Chapitre 571
Antigone avait été juste un peu trop lente pour l’arrêter.
Cela aurait suffi à troubler Hanno même s’il n’avait pas vu le Tombeau — ce vaste lac qui séparait Hainaut du Royaume des Morts — se couvrir de glace. Une horde dont les effectifs dépassaient de loin le nombre d’étoiles dans le ciel avait déjà commencé à marcher sur l’épaisse couche gelée, une vague de mort qui avançait sans se soucier de tactique ni de stratégie : elle progressait en ligne droite, tuant tout être vivant sur son passage. Hainaut était perdu, Hanno of Arwad le comprit à cet instant. Il ne pouvait pas résister à une telle attaque, même si le Roi Mort s’était peut-être condamné lui-même par cette audacieuse manœuvre. Et pourtant, tandis que l’homme à la peau sombre observait l’inexorable avancée à l’horizon, ce n’était pas ce spectacle qui retenait son attention. Ni ce qui l’inquiétait.
Antigone avait été juste un peu trop lente pour l’arrêter.
Ce n’était pas que la providence eût abandonné la Sorcière des Bois, car ce n’était pas le cas. Elle était éveillée et se trouvait dans les collines lorsque tout s’était produit, aux côtés de Hanno, alors qu’ils discutaient de la possibilité d’un raid pour disperser l’armée qui se rassemblait au nord des Sœurs de Cigelin. Antigone était, toutes proportions gardées, au bon endroit au bon moment. Elle aurait pu l’empêcher, c’était tout à fait possible. Avec le recul, Hanno en était certain. L’occasion s’était présentée. Et pourtant, la riposte d’Antigone, sa tentative pour introduire une faille dans le rituel ennemi, avait été un peu trop faible et trop lente. Elle avait mal évalué ce qu’il fallait d’un cheveu, ce qui, face à un adversaire comme le Roi Mort, suffisait amplement à perdre.
Elle avait manqué sa cible de peu, et c’était cela qui troublait Hanno. La Sorcière des Bois avait été poussée vers la victoire, oui, mais Hanno craignait que son ennemi n’eût pas été poussé vers la défaite. Que le grand dessein visant à geler tout un lac par un immense rituel n’eût pas été frappé de malédiction. Et les implications de tout cela… Il peinait même à en saisir l’ampleur. Les Dieux d’en Bas avaient-ils choisi le Roi de la Mort comme champion, intervenant pour le protéger des revers promis ? Et si c’était le cas, était-ce la seule fois où ils interviendraient ? Cette pensée lui arracha presque un frisson. Le Roi Mort avait déjà été assez monstrueux alors même que, si l’on en croyait Catherine, il était en disgrâce auprès des Dieux d’en Bas.
S’il était redevenu leur fils préféré, la guerre avait pris un tour si désespéré qu’il fallait inventer un mot plus fort.
« Les nuages ne se dissipent pas, Lord White », dit le Chevalier du Miroir.
Beaucoup s’étaient mis à appeler Hanno Prince White, et il ne les reprenait plus, mais Christophe n’avait jamais fait partie de ceux-là. L’autre homme avait été échaudé par la politique, songea le héros à la peau sombre, et l’évitait désormais comme la peste. Or appeler Hanno prince, quel qu’il fût, relevait de la politique ; il n’aurait pas prétendu le contraire. Une ligne se dessinait entre ces terres et Salia, et tout l’ouest décidait de quel côté il préférait se tenir.
« Ils s’étendent, acquiesça doucement Hanno.
Des nuages noirs étaient apparus au loin, au-dessus de ce qu’il savait au plus profond de lui être la Couronne des Morts, sans savoir comment ni pourquoi, et ils n’avaient cessé de s’étendre depuis. Un mille par heure, peut-être ? D’aussi loin, difficile à dire.
« Je crains que le Roi Mort ne veuille couvrir tout le ciel, dit le Chevalier du Miroir. Et nous n’avons guère de moyens de l’en empêcher. »
Hanno ne pouvait que conjecturer, mais cela lui semblait juste. C’était une façon de masquer le soleil, de flétrir les récoltes et de forcer les soldats à combattre dans l’obscurité. Cela répandrait aussi la peur, rien qu’à la vue du phénomène. Combien prendraient la fuite, simplement parce qu’ils seraient convaincus que les Dieux les abandonnaient tous ?
« Antigone le ralentira, répondit Hanno.
