Chapitre 576
On ne pouvait pas recevoir des nains autour d’une table ordinaire, à moins de vouloir les offenser en empilant des coussins sur une chaise.
La Première-Princesse était une hôtesse gracieuse et ne devait sans doute pas être la première de son office à recevoir des émissaires du Royaume d’En dessous ; aussi le petit salon soigné où nous étions assis n’avait-il pas commis cette erreur élémentaire. Sur le plancher de bois aux tons chauds, on avait étendu d’épais tapis arlésites moelleux pour que nous nous y installions. Même les jambes repliées — j’avais bu une décoction pour atténuer la douleur de ma mauvaise jambe —, je n’étais pas si mal à l’aise, et la table basse autour de laquelle nous étions assis tous les deux était une œuvre d’art. Finement sculptée et peinte, elle représentait la création du monde telle que la décrivaient les textes procerans. Les scènes s’enroulaient vers l’intérieur et s’achevaient au moment où les Dieux avaient pris leur repos.
Contrairement aux habitants de la Principauté, les Callowans n’accordaient guère de crédit aux « Vérités du Rivage » d’Arianna Galadon. Qu’elle n’avait même pas écrites elle-même, d’ailleurs : il s’agissait d’un recueil de ses enseignements mis par écrit par ses disciples. Aux yeux de la plupart des gens, la Maison de la Lumière de Callow était la plus ancienne de Calernia ; seuls les prêtres d’Atalante pouvaient légitimement prétendre le contraire. Aussi mon peuple avait-il tendance à balayer tout ce qui venait de Procer comme de vaines rodomontades. Je partageais en grande partie cet avis, même si nombre des enseignements de Galadon étaient sensés. Malgré tout ce scepticisme, je ne pouvais nier que certains des hymnes consignés dans le livre étaient d’une grande beauté.
La peinture sur la table leur rendait justice, même si les deux nains assis en face de nous ne semblaient pas s’en soucier le moins du monde.
Je le savais pour avoir déjà rencontré ces deux-là. Le Héraut des Profondeurs demeurait le plus grand des siens que j’eusse jamais rencontré, avec au moins un pouce de plus que cinq pieds, et sans armure. Il portait toujours le même vert sombre — si profond qu’il en paraissait presque noir — dans lequel je l’avais toujours vu, mais ses vêtements s’étaient faits plus élaborés. Je distinguais cinq épaisseurs de tissu plié, dont l’une ressemblait presque à une tunique en dessous, tandis que les autres se croisaient selon des angles et des coupes différents. J’avais du mal à voir où tout cela commençait et où cela finissait. Sa barbe et ses yeux étaient de la même couleur que le tissu, contrairement à ses cheveux sombres tressés ; ils semblaient faits de brins verts enchâssés dans un visage raviné, à la peau aussi dure que du cuir. À la lumière du jour, ses yeux étaient d’une taille troublante.
C’était l’absence d’iris, me dis-je ; elle les faisait paraître encore plus grands qu’ils ne l’étaient. Des yeux de hibou.
Le lieutenant assis à un demi-pied derrière lui, sur sa gauche, n’avait pas changé d’un iota. Le Chercheur de faits que je connaissais sous le nom de Balasi portait toujours tant de crânes suspendus à sa personne que j’en distinguais à peine l’armure. Certains pris à ses ennemis, d’autres gagnés, tous des trophées destinés à accroître son rang. Ses cheveux et sa barbe étaient toujours blonds, mais l’imposant tatouage épais — que j’avais jadis pris pour du maquillage, avant de comprendre — paraissait différent en plein jour. Il représentait la tête et les crocs d’un Seigneur Cornu ; l’encre était toujours noire, mais irisée quand le soleil l’éclairait sous le bon angle.
J’avais appris qu’ils seraient les émissaires moins d’une demi-heure après que Cordelia l’eut découvert, ce matin même. Cela nous avait laissé assez de temps pour partager le peu que je savais de ces deux-là avant les pourparlers. Le Héraut des Profondeurs, qui se nommait Sargon, avait dirigé l’expansion naine dans la Sombreval, tant sur le plan religieux que militaire. Il avait sans aucun doute assez d’influence pour parler au nom de tout le Royaume d’En dessous, puisqu’il l’avait fait en concluant un marché avec Sve Noc par mon intermédiaire, mais son pouvoir avait ses limites. J’avais longtemps soupçonné qu’il s’était porté volontaire pour diriger la Quatorzième Expansion, en partie afin d’échapper à ses ennemis de l’intérieur et de gagner les confins, où il n’aurait aucun rival.
Malheureusement, cela ne nous apprenait pas grand-chose. La politique du Royaume d’En dessous n’était pas tant opaque qu’absolument invisible pour les nations de la surface. Nous en entendions parler lorsqu’ils faisaient la guerre à d’autres nations souterraines — mais, avec l’exode des drows, il n’en restait plus aucune — et ils surveillaient ouvertement les événements près des portes naines. Pourtant, personne n’avait d’yeux sous terre. Nous ne savions même pas s’il existait réellement un Roi sous la Montagne, ni si ce titre était cérémoniel ou s’il conférait une autorité véritable. Même l’étendue de leur empire relevait surtout de la spéculation, et les estimations de leur population totale étaient des plus fantaisistes.
