Chapitre 573
Même les villages sans nom perdus au fond d’un trou avaient un temple, en Procer.
Un aménagement rudimentaire, bien sûr. Les gens qui avaient vécu ici n’avaient pas les moyens de faire venir de la pierre. La Maison de la Lumière n’était qu’une grange un peu plus jolie que les autres, avec des volets aux fenêtres et un toit de chaume étonnamment soigné. Sa pente était assez douce pour que je puisse m’adosser à la paille piquante et laisser mes jambes pendre dans le vide. J’avais posé mon bâton de bois mort à côté de moi et gardais une bouteille de vin ouverte contre mes côtes, les yeux levés vers les nuages. Le jour déclinait, mais l’après-midi restait agréable : le soleil était chaud et la brise paresseuse. J’avais déjà le tiers d’une bouteille dans le ventre, le goût du rouge âpre sur la langue, et je somnolais à moitié.
J’avais pris l’habitude de m’accorder des siestes dès que je le pouvais, ce qui arrivait moins souvent que je ne l’aurais voulu. Même sur la route, mes journées étaient prises. Mais j’arrivais ainsi à compenser un peu mes nuits. On ne pouvait se réveiller qu’un certain nombre de fois de suite à mi-chemin de la Cloche matinale, incapable de se rendormir jusqu’à ce que le manque de sommeil finisse par vous rattraper. Mon Nom atténuait un peu le problème, mais ne pouvait pas tout compenser : comme lorsque j’étais l’Écuyer, il ne m’empêchait pas d’être fatiguée, il m’aidait seulement à tenir malgré tout. Tôt ou tard, il fallait payer son dû. Mes doigts se crispèrent autour du goulot. Et c’était bien ça qui m’empêchait de dormir, pas vrai ? Le prix que j’avais payé à Ater.
Il y avait des rêves qu’il valait mieux éviter, même au prix de l’épuisement.
Je portai la bouteille à mes lèvres, bus une longue gorgée et me forçai à fermer les yeux. Une sieste me ferait du bien. Mais une odeur flottait dans le vent : les dernières volutes de fumée du travail de Masego. Elle me faisait serrer les mâchoires. Je ne pourrais pas dormir ici, compris-je. Du moins, pas sans ce foutu cauchemar : la façon dont ses yeux s’étaient légèrement écarquillés quand le couteau s’était enfoncé dans sa poitrine. Le frisson de douleur au moment où la blessure mortelle lui avait été infligée. Cette nuit-là aussi, tout brûlait, tandis qu’un pilier de mort verte s’élevait jusqu’aux nuages.
Je fus soulagée de sentir la magie vibrer dans l’air. Masego avait toujours été un prodige dans l’art de maîtriser sa sorcellerie, perdant si peu de puissance lorsqu’il lançait un sort, mais depuis qu’il avait perdu sa magie, il était devenu tout autre chose. Pas une goutte ne se perdait, songeai-je. Les seuls signes de son utilisation de la magie étaient inhérents — liés à la formule, inévitables — et il n’y avait pas la moindre manifestation d’émanation. Je soupçonnais que ses sorts étaient désormais aussi proches de la perfection qu’un humain pouvait l’être, à condition qu’il ait le temps.
Je n’ouvris pas les yeux pour le regarder grimper, mais je l’entendis s’affaler sur le chaume et remuer jusqu’à trouver une position à peu près confortable.
« Il va me falloir des robes plus épaisses, nota Masego, si nous comptons continuer ainsi. La paille me pique le dos. »
« Envoie une demande de fournitures à Vivienne », raillai-je.
Ces derniers temps, je changeais de secrétaire plus souvent que d’épée. J’en avais perdu une au profit des Clans, et l’autre avait reçu une lame dans le dos ; la princesse Vivienne Dartwick s’était donc retrouvée à endosser le rôle, non sans quelque gêne. Elle avait ses propres obligations et n’avait jamais été aussi douée pour les détails que ses prédécesseures, si bien que le secrétariat adjoint devait combler les lacunes. J’aurais essayé d’emprunter Aisha à Juniper, si je ne risquais pas de perdre une main dans l’affaire, à cause de ses dents nacrées.
