Chapitre 57
« Ceux qui enchaînent les autres finissent toujours par s’étrangler avec leurs chaînes. »
– Eleanor Fairfax, fondatrice de la dynastie Fairfax
La Baronne Dormer était d’une beauté saisissante.
« Des cheveux comme de l’argent filé », disaient les hommes. Même à la fin de la trentaine, son sourire suffisait à lui couper le souffle. William n’était manifestement pas insensible à ses charmes, même s’il se plaisait à croire qu’ils le troublaient moins que la plupart des hommes. Il n’en tenait pas moins la baronne pour la meilleure de tous les nobles impliqués dans la Rébellion de Liesse. À la différence du Duc de Liesse et de sa fiancée, la Comtesse Marchford, il savait que l’ambition ne motivait pas la femme assise en face de lui. Son fief ne s’agrandirait pas grâce à la libération de Callow et, vu son inimitié de longue date avec la Comtesse Elizabeth, elle n’obtiendrait aucun poste influent à la cour après la victoire. Elle avait rallié la Rébellion parce qu’elle voulait que la terre de ses ancêtres soit libre, et cette pureté d’intention était louable. Rarement récompensée, mais peut-être d’autant plus louable.
« Je peux mobiliser cinq mille hommes, même si j’hésite à en engager certains dans une bataille, dit la baronne. Ce sont des volontaires paysans, qui n’ont aucune expérience de la guerre. »
« Vos troupes personnelles peuvent mener l’assaut, répondit l’Épéiste Solitaire. Vous n’auriez pas réussi à rassembler quelques chevaliers, par hasard ? »
Les ordres de chevalerie avaient été dissous en masse après la Conquête, mais le sud de Callow n’avait jamais vraiment été envahi. Après la chute de Laure et la soumission des Deoraithe, la fuite en exil du Duc de Liesse avait suffi à faire pencher la balance en faveur de la capitulation. Le seul domaine du sud auquel on avait assigné un Gouverneur impérial était Liesse même et, si William ne se faisait pas d’illusions au point de croire que tout le secteur n’avait pas grouillé d’espions du Chevalier Noir, la Tour n’y avait pas exercé une surveillance aussi étroite. Dans le nord-ouest et le centre de Callow, la capitulation du royaume avait été accueillie par le massacre généralisé des troupeaux de chevaux : on avait scrupuleusement tenu la vieille promesse selon laquelle les Praesi ne parviendraient jamais à suborner la cavalerie callowane. Dans le sud, en revanche, quelques troupeaux plus modestes étaient restés aux mains des nobles. Leur refus catégorique d’en vendre à la Tour avait provoqué des tensions et menacé de déclencher un soulèvement l’année suivant la Conquête, quand un général avait tenté de leur forcer la main. Mais, au bout du compte, les ordres venus d’en haut avaient été de laisser tomber.
« J’en avais cinquante quand la guerre a commencé, répondit l’aristocrate, mais ils sont tous avec Talbot, maintenant. »
« On fera avec, soupira William. Si elle doit affronter les Légions de la Terreur sur le champ de bataille, elle aura besoin de toute l’aide possible. »
« Surtout maintenant, murmura la baronne. »
L’Épéiste Solitaire grimaça. La nouvelle de la victoire inattendue de Foundling contre les Lances d’Argent s’était déjà répandue jusque-là. Des mages à Marchford, sans doute. Depuis que les Praesi avaient popularisé la scrutation, les rumeurs filaient plus vite que les pigeons voyageurs.Je t’avais prévenu, Prince. Il ne lui faut qu’un faux pas.Avec le flanc oriental sécurisé, les neuvième et sixième légions pouvaient marcher vers Vale sans craindre pour leur train de ravitaillement. La Comtesse Elizabeth n’allait pas se retrouver face à des soldats épuisés et affamés : elle allait devoir affronter la machine de guerre qui avait triomphé aux Champs de Streges, au sommet de sa puissance. Au moins, il ne s’agissait que de deux légions : s’il y en avait eu trois ou quatre, la rébellion aurait pu être considérée comme perdue d’avance.
