Chapitre 575
Une part sombre et mesquine de moi-même se réjouit que la guerre ait enfin atteint Salia.
La Première Princesse nous avait réservé un accueil digne de ce nom : foule en liesse et soldats en armure étincelante. Mais c’était comme repeindre un mur fissuré. Les effectifs impressionnants rassemblés ne suffisaient pas à cacher que les rues au-delà étaient désertes, que les gens barricadaient leurs portes et fermaient leurs fenêtres. La peur avait enfin gagné la capitale du plus puissant royaume de Calernia, et elle faisait se voûter ses habitants. Se recroqueviller comme un enfant dans l’attente d’un coup. Je laissai traîner un instant cette petite pointe de satisfaction malveillante avant de la chasser. Je n’avais pas oublié la Dixième Croisade, mais ces jours-ci, Procer était sans doute mon allié le plus proche. La Création aimait ses petites ironies.
Je souris et saluai la foule en descendant la large avenue, entourée d’une compagnie de chevaliers. Une quatrième bannière s’était ajoutée aux trois habituelles — la mienne, celle de Vivienne et celle de l’Ordre des Cloches Brisées —, car mon héritière avait officiellement fondé son Ordre de la Couronne Volée et fait coudre son étendard. J’aimais assez son blason : une couronne d’or serrée dans une main blanche, sur fond bleu Fairfax. Il contrastait joliment avec mon argent sur noir, ainsi qu’avec le bronze sur noir des Cloches Brisées. L’Ordre des Cloches Brisées était ma créature, forgée dans la rébellion et le compromis des traîtres ; il portait donc ma marque. Mon ombre.
Que l’Ordre de la Couronne Volée prenne plutôt exemple sur sa maîtresse, partageant le même or que le soleil d’Été qui brillait sur le même bleu Fairfax. Qu’il soit pour elle ce que Brandon Talbot et ses chevaliers inflexibles avaient été pour moi : une épée et un bouclier, ma volonté transformée en mille sabots tonitruants.
« Tiens, murmura Vivienne. Regardez-moi ça : elle est venue en personne. »
J’abandonnai ces pensées presque mélancoliques pour revenir au présent. Je suivis le regard de la princesse le long de l’avenue jusqu’à une grande place. Je haussai un sourcil. Comme Vivienne l’avait dit, Cordelia Hasenbach était venue m’accueillir en personne. Elle était à cheval, sur l’un de ces grands destriers dont les Lycaonais raffolaient, et vêtue avec tant de majesté qu’on aurait cru qu’elle s’apprêtait à tenir cour au milieu de la rue. Elle avait choisi une robe ample bleu sombre ; ses boucles blondes en cascade lui descendaient dans le dos, retenues seulement par un diadème d’or blanc. Mais c’était la cape bordée d’hermine qui attirait le regard. Presque entièrement faite de drap d’or, elle brillait sous le soleil de midi.
Bien pensée, cette cape. Elle attirait l’attention sur sa taille et son dos droit, tout en dissimulant la carrure de ses épaules. Je n’avais jamais trouvé la Première Princesse particulièrement belle, mais elle avait assurément mieux que quiconque l’art de s’habiller à son avantage.
« Une magnifique cape, songea Akua Sahelian. Choisie, je crois, davantage pour contraster avec celle que porte l’autre que pour faire ressortir l’éclat de ses cheveux. »
Quand le Doom de Liesse revint ce matin-là prendre place au sein de mon conseil, et que je ne la chassai pas, personne n’en souffla mot. Vivienne tenait à lui adresser rarement la parole, et ne lui témoignait jamais qu’une hostilité glaciale ; cette fois, toutefois, elle laissa échapper un petit bruit approbateur. Je comprenais pourquoi. En observant la suite qui accompagnait inévitablement une femme du rang de Cordelia Hasenbach dès qu’elle se montrait en public, je remarquai qu’elle ne comptait pas que l’assemblée attendue de nobles et de généraux. Il y avait aussi des Nommés, et un seul d’entre eux portait une cape.
