Chapitre 566
« Les tyrans en herbe ricanent toujours quand un héros vient frapper à leur porte, se lançant des sourires entendus : s’ils étaient aux commandes, eux, ils auraient tué le bonhomme quand il n’était encore qu’un blanc-bec. Idiots. Vous avez la moindre idée du nombre de blancs-becs qui cherchent à me tuer, Chancelier ? Si je les tuais tous, je pourrais bâtir une deuxième Tour avec leurs cadavres. Le mieux que vous puissiez faire, c’est d’en massacrer quelques-uns par-ci par-là et d’espérer que celui qui arrivera jusqu’à votre porte soit un imbécile. »
– Impératrice de l’Effroi Rancunière
Une marée de vermine chitineuse déferla des égouts : d’immondes créatures à huit pattes, grosses comme des chevaux, qui poussèrent des cris stridents sous les rayons du soleil avant de se répandre comme la peste. Et elles continuaient d’affluer : une douzaine, une centaine. Combien de temps avant qu’elles ne soient mille, voire davantage ? Arthur lança un regard noir à l’homme déguisé, qui ne pouvait être qu’Amadeus de l’Étendue Verte, le Seigneur Charogne en personne. L’homme plus âgé semblait aussi indifférent à sa fureur qu’aux cris qui retentissaient au loin.
« Espèce de fou ! » cria l’Écuyer. « Vous les lâchez dans la ville ! »
« Bien vu », le félicita le Seigneur Charogne.
Arthur soupçonna qu’il n’imaginait pas la pointe de sarcasme dans sa voix.
« Des gens vont mourir, lâcha l’orphelin. Des milliers… »
« Conséquence tout à fait prévisible d’une bataille livrée dans une ville bondée, remarqua le Seigneur Charogne. Seules les victimes collatérales dont vous n’êtes pas responsable vous choquent-elles ? »
« Des innocents vont mourir, fulmina l’Écuyer. Des innocents meurent déjà. Et vous jouez sur les mots ? »
« Vous laissez le Livre penser à votre place, le réprimanda l’homme aux yeux verts. Réfléchis, garçon. Où as-tu vu les signaux s’élever ? Où sommes-nous, en ce moment ? »
Arthur saisit sa colère à la gorge et la calma, sans pour autant la mettre de côté. La colère était une bonne chose : c’était votre âme qui vous disait que quelque chose était inacceptable et qu’il fallait agir. Mais l’orphelin aux cheveux noirs se força à réfléchir. Les fusées qu’il avait vues dans le ciel formaient une large ligne du sud au nord, à travers Ater. Une ligne de bataille, songea-t-il. Les brèches, les endroits d’où sortaient les araignées, se trouvaient tous là où des combats avaient déjà eu lieu. Des soldats.
« Vous les avez envoyées contre des armées », dit l’Écuyer.
« En effet, répondit tranquillement le Seigneur Charogne. Je connais cette ville depuis des décennies ; il n’était pas difficile de deviner où les combats auraient lieu pendant l’assaut. Ce fascinant appareil — l’œuvre de Masego, n’est-ce pas ? — m’a pris par surprise. J’ai dû recourir à des méthodes assez brutales autour des Portes Licosiennes. »
« Vous pourriez encore détruire cette ville et tout ce qu’elle abrite, lâcha Arthur. Et, pire encore, quel sombre marché avez-vous conclu pour prendre le contrôle des araignées ? »
L’homme aux yeux verts pencha la tête, l’air amusé.
« Arthur Foundling, fit-il d’un ton traînant, me demandez-vous de vous révéler mon plan maléfique ? »
L’Écuyer marqua une pause, un peu gêné de s’être fait prendre aussi vite. Il devait néanmoins persévérer.
« Vous ne voulez pas raconter vos ruses à qui que ce soit ? tenta Arthur. Vous avez sûrement dû y consacrer beaucoup de travail. »
Le Mal aimait toujours se vanter, sauf quand il s’agissait du Roi Mort et de ses Revenants ; mais Dame Alexis avait dit que ceux-là ne comptaient pas vraiment.
