Chapitre 572
Bayeux passait pour l’une des plus belles principautés de Procer.
À l’ouest, ses terres se fondaient dans les grandes plaines fertiles qui constituaient le cœur de la Principauté, tandis que l’est resplendissait de verdure. C’était, avais-je lu, grâce aux Caps Blancs : au printemps, la glace fondait sur les pentes des hautes montagnes et alimentait une myriade de petites rivières. Ce n’étaient que vallées et collines, verdure étincelant comme des émeraudes. Même maintenant que l’emprise du Roi Mort s’était étendue jusqu’à quelques milles de la frontière de Bayeux, le pays n’avait rien perdu de sa beauté. Il y avait sûrement une jolie formule à en tirer, quelque chose sur la beauté qui subsistait quand le monde s’assombrissait. Mes doigts se crispèrent. Malheureusement, j’avais tant usé de ces platitudes que je n’y croyais plus.
Je détournai donc les yeux de la beauté lointaine des vallées et reportai mon attention là où elle devait se porter. C’est-à-dire sur un grand miroir d’argent bordé de runes, dont la surface scintilla un instant avant de révéler une femme toujours aussi étrangement belle. La beauté d’Alaya de Satus n’avait pas été entièrement artificielle ni due à son Nom. Même dépouillée de l’un comme de l’autre, et marquée pour la première fois depuis que je la connaissais par les signes de l’âge — de petites rides au coin des yeux, une peau moins parfaite —, elle restait peut-être la plus belle femme que j’eusse jamais vue. Cela ne me faisait ni chaud ni froid. Ce que j’éprouvais pour elle était une cousine lasse de la haine, et elle occupait tant de place que rien d’autre ne pourrait jamais y pousser.
« Faites votre rapport, ordonnai-je sèchement. »
À mes côtés, la Haute Dame Abreha remua légèrement sur place. Comme toujours, elle était tiraillée entre le plaisir de me voir donner des ordres à l’ancienne impératrice et le malaise de voir la dirigeante de Praes en recevoir de qui que ce soit. Abreha n’était pas une femme si compliquée, une fois qu’on savait faire abstraction de sa soif inextricable de complots et de son ambition absolument amorale.
« Votre Excellence, me salua la Chancelière Alaya de — eh bien, la question faisait encore débat — en inclinant la tête. La troisième vague partira plus tôt que prévu. Le maréchal Nim a réussi à reconstituer les Légions au-delà de nos prévisions les plus optimistes. »
Je m’efforçai de respirer régulièrement. Chaque semaine, chaque foutue semaine, nous découvrions une nouvelle façon dont mon père nous avait manipulés. La bataille de Kala avait anéanti les Légions de la Terreur, brisé leur moral, mais elle avait aussi épargné aux soldats la confrontation nettement plus brutale d’Ater. Le Chevalier Noir avait pu recruter des hordes de soldats mécontents sous sa nouvelle bannière. Ce n’était pas entièrement une métaphore, puisque l’ancienne bannière de l’Empire de l’Effroi représentait la Tour noire sur un champ cramoisi.
« Ils devront partir directement pour Keter, dis-je. Je suis en contact avec la Première-Princesse et la situation sur le terrain, ici… n’est pas prometteuse. »
C’était un euphémisme. Le Roi Mort avait cessé de retenir ses coups et dévoilé tout son arsenal d’horreurs. En quelques heures, les fronts qui l’avaient tenu à distance pendant près de trois ans avaient cédé comme du parchemin mouillé, et Procer s’était pratiquement effondré en tant que nation en l’espace de deux jours. La seule chose qui ralentissait les armées de Keter, c’était l’immensité des terres livrées aux flammes ; partout, c’était la retraite totale. Seule Salia offrait encore un semblant de sécurité et, vu la manière dont Cordelia gérait la situation, j’éprouvais des sentiments mitigés.
« À quel point ? demanda doucement la Chancelière Alaya.
— Militairement, Procer est fini, répondis-je sans détour. Les généraux ont eu le bon sens de replier leurs armées sur Salia afin de préserver leurs forces pour l’assaut contre Keter, mais cela revenait à abandonner le pays. Au nord d’Iserre, il ne reste pas une seule force qui ne soit à la portée d’une après-midi de travail pour les morts. »
Elle hocha sèchement la tête.