« Elle tiendra bon, promit William. Dès que nous en aurons fini avec l’armée de l’Héritière, nous irons la renforcer. »
« Je suis heureuse que vous ayez répondu à mon appel, reconnut la beauté aux cheveux d’argent. Affronter une phalange stygienne aurait déjà été assez terrible, mais avec un Porteur de Nom pour la diriger ? Je n’ai pas osé livrer bataille avec les forces dont je disposais. »
« Vous avez bien fait d’attendre, dit l’Épéiste Solitaire. Je ne suis jamais allé en Stygie, mais la Barde m’assure que les récits sont vrais : en terrain plat, ils comptent parmi les meilleurs combattants du pays. »
La formation adoptée par les soldats esclaves au combat était lente et pesante, mais elle avait taillé en pièces les armées de Procer comme celles des autres Cités libres. Les Stygiens ne battaient pas en retraite et n’hésitaient pas : la corde de cuir autour de leur cou pouvait les étrangler sur-le-champ si leur propriétaire le désirait.
« Voilà qui en dit long sur les Praesi, qui prétendent être au-dessus de l’esclavage, ricana la baronne. J’avais l’habitude de considérer que c’était leur seule qualité. »
« L’Héritière appartient à l’ancienne école de la vilenie orientale, reconnut William. Ils ont tendance à enfreindre leurs propres règles dès que cela leur donne un avantage. Gardez des prêtres à proximité ; je ne pense pas qu’elle hésiterait à invoquer des démons si les choses tournaient mal. »
La Maison de la Lumière ne prenait officiellement pas parti dans les conflits des mortels, même s’il lui arrivait de voir naître un Porteur de Nom clérical qui menait les armées des Cieux au combat. Les prêtres ordinaires qui se sentaient appelés à combattre le Mal pouvaient rejoindre des ordres religieux armés, mais ceux-ci ne faisaient pas partie de la Maison à proprement parler : ils y étaient seulement affiliés. C’était pour cela que l’Empire avait massacré jusqu’au dernier paladin de l’Ordre de la Main Blanche, tout en laissant les nombreuses églises et cathédrales de Callow continuer d’exister après l’annexion. La plupart des prêtres, en revanche, voyaient d’un très mauvais œil l’invocation de démons et de diables dans la Création. Ils les combattraient, quel que soit l’invocateur.
« Je veillerai à en garder près de moi, répondit l’aristocrate. Bonne chance au combat, Lord Swordsman. »
William esquissa un sourire sans joie. « Ce serait une première. »
La tente qu’on lui avait préparée contenait un lit de camp et une table, dont il ne se servirait jamais. Cet homme aux cheveux sombres n’était pas un général, et il le savait : mieux valait laisser les plans à ceux qui en avaient le talent. La seule fois où il avait cru avoir un plan, presque tous ceux qu’il avait emmenés avec lui avaient été tués, y compris un autre héros et le seul observateur que la Duchesse de Daoine avait pris la peine d’envoyer. Il ôta son manteau et le jeta sur le lit de camp. Il allait s’asseoir pour retirer ses bottes lorsqu’il s’interrompit, dégaina d’un geste fluide et posa le tranchant de son épée contre la gorge de l’autre Porteuse de Nom dans la tente.
« Un de ces jours, dit la Voleuse, tu m’expliqueras comment tu fais ça. »
« Peu probable, répondit William. »
Forcer la Lame du Pénitent à rentrer dans son fourreau lui demanda un effort. Elle détestait qu’on la rengaine sans qu’elle ait fait couler le sang, même s’il n’y avait personne de digne d’être saigné dans les parages.
« Je n’étais pas sûr que tu reviendrais, avoua-t-il un instant plus tard. »
« Je n’étais pas sûre de revenir non plus, haussa les épaules la jeune fille aux cheveux courts. Mais me voilà. »
William poussa un soupir las et s’assit sur son lit de camp, tandis qu’elle prenait place sur sa table.