« Nous pourrions aussi éviter les toits de chaume, suggéra Masego sans détour. Je ne te reprocherai pas de chercher un perchoir, Catherine, mais tu pourrais au moins en choisir un confortable. »
« Le choix est maigre, ici, répondis-je, amusée. Je tâcherai d’y penser la prochaine fois. »
« C’est tout ce que je demande », répondit-il, satisfait.
Un silence paisible s’installa, puis je finis par soupirer et ouvrir les yeux.
« Qu’est-ce qui t’amène ici ? » demandai-je.
« J’ai fait tout ce que je pouvais pour trouver notre moyen de pression sans mon matériel habituel, m’expliqua Masego. Un rituel purement magique n’est pas une solution viable, comme je le soupçonnais ; j’élargis donc mes recherches. Les calculs sont assez ardus, c’est un domaine théorique intéressant. »
Je jetai un coup d’œil à l’homme à la peau sombre allongé à mes côtés, le premier Nommé à m’avoir rejointe. À l’époque, il était l’Apprenti, mais ce n’était plus le Nom qu’il portait.
« À qui d’autre pourrais-je demander les calculs nécessaires au déicide, sinon à toi, Hiérophante ? » dis-je avec un demi-sourire.
Je regardai sur le côté et vis ses lèvres s’incurver, mais je fronçai les sourcils. Son œil manquait toujours : celui qu’il avait perdu plus tôt. La peau de l’orbite avait cicatrisé, mais il ne lui restait qu’un œil de verre.
« Tu n’as pas eu le temps de le réparer ? » demandai-je en touchant ma propre orbite vide.
Il eut l’air surpris.
« Le réparer ? fit Masego. Ce n’est pas possible, Cat. Ce n’est pas une arbalète dont on peut remplacer les pièces. Mes yeux étaient uniques, des artefacts au sens le plus véritable du terme. Non, je l’ai perdu pour toujours. »
Je tressaillis, surprise.
« Merde, dis-je. Je suis désolée, Zeze. Je n’en savais rien. »
Il haussa les épaules.
« Tu n’as pas l’air si bouleversé que ça », dis-je lentement.
« Un seul suffit, répondit-il. Il me sert assez bien. »
« Tu les avais depuis des années », fis-je remarquer.
« La perte de mon œil valait bien ce qu’elle m’a permis de contempler, dit le Hiérophante. Le Très-Haut ne protégeait pas sa vision avec autant de jalousie sans raison. Ne t’ai-je pas dit un jour que la divinité n’était qu’une illusion de perspective ? »
J’acquiesçai. Difficile d’oublier ces paroles, prononcées juste après qu’il était devenu le Hiérophante et avait soumis une princesse faë dans toute la plénitude de sa puissance.
« L’apothéose n’est pas une question de puissance, Catherine, reprit-il. Sinon, en tant que Souveraine de la Nuit sans Lune, tu aurais été aussi redoutable qu’une grande reine faë. C’est la perception des lois de la Création, de ses fondements, qui distingue un dieu du reste. »
« Et ça t’a aidé ? demandai-je.
— J’ai entrevu une œuvre façonnée par les dieux eux-mêmes, répondit le Hiérophante. Cela a élargi ma perspective en un instant davantage que vingt années de recherches ininterrompues n’auraient pu le faire. Une fois encore, tu m’as fait un grand cadeau. »
« Je sais ce que je t’offrirai pour ton prochain anniversaire, dis-je avec ironie. »
Il me regarda, surpris, mais l’air de s’attendre à quelque chose.
« Je t’arracherai l’autre œil, souris-je. Voyons si tu en apprends quelque chose. »
Il fit tourner son œil de verre sur lui-même, spectacle qui, même après des années de guerre contre Keter, me mettait toujours mal à l’aise.
« Quelle chance, soupira Masego en tendant le bras vers moi. »
Je haussai un sourcil, interrogative.