« J’accélérerai les préparatifs autant que possible, promit la Chancelière Alaya. J’ai des nouvelles des Villes Libres qui, je le soupçonne, devancent les rapports des Chacals. »
« Je vous écoute. »
« L’Impératrice Basilia a emmené les armées de la Ligue dans les Voies du Crépuscule il y a un mois, dit-elle. Elle prétend partir en guerre contre Keter. On les a aperçues depuis à Salamans, mais je n’ai pas pu en apprendre davantage. Les Yeux ont de plus en plus de zones d’ombre. »
« Espérons donc qu’elle tiendra parole, grognai-je. »
Basilia nous avait régulièrement écrit — à moi et à la Première-Princesse — jusqu’à son départ : à moi, en tant qu’ancienne alliée, et à Cordelia, en tant que dirigeante. La plupart de ses lettres ne contenaient que des assurances d’amitié et de paix, mais elle promettait aussi d’engager les armées de la Ligue dans la guerre. Le fait qu’elle ait fait surface à Salamans n’avait rien de rassurant, puisque la moitié des princes du sud envisageaient de demander leur admission dans la Ligue, mais je préférais réserver mon jugement.
« En effet, répondit doucement la Chancelière Alaya. Puis-je vous demander où en est la deuxième vague ? »
J’avais fait partie de la première vague partie de Praes. J’avais quitté Ater avant même qu’ils ne brûlent mon père. J’avais prétendu que nous manquions de temps et que Procer s’effondrait.Fuir, disait mon esprit, et c’était la plus vraie des deux versions. J’avais emmené avec moi les armées que j’avais amenées, ainsi que l’avant-garde des renforts praesiens : quelques milliers d’anciens soldats de la maison impériale, accompagnés de cabales de démonistes et des premiers… atouts que nous avions rassemblés une fois la poussière retombée à Ater. Tous étaient sous les ordres de la Haute Dame Abreha. La deuxième vague était partie deux semaines plus tard : le reste des soldats de la maison impériale — tous auxiliaires dans les Légions de la Terreur, à présent — et quatre-vingt-douze mille guerriers orques. Le ban complet des Clans, mené par leur Seigneur de guerre.
« La Haute Dame Abreha s’est chargée de communiquer avec eux, dis-je en lui jetant un coup d’œil. »
Abreha se racla la gorge, une affectation amusante puisqu’elle n’avait plus besoin de respirer. De toutes les créatures mortes-vivantes que j’avais façonnées à partir de la Nuit, elle était de loin la plus vivante. Parfois, j’oubliais même qu’elle était morte.
« Leur progression est régulière et leur ravitaillement à Laure ne les a pas ralentis, dit la Haute Dame Abreha. La duchesse Kegan avait préparé le bétail pour qu’il rejoigne la horde. Le Haut Seigneur Sargon jure que les Vieilles Mères tiendront jusqu’à l’offensive contre Keter. »
« Voilà une bonne nouvelle, dit la Chancelière Alaya. Si les armées autour de Salia sont correctement disposées pour la guerre, il sera peut-être possible d’entamer la marche vers le nord quelques jours après l’arrivée de la deuxième vague. »
« Je ne compterai pas les peaux avant de les avoir sur le dos, ricanai-je. Les armées proceranes gèrent très mal leur ravitaillement, et Hasenbach ne peut pas tirer tant de miracles de ses manches. Je reste stupéfaite par la quantité de grain et de fourrage qu’elle a réunie. »
Elle avait dû vider la moitié des greniers de la Principauté pour y parvenir, ce qui aurait déjà été impressionnant même si la moitié du royaume ne s’était pas déjà sécessionnée de fait — et parfois même officiellement.
« Espérons que la menace d’anéantissement leur inspirera une compétence inattendue, dit la Chancelière Alaya, une pointe d’agacement dans la voix. »
J’en doutais. La peur rendait parfois les gens plus vifs, les poussait au-delà de leurs limites, mais, la plupart du temps, elle les rendait simplement négligents et stupides. Juniper et moi comptions déjà rester deux semaines près de Salia après l’arrivée de la deuxième vague.
« On verra, répondis-je, avant de durcir le regard. Qu’est-ce que j’entends au sujet d’un changement du corps électoral ? »
La Chancelière dont personne ne s’accordait encore sur le titre inclina la tête.