L’armure de Hanno était simple, mais superbement ouvragée par sa Forgeronne amère. La cape pâle comme la neige fraîche qu’il portait par-dessus ne faisait qu’ajouter à son élégante austérité. Ses cheveux sombres étaient coupés encore plus courts que d’habitude, presque rasés, mais cela seyait bien à son visage honnête et sans fard. Avec l’épée à la ceinture et sa démarche assurée, il avait tout d’un roi-guerrier de l’ancienne trempe. Je comprenais aisément pourquoi les gens avaient fini par l’appeler Prince Blanc. Un homme comme lui aurait rallié des partisans même sans avoir accompli miracle après miracle pour défendre Procer, comme Hanno of Arwad l’avait bel et bien fait.
Je ne pus m’empêcher de remarquer que, si deux personnes se tenaient juste derrière la Première Princesse — le cher Frederic, aux boucles ravissantes et aux mains habiles, était l’une d’elles ; l’homme grave au casque peint d’une couronne rouge devait donc être le prince Otto de Bremen —, l’Épée du Jugement n’était pas parmi elles. On l’avait laissé dans le groupe des invités, à une douzaine de pieds derrière.
« Vu son rang, il devrait se tenir à ses côtés, murmurai-je. C’est un haut officier de la Grande Alliance. »
« Quelle Grande Alliance ? demanda Vivienne. Procer est divisé et se meurt, le Dominion est loin et épuisé. Cette coalition ne vit ou ne meurt qu’au gré de nos décisions. Sans vouloir t’offenser, Catherine, que peuvent-ils y faire ? »
Je grimaçai. Razin et Aquiline se trouvaient plus loin dans notre colonne, à la tête de leur groupe de cavaliers ; au moins n’avaient-ils donc pas risqué d’entendre cela. Ce n’était pas que les Levantins eussent subi tant de pertes, puisque Procer, à lui seul, avait en pratique perdu plus de soldats durant la première année de la guerre que le Dominion n’en avait aligné pendant tout le conflit. C’était plutôt que, contrairement à mon Armée de Callow et aux riches principautés de Procer, les Levantins n’avaient pas renforcé les troupes envoyées au nord. C’était une armée importante à l’échelle de leur pays, composée de la plupart de leurs guerriers entraînés. Si Cordelia n’avait pas commencé, à mi-parcours de la guerre, à les nourrir et à payer leur équipement, ils n’auraient jamais pu se permettre de la maintenir si longtemps sur le terrain.
Sans renforts ni territoires où recruter, leurs pertes s’étaient accumulées tandis que leurs fonds s’épuisaient. La fin de la dynastie Isbili n’avait fait qu’aggraver leurs problèmes internes, selon les Jacks — qui avaient dérobé des rapports d’espions procerans, puisque nous n’avions pas d’yeux aussi loin au sud —, car même si ses membres n’étaient pratiquement que des figures de proue, ils avaient tout de même contribué à la stabilité. À présent, le Dominion du Levant n’avait plus aucune raison de ne pas devenir une poignée de petits royaumes querelleurs. Seule l’intervention de la Première Princesse avait à la fois empêché une guerre civile et permis au commerce de se poursuivre, malgré la montée des tensions. Dire que le Dominion était épuisé était réducteur, à mon avis, mais Vivienne n’avait pas tout à fait tort non plus.
À chaque bataille, ils avaient moins de forces à engager, et rien ne permettait raisonnablement d’inverser cette tendance.
« C’est précisément pour cette raison qu’un joli tour de passe-passe comme celui-là échouera, dit Akua d’un ton distrait. Quand l’ordre établi s’effondre, que peut bien faire un homme comme l’Épée du Jugement des pièges de la courtoisie ? »
Ses paroles se révélèrent prophétiques. J’éperonnai mon cheval ; mes chevaliers s’écartèrent pour me laisser passer, et Cordelia se détacha de ses deux compagnons dans le même mouvement. Hanno en fit autant, dépassant le prince Otto au regard noir et le prince Frederic au visage impassible pour rejoindre Cordelia tandis qu’elle s’approchait de moi. J’admirais assez que le visage de la Première Princesse ne trahît pas le moindre de ses sentiments, même si j’aurais parié des rubis contre des porcelets qu’elle était furieuse, d’une colère froide. Les gens dans la foule en liesse, qui criaient son nom, le mien et celui de Hanno, ne se rendraient pas compte de ce qui venait de se passer. Les nobles, eux, le verraient, et verraient aussi que Cordelia ne pouvait rien y faire. Certains concluraient plutôt que Hanno était impoli et outrepassait son rang, mais nous n’étions pas en temps de paix.