« La bouteille, précisa-t-il. À moins que tu ne comptes boire seule. Je te rappelle que c’est une habitude courante chez les ivrognes. »
« Bon, grommelai-je, si tu tiens à le présenter comme ça… »
Il rattrapa la bouteille que je lui lançai, car je n’avais toujours pas trouvé comment le prendre au dépourvu avec ce fichu œil. Il en essuya soigneusement le goulot avec sa manche et en but une petite gorgée, ce qui me fit sourire. Il était en surpoids quand je l’avais rencontré. J’avais du mal à m’en souvenir, à présent. Même sous ses robes à col haut — noires, comme toujours, bordées de motifs anguleux jaunes et verts —, je voyais qu’il était mince, mais presque dépourvu de muscles. Il était toujours très peu en forme. Ses longues tresses étaient serrées autour de breloques enchantées dont il pouvait s’approprier la magie. Son visage avait changé avec l’âge : ses traits s’étaient affinés à mesure que son reste de joues rondes s’était résorbé, et son nez ressortait davantage. À présent, ses tresses allongeaient l’apparence de ses pommettes.
« Je crois que je préfère les vins rouges, nota Masego. Mais l’eau-de-vie coupée de jus de poire reste la meilleure des boissons. »
Le Pèlerin Gris lui en avait fait découvrir pendant qu’ils travaillaient ensemble à un rituel de châtiment. Tariq avait toujours raffolé de l’eau-de-vie de poire, mais savait qu’elle était plutôt rare hors du Dominion ; il avait donc bricolé une petite recette avec des eaux-de-vie proceranes et des poires. C’était si écœurant de douceur que j’avais presque la nausée rien qu’en me tenant près d’une coupe, mais Zeze adorait cette boisson. Et Indrani aimait le voir boire ; sans doute trouvait-on donc, dans un chariot de ravitaillement de l’Armée de Callow, les ingrédients de cette mixture dissimulés parmi les provisions ordinaires.
« Bonne chance pour en trouver dans une taverne », ricanai-je.
« Plus jamais, dit-il d’un ton sombre. Il y avait un rat, Catherine. »
« Allons, protestai-je. C’est arrivé une fois, il y a des années. La prochaine fois, on t’emmènera dans un endroit plus convenable. »
Avant la Dixième Croisade, Indrani et moi l’avions emmené dans une taverne des quais, à Laure, un de ces bouges qu’on adorait toutes les deux. Depuis, on n’avait pas fini d’entendre parler de ce rat.
« Il n’y en aura pas », m’informa aimablement Masego.
Je lui décochai quelques piques sur la délicatesse des palais praesiens ; il me rappela qu’en vérité, les Callowans avaient du mal avec les épices. Puis, après un moment, nous retombâmes dans un silence paisible, nous passant la bouteille de vin. Je me sentais déjà plus légère. Il avait toujours eu ce don, peut-être parce qu’il n’essayait généralement pas d’agir sur moi. Si quelqu’un tentait de me faire changer d’avis, je campais sur mes positions ; mais sa sincérité me traversait sans peine.
« Tu as autre chose à faire avant notre départ ? » demandai-je paresseusement.
« Sapan supervise les derniers préparatifs, répondit-il. Mais oui, justement. »
« Quoi donc ? »
Il se tourna vers moi pour me regarder en face plutôt qu’à travers son propre crâne, ce qui me fit déjà froncer les sourcils.
« Tu dois parler à Hakram, dit Masego. »
Mes doigts se crispèrent. Mes entrailles aussi.
« C’est réglé », répondis-je sèchement.
« Non, répliqua-t-il en secouant la tête. Voilà pourquoi j’en parle. Indrani a essayé avant que tu ne l’envoies à Salia, mais tu l’as distraite avec du sexe. »
Je marquai une pause, assez surprise par sa franchise pour en perdre mes mots.
« Elle dit que tu ne fais ça que quand tu veux vraiment éviter de parler d’un sujet, dit Masego franchement. C’est pour ça qu’elle t’a laissée faire. Mais elle s’inquiétait, et moi aussi. Tu repousses ça depuis ton départ d’Ater. »
J’étais partie avant lui. Il était resté pour assister à la crémation de mon père et d’Eudokia, puis m’avait rattrapée. Je n’avais pas demandé ce qu’on ferait de leurs cendres. Je n’étais pas sûre d’en avoir le droit.
« Je n’ai pas le temps de m’occuper de mes affaires personnelles, dis-je, mais c’était un mensonge. »
J’en avais le temps. Je ne voulais simplement pas m’en charger. Masego essuya la bouteille, puis en but une longue gorgée. Il la posa avec précaution sur le chaume. Il ramena les genoux contre sa poitrine, comme un enfant qui se recroqueville.