« L’Étendue Verte réclame son propre vote au lieu d’être considérée comme un territoire commun avec Ater, mais cela a suscité des désaccords, répondit-elle. Certains ont fait valoir qu’un nombre pair de voix risquait de provoquer une impasse ; d’autres ont alors soutenu que les Clans devraient obtenir une deuxième voix. »
Ce que les Hautes Sièges jugeraient inacceptable. Laisser deux voix, en pratique, entre les mains des gobelins — une pour les Eyries, l’autre pour Foramen — était acceptable, car Foramen restait majoritairement peuplé d’humains et rien ne garantissait que la dynastie de Wither conserverait son siège. Mais si les Clans obtenaient une deuxième voix, les peaux-vertes deviendraient un bloc de pouvoir aussi puissant que les Soninkés. Ajoutez à cela une voix supplémentaire pour l’Étendue Verte, et les Hautes Sièges aux mains des humains ne compteraient plus que cinq voix sur les onze qui choisiraient la Chancelière de Praes.
« Je ne vais pas vous mettre la pression à ce sujet, dis-je, mais je ne devrais pas avoir à vous rappeler que si cela tourne à l’affrontement, ma patience est plus qu’épuisée. »
« Je n’y manquerai pas, me répondit calmement l’ancienne impératrice. Les négociations se poursuivent, mais les choses avancent. Nous étudions d’autres moyens de départager les candidats. »
Je soupirai et laissai tomber. Je n’avais ni le temps ni l’envie de lui surveiller par-dessus l’épaule tout en préparant une campagne à l’autre bout du continent. Il faudrait que je fasse confiance à son jugement.
« Vous serez peut-être intéressée d’apprendre que le vote majoritaire a réduit le choix du nom de notre nation à deux options : “Confédération de Praes” ou “République de Praes”, poursuivit la Chancelière Alaya, changeant de sujet. »
Je haussai un sourcil.
« République ? demandai-je, sceptique.
— Bellerophon n’est pas la seule république, répondit la Chancelière. Je penche toutefois pour Confédération, si nous parvenons à convaincre les Eyries Grises d’abandonner ce nom au profit d’un autre. »
J’imaginais que la Confédération des Eyries Grises, État membre de la Confédération de Praes, risquait en effet de prêter à confusion.
« Tant que ce n’est pas la Ligue de Praes, dit ardemment la Haute Dame Abreha. Dakarai devait être ivre quand il l’a proposée. »
Je pensai, avec une certaine cruauté, que les Hautes Sièges étaient bien mal placées pour mépriser les querelles de la Ligue, alors que l’Empire de l’Effroi avait connu au moins autant de guerres civiles tout en prétendant former un seul État plutôt qu’une coalition lâche.
« Nous en reparlerons un autre jour, dis-je sèchement. Je crois que nous en avons terminé, Chancelière, à moins que vous n’ayez autre chose à ajouter. »
Alaya de Satus inclina respectueusement la tête.
« J’arriverai avec la troisième vague, dit-elle. Tout est arrangé. »
Mes yeux se plissèrent, mais je ne la contredis pas. Je ne savais pas si j’étais furieuse qu’elle insiste pour risquer la vie que mon père était mort afin de préserver, ou satisfaite qu’une fois, l’ancienne impératrice découvre de près à quoi ressemblait une vraie guerre. C’était une tout autre bête quand on ne l’observait pas du haut de sa tour.
« Nous nous retrouverons donc sous les murs de Keter, dis-je. J’attendrai votre rapport la semaine prochaine, à la même heure. »
Je plongeai mon regard dans le sien.
« Chancelière. »
« Votre Excellence », répondit-elle en s’inclinant avec déférence.
Cette formule officielle, adoptée à Praes pour le Nom de Gardien de l’Est, fut la dernière qu’elle prononça avant que le miroir d’argent ne s’assombrisse. Je fis rouler mon épaule, qui craqua. J’avais toujours mal aux membres, ces derniers temps. Trop me retourner dans mon sommeil, sans doute. Je ne dormais plus très bien depuis… Je ne dormais plus très bien, voilà tout.
Je ne pouvais pas regarder en arrière. Je ne le ferais pas. À la seconde où je le ferais, la fosse m’attendrait.
