Chapitre 578
J’avais assez bu pour ne pas avoir envie d’aller me coucher tout de suite.
J’aurais pu consumer les dernières brumes de l’ivresse grâce à mon Nom — et quel luxe de pouvoir le faire à nouveau —, mais je préférais laisser les choses suivre leur cours naturel. À force de négliger les limites de son corps, on finissait par en payer le prix. Qu’il s’agisse de ne plus dormir ou de passer de l’ivresse à la sobriété en un battement de cœur, je soupçonnais que plus les Nommés s’éloignaient de leurs fondations mortelles, plus leur Nom prenait prise sur eux. On ne pouvait pas user de ce pouvoir sans cesse, s’y baigner, sans en être changé à son tour. Mieux valait s’habituer à l’occasion à faire preuve de patience, même quand on avait l’impression que le monde entier manquait de temps.
Le palais possédait de magnifiques jardins, dont l’un que les domestiques avaient appelé « jardin de nuit » en alamand. La curiosité me poussa à boitiller le long de l’allée qui y menait. L’air était frais, mais agréablement doux, et la promenade constituait une façon assez plaisante de laisser s’estomper les derniers effets de l’alcool. Comme tant de belles choses dans cette belle ville, le jardin de nuit était une œuvre d’art. De petites lanternes de verre violettes et bleues avaient été allumées, révélant des pelouses parfaitement taillées et des haies basses. Les allées formaient des cercles, à demi dissimulées par de profondes plates-bandes aux fleurs rouge lie-de-vin et jaune d’or. Elles menaient à un pavillon entièrement forgé en fer.
Même les chaises semblaient faites d’un seul et unique fil de fer, plié avec un art exquis. Le talent qu’il avait fallu pour les façonner attira mon regard tout autant que le coussin moelleux qu’on avait posé dessus, qui promettait mille douceurs à ma jambe douloureuse. Ce matin, rester assise à cette table basse avec les nains m’avait éprouvée, et la tisane aux herbes que j’avais bue n’avait fait effet qu’un temps. Je pris tout de même le temps de profiter de la promenade avant de m’asseoir sous le toit du pavillon, d’où je contemplai le bord du jardin et les rues encore éclairées de Salia, au loin. J’avais posé mon bâton contre l’un des piliers de fer, mais cela ne signifiait pas que j’étais sans défense.
Quand je sentis un regard se poser sur moi comme une piqûre entre les omoplates, je fis discrètement pivoter le poignet sous la table et sentis mon couteau — le couteau — se loger dans ma paume. Je tendis l’oreille pour essayer de capter des pas, mais ce que j’entendis fut un soupir.
« À peine de retour dans ton Nom, et tu as déjà repris tes vieilles habitudes, dit Vivienne. C’est un peu injuste, tout de même. »
« L’équité, c’est pour les enfants », citai-je en la regardant apparaître.
Sortant de l’ombre avec la grâce de la voleuse qu’elle avait été pendant tant d’années, Vivienne Dartwick n’avait pas tellement changé depuis qu’elle avait pris son Nom. Elle n’avait pas grandi d’un pouce en devenant Princesse et, même si son menton était peut-être un peu plus anguleux et ses yeux un peu plus gris que bleus, je n’aurais su relever aucun autre changement visible. Tout tenait à la façon dont elle portait ce qu’elle était. Sa tresse de laitière, sur laquelle reposait son diadème, ne pouvait plus être considérée que comme une couronne, et le calme qu’elle avait trouvé tandis que j’explorais les profondeurs de l’Everdark avait gagné… en poids. En gravité. Elle n’avait plus besoin de froncer les sourcils pour avoir l’air sérieuse : c’était quelque chose qu’elle portait aussi naturellement que ses vêtements.
« Je vois qu’on est de bonne humeur », lança Vivienne en tirant la chaise en face de la mienne avant de s’y asseoir. « Ça s’est si mal passé avec Hasenbach ? »
Je grimaçai.
« Ça s’est plutôt bien passé, répondis-je. Elle a contesté la proposition du Dominion, mais d’une manière qui ne pourra jamais passer pour une ingérence de Procer dans leurs affaires — elle s’assure au contraire qu’ils aient davantage de pouvoir. »
Non qu’une diplomate de son calibre ait commis une erreur aussi élémentaire.