« Tu as sûrement remarqué l’armée qui nous entoure, commença-t-il. Demain, nous marcherons contre le campement praesi près du lac Hengest. »
« Ils ne campent plus près du lac, l’informa la Voleuse. Je leur ai rendu une petite visite pendant que je réfléchissais à mes options. Ils sont maintenant à une demi-journée de marche d’ici, mais ils se sont arrêtés pour la nuit. »
Il ne l’insulta pas en lui demandant si elle en était sûre. Cela aurait été comme si quelqu’un lui demandait s’il était certain de sa garde à l’épée.
« L’Héritière sait donc qu’on la cherche, grogna-t-il, mécontent. »
Il avait trop espéré qu’elle ne les verrait pas venir. Il avait pourtant confiance en ses chances contre cette vilaine en particulier : contrairement à l’Écuyer, à Summerholm, elle n’était pas liée par le Destin à survivre à leur rencontre.
« L’Héritière n’est plus avec l’armée, le corrigea l’héroïne au teint pâle. Elle a emmené avec elle le commandant de ses mercenaires procerans et s’est enfoncée dans les collines. L’armée est commandée par un jeune seigneur des Terres désolées, un certain Ghassan. »
L’Épéiste ne savait pas vraiment s’il devait se réjouir de la nouvelle ou non. Sans Porteur de Nom, leur victoire était presque assurée ; mais que foutait donc cette vilaine dans les collines ? Une armée ne pouvait pas les traverser. C’était de notoriété publique à Callow.
« Au fait, où est la Barde ? demanda la Voleuse. »
William renifla. « Tu connais Almorava. Elle va et vient comme bon lui semble. Pour ce que j’en sais, elle s’est écroulée, ivre morte, dans un fossé et elle nous rattrapera demain. »
La Voleuse — qui ne leur avait jamais révélé son vrai nom — secoua la tête.
« William, tu devrais le savoir, maintenant. Elle boit comme un trou, mais l’as-tu déjà vue ivre ? »
L’Épéiste haussa un sourcil. « Tous les jours depuis qu’elle a défoncé la fenêtre au-dessus de la pièce où j’avais rassemblé les autres. »
Apparemment, Almorava avait voulu s’asseoir sur le rebord de la fenêtre pour se donner un air mystérieux et omniscient, mais elle avait glissé sur la pierre détrempée par la pluie et traversé la vitre. La pose lascive qu’elle avait tenté de prendre ensuite avait perdu tout son effet, vu le sang qui lui coulait abondamment du visage.
« Quand on est voleuse, expliqua l’héroïne, il faut apprendre à lire les gens. Repérer le moment où ils sont assez fatigués pour ne plus prêter attention à des pas sur un toit, deviner quand ils sont si impatients qu’ils enverront un domestique les remplacer au lieu de vérifier l’histoire. »
Elle tambourina des doigts sur la table en croisant les jambes.
« Elle en rajoute, avec sa maladresse et ses mots pâteux, mais elle a beau s’enfiler des litres d’alcool fort, elle n’a jamais été plus que pompette. »
« Tu crois qu’elle nous trompe, fronça les sourcils William. »
« Je crois qu’elle joue la comédie pour son public, répondit la Voleuse. C’est bien ce que font les bardes, non ? »
« C’est une héroïne, finit par dire l’Épéiste. Ça, on ne peut pas le feindre. Pourquoi se donnerait-elle la peine de nous duper alors qu’elle est de notre côté ? »
L’autre Callowane passa une main dans ses cheveux courts, ébouriffant sa coupe garçonne. Une expression mal à l’aise lui vint au visage.
