Chapitre 579
Je sus que je rêvais dès que j’aperçus les grands arbres du Bois du Crépuscule.
La cité arrachée aux profondeurs et ramenée à la surface comme un amas de butin jeté en vrac se dressait toujours, constatai-je, mais ce n’était plus la capitale animée au bord du lac que j’avais entrevue autrefois. Les rues labyrinthiques qui serpentaient à travers les plus beaux quartiers d’une demi-douzaine des plus grandes cités de l’Empire toujours ténébreux n’étaient plus remplies de drows affairés, et ses canaux grossiers étaient presque débarrassés des étranges barges de pierre qui les sillonnaient. Serolen n’était pas vide : derrière ses rues à moitié désertées, la vie et l’énergie subsistaient, mais sa vigueur s’était émoussée.
« Trop nombreux sont ceux qui sont partis vers le sud, murmura Andronike à mon oreille, d’une voix profonde et douce comme un sommeil dont nul ne se réveillait. Nous nous vidons de notre sang. »
J’expirai doucement. La présence de la moitié de mes patronnes donnait corps à ce rêve évanescent, le rendant bien plus tangible. Mes pieds touchaient l’air, aussi solide que si je me tenais sur une plaque de verre, et mes doigts se refermèrent sur mon bâton d’if. Ce morceau de bois mort me suivait partout, même dans mon sommeil. Andronike se tenait à mes côtés, drapée dans les longues robes de soie chatoyante qui avaient jadis marqué les Sages du Crépuscule. Ses cheveux étaient longs et noirs, et un masque d’argent reposait à sa hanche. Nous nous tenions côte à côte, le regard tourné vers la cité en contrebas, mes yeux suivant les siens, d’un bleu argenté.
« Vous tenez toujours les abords de la forêt, dis-je. »
« Nous en perdons chaque jour davantage, lâcha Komena avec mépris à ma droite, sa voix résonnant comme de l’acier contre l’acier. L’Obscurité ne tiendra pas. »
L’aînée des sœurs portait encore la marque de ses années de sage ; la cadette, elle, avait conservé jusqu’à son apothéose les stigmates de ses années de guerre. Elle revêtait l’antique armure ouvragée des soldats de l’Empire toujours ténébreux, et une longue lame d’obsidienne reposait dans son fourreau à sa hanche. Elle la serrait fermement, ses longs doigts presque pareils à des griffes.
« Les pièges à démons n’ont pas servi ? demandai-je. »
Après l’Arsenal, où la simple présence d’un démon de la Folie avait suffi à plonger la Nuit dans le désarroi, Sve Noc avait compris les dangers auxquels elles pourraient être confrontées. Il avait fallu beaucoup de sueur et de sang pour trouver une parade à ces abominations. On avait fabriqué quantité d’armes, mais aucune n’était aussi utile que les pièges à démons. De simples cubes d’obsidienne, façonnés à partir des souvenirs des plus beaux enchantements des Sages du Crépuscule, ils avaient pour seul objectif de piéger et de contenir les démons. Ils n’y parviendraient que pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, mais ce serait largement suffisant. D’ici là, nous aurions vaincu ou nous serions mortes.
« Après que nous avons capturé le cinquième démon, le Roi Mort a cessé de les utiliser directement contre l’Obscurité, dit Andronike. Cela dit, peu importe. Il a trouvé des moyens de la percer, de construire des ponts pour la traverser. C’est désormais une guerre d’usure, Catherine Foundling. »
Et personne ne gagnait une guerre d’usure contre la Mort.
« Il n’y a pas de renforts à envoyer depuis le sud, reconnus-je. La situation a empiré ici. Nous rassemblons toutes nos forces pour frapper Keter, mais nous avons des problèmes. Les nains nous serrent la vis. »
Je ne pris pas la peine d’expliquer exactement comment, sachant que les légers frôlements dans mon esprit étaient les Sœurs qui acceptaient mon invitation à jeter un œil.