« Donc, c’est l’herbe sous tes pieds qu’elle veut couper, méditait Vivienne. Pas vraiment une surprise, Catherine. Depuis le début, elle défend l’idée que les Nommés doivent rester loin des leviers du pouvoir, et les Gardiens que tu veux mettre en place en tiennent plus d’un. »
Je grognai et balayai la remarque d’un geste. Je n’avais pas envie de revenir sur mes discussions avec Hasenbach alors qu’elles étaient encore si fraîches. Mieux valait d’abord prendre mes distances avec le moment, laisser retomber les émotions.
« Tu me cherchais ? » demandai-je.
Elle hocha la tête.
« J’ai reçu des rapports, dit Vivienne. Masego et le Sorcier renégat ont donné de leurs nouvelles. »
Je plissai les yeux.
« Et ? »
« Ils ont “démontré les principes fondamentaux de leur théorie dans une mesure satisfaisante”, cita la Princesse. Ce qui est un soulagement, je l’admets. Je ne vois pas comment nous pourrions gagner la guerre sans libérer les récits du Dessous. »
Moi non plus, pensai-je.
« S’ils ont démontré les principes, ça veut seulement dire que la théorie de Zeze, selon laquelle la Barde étouffe les récits du Dessous, est vraie, répondis-je plutôt. Pas qu’ils ont trouvé comment mettre fin à cet étouffement. Ils ont progressé davantage ? »
Elle secoua la tête. Ce n’était pas une bonne nouvelle, mais rien de désastreux non plus.
« Des rapports, au pluriel, l’invitai-je à poursuivre.
Elle esquissa un demi-sourire.
« La Séparation est en ville, dit Vivienne. À moins que Hanno ait un autre artefact à transporter dans un cercueil enchanté et scellé. »
« La correspondance officielle disait qu’il l’avait fait venir, remarquai-je. Mieux vaut qu’elle soit ici, je suis d’accord, maintenant que l’Arsenal est fermé. »
« Je pensais te le signaler, dit Vivienne d’un ton distrait, parce qu’une vieille connaissance est également en route pour Salia. On a aperçu Christophe de Pavanie sur la grande route du nord ; il a été convoqué vers le sud. »
Je tapotai la table de fer du bout des doigts. Son tintement cacophonique avait quelque chose d’étrangement satisfaisant.
« Laisse-moi deviner, méditai-je. Les Jacks ont aussi repéré la Lame de la Miséricorde et l’Épée Sanglante, convoquées de la même manière. »
Elle eut un sourire en coin. Je soupirai. Avec la Championne Vaillante déjà en ville, cela signifiait que tous les Héros susceptibles de survivre au maniement de la Séparation seraient bientôt réunis à Salia. Hanno cherchait à décider qui la porterait, pensai-je. Et il avait choisi de me prendre au dépourvu.Quiconque n’est pas un Héros touchera cette épée et perdra sa main, peut-être même la tête, me rappelai-je.Il n’a peut-être pas jugé bon de m’avertir, puisqu’aucun méchant ne peut prétendre au poste.On me ferait participer à la décision, pas aux préparatifs. Du moins, c’était l’interprétation la plus charitable que je pouvais donner à la situation.
« Ça ne me plaît pas qu’il cherche à me prendre par surprise, avouai-je.
Vivienne m’observa un long moment, les membres détendus mais le regard acéré.
« Tu as presque l’air résignée, finit-elle par dire. Comme si tu te préparais à accepter ça, et cent autres affronts encore. »
« Il faut qu’il y ait un Gardien de l’Ouest, soupirai-je. »
« Et c’est soit Prince White, soit Princesse Bleue, oui, dit Vivienne en fronçant les sourcils. Pourtant, si j’ai bien compris, ils sont tous deux en lice pour le poste. Alors pourquoi as-tu l’air de croire que Hanno tient déjà le bon bout ? »
« Nous devons gagner la guerre, Viv, dis-je à voix basse. Et j’apprécie Hasenbach pour la paix, sincèrement, mais je ne crois pas que ce soit elle qui nous y conduira. Indrani avait raison quand elle m’a dit ceci : quand nous attaquerons Keter, c’est l’Épée du Jugement que nous voudrons à la tête de l’assaut contre les remparts. Pas la Première Princesse. »
Je croyais sincèrement que, malgré nos différends, Cordelia pourrait faire une meilleure Gardienne de l’Ouest. Elle était mieux faite pour ce rôle dans un monde où les Accords de Liesse avaient été signés. Mais à présent que j’avais quitté la pièce où j’avais partagé un verre avec elle, je voyais la… fragilité de sa candidature. Cordelia était trop liée à Procer et à ses jeux sordides, on ne la respectait pas comme cheffe militaire et, surtout, elle connaissait trop peu le savoir des Noms. Le Livre de certaines choses pourrait peut-être l’aider, pensai-je, mais le donner à l’un ou l’autre des prétendants reviendrait à le soutenir ouvertement. Je n’étais pas très tentée de prendre ce risque.