« Quand nous sommes partis pour Summerholm, notre groupe comptait cinq héros, dit l’héroïne. Et nous savions tous, dès le départ, que l’un de nous mourrait de la main de Warlock : les monstres de ce genre ne se laissent pas vaincre facilement. Ça ne pouvait pas être toi, parce que tu as un reflet de l’autre côté. Hunter était censé être ton bras droit, même s’il était mal adapté à ce rôle. Tu avais besoin de moi pour entrer dans la ville et en ressortir. Il ne restait donc que… »
« Almorava et Simeon, acheva William. Où veux-tu en venir ? »
« Tous les deux sont des maladroits, dit doucement la Voleuse. Il y avait un remplaçant de prévu. Mais quelle impression Conjurateur a-t-il faite, comparé à la Barde ? Il parlait à peine, tandis qu’elle restait toujours dans le décor, grande comme la vie, à boire et à gratter maladroitement son luth. »
L’Épéiste inspira brusquement. « Ce que tu avances frôle le meurtre. »
« Elle s’est contentée de couvrir ses arrières, répliqua-t-elle. Je peux respecter ça, vraiment. Mais je ne peux pas lui faire confiance. »
« Almorava m’a toujours donné de bons conseils, dit William avec hésitation. »
« Elle t’a donné des conseils qui font avancer son histoire, rétorqua la Voleuse. Et je ne sais pas pour toi, mais je n’ai pas envie de jouer le rôle principal dans une tragédie. »
Le héros aux cheveux sombres eut un rire sans joie. « Tu aurais peut-être choisi la mauvaise cause, alors. »
« Oh, merde alors, lâcha-t-elle en se levant d’un bond. J’en ai assez de ta tournée du guerrier tourmenté. Je me fiche de savoir à quel point ton passé est tragique : il ne s’agit pas de toi. Tu veux savoir pourquoi je suis revenue ? Parce que, même si tu as lamentablement merdé à Summerholm, tu es toujours la seule option qu’on ait. J’ai volé des trucs complètement dingues, mais un royaume entier ? L’Empire tourne mon Nom en ridicule tous les jours, et ça ne va pas changer tout seul. Alors enfile ton pantalon de grand garçon et reprends-toi, William. Personne ne te demande de réparer tous les dégâts à Callow, juste de tuer quelques vils avec ta foutue épée angélique terrifiante. »
La fureur lui parcourut les veines, mais l’Épéiste la contint. Après son échec contre Warlock, il méritait bien ça, et pire encore.
« J’ai essayé, si tu te souviens bien, répliqua-t-il sèchement. Résultat : Simeon est mort et nous avons perdu notre meilleure chance d’entraîner Daoine dans la guerre. »
« Parce que tu t’y es mal pris, lui dit franchement la Voleuse. Tu es l’Épéiste Solitaire. Le principe même d’un groupe de héros va à l’encontre de ton Rôle. Les dieux savent que tu ne pouvais pas nous supporter la moitié du temps, de toute façon, et pour être honnête, passer plus d’une journée d’affilée avec toi me donne envie de sauter de la falaise la plus proche. »
« Le but de réunir des héros était de rééquilibrer les chances face aux Calamités, rétorqua l’homme aux cheveux sombres, à bout de patience. »
« Et ça a marché à merveille, ricana l’héroïne. Et alors, si nos chances sont catastrophiques ? C’est ce que les héros font. Bon sang, quand j’ai entendu parler de toi pour la première fois, tu étais le type qui avait assassiné une gouverneure impériale en plein jour et fait exploser la moitié du visage de la Générale Sacker. Tu n’es pas un incapable, William. Ce que tu ne peux pas gérer, nous le gérerons. Arrête de faire ce que tu crois malin et commence à faire ce que tu sais vraiment faire. »
« Et qu’est-ce que, d’après toi, répondit froidement l’Épéiste, je sais faire ? »
Elle lui lança un parchemin.
« Voilà un plan des campements praesi. Tue ceux qui doivent mourir. Et avant de massacrer tous les officiers que tu trouveras là-dedans, je veux que tu réfléchisses à quelque chose. »
La Voleuse se pencha vers lui et le regarda droit dans les yeux.