Ce que nous savions, c’était que le Royaume d’En dessous, pleinement mobilisé, gagnerait presque certainement une guerre contre une coalition même parfaitement unie des nations de la surface. Quand mon père l’avait un jour qualifié de seule nation de Calernia qui fût plus qu’une puissance régionale, il n’exagérait pas. Même Triomphante s’était contentée de gestes symboliques de soumission et de promesses de tribut lorsqu’elle avait conquis Calernia. En fin de compte, si nous voulions avoir une véritable chance de vaincre Keter, il nous fallait les nains. Leurs armées, certes, mais plus encore leurs approvisionnements.
La seule façon de nourrir une armée de la taille nécessaire à la prise de Keter serait de passer par leurs tunnels ; à vrai dire, ils étaient probablement la seule nation capable de transporter autant de vivres aussi rapidement. Nous voulions désespérément leurs soldats, puisqu’ils disposaient de créations qui faisaient passer les ouvrages gobelins pour des jouets d’enfants et d’une infanterie lourde comme ce continent n’en avait jamais connue, mais les approvisionnements comptaient encore davantage. Nous pourrions peut-être l’emporter sans leurs armées. Sans accord sur les vivres, en revanche, notre seul choix serait de prendre d’assaut les remparts de la Couronne des Morts encore et encore, jusqu’à épuisement de nos réserves. Un suicide en bonne et due forme, autrement dit.
Nous avions donc besoin du Royaume d’En dessous, et ils le savaient. Restait à savoir ce qu’ils exigeraient en échange de leur aide. C’était la question qui occupait mes pensées et celles de Hasenbach, tandis que le Héraut reposait la coupe de vin doré des Merovins qu’on lui avait servie. Il n’existait qu’un seul vignoble au monde où l’on produisait ce vin, celui-là même où reposaient la plupart des anciens souverains de Salia. Les quelques bouteilles produites chaque année valaient chacune un petit château et, selon la coutume, seuls les membres de la famille royale en buvaient.
Je trouvais en fait qu’il avait un goût un peu aigre, mais il aurait été impolitique de le dire.
« Un breuvage rare, dit le Héraut des Profondeurs.
En chantant. Je maîtrisais assez bien la langue pour être à l’aise même lors d’entretiens comme celui-ci, et les nains la parlaient mieux que le bas miezan. J’étais toujours surprise de me rappeler que le chantant n’était pas non plus la langue maternelle de la Première-Princesse. Les Lycaonais parlaient le reitz. Cela dit, en tant que princesse, elle avait probablement appris la langue dès l’enfance. C’était moi qui m’étais trompée en commençant à apprendre des langues si tard dans ma vie.
« Il n’en est que meilleur en si bonne compagnie, répondit Cordelia Hasenbach avec un sourire à la fois distant et amical.
Je posai le coude sur la table et appuyai le menton dans ma paume. J’espérais que nous en aurions bientôt fini avec les politesses ; j’avais l’impression que nous étions tous plus que prêts. Balasi devait être du même avis.
« Nous croyons savoir que la Grande Alliance cherche à parvenir à un accord avec nous, dit le Chercheur de faits.
— La Grande Alliance souhaite négocier plusieurs arrangements, corrigea Cordelia avec un sourire, concernant la guerre que nous menons contre notre ennemi commun, le Roi Mort.
Balasi ne fut pas impressionné.
« Nous voyons peu de guerre, dit-il, et beaucoup de retraite.
— On a beaucoup crevé, c’est vrai, dis-je. C’est de mauvais goût de vous en plaindre, Chercheur Balasi, puisque cela aura donné à votre peuple le temps de faire son mouvement sous terre.
Le nain tourna les yeux vers moi, mais je soutins son regard. Mon visage était aussi impassible qu’un masque. Au bout d’un moment, sa mâchoire se crispa et il détourna les yeux.
« Nous avons accompli beaucoup de choses ces dernières années, dit le Héraut. En l’absence de conflit dans la Sombreval, la Quinzième Expansion a commencé tôt et la colonisation est en cours. Après mille ans d’épreuves, le grand encerclement est enfin achevé.
J’inspirai brusquement.
« Vous avez entièrement encerclé le Royaume des Morts, dis-je.
Il eut l’air satisfait, ses yeux verts écarquillés.
« Les forteresses n’ont pas encore leurs villes, mais le cercle est fermé, dit le Héraut des Profondeurs. Sept anneaux de pierre et d’acier contiennent désormais le Roi Mort et ses ouvrages.
Putain. Voilà une mauvaise nouvelle. Si le Royaume d’En dessous nous avait vendu des armes à bas prix par charretées et avait nourri les Premiers-nés, c’était en partie parce que nous leur étions utiles : en attirant les armées du Roi Mort sur nous, nous leur avions permis de s’étendre autour de lui et de fortifier leurs positions sans rencontrer d’opposition. Mais je m’étais dit qu’ils n’achèveraient pas l’encerclement de notre vivant, pas alors que leur expansion actuelle — la Quatorzième — visait la Sombreval. J’avais très mal évalué leur capacité à profiter de la cession de leurs anciens territoires par Sve Noc. Et maintenant que leur cercle d’anneaux d’acier et de pierre était en place, ils revenaient nous parler.
Alors qu’ils avaient bien moins besoin que nous continuions à survivre.
« Si je vous demandais, dit Cordelia d’un ton égal, à quel moment fut érigée la dernière forteresse, j’imagine que ce serait tout récemment.
« Il y a huit jours, répondit le Chercheur Balasi.
