Chapitre 574
Traverser les Voies du Crépuscule ressemblait souvent à un rêve brumeux, mais, deux jours avant notre arrivée à Salia, le monde me rattrapa.
Archer nous rejoignit une heure avant la Cloche du Matin, alors que l’armée se préparait à lever le camp au bord de la rivière où elle avait passé la nuit. Je décidai de rester en arrière, confiai le commandement de l’avant-garde à Vivienne et demandai aux phalanges de lui préparer un bon repas pendant qu’elle irait se baigner dans la rivière. À son retour, Indrani était de fort bonne humeur, débarrassée de la puanteur de la route. Ses cheveux étaient tressés et sa démarche déliée. Elle prit son assiette — du pain et du fromage, avec quelques tranches de porc — et l’emporta jusqu’à la table sculptée, où elle s’assit à côté, un couteau à la main. Je découvris la forme du relief qu’elle commençait à tailler en lui apportant un verre de vin.
Une tour en flammes, un homme assis sur les marches en contrebas et deux silhouettes imposantes de chaque côté.
Je serrai les mâchoires, mais ne dis rien. Il fallait bien que je m’habitue à entendre parler de cette nuit. Les dieux savaient que j’en entendrais bientôt assez. J’avais eu une conversation laconique à ce sujet par rituel de scrutation avec Cordelia et Hanno ; la Barde avait effacé la moitié des récits de Calernia, ce qui avait rendu ces échanges nécessaires, mais ils s’étaient limités à l’essentiel. J’avais transmis la majeure partie des informations par des rapports écrits : il était donc inévitable qu’ils veuillent en savoir davantage. J’avais été là cette nuit-là et j’en savais plus sur ce qui se tramait que presque n’importe qui, à l’exception peut-être de l’Intercesseuse. Si seulement cela avait suffi, au lieu que sonne le glas de toutes les principautés au nord de Salia.
J’attendis qu’Archer ait avalé quelques bouchées et les ait fait passer avant de commencer les questions ; elle sembla apprécier cette attention.
« Alors, dis-je. Salia. »
« J’ai rendu nos petits héros au Chevalier Blanc sains et saufs, répondit Indrani. Mais il s’intéressait davantage à s’entretenir avec Alexis. Il cherche à comprendre les détails de ce qui s’est passé dans l’est, je crois. »
La Chasseresse d’Argent n’avait rien fait que je n’aie déjà signalé. Si Hanno cherchait à tirer quelque chose de cette piste, il serait déçu. Il m’avait déjà demandé poliment des nouvelles de l’artefact qui avait « blessé l’Intercesseuse », mais je ne lui avais rien dit. J’en avais parfaitement le droit. Le Hiérophante l’avait bâti de toutes pièces, en affinant les leçons tirées de notre tentative pour piéger l’Intercesseuse dans l’Arsenal ; Hanno ne pouvait prétendre à aucun droit sur quoi que ce soit là-dedans. Même le… Livre de quelque chose — pff, quel nom — n’était pas, à proprement parler, à sa disposition. J’avais créé bien assez de précédents en dérobant des aspects et en en faisant des artefacts sans que quiconque puisse en réclamer la propriété.
Il essaierait sans doute aussi d’interroger Sapan, s’il ne l’avait pas déjà fait, mais il n’en tirerait rien. Masego avait tenu son élève temporaire à l’écart de ses travaux et, malgré les progrès de la jeune mage, elle était loin d’avoir le niveau nécessaire pour comprendre une sorcellerie d’une telle puissance. Elle ne l’atteindrait pas avant d’avoir saisi la Haute Arcane ou d’avoir pris un Nom qui comblerait les lacunes de sa compréhension.
« Qu’il essaie, grognai-je. Il pêche dans le désert. »
Il fut un temps où je me méfiais moins de Hanno of Arwad, mais ce temps était révolu. Calernia se désagrégeait, ce qui n’arrangeait rien, mais il y avait davantage. J’avais juré au Pèlerin Gris de me réconcilier avec lui, mais les nouvelles que je recevais de Salia rendaient cette tâche de plus en plus difficile. Je me penchai vers Indrani, tandis qu’elle commençait à tailler les flancs de la Tour.
« Et les rumeurs que nous avons entendues ? demandai-je. »
Elle grimaça et repoussa une mèche humide qui lui collait au front.