Christophe tourna ses yeux verts vers celui qui avait autrefois été le Chevalier Blanc, le visage grave sous son heaume.
« Et combien de temps cela tiendra-t-il ? »
Hanno ne répondit pas. Le silence s’installa.
« Hainaut est perdu, finit-il par dire. Nous ne pouvons espérer le défendre. Rentrons au camp, Christophe. Il faut envoyer un message au général Abigail. »
Le Chevalier du Miroir se redressa de toute sa hauteur, le soleil miroitant sur son armure polie.
« Et que dira-t-il ? demanda-t-il, curieux.
« Qu’elle doit battre en retraite, répondit Hanno of Arwad. Comme nous. »
Une ligne de défense serait laissée derrière eux, mais il savait déjà ce qu’il fallait faire. La majeure partie de son armée rejoindrait le rassemblement convoqué par Cordelia Hasenbach, la grande force que l’on assemblait pour tenter un ultime assaut désespéré au cœur de l’Ennemi.
Ils iraient à Salia et, après cela, seuls les Dieux le sauraient.
Henriette avait fait du bon travail, songea le Prince Frederic Goethal en contemplant les remparts de Courtial.
Sa cousine et héritière avait été chargée de préparer les défenses de Brus pendant qu’il combattait à l’étranger, et elle s’était acquittée de sa tâche avec talent. La dernière vague de réfugiés lycaonais venus de Neustrie était acheminée vers le sud, en Segovia, tandis que commençait l’évacuation des habitants de Brus, vidant le nord de sa principauté en prévision de l’arrivée de la guerre. Et elle arriverait bientôt : la Princesse Rozala avait fait savoir que Cleves était tombée et qu’elle battait en retraite vers Lyonis, ce qui marquait le début de la fin pour la défense de ce front. Contrairement aux terres rocheuses et resserrées de Cleves, celles de Lyonis étaient des plaines fertiles. Il n’y avait aucune défense naturelle à opposer aux morts et trop peu de forteresses pour endiguer leur flot.
Ce n’était qu’une question de temps avant que le nord-est de Brus ne subisse les incursions de l’Ennemi, qui viendrait sonder ses défenses ; le nord-ouest en faisait déjà les frais. La retraite depuis Morgentor avait été une marche à travers des cauchemars, Neustrie s’effondrant autour d’eux tandis que les morts massacraient des milliers de personnes et grossissaient leurs rangs grâce au carnage, mais les armées étaient parvenues à s’en sortir. Frederic avait risqué un raid contre un Crabe pour donner à son armée le temps de devancer les troupes infatigables du Roi Mort, mais Otto avait décidé de revenir sans état d’âme sur sa promesse et de le tirer du pétrin à la dernière minute. Qu’ils aient réussi à rentrer relevait du miracle, sans même parler du peu d’hommes qu’ils avaient perdus.
Mais les voilà, à présent, leur arrière-garde empruntant encore les sentiers cachés qui traversaient les grands marécages au nord-ouest de la principauté. Frederic lui-même avait chevauché avec l’avant-garde, comme il en avait l’habitude, et cela l’avait conduit jusqu’à la colline basse où il avait retenu sa monture. Au loin, les remparts de Courtial, la grande forteresse que les ancêtres de la Maison Goethal avaient bâtie aux abords des marais, se dressaient en pierre pâle. Une ville fortifiée s’étendait au pied de la forteresse ; elle ne comptait que quatre mille âmes environ, mais c’était de loin le plus grand rassemblement d’habitants de la région. Voilà pourquoi Frederic avait choisi Courtial comme base de ravitaillement : une armée aussi importante que la sienne aurait besoin de bras supplémentaires.
Sur les près de cent mille soldats qui avaient autrefois tenu les remparts de Morgentor, seuls trente-sept mille avaient atteint le sud, et vingt mille d’entre eux seulement continueraient vers le sud. Les garnisons qui défendaient désormais les frontières de Brus ne suffiraient pas à les tenir, même si Henriette avait remué ciel et terre pour grossir leurs rangs. Vingt mille devraient suffire quand il répondrait à l’appel au rassemblement du Premier Prince. Il faudra bien que ça suffise, songea Frederic, car il ne reste plus aucun homme à épargner. La pensée était lugubre, mais n’en était pas moins vraie. Il passa une main lasse dans ses cheveux — le heaume avait serré un ruban et tirait dessus — et s’accorda un bref instant de paix.