Ouais, la Première-Princesse l’avait compris aussi. Ils nous avaient fait attendre jusqu’à être sûrs de la solidité de leurs défenses souterraines, puis ils étaient venus discuter alors qu’ils avaient l’avantage. Bon sang, bien plus que l’avantage. À leurs yeux, ils avaient toutes les cartes en main, et ils n’avaient pas tout à fait tort.
« Quel étrange hasard, dit Cordelia. Je dois féliciter notre allié d’avoir achevé si rapidement ses défenses.
— Tout est possible au service du Roi sous la Montagne, répondit Balasi.
— Vraiment ? dit-elle. Voilà qui est réjouissant, car nous comptons discuter d’un accord portant sur la vente et le transport de vivres.
— Vous voulez que nous approvisionnions votre offensive désespérée contre la Couronne des Morts, dit le Héraut d’une voix égale. Sans avoir de quoi payer, alors même que votre empire se désagrège autour de vous. Voilà une demande audacieuse. Certains la qualifieraient d’insolente.
— Non, dis-je avec un large sourire dénué de joie. L’insolence, ce serait d’offrir de la viande au boucher, puis de râler parce qu’il l’a découpée, Héraut. J’imagine que personne ici ne s’abaisserait à cela.
Cordelia se raidit à mes côtés, mais ne tenta pas de m’interrompre. Elle me faisait confiance pour reculer si j’allais trop loin.
« Les efforts de la Grande Alliance contre notre ennemi ne sont pas oubliés, finit par dire le Héraut. Pourtant, on exige beaucoup et l’on offre peu.
— Si le paiement vous pose problème, alors il n’y a pas de problème, dit la Première-Princesse. La Principauté n’a peut-être pas les moyens de payer immédiatement et je ne peux pas parler au nom de nos alliés, mais nous sommes prêts à signer un traité de remboursement et même à vous donner accès à nos livres de comptes, afin de convenir d’un nombre d’années qui satisfasse tout le monde.
— C’est… commença le Chercheur Balasi, mais elle lui coupa la parole.
— Ce qui m’amène à penser, Votre Éminence, que ce n’est pas de l’argent que le Royaume d’En dessous attend de nous, poursuivit Cordelia Hasenbach en fixant le Héraut.
À mon tour de me raidir. Je sentais le Héraut des Profondeurs à travers mon Nom. Faiblement, et je ne parvenais pas à retracer le genre d’histoires qui lui servaient de pain quotidien, mais je pouvais sentir qu’il penchait du côté d’En Haut. Je n’étais même pas certaine d’avoir autorité sur lui si tel n’était pas le cas. Son Nom me paraissait… étrange, comme s’il était fait de cristal plutôt que de la lumière d’étoiles habituelle. Quoi qu’il en soit, même s’il était l’un de ceux d’En Haut, cela ne signifiait pas qu’il ne représentait aucun danger. Lors de la préparation de la Quatorzième Expansion, les nains avaient pensé qu’ils devraient peut-être tuer Sve Noc.
Et ils avaient envoyé le Héraut des Profondeurs sans aucun autre Porteur de Nom, ce qui signifiait qu’ils estimaient qu’il avait une véritable chance de tuer deux déesses.
Une telle puissance, associée au mépris des nains pour les autres races, faisait de lui un interlocuteur déplaisant. Le nain aux yeux verts étudia longuement la Première-Princesse, puis renifla.
« C’est le cas, dit le Héraut.
Cette fois, lorsque Balasi prit la parole, Cordelia ne l’interrompit pas. Inutile : elle avait déjà fait valoir son point. Le Chercheur de faits était peut-être subordonné au Héraut, mais il ne m’était pas subordonné. Elle représentait la Grande Alliance autant que moi, sinon davantage. Sargon n’en avait pas l’air convaincu, mais il ne semblait pas vouloir contester ce point non plus.
« Rien ne garantit que l’assaut contre Keter s’achèvera par une victoire, dit Balasi. Ni que les nations qui signent des traités aujourd’hui survivront aux décennies à venir. Nous engagerions des dépenses considérables sur des bases incertaines. Le Royaume d’En dessous exige un paiement plus concret et immédiat.
Qu’ils pensent vraiment que Procer se disloquerait même si nous gagnions, ou qu’ils cherchaient simplement à nous mettre la pression, je n’en savais rien, mais je ne pouvais honnêtement pas leur donner tort quant à cette incertitude. La Principauté avait perdu d’immenses étendues de terres agricoles et s’était dépeuplée au point que l’emplacement de ses centres de pouvoir traditionnels en serait bouleversé. Elle pouvait très bien exploser même si nous vainquions le Roi Mort.
« Et de quelle nature serait-il ? demanda calmement Cordelia.
— Creusens, répondit le Chercheur Balasi. Holden. Penthes.
Je n’avais pas été aussi stupéfaite depuis longtemps ; je n’arrivais même pas à réfléchir à une réponse. Ils étaient sérieux, n’est-ce pas ? Le Royaume d’En dessous réclamait des villes. Creusens, capitale de la principauté du même nom, dans l’ouest de Procer. Penthes, tout à l’est de la Ligue, déjà proche d’une porte naine connue. Et Holden, siège de l’ancienne baronnie de Holden. Une ville de Callow. Ma putain de ville. Quand j’eus encaissé le choc, ce ne fut pas la surprise qui me cloua le bec. C’était la certitude que si j’ouvrais la bouche, je dirais des choses et cela ne s’arrêterait que lorsqu’il y aurait des cadavres par terre.
