Chapitre 577
« Pas que je m’en plaigne, dis-je, mais je ne suis pas sûre que ça compte comme du thé. »
La Première Princesse vida le fond de la gourde dans ma tasse, la remplissant presque à ras bord de la liqueur pâle qu’elle avait appelée bergmilch. Mon reitz n’était pas fameux, mais j’étais presque sûre que ça voulait dire quelque chose comme « lait des montagnes ».
« Il y a des feuilles de thé au fond, Catherine, dit Cordelia avec sérénité. Du thé vert d’Ashuran. Ça donne au goût une pointe douce-amère. »
Je haussai un sourcil.
« Je ne t’imaginais pas portée sur l’alcool, dis-je. Encore moins sur les trucs exotiques. »
« Ce n’est pas le cas, reconnut la princesse blonde. C’était la boisson préférée de ma mère. »
Je humai doucement. Cordelia parlait rarement beaucoup d’elle-même lors de nos petites conversations, et mentionnait encore plus rarement sa famille. La rumeur voulait qu’elle fût farouchement protectrice envers sa cousine, l’Augure, et qu’elle eût été comme une fille pour son oncle Klaus Papenheim. Je n’avais rencontré Agnes Hasenbach qu’une fois, sous sa surveillance étroite, ce qui confirmait la moitié de ces racontars ; mais je n’avais jamais connu le Prince de Fer que comme un homme gardant ses distances avec Salia et sa nièce. Quant à sa mère et à son père, je n’avais presque rien entendu à leur sujet, hormis leurs noms et les causes de leur mort consignés dans des registres. À en juger par les dates, son père était mort alors qu’elle était toute petite, et sa mère avant qu’elle n’atteigne l’âge adulte.
Même la royauté avait tendance à mourir jeune, sur les terres lycaonaises.
« Les feuilles de thé ont dû coûter cher à faire monter jusqu’à Rhenia, remarquai-je. »
« La Princesse Mathilda lui en avait offert un grand sac pour son mariage avec mon père, dit Cordelia, le regard perdu au loin. Elles étaient très amies quand elles étaient jeunes filles ; elles ont chevauché ensemble contre la Peste. »
Ce devait être Mathilda Greensteel, songeai-je, la Princesse de Neustrie morte à la bataille de Hainaut. Le Faucon l’avait emportée. Je n’avais pas vraiment bien connu cette femme ; j’avais surtout eu affaire au Prince Klaus. Mais elle était appréciée de ses soldats et plutôt agréable lors des conseils de guerre. Il restait étrange de penser que tous ces gens que je n’avais connus que comme alliés contre le Roi Mort, des soldats partageant ma guerre, avaient vécu des vies entières avant que nos chemins ne se croisent. Qu’il existât des liens invisibles entre des gens dont je n’aurais jamais soupçonné qu’ils se connaissaient. Je me penchai sur ma tasse, goûtai la boisson et laissai échapper un petit fredonnement surpris.
Crémeux, un peu trop sucré à mon goût, mais le thé y ajoutait bel et bien une note agréable.
« Ta mère avait bon goût, dis-je en guise de compliment. »
Cordelia éclata de rire.
« Maman avait un goût absolument affreux, Catherine, protesta la princesse aux yeux bleus. Pour elle, une robe de bal devait être doublée de fourrure de lapin plutôt que d’ours, et elle était obsédée par la soupe au chou. Elle en avait goûté une dans une auberge de bord de route à Lyonis, qu’elle tenait pour la meilleure soupe jamais confectionnée par des mains mortelles. Alors les pauvres cuisiniers devaient essayer une nouvelle recette chaque mois. »
Elle souriait, songeai-je, plus sincèrement que je ne l’avais jamais vue sourire. Ses yeux conservaient cette distance, cette presque rêverie, mais son visage était illuminé d’une joie que je voyais rarement chez la Première Princesse de Procer. Quelle vie devait-elle mener pour trouver davantage de raisons de sourire chez les morts que chez les vivants ? Mieux valait peut-être changer de sujet. Je plissai les yeux.
