Chapitre 58
« La prière et l’épée donnent de meilleurs résultats que la prière seule. »
– Roi Jehan le Sage
Les mots avaient à peine quitté la bouche de Masego que mes officiers se mirent à parler tous en même temps, leurs voix teintées de panique se disputant la parole. Deux d’entre eux restèrent à l’écart : Hakram se leva pour se servir tranquillement un verre de vin, qu’il vida d’un trait, puis fronça les sourcils et s’en versa un deuxième. Après un instant, il attrapa un autre verre, le remplit et le tendit à l’autre exception — Juniper, qui le prit sans même regarder. Elle ne prêtait aucune attention au brouhaha ; elle examinait plutôt une carte sommaire du comté de Marchford. Ce n’était pas un travail impérial, et elle était donc moins précise que celles auxquelles nous étions tous deux habitués. Je laissai les bavardages se poursuivre un peu plus longtemps, puis abattis la paume sur la table. Le bruit évoqua celui d’une explosion, en plus sec, et le silence tomba dans son sillage. Un instant plus tard, une fissure se propagea sur la table de bois blanc, qui devait bien avoir cent ans, mais je parvins vaillamment à ignorer le fait que je venais d’abîmer un héritage valant deux fois mon salaire annuel.
« Maintenant que j’ai votre attention, dis-je calmement, vous êtes les officiers supérieurs de la Quinzième. Alors, bon sang, comportez-vous comme tels. »
Je soutins leur regard jusqu’à ce que le message fasse son chemin, puis repris :
« Bien. Masego, tu peux déterminer plus précisément où se trouve le démon ? Attends, oublie ça. Tu peux me dire ce que c’est ? »
Apprenti grimaça. « Un Œuf infernal. Il y a un Œuf infernal dans les collines. C’est ce que le seigneur Noir essayait de dire », ajouta-t-il après un instant, le titre de mon maître prenant dans sa bouche une tonalité presque narquoise.
Il avait davantage l’habitude de l’appeler oncle Amadeus, même si l’idée que Noir puisse être l’oncle de qui que ce soit me paraissait absolument terrifiante.
« Fais comme si je ne savais pas ce que c’est », soupirai-je.
« L’Impératrice de l’Effroi Triomphante… »
« Puisse-t-elle ne jamais revenir », marmonnèrent tous les autres, sauf lui et moi, en portant une phalange à leur front.
« Ça va vite devenir lassant », remarquai-je.
« Cette impératrice-là, reprit Apprenti d’un ton agacé, a utilisé des démons et des diables lors de sa conquête de Calernia. La plupart des démons étaient liés aux étendards de ses légions, mais elle en gardait plusieurs à portée de main pour son usage personnel. À sa mort, quand elle fit s’écrouler la Tour sur les Héros venus l’affronter, il ne restait qu’une poignée d’étendards. »
Il s’interrompit et accepta avec reconnaissance un verre de vin dont je n’avais pas vu Hakram le servir. Je suppose que nous avions tous besoin d’un peu de courage liquide, en ce moment.
« Noir a chargé Père de les rechercher sur nos territoires récemment acquis après la Conquête, poursuivit-il, oubliant déjà les marques de déférence seigneuriale qu’il avait ajoutées plus tôt. Il y en a un près de Harrow, sur lequel il a fait poser des protections supplémentaires. Il soupçonnait qu’il y en avait un dans les collines autour de Marchford, mais il n’a jamais pu en être certain : une sorte de protection sacerdotale le protégeait, et la politique impériale consiste à ne pas toucher à ce genre de choses, à moins qu’elles ne représentent une menace directe. »
Je me raclai la gorge. « La leçon d’histoire était intéressante, et le site de Harrow est désormais sous scellés, par décision de l’Écuyer que je suis. Mais ça ne nous dit pas de quel genre de démon il s’agit. Un démon de folie, comme celui qu’elle a lâché sur Laure ? »
Neuf habitants sur dix avaient péri dans le sillage de cette abomination de stratégie militaire, y compris toute la lignée royale Alban. Il secoua la tête.