Il sentit le vent humide venu des marais et goûta la vue des plaines ondoyantes, vertes au loin vers le sud. Cela faisait des années qu’il n’était pas revenu sur la terre où il était né. Il s’y sentait presque étranger.
La paix prit fin au bruit de sabots qui approchaient. Frederic sentit son escorte s’agiter au pied de la colline, mais personne ne lança d’avertissement. Un ami, donc, et un visiteur attendu. Une douzaine de lourds chevaux bardés d’acier rejoignirent bientôt son escorte, en contrebas, puis s’écartèrent pour laisser passer leur prince : Otto Reitzenberg de Bremen, que les hommes appelaient Couronne Rouge. Peut-être le meilleur ami que Frederic eût jamais eu, l’homme qui lui avait sauvé la vie plus de fois qu’il n’avait de doigts pour les compter. Otto guida habilement son destrier sur la pente et ralentit lorsqu’ils se retrouvèrent à la même hauteur.
Le Prince de Bremen était brun et taciturne, avec ce nez Reitzenberg si disgracieux et une dent ébréchée qu’il n’avait jamais pris la peine de faire réparer, mais rien dans la réaction de ses gens ne l’aurait laissé deviner. Cordelia Hasenbach était toujours tenue en haute estime parmi les Lycaonais, mais elle n’avait pas combattu aux côtés de son peuple — pas comme Otto Couronne Rouge. Quand la nouvelle de la mort de Mathilda Greensteel et du Prince de Fer à Hainaut était arrivée, le prince de Bremen était devenu l’étendard vivant des gens du nord. Tant qu’il resterait debout, ils ne faibliraient pas. Frederic redoutait ce qui arriverait s’il était tué, et pas seulement parce qu’il aurait l’impression de perdre la moitié de son âme.
« Otto, lança paresseusement le Prince Martin-pêcheur. Tu viens admirer le paysage ? »
« Pas une montagne à l’horizon, grogna Otto. C’est déconcertant, Frederic. Comme de se promener avec l’arrière du pantalon manquant. »
Frederic rit. Otto n’avait jamais mis les pieds hors des principautés lycaonaises avant la guerre et sortait rarement de son Bremen natal. Il n’avait jamais été aussi loin de chez lui. Un chez-lui qui n’était plus que cendres et morts-vivants.
« Je suis content que tu puisses voir les plaines avant que la guerre ne les atteigne, dit le Prince de Brus. Ce n’est pas la bonne saison pour les champs de fleurs, mais… »
Un cri retentit, comme si le monde lui-même pouvait crier. Frederic se figea, surpris, mais un battement de cœur plus tard, son épée avait jailli du fourreau. Il vit qu’il n’était pas le seul à avoir entendu le bruit : Otto et leurs deux escortes s’armaient déjà. Le cri mourut aussi soudainement qu’il avait retenti, mais il laissa derrière lui un malaise profond.
« Ce n’est pas venu des marais, conclut le Prince Martin-pêcheur.
« La protection du Ciel », dit doucement Otto.
Frederic suivit le regard de son ami, par-delà la distance, jusqu’aux murs pâles de Courtial. Il crut d’abord voir un mirage de chaleur, aussi improbable que cela fût, mais ce n’en était pas un. La pierre se tordait et rampait, tournoyant en longues traînées. Toute cette folie gravitait autour d’une forme unique : un immense œil d’une lumière verte maladive, enchâssé dans une brume palpitante de flammes violettes.
« Un démon, lâcha Frederic, d’une voix rauque et froide de fureur. Le Roi Mort veut détruire la ville avant que nous puissions la défendre. Je ne le laisserai pas faire. »
Il jeta un regard à ses cavaliers.
« Levez la bannière, ordonna le Prince Martin-pêcheur. Lord Gontrand, partez au galop chercher des prêtres et des mages. Nous n’avons pas le temps de… »
Le monde cria de nouveau, tordu de douleur. Une éclaboussure de ténèbres troubles apparut au cœur de la ville fortifiée. En un instant, des cris s’élevèrent. La terreur, comprit Frederic. C’étaient des cris de terreur absolue. Son Nom s’embrasa pour le protéger, consumant la parcelle de corruption portée par ces sons lointains.