« Notre confédération semble prendre un bon départ, songea la Haute Dame Abreha. Dire que je vivrais assez longtemps pour voir l’Empire de l’Effroi remplacé. »
Je la regardai d’un air sceptique, dissimulant mon amusement devant sa façon d’éviter l’expression plus courante « vivre assez longtemps pour voir ce jour ».
« Elle changera, dis-je. Elle n’aura pas le choix. Le pouvoir est tiré dans trop de directions. »
À mon avis, les Hautes Sièges commenceraient par se comporter comme mon père l’avait sûrement prévu : elles s’affronteraient et achèteraient les voix des peaux-vertes et d’Ater à coups de réformes avantageuses. Mais cela ne durerait pas éternellement. Tôt ou tard, elles resserreraient les rangs pour essayer de garder la fonction au sein de leurs familles — ce que j’imaginais mal fonctionner longtemps, vu la fréquence à laquelle leurs intérêts dynastiques divergeaient — ou elles chercheraient d’autres moyens de s’emparer du pouvoir. Cela mènerait à la guerre, une guerre que les Hautes Sièges ne gagneraient peut-être pas. Et, dans le vide laissé par leur défaite, les Légions de la Terreur finiraient sans doute par intervenir. Nim était farouchement apolitique, mais combien de ses successeurs le seraient ?
Peut-être que si elle restait assez longtemps, préserver le caractère sacré des élections finirait par faire partie de la légende du Chevalier Noir, mais je ne miserais pas là-dessus. Et puis, l’Intercesseuse avait mis fin à ce genre de choses. Pour toujours ou seulement pour l’instant, je l’ignorais ; c’est pourquoi j’avais chargé le Hiérophante de le découvrir.
« Il y aura des ajustements, balaya Abreha, mais la charpente tiendra. Elle répond à un besoin. »
« Lequel ? demandai-je. »
Je n’étais même pas sarcastique. Abreha Mirembe était une abominable excuse d’être humain, mais elle avait siégé pendant des décennies au sommet de la politique praesienne. Peu connaissaient les Terres désolées aussi bien qu’elle, et moins encore les connaissaient mieux. Je n’appartenais à aucune de ces catégories.
« S’emparer de la Tour par la force a été coûteux, Votre Excellence, dit l’aristocrate morte-vivante. En soldats, en pièces, en contrats invoqués. Et c’était toujours risqué, même quand sa famille vous soutenait pleinement. Garder la Tour était encore plus difficile : la plupart des tyrans avaient appartenu au Conseil sombre ou, à tout le moins, à la cour impériale avant de gravir la Tour. Ater a été le tombeau de bien des Hauts Seigneurs. »
« Vous vous en tiendrez donc aux élections parce qu’elles coûtent moins cher que la guerre, dis-je, dubitative. »
« Parce que huit ans, ce n’est pas si long à attendre, sourit la Haute Dame Abreha en dévoilant ses dents jaunes. Pourquoi lever une armée illégale et risquer des batailles et la ruine quand la prochaine élection offre un meilleur moyen d’usurper le pouvoir à son rival ? Nous ne sommes plus condamnés à régner jusqu’à la mort, Votre Excellence, et nous vivons plus longtemps que les races inférieures. Nous avons assez d’années devant nous pour nous permettre d’être patients. »
Je marquai une pause et m’obligeai à y réfléchir. J’avais remarqué, face à Sargon Sahelian à Wolof, que les grandes familles de Praes avaient tendance à raisonner sur de longues périodes. Quand un Haut Seigneur ne pouvait pas gravir la Tour, il cherchait plutôt à renforcer sa dynastie. Ce système électoral jouait sur cet instinct. Pourquoi se précipiter dans une guerre quand il suffisait d’attendre vingt ans pour être élu chancelier ? Mieux valait prendre son temps, nouer des alliances et mettre de côté de quoi acheter les bons suffrages. On obtiendrait ses huit ans sans avoir mis sa famille en danger. C’était un système qui éliminerait les téméraires, compris-je.
Il empêcherait les gens du même acabit que ceux qui, autrefois, avaient pris la Tour au terme d’orgies de sang, de s’approcher un jour du pouvoir à Praes.