« Voilà donc pourquoi tu es si grande, l’accusai-je. Des années de soupe au chou. »
Une lueur amusée passa dans ses yeux.
« Le médecin de famille me disait que le poisson rendait les gens petits, me raconta-t-elle d’un ton distrait. À cause de leurs huiles, je crois, et parce que les Dieux les avaient condamnés à vivre sur le ventre. »
« Je ne mangeais même pas tant de poisson que ça, remarquai-je. Du pain et de la soupe le matin, de la viande et des haricots une fois par semaine, et du poisson des quais quand il coûtait moins d’un denier la livre. »
Elle me regarda avec fascination. Dans d’autres circonstances, cela aurait pu être intéressant ; là, ça me rappela seulement que Cordelia Hasenbach n’avait jamais été autre chose qu’une royale. Elle était née pour régner, et sa cuillère d’argent n’était peut-être pas aussi brillante que celles des princes du sud, mais jamais on n’en avait cassé un morceau pour acheter du poisson.
« Et les huiles de poisson ? N’importe quoi, ricanai-je. Tout le monde sait que c’est la viande de cheval qui fait ça. Ça atrophie les muscles, tu vois, ça te ratatine comme un gobelin. »
Je plaisantais, mais c’était une vieille superstition très répandue. Manger du cheval portait malheur, même en temps de guerre.
« Votre peuple et les chevaux, dit Cordelia avec un sourire sec, vous avez une relation des plus intéressantes. »
« Allons, comme si vous autres Lycaonais ne colliez pas un loup sur tout ce qui vous tombe sous la main dès que vous avez le moindre prétexte, ricana-je. J’ai vu un soldat de Hannoven utiliser une baguette à linge surmontée d’une tête de loup. »
Il s’était acharné sur cette toile de tente comme si elle lui devait de l’argent ; c’était la moitié de la raison pour laquelle je m’en souvenais.
« J’ai entendu dire, reprit Cordelia en haussant un sourcil, que les Callowans ne mangeaient pas de volaille quand des oies volaient au-dessus de leurs têtes. »
Je lui lançai un regard noir. Ça n’arrivait qu’une fois par an, quand elles repartaient vers le nord, à Daoine, après l’hiver.
« L’âme pourrait monter là-haut et supplier ses cousines de la venger, répondis-je, un peu sur la défensive. »
Elle me dévisagea un long moment, puis ses lèvres se retroussèrent.
« Si une femme mange un bouc le dernier jour de l’année, le fils qui naîtra l’année suivante aura des cornes, m’apprit Cordelia. »
Je sifflai doucement, impressionnée. J’oubliais parfois que Cordelia Hasenbach n’était pas procerane, parce que, en pratique, les « Procerans » n’existaient pas vraiment. C’était une princesse lycaonaise qui avait adopté nombre des usages de ses sujets du sud afin de mieux les gouverner, mais je ne devais pas oublier qu’elle était née loin des terres qu’elle régnait désormais. Des terres désormais toutes tombées aux mains du Roi Mort, même si beaucoup de Lycaonais avaient fui vers le sud, en quête d’un répit temporaire. La longue ombre du Roi de la Mort assombrit de nouveau mon humeur et me ramena aux affaires qui nous attendaient.
« Merci pour le thé, dis-je, mais je crois que nous allons devoir le gâcher en parlant de choses plus sinistres pendant que nous le buvons. »
« La malédiction de toutes les affaires, ces temps-ci, soupira la Première Princesse. Je suppose que tu as lu les conditions proposées par les nains ? »
Je me forçai à boire. C’était ça ou jurer, et j’avais déjà perdu mon calme devant elle une fois aujourd’hui. Je reposai la coupe d’argent et essuyai du bout de la langue une goutte de liqueur crémeuse sur ma lèvre inférieure.