Comme l’avait dit Akua, la courtoisie comptait bien moins quand le monde touchait à sa fin.
« Votre Majesté, m’accueillit la Première Princesse, un sourire chaleureux aux lèvres. Salia s’illumine de votre retour. »
Sa voix portait loin, d’autant que la foule s’était calmée à son approche. Je n’avais jamais vu Cordelia afficher un sourire vraiment chaleureux, quel qu’en soit le prétexte, et certainement pas aussi large. Cela m’amusait donc toujours de la voir s’en servir pour afficher notre bonne entente en public. Cela l’aidait à tenir ses princes en laisse, alors je ne m’en formalisais pas particulièrement.
« Votre Altesse Sérénissime, répondis-je en chantant, avec un sourire et la voix assez forte pour porter à son tour. Je reviens avec de bonnes nouvelles : Praes est pacifié et se joint à nous dans la guerre contre Keter ! »
La nouvelle surprit quelques personnes, mais la foule ne tarda pas à rugir d’approbation. Ah, l’époque où nous vivions. Qui aurait cru qu’une foule, dans les rues de Salia, s’époumonerait un jour à célébrer les Praesi ? Certainement pas moi, et j’avais vécu une vie plus étrange que la plupart des gens. À la faveur des cris, je saluai Hanno d’un signe de tête. Il avait attendu avec patience que nous terminions.
« Lord White, dis-je. J’ai appris que vous aviez aidé Tribun Abigail à mettre la Troisième Armée en sécurité. Je vous en remercie. »
« Votre Majesté, répondit Hanno en inclinant la tête. Je n’aurais pas pu tenir Hainaut si elle n’avait pas été l’enclume à mon marteau. C’est moi qui vous remercie de nous avoir prêté une épée aussi acérée. »
Son sourire amical n’avait rien de feint, me sembla-t-il. Ce n’était pas le genre d’homme à prétendre être amical quand il ne l’était pas. Je lui adressai un sourire en coin, sans plus. Nous ne nous étions pas encore réconciliés depuis les suites de l’Arsenal, et l’étrange amitié qui nous avait autrefois liés était en ruine depuis longtemps. J’avais juré à Tariq de réparer ce pont, mais je devais m’y prendre avec précaution. Un faux pas, ici, à Salia, pouvait avoir de graves conséquences. Les premiers saluts échangés, la cérémonie put suivre son cours et commença pour de bon. Sous les regards et les acclamations de la foule, les grands nobles et les commandants de Salia saluèrent ceux que j’avais amenés. Razin et Aquiline retrouvèrent leur seigneur et leur dame de Sang respectifs pour la première fois depuis plus d’un an.
Tout se déroula dans une atmosphère très civile et amicale — je fis un clin d’œil à Frederic quand nos regards se croisèrent, et il me répondit par un sourire malicieux — et chaque détail avait été soigneusement orchestré afin que notre présence rassure les habitants de Salia : le monde n’était pas en train de s’écrouler. C’était pourtant bien le cas, évidemment, mais avec le nombre de réfugiés que nous avions vus camper hors de la capitale, et qui avait probablement porté sa population à un million d’âmes, nous n’avions vraiment pas besoin d’une panique. Si justifiée fût-elle. Le cortège poursuivit sa route, tous ensemble, affichant notre entente et notre alliance, jusqu’à ce que nous approchions du Lineal et de son cortège de palais. Là, nous nous séparâmes, mais pas avant que Hasenbach ne m’entraîne à l’écart pour me parler brièvement.
« J’ai reçu des nouvelles des nains, me dit-elle.
Mes doigts se crispèrent.
« Il était temps, lâchai-je avec colère. »
Ma colère ne s’adressait pas à elle. C’était le Royaume d’En dessous qui traînait, ses représentants soutenant que la demande de pourparlers de la Grande Alliance ne relevait pas de leur mandat. Certes, en principe, la demi-douzaine de nains n’était là que pour négocier des ventes d’armes et l’octroi de prêts. En pratique, ils étaient les ambassadeurs du Roi sous la Montagne. Vivienne et moi soupçonnions qu’ils nous faisaient patienter en attendant l’issue d’une offensive qu’ils avaient lancée sous terre, tandis que Cordelia y voyait plutôt le signe de dissensions internes.