« Tu sais que je n’ai pas le don que vous avez, toi et Zeze, commença Indrani. Le flair pour repérer un prétendant et sentir où en est son Nom. »
« Tu as côtoyé des Nommés, dis-je. Tu sais reconnaître les manteaux. »
« Bien sûr, fit-elle d’un geste désinvolte, mais je n’ai pas des yeux magiques ou je ne sais quelle foutue capacité qui te permet de viser aussi juste. Je ne me fie qu’à mes impressions. Je ne dis pas que je n’ai pas mon idée, je te rappelle juste que ce n’est que ça. »
« Je suis prévenue, répondis-je sèchement. »
Elle leva les yeux au ciel, mais sa légèreté ne dura pas.
« Je ne l’ai rencontré que deux fois, dit Archer, mais je ne crois pas qu’il soit encore le Chevalier Blanc. »
« Merde », lâchai-je avec ferveur.
Je le craignais. La pointe du couteau racla le bord de la table, enlevant de minces copeaux pour dessiner les flammes.
« Il est prétendant ? »
Elle leva la main, paume ouverte, puis la fit osciller de droite à gauche, hésitante.
« Il peut toujours utiliser la Lumière, c’est certain, dit Indrani. Et il a quelque chose. Mais je ne saurais dire si c’est la faveur des Séraphins qui restent près de lui ou autre chose. Mon flair n’est pas assez fin pour faire la différence. »
Je soupirai en buvant une gorgée d’eau citronnée que je m’étais versée, regrettant que ce ne soit pas du vin. Il me restait une journée de chevauchée, et un ventre plein de vin aurait transformé cette foutue corvée en calvaire.
« C’est un prétendant, finis-je par dire. Forcément. Si c’était Jugement, ils auraient agi lors de l’une des trois utilisations de l’éalamal par Hasenbach. »
Salia avait subi plusieurs attaques de démons et de diables avant qu’on ne rassemble assez de mages et de prêtres pour protéger la capitale et commencer à étendre des défenses dans les campagnes. La Première-Princesse avait utilisé trois fois son arme angélique pour repousser le Roi Mort, jusqu’à ce que le besoin cesse, quand la Sorcière des Bois était arrivée et avait mis en place un grand enchantement destiné à entraver considérablement la diabolie dans les frontières de la principauté. À présent, disait-on, les prêtres affluaient par grappes dans la ville fortifiée où l’artefact était conservé, et la Lumière emplissait le ciel jour et nuit. Quand l’éalamal serait de nouveau utilisé, Cordelia Hasenbach entendait empêcher son pouvoir de s’étendre au-delà des frontières de Salia. Puisqu’une telle puissance était presque assurée de tuer tout Nommé ayant juré fidélité à l’En-dessous, rien d’étonnant à ce que la perspective m’enthousiasmât fort peu.
« Le Hiérarque continue donc de les retenir, remarqua Indrani d’un ton admiratif. Ça fait des années, Cat. Je ne pensais pas qu’il en serait capable. »
« Kairos a toujours su placer le bon fou au pire endroit, reconnus-je. »
Indrani posa son couteau pour boire et je soupirai en me massant l’arête du nez. Si Hanno était bien prétendant au Nom que je soupçonnais — et la Première-Princesse l’avait laissé entendre dans sa dernière lettre —, nous avions un problème. J’étais absolument certaine que Cordelia Hasenbach prétendait elle aussi au titre de Gardienne de l’Ouest. Les Noms de mon camp étaient réputés pour pousser leurs prétendants à s’entretuer dans la course au pouvoir ; ceux d’Au-dessus passaient pour plus conciliants, mais la situation était un peu plus compliquée.
Je doutais qu’ils en viennent à croiser le fer dans les rues, mais le fossé qui se creusait entre eux devenait une ligne de fracture dangereuse pour la Grande Alliance. Leur rivalité pour le Nom n’était que la manifestation de quelque chose de bien plus dangereux : deux visions de l’Ouest qui s’affrontaient. On avait fait de moi la gardienne des œuvres de l’En-dessous, la guide de ses champions et l’arbitre de ses fidèles, mais il en faudrait une autre. Mon égale, quelqu’un qui se tiendrait de l’autre côté. Et il commençait à sembler que les prétendants au Nom avaient des idées fort différentes sur le Rôle qu’il incarnait. Des idées peut-être incompatibles.