« Il vous faut la Sœur Souillée et l’Astrologue, dit calmement Otto. Sinon, ce ne sera qu’un gaspillage de vies. »
Frederic se mordit la lèvre jusqu’au sang, mais acquiesça sèchement. Se faire tuer n’aiderait personne ; et puis, le monde se remit à crier. Cette fois, ce n’était pas la ville. Au loin, les plaines verdoyantes au sud s’embrasèrent de rouge. Le feu se répandait dans l’air comme dans le sol, à la manière de sinistres vrilles. Un autre cri retentit.
Puis un autre.
Encore un.
Encore un.
Alors, le Prince Martin-pêcheur comprit vaguement que ce n’était plus une guerre. C’était une extermination.
C’était de la folie, songea Roland. Impossible.
Il se trouvait à Aisne, enquêtant sur la rumeur selon laquelle un Revenant y aurait été aperçu. Tout Brabant s’étendait entre lui et les fronts. Aisne n’était pas à l’abri — en ces temps sombres, aucun endroit ne l’était — mais la principauté avait échappé aux épées du Roi Mort. Même après les ravages du Seigneur Charogne durant la Dixième Croisade, ces terres restaient parmi les plus fertiles de la principauté : de vastes plaines dorées à perte de vue, des vignobles, des vergers et des ruisseaux joyeux. C’était le cœur du Principat ; seuls Cantal et Iserre pouvaient prétendre à des récoltes plus abondantes.
Et voilà que le Sorcier renégat regardait ces mêmes récoltes mourir.
De vastes pans du ciel bleu et lumineux s’étaient brisés comme des vitres ; les paysages des horizons étranges de l’Arcadie apparaissaient à travers les failles, et d’énormes pierres en étaient tombées. Une par faille et, bien qu’elles chutassent sans se soucier de l’endroit où elles atterriraient, Roland ne croyait pas qu’il s’agissait d’un simple bombardement. Il se hâta de rejoindre la pierre tombée la plus proche, poussant son cheval jusqu’à l’épuisement, mais la mort était arrivée bien avant lui. La pierre, un gigantesque bloc de granit haut et large comme une douzaine d’hommes, avait écrasé une grange qui semblait, heureusement, abandonnée. Mais ce n’était pas la pierre qui l’effrayait.
De petits trous dans le granit, presque semblables à des pores, s’écoulaient de petites bestioles. À peine plus grandes que des grillons, elles luisaient d’un éclat cuivré sous le soleil et se répandaient comme une peste maudite. Elles s’éparpillaient en rideau et, loin de lancer quelque terrible malédiction, gâtaient tout ce qu’elles touchaient. Comme des ondulations parcourant le champ devant lui, Roland les regarda avec une horreur contenue rendre, en quelques instants, un demi-mille de céréales impropres à la consommation. À moitié pourries, peut-être même empoisonnées. Se ressaisissant, il puisa dans les magies les plus destructrices qu’il avait en lui, déversa des flammes et souleva une tempête de feu.
Des milliers de ces bestioles mortes-vivantes périrent en quelques instants, le laissant haletant et déjà à moitié épuisé. Il en apercevait encore quelques-unes ; il prit le temps de les éliminer, mais son esprit tourbillonnait déjà face aux conséquences.
« Cela va tous nous tuer, murmura Roland de Beaumarais.
Combien de pierres étaient tombées ? Au moins six ici, à Aisne, et le Roi Mort aurait sûrement fait de même dans toutes les terres qui formaient le grenier de Procer. Cantal, Iserre, peut-être même jusqu’à Aequitan, à l’ouest. Il éliminait l’infestation ici, mais combien de ces abominations atterriraient à plusieurs jours de voyage de quiconque aurait pu les détruire ? La grande pierre pulsait de puissance, mais le Sorcier renégat gronda de rage et claqua du poignet en sa direction.
« Confisquer. »
La magie qui l’imprégnait était immonde ; la toucher donnait l’impression de lécher une maladie pestilentielle. Pourtant, tandis que la pierre devenait inerte, Roland se força à étudier la sorcellerie. Elle devait, estima-t-il, libérer un nouvel essaim. Depuis le premier déferlement, elle avait puisé de la puissance dans la sorcellerie ambiante. La pierre elle-même était sans doute convertie en ces bestioles répugnantes, et le sort s’épuiserait lorsqu’il ne resterait plus assez de granit pour soutenir les enchantements. Quatre, cinq essaims, supposa-t-il. Et, alors même que son cœur se serrait et que son sang se glaçait, Roland de Beaumarais corrigea ses paroles.
