Chapitre 565
Arthur rajusta son casque pour ce qui devait bien être la centième fois, tentant de garder la lumière de l’aube hors de ses yeux. Il détestait l’admettre, car il avait l’impression de se comporter comme un gamin, mais il s’ennuyait à mourir. D’ordinaire, il aurait cherché auprès de l’Apprentie un peu de compassion et de compagnie, mais ce matin, elle était… occupée ailleurs. Sapan contemplait avidement la nouvelle machine de guerre, dont les roues grinçaient sur la pierre tandis que des bœufs la traînaient en avant. L’Ashurane n’avait aucun intérêt pour les applications militaires de cette immense machine, il le savait : ce qui l’attirait, c’était qu’elle était, sinon en théorie, du moins en pratique, un gigantesque artefact magique.
« Si cette chose était une femme, tu aurais déjà pris une gifle », lança Arthur d’un ton sec.
Sapan tourna vers lui ses yeux bruns, quelque peu amusés.
« Et qu’est-ce que toi, tu sais des femmes ? » le taquina Sapan.
Arthur toussota poliment. C’était juste.
« Je ne comprends pas ce qu’elle a de si fascinant, reconnut l’Écuyer. C’est une perceuse, Sapan. Une grosse perceuse bien grasse sur roues. »
Elle leva les yeux au ciel et repoussa des mèches folles de ses cheveux ondulés, qu’aucune quantité de barrettes au monde ne semblait pouvoir dompter.
« Et comment fonctionnent les perceuses, Arthur ? » le défia-t-elle.
Il haussa un sourcil.
« Quelqu’un remue les bras jusqu’à ce qu’il y ait un trou quelque part », résuma-t-il.
Elle le fusilla du regard, parfaitement consciente qu’il cherchait activement à la faire enrager. Arthur dissimula son sourire derrière l’expression réfléchie et pieuse qu’il avait peaufinée au contact des frères et sœurs de la Maison.
« Très bien, gronda Sapan. Qui va remuer la poignée de cette grosse perceuse, Écuyer ? »
« Il n’y en a pas, fit-il remarquer. Ce qui ressemble à un défaut de conception, mais je soupçonne les sapeurs de ne pas avoir apprécié que je le leur signale. »
Personne ne passait plus de quelques mois dans l’Armée de Callow sans apprendre que se mettre les sapeurs à dos coûtait cher. Même l’Ordre ne cherchait pas querelle à ces derniers sans bonne raison.
« C’est là qu’intervient la magie, dit l’Apprentie. Au bout de la perceuse, cette grosse partie en bronze est enchantée. »
« Elle est aussi polie », ajouta obligeamment Arthur.
« Je crois que c’est purement décoratif, admit Sapan. Mais peu importe. Le seigneur Hiérophante et les cadres de mages callowans ont complètement enchanté l’intérieur ; ça leur a pris des jours. »
« Enchanté pour faire quoi ? » demanda l’Écuyer, sincèrement curieux.
« C’est une force cinétique dirigée, répondit-elle avec enthousiasme. Mais entièrement autonome. L’excédent que le Due devrait libérer sert plutôt à alimenter un dispositif secondaire qui empêche la force centrifuge de détruire l’artefact de l’intérieur. »
« Donc, ça fait tourner la perceuse », hasarda Arthur.
L’Ashurane aux cheveux sombres le regarda comme s’il était le plus misérable des cafards.
« Oui, Arthur, dit-elle avec dédain. Ça fait tourner la perceuse. Ce n’est pas du tout un triomphe stupéfiant de l’ingénierie runique et profane, que la plupart des érudits croyaient physiquement impossible il y a encore quelques années. »
Elle releva le nez.
« Espèce d’ignorant… de cavalier de chevaux, tenta Sapan.
On avait découvert les talents magiques de l’Apprentie très tôt, lui avait-elle raconté — à cinq ans — et elle avait passé toute sa vie dans des écoles de magie ou sous la tutelle privée de vieux mages érudits. Cette enfance protégée l’avait laissée sans aucune véritable expérience des insultes ; quelques années parmi les soldats n’avaient miraculeusement rien changé à cela. C’était assez impressionnant de voir à quel point elle était mauvaise dans cet exercice.
« Toi aussi, tu es à cheval », fit doucement remarquer Arthur.
Elle renifla avec dédain et détourna le regard ; l’Écuyer sourit. Il s’ennuyait un peu moins, même s’il faudrait encore des heures avant qu’il ne voie le combat. Ni l’un ni l’autre ne ferait partie de la première vague à s’engouffrer dans la brèche des murs orientaux d’Ater, précédée de toute façon par un assaut à l’escalade destiné à occuper les mages et les machines ennemis. Ils entreraient avec la deuxième vague, avec des objectifs précis. Le plan du Limier infernal consistait à percer rapidement les défenses ennemies et à se précipiter pour s’emparer de positions défendables au cœur de la ville, avant que les Praesi ne puissent organiser une véritable contre-attaque. Grandmaster Talbot avait approuvé le plan lorsqu’il l’avait présenté à l’Ordre, comme il avait tendance à approuver la Maréchale Juniper elle-même.