« Ce doit être un démon d’absence ou de corruption, répondit-il. Tous les autres sont localisés. J’aurais tendance à pencher pour la corruption, vu qu’on se souvient bien de la raison pour laquelle cette conversation a lieu. »
J’avouai sans honte qu’un frisson me parcourut l’échine. Tous les Callowans grandissaient en entendant des histoires sur les ravages que pouvaient causer les démons une fois libérés, et ces deux types avaient chacun leurs légendes. On croyait généralement qu’un démon d’absence était responsable du fait que l’Empire yan tei n’avait laissé aucune trace dans les récits pendant deux siècles, avant de réapparaître soudainement dans les chroniques. Personne n’avait même remarqué sa disparition, ni même qu’il manquait quoi que ce soit. Quant à la corruption… Il existait des récits sur un royaume forestier elfique situé de l’autre côté de la Mer Tyrrhénienne, où un étranger aurait un jour posé un doigt sur le joyau qui formait le cœur des bois. En quinze jours, tout le royaume s’était transformé en bêtes enragées, se nourrissant de sang et d’os. Elles avaient tué des milliers de personnes avant que les Héros ne les abattent, heureusement. C’était peut-être là le plus terrifiant chez les démons : la plupart de leurs méfaits étaient irréversibles. Ils marquaient la Création à jamais.
« Pour l’instant, partons du principe qu’il s’agit de corruption, dis-je. Des objections ? »
Ils secouèrent tous la tête.
« Seigneur Apprenti, demanda doucement la commandante Hune, avez-vous la moindre idée de qui aurait pu libérer ce démon ? Les Lances d’Argent ont-elles pu briser des protections en fuyant vers le sud ? »
Oh, Cieux en pleurs. Les mercenaires étaient dans les collines, là où se trouvait la foutue incarnation de la corruption. Ça n’allait bien se terminer pour personne.
« …a été la cible de sabotages de sa part à plusieurs reprises, si j’ai bien compris », disait Masego lorsque je me remis à l’écouter. « Wolof possède les meilleures archives historiques de l’Empire. Je ne serais pas surpris qu’elle ait eu connaissance de l’emplacement. »
« C’est l’Héritière, dis-je sans détour. Quand tout part en vrille comme ça, c’est toujours cette foutue Héritière. L’Épéiste Solitaire est un parfait salaud, mais ce n’est pas le genre à invoquer des démons. Je doute que quiconque d’autre du côté des rebelles ait les moyens de briser des protections capables de retenir un démon, ou le cran de passer à l’acte. »
Hune cligna des yeux. « C’est une citoyenne impériale, dit lentement l’ogresse. Nous menons une opération militaire contre une menace à l’hégémonie praesienne. C’est… absurde. Qu’est-ce qu’elle pourrait bien y gagner ? »
« Elle veut affaiblir la Quinzième, j’imagine, répondis-je. Ou la discréditer, pour que ses propres contributions à l’effort de guerre paraissent meilleures en comparaison. Elle ne cherche à mater la rébellion que dans la mesure où cela sert ses intérêts, Hune. Si elle est la dernière femme debout quand la poussière retombera, elle raflera toutes les récompenses. »
« Fais confiance à une humaine pour foutre en l’air une guerre qui se passait très bien, gronda Juniper. Sans vouloir t’offenser, Aisha. »
Ratface ne méritait apparemment même pas des excuses à moitié sincères. Je ne me serais sans doute pas autant amusée de la situation.
« Un peu, en effet, répondit sèchement Aisha. Akua Sahelian est une garce infâme, plus ambitieuse que sensée, si vous voulez bien excuser mon langage. Les habitants de Wolof sont réputés pour leur orgueil et leur inconstance. »
Eh bien, s’il y avait une constante dans la Création, c’était que dès qu’on réunissait deux nobles praesiens dans une pièce, on obtenait au moins trois avis différents sur chaque sujet. Malgré tout, je gardai en mémoire le dégoût dans la voix d’Aisha pour m’en souvenir plus tard. Je l’avais intégrée à la Quinzième à la demande de Juniper et n’avais jamais eu à me plaindre de son service, mais je n’ignorais pas qu’elle était la plus politiquement influente de mes officiers. Si elle avait été mage, elle aurait été ma principale suspecte dans l’affaire des fuites d’informations à l’Héritière. Peu importait à quel point elle se trouvait loin dans l’ordre de succession : dans les Terres désolées, le sang finissait toujours par parler.
