affalée dans son siège comme une poupée de chiffon.
« Tu t’es jamais demandé où le Tyran avait appris son tour de gargouille ? me demanda la princesse.
— J’avais supposé que ça venait des mages d’Héliké, répondis-je en m’asseyant en face d’elle. Je me trompais ?
— J’ai des doutes, traîna Vivienne, vu que je viens de passer une heure à éviter des sangliers en pierre qui couinaient sur le toit des archives de Salia. T’as déjà vu un sanglier de pierre, Catherine ?
— Non, répondis-je, incapable de retenir l’amusement dans ma voix.
— Tu n’imagines pas à quelle vitesse ces salauds galopent, vu leur poids, marmonna-t-elle. Ni à quel point ils couinent fort, putain. Si je n’avais pas suivi les règles de voyage de Southpool et emporté deux pigeons à lâcher en guise de leurre, les gardes m’auraient attrapée et on aurait eu à gérer un très fâcheux incident diplomatique.
— Mais tu t’en es tirée, dis-je en souriant, comme je n’ai jamais douté que tu le ferais.
Je reçus en réponse un geste obscène que nous avions toutes deux appris d’Indrani. Alors seulement, elle se mit à abattre rageusement des livres sur la table basse. Un, deux, trois… sept en tout. Quant au parchemin qu’elle me mit directement dans la main, ce n’était pas une copie, mais une liste : tous les ouvrages que Cordelia Hasenbach avait consultés et dont nous ne possédions aucun exemplaire. La grande majorité, mais ce n’était pas vraiment surprenant. Mon œil parcourut la liste et mon front se plissa.
« Ouais, j’ai pas réussi à en tirer grand-chose non plus, dit Vivienne. J’ai trouvé les livres courants, ceux qu’on a dans la bibliothèque de ce palais.
Je ne savais même pas qu’on en avait une, mais je n’avais vu qu’un tiers de cet endroit.
« Tu as repéré un fil conducteur ? demandai-je.
— Les livres que j’ai trouvés au palais, c’est la partie facile, répondit la princesse. Ils parlent tous d’argent.
Je laissai échapper un son pensif. Tiens. Je ne m’y attendais pas.
« Comment ça ?
— Apparemment, aux débuts de la Principauté, le Premier Prince qui a convaincu la Haute Assemblée d’adopter une monnaie commune et de confier le contrôle des ateliers monétaires à l’État s’est vu imposer une condition, expliqua Vivienne. Les princes craignaient que les Premiers Princes ne dévaluent la monnaie chaque fois qu’ils auraient besoin d’or vite fait pour financer une guerre ou un palais, et qu’ils foutent ainsi tout le reste de la Procer dans la merde. Tous les ateliers devaient donc compter le nombre de pièces frappées, puis le consigner sur des parchemins dont la Haute Assemblée recevrait une copie au début de chaque année.
Je clignai des yeux, surprise.
« Cinq de ces sept livres regroupent ces parchemins, m’apprit Vivienne. Les deux autres portent aussi sur la monnaie, mais pas celle de la Procer. Ils parlent des devises étrangères, de la quantité de métal qu’elles contenaient et de leur valeur.
Je fredonnai à nouveau.
« Quelque chose qui sort du lot ?
— Callow s’est fait baiser parce que les Fairfax ont continué à laisser d’autres nobles frapper leurs propres pièces, dit Vivienne. Résultat : personne au-delà de nos frontières ne voulait les accepter. Les aurelii de l’Empire de l’Effroi étaient considérés comme plus fiables, même quand la Tour était en guerre contre la moitié de Calernia.
Oui, songeai-je sombrement, ça me paraissait juste. Ratface avait été horrifié par la monnaie callowane, à l’époque. Nous n’avions jamais réussi à éliminer toutes les autres pièces callowanes, mais je soupçonnais que le règne de la reine Vivienne verrait ce travail mené à bien.
« Elle examine donc les anciennes finances de la Procer, dis-je pensivement.
— Pas seulement, ajouta Vivienne. La liste ratisse plus large. »
Et c’était vrai. Les ouvrages couvraient toutes sortes de sujets. À en juger par les titres, certains traitaient du droit de vote à la Haute Assemblée, du commerce proceran avec la Ligue — et surtout avec Mercantis —, et d’autres sujets historiques. Comme les anciens États lycaonais avant leur transformation en principautés, des chroniques sur Penthes au cours des deux derniers siècles, les précédents en matière de concessions de terres royales en Procer, les registres de la Haute Assemblée d’Orne et de Bayeux et, plus étrange que tout, un livre sur les guerres menées par la République de Bellerophon. Vivienne avait raison : le filet jeté par le Premier Prince était très large.