« La cupidité est inscrite dans les os des nerezim, déclara sombrement Komena. »
« Nous pourrons peut-être libérer un sigil pour l’assaut contre la Couronne des Morts, dit Andronike, mais ne compte pas trop sur nous. Des ennemis nous assaillent de l’extérieur comme de l’intérieur. »
Je grimaçai.
« Kurosiv n’a pas été remis au pas ? demandai-je. »
La colère de Komena était une flamme vive, qui réchauffait le monde du rêve autour de nous. Sans surprise, ce ne fut pas elle qui répondit.
« La sangsue en a appris davantage sur le pouvoir que nous n’en avons jamais su, dit Andronike. On ne peut la détruire sans provoquer l’effondrement d’une grande partie de la Nuit. »
Ce qui serait désastreux, après en avoir déjà tant perdu à Hainaut. Pour tout dire, c’était un miracle que les Premiers-nés résistent aussi bien à Keter jusqu’ici. Mais une partie de l’explication tenait sûrement au nombre et au fait que le Roi Mort devait faire marcher ses armées vers le nord. Avec le temps, il mobiliserait des forces assez puissantes pour submerger Serolen ; aucune de nous n’était assez naïve pour croire le contraire. Restait à savoir si nous parviendrions à mettre fin à la guerre avant cela.
« Kurosiv refuse de combattre, dit sèchement Komena. Cette larve insipide connaîtra une agonie éternelle pour cela. »
« Pourtant, nous ne frapperons pas les premières et ne déclencherons pas une guerre civile alors que nous luttons pour survivre, dit Andronike, sa colère plus subtile, mais tout aussi profonde. Son sigil forme désormais un royaume, qui le vénère comme un dieu égal à nous. Les anéantir coûterait cher. »
J’acquiesçai. J’avais pris le même risque qu’elles hésitaient maintenant à courir, mais cela ne faisait que me rendre leur réticence plus compréhensible. La pacification de l’Est avait été… coûteuse. Je chassai cette pensée avant que mes doigts ne s’enfoncent trop profondément dans ma paume.
« Y a-t-il un message que vous voudriez que je transmette aux dirigeants du sud ? demandai-je. »
Je tombai, non pas avec effroi, mais dans une obscurité chaleureuse et accueillante. Je sentis des bras m’envelopper, de grandes ailes battre autour de nous, et les murmures se déposèrent à mon oreille.
« Dépêche-toi, dit Sve Noc. Sinon, tu devras affronter les armées du nord autant que celles du sud. »
Après cela, je dormis profondément, sans rêver. C’était la meilleure nuit de repos que j’avais eue depuis Ater.
« Tu sais, dis-je la bouche pleine de pâtisserie, c’est quand même un peu tordu que le meilleur petit-déjeuner de ma vie ait été pris alors que j’étais prisonnière à Wolof. »
Vivienne plissa le nez avec une élégance aristocratique, de l’autre côté de la table.
« C’est quand même un peu tordu que la Reine de Callow n’ait jamais appris à ne pas parler la bouche pleine, rétorqua-t-elle. »
Au nom de l’amour et de l’amitié, j’enfourrai une autre pâtisserie dans ma bouche et me penchai pour que mes miettes tombent sur son assiette. Elle me força à battre en retraite en agitant furieusement au-dessus de ma tête un courrier officiel de la Duchesse Kegan. Je le lui permis magnanimement, car j’étais occupée à m’étouffer. J’avalai le tout en toussant, puis bus une gorgée d’eau. Les Alamans aimaient déguster de petites pâtisseries feuilletées au petit-déjeuner, souvent accompagnées de fruits et de crème fraîche, mais je trouvais généralement ces mets trop sucrés. Celles-ci étaient bonnes, cela dit, peut-être parce qu’elles avaient été préparées sans miel. Les cuisiniers du palais s’étaient souvenus de mes goûts.
C’était tout à fait proceran de servir une cuisine raffinée même face à la fin des temps, songeai-je.
« Maintenant que tu as repris tes airs de personne civilisée, lança sèchement Vivienne, je peux te faire le point sur les rapports d’hier ? »
« J’attendais que tu le fasses », répondis-je avec un sourire suffisant.