« Vous exigez que nous vous cédions trois villes, dit la Première-Princesse avec un calme admirable. L’une d’elles, je vous le rappelle, n’appartient pas à une nation signataire de la Grande Alliance et n’est pas en notre pouvoir de vous la livrer.
— Oui, répondit Balasi sans ciller. Nous vous fournirons des conditions officielles, mais je peux vous en donner l’essentiel dès maintenant.
— Je vous en prie, dit Cordelia en souriant, la haine glaciale dans les yeux.
« Les villes et les terres qui en dépendent seront cédées au Royaume d’En dessous et annexées aux territoires des nobles qui les gouvernent sous terre, dit le Chercheur de faits. Leurs habitants pourront rester comme sujets assermentés ou partir. Aucune restriction ne sera imposée aux marchandises entrantes ou sortantes.
Je plissai les yeux. Ils ne visaient même pas un protectorat souple comme Refuge ou une relation étroite comme celle que nous avions avec Mercantis. Ces villes seraient des avant-postes permanents à la surface. Soudain, je compris que le Royaume d’En dessous voyait peut-être plus loin que nous tous. Une fois le Roi Mort détruit, ne deviendrait-il pas maître de tout le monde souterrain ? Il leur faudrait des générations pour tout coloniser, me dis-je, mais ils finiraient par y parvenir. Et quand ce serait fait, où iraient-ils, sinon vers le haut ? Je serrai les doigts.
« Une affaire simple, dit la Première-Princesse. Nous vous remercions de nous avoir présenté cette offre.
Balasi eut l’air de vouloir rester pour discuter davantage, mais le regard du Héraut s’était posé sur le mien. Ce qu’il y trouva le convainquit de ne pas s’attarder. Ils prirent rapidement congé et furent raccompagnés vers la sortie. Nous nous retrouvâmes seules toutes les deux. Mes doigts se refermèrent autour de ma coupe de vin.
« Cette coupe vous tient-elle particulièrement à cœur ? demandai-je calmement.
Elle secoua la tête. Je la fracassai contre la table, brisant le cristal et répandant le vin doré sur le bois peint. J’aurais bien démoli cette putain de table aussi, mais ce n’était pas le mobilier qui était responsable de la rage qui me consumait.
« Ces foutus rats, dis-je froidement. J’aurais dû leur arracher la tête.
— Vous avez bien fait de vous en abstenir, nota Cordelia. Il leur aurait fallu au moins une semaine pour remplacer leurs émissaires.
Cette petite destruction m’avait apporté juste assez de satisfaction pour que je reprenne le dessus. J’inspirai et expirai, refoulant ma colère. Elle ne me servirait à rien.
« Ils ne peuvent pas croire que nous accepterons ça, dis-je. Que la Ligue l’acceptera.
— J’imagine qu’ils pensent que nous refuserons d’abord, dit la Première-Princesse. Puis nous perdrons encore un tiers de Procer, ainsi que quelques armées, et nous reviendrons les voir dûment corrigés. Le temps joue en leur faveur, Catherine. Plus le Roi Mort nous dévore, plus ils ont le temps de préparer leurs défenses contre lui.
— Il devient aussi plus fort, fis-je sèchement remarquer.
« Cela ne change rien, dit Cordelia d’un ton las. Ils calculent, à juste titre, que nous plierons à leurs conditions bien avant que Keter ne devienne trop difficile à prendre. Je m’attends à ce qu’ils proposent aussi d’envoyer des troupes, en échange d’une quatrième ville, Bayeux ou Vaccei.
L’est de Procer, juste au bord des Caps-Blancs, ou la ville la plus septentrionale du Levant. Une ligne lâche à travers Calernia, qui leur permettrait de faire du commerce là où ils le souhaitaient sans qu’un front commun puisse se former entre les puissances de la surface pour les contenir. Merde.
« Je ne peux pas accepter cet accord, lui dis-je franchement.
Un long silence s’installa.
« Nous n’avons pas encore vu les conditions complètes, finit par dire Cordelia. Ils ont promis de nous les transmettre rapidement et je ne vois aucune raison de douter de leur parole. Ne parlons pas de cela à l’aveuglette, ni sous le coup de la colère. Nous nous retrouvons pour le thé ce soir ; nous pourrons alors nous en occuper.
Je hochai la tête d’un mouvement brusque. Elle n’avait pas tort : aussi furieuse que je fusse, discuter ne servirait à rien. Nous nous séparâmes peu après, et je dus accélérer le pas malgré ma démarche boiteuse.
J’avais reçu une invitation à déjeuner.
Je tombai dans une embuscade.
Je ne risquais pas de me faire tirer dessus cette fois ; ce n’était pas le genre d’embuscade tendue par un assassin. Mais je ne l’avais pas vue venir non plus, alors que j’aurais dû. Quand Razin et Aquiline m’avaient invitée à partager leur repas de midi, je m’étais attendue à y trouver quelques-uns de leurs capitaines, pas davantage. Nous avions déjà partagé des repas semblables en campagne, eux avec leurs officiers et moi avec les miens, et j’avais cru que ces jeunes seigneurs faisaient un joli geste en reprenant cette habitude, même ici, à Salia. Une preuve qu’ils m’étaient toujours attachés, même s’ils n’étaient plus sous mon commandement direct. Au lieu de cela, juste après la cloche de midi, je me retrouvai face à tout l’état-major des Sang au pouvoir et à deux Porteurs.