« Sais-tu ce qu’est un antihéros ? Un idiot qui croit pouvoir vaincre le Mal en employant ses propres méthodes. Mais voilà le problème avec le Mal : il utilise ces méthodes depuis bien plus longtemps que toi. Il les maîtrise mieux. Si tu veux bâtir un monde meilleur, tu devrais peut-être agir comme quelqu’un qui mérite d’y vivre. »
Elle sortit de la tente avant qu’il ait trouvé quoi répondre. Il lui fallut un quart de cloche pour comprendre qu’à un moment de leur conversation, elle lui avait dérobé sa bourse.
La lune était presque pleine.
L’armure émaillée de blanc qu’il s’était mis à porter après la Pendaison se trouvait de nouveau dans sa tente ; il l’avait troquée contre sa vieille cotte de mailles et son manteau de cuir. C’était… confortable. Comme s’il s’était débarrassé d’une peau qui ne lui allait pas pour en retrouver une qui lui convenait. Les Stygiens tenaient leur camp en bon ordre, avec des sentinelles qui patrouillaient régulièrement, mais c’était justement là le point faible de leur système. Une fois le rythme repéré, les intervalles réguliers facilitaient l’infiltration. Il ne faudrait pas que les esclaves se mettent à prendre des initiatives, n’est-ce pas ?songea-t-il avec dégoût. Combien de fois le fouet avait-il claqué sur leur dos avant qu’on ne leur arrache pour de bon toute capacité à improviser ? Bien que la Stygie fût l’une des Cités libres, bien peu des hommes qui y vivaient connaissaient la liberté. De l’ombre à l’ombre, William se dirigea vers la grande tente au centre du camp. La Voleuse l’avait désignée comme la tente des officiers et, même de là où il se tenait, il apercevait les lampes allumées à l’intérieur. Dissimulé derrière une caisse de rations, l’Épéiste attendit qu’un homme seul passe devant lui en direction de la tranchée des latrines. Le vent souleva un pan de tente et le soldat à la peau olivâtre tourna les yeux vers lui, la bouche ouverte de surprise.
Le poing de William s’enfonça dans son ventre et lui coupa le souffle. Un coude cuirassé à l’arrière du crâne plongea l’esclave dans l’inconscience ; le héros le fourra sans cérémonie dans la caisse, où personne ne le trouverait. Il accéléra ensuite le pas : tôt ou tard, quelqu’un remarquerait la disparition d’un homme et donnerait l’alarme.
La tente de commandement était davantage gardée : une patrouille de dix hommes et une sentinelle à chaque coin de la structure carrée en peau. Il la laissa passer, accroupi derrière un râtelier de piques, mais il lui faudrait agir plus directement avec les autres. William desserra la sangle qui attachait son épée au fourreau à sa ceinture, prit cette arme improvisée à deux mains et ferma les yeux. Inspire, expire. Son Nom s’embrasa en lui, transformant son sang en fumée et en poussière. Une force glaciale s’empara de lui et, d’un bond, il franchit la distance qui le séparait du garde le plus proche ; le pommeau de la Lame du Pénitent s’abattit sur l’arrière de son crâne. Il vit l’autre garde, au fond de la tente, commencer à se tourner vers lui, mais son mouvement était d’une lenteur ridicule. L’homme aurait aussi bien pu patauger dans la boue. Trois pas se brouillèrent ; le plat de l’épée rengainée lui releva le menton, et le coup fut si puissant qu’il souleva une petite bourrasque. William dut saisir l’homme par la nuque pour l’empêcher de s’envoler contre le fond de la tente de commandement. Il déposa doucement la sentinelle, puis s’éloigna pour mettre le premier à l’abri des regards lui aussi, avant que la Création ne le rattrape. Il expira longuement et laissa son pouvoir refluer.