« J’allais me servir de vous pour transmettre des informations à ma fille, mais ce serait presque manquer de principes que de vous faire ce plaisir après ça, remarqua le Seigneur Charogne. Je récompenserais une habitude déplaisante. »
« Le Chevalier Blanc m’a dit que ça marchait d’ordinaire, répliqua Arthur, sur la défensive. »
« Si l’Épée du Jugement l’a dit, alors, répondit sèchement l’homme plus âgé. Il ne faudrait pas traiter de menteuse la marionnette préférée du Jugement. Je vais tout vous raconter. »
Arthur le dévisagea avec scepticisme. Peut-être serait-il plus prudent de le faire prisonnier. Le Seigneur Charogne se tenait au bord du toit, l’épée toujours au fourreau, et n’était plus un Porteur de Nom. Juste un homme vieillissant en cotte de mailles légère. Un homme qui le regardait de ses yeux calmes et froids. Le combat ne dépendrait que de lui, songea l’Écuyer. Il s’était entraîné auprès de certains des meilleurs guerriers de Calernia. Et pourtant, sous le poids de ces yeux vert pâle, Arthur hésitait. Son instinct lui soufflait que c’était une mauvaise idée et, même si sa colère face à l’horreur que le vieux monstre venait de déchaîner sur Ater était loin d’être apaisée, il ne la laisserait pas le pousser à la faute.
Il devait découvrir comment le scélérat contrôlait la horde, quel pouvoir ou artefact il employait, afin de renvoyer les araignées sous terre.
« Je ne suis pas le Tyran d’Héliké, mon garçon, dit calmement le Seigneur Charogne. Vous cherchez l’astuce, le jouet magique. Il n’y en a pas. J’ai assassiné les hommes et les femmes chargés de protéger les égouts pour empêcher les créatures d’en sortir, défait leur ouvrage et envoyé mon associé exciter la ruche. L’odeur du sang et des cadavres a fait le reste. »
Le visage du monstre demeura impassible.
« Il n’y a pas moyen d’annuler ça, dit-il, et ses mots résonnèrent comme un clou qu’on enfonce dans un cercueil. »
« Ce ne sont pas que des soldats qui vont mourir, espèce de bête, insista l’Écuyer. Vous croyez qu’elles ne vont pas déborder des lignes de bataille et se répandre dans la ville ? Seuls les quartiers les plus proches des remparts ont été évacués. Des civils vont mourir. »
« Oui, dit le Seigneur Charogne avec désinvolture. Des milliers. La ville sera au bord de l’effondrement à mesure que la horde s’étendra. Les Légions se retrancheront, l’Armée de Callow battra en retraite. Pendant ce temps, les Hauts Sièges verront leurs troupes personnelles, ces précieuses armées privées qu’ils gardent si jalousement, saigner et mourir pour sauver des gens qui ne comptent pas pour eux. Et, même à cet instant, ils se demandent : est-ce que ça en vaut la peine ? Pourquoi sacrifier mes forces ? »
« Vous ne pouvez pas être sérieux, s’exclama Arthur, horrifié. Vous dites qu’ils vont battre en retraite ? »
« Ils ne peuvent pas se le permettre non plus, répondit l’homme aux yeux verts. Praes a besoin d’une capitale qui ne soit pas un taudis fumant infesté d’araignées géantes. Ils ne voudront pas davantage s’affaiblir. Alors, ils vont plutôt revenir à leurs… vieilles habitudes. »
Au loin, l’air poussa un hurlement si puissant qu’il couvrit même le cliquetis de la horde. Des failles s’ouvrirent, d’abord quelques-unes, puis des dizaines, comme si les vannes venaient de céder. Des diables se mirent à déferler des Brèches mineures, ainsi que des sortilèges plus immondes encore : des nuées d’insectes verts et scintillants, des fleuves de flammes violettes et des tempêtes prenant la forme de géants. Et, parmi eux, des choses pires que toutes les autres se frayaient un chemin. Elles nageaient au milieu des araignées, les transformant en horreurs étrangères à la Création.