« Le Seigneur Charogne était une petite ordure vicieuse, dit Abreha. Mais il était brillant aussi, à sa manière tordue. Il comprenait les vieilles familles mieux que nous ne les avons jamais comprises. »
Je soupirai. Je n’étais toujours pas convaincue que cela ne finirait pas par déboucher sur un régime militaire dirigé par les Légions, mais je n’étais pas certaine que ce ne soit pas prévu, après tout. Cette idée lui aurait peut-être même plu.
« On verra bien, finis-je par dire. »
« Les temps seront intéressants, reprit la noble morte-vivante. Si nous survivons à la fin du monde, du moins. »
« Quelle espérance, Haute Dame Abreha, dis-je d’un ton sec. »
« C’est… »
Elle fut interrompue par un bruit que je connaissais malheureusement bien : une détonation. Il était assez facile de déterminer d’où elle venait. Nous nous trouvions à la périphérie d’un village sans nom, au sommet d’une pente douce qu’on avait jugée idéale pour recevoir le rapport de la Chancelière. De là, je vis un panache de fumée s’élever d’une grande grange. Vaste, sèche et en bon état, elle servait à Masego pour la demi-journée que nous passerions dans la Création avant de rejoindre mon armée dans les Voies du Crépuscule. Il avait des expériences à mener, disait-il. Mon cœur se serra. Dieux, faites qu’il ne soit pas blessé. Déjà, je… Mes doigts se crispèrent autour d’un couteau que je ne tenais pas.
Ne regarde pas en arrière, m’ordonnai-je. Sinon, la fosse t’attend.
Masego s’en sortirait. Ce n’était pas un imbécile ; il aurait pris ses précautions avant de tenter quoi que ce soit de dangereux. Je pris tout de même congé de la Haute Dame Abreha après les politesses d’usage et dévalai la pente aussi vite que ma jambe boiteuse me le permettait, ma garde personnelle se déployant autour de moi. Le village n’était guère plus qu’un trou dans le sol, avec des rues poussiéreuses entre les deux boutiques abandonnées et la poignée de maisons qui le composaient ; il était donc impossible de s’y perdre. Je trouvai l’Apprenti à genoux devant la grange, en train de tousser à s’en déchirer les poumons. Par la porte ouverte, j’aperçus la silhouette d’un grand homme en robe sombre qui s’affairait à l’intérieur, et un nœud se défit dans mon estomac.
Je m’arrêtai près de Sapan, dont la toux s’était muée en halètements.
« Ça va, gamine ? demandai-je. »
« Ça va, Votre Majesté, répondit-elle d’une voix rauque. J’ai juste avalé une gorgée de Lumière. »
Je clignai des yeux, puis penchai la tête sur le côté.
« Et ça ne t’a pas brûlée ? demandai-je avec prudence. »
« Ébouillantée, reconnut Sapan. Ça m’apprendra à toujours mettre deux couches de boucliers. »
« C’est toujours une bonne idée, approuvai-je avec sagesse. »
Je lui tapotai l’épaule pour la réconforter, satisfaite qu’elle ne courût aucun danger, puis entrai dans la grange. Mes pas trébuchèrent aussitôt, et pas à cause de ma jambe boiteuse. Depuis la colline, je n’avais pas pu le voir, mais quelque chose avait percé un trou circulaire de part en part dans le toit de la grange. À en juger par les brûlures autour du trou, cela devait être l’œuvre de la Lumière, ou de quelque chose d’approchant.
« Dis-moi, dis-je, que ce n’est pas l’artefact qui a fait ces dégâts. »
Le Hiérophante se penchait sur une table de pierre noircie qui avait survécu à l’explosion. Un livre relié de cuir y reposait. La moitié de la grange était encombrée de divers instruments et des bibelots enchantés qu’il avait utilisés à l’Arsenal pour mesurer les émanations ; quelques-uns des premiers avaient été apportés jusqu’à la table de pierre. Il le manipulait avec une pince, tournant soigneusement les pages pour les examiner.
« Je pourrais te le dire, observa le Hiérophante. Mais tu t’irrites inexplicablement chaque fois que tu me demandes de te mentir et que je le fais. »
Je soupirai.
« Voilà, dit-il avec satisfaction. C’est exactement ça. »
« Dis-moi au moins qu’il n’est pas cassé. »
Je boitai plus avant dans la grange et vins me placer à ses côtés.