En silence, il dégaina son poignard et découpa un pan de toile pour se glisser à l’intérieur. Huit hommes, compta-t-il au premier coup d’œil. Tous avaient la peau olivâtre, le crâne rasé de près et ne portaient qu’un pantalon de toile brune ainsi qu’une corde de cuir autour du cou. Des chiffres miezans étaient marqués au fer entre leurs omoplates. Un homme dans la cinquantaine avait un un ; il aperçut deux deux et le reste était des trois.Leurs grades d’officier.Il avait entendu dire que les maîtres d’esclaves stygiens donnaient aux nouveaux acheteurs des fers enchantés capables d’effacer les chiffres et d’en graver de nouveaux, afin de tenir compte des promotions sur le terrain. La tente était nue : huit lits de camp au sol et une unique table basse autour de laquelle ils étaient tous assis à même le sol. Une carafe de vin trônait au milieu, entourée de huit gobelets en argile encore presque pleins. Des épées courtes au fourreau étaient posées derrière chacun d’eux, à portée de main. Ils le remarquèrent dès qu’il entra, et tous les trois se jetèrent vers leurs armes ; mais l’officier le plus haut gradé leva la main pour les arrêter.
« Héros, dit-il dans un miezan inférieur au léger accent. »
« Épéiste Solitaire, se présenta William. »
« Premier Lancier Ophon, répondit l’homme. »
L’un des officiers prononça quelques mots dans une langue que le héros ne reconnut pas, mais Ophon eut un sourire triste.
« Je crains que nous ne soyons déjà tous morts, Parthe, dit-il. Finis ton verre. Donner l’alarme ne fera que causer la mort d’autres frères avant son départ. »
William s’approcha, puis jeta un regard au chef.
« Puis-je ? » demanda-t-il.
Le vieil homme eut l’air amusé. « Je vous en prie. »
Il s’assit entre les deux hommes marqués d’un deux et posa la Lame du Pénitent en travers de ses genoux. Ophon dit quelque chose dans la même langue que tout à l’heure. Le plus jeune prit un gobelet et lui versa du vin, tout en lui lançant un regard furieux. William en but une petite gorgée, sans avoir la moindre idée de la qualité du cru. Les rares fois où il buvait, il avait toujours préféré la bière au vin.
« Vous êtes venu nous tuer, n’est-ce pas ? demanda Ophon d’un ton posé. Pour faire du mal à votre ennemi. »
William reposa son gobelet. « Vous n’avez pas l’air très inquiet. »
« J’ai vu des héros combattre, contrairement à ces jeunes hommes, répondit le chef. Je connais la force d’un Nom. Résister ne ferait que nous assurer une mort atroce. Je préfère quitter la Création en paix, en savourant mon dernier verre de vin. »
« Les Lances de Stygia ne rompent pas, intervint l’homme à la gauche de William. »
« Trois villes nous séparent des Magistères, Thenian, le reprit doucement Ophon, et pourtant j’entends encore leurs paroles. »
Le jeune homme baissa les yeux, penaud.
« J’avais entendu dire que l’Héritière vous avait libérés, murmura l’Épéiste Solitaire. »
Parthe, celui qui avait parlé plus tôt, ricana.
« Libres, oui. Les esclaves ne sont pas payés, a-t-elle dit ; nous le serons après la guerre. Et pourtant, nous portons toujours l’Étrangleur, cracha-t-il en tapotant la corde de cuir autour de son cou. Voilà une étrange liberté, chez les Praesi. »
« Les cadeaux des Terres désolées sont toujours empoisonnés, dit William. Mon peuple l’a appris à ses dépens. »
« Pourtant, ce n’est pas l’Héritière qui a fait de nos vies ce qu’elles sont, lança Thenian. Quel que soit le camp, ce sont toujours les frères qui paient le prix des morts. Mon peuple l’a appris à ses dépens. »
L’Épéiste Solitaire porta de nouveau le gobelet à ses lèvres. S’il le décidait, il pourrait tuer tous les hommes de la tente avant que le gobelet ne touche la table.Frappe, son troisième aspect. Même l’Écuyer n’avait pas pu égaler ses coups quand il y puisait, ni en rapidité ni en force. Le héros reposa calmement son gobelet, se leva et laissa son Nom envahir son corps. Le pouvoir se répandit dans l’air, dense et persistant. William posa la main sur la garde de son épée et suivit son instinct.