« Takisha a libéré les élémentaires de tempête, remarqua le Seigneur Charogne, l’air surpris. Je ne pensais pas qu’elle prendrait ce risque avec tous ces démons qu’on vient d’envoyer. Quelqu’un est de mauvaise humeur. »
« Des démons, articula péniblement Arthur. Au pluriel ? »
« Une douzaine au moins, répondit l’homme aux yeux verts. Catherine enverra Masego pour limiter les dégâts, mais le mal est déjà fait. »
« C’est vous qui avez fait ça, l’accusa l’Écuyer. »
« Je n’ai encore pris aucune vie aujourd’hui, répliqua le Seigneur Charogne, amusé. Et puis, vous confondez l’autel et le cadavre. »
« Je vois très bien ce que vous avez fait, répondit sèchement Arthur. »
« Je n’ai pas une importance particulière aujourd’hui, balaya l’homme. Voici ce qui compte : au cœur de Praes, dans une ville bondée d’hommes et de femmes venus de toutes les régions de l’empire, les Hauts Sièges ont fait un choix sous les yeux de tous. Ils auraient pu protéger les gens qu’ils prétendent être les leurs, en payant de leur sang et de leur pouvoir pour remplir le devoir qu’ils ont juré d’accomplir. »
La silhouette de la ville bouillonnait, drapée d’une centaine de nuances de folie. En empêchant les araignées géantes de se répandre, en tentant de briser la horde, les redoutables Hauts Seigneurs de Praes ravageaient des quartiers entiers de la capitale. Combien avaient été évacués ? Trop peu, songea Arthur.
« Ou bien ils pouvaient faire ça, poursuivit le Seigneur Charogne. La terreur et la haine, brûler le monde pour se réchauffer les doigts à la flamme. »
« Tout ça pour vous vanter que vos ennemis sont aussi terribles que vous ? railla Arthur. »
L’homme aux yeux verts esquissa un sourire.
« Je leur ai donné une chance, Écuyer, dit-il. De me donner tort, de me montrer qu’il y avait une part de vérité dans les histoires qu’on se raconte. Qu’ils sont l’aboutissement logique du jino-waza, que leur règne est davantage qu’un millénaire de crocs déchirant la chair. Qu’ils méritent le pouvoir que Praes leur a donné. »
Un instant, dans un éclair de lucidité terrifiant, Arthur crut le voir déçu. Comme s’il aurait aimé avoir tort.
« Pourtant, nous en sommes là, dit le Seigneur Charogne. Aux yeux de tout Praes, les Hauts Sièges ont renoncé à leur droit de régner. Ils se sont révélés n’être que des vers dans la chair. De tout ce qui se produira aujourd’hui, c’est la seule chose qui compte. »
Ce n’était pas une question d’armées, comprit Arthur. Ou pas seulement. Quoi que cet homme cherchât à obtenir, il ne s’agissait pas d’une victoire sur le champ de bataille. C’était… plus vaste. Et, l’Écuyer le sentait jusque dans ses os, infiniment plus dangereux.
« Qu’est-ce que vous faites, Seigneur Charogne ? demanda doucement l’Écuyer. »
« Je tue l’Empire de l’Effroi de Praes, répondit le fou, une histoire après l’autre. »
« Eh bien, médita Archer, la situation a vite dégénéré. »
Comme pour ponctuer sa phrase, le toit sur lequel elle courait explosa en une colonne de flammes bleu-gris à l’odeur vaguement safranée. Elle atterrit en roulade sur le toit du temple d’en face, attrapant une flèche et l’encocha à moitié tandis que les flammes de l’autre côté de la rue s’affaissaient comme un liquide, avant de commencer à prendre une forme grêle, semblable à celle d’une mante. Heureusement, Indrani n’aurait pas à gaspiller d’autres flèches pour distraire la créature : une Lumière argentée se mit à luire juste derrière elle.
« Je déteste ces saloperies », grogna Alexis en décochant sa flèche.
Le projectile fila, nimbé de Lumière, aveuglante même pour un Porteur de Nom, et frappa la créature avec un bruit décevant, tout mou, avant de s’enfoncer dans les flammes liquides. Un instant plus tard, toute la créature éclata : la présence persistante de la Lumière avait détruit l’armature du sort d’animation et toute la masse enflammée s’effondra au sol en une pluie de cendres fumantes.