Je connaissais assez bien de vue mes petits canetons. Seigneur Razin Tanja, de la Lignée du Lieur, aux cheveux sombres et aux traits acérés, dont le visage gardait encore les dernières traces de la jeunesse tandis qu’il devenait l’homme qu’il voulait être. Dame Aquiline Osena, de la Lignée de la Tueuse, dont chaque parcelle de peau était peinte de vert et de bronze et qui se mouvait avec la grâce d’une tueuse d’exception. Je connaissais moins bien les deux autres, mais, des deux, c’était le Seigneur Yannu Marave, de la Lignée du Champion, qui m’était le plus familier. On l’appelait Yannu le Prudent : une montagne de muscles aux épaules larges. Il avait au moins la quarantaine, et son calme surnaturel justifiait ce sobriquet. Dame Itima Ifriqui, de la Lignée des Brigands, complétait le groupe ; la plus âgée, sèche et dure comme un fouet. Elle et ses fils formaient une bande rusée et cruelle.
Il n’en restait que deux. L’Épée des Tertres, Ishaq, qui ne me dépassait pas beaucoup en taille, mais était bien plus large. Sa barbe sombre soigneusement taillée était aussi reconnaissable que les deux traînées gris cendré sous ses yeux, son maquillage, ou que les antiques écailles de bronze qu’il avait dérobées dans un tertre avec l’épée qui lui avait valu son Nom. Et une femme que je haïssais toujours comme le poison, parce qu’elle avait tué la Capitaine : la Championne Valeureuse, Rafaella. Elle avait la peau hâlée comme tous les autres et une tresse brune qui lui descendait dans le dos. Elle avait le visage de quelqu’un qui souriait souvent et sans effort ; comme Ishaq, elle incarnait la beauté classique d’Alava : petite, trapue et bâtie comme un mur de briques.
Les jeunes seigneurs recevaient, c’était donc à eux de me saluer et de m’offrir l’hospitalité — ce qui expliquait probablement pourquoi un feu brûlait dans la salle. Comme chez les Taghrebs, le droit d’hospitalité levantin était étroitement lié au symbole du feu partagé. Les salutations sérieuses et cérémonieuses de Razin et d’Aquiline s’éteignirent dans le silence lorsque je restai debout sans répondre. La tension monta, puis je soupirai. Je levai un doigt pour leur demander d’attendre et fouillai la poche de mon manteau jusqu’à trouver ma pipe. Je la bourrai sans hâte et passai la paume au-dessus de la feuille de rêve pour l’allumer. J’inspirai profondément ; la fumée âcre me brûla les poumons d’une manière agréable, puis je soufflai.
« Bon, finis-je par dire. Allez-y, dites-moi tout.
Un instant de silence.
« Puis-je vous offrir à boire ? tenta Aquiline.
Je jetai un coup d’œil à la Championne Valeureuse.
— Non.
Il gèlerait au Levant avant que je boive avec celle-là. Tous étaient assis de l’autre côté de la longue table ; je tirai ma chaise en veillant à faire grincer le bois sur le sol aussi longtemps que possible. Quelles que fussent leurs intentions, j’allais leur faire comprendre qu’ils ne m’avaient pas surprise pour me mettre d’excellente humeur. Je m’assis, mon bâton de bois mort appuyé contre le côté de la chaise, puis me renversai en arrière et soufflai une bouffée de fumée.
« Seigneurs et dames des Sang, dis-je d’un ton égal. Ishaq. Et les autres. Il semblerait que cette réunion soit bien plus importante qu’on ne me l’avait laissé entendre. Aurais-je dû mettre une couronne ?
Le Seigneur Yannu secoua la tête.
« Ce n’est pas en tant que Reine de Callow que votre présence a été demandée, dit le Seigneur d’Alava.
Ils ne se souciaient pas non plus de mon titre de Première sous la Nuit ; il n’en restait donc qu’un. Je roulai l’épaule et souris. La Nuit vint à moi, lente et engourdie en plein jour, mais jamais tout à fait hors d’atteinte. La pièce se rafraîchit, les ombres s’épaissirent.
« Alors, levez-vous par courtoisie devant la Gardienne de l’Est, lui dis-je calmement. « Votre Excellence », c’est bien cela ?
Nos regards se croisèrent, mais j’avais réprimandé des hommes plus coriaces que Yannu le Prudent. Il s’inclina d’un signe de tête.
« Bien, dis-je d’un ton enjoué. Que puis-je faire pour vous, mes braves ?
Les regards se tournèrent vers l’extrémité gauche de la table, où siégeait l’Épée des Tertres. En face de la Championne.
« J’ai sollicité votre arbitrage, Votre Excellence, dit Ishaq. Le Dominion a accepté d’examiner ma demande d’inscription de mes hauts faits aux Registres, mais j’ai quelques… réserves. En tant que représentante sous la Trêve et les Termes et médiatrice de confiance, vous êtes particulièrement bien placée pour m’aider.
Je haussai un sourcil. Celui de mon œil mort, même si, hélas, les gens ici étaient bien trop endurcis pour se laisser impressionner par ce genre de chose.
« Il serait inutile que j’accepte ce rôle si toutes les parties concernées ne conviennent pas que je doive l’assumer, dis-je, l’invitant sans le dire à répondre.