« Cela nous a tous tués, murmura le Sorcier renégat.
Procer ne le savait pas encore — peut-être pas avant des jours, voire des semaines — mais le royaume mourait de faim.
La Princesse Rozala regarda avec une horreur muette la vague déferler sur le rempart, emportant hommes et machines dans un fracas meurtrier.
Elle avait cru qu’ils avaient plus de temps, que même si la ligne de défense autour de Peroulet était perdue, la ville pourrait tenir encore un peu. Qu’elle ralentirait l’avancée de l’Ennemi avant que l’armée qui la défendait ne fût contrainte de battre en retraite par les Voies du Crépuscule jusqu’à Lyonis. Et n’avait-elle pas eu raison d’espérer ? Le Roi Mort avait lancé des diables contre ces remparts et, lorsque cela avait échoué, deux démons, mais ils avaient tenu bon. Dieux, cela leur avait coûté cher, mais ils avaient tenu et renvoyé les bêtes hurlantes en Enfer. En conservant la ville, ils avaient immobilisé une armée de cent mille hommes et gagné du temps pour que l’on élève des remparts au sud ; malgré les assauts incessants des morts, les défenseurs tenaient. Épuisés et ensanglantés, mais si fiers. N’avaient-ils pas résisté aux pires attaques de l’Ennemi ?
Alors le Roi Mort se mit à les noyer tous.
On disait que le sort le plus redoutable de la Reine Noire — le Déluge, comme l’appelaient les chanteurs — avait été utilisé contre elle à Hainaut, mais Rozala n’avait pas cru son armée menacée. L’Ennemi ne l’avait jamais employé ailleurs, peut-être parce qu’il craignait d’être pris au piège et de voir le sort retourné contre lui. Quelle qu’en fût la raison, il avait renoncé à toute retenue : une immense porte s’était ouverte au ras du sol, face aux portes de Peroulet, et en quelques instants, la déferlante d’eau les avait fracassées. L’eau s’engouffra dans la ville, renversant soldats et chevaux, détruisant des maisons. Et elle ne s’arrêta pas là. Deux autres portes s’ouvrirent sur les flancs de la ville, plus haut. Les marées déferlaient à présent par-dessus les remparts, écrasant tous ceux qui les défendaient.
Rozala avait commandé depuis le sommet du donjon au cœur de la ville, car elle appréciait cette vue dominante, mais elle était désormais forcée de regarder la cité et son armée se noyer.
« Louis, dit-elle en s’efforçant de rester calme. La ville extérieure est perdue. Ordonne à nos prêtres d’ériger des boucliers en travers des rues, à partir de… »
Elle s’interrompit, fouillant sa mémoire.
« l’avenue Therrien, acheva la Princesse d’Aequitan.
« Cela revient à abandonner un tiers de la ville, Rozala, dit doucement son mari. Celui où se trouvent la plupart de nos soldats. »
« C’est ça ou tout perdre, répondit-elle d’un ton égal. Transmets l’ordre, ainsi que celui de la retraite générale. »
À l’instant où ils avaient perdu les remparts, le siège avait été perdu. Elle ne pouvait plus que sauver autant de soldats que possible et prier pour que cela suffise. Louis Rohanon grimaça, mais ne protesta pas. Il faisait la guerre depuis aussi longtemps qu’elle et connaissait lui aussi les signes d’une ville condamnée.
« Ce sera fait », promit-il avant d’hésiter.
Elle sourit et posa sa main sur son ventre. Il s’était arrondi, mais les prêtres estimaient que l’accouchement n’aurait lieu que dans plusieurs mois.
« Va, ordonna Rozala. Nous nous en sortirons tous les trois. »
Il déposa un baiser sur sa main et s’en alla. La princesse évita les regards amusés de sa garde personnelle tandis que son mari et secrétaire quittait la pièce. Elle n’avait jamais été très romantique, comme ils le savaient bien, mais elle appréciait la tendresse constante de son mari. C’était terriblement alamans, mais elle s’y était habituée. Chassant cette pensée, Rozala fit de nouveau apparaître son œil baalite et continua de présider à ce qui s’annonçait déjà comme l’une des plus grandes défaites de sa carrière de général. La bataille était perdue, c’était indéniable, mais elle devait apprendre tout ce qu’elle pouvait des ruses de l’Ennemi avant que son armée ne batte en retraite.