« Bah, après ce démon qui ressemblait à une centaine d’araignées fondues ensemble, il va falloir faire fort pour m’impressionner aujourd’hui, dit Indrani. C’était vraiment flippant, et pas seulement parce qu’il ne semblait pas bien faire la différence entre les yeux et les dents. »
La Chasseresse d’Argent renifla sans la contredire. Alexis avait nettement repris du poil de la bête depuis qu’elles s’étaient mises à tuer des choses, même si ça allait et venait. Chaque fois qu’elles se rapprochaient de la Dame, son humeur retombait ; lorsque Indrani lui en avait fait part, Cocky avait qualifié ça de « résumé assez juste de notre enfance ». Puisqu’on parlait du Concocteur, Archer jeta un coup d’œil derrière elle et vit que l’alchimiste aux cheveux désormais violets s’affairait autour des aiguilles de ce joli petit artefact de repérage que Cat leur avait donné.
« Je l’ai trouvée ! » lança Cocky. « Elle n’est pas très loin, juste de l’autre côté des Portes Licosiennes. »
Eh merde, songea Indrani en échangeant un regard avec Alexis. Une heure plus tôt, l’endroit avait été le bastion des troupes et des vassaux de la Haute Dame de Kahtan ; à présent, c’était pratiquement l’Araignopolis. L’Araignoville, peut-être, vu sa taille et le nombre d’araignées géantes qui grouillaient partout. La dernière fois qu’elle y était passée, quelques poches de soldats tenaient encore bon, retranchées dans des bâtiments derrière les protections qu’elles avaient dressées. Mais les nobles avaient pratiquement renoncé à reprendre la place par les moyens traditionnels ; ils s’étaient donc tournés vers la spécialité de Praes : un tas de diables et de machins magiques meurtriers.
« Cet endroit est tellement immonde que je crois que même les diables retourneraient en Enfer s’ils en avaient le choix, dit franchement Indrani. »
« Tu suggères qu’on la laisse nous échapper ? la défia Cocky. »
« Non, gronda la Chasseresse d’Argent. Certainement pas. Tu as encore un jeu de ces fioles bleues, pas vrai ? »
« Oui, répondit le Concocteur. Et un jeu complet de soins. »
« Cette fois, on y va avec un plan, insista Archer. Tu n’as rien qui puisse guérir une “flèche dans l’œil”, ce qu’Alexis a failli prendre la dernière fois qu’on a cru la surprendre. »
« Elle ne m’aura pas une deuxième fois », répondit Alexis entre ses dents.
Indrani eut envie de leur coller à toutes deux un coup de poing, jusqu’à voir surgir du bon sens ou des dents ; les deux lui auraient fait du bien.
« Écoutez-moi, dit Indrani. On ne la battra pas comme ça. Elle est meilleure que chacune d’entre nous. »
« C’est impressionnant, dit Cocky, de lui lécher les bottes sans qu’elle soit devant toi. »
Archer n’allait pas lui envoyer son poing dans la gorge, même si ce serait profondément satisfaisant.
« Cocky, prévint Alexis. Elle n’a pas tort. »
Indrani la regarda, surprise. La Chasseresse refusa de croiser son regard.
« Elle est plus rapide et plus forte, et elle a davantage d’expérience, poursuivit Archer. Si on veut l’avoir, il faut la frapper avec quelque chose qu’elle n’a jamais vu. Ça veut dire que ce n’est ni Alexis ni moi qui nous en chargerons, Cocky. »
Cette fois, ce fut elle qu’on dévisagea avec surprise.
« C’est elle qui nous a appris presque tout ce qu’on sait sur le combat, expliqua Indrani. Elle ne t’a rien appris sur les potions. Qu’est-ce que tu as en réserve qui pourrait lui faire une sale surprise ? »
Cocky hésita.