— Malaga approuve votre présence, dit Razin.
— Tartessos aussi, ajouta Aquiline comme si cela allait de soi.
Mon regard passa de l’autre côté de la table. Le Seigneur Yannu inclina la tête.
« Vous avez toujours agi de bonne foi avec nous, dit le Seigneur d’Alava. Alava est d’accord.
Itima Ifriqui, à sa droite, claqua la langue. La Lignée des Brigands était connue pour sa cruauté et son aversion envers les étrangers, même si, ironie du sort, Dame Itima était la plus proche alliée de Cordelia au sein du Dominion. Nous n’avions cependant aucune affection l’une pour l’autre, et si quelqu’un devait s’opposer à ma présence, ce serait elle.
« Vous avez ramené le Pèlerin parmi nous, dit la Dame de Vaccei. Vous avez gagné notre respect. Vaccei est d’accord.
Il ne restait donc qu’une personne. Rafaella d’Alava, la Championne Valeureuse. Elle portait le même Nom qu’une des fondatrices légendaires du Dominion, ce qu’ils appelaient un héritage par Attribution — à distinguer de l’héritage du Sang, que tous les présents portaient en tant que descendants de ces mêmes héros. Les rares personnes à hériter à la fois du Sang et d’une Attribution étaient élevées au-dessus de tous les autres par les Levantins. Tariq avait été le dernier, et il était issu de l’une des plus grandes lignées du Sang. La Championne Valeureuse était, en principe, Dame Rafaella, mais je ne l’avais jamais entendue se faire donner ce titre. Je ne l’avais jamais entendue proche de Yannu, le seigneur de cette lignée, et je ne me rappelais pas l’avoir jamais vue porter de maquillage.
Ce n’était pas un signe d’influence, pensais-je, mais avec les Levantins, on ne savait jamais.
« Le Chevalier Blanc devrait être ici, dit la Championne.
Son visage ne laissait paraître aucune trace de sourire.
« Ce n’est pas la question qu’on vous a posée, dit le Seigneur Yannu. Répondez, Dame Rafaella.
La femme au visage large grimaça.
« Ce n’est pas à moi d’en discuter, dit-elle après un moment.
Et voilà. Elle n’avait pas exactement tort, me dis-je. Si j’étais ici en tant que représentante des vilains, il aurait été juste que Hanno représente les héros. Son absence était… intéressante. Et inquiétante à certains égards. Ishaq n’avait pas assez d’influence pour obtenir cela. Pendant la campagne des Terres désolées, je l’avais envoyé auprès des jeunes seigneurs à plusieurs reprises, les forçant à travailler ensemble et à partager les dangers ; leurs relations s’étaient certainement améliorées, mais il y avait des limites. Leur demander d’écarter l’Épée du Jugement en son nom les aurait franchies. Cela venait donc d’ailleurs. Plus intéressant encore, une partie suffisante des Sang avait approuvé l’idée pour qu’elle se concrétise.
Nous avions tous manqué certains courants sous-jacents au sein du Dominion.
« Nous sommes donc d’accord, dit Razin. Les discussions peuvent commencer.
Il me fit un signe de tête, me cédant la conduite des débats. Si les Procerans avaient fait cela, j’aurais hésité, mais les usages du Dominion étaient agréablement directs. Du moment que je ne me montrais pas trop grossière, je n’avais pas à m’inquiéter de commettre une bourde en enfreignant une règle d’étiquette obscure.
« Épée des Tertres, dis-je. Vous avez adressé une demande aux Sang. Énoncez-la entièrement et sans chercher à tromper qui que ce soit.
Le visage d’Ishaq était calme, mais il jetait sans cesse des coups d’œil aux autres. C’était révélateur. Il ne sait pas comment cela va se terminer, pensai-je.
« Je demande que mes hauts faits soient inscrits aux Registres, dit l’Épée des Tertres. Que mon honneur soit reconnu comme tel aux yeux des autres.
Sauf que ce n’était pas si simple, bien sûr. En théorie, il ne demandait qu’à être reconnu, mais en pratique, il demandait au Dominion de faire de lui un noble. Pas un noble de haut rang — plutôt un chevalier terrien qu’un duc ou même un baron —, mais un noble tout de même. Et c’était là que le bât blessait : il voulait garder ouvertement sa foi en En Bas. Il n’existait aucun moyen de l’inscrire aux Registres sans en faire un noble, à moins que le Majilis, le conseil dirigeant du Levant, ne modifie les lois du pays. Or il était impossible de les modifier sans violer les Accords de Liesse, qui interdisaient aux nations de s’en prendre aux vilains au seul motif qu’ils étaient des vilains.
« La dernière fois que cette question m’a été soumise, à Hainaut, il a été décidé qu’un relevé des hauts faits de l’Épée des Tertres à Hainaut serait envoyé aux Sang pour examen, dis-je. Cela a-t-il été fait et l’avez-vous lu ?
Tous acquiescèrent. Bien.
« Maintenant, dis-je, avant de poursuivre, j’ai besoin d’éclaircir un point. En l’absence d’un Saint Seljun, les personnes présentes — les quatre membres siégeant au Majilis — ont-elles le pouvoir de trancher cette affaire légalement ?
— Oui, répondit Aquiline. Il peut y avoir des duels de défi, mais notre décision aura force de loi.
— Bien, dis-je. Alors nous pouvons continuer. La demande de l’Épée des Tertres a été exposée. Qui parmi vous va y répondre ?