« Je ne crois pas qu’un seul moyen à ma disposition puisse ne serait-ce qu’entailler la reliure du Livre, dit le Hiérophante, fasciné. »
Je plissai les yeux en direction de son dos. J’avais bien entendu la majuscule.
« On ne va pas l’appeler comme ça. »
« C’est un nom approprié et charmant, insista Zeze. J’en ai la confirmation d’une source fiable. »
« Tu veux dire Indrani, dis-je sans me laisser impressionner. »
« J’ai une source fiable, concéda Zeze. »
Mes lèvres frémirent, mais me moquer de l’Archer ne suffirait pas à me convaincre.
« Ce serait un blasphème, lui rappelai-je. Et nous marchons déjà sur une corde raide en ayant volé toutes les histoires du Bien de Calernia pour en faire un livre. »
« C’est moi qui l’ai fait, protesta Masego. Donc c’est à moi de le nommer. Ce sera le Livre de Certaines Choses. »
Parce que l’appeler d’une plaisanterie sur le Livre de Toutes Choses allait très bien passer auprès des Procerans. Je sentais déjà la migraine qui m’attendait dans le futur remonter jusqu’à moi, si gigantesque qu’elle avait fracassé les lois du temps elles-mêmes.
« Nous en reparlerons plus tard, mentis-je. »
Il se retourna pour me lancer un regard noir, ce qui — attends, quoi ?
« Masego, dis-je d’un calme forcé, qu’est-ce qui est arrivé à ton œil ? »
Non seulement son bandeau noir habituel avait disparu, mais l’un des yeux de verre qu’il avait reçus en devenant Hiérophante avait été détruit. J’aurais voulu demander où, mais le désordre sanglant et noirci qui tenait lieu d’orbite vide répondait suffisamment à la question. Son autre œil avait survécu, mais les reflets de soleil d’été dans le verre s’étaient nettement atténués.
« Ah, dit le Hiérophante, quelque peu embarrassé. Ça. »
Je lui pris le menton et lui tournai la tête pour examiner sa blessure. Rien de bien profond. Je fronçai les sourcils.
« Tu as enchanté l’intérieur de ton orbite ? demandai-je. »
« Bien sûr que non, répondit-il, offensé. Les enchantements ancrés dans la chair sont notoirement imprécis et sujets aux mutations. »
Je le lâchai et attendis, les yeux fixés sur lui.
« J’ai inséré des éclats d’os dans la chair, que j’ai ensuite enchantés, m’annonça fièrement Masego. En prévision d’un accident exactement comme celui-ci. »
Et voilà. Il me regarda, un sourcil arqué.
« Tu peux maintenant louer ma prévoyance, m’encouragea-t-il. »
« Nouvelle règle : avant de te fourrer quoi que ce soit dans le corps pour l’enchanter, tu demandes l’avis de quelqu’un. »
« J’ai demandé à Akua quand j’ai conçu les enchantements, l’an dernier, m’informa-t-il. Elle m’a été très utile. Est-elle de nouveau notre amie, au fait ? Je n’ai jamais vraiment su si nous étions censés la détester ou non. »
« Je modifie la règle : tu me demandes à moi, précisai-je. Si je ne suis pas là, tu demandes à… »
Je ravale ma réponse. Il n’était pas là, il m’avait quittée. Ne regarde pas en arrière, m’ordonnai-je. Sinon, la fosse t’attend.
« … Vivienne, terminai-je. Et pour Akua, fais comme tu le sens. Tu n’es pas obligé de la détester si tu n’en as pas envie. »
« Je n’en ai pas envie, m’informa Masego. C’est bon à savoir, merci. »
« Puisqu’on parle de choses utiles, dis-je en m’efforçant de ramener la conversation au présent. Dois-je en déduire que tu as tiré quelque chose d’utile du trou dans le toit ? »
« C’est ainsi que j’ai perdu mon œil, reconnut le Hiérophante. Il semble que les Dieux d’en Haut aient mal pris que je cherche à examiner leur ouvrage de trop près. Ils n’avaient pas l’air contents. »
Je me frottai l’arête du nez.