« Oui, dis-je en me maîtrisant. Ils ne réclament pas tout le baronnie de Holden, seulement quelques miles de terre alentour, mais c’est déjà bien assez grave. Ce qu’ils demandent pour Penthes et Creusens, c’est une broutille en comparaison. »
Holden aurait à peine mérité le titre de ville en Procer ; elle comptait tout juste quinze mille habitants. Les terres nécessaires pour les nourrir étaient loin d’égaler celles qu’exigeait une ville comme Penthes ou la capitale de Creusens. Le Royaume d’En dessous avait donc réclamé une bien plus grande part de la campagne environnante.
« Ils veulent Penthes pour son accès à l’eau, dit Cordelia. C’est ma conclusion. Ils veulent le commerce qui remonte le Wasaliti et l’accès à la mer. Les nains ne naviguent pas, mais ils auront une importante population de sujets humains à mobiliser pour ces tâches. »
« Creusens leur donnerait les routes de l’ouest qui descendent jusqu’au Dominion, dis-je. Et Holden, c’est pour Callow. C’est leur gain le moins important, tout bien considéré. »
« Ils veulent le grain de Callow, dit la Première Princesse. Même si je ne serais pas surprise de les voir creuser sous les Whitecaps dès qu’ils posséderont Holden. Un passage à travers les montagnes leur ouvrirait l’est de Procer. »
Et ce, en plein cœur des régions les plus riches de la principauté — Cantal et Iserre —, qui se trouvaient aussi être des terres de Procer que le Roi Mort n’avait pas encore atteintes. Les nains voulaient mettre la main sur le pouls du commerce de la surface.
« C’est une tête de pont, dis-je sans détour. Ils lorgnent vers la surface. »
« À long terme, précisa Cordelia. Leur intérêt pour le commerce laisse penser qu’à court terme, ils chercheront à consolider leurs gains sous terre. Une entreprise colossale, qui serait grandement facilitée s’ils avaient un accès illimité à tous nos marchés. »
Ils nous réclameraient des ressources, de la nourriture, du bétail et du bois ; et, une fois qu’ils nous auraient vidés de notre substance pour agrandir leur empire, ils tourneraient leur regard vers nous. Ils ne cherchaient même pas à le dissimuler, mais, à leur place, je supposais qu’ils n’en avaient pas besoin. Qu’allions-nous faire ? Laisser le Roi Mort nous tuer par dépit ? Nous n’avions pas le moindre levier sur le Royaume d’En dessous.
« Ça ne me plaît pas de refiler ce problème à notre successeur, dis-je. Écoute, je sais qu’il faut d’abord qu’on puisse avoir des successeurs… »
« Je suis tout à fait d’accord, m’interrompit Cordelia. Inutile de chercher à me convaincre, Catherine. J’aurais accepté qu’on profite de nous en temps de crise, comme la Principauté l’a si souvent fait subir à d’autres nations. Cela aurait été légitime, même si exaspérant. Mais là, c’est déraisonnable. »
Mes épaules se détendirent un peu. Hasenbach était sans doute plus prévoyante que moi à bien des égards, mais Procer avait le dos bien plus au mur que Callow. J’avais craint que cela ne la pousse à accepter les conditions, quelles qu’elles soient, en se disant que tout valait mieux que l’anéantissement.
« Je ne pourrais pas faire avaler ça chez moi, de toute façon, avouai-je. Même si Vivienne me soutenait — et je n’en suis pas sûre —, beaucoup des miens préféreraient voir tout ce qui se trouve à l’ouest des Whitecaps brûler plutôt que de céder une ville. »
« Ma prise sur Creusens est faible, au mieux, répondit Cordelia. Et j’y perdrais toute influence si j’acceptais ces conditions. Ils le savent sans doute. Ce qui les intéresse, c’est d’obtenir la signature, le droit. Ils pourraient alors l’exercer quand bon leur semblerait. »
Un prétexte pour nous tomber dessus si nous ne nous écrasions pas dès qu’ils décideraient de prendre le contrôle, hein.
« Ça a plus de sens que de croire qu’ils s’attendent à ce que nous puissions céder ces villes dès maintenant, admis-je. Je pensais qu’ils comptaient peut-être nous faire garder le traité secret jusqu’à la fin de la guerre, mais s’ils ne veulent surtout que la signature, je comprends pourquoi ils insistent autant. »
Cordelia acquiesça.