Le Roi Mort était en pleine forme aujourd’hui, semblait-il. L’eau qui jaillissait des portes ne s’était pas arrêtée ; elle avait rempli la ville extérieure au point de déborder par-dessus les murs, tandis que les boucliers dressés par les prêtres et les mages ployaient sous son poids. Mais ce n’était pas tout. De grandes machines de guerre, semblables à des balistes démesurées, avaient été amenées au premier rang de l’armée morte-vivante, à l’extérieur de la ville. Elles étaient une douzaine, et le bombardement commença sans cérémonie. Les projectiles décrivirent une courbe au-dessus des boucliers dressés par ses gens et transpercèrent les protections improvisées que ses derniers mages disponibles tentaient de leur opposer. De grands monolithes d’obsidienne défoncèrent les routes pavées, fendirent la pierre et se mirent à pulser de sorcellerie.
« Tous les Nommés sur les monolithes, ordonna Rozala. L’eau n’était qu’une attaque ; voici le coup de grâce. »
Le messager partit en courant, mais peu de choses étaient plus rapides que la sorcellerie. Rozala avait lu les rapports sur la bataille de la Reine Noire à Creux de Lauzon et se souvenait qu’on y mentionnait des piliers de pierre noire d’apparence semblable, mais leur taille était sans commune mesure. Ce n’étaient pas de simples piliers : ils étaient si grands que les machines de guerre qui les avaient tirés étaient faites d’acier et avaient la taille de maisons. L’effet, toutefois, semblait proche d’après la description qu’elle avait lue. Une décharge d’éclairs crépitants tuait tous les hommes à portée, puis, quelques battements de cœur plus tard, une seconde décharge les relevait d’entre les morts. Rozala en conclut que leur taille n’était que la conséquence de l’augmentation de la puissance de ces objets maudits. Au fond, le procédé restait le même.
Une maigre consolation, alors qu’elle voyait près d’un millier de soldats périr sous la première décharge.
En pratique, une tête de pont ennemie avait été établie derrière ses lignes et, plus important encore, derrière ses boucliers. Si les morts se mettaient à tuer les prêtres… Si Louis avait été là, avec son don pour les chiffres, il aurait peut-être pu évaluer la force que représentaient ces énormes masses d’eau retenues par les boucliers. Rozala n’avait pas ce talent, mais elle en savait assez pour soupçonner que le massacre serait impitoyable.
« Retraite générale, ordonna la Princesse Rozala, les mots ayant un goût de cendre dans sa bouche. Toutes les forces doivent se rendre immédiatement à la place Gueridon. Que les mages passeurs ouvrent les portes vers les Voies du Crépuscule. »
La moitié de son armée, peut-être, parviendrait à quitter la ville, si elle avait de la chance, et la journée ne semblait pas propice à la chance. Peroulet avait tenu des semaines pour tomber en quelques heures, et au fond d’elle, Rozala commençait à se demander si on ne l’avait pas simplement laissée ici pour servir un dessein plus vaste. Elle serra les dents et rangea l’œil baalite. Cela n’avait pas d’importance. Il ne restait qu’un seul endroit où son armée pouvait se replier.
Salia, où Cordelia Hasenbach avait convoqué un grand rassemblement.
Après la chute de Brus, tout serait fini.
Il avait fallu des années au Roi Mort pour conquérir les principautés lycaonaises, et la chute de Neustrie ne remontait qu’à quelques mois, mais l’Ennemi semblait désormais ne plus se retenir. La principauté de Brus tenait encore, dans le sens où la plupart de ses terres étaient intactes et que plus de la moitié de ses habitants étaient toujours en vie, mais en tant qu’État, elle avait cessé d’exister. Tous ses grands centres urbains avaient été frappés par des démons et seules les forteresses frontalières les mieux protégées tenaient encore. Le Prince Frederic régnait désormais sur des terres agricoles envahies et une masse de réfugiés paniqués.
Lyonis était balayée, ses défenses submergées, et depuis que le Chevalier Blanc avait quitté Hainaut, les terres qu’il avait défendues commençaient à leur tour à s’effondrer. Le Prince Ariel d’Arans négociait avec la régente de Callow pour que son peuple puisse franchir l’Escalier, après avoir essuyé un refus du Prince de Bayeux, au sud. Quant aux réfugiés brabançais que Cordelia n’avait pas accueillis à Salia, ils s’étaient armés pour forcer l’entrée d’Aisne malgré la fermeture de la frontière. Dès que la nouvelle s’était répandue, le Premier Prince de Procer avait perdu le dernier pouvoir qu’il détenait sur le Principat méridional.