« Je ne vois pas de motif, reconnus-je.
Quelque part là-dedans se trouvait le fondement de la tentative de Cordelia Hasenbach pour devenir Gardienne de l’Ouest, mais je ne le voyais pas.
« D’après la liste, une soixantaine-dix des ouvrages mentionnés parlent de commerce, dit Vivienne. Soit à l’intérieur de la Procer, soit avec la Ligue des Cités libres. Si je devais deviner, c’est ça, le fil conducteur. Les livres sur la monnaie servent simplement à déterminer la valeur des pièces ; tout le reste concerne la destination de l’or.
Mais cela n’expliquait pas les ouvrages historiques, pensai-je en fronçant les sourcils. Ni cette soudaine obsession pour le droit de vote alors que, pour le moment, la Haute Assemblée n’était guère plus qu’une formalité vide. Pourquoi donc…
« Merde, jurai-je. Par les dieux sans pitié, bordel de merde !
Vivienne se servit un autre verre de vin sans même m’offrir la même courtoisie, la garce ingrate.
« J’en déduis que tu as compris quelque chose ? demanda sèchement la princesse.
— On ne voit pas de motif parce que ces livres ne portent pas sur une seule chose, dis-je. Ils en concernent deux.
Je frappai les livres du doigt.
« Elle s’en est servie pour déterminer la valeur de la monnaie procerane, dis-je. Ensuite, les ouvrages sur le commerce et les devises étrangères lui ont permis d’estimer la richesse des autres nations. Plus précisément, celles qui commerçaient avec les nains.
— Ça explique les livres sur Mercantis et Penthes : les deux ont des portes, dit Vivienne. Mais Bellerophon…
— Hait Penthes jusqu’à la moelle, dis-je. La plupart du temps, quand Bellerophon déclare la guerre, c’est pour attaquer Penthes. Ça affaiblit le commerce dans la région, même si elle perd la guerre.
Vivienne était intelligente et comprit vite.
« C’est de ça que parlent les registres d’Orne et de Bayeux à la Haute Assemblée, comprit-elle. Ils menaient des raids en représailles contre les comtes d’Ankou, en passant par les Vallées de la Fleur Rouge. Chaque fois que leurs terres étaient attaquées…
— Ils s’en plaignaient à la Haute Assemblée pour obtenir le soutien des Premiers Princes, achevai-je. Et en lisant ces plaintes, Cordelia sait que le commerce avec Callow s’asséchait, puisque les Vallées étaient notre seule voie terrestre vers la Procer. C’est la richesse des autres qu’elle cherche à évaluer, pas la nôtre.
— C’est dingue, Catherine, grimaça Vivienne. Je sais qu’elle est intelligente, mais essayer de calculer le contenu des trésors de nations entières à partir de ces seuls documents ? Pour avoir la moindre chance, il lui faudrait…
— Quelqu’un capable de parcourir toute une bibliothèque en un jour et de se souvenir de chaque mot, l’interrompis-je. Par exemple, la Bibliothécaire distrait.
Je vis la compréhension se faire jour sur son visage. Cordelia ne lisait pas ces livres elle-même, du moins pas la plupart. Elle se servait de la Bibliothécaire pour les parcourir, puis de celle-ci comme d’un ouvrage de référence vivant. C’était dingue, comme Vivienne l’avait dit, mais s’il y avait une femme en Calernia qui pouvait réussir ce tour de force, c’était bien Cordelia Hasenbach. Qui était, malgré tous ses défauts, une femme d’une intelligence remarquable.
« Elle met des chiffres précis sur la valeur des échanges commerciaux avec les nains, dis-je. Voilà ce qu’elle fait. Elle a découvert quelque chose sur les attentes du Héraut et elle suit la piste pour trouver comment retourner les négociations à son avantage.
— C’est une bonne chose, dit lentement Vivienne. Non ? Nous voulons prendre le dessus sur le Héraut, après tout ?
— Pas si Hanno s’engage à fond dans une voie fondamentalement incompatible, jurai-je. Il déterre une porte naine pour les approcher de son côté.
— La position de Cordelia pourrait s’accommoder de ça, dit la princesse en fronçant les sourcils. Elle ne s’est pas encore engagée, elle…
— Si, l’interrompis-je. À cause de l’autre chose qu’elle prépare, celle que tu n’as pas pu comprendre parce que tu n’as pas eu la conversation avec Frederic Goethal que j’ai eue ce matin.
Mes doigts se crispèrent.