« Cela soulève toutefois une question intéressante, dit-elle. Pourquoi le Royaume d’En dessous aurait-il besoin d’un tel prétexte ? »
Je bus une gorgée, songeant justement à cela. Je n’avais jamais eu l’impression que les nains se méfiaient beaucoup des puissances de la surface, ni qu’ils s’inquiétaient sérieusement de la possibilité qu’un front uni se forme contre eux. Ce qui signifiait que cela ne nous concernait pas du tout.
« Ils veulent s’en servir pour régler des problèmes internes, murmurai-je. Le Héraut est expansionniste, mais sa faction n’a peut-être pas assez de poids pour entraîner le Royaume d’En dessous dans une guerre contre la surface sans brandir un prétexte solide. »
Comme un traité promettant trois villes, qui n’aurait jamais été appliqué et que les successeurs de Cordelia et les miens ne seraient peut-être pas très disposés à honorer une fois passée l’horreur du Roi Mort.
« Il se peut aussi qu’une guerre d’agression sans provocation contre nous soit impopulaire auprès de leurs citoyens, nota Cordelia, mais je partage ta conclusion. C’est une bonne nouvelle, car cela montre que leur position n’est pas aussi solide qu’ils veulent le faire croire. »
« Si nous avions un autre interlocuteur du côté des nains, on pourrait essayer de les contourner, suggérai-je. »
« Cela pourrait provoquer précisément l’incident diplomatique qui ruinerait nos chances, répondit la princesse blonde. Je n’écarte pas l’idée d’emblée, mais nous devons reconnaître le risque. »
Je grimaçai. Ouais, les nains réagiraient peut-être très mal à l’idée que ces humains prétentieux tentent de dresser leurs factions les unes contre les autres.
« Je ne vois pas beaucoup d’autres options, dis-je. Nous n’avons pas grand-chose à négocier. »
Cordelia sourit.
« J’ai entendu comparer la diplomatie à une partie de shatranj, Catherine, dit négligemment la Première Princesse de Procer, mais cette comparaison m’a toujours semblé boiteuse. Les cartes me paraissent bien plus appropriées. »
Je haussai un sourcil.
« Je ne suis pas une grande amatrice de comparaisons avec le shatranj, dis-je, mais soit. En quoi les cartes conviennent-elles mieux ? »
« Parce qu’aux cartes, il y a deux façons de gagner, répondit Cordelia. En lisant les cartes, et en lisant les joueurs. »
Mon sourcil se haussa encore davantage.
« Tu crois que le Héraut est leur point faible ? demandai-je. Je pourrais peut-être le battre à la bagarre, Hasenbach, mais ce ne serait pas une promenade de santé. Je suis presque sûre que c’est le genre de type désagréable qui devient plus fort à mesure que le combat s’éternise. »
« Recourir à la force serait déjà une défaite, dit-elle. Ce qui attire mon attention, Catherine, c’est que tu m’as dit que ce Héraut avait été nommé à la tête de la Quatorzième Expansion. »
J’acquiesçai.
« Ce qui a dû lui faire gagner des points après que j’ai négocié le retrait de Sve Noc, dis-je. »
« En effet, approuva Cordelia. Et son influence a dû s’étendre encore avec le succès de cette Quinzième Expansion, l’anneau de forteresses autour de Keter. Pourtant, ces deux projets sont gigantesques et s’étendront sur des générations ; ils sont loin d’être achevés. »
J’inclinai la tête, suivant le fil de son raisonnement.
« Alors, pourquoi est-il ici ? murmurai-je. »
Ma première pensée fut qu’il avait déjà traité avec moi, donc qu’il convenait bien à la tâche. Mais c’était une mauvaise façon de voir les choses. Pour une nation de la surface, en toute modestie, ce serait une raison valable de choisir un diplomate si l’on était certain que je participerais aux discussions. J’avais assez de pouvoir et d’influence pour le justifier. Mais que le Royaume d’En dessous fasse son choix pour cette raison ? Non, ce serait de l’orgueil. Je n’étais pas assez importante ni assez puissante pour que les nains organisent leur politique autour de moi.