Je les connaissais tous les deux assez bien, et aucun n’était particulièrement doué pour céder quand il estimait avoir raison. On disait que la région reflétait autant cette tendance.
« Comment était la ville ? demandai-je. »
« Hasenbach est toujours aimée dans la capitale même, répondit Indrani. Elle a réussi à les nourrir tandis que le monde partait en couilles et elle a fermé les portes aux démons. Les rues sont de son côté, malgré quelques émeutes de temps à autre. Mais dehors ? C’est là que se trouvent les soldats, et là-bas, les choses se brouillent. »
Je tambourinai des doigts sur la table.
« Hanno est sur les fronts, dis-je. Plusieurs, et depuis le début. Il s’est bien plus montré qu’elle. »
« Tu veux dire qu’il sort des miracles de son cul à longueur de journée, répliqua Archer sans détour. Il est populaire même auprès des tiens, Cat, et pas besoin de te dire à quel point c’est impressionnant. »
J’acquiesçai. Hanno avait participé à la Dixième Croisade, combattu dans les Vallées de la Fleur Rouge sous les ordres du Prince de Fer, et mes gens n’étaient pas du genre à pardonner facilement. Même à un héros. Qu’il ait rallié tant de mes compatriotes aurait pu m’inquiéter pour de bon si Vivienne n’était pas devenue la Princesse. Je n’avais pas à craindre qu’il exerce une influence excessive, puisque mes gens pouvaient se tourner vers une héroïne callowane pour recevoir leurs ordres.
« Cette histoire de “Prince White”, dis-je. Ça s’est répandu jusqu’où ? »
« La plupart des soldats l’appellent ainsi, et pas mal de gens en ville aussi, répondit franchement Indrani. Tout le monde se fiche pas mal qu’Hasenbach ait déniché quelques personnes pour siéger à la Chambre et voter qu’un étranger ne peut pas devenir le prince de Brabant, même si on lui offre la couronne. »
Un étranger, un adversaire politique toujours plus puissant, et un Nommé par-dessus le marché. On aurait dit qu’une divinité malveillante avait assemblé une situation qui, par sa nature même, ne pouvait que faire voir rouge à Cordelia Hasenbach. J’avais vu sa colère grandir à mesure que les « Élus » compliquaient ses efforts pour sauver Procer, au fil de la guerre. Et maintenant que le royaume avait volé en éclats sous le poids de l’horreur, le chef des Élus se faisait acclamer comme prince.
« Il n’y a plus de Brabant, dis-je. Les morts tiennent tout le territoire, à l’exception du coin sud-ouest, et ce n’est qu’une question de temps avant que les forteresses tombent. »
« Ce n’est pas le prince White de Brabant qu’ils l’appellent, Cat, dit Indrani. Juste le prince White. Et ils n’ont pas l’air de trop s’inquiéter de l’endroit où se trouvent ses frontières, tu vois ? »
Dieux infernaux, si je voyais. Cordelia avait raison d’être furieuse et inquiète. Si Hanno n’était le prince d’aucun territoire en particulier, il était alors le prince de tous. Si les gens, les nobles et les armées se mettaient à agir comme s’il détenait vraiment cette autorité… Je pinçai les lèvres. Une telle autorité ne pouvait coexister avec celle de la Première-Princesse. L’un de ces titres finirait par étouffer l’autre.
« C’est plus qu’un tas d’ennuis, finis-je par dire. C’est un lac assez profond pour noyer Calernia. »
Si l’un ou l’autre s’en prenait à son rival, la Grande Alliance risquait fort d’exploser avant même que nous ne commencions notre marche sur Keter. Ce n’était pas l’idée de voir l’un d’eux mort par terre qui m’inquiétait, car je doutais que l’un ou l’autre aille aussi loin. Mais en cas d’affrontement, il y aurait un vainqueur évident. La plupart des forces suivraient probablement ce dernier, mais les partisans les plus fervents du vaincu refuseraient. L’Alliance se diviserait, et nous ne pouvions tout simplement pas nous le permettre si nous voulions passer l’année en vie. Ils se disputeraient aussi le Livre de quelque chose. Ils étaient tous deux assez intelligents pour savoir qu’il renforcerait leur prétention et que je l’avais de toute façon destiné à la Gardienne de l’Ouest.
À la pensée que je ne pouvais pas rester à l’écart, mes doigts se crispèrent.