« Les anciennes frontières lycaonaises, le droit de vote ? dis-je. Regarde la forme que ça prend, Vivienne. Hasenbach était l’héritière du Prince de Fer ; en principe, elle est aussi bien Princesse de Hannoven que Prince de Rhenia à l’heure actuelle. Mathilda de Neustrie est morte à Hainaut, et, d’après les rumeurs, presque tous les Siegenburg de Neustrie ont péri en défendant leurs terres. Il ne reste donc que deux personnes pour tenir tout le nord : Cordelia Hasenbach et Otto Reitzenberg.
Et Otto Couronne-Rouge avait assisté à ce conseil à huis clos.
« La seule raison pour laquelle le droit de vote pourrait compter, dit lentement Vivienne, c’est qu’elle pense que les frontières des principautés vont bientôt changer.
— Le Prince Martin-pêcheur m’a dit ce matin que les princes la soutiendraient d’un seul bloc, dis-je. Je crois qu’on vient de découvrir comment elle s’y est prise.
— Elle va abdiquer, dit la princesse.
— Pas seulement du poste de Premier Prince, dis-je. Elle renonce aussi à être Prince de Rhenia et Princesse de Hannoven. Elle réunit toutes les terres lycaonaises sous l’autorité du Prince Otto.
— La princesse Rozala aurait osé exiger une telle chose, dit Vivienne.
— Non, répondis-je, mais Hasenbach est intelligente. Je l’ai sous-estimée.
Je laissai échapper un soupir.
« Elle a compris qu’elle ne peut pas être souveraine et Gardienne de l’Ouest à la fois, dis-je. Elle règle donc toutes ses affaires avant de miser tout ce qu’elle a sur sa candidature.
Et il n’y aurait plus de possibilité de reculer, compris-je avec horreur, après avoir ainsi renoncé à tant de choses qu’elle aimait. Elle irait jusqu’au bout, quitte à y laisser la peau. Comme Hanno, qui ne se battait que pour ce à quoi il était prêt à mourir : il ne plierait pas, pas maintenant qu’il croyait avoir trouvé un moyen de tous nous sauver. N’était-ce pas la leçon qu’il avait tirée du silence du Tribunal : parfois, il fallait prendre les choses en main soi-même, parce que personne d’autre ne le ferait ? Merde, songeai-je encore. Je ne savais toujours pas à quoi servait le livre sur les concessions de terres royales, mais cela n’avait plus d’importance.
Je venais de comprendre que les deux prétendants au Nom de Gardien de l’Ouest s’étaient engagés sur des chemins qui ne pouvaient pas être conciliés. Leurs divergences au sujet du Sang n’avaient été qu’un premier point de friction. Les nains seraient le moment où les couteaux sortiraient, et ni l’un ni l’autre ne laisserait la moindre possibilité de reculer. Hanno misait toute sa crédibilité comme chef sur l’idée de jouer franc jeu avec les nains, au risque d’être déshonoré s’il échouait. Et il échouerait si Cordelia trouvait sa solution et atteignait les nains avant lui. S’il perdait sur ce terrain, sa candidature serait terminée.
Toute la philosophie qu’il avait adoptée après le silence du Chœur du Jugement serait réfutée. Le jugement qu’il avait enfin commencé à exercer serait réduit à néant dès sa première véritable épreuve.
En revanche, Cordelia avait brûlé tous les ponts derrière elle avant de faire le grand saut. Elle renonçait aux titres, à la richesse et au pouvoir sur la nation la plus puissante de Calernia pour devenir Gardienne de l’Ouest ; elle prouverait qu’elle en était digne en soumettant le Héraut des Profondeurs à sa volonté. Un exploit qui pourrait devenir parfaitement inutile si Hanno l’atteignait en premier et réussissait à le convaincre en faisant appel à ses sentiments. Tous ces sacrifices réduits à néant en l’espace d’une seule conversation. Rien que d’y penser, j’en eus le ventre noué.
« Ce ne sont pas simplement des prétendants rivaux, Vivienne, dis-je à voix basse. Si l’un d’eux l’emporte, l’autre en paiera le prix. Un prix terrible, et définitif.
Elle me dévisagea, les yeux plissés.
« Tu m’as dit, reprit la princesse, qu’un point de friction ne pouvait apparaître sans que cela ait un coût.
Le prix est trop élevé, pensai-je. Ils fonçaient l’un sur l’autre, et un seul en réchapperait. Je n’étais pas certaine que nous puissions nous permettre d’en perdre un. Je secouai lentement la tête.
« Ce n’est pas une coïncidence, murmurai-je. Ni le Destin, et encore moins la providence.
Il ne restait donc qu’une seule possibilité : une manœuvre ennemie.