« Si ces négociations sont considérées comme importantes, dis-je lentement, alors sa nomination pourrait être une récompense pour ces deux réussites. »
« Il y a probablement une part de cela, réfléchit Cordelia, mais à mes yeux, les choses semblent aller à l’envers. Pourquoi récompenser des succès aux confins du royaume par une mission diplomatique au cœur du pays ? Surtout quand le travail n’est pas terminé. Non, Catherine, je ne crois pas qu’on l’ait nommé à cette mission. »
Je fronçai les sourcils.
« Tu penses qu’il s’est battu pour obtenir le poste, compris-je. »
« C’est mon instinct, approuva la Première Princesse. Et c’est peut-être là que se trouve notre bouée de sauvetage. »
« S’il a dépensé des faveurs pour obtenir ce poste, c’est qu’il compte en tirer quelque chose, dis-je. Alors, si nous découvrons quoi… »
« Nous pourrons nous en servir comme levier en trouvant un moyen de l’en priver, acheva Cordelia. »
Combien de personnes, dans tout Calernia, se demandaije, auraient pu tirer cette conclusion après moins d’une heure passée en face des émissaires nains ? Une poignée, tout au plus, et la plupart étaient mortes depuis longtemps. Il était facile de regarder Procer se désagréger depuis quelques années et d’en conclure que la Première Princesse n’était pas aussi habile que sa réputation le laissait croire. Mais ce serait mal comprendre la situation. Si le pays s’était effrité dans l’ordre pendant des années au lieu de voler en éclats au bout de six mois, c’était précisément grâce à Cordelia Hasenbach.
Je ne devais pas oublier à quel point cette femme était dangereuse.
« Je n’ai même pas de bonne idée de ce qu’il pourrait vouloir, dis-je. »
« J’ai quelques pistes, mais je ne me risquerais pas à les avancer trop vite, médita-t-elle. Mieux vaut laisser passer un peu de temps et envisager les possibilités l’esprit reposé, avec l’aide de conseillers. »
Je reconnus le bien-fondé de ses paroles d’un signe de tête. Je ne savais pas si cela nous aiderait, mais puisque je n’avais pas la moindre idée, ça ne coûtait rien d’essayer. Nous ne devions de toute façon pas revoir les émissaires avant quelques jours.
« On pourrait croire que nos armées étant mises en déroute sur tous les fronts, il y aurait moins de manœuvres et de simagrées, soupirai-je. Mais depuis que j’ai mis les pieds à Salia, ça n’a été que complots et politique. »
« Vraiment ? dit Cordelia d’un ton distrait. Alors, qu’était donc ton déjeuner avec le Sang ? »
Je levai les yeux au ciel.
« Tu pourrais au moins faire semblant de ne pas m’espionner, lui reprochai-je. »
« Cette information nous est parvenue par hasard, je t’assure, mentit poliment Cordelia. »
Je pesai le pour et le contre un instant. Il me faudrait de toute façon rallier Cordelia à ce que voulait le Sang, et rien ne servait à repousser ces discussions. Ma seule hésitation venait du fait que l’affaire avait à mes yeux l’allure d’un point de bascule. Comme celle des nains, d’ailleurs. Il était vrai que je penchais du côté de Cordelia dans l’affaire du Gardien de l’Ouest, mais lui donner le premier coup sur deux points de bascule sur — eh bien, je ne pouvais pas en être sûre, mais trois était généralement une estimation prudente — pouvait donner l’impression que je soutenais ouvertement un candidat dans cette course. Si je fais venir Hanno assez vite, ça ne devrait pas avoir d’importance, finis-je par décider. Les deux affaires étaient assez importantes pour qu’une nuit d’avance ne change pas grand-chose.
« On m’a invitée à arbitrer un différend entre le Sang et l’Épée des Tertres, dis-je. »
Elle se redressa sur son siège.