« Indrani est plus intelligente qu’elle ne le prétend, finit par dire Vivienne, mais elle continue de raisonner comme à Refuge. »
J’inclinai la tête sur le côté.
« Je ne comprends pas, dis-je.
« Pour elle, tout repose sur l’individu, répondit la Princesse. Sur ce qu’il peut accomplir personnellement. Ça suffit pour évaluer la plupart des Nommés, et je crois qu’elle est plus perspicace que nous deux quand il s’agit de cerner les gens, mais ce n’est pas pertinent pour une fonction comme celle de Gardien de l’Ouest. »
« Ils sont en opposition, Viv, fis-je remarquer. Ils ont des atouts différents, et dès qu’on choisit l’un, on perd ce que l’autre aurait apporté. C’est comme quand je suis devenue l’Écuyer, sauf qu’il y a plus de politique et beaucoup moins de coups de couteau. »
« Tu les sous-estimes tous les deux, répliqua franchement Vivienne. Ce ne sont pas des méchants, Cat. Ils sont trop fiers pour encaisser facilement une défaite, l’un comme l’autre, mais ça ne se terminera ni par une crise de colère ni par un cadavre. Si Hasenbach prend le Nom, l’Épée du Jugement mènera toujours l’assaut contre les remparts de Keter. Il le fera simplement sur son ordre. »
Je pinçai les lèvres. Mon expérience avait peut-être coloré ma façon de voir les choses, pensai-je. Sur ce point, elle avait raison. Mais elle présentait l’affaire sous un jour bien trop optimiste.
« Ce n’est pas comme ça que fonctionnent les pivots, répondis-je en secouant la tête. Si le choix ne te fait rien perdre, il n’a aucun poids et ce n’est pas un pivot. Quelque chose est en jeu, Vivienne. On ne le verra peut-être pas tout de suite, mais nos choix finissent toujours par nous hanter. »
Deux Gardiens, pensai-je, et le Roi Mort. Tenter de mettre fin à l’Horreur Cachée et se servir de ses os pour bâtir les fondations d’une nouvelle ère. À mon instinct, cette histoire ne se terminerait pas de la même manière pour Hanno et Cordelia. J’avais l’impression d’essayer d’attraper un poisson sous l’eau, de n’apercevoir dans l’obscurité que le plus faible reflet d’une chose qui filait. Je pouvais l’admettre dans le secret de mon esprit : j’avais peur que le mauvais choix ne nous fasse perdre la guerre bien avant que nous ayons seulement aperçu les remparts de Keter.
« Le Destin ne changera pas leur caractère, dit doucement Vivienne. Ne renonce pas à la paix de peur de perdre la guerre, Catherine. »
Je me redressai, sincèrement surprise.
« Tu penses que ça devrait être la Première Princesse, dis-je, décontenancée. »
Mon amie n’avait jamais tellement apprécié Cordelia Hasenbach et, même si elle la respectait, ce respect avait toujours été tempéré par le souvenir de la Dixième Croisade et de celle qui l’avait déclenchée.
« Même pour la guerre, ça devrait être elle, répondit Vivienne. Nous avons beaucoup de gens capables de mener l’assaut, toi la première, Catherine. Mais la Grande Alliance, ce qu’elle est vraiment, ce que seront les armées qui marcheront sur Keter, c’est une coalition à l’échelle d’un continent. »
Elle s’interrompit, cherchant ses mots.