« C’est mauvais, convint Indrani, mais tu devais t’y attendre. Nous n’aurions jamais pu marcher vers le nord sans trouver un égal pour toi, Cat. Il fallait bien régler ça. »
« C’est un choix sans bonne réponse, dis-je froidement. »
« Mais si, rétorqua Archer en haussant un sourcil. Mets Bottes brillantes aux commandes. »
Je clignai des yeux, surprise.
« Tu es pour qu’on soutienne Hanno ? demandai-je sans cacher ma surprise. »
« C’est un connard, dit Indrani, mais c’est lui qui a l’épée et la cause. Je sais que tu apprécies Hasenbach, Cat… »
Je protestai d’un bruit qu’elle ignora superbement.
« …mais c’est une reine de temps de paix, et nous ne sommes pas en paix, poursuivit Indrani. La diplomatie, c’est terminé. Les négociations aussi. Nous marchons sur la Couronne des Morts avec une putain d’armée et une cargaison de Nommés, et Hasenbach est aussi utile que des nichons sur un moineau pour gérer l’un comme l’autre. »
« Si nous avons des armées, de la nourriture et des armes, c’est grâce audit moineau, lui rappelai-je. Je ne prétends pas que ce soit une reine guerrière, mais c’est bien elle qui nous a maintenus dans cette guerre. C’est peut-être moins joli que d’arriver au dernier moment, le soleil dans le dos, mais ça nous a bien davantage aidés à rester en vie. »
Indrani me dévisagea avec curiosité.
« Tu l’apprécies plus que je ne le pensais, dit-elle. Et c’est très bien, Cat. Je sais aussi que tu n’as jamais aimé trahir tes alliés, surtout après… »
Mon ventre se noua. Indrani grimaça.
« Enfin, je veux juste dire que tu ne seras pas pressée de l’abandonner à son sort, reprit-elle à la hâte. Mais quand nous frapperons aux portes de Keter, je serai beaucoup plus rassurée si c’est la foutue Épée du Jugement qui commande plutôt que la reine de la Haute Assemblée. »
Elle soutint mon regard.
« Et au fond, je crois que toi aussi, dit Archer. »
Je soupirai. C’était un argument valable, et elle n’avait pas tort. Mais elle n’envisageait les choses qu’à travers le prisme de la victoire dans cette guerre, et rien d’autre.
« Ils défendent des choses différentes, dis-je. Des Rôles différents derrière celui de Gardien de l’Ouest. Il faudra que j’examine ça de plus près, que j’en sonde les contours, mais je suis presque certaine que Cordelia est le meilleur choix si je veux que les Accords de Liesse soient ce qu’ils doivent être. »
Indrani but une longue gorgée de vin, puis passa la langue sur une dent.
« Peut-être, dit-elle. Tu as peut-être raison là-dessus. Mais pour que tout ça ait de l’importance, il faut survivre à cette guerre, Cat. Et je pense qu’il est plus indiqué qu’elle pour y parvenir. »
« C’est comme ça qu’on s’est retrouvés dans cette fosse au départ, répondis-je à voix basse : en gagnant les guerres, puis en perdant la paix. »
Nous n’en parlâmes pas davantage. Elle avait dit ce qu’elle avait à dire et, pour Indrani, cela suffisait. La conversation dériva vers des sujets plus légers tandis qu’elle finissait son repas : récits de voyage et ragots malveillants. Apparemment, le Concocteur complotait pour mettre la Chasseresse d’Argent dans son lit, mais échouait de façon assez spectaculaire. Un très beau capitaine d’infanterie avait fini chez les guérisseurs après qu’une proposition de « joute » eut été prise bien plus au pied de la lettre que quiconque ne l’avait prévu. Indrani avala son dernier morceau de pain avec de l’eau froide de la rivière, puis se leva avec grâce et s’étira comme un chat. Sans son armure de mailles, cela mettait joliment sa silhouette en valeur.
Je remarquai qu’elle hésitait.
« Tu as… euh, parlé à Masego récemment ? demanda-t-elle. »
J’esquissai un sourire.
« Ouais, quelque chose comme ça, répondis-je. »
Un silence.
« Ça t’a aidée ? »
Je baissai les yeux vers ma main. Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent.
« Autant que ça le pouvait, je crois, murmurai-je. »
Quand je relevai les yeux, je ne vis aucune pitié dans les siens, ce qui me soulagea. Je ne l’aurais pas tolérée. Elle était contente, mais sans condescendance : elle était simplement heureuse d’avoir pu m’être utile. Je fredonnai, en la considérant.