« Elle résiste à presque tous les poisons, à moins que leur concentration soit dix fois supérieure à la dose mortelle pour un humain, répondit le Concocteur. C’est peut-être une particularité des elfes. Mais ça vaut pour les toxines. Je l’ai vue fumer du feuille-réveil, qui est un stimulant non magique. À moins qu’elle ait tiré sur sa pipe juste pour la frime, ça veut dire que sa résistance ne s’applique pas à tout. »
« Tu veux en venir où ? demanda franchement Alexis. »
Cocky lui lança un regard noir, puis défit une attache à l’intérieur de sa besace et leur montra une petite fiole remplie d’un liquide doré translucide.
« C’est une version purifiée de l’élégie, expliqua le Concocteur. »
Indrani haussa les sourcils.
« La drogue qui fait voir la vie en rose ? » demanda-t-elle.
Cocky acquiesça.
« Elle ne lui fera pas de mal, mais si l’élégie est si populaire, c’est parce qu’elle modifie la perception du temps. J’ai renforcé les éléments qui provoquent cet effet et retiré ceux qui donnent une sensation d’euphorie. »
« Elle pourra s’en débarrasser avec son Nom, dit la Chasseresse. »
« Pas rapidement, répondit le Concocteur avec un éclair de dents nacrées. Pas avec une telle concentration. Il y en a assez là-dedans pour que, si j’en versais dans un lac, l’eau produise les effets habituels de la drogue. »
Indrani siffla doucement.
« Il faut qu’elle l’avale ? » demanda-t-elle.
« Un contact avec la peau suffirait aussi, mais l’effet serait bien moins puissant, répondit Cocky. »
« Alors, il faut lui en fourrer dans la bouche, grimaça Indrani. À toi et moi de jouer, Alexis. »
« Je m’en charge », dit aussitôt la Chasseresse en tendant la main vers la fiole.
« Ça devrait être moi, dit Archer. » Sous leurs regards noirs, elle secoua la tête. « Tu te débrouilles mieux au corps à corps, aussi pénible que ce soit à admettre. Tu as plus de chances de m’ouvrir une brèche que l’inverse. »
Cet aveu sembla un peu calmer l’autre femme, et elles remballèrent leur équipement. Juste à temps : l’un de ces maudits ouragans en forme de géant revenait dans leur direction. Indrani avait vu ce qui arrivait aux gens et aux araignées aspirés dedans ; elle n’avait aucune envie d’être réduite en lambeaux. Elles se remirent en route, évitant les rues entièrement en flammes et les bandes de diables qui rôdaient dans le ciel. Les Portes Licosiennes avaient encore empiré depuis leur dernier passage, ce qu’Indrani admit à contrecœur comme étant assez impressionnant. Les quatre immenses statues antiques assises de part et d’autre des portes grouillaient d’araignées qui tentaient de percer les bulles de sort protégeant la poignée de soldats postés sur le toit du corps de garde ; mais c’était presque attendrissant comparé au reste.
Des torrents d’araignées et de diables à tête de chien s’affrontaient dans les rues alentour, déchiquetant sauvagement la chair de l’adversaire alors qu’ils étaient encore vivants. Un rituel avait si mal tourné que des boules de foudre rebondissaient dans les rues, ricochant sur le bois et la pierre, mais brûlant la chair de leurs éclairs dès qu’elles en trouvaient. Un genre de serpent géant fait de glace et d’os était devenu fou ; cela n’aurait pas été si grave s’il ne « dévorait » pas les créatures qui s’approchaient trop de lui, avant de les recracher par son immense gueule sous forme de masses d’ossements semblables à des sangsues, qui s’enfonçaient dans les araignées pour les dévorer de l’intérieur. Et au cœur de ce chaos, perchée au sommet d’une haute statue de Terribilis II, se tenait la Dame du Lac, son arc prêt à tirer.
D’un air ennuyé, elle décocha une flèche. Celle-ci traversa un sort de bouclier et se planta dans la gorge d’un mage. Le panneau bleu vacilla, puis les araignées se ruèrent à l’intérieur ; les cris s’élevèrent tandis que les survivants se faisaient dévorer vivants.