« La plupart des nations impliquées se sont fait la guerre au cours de la dernière décennie, dit la Princesse. Diriger ne consistera pas seulement à brandir une épée et à espérer ; il faudra empêcher l’armée de s’effondrer sous le poids de ses propres querelles. Hanno of Arwad est respecté, et même aimé de certains, mais le charisme ne suffira pas à empêcher la charrette de perdre ses roues après nos premiers coups dans l’estomac. Il mène par l’exemple, mais ce dont nous allons avoir besoin, c’est de quelqu’un qui puisse unir des forces disparates, les tenir en main et les faire avancer. »
Elle n’avait pas besoin de préciser que l’Épée du Jugement n’avait pas passé la dernière décennie et demie à accomplir cette tâche avec un talent remarquable. Après tout, ce n’était pas moi qui avais fondé la Grande Alliance : je l’avais rejointe. Je fredonnai, le regard de nouveau tourné vers les lumières lointaines. Elle n’avait pas tort. Pas tout à fait raison non plus, mais ses paroles sonnaient juste.
« Tout ça, ce ne sont que des suppositions tant que je n’ai pas vu Hanno, finis-je par dire.
La décision avait trop de conséquences pour que je la prenne à la hâte. Mais si je finissais par avoir une préférence… eh bien, il y avait des moyens d’infléchir les choses tout en limitant les risques. Par exemple, accorder la même faveur aux deux, tout en sachant que l’un en tirerait davantage profit. Vivienne rit doucement et attira mon attention. Elle contemplait la ville avec une expression presque nostalgique.
« Même il y a cinq ans, dit-elle, qui aurait cru qu’on serait un jour assises ici ? À comploter sur le destin des nations, à rêver d’un nouvel ordre. »
« Nous avons parcouru bien du chemin, souris-je, depuis la Voleuse et l’Écuyer. »
Et, dans un éclair de lucidité douloureuse, je compris que ces mêmes chemins finiraient par nous séparer. Après la guerre, si nous la gagnions, elle régnerait sur Callow et je siégerais à Cardinal. Je devrais quitter le royaume pendant des années, je le savais. Sans cela, trop de gens se tourneraient vers moi plutôt que vers Vivienne pour recevoir leurs ordres, peu importe qui porterait la couronne, et elle devait pouvoir commencer son règne sans rester dans mon ombre. Mon sourire s’assombrit tandis que nous regardions la ville. Ce ne serait pas la dernière nuit où nous nous installerions ainsi, à comploter et à rêver, mais le temps nous était compté.
Parfois, la paix m’effrayait plus que la guerre.
Cordelia Hasenbach m’avait fait venir dans un palais, mais je trouvai Hanno of Arwad dans une petite ferme.
Elle avait connu des jours meilleurs : la peinture s’écaillait sur les volets de bois qui encadraient la maison, mais ce n’est pas là que mon regard s’attarda. Le chemin boueux me fit contourner la bâtisse jusqu’à un mur de l’enclos à bétail, construit à la va-vite. C’était davantage un empilement de pierres qu’autre chose et, sans surprise, de larges pans s’étaient effondrés au cours des deux derniers hivers. Un grand homme agenouillé dans la terre, les manches de sa tunique grise retroussées jusqu’aux coudes, empilait les pierres à nouveau. Hanno of Arwad était grand et bâti comme un homme de peine, musclé, les mains calleuses. La Séparation lui avait coupé des doigts au niveau des phalanges, ne laissant que des moignons ; il devait faire attention lorsqu’il les utilisait pour saisir quelque chose.
Il avait dû m’entendre arriver, puisque des soldats aux couleurs variées — surtout des soldats de Brabant et des fantassins — m’avaient interpellée avant même que j’approche de la ferme. Pourtant, il continua son travail tandis que je me hissais sur l’une des parties du mur encore debout. Nous étions déjà venus ici. Je l’avais rencontré pour la première fois dans cette ferme, mais c’était la nuit et, au lieu d’une cape blanche suspendue au crochet rouillé à l’extérieur de la maison, il y avait eu une lanterne. Un autre changement me surprit. Pendant qu’il empilait les pierres, Hanno of Arwad tendit la main vers un seau en bois posé à côté de lui. Il maniait une truelle avec une habileté étonnante et étalait du mortier entre les pierres pour rebâtir le mur.
Un léger sourire me vint aux lèvres. La première nuit, en plein hiver, il s’était contenté de réempiler les pierres. Je lui avais dit que ça ne tiendrait pas sans mortier et qu’il perdait son temps. On pouvait dire ce qu’on voulait de Hanno of Arwad, mais ce n’était pas le genre à répéter ses erreurs. Je le laissai terminer une rangée, ajustant soigneusement les pierres dans le mortier. Quand il reposa enfin la truelle dans le seau, je haussai un sourcil et pris la parole.