« Donc, la corruption, repris-je pour ramener la conversation au sujet. Apprenti, tu es ce qui se rapproche le plus d’un expert parmi nous. Les Lances d’Argent ont-elles une chance de sortir des collines avant de devenir toutes… »
Je fis un vague geste de la main pour me faire comprendre, incapable de trouver l’adjectif qui convenait à la situation. Le mage soninké se massa le front en réfléchissant.
« Non, finit-il par répondre. Les démons de corruption deviennent le point focal de leur concept dès qu’ils entrent en phase avec la Création. La zone qu’ils peuvent affecter s’étend avec le temps, mais la Tour possède des témoignages laissant entendre que, dès le premier contact, leur influence peut se propager sur plusieurs milles. »
Je fronçai les sourcils. « Personne n’a jamais essayé de mesurer ça ? »
« Une fois, admit Apprenti. Warlock qui s’en chargea sombra dans la folie en essayant de noter les chiffres, et il fallut incendier trois étages de la Tour avant que les… choses qui s’étaient formées ne puissent se répandre davantage. »
Eh bien, ce n’était pas du tout inquiétant.
« Alors, envoyer toute la Légion à l’assaut de ce salopard ne résoudra rien, grogna Nauk. Très bien. Si le nombre ne fait pas l’affaire, on peut toujours régler ça comme la Quinzième règle la plupart des problèmes. Toute cette saloperie de corruption prend du temps, pas vrai ? On a encore du feu gobelin. Envoyons une compagnie de sapeurs et foutons le feu à cette engeance. »
« Je ne sais pas si ça fonctionnerait, répondit Pickler. À ma connaissance, on ne l’a jamais utilisé contre des démons. En partie parce que cette substance n’existe que depuis deux cents ans, et en partie parce que les invocations de démons sont rares, mais ce serait un pari risqué. »
« Nous ne parierons rien du tout, dis-je. Nous décampions, voilà ce qu’on va faire. Masego, tu peux préciser où il se trouve ? À moins qu’il soit juste à côté de nous, on fiche le camp d’ici. »
« Les démons laissent des traces dans la Création, où qu’ils se trouvent, acquiesça Apprenti. Je connais un rituel qui permettrait de trianguler sa position. Mais je ne peux pas l’utiliser souvent, Catherine. Il le remarquera, et la corruption agit aussi sur la magie. Trois fois, tout au plus. »
Il n’avait pas besoin de préciser les ravages qu’une incarnation de la corruption pourrait causer si elle disposait d’un lien thaumaturgique avec un mage du calibre de Masego.
« La doctrine de la Légion, face à un atout spécial de premier ordre, est de battre en retraite jusqu’à un point de passage étroit, de le fortifier et d’appeler des renforts, déclara Juniper. On pourrait regagner le gué en quatre jours en marchant sans relâche. De là, on devrait pouvoir lancer un sort de divination pour demander des instructions. »
Je secouai la tête. « Nous ne pourrons pas aller aussi vite, lui dis-je. Les habitants de Marchford sont des civils. Ils ne peuvent pas suivre ce rythme. »
Un silence s’installa. Je compris, le cœur lourd, que tous ceux qui se trouvaient dans la pièce s’étaient attendus à ce que je les abandonne.
« Catherine, dit Ratface avec hésitation, il y a au moins huit mille personnes en ville en ce moment. Il faudrait des jours rien que pour les préparer à une évacuation, et encore, à condition qu’ils coopèrent. Ce qu’ils ne feront pas. »
« D’ici là, nous aurons des cataphractaires corrompus à affronter, et pire encore, dit doucement Hune. Nous n’avons pas assez d’hommes pour protéger une foule aussi nombreuse en marche. »
Aisha ne dit rien. Elle jeta seulement un regard à Juniper, dont le visage était devenu parfaitement impassible. Sans un mot, Nauk contourna la table et vint se placer à mes côtés. Pickler jura à voix basse, puis fit de même. Hakram se servit un troisième verre de vin. Masego s’empara d’une chaise et posa les pieds sur la table, l’air fasciné par la situation.