Les cordes de cuir tombèrent l’une après l’autre.
« Il n’y a pas d’esclaves dans le royaume de Callow, déclara-t-il. Pas tant que je vivrai. »
La plupart des hommes tâtonnèrent à l’aveuglette à la recherche du collier qui les avait marqués depuis leur naissance, le visage illuminé d’émerveillement en comprenant qu’ils ne pouvaient plus être tués au bon vouloir de quiconque détenait leur bâton de commandement. Pas Ophon, cependant. Il vida son gobelet de vin, le regard méfiant.
« Et quel est, je me le demande, le prix de cette liberté ? demanda-t-il à voix basse. »
La lumière s’éteignit dans les yeux des autres, et William dut lutter contre l’envie de tressaillir. Car il savait, à cet instant même, qu’il pouvait les convaincre de se battre pour lui. Il sentait se dessiner le tournant, cette décision dont le poids déterminerait le cours du Destin. Et la rébellion avait tellement besoin de troupes, n’est-ce pas ? Ils resteraient libres et combattraient pour une juste cause.N’aurais-je pas été tenté, si j’avais été un homme meilleur ?Peut-être. Mais il venait de voir leur joie, puis de la voir s’évanouir. Déjà, les visages se refermaient à l’idée d’échanger un maître contre un autre.Si tu veux bâtir un monde meilleur,avait dit la Voleuse,tu devrais peut-êtreagir comme quelqu’un qui mérite d’y vivre.
« Rien, répondit-il, et les mots lui laissèrent un goût de cendres dans la bouche. Il y a des années, ma sœur m’a dit que la liberté était un droit accordé par les dieux à quiconque était né. Si seulement je l’avais écoutée plus tôt. »
Il remit son épée à sa ceinture.
« Il me faudra l’un de vous pour m’escorter pendant que je ferai le tour du camp afin de briser les cordes, dit-il. Je peux vous dessiner une carte si besoin, mais au sud de Dormer, le long de la rivière, vous devriez pouvoir trouver un passage vers Mercantis. Il y aura une bataille contre les mercenaires procerans demain, alors je vous conseille de contourner le camp par le nord, par prudence. »
Ophon se versa un deuxième verre. Un long silence s’écoula tandis que tous les autres l’observaient attentivement.
« Au-dessus des portes de Stygia se trouve la statue d’un magistère, finit-il par dire. C’est un homme grand et fier. Sur ses épaules se tiennent deux grues, nommées Réparation et Rétribution. Ce sont les esprits tutélaires de la ville ; on dit qu’elles apparaissent en rêve à ceux qu’elles jugent dignes. »
Le soldat contempla son gobelet.
« Jamais un esclave n’a reçu pareille faveur, mais tous les hommes de Stygia vivent dans cet espoir, même ceux que les lois de la cité ne considèrent pas comme des hommes. »
Ophon sourit.
« Je suis un vieil homme, héros, dit-il. Je découvre que je n’ai plus la patience d’attendre les grues. Je demanderais réparation à cette jeune fille qui m’a acheté. Je réclamerais vengeance pour le mensonge de la fausse liberté. »
« Premier Lancier… » commença l’un des hommes marqués d’un trois.
« Tu es encore jeune, Mamer, l’interrompit doucement Ophon. Ne sois pas si pressé de me suivre. La vie s’étend encore devant toi. »
« Les Lances de Stygia ne rompent pas, grincèrent les deux hommes qui étaient restés silencieux jusque-là. Nous avons prêté serment. Nous chercherons les grues aux côtés de notre frère Ophon. »
« Vengeance, acquiesça doucement Thenian en refermant les mains sur son épée. »
« Réparation, gronda Parthe, et ses mots avaient le poids d’une promesse. »
William sourit, et pour la première fois depuis des années, son sourire fut sincère.