« La demande d’ajout aux Registres, répondit aussitôt la Première Princesse. Ils ont accepté ? »
« D’une certaine manière, éludai-je. »
Je lui exposai le compromis auquel nous étions parvenus. Ishaq, ainsi que tous les Élus du Sang qui viendraient après lui, devraient se soumettre à une épreuve désignée par la Majilis pour être inscrits aux Registres ; quant à l’Épée des Tertres, son épreuve serait de tuer un Fléau. Elle comprit, sans que j’aie besoin de le préciser, qu’en arbitrant la solution, je l’avais tacitement approuvée. Il me revenait donc de la faire accepter par la Grande Alliance et par la personne qui finirait par occuper le siège de Gardien de l’Ouest. Cette personne devrait absolument y consentir. Si les Élus maléfiques pouvaient faire appel au Gardien de l’Est en cas d’injustice de la Majilis, il fallait que les Élus héroïques aient le même droit de recours auprès du Gardien de l’Ouest. Si celui-ci refusait d’assumer cette responsabilité, tout le compromis s’effondrerait, faute d’être équitable.
En privé, je m’étais demandé si ce n’était pas là le pari d’Itima Ifriqui. Son silence n’avait pas trahi de franche opposition à l’arrangement, mais elle ne l’avait certainement pas soutenu avec enthousiasme. Elle espérait peut-être que toute l’affaire s’écroulerait sans que le Sang ait à en porter la responsabilité, préservant ainsi ses bonnes relations avec moi et Ishaq sans avoir à l’inscrire aux Registres.
« Ah, murmura Cordelia, les yeux brillants d’intérêt. Une manœuvre intéressante de leur part. Elle renforce le pouvoir de la Majilis en lui confiant une responsabilité qui appartenait auparavant à la Lignée du Pèlerin. Ils ont conscience du risque d’éclatement du Levant et agissent avec audace pour l’éviter, en comblant le vide laissé par la fin des Isbili. »
« C’est aussi une manière de mettre les Porteurs de Nom au service du Dominion, dis-je. Ce qui ne me dérange pas particulièrement, tant que ça ne dérape pas. »
À vrai dire, cela permettrait de limiter les excès des Porteurs de Nom les plus puissants. Pour être inscrit aux Registres, il faudrait au moins éviter de s’aliéner irrémédiablement les quatre personnes les plus puissantes du Levant, ce qui devrait suffire à imposer une certaine retenue.
« Je trouve fascinant que tu parles des Porteurs de Nom comme de bœufs qu’il faudrait atteler alors que tu en es une, dit Cordelia en m’observant. »
« La plupart d’entre nous ne sont pas beaucoup plus puissants que les autres, dans la plupart des situations, dis-je. C’est le dixième qui a trop de pouvoir et pas assez de bon sens qu’il faut contrôler. Je peux vivre avec un autre désastre des Champs de Streges, mais je ne laisserai pas derrière moi un monde où une autre Folie serait tolérée. »
« On pourrait dire que tu fais partie de ce dixième, dit calmement la Première Princesse. »
« C’est vrai, répondis-je franchement. Et j’ai fait des choses monstrueuses, je ne prétendrai pas le contraire. Si je devais affronter une autre femme comme moi au lieu de prendre sa place, je voudrais sa mort. »
Je ricanai.