Je vis dans ses yeux qu’elle envisagea un instant de me jeter des couverts, avant de se rappeler qu’on risquait de la voir. Elle se contenta de me fusiller du regard, puis prit la parole.
« La Première-Princesse se comporte de façon inhabituelle, m’apprit Vivienne. »
Je haussai un sourcil.
« Comment ça ? »
« Hier, elle a passé presque tout l’après-midi enfermée avec tous les princes et princesses de la région, répondit la femme aux cheveux noirs. »
« Ce qui n’a rien d’étonnant, vu sa position, fis-je remarquer. Elle a besoin de leur soutien si elle veut garder les rênes des armées proceranes. »
Si la popularité auprès des soldats et des officiers avait compté, Hanno l’aurait probablement emporté. Mais ce n’était pas ainsi que les choses fonctionnaient. Il était apprécié des soldats et des officiers, mais, au bout du compte, ces armées restaient très largement privées. Ces hommes et ces femmes avaient prêté serment de servir une couronne ou une compagnie, et beaucoup hésiteraient à suivre l’Épée du Jugement si cela impliquait de trahir leur prince ou leur capitaine. Si les souverains encore en vie soutenaient publiquement la Première-Princesse, l’opinion basculerait. Ce n’était pas que Cordelia fût impopulaire auprès des soldats. Simplement, elle n’avait pas gagné cette loyauté que l’on ne pouvait obtenir qu’en combattant à leurs côtés, au cœur de la mêlée.
« La réunion n’a rien de surprenant, convint Vivienne. Mais le temps qu’elle y a consacré, si. »
Je laissai échapper un son qui trahissait ma compréhension tardive. J’en avais peu vu de mes propres yeux — en toute modestie, de nos jours, quand j’avais besoin de parler à quelqu’un, on trouvait le temps —, mais tous les rapports des Jacks s’accordaient à dire que Cordelia Hasenbach était une femme extrêmement organisée. Elle mesurait les heures de sa journée et les répartissait avec autant de précision que possible. Qu’elle consacre toute une demi-journée à quoi que ce soit sortait bel et bien de l’ordinaire.
« Tu crois qu’elle a du mal à les tenir en main ? demandai-je. »
« Peut-être, répondit Vivienne en fronçant les sourcils. Elle a des fidèles dans le lot, mais c’est vrai que certains ne l’aiment guère et qu’elle a beaucoup moins de poids pour les garder dans le rang, maintenant. »
« Otto Reitzenberg et le Prince Martin-pêcheur la soutiendront, dis-je. Nos gens dans leur armée en sont sûrs, et je n’ai aucune raison de douter de la Mage supérieure Kilian. »
Vivienne me jeta un regard, hésitant à relever ma remarque, puis décida sagement de s’en abstenir.
« Ce sont ses deux seuls soutiens solides, dit Vivienne. Beatrice de Hainaut combat côte à côte avec le Chevalier Blanc depuis deux ans et entretient de bonnes relations avec lui. C’est pareil pour les autres couronnes du bord du lac : Cleves et Hainaut voient en lui leur meilleur espoir de récupérer leurs terres. »
Sans compter que la princesse actuelle de Cleves, Carine Langevin, avait une vieille inimitié avec Hasenbach. Elle avait été la maîtresse du Chevalier du Miroir, avait participé au complot visant à poignarder les Premiers-nés dans le dos après la guerre, et cela avant que la Première-Princesse n’ensevelisse son père et son frère aîné. Pour de bonnes raisons, certes, mais savoir cela ne rendrait pas leurs tombes plus légères.
« Ce sont aussi les plus faibles et les moins influents, dis-je sans détour. Ils ont perdu leurs terres, leurs troupes ont été taillées en pièces et ils dépendent des vivres que Hasenbach leur fournit pour manger. Ils ne vont pas se lancer seuls dans la bataille pour soutenir Hanno, pas si les véritables décideurs penchent dans l’autre sens. »
Qu’ils soient partisans de l’Épée du Jugement ou non, ils se rangeraient du côté de celui qui pourrait leur fournir des troupes pour récupérer leurs terres. Si c’était Cordelia, ils s’agenouilleraient et lui baiseraient l’anneau, qu’ils l’apprécient ou pas.