« Alors, c’est moi ou tu as vraiment utilisé Rappel pour apprendre la maçonnerie ? le taquinai-je.
Il rit doucement et se remit debout, époussetant ses genoux. L’Épée du Jugement était plus que simplement bronzé : sa peau était plus sombre que celle d’un Taghreb, mais moins que celle d’un Soninke. Sa mère était soninke, m’avait-il raconté, mais son père était ashuran. Les yeux bruns de Hanno avaient toujours dégagé une impression de stabilité, d’autant plus rassurante qu’elle s’accordait à son visage simple mais honnête. Pourtant, même si cette impression était toujours là, quelque chose manquait désormais. Le calme, pensai-je, qui avait toujours sommeillé en lui. La sérénité de celui qui ne doute pas. Elle avait disparu.
Son regard, pensai-je, n’en était que plus chaleureux.
« J’ai demandé au Sculpteur, me dit Hanno. Il a passé une demi-heure à me rappeler qu’il était artiste et non maçon, mais il avait tout de même de très bons conseils sur le mortier. Un brave homme. »
Il ne l’était pas. L’Arlésite était tout à fait des miens. Tuer la femme qui avait assassiné son épouse était plus ou moins excusable ; sacrifier une demi-douzaine de personnes pour animer la statue d’un réalisme impossible qu’il avait sculptée à son effigie l’était beaucoup moins. Il connaissait sans doute son métier de maçon, toutefois, je ne pouvais pas le nier.
« C’est certainement un homme, répondis-je avec désinvolture, puis j’examinai le mur d’un œil critique. »
Hanno sourit.
« Alors ? »
« Il ne résisterait pas à un Crabe de sitôt, dis-je, mais il a l’air solide. Ça devrait tenir. »
Il parut satisfait.
« Je comptais rembourser les propriétaires pour le prêt de cette maison, dit Hanno. Quelques après-midi de travail devraient suffire à rebâtir tout le mur. »
Je reniflai.
« Fais travailler tes invités, lui suggérai-je. Tu dois nager dans les nobles, maintenant, et je paierais cher pour les voir agenouillés dans la boue. »
« Excellente idée, dit Hanno. »
Je remarquai l’amusement dans ses yeux.
« Tu peux suspendre ta cape à côté de la mienne, si tu veux, poursuivit le héros à la peau sombre. »
Ah, pensai-je avec humeur. La bourde callowienne classique. Je venais de me tirer une balle dans le pied avec ma propre rancune. Je toussotai.
« J’ai une jambe en mauvais état, objectai-je. Tu ne vas tout de même pas demander à une demoiselle maladive comme moi de s’agenouiller. »
Il me dévisagea, songeur, comme s’il décidait s’il avait envie de creuser ou non cette remarque.
« Tu peux tenir le seau, finit par dire Hanno. »
« Bah, je vais faire avec », haussai-je les épaules.
Il était plutôt lourd, alors, naturellement, je trichai. Je posai mon bâton sur mes épaules et y suspendis le seau, me déplaçant jusqu’à trouver l’angle qui le rendait plus facile à porter. Hanno eut l’air amusé et se remit au travail tandis que nous parlions.
« Rafaella m’a dit que tu avais aidé le Sang à trouver un terrain d’entente avec l’Épée des Tertres, dit Hanno. »
Ses mains étalèrent le mortier avec dextérité, mais je savais mieux que de croire qu’il n’écoutait pas ce que je disais.
« C’est un peu plus compliqué que ça, répondis-je. Mais, dans l’ensemble, ça s’est bien passé. Ils ont préservé ce qui leur tenait à cœur tout en laissant suffisamment de corde à Ishaq et aux autres. »
« De corde ? demanda Hanno.
« De corde, répétai-je. À lui de décider s’il s’en servira pour se pendre ou pour se tirer d’affaire. Dans tous les cas, il a maintenant sa chance. »
Le héros aux cheveux courts — encore plus courts que la dernière fois que je l’avais vu, à peine plus qu’une barbe naissante — émit un son approbateur.
« C’est un compromis raisonnable, dit Hanno. Et il impose des exigences plus élevées à tous ceux qui voudraient entrer dans les Rouleaux, ce qui est à mes yeux le véritable bénéfice de toute cette affaire. »
« Vraiment ? demandai-je.
Il s’interrompit et se tourna vers moi.
« Ça te préoccupe, précisai-je.
Un instant passa.