« J’ai fui après Thalassina, dit-il à voix basse. Je ne pouvais pas affronter l’ampleur de ce qui s’y était passé. J’avais absorbé des centaines de milliers d’âmes, j’étais gonflé d’une puissance que je n’avais jamais connue, et pourtant j’avais fui. Il y avait… des murmures à mon oreille. Procer serait l’endroit où je trouverais le moyen de ramener Papa, où je pourrais briser la croisade qui l’avait tué. Mais au fond, je crois que je savais que je fuyais. »
« Ce n’est pas pareil, murmurai-je. Tu le sais. Tes pères sont morts, mais tu ne les as pas… »
Tu ne les as pas tués, n’arrivai-je pas tout à fait à dire.Tu ne les as pas tués comme j’ai tué le mien.
« On pourrait soutenir que si, dit Masego. Si je n’avais pas insisté pour être dans le Labyrinthe, Père n’aurait peut-être jamais cherché à s’emparer des pouvoirs qui les ont tués. »
Eux et toute une ville, faillis-je dire, mais je me tus. Le chagrin ne fonctionnait pas ainsi. On pouvait savoir, en théorie, que la mort d’une ville de milliers d’habitants pesait davantage dans la balance que celle de deux êtres chers. Mais ce n’était pas ainsi qu’on le ressentait. Le chagrin, c’était comme une blessure. Elle faisait mal quand elle était la nôtre, quand notre chair était fendue, nos os brisés. On pouvait voir la blessure de quelqu’un d’autre et compatir, mais ce n’était pas pareil. Notre douleur comptait toujours davantage que celle des autres parce que c’était la seule qui nous semblait réelle.
« Au bout du compte, cela ne change rien, poursuivit doucement Masego. Même si je prenais toute la culpabilité sur moi, cela ne les ramènerait pas. C’est creuser pour rendre l’étang assez profond afin de s’y noyer. »
« Si, ça change tout, répliquai-je durement. Bien sûr que ça compte, merde, Masego. Je lui ai planté un couteau dans le corps. »
Je levai la main et fis pivoter le poignet ; une part cruelle de moi espérait le voir tressaillir, mais il ne manifesta qu’une patience imperturbable. J’enfonçai le couteau dans la paille et le sentis déchirer les brins. Comme si je tuais un épouvantail.
Tous les hommes finissaient par ressembler à des épouvantails quand on en avait tué assez.
« Ce couteau, lui dis-je, les jointures blanchies autour du manche. En plein cœur. Il a été mort avant même qu’on ait le temps de prier, Masego. Et c’est lui qui me l’a donné, le soir de notre rencontre, tu le savais ? »
J’entendais encore sa voix. La lame avait scintillé dans la lueur du feu tandis qu’il tournait le manche vers moi. Jusqu’où êtes-vous prête à aller pour que cela se fasse ? Assez loin pour le tuer. L’avait-il su, déjà, à l’époque ? Que son présent lui reviendrait dans le sang. Le père de Masego m’avait détestée un temps, car il croyait que je causerais la mort de mon père, qu’il aimait profondément. Wekesa le Sorcier avait toujours été malin. Masego secoua la tête.
« Tu ne m’as jamais raconté cette histoire, dit-il. Et quand je lui ai posé la question, il était… »
« Lui-même, achevai-je, d’un ton contrit. »
Mon ami acquiesça.
« J’allais mourir, dis-je. Je rentrais à l’orphelinat quand j’ai vu un garde agresser une fille. Je suis intervenue, j’ai essayé de l’arrêter, mais un autre garde m’a attrapée. Il m’étranglait quand le Chevalier Noir est apparu. »
Quel être terrifiant il m’avait paru, à l’époque : la mort en armure dépouillée. Même Sabah, pourtant bien plus grande et plus large d’épaules, n’avait pas rempli la ruelle à ce point.
« On les a faits prisonniers, repris-je. On devait les remettre à la garde de la ville, mais ça n’aurait servi à rien. Ils avaient essayé de violer et de tuer, et pourtant ils s’en seraient tirés. »
J’avalai ma salive.