« J’imagine qu’une bonne conduite mérite bien une récompense, songeai-je. »
« Vivienne va arrêter de me voler mon salaire ? demanda Indrani d’un ton sec. »
Je tirai sur le col de mon manteau et le desserrai jusqu’à ce qu’il tombe par terre. Elle me regarda, les yeux écarquillés.
« L’armée ne part pas déjà ? demanda Indrani. »
Pourtant, elle ne détourna pas les yeux tandis que je commençais à dénouer les lacets de ma tunique.
« On est déjà en retard, souris-je. Un peu plus ne changera rien. »
Elle ne protesta pas davantage.
Je me réveillai trempée de sueur froide, suffoquant dans la fumée et sentant le sang chaud sur ma main.
Ma respiration était saccadée, paniquée, et mes cheveux collaient à mon crâne. Je me forçai à reprendre mon souffle, à inspirer et expirer jusqu’à ce que mon cœur cesse de s’emballer. Je rejetai les couvertures et sortis de mon manteau, en prenant soin de ne pas appuyer sur ma jambe blessée. Après quelques pas boiteux, j’atteignis une armoire où m’attendaient un bol d’eau tiède et des vêtements pliés. Je m’aspergeai le visage et les cheveux pour chasser la sueur, mais c’était peine perdue. Il me faudrait prendre un bain demain, à notre entrée dans Salia : j’avais l’impression d’être couverte de crasse. Au moins, mes règles s’étaient de nouveau arrêtées depuis que j’étais devenue Gardienne de l’Est. Elles auraient dû revenir à peu près maintenant, et j’avais toujours détesté monter à cheval en saignant.
L’Intercesseuse ne m’avait au moins pas privé de ce réconfort-là. C’était presque une victoire, comparé à tout ce que j’avais obtenu à Ater.
Le don des Sœurs m’indiqua qu’il était passé minuit, mais qu’on n’était pas encore à mi-chemin de la Cloche de l’Aube. Je soupirai en laissant l’eau goutter sur l’armoire. Inutile de retourner me coucher : le sommeil ne viendrait pas. J’étais parfaitement éveillée, comme si je venais de livrer un combat à mort. J’enfilai un pantalon et une tunique verte ample, puis ceignis une épée et chaussai une bonne paire de bottes. Pour une fois, je laissai mes cheveux détachés, mais les dissimulai sous la capuche d’un simple manteau gris. Si j’allumais quelques bougies, les phalanges seraient là en un instant pour me demander si j’avais besoin de quoi que ce soit, mais je n’avais pas envie de leur répondre. Je n’avais pas non plus envie de relire ma correspondance pour la douzième fois ; je me voilai donc de Nuit et sortis dans le camp endormi.
Même au milieu de la nuit, des gens circulaient encore : patrouilles et sentinelles. Il était toutefois assez facile de les éviter. Nous avions campé sur la rive de la même rivière où Indrani nous avait retrouvés, mais bien plus en aval : elle était plus étroite et moins profonde, ici. Nous étions aussi plus loin des chemins que nous empruntions pendant le « jour » — autant qu’il faisait jour dans les Voies du Crépuscule —, mais perdre une heure de plus au départ du matin valait bien l’accès à l’eau courante. Je franchis les défenses et me dirigeai vers la rive, guidée par la lueur des étoiles lointaines. Je trouvai un agréable recoin : une pierre plate, nichée dans un creux entre des collines qui surplombaient l’eau.
L’eau courante était apaisante, et la lumière des étoiles qui s’y reflétait aussi. On aurait presque dit des poissons nageant dans la rivière, comme ceux que j’apercevais parfois près des rives du Lac d’Argent, chez moi. Le vent soufflait doucement, et je l’entendais faire onduler les hautes herbes comme un doigt qui caresse une colonne vertébrale. Il faisait chaud malgré la brise et, dans un long soupir, je fermai mon œil. Que la tension qui raidissait mon épaule depuis mon réveil s’en aille avec le vent. Tariq avait créé un royaume magnifique. J’y pensais parfois, quand j’essayais de comprendre quel genre d’homme avait été le Pèlerin Gris. Il avait fait des choses sombres, franchi des limites devant lesquelles même moi j’avais reculé.