« Tu manies l’ambiguïté avec autant d’adresse que Tariq, à son meilleur, répondit finalement Hanno, ce qui n’était pas tout à fait un compliment. Les termes étaient équitables et aucune loi n’a été contournée. J’aurais aimé être à la table, mais je comprends pourquoi je n’y étais pas. »
« C’est ta faute, Prince White, dis-je d’un ton modéré. »
Je soupçonnais que son conflit grandissant avec la Première Princesse expliquait pourquoi on ne l’avait pas invité. Le Sang l’appréciait, je le savais bien. Rien d’étonnant, puisqu’il était un guerrier célèbre, un Élu et le champion du Tribunal. Mais Cordelia avait beaucoup fait pour eux, et ils lui avaient prêté serment d’alliance. Se retourner contre elle maintenant aurait frôlé le déshonneur, et faire entrer Hanno dans l’affaire aurait constitué une façon de le soutenir. C’était trop proche de la trahison pour être confortable, à mon avis. Il s’était remis au travail, mais ses gestes hésitèrent à mes paroles.
« Tu désapprouves ? »
La question était simple, posée calmement. Elle pesait plus lourd que deux mots n’auraient dû le faire. Je serrai puis desserrai les doigts, tout en maintenant le seau en équilibre sur mes épaules.
« Je n’ai pas encore décidé, répondis-je. »
Ce qui, à tout le moins, était vrai. Ses mains se remirent en mouvement.
« Je ne l’ai pas cherché, dit Hanno. »
« Mais tu ne t’y es pas opposé non plus, à ce que j’entends, remarquai-je. »
Il expira en riant.
« Non, reconnut franchement Hanno. C’est vrai. Je pouvais en faire davantage, alors je l’ai fait. Je ne porterai pas de couronne, mais je ne refuserai pas l’autorité si elle me permet de faire le bien. »
À mon tour de m’interrompre, prise au dépourvu. L’ancien Chevalier Blanc avait passé les dernières années à prendre soin de rester à l’écart de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de la politique, à moins qu’on ne l’y entraîne. Son discours tranchait avec celui que je lui avais entendu tenir à l’Arsenal. Je n’avais pas prévu, je l’admets, qu’il change à ce point, même si les rapports des Jacks l’avaient laissé entendre. Pour le meilleur ou pour le pire, les Nommés étaient figés dans leurs habitudes. Était-ce pour cela qu’il n’était plus le Chevalier Blanc et qu’il prétendait à présent à un tout autre Nom ?
« Il n’y a pas que ça, finis-je par dire. Tu n’es pas idiot, alors ne prétendons pas que le conflit entre toi et la Première Princesse ne soit pas une fissure qui s’élargit au cœur de la Grande Alliance. »
« Nos différends peuvent et seront résolus pacifiquement, dit Hanno. Mais ils ont une raison d’être. Je ne crois pas que Cordelia Hasenbach doive nous mener contre Keter, et encore moins qu’elle doive façonner la nature du Bien dans l’ère à venir. »
« Ça ressemble, dis-je d’un ton calme, à un jugement. »
Un silence.
« Oui, répondit l’Épée du Jugement. C’en est un. Le mien. »
Ce n’était pas le même refrain que je croyais entendre, imbécile que j’étais, quand je n’en avais perçu que la surface. À l’évidence, ce n’était pas du tout le même chanteur, merde. Pas étonnant qu’il ait perdu son Nom : il avait tout bonnement rejeté le principe fondamental des croyances qui avaient fait de lui le Chevalier Blanc.Je parie que tu n’as même pas pu utiliser la Lumière pendant un moment, pensai-je.Le temps que le Destin décide si tu devenais un méchant ou non.Je roulai l’épaule. Ce n’était pas encore une revendication, pas tout à fait — je ne lui avais pas ouvert cette possibilité comme je l’avais fait pour Cordelia, l’occasion de se définir face à l’Autre — mais nous nous en approchions. Mieux valait que je rétablisse l’équilibre avant d’en arriver là, sans quoi on croirait que je soutenais un candidat.
Il faudrait lui faire comprendre le pivot que la Première Princesse connaissait et pas lui. Il avait tenu les discussions avec le Dominion comme je l’avais prévu, mais une autre conversation se déroulait à Salia, dont il ne savait presque rien.
« Il y a quelque chose que tu dois savoir, finis-je par dire.