« Eh bien, au moins, tu n’as pas été foudroyé, lâchai-je. Qu’as-tu appris ? »
« Plusieurs choses, observa-t-il. La première, c’est que l’Intercesseuse est toujours en vie. »
Je jurai en kharsum. Je m’en étais doutée, même après qu’elle avait perdu les histoires, mais je n’avais aucune envie de voir mes soupçons confirmés.
« Comment le sais-tu ? demandai-je. »
« Les mesures que j’ai prises quand l’artefact a quitté son état de dormance m’ont permis d’établir que cela n’aurait pas dû affecter le deuxième enchantement que nous avions placé sur la Pointe, dit Masego. »
Je fronçai les sourcils. Le harpon d’argent qu’il avait utilisé à Ater, la Pointe, était censé servir à deux choses, précisément : extraire un aspect de la Barde selon les mêmes principes que ceux dont Zeze s’était servi pour m’arracher mon aspect corrompu à Marchford, des années plus tôt, puis veiller à ce que la Barde ne puisse pas s’échapper, même si elle mourait. Pour l’empêcher de disparaître à chaque fois qu’elle passait l’arme à gauche, nous avions trouvé une solution… nécromantique. Si elle mourait avec la Pointe en elle, elle devait être ressuscitée immédiatement. Mais l’enchantement avait échoué : quand elle s’était arraché la langue d’une morsure, elle avait disparu.
« Pourtant, l’enchantement a échoué, lui rappelai-je. »
« Pas à cause d’une interférence du processus d’extraction, comme je le croyais au départ, dit le Hiérophante. Ce qui a des implications fascinantes, Catherine : cela signifie que la nécromancie a été vaincue par une volonté plus puissante. »
« Elle a refusé très fort de devenir morte-vivante ? demandai-je. »
« Je parle de volonté au sens magique, précisa Masego. »
Ah. Donc la même manifestation de volonté qui permettait à un mage de pratiquer la magie. La théorie trismégistane de la magie enseignait que l’usurpation était l’essence de la sorcellerie : chaque fois qu’un mage usait de magie, il volait la maîtrise des lois de la Création. Il insinuait donc qu’un mage plus puissant que lui avait contré l’enchantement.
« Elle ne peut pas faire de magie, dis-je en fronçant les sourcils. J’en suis presque certaine. »
« Quand on use de magie, il y a toujours au moins deux volontés en jeu, Catherine, me rappela le Hiérophante. »
Je clignai des yeux.
« Tu veux dire la Création ? sifflai-je. »
« Je crois que c’est une loi de la Création que l’Intercesseuse ne puisse pas mourir, approuva Masego. Seule une loi fondamentale pourrait entrer en conflit avec elle et la tuer, si cette théorie est juste. »
La sorcellerie n’y suffirait donc pas, pas plus que les Noms. Ni la Lumière ni la Nuit. Les lois fondamentales étaient censées s’appliquer même aux Dieux ; des principes comme « rien ne peut naître du néant », et ainsi de suite. Mais c’étaient plutôt des limites, pas des lois qu’on pouvait exploiter.
« Merde, dis-je. Ça complique les choses. »
Je pensais lui arracher ses histoires comme première étape pour lui servir sa tête sur un plateau, mais cela ne semblait plus réalisable. Il allait me falloir trouver un nouveau moyen de m’occuper de la Barde Vagabonde.
« L’emprisonner serait peut-être plus réaliste, suggéra Zeze. »
« Nous sommes déjà en train de préparer ça pour le Roi Mort, dis-je. Je ne suis pas à l’aise à l’idée d’enfermer autant de maux anciens dans des lampes. À ce rythme, nous finirons au moins par manquer de lampes. »
« J’imagine qu’avec assez de temps, je trouverai un moyen de la tuer, songea le Hiérophante. Il suffit d’être minutieux. »
Le ton placide contrastait avec ses paroles et me fit frissonner. Il était toujours bon de se rappeler à quel point Masego pouvait être terrifiant, quand il avait une raison de l’être.
« Quoi qu’il en soit, poursuivit-il, avant que les Dieux d’en Haut ne se formalisent de mes recherches polies et légitimes… »
De l’autre côté de la table, à moitié enfoui sous un tas de foin qu’on avait balayé à la hâte, je remarquai ce qui ressemblait à un jeu de longues aiguilles d’argent, brûlées et fondues par la Lumière.