« Ce sont des rebelles, déclara le Limier infernal d’un ton catégorique. »
« Ils se sont rendus, répliquai-je. Ils sont à nouveau citoyens de l’Empire et bénéficient de toutes les protections auxquelles ils ont droit. »
« Tant que la Tour n’aura pas accepté cette reddition, leur statut juridique restera incertain, gronda la légate. Quoi qu’il en soit, lorsque l’autorité supérieure est injoignable, le déploiement de la Légion relève des commandants sur le terrain. »
« Nous avons pour mandat de protéger les intérêts impériaux, intervint doucement l’Adjoint. »
« Les intérêts impériaux ne consistent pas à sacrifier la Quinzième pour sauver des gens qui soutiennent une rébellion contre Praes, lança Juniper. Tu ne réfléchis pas, Foundling. C’est de la pure foutue sentimentalité, et les sentiments n’ont pas leur place dans les décisions d’un officier. »
Lentement, avec précaution, je laissai échapper un souffle.
« Je pourrais te dire que livrer autant de gens à la corruption serait le meilleur moyen de provoquer une catastrophe. Je pourrais te dire que si la nouvelle se répandait qu’une légion a abandonné une ville aux démons, toutes les grandes villes de Callow se soulèveraient avant l’été. Bon sang, je pourrais même dire que ce démon est un problème praesien, et que les Praesi devraient le régler. »
Mon regard se durcit.
« Mais ce n’est pas pour ça que je prends cette décision. Il y a huit mille innocents à Marchford, Juniper. Je refuse de les abandonner. »
« Et en agissant ainsi, tu mets en danger la vie de tous les hommes et de toutes les femmes sous tes ordres, répondit l’orc au visage grave. Tes soldats mourront pour que tu aies la conscience tranquille. »
« Callow fait-il partie de l’Empire ? demandai-je. » Personne ne répondit et Juniper parut sur ses gardes. « Allez, n’importe qui peut répondre. »
Ratface se racla la gorge. « Je ne crois pas que quiconque le conteste, Lady Foundling », dit-il.
Je découvris les dents.
« C’est drôle, parce que si nous parlions d’Aksum ou de Kahtan, je ne pense pas que qui que ce soit discuterait pour savoir s’il faut ou non livrer huit foutues milliers de personnes à un démon, grondai-je. »
« Marchford s’est rebellée contre la Tour, fit remarquer Aisha, sans croiser mon regard. »
« Comme toutes les villes des Terres désolées, à un moment ou à un autre, rétorquai-je. Bon sang, il y a moins de cinquante ans, les deux tiers des Hauts Seigneurs soutenaient la candidature au trône de l’ennemi juré de l’Impératrice. »
« Il y a eu sept rébellions gobelines, et on a failli en avoir une huitième sous Nefarious, ajouta Pickler à mi-voix ; j’aurais pu l’embrasser pour ça. »
« Depuis la Conquête, l’Empire a beaucoup parlé, dis-je. Mais maintenant, on va découvrir si ce n’étaient que des paroles en l’air. Est-ce que Praes tient ses engagements quand cela lui coûte quelque chose ? S’emparer d’un pays ne suffit pas pour le gouverner, Juniper. Il faut le mériter. Si Callow fait partie de l’Empire, alors nos serments s’appliquent à lui. Chaque âme à l’intérieur de ses frontières est sous notre protection, que cela signifie combattre Procer, les Cités Libres ou les enfants de l’Enfer. Nous ne pouvons pas choisir à qui nos serments s’appliquent. »
Mon regard parcourut mes officiers.
« Le reste de Calernia nous observe. Alors dites-moi, vous tous : sommes-nous des hypocrites ou non ? »
« Non, gloussa Nauk en passant sa langue sur ses dents. Peu importe qui nous affrontons, Limier infernal. La Quinzième l’emporte, c’est tout. »
« Non, approuva Pickler. Je me suis toujours demandé si un trébuchet pouvait tuer un démon. Je doute d’avoir une autre occasion de le découvrir. »
« Non, soupira Ratface. Mais j’aimerais vivre assez longtemps pour toucher ma pension, alors évitons les élans héroïques. »
La coupe entre les mains de Hune avait l’air d’un jouet, comparée à ses doigts. Un peu plus tôt, nous avions tous fait semblant de ne pas remarquer qu’elle l’avait écrasée en partie par accident.
« C’est insensé, protesta la commandante ogresse, puis elle serra le poing. Le métal se froissa dans un bruit de parchemin bon marché et le vin coula entre ses doigts refermés. Non, pardonnez-moi, ancêtres. Je n’ai pas été élevée pour me soumettre sans combattre. »
Je jetai un regard à Hakram, qui haussa les épaules.