Presque à contrecœur. Objectivement, je savais que je ne trahissais pas la confiance de Cordelia en lui en parlant. Il était un haut gradé de la Grande Alliance ; il avait droit à ces informations. Et pourtant, ma réticence persistait. Je la surmontai et lui exposai les exigences du Royaume d’En dessous en échange de son soutien à notre attaque contre Keter. Il écouta attentivement, acheva une nouvelle rangée de pierres et se mit à étaler le mortier. Quand j’eus terminé, il garda le silence un moment, le temps de réfléchir à la situation.
« Le traité que tu as rapporté de l’Everdark les oblige à fournir des vivres au prix coûtant à toute force engagée dans une guerre contre Keter, fit remarquer Hanno. Ne rompent-ils pas leur accord ? »
« Ils frôlent la limite, répondis-je. Il nous faut des réserves de nourriture avec les armées avant de prendre les Voies du Crépuscule, et ils ne sont pas tenus de nous les fournir, même si nous pouvions payer. Ce qui, avec le nombre de soldats que nous faisons marcher vers le nord, est impossible. »
Si la Ligue joignait véritablement ses forces aux nôtres, ce serait la plus grande armée jamais rassemblée sur Calernia de mon vivant. La plus grande armée de vivants, en tout cas.
« Ainsi, ils pourraient être tenus de fournir des vivres au prix coûtant si nous assiégions Keter, mais à ce moment-là, nous aurions consommé nos propres réserves et serions entièrement à leur merci, résuma Hanno. »
Je hochai la tête.
« Alors il faut régler ça ici, avant notre départ, dis-je. Au plus tard quelques jours après l’arrivée de la deuxième vague de renforts de Praes, qui sera là dans une semaine et demie. Après, nous commencerons à compromettre nos chances de prendre Keter. »
Nous épuiserions nos réserves sans même être en marche, devenant toujours plus dépendants de l’aide des nains, qu’ils nous feraient payer d’autant plus cher. En outre, chaque jour, quelques kilomètres supplémentaires de la Principauté disparaissaient, et les armées du Roi Mort grossissaient des morts qu’elles avaient massacrés. S’il dévorait suffisamment de Procer, il y avait de bonnes chances que nous perdions une bataille rangée même en mobilisant tout le continent contre lui. Keter était notre seule véritable chance d’en finir à temps, de trancher la tête du serpent. Neshamah le savait aussi, évidemment.
Il nous attendrait, et chaque jour que nous laissions passer rendait ses défenses plus terrifiantes.
« Je suis d’accord pour dire que le Héraut s’oppose à d’autres personnes au Royaume d’En dessous, dit lentement Hanno. Es-tu certaine qu’il appartient au Dessus ? »
« Il penche de ce côté-là, du moins, répondis-je. Les Noms nains sont plus difficiles à lire. »
« En effet, répondit gravement Hanno, les yeux pétillants. Quelle injustice que ton pouvoir si utile et presque sans précédent ne soit pas universel. C’est très déloyal. »
Il était difficile de lui faire un doigt d’honneur tout en tenant mon bâton et le seau, mais j’étais assez motivée pour y parvenir. Il rit, mais redevint sérieux peu après.
« Le Héraut agit avec audace parce que les chances sont contre lui, dit Hanno. Je reconnais cet instinct, je l’ai vu bien des fois. En frappant le premier et sans attendre, on empêche une force supérieure de se rassembler contre soi. Voilà notre solution, Catherine. »
« Passer au-dessus de lui ? demandai-je. On y a pensé. Il y a un risque que les nains réagissent très violemment s’ils s’offusquent de nous voir jouer leurs factions les unes contre les autres. »
« Ce ne sera pas le cas, affirma fermement Hanno. Le Héraut se sert déjà d’une grande souffrance pour mener à bien un dessein qui doit être bienveillant, puisque son Nom ne s’y est pas opposé. S’il se venge après avoir été pris en flagrant abus de pouvoir, il tombera sûrement en disgrâce. »
« C’est bien mince pour fonder un pari aussi important, dis-je en fronçant les sourcils. Les Héros ne sont pas tous des saints, et ils ne sont certainement pas tous incapables de brûler ceux qui les ont brûlés. »
« Tu supposes qu’on ne peut pas le convaincre, fit-il remarquer. Je parlerais moi-même au Héraut. Quel que soit le but de toute cette entreprise, je suis certain qu’on peut l’aider à trouver une autre façon de l’atteindre. Et s’il refuse tout compromis, alors il y a des gens qui s’opposent à lui. »
J’inspirai profondément.