« Et je ne suis pas convaincue qu’ils le feront, dit Vivienne. Rozala Malanza entretient peut-être des relations de travail avec elle, mais il n’y a aucune affection entre elles. Alejandro de Segovia suivra Aequitan où qu’elle aille et, à eux deux, ils ont la loyauté de l’armée qui a défendu Cleves. »
Il restait bien sûr d’autres principautés au sein de la Principauté : Arans, Bayeux, Aisne, Cantal et Lange. Mais ces couronnes étaient à peu près aussi fiables qu’une girouette. Tous ces princes et princesses se trouvaient alors sur leurs terres, occupés à préparer leurs défenses quand ils ne combattaient pas déjà les morts, et les événements de Salia les intéressaient peu. Plus au sud, Iserre, Creusens et Salamans n’avaient pas officiellement fait sécession, mais elles avaient cessé d’obéir aux ordres venus de Salia : elles ne comptaient donc plus vraiment. Non, le pouvoir se trouvait là où étaient les armées : d’un côté, le Prince Frederic et le Prince Otto ; de l’autre, la Princesse Rozala et le Prince Alejandro.
Si ces quatre-là ne parvenaient pas à s’entendre pour soutenir le même Gardien de l’Ouest, la situation risquait de dégénérer.
« Ils doivent savoir à quel point la situation est fragile en ce moment, dis-je. Je doute sérieusement que Rozala Malanza risque le sort de Procer simplement parce qu’elle déteste la Première-Princesse. »
Vivienne grimaça.
« Ce n’est pas que je pense que tu te trompes, dit-elle, mais je n’ai pas d’autre explication à la durée de cette réunion. Ils ont pris deux repas, Cat. Quelque chose s’y est passé. »
Je grognai en signe d’assentiment.
« Il nous manque quelque chose. Qu’a-t-elle fait depuis ? »
« Elle épluche les archives de Salia, dit Vivienne. Du moins, c’est ce que nous supposons ; les Jacks n’ont personne à l’intérieur. Elle y est entrée et n’en est pas ressortie. »
Je ne me souvenais pas avoir jamais vu Hasenbach lire pour le plaisir ; je doutais donc qu’elle s’y soit rendue pour satisfaire sa curiosité. Elle devait chercher quelque chose.
« Elle a emmené quelqu’un avec elle ? » demandai-je.
« Ses serviteurs habituels, et aussi le Bibliothécaire distrait, dit Vivienne. On m’a dit que les deux avaient tissé des liens au cours des dernières années. »
Mhm. J’avais laissé le Bibliothécaire à Salia pour une raison : elle avait une capacité prodigieuse à lire et à relier entre elles des informations disparates, et ces talents seraient bien mieux employés dans la capitale de la Principauté qu’ailleurs. Sans compter que ses aptitudes étaient pointues, même si profondes : elle n’était guère utile à autre chose. Cordelia cherchait donc bel et bien quelque chose dans ces archives, elle ne s’en servait pas comme d’un prétexte pour couvrir une autre activité. Ou du moins pas uniquement cela.
« Je veux savoir ce qu’elle prépare, dis-je. »
« Moi aussi, répondit Vivienne, même si nous devons faire preuve de prudence. Ce n’est pas le moment de provoquer un incident diplomatique. »
« Ce n’est pas non plus le moment de manquer d’audace, répliquai-je. Elle commence à manœuvrer pour devenir Gardienne, et je dois savoir si sa méthode pose problème. Nous allons tirer sur le fil par les deux bouts, Viv. »
Je marquai une pause.
« Je vais chercher ce qui s’est dit cet après-midi-là avec les autres princes, lui annonçai-je, mais j’ai besoin que tu découvres ce qu’elle fait dans les archives de Salia. »
« Elles sont très bien gardées, me rappela Vivienne. »
Je souris en coin.