« Alors il m’a proposé un couteau, dis-je, et m’a demandé ce que je jugeais juste. »
C’était là que tout avait commencé, pas vrai ? Ma vie avait connu bien des carrefours. Cette nuit à Summerholm où j’étais devenue l’Écuyer. La fin de la Folie, quand j’avais embrassé les profondeurs de l’Hiver. La bataille du Grand Strycht, la supplication que j’avais adressée à un ennemi qui avait toutes les raisons de me tuer. Même ce cauchemar à Ater, le ciel embrasé de vert alors que je devenais la Gardienne de l’Est. Autant de grands tournants, des jours et des nuits qui avaient décidé du cours de ma vie. Mais à leur origine, à la source de tout, il y avait ce soir-là à Laure. Le poids du couteau contre ma paume, tandis que je faisais mon choix et tranchais deux gorges.
J’avais tout commencé dans le sang, et c’était dans le sang que je poursuivais mon chemin.
« L’as-tu trouvé ? demanda Masego.
Je gardai le silence longtemps.
« J’ai trouvé quelque chose, murmurai-je. Je ne sais pas si c’est juste, mais c’est quelque chose qui a donné un sens au couteau. »
« Il comprendrait. »
Je détournai les yeux de mon ami.
« Il comprenait, dis-je. Est-ce que ça rend le fait que je l’aie assassiné plus acceptable ? »
« Je l’aimais aussi, Catherine, me rappela Masego. »
Son ton était calme, mais une volonté de fer s’y cachait. Une mise en garde : avancer avec prudence.
« Je les aimais tous les deux, poursuivit-il. Tante Eudokia n’a jamais été proche de nous, de qui que ce soit à part lui, je crois, mais je les connaissais depuis aussi longtemps que je me souvienne. »
Mon regard se posa sur lui. Il regardait vers l’est, en direction des sommets lointains des Cimes Blanches, par-delà les vallées verdoyantes et les brumes épaisses. Le soleil de l’après-midi descendait, disparaissant à l’horizon. Le long visage maigre de Masego était impassible, mais ce n’était qu’en surface. Dans les profondeurs de l’est reposaient les seuls êtres qu’il eût jamais connus comme famille. Et il regardait toujours au loin, un œil d’ombre et un œil d’or.
« Père m’a dit un jour que l’un d’eux pourrait finir par tuer un autre, raconta Masego. Qu’ils avaient longtemps résisté contre toute attente, mais que cela ne durerait pas toujours. Tante Sabah pourrait peut-être s’enfoncer trop profondément dans la Bête, Père se plonger dans des choses qu’il valait mieux laisser enfouies, ou oncle Amadeus franchir une ligne de trop. Et ce jour-là, il m’a fait jurer de pardonner à celui qui survivrait. »
Mon souffle se bloqua dans ma gorge.
« Il a dit, poursuivit Masego, que je le devais. Il ne voulait pas que je perde toute ma famille pour une seule mort. »
« Praes », dis-je.
Ce n’était ni un compliment ni une insulte. Peut-être un peu des deux.
« Voilà les vies que nous menons, Catherine, dit-il avec douceur. Nous tuons et nous gagnons jusqu’au jour où nous perdons et mourons. Nous sommes les enfants du couteau. Alors je t’aime toujours, même si j’ai vu mourir sur les marches la femme qui m’apportait autrefois des tartelettes au citron. Même si tu as tué l’homme qui m’a appris que je pouvais être tel que j’étais, que je n’avais pas à en avoir peur. »
C’était peut-être la chose la plus aimante qu’on m’eût jamais dite. Son obscénité me donnait envie de vomir. Je sentis mes doigts trembler autour du manche du couteau. Je ne l’avais toujours pas lâché.
« Je croyais qu’on allait gagner, balbutiai-je. Que je pourrais le garder. Qu’on pourrait tous rentrer chez nous. Et au lieu de ça, dieux… »
Il posa une main sur mon bras ; ses doigts étaient chauds, même à travers le tissu.