« Si on l’avertit que nous avons compris qu’il cherche à obtenir quelque chose, nous perdons notre seul avantage, dis-je. Il dissimulera ses traces, peut-être même empoisonnera-t-il le reste du Royaume d’En dessous contre nous, pour s’assurer qu’on ne puisse pas passer au-dessus de lui sans en payer le prix. Ça fait beaucoup de choses à risquer en accordant notre confiance à un homme qui se sert activement de la menace d’anéantissement de toute la surface comme d’un levier de négociation. »
« S’il ne cherchait pas à améliorer la Création et à combattre le Mal, il ne serait pas un Héros, dit calmement Hanno. Je comprends tes hésitations : tu as combattu des Héros pendant presque toute ta carrière, et le Héraut des Profondeurs n’a pas gagné ta confiance. »
Il posa la main sur une pierre et se tourna vers moi.
« Pourtant, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas la lui accorder, dit Hanno of Arwad. Les complots ne nous tireront pas d’affaire, Gardienne de l’Est. La solution n’est pas de le forcer à agir, mais de le libérer afin qu’il puisse faire le bien. »
Hanno connaissait bien le savoir des Noms. Je n’avais pas eu besoin de lui en donner l’occasion : il l’avait saisie de lui-même en faisant appel à mon Nom. Et, dans le même souffle, comme Cordelia avait révélé les raisons de notre conflit si elle devait s’élever, Hanno avait fait de même. L’homme qui avait jadis été le Chevalier Blanc croyait au Bien. Aux Héros, aux champions du Dessus. Il croyait, sincèrement et profondément, qu’ils étaient des forces bienfaisantes, et que leur bonté était une force de la nature, aussi réelle que le vent ou les marées. Je ne m’opposerais pas à lui au sujet des lois, des règles et des traités, car Hanno ne se souciait pas particulièrement de tout cela.
S’il estimait une loi injuste, il ne la respecterait pas et n’attendrait pas de quiconque à sa place qu’il fasse autrement.
Ce n’était pas un point sur lequel il pouvait faire des concessions. S’il disait qu’il parlerait au Héraut des Profondeurs, c’était parce qu’il ne doutait pas que le nain ferait ce qu’il fallait dès lors qu’on l’y aiderait. Et même en cas d’échec, Hanno n’abandonnerait pas ce principe. C’était le socle de son être : la conviction que les gens voulaient faire le Bien. Qu’ils le feraient si on les aidait. Et le problème, c’était qu’il avait assez souvent raison pour que je ne puisse pas simplement le déclarer dans l’erreur. Je m’opposerais à lui beaucoup moins souvent qu’à Cordelia Hasenbach, pensai-je. Mais les fois où il choisirait vraiment de se battre ?
Il ne céderait pas. Pas d’un kilomètre, pas d’un pouce, pas d’un cheveu. Chaque fois que nous nous retrouverions face à face, ce serait un combat au couteau, sanglant et brutal, avec le risque que tout l’édifice s’effondre sur nos têtes.
« Voilà, dit Hanno of Arwad, ce que doit être le Gardien de l’Ouest. Ni roi ni juge, mais l’intercesseur entre la nécessité et la foi. Ni laisse ni fouet, un guide pour ceux qui sont perdus et un bras tendu à ceux qui vacillent. Et, lorsqu’il n’y a pas d’autre recours, l’épée contre le Mal. »
Le monde frémit. Il ne les gouvernerait pas, pensai-je. Les Héros. Il ne les attacherait pas à une cause ni ne les rallierait à un dessein, parce qu’il leur faisait confiance pour suivre leur propre voie. Hanno faisait confiance aux Héros, croyait en eux d’une manière qui m’était tout simplement impossible. J’en avais éventré trop pour croire qu’ils étaient autre chose que des hommes. Sous son autorité, il n’y aurait ni centre ni trône. Le Jeu des Dieux aurait des règles d’engagement, mais rien ne changerait : on livrerait la même vieille guerre, une centaine d’escarmouches obscures à la fois. Hanno of Arwad se tenait droit dans la lumière matinale, ses mains calleuses posées sur la pierre. Des mains d’ouvrier, infatigables à la tâche.
Et la pièce continuait de tournoyer, encore et encore.