« Eh bien, dit Indrani. Ce sera un aussi bon endroit qu’un autre pour l’affronter, je suppose. »
« Elle ne bouge pas, remarqua Cocky en fronçant les sourcils. Elle nous appâte ? »
« Non, elle a une raison d’être là, répondit Alexis en plissant les yeux. Regarde son visage : elle s’ennuie déjà. »
Archer se redressa de toute sa hauteur en se faisant craquer le cou.
« Eh bien, dit-elle. Voyons si on peut remédier à ça. »
« À première vue, notre empire semble si fragile, dit le Seigneur Charogne. Toujours en guerre contre lui-même, toujours à dévorer ses enfants. Si nous exportons la maladie, c’est en partie parce qu’elle suppure trop dans nos entrailles. Pourtant, malgré ses innombrables et monumentaux échecs, l’Empire de l’Effroi tient debout depuis plus de mille trois cents ans. »
« On vous a déjà brisés, dit l’Écuyer. Nous avons renversé votre Tour. »
Eleanor Fairfax avait répondu à la folie de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante, l’épée à la main, tandis que Catherine Foundling s’était dressée pour briser les chaînes de la Conquête. Le Mal pouvait durer, mais ne prospérait jamais longtemps.
« C’est vrai, reconnut sans peine le Seigneur Charogne. Et pourtant, une fois la crise passée, l’Empire s’est reformé. Ses différentes parties se sont réunies au lieu de rester séparées, alors que la plupart des Hauts Sièges sont ennemis et méprisent la Tour qui les domine. Pourquoi, donc ? »
« L’union fait la force, répondit l’Écuyer. Je l’ai vu à l’ouest : le péril forge de curieuses alliances. »
Même les pires individus viendraient tenir le rempart si le ciel s’assombrissait assez.
« Si la pression extérieure était la principale cause de l’unification, celle-ci devrait se défaire dès que cette pression retombe, dit le Seigneur Charogne. Pourtant, de longues périodes de paix relative avec Callow et les Villes Libres n’ont jamais provoqué un tel effondrement. »
Arthur fronça les sourcils. Il n’avait jamais été friand de la grande histoire, des guerres, des traités et du commerce, mais ce que disait l’homme ne lui semblait pas faux.
« Alors, c’est parce que les gens de Praes veulent former une seule nation, répondit l’Écuyer. »
« Vous n’êtes pas loin, le félicita le Seigneur Charogne. C’est parce qu’ils croient former une nation. »
« Quelle différence ? demanda l’Écuyer. »
« La croyance vient après le désir, répondit le Seigneur Charogne. La croyance a des fondations. L’Empire de l’Effroi tient parce que suffisamment d’entre nous croient en ses mythes, en ses histoires. Tant qu’elles subsisteront, notre empire se reformera toujours, comme les fleuves rejoignent la mer. »
« Ce n’est pas ça, le Destin, protesta l’Écuyer. Ce n’est pas une malédiction impossible à briser. Si on s’y prend intelligemment, si on fait les choses comme il faut, on peut changer les choses. »
« J’ai cru cela, autrefois, dit doucement le Seigneur Charogne. Puis, dans ma vieillesse, j’ai regardé derrière moi et compris que toutes les œuvres terribles de ma vie reposaient sur du sable mouvant. Ce fut particulièrement rageant de constater que le Tyran d’Héliké n’avait pas entièrement tort lorsqu’il me méprisait. »
Le vieux monstre n’avait pas l’air si rageur ; il haussa les épaules.
« Mais on apprend ou on meurt, reprit le Seigneur Charogne. Alors j’ai repris une épée et un plan. »
« Vous voulez tout réduire en cendres, l’accusa l’Écuyer. »
« Je veux nous débarrasser du nœud coulant autour de notre cou, répondit le Seigneur Charogne. Il n’y a pas de manière douce de s’y prendre. »
« Vous avez seulement essayé ? demanda sèchement l’Écuyer. Vous avez disparu pendant des années et, quand la Reine Noire est venue régler les affaires à l’est, vous êtes resté un fantôme. Vous réapparaissez maintenant, et pour faire quoi ? »
Il désigna la capitale autour d’eux, transformée en enfer.