« Je sais, dit Masego. »
« Merde, grondai-je, de peur de fondre en larmes. On était si près du but, et il ne m’a simplement pas laissé d’autre choix. Tout était là, devant moi : lui, eux, ou tous les autres. On allait tout régler d’un seul coup et il n’a tout simplement pas voulu s’écarter. »
J’essayai de rester en colère, mais mes mots sortirent plutôt comme un sanglot. Avec lenteur et délicatesse, Masego desserra mes doigts autour du couteau. Je le laissai faire et laissai l’arme plantée là, profondément enfoncée dans la paille. J’avais envie de frapper quelqu’un, de cogner le toit, Zeze, ou même ce foutu ciel, ne serait-ce que pour que la satisfaction fugace du coup étouffe tout le reste le temps d’un battement de cœur. À la place, je suffoquai sur un sanglot, puis sa main, posée sur mon bras, m’attira doucement à lui jusqu’à ce que ma tête repose sur sa cuisse. Il passa les doigts dans mes cheveux, m’apaisant comme un enfant tandis que je pleurais à chaudes larmes. Il était mort. Vraiment mort, sans ruse, sans stratagème, sans dernier éclat de rire. Dans cet instant cruel, sur les marches, nous avions fait nos choix et je l’avais tué.
Je ne le verrais jamais vieillir. Je ne partagerais plus jamais un verre avec lui, assise dans une tente à la nuit tombée, à parler de la façon dont le monde devrait être. Je ne connaîtrais plus jamais quelqu’un qui comprenait la colère. Quelqu’un qui l’avait ressentie, lui aussi. Il était simplement parti.
Quand je repris mes esprits, la gorge à vif et le nez qui coulait, j’eus presque l’impression de m’être endormie. Mais j’étais toujours là, la tête sur les genoux de Masego, tandis qu’il peignait doucement mes cheveux de ses doigts. Personne ne m’avait jamais fait ça, songeai-je, pas comme ça. Kilian m’avait massé le dos, parfois même gratté, mais jamais ainsi. Indrani non plus n’avait jamais essayé. Ce n’était pas auprès d’elle qu’il avait appris, pensai-je. L’un de ses pères avait dû le faire, tous deux perdus à Thalassina. Je n’avais jamais rencontré Tikoloshe et je n’aimais pas Wekesa, mais je n’avais jamais douté de leur amour profond pour leur fils. Je le savais bien avant d’apprendre le sacrifice qui avait détruit une ville et une flotte, et leur amour résonnait toujours en leur fils. Dans les doigts qui me caressaient les cheveux.
« Voilà, dit Masego, l’air embarrassé, en me tapotant la tête. Ça va mieux, pas vrai ? »
Je me redressai en tirant sur mes vêtements, puis m’essuyai le nez sur ma manche. J’aurais bien raclé ma gorge, mais elle était encore à vif.
« Ouais, répondis-je d’une voix rauque. Ça va mieux. Un peu. »
Il s’écarta de moi, non par aversion, mais parce qu’il n’avait jamais beaucoup aimé le contact physique. Je savais qu’il avait dû éprouver une grande affection pour moi pour m’avoir gardée près de lui si longtemps.
« La douleur ne s’arrête pas, dit-il. Elle… recule simplement d’un pas. Je crois qu’elle sera toujours là. C’est ce que signifie les avoir aimés. »
J’expirai.
« Merci », parvins-je à dire, même si je n’en avais pas envie.
Même si cela me semblait être une faiblesse.
« C’est ça, la famille », dit-il en souriant.
Et c’était vrai. Il m’avait fallu des années, mais j’avais fini par trouver une sorte de famille. Je l’avais bâtie, puis serrée avidement contre ma poitrine. Masego, Indrani, Vivienne et toute la Compagnie des Rats, la Quinzième. Je portais autant de fantômes que de vivants, mais ils étaient toujours à moi.
« Alors rends-lui la pareille, dit Masego. Hakram, pourquoi refuses-tu de lui parler ? »
Je détournai les yeux. C’était plus facile quand on n’en avait qu’un.
« Vivienne pense que tu as peur de régner sans lui, poursuivit-il. Que lui parler rendra la chose réelle, définitive. »
« Tu parles de moi dans mon dos ? dis-je, mais ma colère manquait de conviction.