Mais le Pèlerin avait aussi été capable d’une grande beauté.
Ma ceinture d’épée me serrait le flanc et me gênait ; je détachai donc son fourreau. Rouvrant l’œil, je posai les deux mains sur le pommeau de mon épée et me penchai pour y appuyer le menton. J’attendis patiemment que les derniers relents du cauchemar me quittent. Je ne me pressai pas et ne luttai pas contre lui : l’expérience m’avait appris que cela ne faisait qu’empirer les choses. J’inspirai et expirai, laissant le vent l’emporter comme de la fumée. C’est alors que je la vis.
Vous voyez, un fantôme me hantait depuis Ater.
Pas une apparition, ni le spectre de la culpabilité, mais bien une créature de chair et de sang. Elle ne m’avait pas suivie dès sa sortie de la ville, mais elle m’avait rattrapée quand l’Armée de Callow s’était arrêtée à Laure pour se réapprovisionner. Vivienne me l’avait raconté. Les fantômes n’avaient jamais été loin, mais elle ne m’avait pas non plus cherchée. J’avais laissé des occasions se présenter, et même contribué à en créer, mais elle n’avait jamais accepté aucune invitation implicite. Quoi qu’il l’ait poussée à me suivre dans les Voies du Crépuscule, Akua le gardait pour elle. Mais le voyage touchait à sa fin : demain, en milieu de matinée, nous ouvririons un portail aux abords de Salia. Enfin, mon fantôme m’avait retrouvée.
Elle n’était plus une ombre, mais ses pas demeuraient si légers. Sa robe, taillée pour monter à cheval, était faite pour le voyage, mais restait richement ornée, à la manière des hauts dignitaires de Praes : le col et les manches étaient rehaussés de perles. Par-dessus, elle portait un manteau gris, presque de la même teinte que le mien, et une épingle en calcédoine retenait ses cheveux. Elle avait la forme d’un cygne. Elle se tourna vers moi, et mon cœur se serra dans ma gorge. Combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais vu ces beaux yeux dorés dans un visage de chair et de sang ? Cela changeait tout, de savoir que la créature devant moi n’était pas qu’un jeu de fumée et de miroirs. C’était plus réel. Plus dangereux. Elle s’approcha en silence, et je ne m’y opposai pas.
Je reportai mon regard sur la rivière tandis qu’elle s’asseyait sur la pierre. À mes côtés, sans me toucher. Je sentais chaque parcelle de la distance entre nous sans même avoir besoin de regarder. Je gardai le silence, à écouter la brise remuer les herbes.
« Un cauchemar ? »
J’aurais pu mentir.
« Presque toutes les nuits depuis Ater. »
Parfois, je dormais malgré eux, mais cette nuit n’en faisait pas partie. J’expirai.
« Et toi ? »
« Je ne rêve plus. »
Un instant passa.
« Ça me rappelle trop le Manteau, dit Akua. Rien, puis de nouveau des couleurs. »
Je ne lui avais jamais demandé ce que c’était que d’être enfermée dans le Manteau de Woe. Je n’avais jamais tout à fait osé. Je savais qu’elle n’était pas vraiment éveillée, mais guère plus. Un rêve lucide était déjà une malédiction suffisante, pensais-je, quand on savait qu’on ne pouvait pas en sortir. Le silence s’installa après ses paroles, mais il n’avait rien de confortable. Nous nous étions tant dit, toutes les deux, nous avions été tant de choses l’une pour l’autre, qu’un silence véritablement vide ne pouvait exister entre nous.
« Je suis contente qu’il soit mort. »
Je reniflai.
« Je ne t’ai jamais vraiment crue, quand tu disais ne pas lui en vouloir pour ton père, dis-je. »
« C’est ce que tu voulais entendre, répondit Akua. »
J’inclinai la tête sur le côté, pour lui accorder ce point.
« J’aurais aimé le tuer moi-même, finit-elle par dire. »
Je regardai l’eau, les reflets argentés des étoiles.
« J’aurais voulu que tout se passe autrement, lui dis-je. »
« Le couteau que tu as manié t’a blessée, dit Akua en m’observant. Bien. Très bien. »
Je laissai échapper un rire dans mon souffle.