« La première histoire, c’est que Praes est une nation, dit calmement le Seigneur Charogne. Un seul royaume, et non une bande de fiefs qui se querellent. Ce fut la plus difficile à tuer, et celle qui résista le plus longtemps. Il m’a fallu des années pour l’étouffer : un quart de l’Empire est devenu un royaume à part, Kahtan s’est élevée au rang de royaume des Sables voraces, et les confins de notre territoire ont fait sécession. »
« Vous n’avez pas fait ça, dit l’Écuyer. Vous n’en êtes pas responsable. »
« Je n’en avais pas besoin, répondit le Seigneur Charogne. Il me suffisait de veiller à ce que les chiens qui se battaient autour du cadavre ne mordent jamais dans le même morceau de chair. Ainsi, ils pouvaient tous enfouir leur museau dans le corps sans s’en rendre compte, jusqu’à se retrouver nez à nez. »
Il s’interrompit, surpris lorsqu’il comprit ce que cela impliquait.
« Dieux, vous les avez aidés ? s’exclama l’Écuyer. »
« J’ai été un ami fidèle, même pour mes ennemis, reconnut le Seigneur Charogne. La deuxième histoire fut plus rapide à tuer, mais elle m’a coûté davantage. Ce fut… difficile de tuer les Légions de la Terreur. »
« Kala, dit l’Écuyer. Elles ont tenu bon, saigné, puis cédé. »
« Des soldats moins valeureux se seraient effondrés des années plus tôt, dit le Seigneur Charogne, sans dissimuler sa fierté. Il a fallu un océan d’inutilité brutale pour mettre fin à cette histoire — elle était plus récente que les autres. Une bataille où trois sœurs s’affrontèrent, sans croire à leur cause ni vraiment se haïr. Une bataille où les armes de guerre tuèrent des dizaines d’hommes en quelques battements de cœur, sans même que les épées les touchent, où des armées entières désertèrent pour rejoindre un camp ou l’autre. Elle réduisit en poussière la fierté de la Conquête. »
« Et aujourd’hui, vous brûlez les Hauts Seigneurs, dit l’Écuyer. La moitié de la ville y passe. »
« Plutôt un quart, je dirais, répondit le Seigneur Charogne avec amusement. »
« Vous pourriez faire un fleuve du sang que vous avez versé aujourd’hui, dit froidement l’Écuyer. »
« Mon garçon, j’ai versé des mers », sourit le Seigneur Charogne.
Le vieux monstre haussa les épaules.
« Et alors ? Vous regardez les cadavres d’aujourd’hui et vous reculez, mais même si j’avais passé au fil de l’épée toutes les âmes de cette ville, je resterais le moindre mal, dit le Seigneur Charogne. Que représentent quelques années de sang sur mes mains, comparées aux mille ans de hurlements et de ténèbres de la Tour ? Combien de jours comme celui-ci exigerez-vous encore que Calernia endure avant que ma cruauté ne soit justifiée ? Combien de bouchers couronnés, de tortionnaires et de fous encore, combien de Triomphantes ? »
Les doigts de l’orphelin se resserrèrent autour de son épée. Le Mal avait toujours ses raisons.
« Les excuses d’un homme qui ne sait rien faire d’autre que détruire, dit l’Écuyer. »
« Nous sommes ce que nous sommes, répondit le Seigneur Charogne, les yeux souriants. Quelqu’un m’a chargé, un jour, de devenir un homme digne de vivre dans un monde meilleur. »
« Seul un imbécile, répondit l’Écuyer, aurait cru que vous en étiez capable. »
Le monstre contempla la folie qui engloutissait la ville.
« Vous n’avez pas tort, dit le Seigneur Charogne. Les vieux chiens n’ont qu’un nombre limité de tours dans leur sac. Mais c’est moi qui ai créé ce chaos, voyez-vous. C’est à moi de le réparer. Alors, je vais vous donner un avertissement, que vous transmettrez à ma fille. »
« Et qui êtes-vous pour mettre en garde la Reine de Callow ? le défia l’Écuyer. »
« L’homme qui a forcé trois armées à battre en retraite sans dégainer son épée, répondit calmement le Seigneur Charogne. »
Arthur encaissa le coup sans le nier.