— Quand tu lui tournes le dos, dit Masego, à qui d’autre veux-tu qu’on en parle ? »
Je grimaçai. Venant de quelqu’un d’autre, j’aurais pu encaisser la pique, la trouver bien sentie et passer à autre chose ; mais lui ne jouait pas à ce genre de jeux. Sa sincérité était plus difficile à ignorer. Je gardai donc le silence un long moment, à choisir mes mots tandis qu’il attendait patiemment. Le venin me vint d’abord. Il en était toujours ainsi, pour le meilleur ou pour le pire.
« Il était censé être celui qui resterait, avouai-je. Quand tout ça serait fini. »
« Je ne comprends pas, dit-il. »
« Tu vas disparaître dans une tour, Zeze, dis-je d’un ton las. Et Indrani aura un foyer partout où tu seras, mais elle repartira. Rester n’est pas dans sa nature. Quant à Vivienne, aucun de nous n’a jamais prétendu qu’il choisirait l’autre plutôt que Callow. Elle aura un royaume à gouverner. Mais Hakram, lui, devait rester à mes côtés. Nous devions bâtir Cardinal ensemble, faire entrer le monde dans une nouvelle ère sous les Accords de Liesse. »
Je ris sans chercher à cacher mon amertume.
« Sauf qu’il est désormais lié aux Clans, poursuivis-je. Pour la vie, ou du moins pour très longtemps. Peut-être qu’il aidera, et je suis sûre qu’il m’écrira, mais ce ne sera pas… »
J’hésitai, sans trouver tout à fait les mots.
« Ce ne sera pas nous, dis-je. Ce sera lui et moi. Et je ne suis pas sûre que ça suffise. »
Parce que je regardais vers l’avenir, vers ce qui se trouvait au-delà de Keter, et que ce que j’y voyais me terrifiait. Ils seraient partis, tous. Pas seulement les Woe, mais tout le monde. Juniper, Aisha et Pickler ne quitteraient pas l’Armée de Callow pour une ville en construction. Pas après avoir passé des années à bâtir cette armée à partir de rien. Alors un jour, après qu’ils m’auraient régalée à Laure, tapoté le dos et se seraient débarrassés sans regret de la reine dont la Fosse avait eu besoin, mais qui les embarrassait maintenant que la paix était revenue, je partirais vers l’ouest et découvrirais que je n’avais plus que des fantômes pour compagnie. Comme mon père avant moi, je me retrouverais seule, au bout du compte.
« Tu as peur, dit lentement Masego, un sourcil levé.
Il prononça ces mots comme s’il s’agissait de la chose la plus absurde au monde. Comme s’il venait de dire que l’eau était sèche.
« Je crois que j’ai dépassé ce stade, répondis-je. Je vois ça se profiler depuis trop longtemps. Résignée, je crois que c’est le mot juste. »
« Pourquoi crois-tu ça ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. Que nous partirons ? »
« Parce qu’ils l’ont abandonné, lui, répliquai-je durement. Après la Conquête, quand les récits furent achevés, ils se séparèrent. La Capitaine retourna auprès de sa famille, ton père dans sa tour, et Ranger s’était déjà tirée dans les bois depuis belle lurette. Seule la Scribe est restée, et mon Scribe, à moi, devait être Hakram. Ça, c’est raté. »
« Nous ne sommes pas eux, Cat, dit le Hiérophante. »
« Nous portons leur héritage, dis-je, fatiguée. Et tout est écrit d’avance. Je ne suis pas en colère, Masego. Je n’avais simplement pas réfléchi comme il fallait. J’ai transmis les erreurs à la génération suivante. Peut-être que la prochaine fera mieux. »
« Catherine, dit-il, une pointe de fer dans la voix. Nous ne sommes pas eux. »
C’était facile à dire, songeai-je, mais ça ne durerait pas. Il était ce qu’il était. En cet instant, ma peur lui inspirait de la culpabilité, mais la culpabilité l’emportait rarement sur le désir.
« Ça ne change rien, dis-je. Tu veux savoir pourquoi je ne supporte pas de le regarder ? Parce qu’il savait tout ça, Masego. Tout ce que je viens de te dire. Il le savait et il a quand même fait son choix. »
Mes lèvres s’incurvèrent sans joie.