Aucun souverain au sud de Creusens ne répondait encore à ses lettres, à l’exception de ceux qui l’avaient invitée à fuir dans leurs domaines et à poursuivre son règne sous leur protection. Cordelia avait décliné l’offre, même lorsqu’elle lui avait été faite en toute sincérité. Son devoir était à Salia. Elle avait laissé sa propre Rhenia brûler pour l’accomplir et ne l’abandonnerait pas maintenant. Elle le sentait dans l’air, dans la direction où soufflaient tous les vents : vers la capitale. Le dernier souffle de Procer serait exhalé ici, dans la ville même où le royaume avait été fondé des siècles plus tôt. Agnes était d’accord, même si les prédictions qu’elle lui avait ensuite communiquées étaient inquiétantes.
Mais Cordelia Hasenbach ne s’en irait pas sans lutter, et elle s’était donc préparée.
Salia ne pouvait pas être évacuée. Même si elle avait pu se servir de son emprise de plus en plus précaire sur la ville pour convaincre ses habitants de partir, il n’y avait tout simplement nulle part où ils puissent aller. Avec l’afflux de réfugiés venus du nord, Salia et les villes alentour comptaient probablement autant d’habitants que Brus tout entier. Si la population se dispersait dans toutes les directions, la plupart mourraient faute de moyens ; si elle restait groupée, elle deviendrait un fardeau écrasant pour la principauté qui l’accueillerait. Cordelia, aussi répugnant que cela lui paraisse, savait que les armées seraient mobilisées pour les massacrer avant même qu’ils ne franchissent la frontière, si nécessaire.
Une décennie plus tôt, cela aurait été impensable, mais après la Grande Guerre et la brutalité du conflit contre le Roi Mort ? Le désespoir engendrerait des actes atroces.
Salia devait donc tenir, sans quoi Cordelia condamnerait des centaines de milliers de personnes à mourir. Son devoir étant fixé, elle s’était attelée à préparer la défense, ainsi que ce qui viendrait ensuite. Les armées se rassembleraient dans la capitale pour marcher sur Keter, mais elles auraient besoin de nourriture, d’acier et de matériel. Elle avait négocié, supplié et confisqué — volé sous le couvert de la loi — tout ce qu’elle pouvait, mais Agnes continuait de lui annoncer que le désastre approchait. Les armées n’arriveraient pas à temps. Le Roi Mort frapperait le premier. Le Premier Prince de Procer s’était donc tournée vers le seul recours qui lui restait.
Elle envoya tous les méchants vers l’est, à Aisne, et éloigna Agnes de la ville, où son don de vision serait nécessaire. Puis elle congédia ses serviteurs et prit la direction de la Chambre de l’Assemblée.
Le siège de la Haute Assemblée avait peu changé depuis le jour où Clothor Merovins avait été élu premier Premier Prince de Procer. Dans une ville où chaque dirigeant voulait ajouter une nouvelle merveille, une autre couche de faste et de splendeur, l’antique salle était demeurée intacte. Des murs de calcaire blanchi, des poutres de vieux chêne craquant et cette faible odeur de fumée provenant du feu qui avait pris pendant la deuxième Guerre liturgique. Dans une ville chargée d’or, de marbre et de joyaux, c’était un lieu dépouillé et austère — à l’exception des vingt-quatre trônes qui l’occupaient. Vingt-trois au sol, un pour chaque principauté, et un pour le Premier Prince, sur l’estrade qui les dominait.
Cordelia s’assit sur l’ancien trône de Clothor Merovins et ferma les yeux. Elle sentait sous elle le granit gris, poli par une rivière mais autrement dépourvu d’ornements, et posa la paume sur sa fraîcheur. À bien y réfléchir, elle n’avait jamais été proche de ce siège. Cordelia aussi avait été polie jusqu’à devenir lisse, dépouillée de toutes ses affectations. La princesse aux cheveux clairs sourit à cette pensée, puis attendit en silence dans la faible lumière de l’unique lanterne allumée. Cela arriverait bientôt, Agnes le lui avait dit, et cela se produirait ici. Et lorsqu’elle aurait reçu sa réponse, eh bien, elle apprendrait quelque chose, elle aussi.