« En effet, dit Cordelia d’un ton crispé. Mais ils se montrent maintenant très empressés. Ce matin, on m’a accordé une audience avec un émissaire officiel pour demain, à midi. »
Je fronçai les sourcils.
« Ils savaient que j’arrivais, remarquai-je.
— Très probablement, approuva la Première Princesse. Naturellement, je vous demanderai d’être présente. »
« Naturellement, répétai-je avec un sourire. Je vais donc dépoussiérer mes politesses en prévision de la rencontre. On y va avec toute la Grande Alliance ou avec des représentants ? »
« Dame Itima et Seigneur Yannu ont convenu que des représentants simplifieraient les pourparlers, répondit-elle. Cela devrait tenir, à moins que l’autre moitié du Sang ne s’y oppose. »
« Ils ne s’y opposeront pas, dis-je.
Les petits seigneurs me faisaient assez confiance pour parler au nom de la Grande Alliance, du moins. Le Dominion, sans doute, voudrait siéger à la table dès que les choses commenceraient à se formaliser. La Première Princesse hocha la tête. Un bref silence s’installa.
« Je crois que la scène de l’accueil vous a permis de comprendre la situation de nos difficultés, finit par dire Cordelia.
— J’en avais déjà une petite idée, répondis-je d’un ton neutre.
— Peut-être devrions-nous prendre le thé demain soir, alors, suggéra la Première Princesse avec légèreté. Cela fait trop longtemps que nous n’avons pas discuté. »
En fait, cela ne faisait qu’une semaine, mais j’avais compris ce qu’elle voulait dire. Elle souhaitait pouvoir parler un peu plus librement en privé, et le plus tôt possible.
« À condition que ce ne soit pas cette horrible infusion amère que vous adorez, prévins-je. J’ai bu du vrai poison qui avait meilleur goût. »
Elle sourit comme quelqu’un qui allait prendre un malin plaisir à essayer de me forcer à en boire de nouveau.
« Bien entendu, Votre Majesté, sourit Cordelia Hasenbach. »
Un mensonge, comme la sale menteuse qu’elle était.
Il n’était pas surprenant que des visiteurs viennent me voir peu après mon installation au palais, mais, à vrai dire, je m’attendais à ce que ce soient des officiers de la Troisième Armée ou des Procerans. Aussi fus-je sincèrement surprise quand un serviteur annonça le nom de mon premier visiteur : le secrétaire Nestor Ikaroi de Delos. Pour autant que je sache, la Ligue des Cités libres n’avait pas encore de présence officielle dans la ville ; je ne m’étais donc pas attendue à recevoir la visite de quelqu’un de là-bas. La dernière fois que j’en avais entendu parler, les armées de la Ligue venaient à peine d’atteindre le nord d’Iserre. J’avais toujours bien aimé le vieil homme et, n’ayant aucune raison de le congédier, je le fis entrer.
On m’avait attribué ce palais comme résidence chaque fois que je venais à Salia, et Vivienne s’en était servie en mon absence. Je savais donc où le recevoir. Ce n’était pas l’un des douze salons qui proliféraient dans cette résidence d’hiver, conçue pour accueillir de grands bals, mais plutôt une petite pièce attenante à la grande salle de bal. Voyez-vous, tous ces braves gens de Procer qui venaient danser et se livrer à la débauche aimaient boire. Il était donc naturel qu’on ait installé un bar dans l’une des pièces adjacentes, où l’on pouvait commander un large assortiment de vins et de spiritueux. Il n’était pas entièrement approvisionné, puisque Cordelia réduisait les dépenses partout où elle le pouvait, mais il en restait assez pour que cela vaille la peine.
Et puis, il y avait quelque chose d’agréablement familier à se tenir derrière un comptoir avec des boissons.
Un crieur proceran annonça Nestor Ikaroi, que les légionnaires laissèrent entrer. Je pus ainsi revoir l’homme après tout ce temps. Ses cheveux étaient remarquables : longs et d’un blanc immaculé, ils étaient attachés en queue-de-cheval dans son dos. Leur pureté contrastait avec sa peau ridée, semblable à du vieux cuir, et faisait ressortir ses yeux bleus. Chaque joue portait deux bandes tatouées, l’une bleue, l’autre noire. Le vieil homme était secrétaire, le rang le plus élevé auquel on pouvait accéder au Secrétariat. Delos ne comptait que dix askretis de ce rang, et il passait pour le plus âgé. Il me parut plutôt vigoureux. Comme si la guerre l’avait épargné, contrairement au reste d’entre nous.