Quelques regards furent échangés, puis le Seigneur Yannu prit la parole.
« Des actes dignes de louange ont été accomplis, cela n’est pas contesté, dit le Seigneur d’Alava. Le Seigneur Razin et Dame Aquiline témoignent qu’il a encore gagné en honneur dans l’est.
Ah, donc cette stratégie si directe avait porté ses fruits.
« Il n’en demeure pas moins que vous ne suivez pas les Dieux Cendrés, poursuivit-il, et que nul homme ni nulle femme n’a jamais été inscrit aux Registres en restant fidèle aux ténèbres.
Je me raclai la gorge.
« Pour quel motif lui refuseriez-vous l’inscription aux Registres, s’il a accompli des actes dignes de louange ? demandai-je.
C’était là que cette conversation réussirait ou échouerait, car les Accords de Liesse n’offraient qu’une marge de manœuvre limitée. S’ils campaient sur leurs positions et affirmaient que le problème était son culte d’En Bas, la situation allait tourner au vinaigre. Yannu jeta un regard à sa gauche, passant le relais.
« Être du Sang, c’est être davantage que simplement Porteur, dit Aquiline, le dos droit.
Je connaissais ce regard, me dis-je. Elle pensait chacun de ses mots.
« C’est un fardeau et une bénédiction, un devoir envers le Dominion, poursuivit la Dame de Tartessos. Par l’intermédiaire des Fondateurs, nous avons hérité de la charge de protéger le Levant contre tout ce qui voudrait le détruire ; et si des lignées plus modestes ont vu le jour depuis, elles ont elles aussi assumé ce devoir.
Une façon très idéaliste de voir les choses, me dis-je. En général, les Porteurs de Nom levantins s’entretuaient, partaient à l’aventure dans le Brocéliand et rejoignaient parfois des bandes de cinq pour parcourir le vaste continent. Quand un vilain devenait célèbre, certains pouvaient essayer d’aller lui trancher la tête ; quelques-uns l’avaient tenté avec mon père après la Conquête, mais cela n’arrivait pas souvent. Aquiline, elle, accordait beaucoup d’importance au sang comme aux Sang. On la savait impitoyable en politique levantine, et elle avait, disait-on, failli faire tuer Razin ; cela ne signifiait pas qu’elle n’était pas idéaliste à certains égards. Au contraire, elle était du genre le plus dangereux : celui qui avait une putain d’épée.
Ishaq trépignait visiblement d’impatience de parler, et l’autre camp s’exprimait depuis un moment ; je lui fis donc signe de prendre la parole.
« J’ai fait la guerre pour défendre toute Calernia, et je l’ai fait avec brio, dit-il. Si ce n’est pas protéger le Levant, qu’est-ce que c’est ?
Cette fois, ce fut Razin qui prit la parole, bon signe pour l’Épée des Tertres. Razin était bien plus sentimental que sa fiancée ; il tenait fermement à l’amitié quand elle lui était offerte. Aquiline était plus froide, mais ce n’était pas toujours le meilleur choix. Si Razin se faisait plus facilement des alliés, ce n’était pas sans raison.
« Cette question nous a été posée, à nous, au Majilis, dit le Seigneur Razin Tanja, et nous n’avons pas su y répondre. En rejetant les Dieux Cendrés, êtes-vous devenu moins fils du Levant ? Nous ne pouvons connaître votre cœur et ne pouvons donc en parler. Il n’y a que vos actes à considérer, et ils plaident en votre faveur.
J’inclinai la tête. On aurait dit qu’ils allaient accepter d’inscrire l’Épée des Tertres aux Registres, mais ils n’allaient pas le faire. Une telle décision serait très impopulaire chez eux et il leur faudrait en accorder autant à chaque vilain qui se présenterait après Ishaq. Des gens probablement beaucoup moins raisonnables et maîtres d’eux-mêmes que l’Épée des Tertres. Alors, quelle était la solution de rechange ?
« Il y a un manquement, dit Razin. Mais il ne vient pas de vous, Épée des Tertres. Il vient de ceux dont les actes moins glorieux ont rempli des pages des Registres sans jamais être à la hauteur de la charge qu’ils avaient héritée. Nous nous sommes amoindris en n’exigeant pas davantage de ceux qui occupent les plus hautes places parmi nous.
Ah, pensai-je avec affection. Je t’ai sous-estimé, Razin Tanja. Et pas seulement toi, mais tes semblables aussi. Je pensais que vous finiriez par plier ou rompre, mais vous avez trouvé une issue qui lui rend justice sans renier ce que vous êtes.
« Désormais, les Registres ne seront plus ouverts à tous les membres du Sang, ni à tous les Porteurs, dit Razin. Seuls les méritants y auront accès, ceux qui prouveront qu’ils sont prêts à assumer la charge qui nous élève au-dessus des autres.
« Vous voulez soumettre l’accès aux Registres à une condition, dis-je. Dois-je comprendre que cela vaudra pour tous les membres du Sang et tous les Porteurs ?
— C’est bien le cas, répondit calmement le Seigneur Yannu. Autrefois, il revenait aux Isbili de tenir les Registres, mais les Isbili ne sont plus que cendres. Cette tâche incombe désormais au Majilis, qui décrète ce qui suit : quiconque souhaite être inscrit aux Registres devra se présenter devant le Majilis et demander une mission à accomplir pour le bien de tout le Levant. Nul ne sera inscrit aux Registres avant de l’avoir menée à bien.