Elle somnolait à moitié lorsque retentit le cri, mais son sang se glaça et elle fut tout à fait réveillée avant que le toit au-dessus d’elle ne fût arraché. Cordelia leva les yeux vers le ciel nocturne, ses étoiles et son demi-croissant de lune, mais une grande porte crachant des abominations ailées les souillait. Une Porte des Enfers. Voilà donc le salut du Roi Mort : une Porte des Enfers ouverte au-dessus du cœur battant du Principat. Mais ce n’était pas tout. D’horribles créatures indicibles rampaient dans l’obscurité. Elles courbaient le bois comme s’il s’agissait d’eau et transformaient les tuiles en serpents frétillants. Combien étaient-elles ? Elle ne pouvait le dire dans le noir, mais il devait y en avoir plus d’une.
Ce fut un grand diable ailé qui osa le premier pénétrer dans la Chambre, où il atterrit accroupi devant elle. Il avait la forme d’un homme cornu, quoique plus large que tous les hommes qu’elle eût rencontrés, et était couvert d’une épaisse fourrure sombre. Bestial, la gueule pleine de crocs, il osa lui sourire. Elle se pencha en avant, sa robe du bleu de Rhenia tendue sur ses épaules.
« Tu m’entends, Roi Mort ? demanda Cordelia.
La créature s’agita avec nervosité, puis se figea.
« D’une certaine façon », répondit-elle d’une voix qui n’était pas la sienne.
« Ah, j’espérais que ce serait le cas », sourit le Premier Prince de Procer.
« Tu as lutté de toutes tes forces, dit le Roi Mort. Mais on ne saurait arrêter l’inéluctable. »
« Il se peut fort bien que nous tombions, admit le Premier Prince. Mais d’ici là, roi Trismégiste, n’oublie pas une chose. »
Elle sourit, froide et impitoyable, chargée de tout le mépris que chaque Hasenbach avait jamais éprouvé pour le vieux monstre.
« Voici Procer, siffla-t-elle. Tu y marches à tes risques et périls. »
Une lumière pâle les enveloppa tous.
Une éternité passa. La Lumière avait brûlé la peau de Cordelia, mais l’avait étrangement revigorée ; lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle ne trouva… rien. Ni devant elle, ni dans le ciel, ni nulle part. Il ne restait que Salia et ses habitants. L’ealamal avait fonctionné, comme les prêtres l’avaient juré, purifiant toute la principauté du Roi Mort et de ses œuvres. Le pouvoir du sort avait été réduit, lui avait-on dit, tant dans son intensité que dans sa portée. Sa puissance avait été limitée et il était devenu moins sélectif. Cordelia avait probablement tué des centaines, voire des milliers d’habitants de Salia en donnant cet ordre ; elle ne se faisait aucune illusion à ce sujet. Des gens qui n’avaient pas été jugés, qui n’avaient pas été condamnés selon la loi.
Le Chœur du Jugement les avait seulement condamnés comme des souillures de la Création, malgré tout ce que les prêtres avaient fait pour tempérer ce jugement par la miséricorde. Aucun Damné n’aurait pu espérer survivre s’il s’était trouvé là ; c’était pourquoi Cordelia les avait envoyés à Aisne, car aux yeux des Séraphins, les méchants valaient à peine mieux que les diables ou les démons.
Bien qu’une parcelle de culpabilité lui pesât pour les morts qu’elle avait provoquées, Cordelia savait que le sort dont sa décision avait épargné Salia aurait été incomparable. Et, au fond d’elle, elle éprouvait un profond sentiment de justice rendue. Beaucoup avaient tenté de la détourner du cadavre de l’ange, criant à la folie ou à la stupidité. Pourtant, il venait de sauver toutes les âmes à l’intérieur des frontières de Salia, et le ferait probablement encore. Seule dans la salle silencieuse où les princes et princesses de Procer avaient régné, mais où elle seule siégeait désormais, sans autre compagnie que le silence, Cordelia Hasenbach leva les yeux vers le ciel nocturne à travers le toit déchiré. Les étoiles pâles se détachaient sur les ténèbres, comme des bougies toujours à un souffle de s’éteindre.
La princesse lycaonaise leva la main, comme pour les cueillir dans le ciel, et sourit.
« Une nuit de plus à vivre, leur dit Cordelia. L’aube n’a pas encore renoncé. »
Elle offrirait à son peuple autant de nuits qu’elle le pourrait, quel qu’en soit le prix.