« Je ne crois pas que je m’en remettrai, avouai-je. Je pense que ce sera une de ces cicatrices qui restent, sans jamais vraiment guérir. »
« Tu en as infligé beaucoup, dit-elle sans pitié. Il n’est que juste, Catherine, que tu saignes à ton tour. »
Et comme c’était étrange, de trouver du réconfort dans ces paroles. Dans l’absence de compassion et de pitié. La pierre était dure et froide, mais elle avait une constance rassurante. On pouvait en faire des murs, compter sur elle pour s’abriter.
« Le monde est peut-être en train de finir, dis-je. Ou du moins, notre petit coin du monde. »
« Le monde est toujours en train de finir, répondit Akua, indifférente. Le Premier Jour promettait un Dernier Crépuscule. »
Je pouffai.
« Tu cites le Livre, dame Warlock ? »
« Même le Livre de toutes choses renferme des vérités, dit-elle. Je n’ai plus le luxe de fermer les yeux. »
« Tu l’as jamais eu ? »
Je sentis son sourire sans me retourner.
« Si j’étais morte jeune, dit Akua. Mais tu m’en as privée. Tu as fait de moi une prisonnière. »
« La prison était loin d’être tout ce qu’on te devait. »
« Tu as fait de moi une servante. »
« Tu as fait ça toute seule. Ton peuple n’offre pas tant de destins aux morceaux de ferraille : il les garde ou les jette. »
« Et puis tu m’as libérée, dit Akua à voix basse. »
Je gardai le silence.
« Sauf que tu n’as rien fait de tel, poursuivit-elle. Tu m’as appris la prison, pour que je l’emporte partout avec moi. »
J’inclinai la tête sur le côté.
« Vraiment ? demandai-je. »
Elle ne répondit pas. Elle n’en avait pas besoin. J’avais voulu lui faire cette proposition, autrefois, la nuit même où elle avait rejeté l’Empire. Lui offrir une issue, non pas pour rétablir l’équilibre, mais pour faire pencher la balance du bon côté. La placer sur le trône de Liesse, gardienne d’un mal plus grand encore. Cette nuit-là, à Salia, ne m’en avait pas laissé le loisir, mais cela ne ressemblait pas à une défaite. Ce n’était pas un plan que j’avais échafaudé. Pas un tour, pas une manœuvre qui dépendrait de la surprise ou de la chance. J’avais posé les fondations, pierre après pierre, avec des années de patience. Qu’importait qu’un moment fatidique soit passé ?
Le Destin, c’était le caractère. Et je connaissais désormais celui d’Akua Sahelian.
« Tu veux que je garde le Roi Mort prisonnier. »
Je n’étais pas tout à fait surprise. J’avais gardé cette intention presque secrète, sans jamais l’énoncer à voix haute, mais cela n’aurait pas suffi contre l’Intercesseuse. Elle aurait pu suivre le fil de l’histoire d’Akua Sahelian et le découvrir quand même. Mais seulement, pensais-je, si cela avait des chances de fonctionner. Si la voie était déjà tracée.
« Prendre un trône brisé dans les profondeurs de Liesse, dis-je, et retenir la marée. »
« Et si je refuse ? »
Je haussai les épaules.
« Rien. Il faut que tu le fasses de ton plein gré. »
Le silence s’étira. Elle aussi regardait la rivière, sa respiration paisible.
« J’aurais vu clair en toi, dit Akua, si tu n’étais pas un peu amoureuse de moi. »
Je gardai les yeux sur la rivière.
« Tu ne le nies pas, murmura-t-elle. J’aurais presque préféré que tu le fasses. »
Puis elle rit doucement.
« Est-ce que ce sera aussi une blessure, Catherine ? demanda-t-elle. Est-ce que la cicatrice restera ? »
Il aurait été plus sage de ne pas répondre.
« Oui. »
Je n’avais jamais vraiment su faire preuve de sagesse. Elle non plus. Des doigts doux — chauds, désormais, de chair et de sang — m’enveloppèrent la joue. Je ne résistai pas et la laissai me tourner vers elle. Je croisai son regard, sentis son souffle contre mes lèvres. Mais j’avais mes limites, et elle les connaissait ; elle les relut sur mon visage.
« En matière d’automutilation, murmura Akua Sahelian, tu n’as vraiment pas de rivale. »
Ses doigts me relâchèrent. Elle se leva.
« À demain, dit-elle. »
Je regardai la rivière, mais écoutai le bruit de ses pas jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Elle n’avait pas accepté, pensais-je.
Mais elle n’avait pas refusé non plus.