« Tu as vraiment besoin de demander ? »
Il en restait deux. Le visage de Juniper était devenu vert pâle de colère et ses yeux brûlaient. Aisha avait repris le masque de cour qu’on lui avait sans doute appris à porter dès l’enfance : un visage impassible, à l’exception d’un sourire poli.
« Nous fixerons une cadence avant de partir, dit la légate. Ceux qui ne pourront pas suivre seront laissés derrière. »
Je savais que c’était là le maximum que je pourrais lui faire céder. Je pouvais, bien sûr, en faire un ordre. Le respect de la chaîne de commandement était si profondément ancré en Juniper qu’elle aurait obéi sans discuter, même à un ordre qu’elle détestait profondément. Mais si je fais ça, je franchis une limite que je ne pourrai pas effacer. Le peu de confiance qu’il y a entre nous disparaîtra, et ne reviendra jamais.
« D’accord », concédai-je.
Masego se racla la gorge. « Charmant petit moment dramatique, mesdames et messieurs. Bravo à tous. Pourrions-nous revenir au sujet ? »
« La priorité absolue, c’est de préparer les habitants à partir aussi vite que possible, dis-je. Kilian supervise toujours la garnison ; il faut la mettre au courant. »
« Nous avons une priorité supérieure, répliqua Juniper. Nos blessés les plus graves sont encore à une demi-journée de marche de la ville, Foundling. »
Merde. J’avais complètement oublié. Ils n’avaient pas pu suivre le rythme lorsque nous avions marché sur Marchford, alors nous les avions laissés légèrement en retrait avec nos réserves supplémentaires.
« Apprenti, quelles sont les chances qu’ils soient pris pour cible ? demandai-je. »
« Normalement, je dirais qu’elles sont faibles, grimaça Masego. Mais les démons de corruption les plus puissants peuvent altérer les lois de la Création régissant le temps et l’espace. Une force pourrait être en route vers eux en ce moment même. »
« L’infanterie n’irait pas assez vite, réfléchit Ratface. Mais les cataphractaires, peut-être. »
Je crispai les doigts, puis les détendis lentement.
« Hune, je prends une de tes cohortes pour les escorter jusqu’ici, annonçai-je. Vous autres, occupez-vous de lancer l’évacuation. »
« Il y aura des émeutes, dit Aisha. Et sans tes… talents pour les désamorcer, nous aurons moins de moyens d’y faire face. »
Je fermai les yeux.
« Marchford est sous loi martiale, répondis-je enfin. Faites ce qu’il faudra. »
Le souvenir qu’il y a quinze jours, j’aurais envoyé la cohorte de Nilin, battait dans mon esprit comme une plaie. Le tribun Galia était une officière compétente, une orque presque aussi grande que Hakram, à la peau si sombre qu’elle en tirait sur le noir, mais ce n’était pas mon amie. Elle n’était pas avec moi depuis la Compagnie des Rats et ne m’avait pas suivie contre vents et marées durant les jeux de guerre. Je m’efforçai de garder ces pensées loin de mon visage tandis qu’elle pressait sa cohorte de prendre la route. Pour une fois, j’avais pris Zombie avec moi en prévision d’un éventuel combat. Il chevauchait devant la colonne pour servir d’éclaireur, rôle qui nous faisait défaut. Nous marchions depuis plus d’une cloche, sans avoir aperçu le moindre signe des blessés, mais nous ne tarderions pas à les rejoindre. La nuit était sombre et la lune, désormais rouge sang, projetait partout des ombres traîtresses. J’aurais bien aimé penser à prendre des gobelins avec nous : j’étais la seule personne de la cohorte à posséder une véritable vision nocturne. J’avais ordonné que nous marchions sans torches, pour ne pas avertir l’ennemi de notre arrivée.
Je guidai Zombie avec adresse entre les arbres qui bordaient la route des deux côtés. Quand j’aperçus enfin un mouvement au loin, je le retins. Je pris une inspiration, puis concentrai et affinai ma vision de Nom pour mieux voir. Et te voilà. Environ deux cents légionnaires, dont la mobilité restait réduite. La plupart allaient à pied, mais certains étaient installés dans des chariots tirés par des bœufs, qui transportaient aussi nos réserves supplémentaires d’armes et de vivres. Ils avançaient à bonne allure, sans doute poussés par le fait que même le ciel semblait s’être fait lécher par les Enfers. Je fis faire demi-tour à Zombie et galopai vers la cohorte, longeant nos rangs en marche et ralentissant quand je repérai le tribun. La Capitaine Ubaid, qui commandait sa deuxième compagnie, discutait à voix basse avec elle. Elles se turent toutes les deux lorsque je m’arrêtai près d’elles.