« C’est pour ça que nous aurons des Gardiens, dis-je. Un à l’Est et un à l’Ouest. Pour contenir le pire des deux camps, pour que le Jeu des Dieux reste l’affaire des Dieux et des Porteurs de Nom. »
« La proposition du Dominion accorderait à ces charges davantage de pouvoir, dit Cordelia. Elle permettrait à l’un ou l’autre Gardien d’annuler une décision du Conseil dirigeant du Levant. »
« Seulement quand il s’agit des Porteurs de Nom, et pas même de manière générale, rétorquai-je. Le droit de recours ne concernerait que l’épreuve attribuée. »
« Cela crée malgré tout un précédent : celui d’une autorité supérieure aux nations, dit Cordelia. Et cela remet ce pouvoir entre les mains de deux Porteurs de Nom. »
Elle n’avait pas tort, songeai-je avec amertume. Je ne pourrais pas moi-même imposer une épreuve à un autre méchant, mais cela me donnait pratiquement un droit de veto sur une décision prise par les quatre personnes les plus puissantes du Levant. Le fait est que ce principe me convenait. J’aimais l’idée de pouvoir intervenir si la Majilis maltraitait un méchant sans raison valable, et le pouvoir plus subtil qu’il y aurait à ne pas intervenir si elle assignait une tâche suicidaire à un Porteur de Nom vraiment abominable. Mais ce confort venait de mon éducation dans un pays où les Porteurs de Nom menaient la danse : les Bons Rois et les Impératrices de l’Effroi, les Chevaliers Noirs et les Princes Radieux.
Cordelia n’avait pas grandi dans un tel pays et ne partageait pas ce sentiment. Procer était le pays de la Haute Assemblée, mais aussi le royaume où une foule dans les rues pouvait renverser un prince. Où les prêtres avaient dit à la royauté que ses guerres devaient être justes, ou ne jamais être menées ; où les Porteurs de Nom étaient honorés, mais jamais autorisés à régner.
« Cela donne du pouvoir aux Porteurs de Nom sur les Porteurs de Nom, répondis-je. Et n’a d’influence au-delà de cela que lorsqu’elle entre en jeu avec les autorités temporelles. La Principauté ne serait pas concernée. »
« Je n’ai pas vendu trois villes du Royaume d’En dessous pour obtenir le salut, Catherine, dit-elle avec douceur. Pourquoi vous vendrais-je tout Calernia pour la même raison ? »
Ouais, je m’étais attendue à cette réponse. Aussi pragmatique fût-elle, Cordelia n’était pas moins idéaliste que Hanno. Simplement, ça se manifestait autrement. Si elle n’avait eu aucun principe auquel se tenir, songeai-je, elle n’aurait probablement pas été en lice pour devenir Gardienne. Le Ciel avait peu d’affection pour ceux qui manquaient de conviction. L’Épée du Jugement, pensai-je, n’aurait même pas hésité avant d’accepter le marché que j’avais exposé. Bien sûr que non. Hanno avait rompu avec moi — avec nous — pour défendre l’indépendance des héros contre ce qu’il considérait comme une ingérence de la Principauté. À ses yeux, confier ce pouvoir aux Gardiens ne ferait que prolonger naturellement ce que nous avions commencé avec la Trêve et ses Termes.
« Le temps où je pouvais m’inquiéter d’abord pour Procer touche à sa fin, dit Cordelia en faisant courir un doigt sur le bord de sa tasse. Je me suis inquiétée, encore et encore, jusqu’à ce que tout parte en cendres, et je ne regrette pas un seul instant de l’avoir fait. Mais je ne me laisserai pas sombrer dans les profondeurs de mon chagrin. Si nous vivons la fin des temps, je consacrerai mes derniers instants à laisser derrière moi un monde meilleur que celui où je suis née. »
« Depuis des siècles, nous confions aux rois et aux empereurs la tâche de contrôler les Porteurs de Nom, dis-je. Des millénaires, même. Ça n’a pas marché. Tu peux toujours te raconter le contraire en Procer, où si peu de grands monstres surgissent, mais les Callowans et les Praesi n’ont jamais eu ce luxe. Il faut un contre-pouvoir, Cordelia. »
« Et tu remettrais donc les clés de l’asile aux fous ? sourit-elle. »
« Est-ce vraiment, dis-je, quelque chose qu’une femme qui cherche à rejoindre les fous devrait dire ? »
Je ne voyais aucune raison de prétendre que cette conversation ne concernait pas autant sa candidature au poste de Gardienne de l’Ouest que mes négociations avec le Dominion. Peut-être même davantage.
« S’il le faut, dit-elle à voix basse, alors faisons-le correctement. N’infligeons pas à nos enfants, et aux enfants de leurs enfants, une calamité insidieuse. »
Je fis un geste bref, irritée par l’insinuation que je voudrais la laisser s’abattre sur eux.