« J’imagine bien, dis-je. Si seulement je pouvais confier ça à une voleuse professionnelle… »
« Ancienne voleuse professionnelle, protesta la princesse. »
« Je vais te croire sur parole, répondis-je avec un sourire aimable, puisque tu es notre experte royale en matière de vol. »
Notre conversation sombra quelque temps dans les insultes, mais nous finîmes par convenir qu’elle se chargerait de découvrir ce que la Première-Princesse cherchait dans ces archives. Nous avions terminé de manger et notre thé avait refroidi ; avant de nous séparer, je lui ajoutai donc une dernière tâche à la liste.
« Si Cordelia manœuvre, dis-je, Hanno fera de même. Je sais qu’il est bien plus difficile à suivre, mais… »
« Je demanderai aux Jacks de se renseigner, répondit sérieusement Vivienne. Je ne veux pas qu’il me prenne de court plus que toi. »
Bien, pensai-je. Il ne me restait plus qu’à retrouver un vieil ami et à voir ce que je pourrais lui soutirer.
Il me fallut un moment pour découvrir où se trouvait le Prince Frederic Goethal, mais une fois que je l’eus appris, je ne mis pas longtemps à le rejoindre.
Comme toutes les lignées royales de Procer, la Maison Goethal possédait un luxueux hôtel particulier dans le plus beau quartier de la ville qui ne fût pas le Lineal — un quartier constitué surtout de palais et d’anciennes propriétés des Merovins, où l’on ne pouvait entrer qu’avec l’autorisation du souverain de Salia. Les ancêtres de Frederic avaient eu beaucoup de goût, jugeai-je en découvrant l’hôtel particulier. Malgré cette touche alamane inévitablement ostentatoire, la propriété se résumait à un grand manoir de pierre de quatre étages, entouré de magnifiques jardins. Bassins ensoleillés et fleurs sauvages soigneusement entretenues étaient à l’honneur ; la note de luxe venait de martins-pêcheurs sculptés, à moitié dissimulés, entièrement faits de pierres précieuses.
Ils étaient étonnamment réalistes, constatai-je. Chacun valait probablement assez pour armer une compagnie de légionnaires, ce qui, à mon avis, aurait bien plus plu à la Principauté que ces jolis oiseaux, à l’heure actuelle. Des protections étaient en place, une vieille magie profondément ancrée dans le mur de pierre qui entourait la propriété, mais rien de bien compliqué à contourner. Le plus simple aurait été de déverser toute ma présence dans la Nuit, de façon à ne même pas être détectée par la plupart des barrières. Seulement, le sommet du mur était doté d’un petit enchantement vicieux qui brûlait quiconque le touchait ; je dus donc passer par la porte d’entrée. Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, c’était souvent là que les protections étaient les plus faibles.
Impossible de laisser des gens traverser un endroit toute la journée et de s’attendre à ce que la barrière reste aussi solide.
Je me glissai dans les jardins à la suite d’un jeune messager qui sortait par la porte, dissimulée sous un voile d’ombres, et pris le temps d’apprécier la promenade parmi les petits recoins. L’endroit était reposant, tout en eau et en ombre sous de grands saules pleureurs. Frederic lui-même se trouvait dehors, sur une petite terrasse sur le côté du manoir. Elle était magnifiquement aménagée, avec ses boiseries sculptées sous un toit en treillis recouvert de lierre grimpant. Le soleil filtrait par taches et la moindre brise faisait frémir les feuilles. Le Prince de Brus ne s’était pas installé à la table de verre, mais sur un long siège au bord de la terrasse, face aux jardins.
Une petite table de séquoia se trouvait à ses côtés. Trois choses y reposaient : une épaisse liasse de parchemins, un verre et une bouteille de brandy débouchée. À ma grande surprise, alors que je montais les marches et pouvais mieux le voir, je constatai qu’il venait de vider un verre et s’en versait déjà un autre. Il avait délaissé les papiers et rejetait en arrière ses longues boucles blondes, une main posée sur le front. Il était toujours aussi beau qu’à l’Arsenal, mais il avait l’air épuisé. Fatigué et hagard. Je m’approchai discrètement derrière lui en boitant, une main sur mon bâton, puis me penchai pour lui parler à l’oreille avant de dissiper le voile de Nuit.