« J’ai repéré nos blessés, annonçai-je sans détour. Ils sont juste devant. Ils ne semblent avoir croisé personne. »
« Toujours aucun signe de l’ennemi, Lady Écuyer ? demanda Galia. »
« Apprenti a dit que ce n’était qu’une possibilité, fis-je remarquer. Le démon n’est peut-être pas assez puissant pour devenir une menace si vite. »
Le simple nom de ce qui nous attendait suffit à faire tressaillir ces deux officières aguerries. Même si les tyrans n’avaient pas hésité à invoquer ces créatures par le passé, aucun Praesien ne les considérait comme des alliés.
« De toute façon, nous ne sommes pas encore à l’abri, grognai-je, faisant preuve de diplomatie en ignorant leur réaction. Tant que nous ne serons pas de retour à Marchford, personne ne doit baisser sa garde. »
« Oh, je ne crois pas que quiconque fermera les yeux ce soir en service, murmura Ubaid. Pas avec cette chose dans les parages. »
« Dois-je sonner du cor pour signaler notre approche, ma dame ? demanda Galia. »
Je secouai la tête. « Pas encore. »
J’avais confiance en Masego, même si c’était étrange à dire. Peut-être pas au point de lui confier tous mes secrets, mais son obsession pour l’exactitude le poussait à ne pas mentir. S’il avait évoqué cette possibilité, c’était qu’il estimait sincèrement que je devais m’y préparer. Après un signe de tête poli aux officières, je chevauchai de nouveau devant la colonne. J’emmenai Zombie dans les bois davantage par habitude que par nécessité, avançant au trot. Au bout d’un moment, je fis arrêter ma monture et me contentai d’observer mes troupes qui se rapprochaient. Je n’avais jamais particulièrement aimé les forêts — sans doute mon côté citadine —, un sentiment toujours renforcé par les récits horrifiques sur les choses tapies dans les Bois déclinants et la Forêt-Grise. La teinte rougeâtre de la lune transformait le fouillis de troncs et de racines envahissantes en un labyrinthe infernal où il aurait été facile de se perdre. Une luciole passa devant moi, fit un cercle et vint se poser sur ma main tendue. Tiens. Un présage favorable, ça. Les lucioles étaient rares dans cette partie de Callow. L’insecte s’envola jusqu’à l’arbre le plus proche et je le suivis des yeux tandis qu’il se posait sur une branche.
Où une créature était assise, en train de me regarder.
Elle avait la taille d’un homme, de grands yeux sombres et de longues jambes qui se terminaient par des pieds orientés dans les deux sens et ornés de griffes semblables à des crochets de fer. Elle me montra ses dents de fer en faisant frémir sa fourrure brun-roux, puis bondit. Mon épée quitta son fourreau avant même que j’y pense. Je me baissai et frappai son corps tandis qu’elle me survolait.
« EMBUSCADE ! » hurlai-je, mais il était trop tard.
Des cors sonnèrent depuis ma cohorte et depuis l’endroit où se trouvaient les blessés. J’avais entaillé la créature, constatai-je, mais il n’y avait pas une goutte de sang sur ma lame. Un diable.
« Petite fille, dit la créature aux crochets en Mthethwa, les paumes levées. Je ne te veux aucun mal. »
« Moi, si », répliquai-je en visant ses yeux.
Elle grimpa en toute hâte à un arbre avant que je puisse la toucher, en gazouillant quelque chose dans la Langue sombre. La luciole se posa doucement sur le cou de Zombie et, avant même que j’aie pu cligner des yeux, elle prit forme humaine dans un bruit mou de chair en train de se former. Un humanoïde à la peau pâle, sans yeux, me lança un regard mauvais en dévoilant des crocs couleur rouille. Le pommeau de mon épée le frappa à la bouche et lui brisa les dents ; il poussa un ricanement semblable à celui d’une hyène. D’autres silhouettes se rassemblaient dans les arbres.
« Eh bien, dis-je. Ça pourrait mieux se passer. »