Tous les quatre, ainsi que leurs descendants, allaient envoyer ces meurtriers impétueux, Porteurs de Nom ou non, vivre de glorieuses aventures. Et ceux qui reviendraient, ceux qui prouveraient qu’ils étaient dignes et capables de protéger les intérêts du Dominion, ces rares élus pourraient devenir nobles. Ils n’avaient pas abaissé la barre pour les leurs ; ils l’avaient relevée pour tout le monde. Y compris pour leurs propres familles : Ishaq n’aurait donc aucun argument s’il voulait s’y opposer. Bien sûr, les enfants des grandes familles pourraient hériter de leurs territoires sans être inscrits aux Registres, car les deux choses n’étaient pas juridiquement liées, mais si l’on devait choisir entre un héritier inscrit et un qui ne l’était pas ?
Ouais, pour la plupart des Levantins, la décision se prendrait toute seule.
« Proposez-vous de confier une telle mission à l’Épée des Tertres dès maintenant ? demandai-je.
— Oui, répondit Aquiline. Et nous sollicitons votre arbitrage pour la définir, afin que la mission soit choisie équitablement.
Autrement dit, ils ne voulaient pas qu’on les accuse de lui demander l’impossible afin qu’il se fasse tuer et qu’ils n’aient pas à l’inscrire aux Registres. C’était juste. Il y avait toutefois un détail qui risquait de leur revenir en pleine figure.
« Vous créez un précédent, les prévins-je. Ceux qui me succéderont et porteront mon Nom pourraient réclamer le même droit d’arbitrage que celui qui m’a été accordé aujourd’hui.
Autrement dit, quelqu’un qui n’était probablement pas levantin pourrait avoir son mot à dire dans leurs affaires, ce qui risquait de leur déplaire. Aucun des Sang ne semblait particulièrement ravi à cette idée, mais Ishaq voulut intervenir.
« Je crois en la bonne foi de toutes les personnes présentes, dit-il, mais je n’accorderai pas cette confiance à tous ceux qui viendront après vous. La Gardienne a présenté cela comme un avertissement, mais j’y vois plutôt une promesse : si ceux qui viendront dans mon sillage sont trompés, ils auront quelqu’un à qui faire appel.
Ah, bien joué. Si l’on pouvait faire appel à la Gardienne de l’Est, cela impliquait que je ne serais pas dans la pièce lorsque les missions seraient attribuées. Et, pour être honnête, je n’aurais pas voulu y être ; mes successeurs penseraient probablement pareil. Je ne voulais pas passer le reste de mes jours au Levant. Non, les vilains pourraient plutôt venir se plaindre auprès de moi s’ils estimaient que le Majilis leur imposait des conditions déraisonnables. C’était juste, et difficile à contester pour les Sang. Ils en discutèrent entre eux, puis me donnèrent leur accord à contrecœur. Nous arrivions à la dernière étape. Itima Ifriqui rompit le silence pour proposer la première mission qui pourrait permettre à l’Épée des Tertres d’être inscrit aux Registres.
« Vengez le Pèlerin Gris, dit la Dame de Vaccei. Tuez le Roi Mort.
Je faillis lever les yeux au ciel.
« Cela placerait la barre trop haut pour ceux qui viendront après lui, dis-je. Qui pourrait accomplir un tel exploit ? Ce n’est pas raisonnable.
La femme plus âgée ne semblait pas tout à fait mécontente, pourtant. Je me demandai ce qu’elle avait vraiment cherché à obtenir. Essayait-elle de me mettre en condition avant de formuler une autre demande, ou avait-elle tenté sa chance en rendant pratiquement impossible toute nouvelle inscription aux Registres ? Razin proposa de tuer un Revenant, mais les autres jugèrent que ce serait trop facile. Aquiline suggéra plutôt d’abattre l’un des Fléaux, et l’idée rallia les autres. Yannu fit remarquer que cela revenait à demander qu’on tue un champion d’une nation contre laquelle le Dominion était en guerre. À mon avis, c’était un peu cher payé, et la plupart de ceux qui viendraient après Ishaq auraient du mal à en faire autant ; mais celui-ci se pencha vers moi.
« J’accepterai ces conditions, murmura-t-il.
Je haussai un sourcil.
— On pourrait les alléger, je pense, lui dis-je.
« Je serai le premier, Reine Noire, dit Ishaq en souriant, les dents découvertes. L’honneur que je gagnerai doit être incontestable. J’ouvre la voie à ceux qui viendront après moi.
Je l’observai pour m’assurer qu’il était sûr de lui, puis me reculai, satisfaite. Cela ferait l’affaire.
« Ces conditions me conviennent, dis-je. Je n’y vois aucune objection.
La bonne humeur régnait partout, sauf chez la Championne Valeureuse, assise à l’extrémité droite de la table sans avoir prononcé un mot de toute la réunion.
« Même si je suis satisfaite de ce qui s’est fait ici, dis-je distraitement, y a-t-il une raison particulière pour que cette affaire ait dû m’être soumise de cette manière ?
Rafaella éclata d’un rire rauque.
« Imbécile, dit la Championne. Tu les aides, tu participes à l’affaire. Maintenant, tu dois convaincre Hanno et la Grande Alliance de l’accepter pour eux.
Merde, pensai-je. J’avais toujours détesté qu’une personne que je méprisais ait raison.