« Journée difficile ? »
Hélas, il ne lâcha pas son verre. Il faillit tout de même s’étouffer avec le brandy qu’il venait de boire, ce que je jugeai suffisamment divertissant. Le Prince Frederic toussa, puis se tourna à moitié vers moi et m’adressa un regard contrit.
« Était-ce vraiment nécessaire ? demanda-t-il. »
« Pas vraiment, répondis-je avec un sourire en reculant. Je voulais juste te garder sur tes gardes. »
Je contournai son siège en boitant. Les bonnes manières alamannes reprirent alors le dessus et il se rendit compte qu’on ne m’avait pas préparé de place. Le prince blond se leva sans ciller et insista pour que je prenne son siège, ce qui était à parts égales charmant et agaçant. À la place, je le repoussai dans son fauteuil du bout de mon bâton et lui piquai son verre de brandy.
« Je préfère percevoir mon tribut autrement », dis-je avant de prendre une gorgée.
Si ma voix était sortie un peu plus aguicheuse que d’habitude, eh bien, il n’y avait aucun témoin. Il eut l’élégance de ne pas contester davantage ma victoire.
« Ce serait un blasphème que de refuser l’un de vos caprices, répondit aisément le Prince Frederic, un sourire au coin des lèvres. Vous êtes toujours la bienvenue chez moi, Reine Catherine. »
La dernière fois qu’il m’avait appelée ainsi, il était sur le dos et plutôt décoiffé ; j’en profitai donc probablement un peu plus que je n’aurais dû. Je bus une autre gorgée. Mieux valait ne pas me laisser distraire, me rappelai-je. J’étais venue pour une raison.
« Ne fais pas de promesses trop vite, le prévins-je en agitant un doigt. Je ne suis pas venue admirer tes jolies boucles, Goethal. »
« De douces flatteries, prononcées par une femme en manteau noir venue en secret, sourit Frederic. Je crois bien que vous êtes exactement le genre de femme contre lequel mon oncle m’avait mis en garde, ma reine. »
Je lui rendis son sourire, mais, dans un coin de ma tête, je relevai qu’il avait dit son oncle. Pas son père ni sa mère. Je savais qu’il n’était pas le fils du dernier Prince de Brus, mais son neveu ; cependant, les circonstances exactes de son accession au trône restaient obscures. Il était déjà l’héritier officiel de son oncle avant que Cordelia ne l’installe de force sur le trône après avoir traversé Brus en la brisant, pendant la Grande Guerre. Voilà qui sentait l’histoire intéressante. Peut-être un autre jour.
« J’ai été archi-hérétique de l’Est pendant un temps, admis-je. »
Il rit.
« Connaissant mon oncle, il aurait moins mal pris cela que le fait que vous soyez callowane, reconnut Frederic avec regret. C’était un homme admirable à certains égards, mais ses idées étaient… figées. »
Une occasion d’orienter la conversation vers la véritable raison de ma visite, et une ouverture si adroite que je ne doutais pas qu’il l’ait offerte exprès. J’avais beaucoup de choses peu flatteuses à dire sur la haute noblesse alamane, mais je devais reconnaître qu’elle était admirablement formée dans certains domaines.
« Des gens avec des idées figées, il y en a beaucoup ces temps-ci, dis-je avec désinvolture. De quoi rendre une fille curieuse. »
Je bus une gorgée. Ses yeux bleus me dévisagèrent. Frederic Goethal n’avait jamais compté parmi les grands de la Haute Assemblée, mais il était loin d’être incompétent dans le jeu des marées. Il savait jouer avec finesse à des jeux bien plus subtils que les miens.
« La curiosité n’est pas un péché, je pense, dit le Prince Martin-pêcheur. Surtout entre amis. »
« Tant mieux, souris-je. Parce que je me demande, vois-tu, ce qui a bien pu occuper tant de mes… amis pendant une demi-journée, dans une salle où personne d’autre n’avait le droit d’entrer. »
L’homme aux cheveux clairs parut légèrement amusé.