« … j’ai tout de même réussi une partie de ce que je cherchais à accomplir, poursuivit Masego. À savoir, déterminer la nature de ce que nous avons volé. »
« Son aspect, dis-je. »
« Oui, répondit-il patiemment, mais qu’est-ce que cela signifie, concrètement ? »
« La maîtrise des histoires, suggérai-je. La capacité de les voir et d’agir sur elles. »
« Pourtant, tu as affirmé qu’elle avait tué les histoires pour le Mal à Ater, fit remarquer Masego. Cela va au-delà d’une simple maîtrise. »
« Nous ne connaissons pas ses limites, lui rappelai-je. »
« En effet, approuva-t-il. Ce qui rendait d’autant plus important de déterminer la nature de ce que nous avions volé. À quel point est-elle puissante, si elle a pu en tuer la moitié ? »
Je réfléchis. Ce serait utile. Une certaine forme de puissance ne se traduisait pas forcément dans une autre, mais cela nous aiderait à évaluer ses capacités.
« Alors ? insistai-je. »
Il tira de la sorcellerie d’une petite gemme cousue à sa ceinture et commença à dessiner dans l’air des lignes dorées, semblables à ses runes, mais je lui saisis le bras.
« Pas besoin de me donner les équations, dis-je. Elles me dépassent. À quelle conclusion es-tu arrivé ? »
« Même en supposant que l’Intercesseuse n’ait interrompu les histoires pour les royaumes d’en Bas qu’en Calernia, comme tu l’affirmes, dit-il en marquant une pause pour me laisser l’interrompre… »
Je me contentai de hocher la tête. Je n’avais pas senti les histoires au-delà de Calernia, et je ne croyais pas que l’Intercesseuse y soit parvenue non plus. Nos aspects étaient assez proches pour qu’elle se sente menacée, que je sois presque en mesure de lui voler le sien. Il fallait que leur portée soit comparable pour que cela soit possible.
« Même ainsi, poursuivit Masego, l’ampleur de la puissance en jeu ne peut signifier que deux choses. »
Il marqua de nouveau une pause, uniquement pour l’effet dramatique — et je pouvais probablement remercier Indrani pour ça.
« La première, c’est que nous n’avons aucune raison de nous inquiéter, dit agréablement le Hiérophante, car elle est l’un des Dieux et peut détruire ce continent d’un simple battement de cils. »
« Réconfortant, dis-je. Et que contient la boîte numéro deux ? »
« Elle n’a rien détruit du tout, dit Masego. Elle a seulement arrêté les histoires. »
Je sifflai doucement. Si c’était vrai, nous avions encore une chance de tuer le Roi Mort. Si c’était vrai.
« Et sur quoi fondes-tu cette théorie ? demandai-je. »
« Nous n’avons vu qu’un seul exemple de l’Intercesseuse manipulant une grande quantité de pouvoir, dit-il. L’incident avec le premier Pèlerin Gris, au Levant, que tes hommes ont enquêté. »
Je plissai les yeux.
« Le Chevalier Blanc l’a foudroyé, mais la Barde est intervenue et a trafiqué le pouvoir de l’ange pour qu’il ne le tue pas, dis-je. Elle en a modifié certaines propriétés, oui, mais surtout, elle l’a affaibli. »
« Exactement, répondit-il avec un sourire. C’est un précédent. Je pense que les histoires ne sont pas mortes, mais simplement réduites à zéro. »
Je grimaçai.
« C’est une information utile, je ne prétendrai pas le contraire, dis-je. Mais ce n’est pas une solution, Zeze. Nous ne pouvons pas la tuer, donc sa mort ne mettra pas fin à son ingérence. »
Masego éclata de rire.
« C’est justement là toute la beauté de la chose, Catherine, me dit-il. Ce n’est pas un acte des Dieux qui s’est produit, ni une destruction irréversible. C’est un acte de volonté. Et que nous enseigne la sorcellerie de Trismégiste à leur sujet ? »
Mes doigts se crispèrent.
« Une volonté peut en vaincre une autre, dis-je à voix basse. Ce que l’une fait, une autre peut le défaire. »
Il hocha la tête.
« Si nous trouvons le bon levier, sourit le Hiérophante, nous pouvons récupérer ces histoires. »