« Secrétaire Nestor, dis-je en m’appuyant contre le comptoir. Bienvenue. »
« Reine Catherine, répondit-il en s’inclinant profondément. C’est un plaisir de me trouver de nouveau en votre présence. »
Je balayai ses paroles d’un geste, mais je souriais. Sa sincère amabilité en avait fait depuis longtemps mon diplomate préféré parmi les hauts dignitaires de la Ligue.
« Puis-je vous offrir un verre ? demandai-je. Il y a un peu de tout, ici. »
« C’est d’autant plus luxueux, dit le vieil homme avec amusement, quand c’est une reine qui les sert. Est-il vrai, comme le prétendent vos sujets, que vous avez tenu une taverne à Laure ? »
Je ricanai. Tenu une taverne ? J’avais été bien trop jeune et pauvre pour posséder autre chose que les vêtements que je portais et les pièces que j’avais mises de côté pour l’École de guerre.
« C’est moi qui ai posé la question la première, dis-je.
— Connaissez-vous l’isitos, par hasard ? demanda-t-il.
— J’en ai entendu parler, répondis-je. Une liqueur de figue, généralement coupée avec de l’eau et des feuilles de menthe.
— À Delos, nous y mettons un quartier d’orange au lieu du citron vert, mais les deux iraient très bien. »
Je cherchai et, bien qu’il y eût des citrons, ne trouvai pas de citrons verts. En revanche, il y avait de la menthe et deux bouteilles d’isitos. Le vieil homme me dit qu’il venait de Penthes, qui, malgré tous ses péchés, produisait d’excellentes liqueurs. Je préparai deux grands verres, un pour chacun de nous, et lui tendis le sien.
« J’étais serveuse dans un endroit qui s’appelait le Nid du Rat, lui dis-je. Le premier toit que j’aie possédé, c’est Marchford, quand Malicia m’en a fait don comme domaine. »
Ses yeux bleus s’illuminèrent. Nestor Ikaroi était étroitement lié aux érudits des célèbres bibliothèques de Delos, en particulier à ceux chargés de relater l’histoire de Calernia avec la plus grande exactitude possible. On disait que leurs chroniques étaient les meilleures du continent, sans exception. Aussi, tel une pie, le vieil homme avait-il tendance à se réjouir chaque fois que je lui confiais quelques détails sur ma vie ou mes campagnes. Il goûta sa boisson, la complimenta, puis je l’imitai. Elle était plutôt bonne, en fait. Rien de doux ; la brûlure se faisait toujours sentir dans la gorge, mais l’eau et la menthe atténuaient le goût de l’alcool. Je pouvais presque sentir les figues.
Nous échangeâmes quelques banalités, mais j’étais une femme occupée et il le savait. Il ne tarda donc pas à en venir à la raison de sa visite.
« L’Impératrice Basilia m’a chargé de vous approcher en privé, déclara franchement le secrétaire Nestor. Avec l’assentiment de la Ligue. »
Je haussai un sourcil.
« Ça ressemble à de la politique étrangère, dis-je. Et celle-ci relève exclusivement du Hiérarque. »
La République serait furieuse d’apprendre qu’on contournait Anaxares le Diplomate. Non que, pour autant que je sache, elle ne fût jamais autrement que furieuse.
« Ah, sourit l’homme aux cheveux blancs, mais il s’agit d’une tout autre affaire. Au nom de la Protectrice de la Ligue, je viens m’adresser à une alliée pour discuter d’une entreprise commune. »
Autrement dit, ils avaient enfin trouvé un moyen de contourner l’absence du Hiérarque sans mettre Bellerophon sur le pied de guerre ni ébranler les fondements de la Ligue. En tant que Protectrice, Basilia était chargée de la défense de la Ligue des Cités libres. Tout ce qui pouvait être rattaché à cette prérogative était permis, quitte à marcher sur une ligne très étroite avec les pouvoirs de la charge de Hiérarque.
« Vous accordez beaucoup de pouvoir à une fonction héréditaire, remarquai-je.
Il sourit comme un vieux requin patient.