« Ce n’était pas le mauvais choix, dis-je. Il a accompli beaucoup de bien ainsi. Je ne devrais pas lui en vouloir. »
Mais je lui en voulais. Parce qu’il m’avait abandonnée, et que je savais que des centaines de milliers de personnes, tous les Clans, en sortiraient gagnantes. Mais les Clans étaient loin, et c’était ma chair qui avait été fendue, mes os qui avaient été brisés. La reine ne voyait rien à pardonner, mais ce n’était pas la reine qui l’aimait. Masego m’observa longuement.
« Tu me caches quelque chose, dit-il.
Mon œil se posa sur le couteau planté dans la paille. Je tendis la main pour le toucher, mais mes doigts reculèrent malgré moi.
« Cette nuit-là, dis-je. À Ater. »
Son œil d’or m’observait, mais celui dans l’ombre me laissait savourer ma honte en paix. Un regard équitable.
« Sur les marches, j’ai pris ma décision, murmurai-je. Eux ou Calernia. Et j’ai hésité, oui, mais c’était… »
Je me mordis la lèvre.
« Je savais, dès l’instant où je me suis retrouvée au carrefour, quel choix je ferais, dis-je. J’ai hésité comme toi avant de poser le doigt sur une flamme nue, en sachant que ça ferait mal. Je savais que je le tuerais si j’en arrivais là. C’était inévitable dès qu’on m’a demandé de choisir. »
« Et tu crois qu’il ne te pardonnera pas cela, constata Masego.
Je secouai la tête.
« Je ne sais pas s’il le fera, répondis-je. Mais je crois que si. Parce qu’il a fallu qu’on soit deux pour se retrouver sur ces marches, avec un couteau entre nous. Ce n’est pas ça, le problème. Je suppose que le problème, c’est moi. »
Son œil d’or m’observait, impassible.
« Chaque fois que je le regarderai, dis-je, je saurai qu’il est sans doute la personne la plus importante de ma vie, mon premier et plus proche ami, et que j’ai quand même choisi de le tuer. »
Je devrais vivre avec ça, avec son odeur suspendue dans l’air chaque fois que nous nous trouverions dans la même pièce. J’avais choisi de le tuer, et nous le savions tous les deux. L’amour comptait si peu à mes yeux quand il fallait gagner une guerre, vaincre un ennemi.
J’avais cru avoir des limites que je ne franchirais pas.
Masego tendit la main vers la bouteille et je la lui passai. Après l’avoir essuyée une fois de plus, il en avala la dernière gorgée. Il grimaça ensuite, car le vin n’était que moyen et le fond avait un goût prononcé, puis posa la bouteille sur le chaume.
« C’est toi qui as honte, dit Masego.
Il n’ajouta rien, comme s’il attendait que je confirme. Lentement, j’acquiesçai.
« Pourtant, c’est lui qui se retrouve tenu à distance, même s’il souhaitait le contraire, remarqua Masego.
Je grimaçai à mon tour. C’était aussi amer à avaler que la gorgée qu’il venait de boire. Mon ami m’attendit patiemment, le temps que j’épuise tous mes dénis, tous mes atermoiements, et que je me décide à vivre avec quelque chose.
« Salia, dis-je. Je participerai d’ici là aux réunions d’information avec Abreha, mais je lui parlerai seule à seul, à Salia. Quand nous pourrons être dans la même pièce. »
« C’est tout ce que je demande, dit Masego.
Je me laissai retomber dans la paille, et elle aussi. Le crépuscule approchait, avec l’heure de notre départ. Il nous faudrait trois semaines pour atteindre Salia, peut-être une de plus si nous rencontrions des problèmes en chemin. Mes doigts trouvèrent le manche du couteau et se refermèrent dessus. Je ne le laisserais pas ici, même si une part de moi en avait envie. Les enfants du couteau, nous avait appelés Masego. Nous les manierions jusqu’à ce qu’ils nous tuent tous : c’était pour ça que nous étions nés. Tout ce qu’on pouvait faire, songeai-je, c’était choisir ce qu’on en ferait. Essayer de rendre le monde plus lumineux, ou tenter de l’assombrir. Ce n’était pas grand-chose.
Mais c’était quelque chose.
Nous restâmes allongés en silence sur le toit jusqu’à ce que le soleil se couche.