« J’entends beaucoup de désapprobation, dis-je, mais peu de solutions de rechange. »
« Ne mêlons pas les Gardiens à cette affaire, dit Cordelia. Donnons aux candidats le droit de désigner un défenseur lorsqu’ils réclament une épreuve, quelqu’un qui puisse remplir le même rôle que le Gardien. Mieux encore, laissons le candidat et la Majilis s’entendre sur un arbitre impartial en cas de désaccord. Ce pouvoir n’a pas besoin d’être entre tes mains, Catherine. »
Elle soutint mon regard de ses yeux bleus, sans ciller.
« C’est simplement là que tu préfères le voir. »
Je réprimai l’accès de colère. Au lieu de m’y abandonner, je m’obligeai à réfléchir à sa proposition. À mes yeux, nos différences étaient là, mises à nu. Cordelia Hasenbach, la princesse qui croyait au bon et juste gouvernement, à la force des lois et aux vertus de l’ordre. Moi, je reconnaissais le pouvoir de tout cela, mais je n’avais pas la même confiance qu’elle. Elle était née du bon côté de ces institutions, mais je n’avais pas eu cette chance. Mon monde, c’était une garde municipale corrompue et un gouverneur qui étranglait sa ville ; une armée d’occupation plus susceptible de traiter le peuple équitablement que nos propres guildes. Alors, quand j’avais le choix entre confier le pouvoir à un Rôle plutôt qu’à une bande de princes cupides et à leurs descendants, la décision était claire.
Cordelia croyait que la Majilis et les arbitres agiraient dans l’intérêt du peuple, parce qu’elle croyait que le bon gouvernement était la norme et le pouvoir corrompu, une aberration. Moi, je croyais qu’ils feraient tout foirer, parce que c’était ce que les gens faisaient lorsqu’ils exerçaient un pouvoir qu’ils n’avaient pas gagné à la dure. Elle plaçait sa foi dans le Sang, et moi dans les Gardiens.
Je ne lui répondis pas. Cela ne servirait à rien, puisque nos origines nous avaient façonnées de manière si différente. Je sentais confusément que c’était là le nœud du problème. Celui que nous passerions notre vie à défaire si elle finissait par s’asseoir en face de moi ; l’enjeu sur lequel nous nous disputerions tant que nous aurions des lames : à qui devait revenir le pouvoir, aux royaumes ou aux Porteurs de Nom ? Je ne devais donc pas prendre cette décision à la légère. Si elle allait revendiquer sa place, tracer sa ligne dans le sable, en miroir de la mienne, il fallait que ce soit fait comme il se devait. Qu’elle prononce ses paroles et que la Création les entende, afin qu’elle puisse triompher ou échouer selon la force de ses convictions.
« Et toi, Cordelia Hasenbach, que ferais-tu de la Gardienne de l’Ouest ? »
Elle l’avait senti aussi ; je le voyais dans ses yeux. Dans la manière dont son visage pâle s’était durci, ses yeux bleu froid brûlant de la même intransigeance qui lui avait autrefois fait refuser un Nom. Ses doigts touchèrent un petit bracelet caché dans sa manche, une simple lanière de cuir ornée de dents acérées. Je les vis s’enfoncer dans la peau de son poignet, comme une dent dans une pomme, et elle se redressa de toute sa taille tandis que ses boucles tombaient dans son dos en une cascade d’or.
« Première Princesse des Élus, déclara Cordelia. Leur tribunal de justice, leur capitaine dans la guerre contre la ruine. Et quand cela ne suffira pas, quand le droit pliera et que la voie sera perdue, celle qui manie la lame de la miséricorde. »
Le monde frissonna, et moi avec lui. Et, d’une manière ou d’une autre, quelque part, je l’entendis commencer. Un pouce qui s’agite, la pièce qui s’envole. Elle tournoyait, tournoyait, tournoyait.
Que les dieux nous viennent en aide quand elle retomberait.