« La Princesse Rozala, dit-il, pensait que vous attendriez au moins deux jours avant d’aborder l’un de nous. La Première-Princesse a répondu qu’elle ne pouvait pas être certaine de ne pas recevoir votre visite le soir même. »
« J’avais d’autres fers au feu, dis-je. Je suis allée voir le dernier prince en date de Procer. »
Un silence.
« Tu sais, celui qui est en blanc. »
« Hanno of Arwad, dit Frederic, est un homme de bien. L’un des piliers qui empêchent cette guerre de nous tomber sur la tête à tous. »
Mais pas, compris-je entre les lignes, quelqu’un que le Prince Martin-pêcheur voulait suivre en tant que Gardien de l’Ouest. Étant donné que le Prince de Brus était l’un des partisans les plus ardents de Cordelia depuis la Grande Guerre, cela ne me surprenait guère.
« Il faut plus qu’un pilier pour soutenir le toit, approuvai-je. Le problème, c’est que nous dépendons tous de la Principauté, ces temps-ci. Si elle tombe, nos chances tombent avec elle. Alors, quand autant de têtes couronnées disparaissent pendant tout un après-midi, il faut poser des questions. »
« La Première-Princesse a profité de l’occasion pour nous exposer ses intentions concernant l’avenir de la Principauté, me dit franchement Frederic. Sa prétention au Nom de Gardien de l’Ouest a été abordée, mais ce n’était pas le cœur du sujet. »
Je plissai les yeux. J’avais déjà utilisé cette technique : dire la vérité, mais sous un angle soigneusement choisi. On me cachait quelque chose. Ils veulent me dissimuler quelque chose, pensai-je. Ce qui signifiait qu’on avait convenu dans cette salle de quelque chose à quoi je me serais opposée. Je bus une gorgée de brandy, cherchant la meilleure façon de lui tirer les vers du nez. Je décidai de jouer sur l’inquiétude. Comme elle était sincère, elle n’en serait que plus efficace.
« Je dois savoir si ce qui reste de la Haute Assemblée va se scinder en deux, dis-je sans détour. Nous ne pouvons pas nous permettre que les trois plus grandes armées proceranes encore en état de se battre s’affrontent. »
Il ouvrit la bouche, mais je levai la main pour le faire taire.
« Je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas, Frederic, dis-je. D’autres sont venus me faire part de leur inquiétude à l’idée que ce gâchis nous explose à la figure à tous, et ça n’arrange rien quand les tiens disparaissent pendant une demi-journée et que je n’ai pas la moindre foutue idée de ce qui s’est dit. »
Le Secrétaire Nestor s’était davantage inquiété des conséquences possibles d’un affrontement entre Hanno et Cordelia, mais je n’exagérais pas tant que ça : nous étions tous préoccupés par la Principauté. Elle avait largement dépassé son point de rupture, et ce n’était pas le genre de royaume dont on pouvait espérer une dépouille paisible. Le prince aux cheveux clairs grimaça, puis concéda le point d’un hochement de tête.
« Votre inquiétude est compréhensible, dit Frederic. Toutefois, je ne peux pas vous en dire davantage sans trahir la confiance qu’on m’a accordée. »
Je le dévisageai un long moment, puis hochai la tête. Il n’était pas du genre à renoncer à ses principes, même si cela aurait pu l’arranger, et j’avais tendance à admirer cela. Il y avait une limite à ce que je pouvais lui extorquer. Je le laissai choisir soigneusement ses mots.
« Un accord a été conclu, finit par dire le Prince Martin-pêcheur. Nous sommes d’un même avis. »
Je ne cachai pas ma surprise.
« Mes gens n’étaient pas sûrs que Malanza resterait avec vous, avouai-je. »
Il me sembla amusé, mais d’un air contrit.
« La Princesse Rozala est respectée de ses pairs pour de bonnes raisons, dit le Prince Frederic. »
Je fredonnai.
« Je peux donc m’attendre à ce que vous présentiez un front uni en public ? demandai-je. »
Il acquiesça fermement.