« Si elle outrepassait ses pouvoirs, un vote majoritaire suffirait à déclarer qu’une affaire relève de la juridiction du Hiérarque, expliqua le secrétaire Nestor. »
Ah, c’était ainsi qu’ils comptaient la tenir en laisse. La Ligue n’était pas un royaume comme Callow ; ses lois ne se souciaient pas vraiment des précédents. À Callow, dès qu’un roi avait exercé un pouvoir, il devenait presque toujours un droit de la maison royale, à moins qu’une guerre civile ne l’en déloge. Dans la Ligue, en revanche, il suffisait que suffisamment de cités s’accordent pour déclarer qu’un droit n’existait pas, pour qu’il cesse d’exister. Sans doute les cités inquiètes de l’ascension de l’Impératrice Basilia cherchaient-elles déjà un terrain d’entente à huis clos. Ce serait une lutte à mort, pensai-je, jusqu’à ce que la fonction de Protectrice soit réduite à un titre honorifique ou que les cités adverses soient peu à peu dépouillées de leur indépendance.
Et, du moins pour le moment, ce n’était pas mon putain de problème. Pour une fois.
« Ça va devenir intéressant, dis-je, et je le pensais. Je vous écoute, secrétaire. Que puis-je faire pour mes amis de la Ligue ? »
« Étant donné votre compréhension des pouvoirs et des prérogatives du Hiérarque, vous comprendrez, je crois, qu’il est impossible à la Ligue de signer les Accords de Liesse. »
« Pas pour le moment, en effet, répondis-je en fronçant les sourcils.
Ce serait de la politique étrangère ; seul leur fou disparu depuis longtemps pouvait réellement tremper une plume dans l’encre pour rallier la Ligue à l’accord.
« C’est une situation regrettable, étant donné que l’Impératrice Basilia soutient ardemment les Accords et que nous sommes nombreux à partager son avis, dit le secrétaire Nestor. »
Je faillis sourire. Quoi qu’on puisse dire de Basilia Katopodis, elle n’avait pas oublié qui l’avait soutenue lorsqu’elle était partie guerroyer dans les Cités libres. J’avais été sa protectrice et, même si mon influence avait diminué avec son ascension, elle n’avait pas effacé ses anciennes dettes. Elle me soutiendrait pour les Accords et la guerre contre Keter, ce que j’attendais le plus d’elle.
« Je sais que je n’ai pas la réputation d’être patiente, dis-je, mais vous seriez surpris. »
Le vieil homme s’inclina.
« Nous souhaitons néanmoins faire un geste de bonne volonté dans la mesure de nos moyens, dit-il. Les membres de la Ligue, à l’exception de Bellerophon, qui soumet encore la question au vote, ont adopté des lois rédigées dans les mêmes termes. »
Je laissai échapper un murmure, impressionnée malgré moi. C’était assurément une solution de rechange. Elle n’aurait évidemment pas la force contraignante des Accords eux-mêmes, qui prévoyaient que leurs garants puissent traquer les Nommés enfreignant leurs clauses sur le territoire de tous les pays signataires, mais ce serait déjà un grand pas en avant. Ni la vilenie ni l’héroïsme ne pourraient être déclarés illégaux, et l’usage de la diablerie comme l’appel aux anges seraient limités. Je compris que j’étais courtisée. Ou, du moins, que l’on cherchait à s’attirer mes bonnes grâces. La Ligue allait donc maintenant me demander une faveur.
« C’est un geste que j’apprécie énormément, dis-je. Il témoigne de votre adhésion à l’esprit des Accords, ce qui a peut-être encore plus de sens que de l’encre sur du parchemin. Même s’il semble que ce soient mes amis du sud qui m’aident, plutôt que l’inverse. »
Je conclus sur un sourire, mince comme il l’était. Nestor Ikaroi comprit que je voulais connaître le prix de la marchandise et ne tourna pas autour du pot, ce que j’appréciai.
« Si la Ligue entend mettre fin à la menace du Roi Mort, dit le vieil homme, certains s’interrogent sur la faisabilité d’une telle entreprise. »
Je bus une gorgée.
« Je ne prétendrai pas que ce sera facile, dis-je. Vous le savez mieux que quiconque. Mais je ne conduirais pas mes armées dans la tempête si je ne croyais pas la victoire possible. »
Si nous en arrivions là, si tout était perdu et Calernia irrécupérable, je me retrancherais derrière les Caps Blancs aussi longtemps que possible, tout en bâtissant une flotte pour mener un exode par-delà la Mer Tyrrhénienne.