« Ce n’est pas fini, dit le Seigneur Charogne. Avancez avec prudence : je ne tolérerai pas qu’on distribue Praes comme un bibelot, ni qu’on règle ses affaires comme si vous nous aviez conquis. Vous ne régnez pas ici. »
« Des menaces, ricana l’Écuyer. Et qu’est-ce que ça va changer ? »
« Tracer une ligne dans le sable, répondit le Seigneur Charogne. Et je vous laisse avec une question. Après tout, vous m’avez été très utile. »
« Je n’ai rien fait pour vous, répliqua sèchement l’Écuyer. »
« Vous m’avez aidé à attirer leur attention, dit le Seigneur Charogne en baissant les yeux vers la rue. Vous m’entendez, Dieux d’en Bas ? J’ai payé ma dette. J’ai brûlé trois histoires sur votre autel, les piliers d’un empire, et il m’en reste encore une à consumer. La plus grande de toutes, la plus ancienne et la plus terrible. »
Arthur frissonna et regarda autour de lui. Rien n’avait changé, pas même le vent ou l’odeur nauséabonde de la fumée, mais le monde semblait… immobile. Comme s’il n’osait pas bouger.
« J’ai prêté serment, dit le Seigneur Charogne. J’irai jusqu’au bout. »
« Les Dieux infernaux ne vous sauveront pas, parvint à dire l’Écuyer. »
« C’est précisément le but, répondit le Seigneur Charogne. Quant à notre dette, garçon, voici ma question : pourquoi cherchez-vous le Chevalier Noir ? »
Arthur fronça les sourcils.
« Nous suivons une série de trois, répondit l’Écuyer. »
« Et cela fait d’elle votre ennemie ? demanda le Seigneur Charogne. »
« C’est une méchante, répondit l’Écuyer sans détour. »
« Votre reine aussi, dit le Seigneur Charogne. Comme beaucoup de gens avec qui vous vous êtes battu, mais jamais contre. »
« Elle dirige les Légions de la Terreur, dit l’Écuyer. »
« L’armée qui défend un royaume que vous envahissez, répondit le Seigneur Charogne. Pour l’un des Dieux d’en Bas, c’est une raison suffisante. Je pensais que les vôtres exigeaient davantage. »
« Ne mélangez pas tout, gronda l’Écuyer. Elle a aussi essayé de me tuer, et j’ai survécu. Vous voulez que je la laisse partir maintenant que je peux lui demander des comptes ? »
« Je veux que vous répondiez à une simple question, dit le Seigneur Charogne. Pourquoi Nim Mardottir est-elle votre ennemie, Écuyer ? »
Arthur avait déjà la bouche à moitié ouverte lorsque l’homme leva la main.
« Ne répondez pas à la hâte, dit le Seigneur Charogne. Un écuyer doit, un jour, devenir chevalier. »
Ses yeux verts l’étudièrent avec froideur.
« Demandez-vous, Arthur Foundling, quel genre de chevalier vous voulez devenir. »
La main d’Arthur resta crispée autour de son épée.
« Vous croyez que je vais vous laisser partir comme ça ? demanda l’Écuyer. Que je ne vais pas vous faire prisonnier ? »
Le vieux monstre leva les yeux au ciel. Non pas pour le contempler, comprit Arthur en suivant son regard, mais pour observer la hauteur du soleil. L’heure.
« Je pense que vous allez bientôt être attendu ailleurs, dit le Seigneur Charogne. Et que… »
L’autre homme avait baissé la voix ; Arthur se pencha donc pour l’entendre, tandis que l’homme aux yeux verts se tournait vers lui.
C’est alors que le bâton lumineux explosa en plein visage.
Au nord-est d’Ater, sur une pente douce qui dominait les camps des nobles au loin, la silhouette d’un cavalier se détacha dans la lumière du soleil. L’orc caressa l’encolure de sa monture, un grand loup aussi gros qu’un taureau, puis jeta un regard aux autres cavaliers qui le suivaient.
« Dites au Seigneur de guerre que l’heure est venue, gronda le chef Troke Snaketooth. Ater est mûre pour la cueillette. »