« Comme je l’ai dit, un accord a été conclu, répondit l’homme aux cheveux clairs. Les discussions portaient surtout sur la manière dont Procer devait être refondé pour l’avenir, et cela, je ne peux pas le partager avec une couronne étrangère, aussi charmante soit la tête qui la porte. »
Eh bien, j’aimais bien recevoir un compliment de temps en temps. Surtout lorsqu’il s’accompagnait de l’attirance sincère que je lisais dans son regard. Cela dit, je ne me laissais pas si facilement distraire. Il parlait de réformer Procer, mais il ne pouvait s’agir d’un petit remaniement si cela avait occupé toute une après-midi des personnes les plus puissantes encore en vie dans la Principauté. Et cela ne m’aidait pas à comprendre ce que Cordelia cherchait dans les archives. Une sorte de précédent pour la Haute Assemblée ? Elle ne devrait pas en avoir besoin si elle avait les bonnes personnes derrière elle. Un simple vote lui permettrait de faire passer tout ce qu’elle voulait.
Alors, qu’avait-on décidé dans cette salle pour le cacher à tous les autres ?
Pourtant, songeai-je, j’avais poussé Frederic aussi loin que possible. Si j’essayais de lui en tirer davantage, il commencerait à se défendre, ou, plus probablement, changerait simplement de sujet. Mhm, je n’avais pas obtenu autant que je le voulais de cette conversation, mais j’en avais appris assez. La Première-Princesse n’était pas près de perdre son siège, et les principaux souverains de Procer étaient prêts à la soutenir ouvertement. Hanno se retrouverait sur la défensive, vu que l’essentiel de sa force en tant que prétendant venait de son soutien populaire. Mais ce n’est pas ce qu’elle prépare vraiment, pensai-je. Hasenbach ne se contenterait pas de lui couper l’herbe sous le pied. Elle voudrait passer à l’offensive et faire valoir sa prétention.
Je ne savais toujours pas comment elle comptait s’y prendre, mais je ne le découvrirais pas ici. Il était temps de prendre congé. Je bus une autre gorgée et remarquai qu’il restait encore un tiers du verre. Il avait dû le remplir presque à ras bord en se servant, ce qui ne lui ressemblait guère.
« Puis-je demander quelle lecture vous a poussé à boire du brandy comme de l’eau ? demandai-je en faisant un geste vers les papiers. »
Il eut l’air surpris.
« Vous n’en avez donc pas entendu parler, dit lentement le Prince Frederic. »
J’inclinai la tête sur le côté.
« Entendu parler de quoi ? »
« Je viens de recevoir des nouvelles de la Première-Princesse, dit-il. Segovia est tombée. »
Mes doigts se crispèrent.
« C’est grave à quel point ? demandai-je doucement. »
« Ils avaient rassemblé assez de prêtres dans la capitale pour repousser les démons et évacuer la ville, dit le Prince Martin-pêcheur, mais ce matin, l’armée a perdu une bataille rangée dans les plaines du nord, près de Leganz. Ce fut un désastre : elle a été encerclée, puis massacrée jusqu’au dernier homme, qui s’est relevé parmi les morts. »
Autrement dit, la principauté était pratiquement perdue. Plus inquiétant encore, une grande partie des réfugiés du nord — plus de la moitié des Lycaonais qui avaient échappé à la destruction de leurs terres — y avaient été envoyés.
« Les réfugiés ? »
« Ils fuient plus à l’est, vers Creusens, dit-il. Ils comptent rejoindre le Lac Artoise et poursuivre vers le sud sur des barges. »
Je laissai échapper un léger soupir. Le peuple tout entier de Cordelia n’allait donc pas encore être réduit en poussière. Dieu merci. Mais Segovia… Merde. Elle n’était qu’à une principauté de la frontière nord du Dominion. L’Horreur Cachée avançait vers le sud encore plus vite que nous ne l’avions cru.
« Le temps nous manque, murmurai-je. »
Le Prince Martin-pêcheur sourit tristement.
« Il nous a déjà manqué, Catherine, dit Frederic. Nous ne pouvons plus qu’espérer que la victoire nous rende une aube. »