« Cette inquiétude, dit-il avec tact, n’est pas de nature militaire. Nous savons que vous avez rassemblé de grandes armées à l’est et fait revenir les plus grands sorciers de Praes. »
Je hochai la tête, les sourcils froncés.
« C’est donc une inquiétude politique, dis-je.
— Le cheval portant deux cavaliers se lasse vite, cita le secrétaire Nestor. »
Je gardai un visage impassible. Oui, peut-être avais-je trop espéré que la Ligue ne remarquerait pas les tensions qui montaient au cœur de la Grande Alliance. À présent, elle hésitait à engager ses armées dans un conflit qui commençait à prendre des allures de schisme, juste au moment où le Roi Mort se mettait à dévorer la Principauté. Je devais admettre que cette inquiétude était légitime.
« Ce n’est qu’une situation temporaire, dis-je.
— Nous sommes du même avis, répondit-il. Je suis simplement chargé d’exprimer la curiosité de l’Impératrice.
— À propos de quoi ?
— De savoir qui, selon vous, sera en selle, dit le vieil homme.
Dieux. C’était donc là la véritable raison de sa visite. Ils voulaient savoir qui je soutiendrais si les choses en arrivaient là. La Première Princesse ou l’Épée du Jugement.
« Ce n’est pas à moi d’en décider, dis-je.
Un silence.
« Puis-je vous parler franchement, Reine Catherine ? demanda le secrétaire Nestor.
Je lui fis signe de poursuivre.
« Vous faites preuve de sagesse en ne vous tenant pas trop près de la flamme, dit-il, mais il est indéniable qu’aucun des deux ne peut s’élever sans votre soutien, ou du moins sans votre approbation tacite. Votre influence est trop profondément enracinée. »
Et il n’avait pas tort. Je l’avais fait exprès, d’ailleurs. Représenter le Dessous dans le cadre de la Trêve et des Conditions, être Reine de Callow et Première sous la Nuit. Gardienne de l’Est, désormais. J’avais accumulé tant d’autorité que, même si je ne pouvais peut-être pas choisir qui prendrait la tête du Bien pour mener la guerre contre Keter à son terme, je pouvais refuser ce choix et sans doute faire en sorte qu’il tienne. J’avais vu là un conflit entre Cordelia et Hanno, mais aux yeux de tous les autres, je représentais un danger tout aussi grand. Si je refusais de coopérer avec le vainqueur et ramenais mes armées au pays, on pourrait fort bien dire que la guerre était perdue. Et tenter d’approcher l’un ou l’autre pourrait passer pour une nation étrangère qui mise sur un cheval ; la Ligue est donc mieux placée pour me parler. Je compris que Ikaroi ne serait pas le dernier envoyé à venir me voir pour en discuter. D’autres suivraient et, derrière les politesses et les flatteries, ils s’adresseraient tous à moi en employant le même titre : faiseuse de rois.
Je bus une gorgée pour dissimuler mon désarroi. J’avais voulu garder autant que possible mes distances, mais je voyais maintenant que cela aurait un prix. La Ligue continuerait-elle à soutenir la guerre si Procer semblait sur le point de se déchirer de nouveau et que je refusais d’intervenir ? Si Nestor Ikaroi était venu jusqu’ici, c’était bien signe d’hésitation. La Ligue ne tenait pas tant à ma réponse qu’au fait que j’en aie une : quelqu’un à soutenir, un vainqueur désigné. C’était cela que Basilia et la Ligue voulaient vraiment : l’assurance que la situation ne dégénérerait pas. Combien de temps faudrait-il avant que Praes, ou les Clans, ne fassent la même demande ? Je reposai mon verre.
« Nous n’en sommes pas là, finis-je par dire. Et nous n’en arriverons pas là. Je compte servir de médiatrice. »
« Bien entendu, secrétaire Nestor, répondit-il avec une politesse sceptique. Mais je dois tout de même vous le demander : si la médiation échouait, et qu’il fallait faire un choix ? »
Je crispai les doigts, puis les détendis. M’impliquer trop profondément, c’était jouer avec le feu. Mais je n’étais pas sûre d’avoir le choix de ne pas le faire.
La nécessité, comme toujours, était reine.
« Si nous en arrivons là, dis-je à voix basse, je vous ferai savoir qui devra prendre la tête. »