Certains chevaliers lui en avaient souvent tenu rigueur, surtout ceux des vieilles lignées nobles qui en voulaient encore à cette jeune peau-verte d’occuper un commandement si élevé. Mais même les plus réfractaires surveillaient leurs paroles depuis Kala. D’ailleurs, l’armée n’avait jamais partagé ce sentiment. Les figures bien connues des débuts de la Quinzième — le Limier infernal et le Tueur de princes, Robber et Pickler, Ratface et Aisha Bishara — étaient presque aussi célèbres que Woe et presque aussi chéries. Avoir servi sous les ordres de la Reine Noire dès le début conférait un certain prestige, celui qui vous valait des tournées et des demandes d’anecdotes, même si vous n’aviez été qu’un légionnaire.
À Laure, Arthur avait pesté contre son âge en écoutant ces récits, avec l’impression de laisser son époque lui passer sous le nez. À présent qu’il avait rattrapé son temps, qu’il se trouvait au cœur des événements, les choses ne ressemblaient guère à ce qu’il avait imaginé.
« Regarde, dit soudain Sapan. Ça commence. »
L’Écuyer porta les yeux vers l’horizon. L’Apprentie avait raison. Au sommet des murailles d’Ater, au loin, l’acier étincelait dans la lumière du soleil levant, tandis que les légionnaires prenaient position. On traîna des balistes jusqu’à leurs emplacements, les cabales de mages commencèrent à accumuler leur pouvoir et, lorsque l’avant-garde de l’Armée de Callow franchit une ligne invisible, tous les Enfers se déchaînèrent. Des rayons de lumière et des dizaines de boules de feu, des volées de carreaux tirées par les machines. Avant que la tempête ne s’abatte sur les soldats de première ligne, la Maison Insurgée se manifesta : de grands panneaux de lumière jaune arrêtèrent net les tirs ennemis.
On précipita d’immenses échelles de fer vers le front, et la bataille d’Ater commença.
« Ils prennent des risques inconsidérés, fronça les sourcils le Chevalier Noir. Prêtres ou pas, les murailles d’Ater ne se prennent pas si facilement. »
L’Armée de Callow abandonnait la doctrine traditionnelle des Légions pour cette bataille, ce qui mettait la Maréchale Nim Mardottir mal à l’aise. Le Limier infernal l’avait déjà prise au dépourvu une fois, et elle n’avait aucune intention de subir un deuxième revers alors que les enjeux étaient si élevés. L’ennemi était encore à une bonne demi-heure de poser ses premières échelles sur les murailles extérieures — les premières de celles qui encerclaient la capitale — et le Chevalier Noir profitait donc du délai pour examiner leur formation comme il se devait. C’était un vrai foutoir. Les légionnaires ennemis rompaient les rangs pour avancer plus vite, ce qui signifiait que chaque fois qu’un projectile traversait les boucliers dressés par les mages et les prêtres callowans, il faisait forcément des victimes.
« Ils savent que plus ils tarderont à percer, plus nous pourrons concentrer nos forces ici, répondit Akua Sahelian, ses yeux dorés sereins. Nous n’avons même pas le tiers des Légions sur ce mur ; leur meilleure chance d’entrer dans la ville sans subir des pertes massives, c’est de nous submerger dès le début. »
Il y avait deux femmes que la ville appelait « impératrice » à voix basse, songea Nim, mais une seule se trouvait ici, sur le rempart. En vérité, c’était plus compliqué, elle le savait, puisque Malicia risquait probablement sa vie si elle s’éloignait trop de la Tour. Pourtant, il y avait quelque chose de primitif et de facile à comprendre dans le fait que l’une soit là et l’autre non. Cette situation avait une simplicité, une clarté qui plaisait aux légionnaires présents ; la Maréchale l’avait lue dans leurs yeux. Amadeus avait gagné l’amour des Légions autant en combattant dans leurs rangs qu’à force du reste, et la Reine Noire ne faisait pas exception. C’était une chose simple, pensa le Chevalier Noir, mais pas insignifiante.
« Ça ne marchera pas, dit Nim. Ils réussiront à établir des têtes de pont, ils en ont le cran, mais nous les reprendrons dès que nous aurons des renforts. La Maréchale Juniper n’est pas idiote, Sahelian. Il y a autre chose qui se trame. »
« J’ai des yeux sur les forces d’Aksum et de Nok, répondit Lady Akua. Si la trahison attendue se manifeste, elle ne portera pas de coup fatal. Pourtant, à ma connaissance, ils ne se sont pas préparés au combat et n’ont pas envoyé de troupes dans la capitale. »
« Peut-être qu’une force de frappe composée de personnes Nommées interviendra, songea le Chevalier Noir. Je suis étonné que l’Archer et la Chasseresse n’aient pas encore commencé à riposter contre les balistes. »
C’était complètement absurde que ces deux femmes puissent servir de contre-mesure aux machines de siège simplement parce qu’elles étaient capables d’abattre leurs servants à une portée comparable, mais Nim réfléchissait depuis sa défaite à Kala à la façon de s’en prémunir. Elle disposait désormais de panneaux de bois pour les protéger et de sapeurs de remplacement prêts à intervenir. On ne la prendrait plus au dépourvu.
« Catherine ne confiera pas un élément aussi crucial du plan à des personnes Nommées, déclara Lady Akua d’un ton ferme. Il y a sur le champ de bataille un ennemi qui pourrait lui faire payer très cher une telle décision. »
« Alors nous ignorons toujours leurs intentions, dit la Maréchale Nim. »
« J’imagine que cette énorme perceuse jouera un rôle, nota la noble aux yeux d’or. Si le Hiérophante ne l’a pas enchantée, je saute de ce mur. Mieux vaut partir du principe qu’elle traversera les murailles comme un couteau dans du beurre. »
Le Chevalier Noir cligna des yeux.
« Ce sont les murailles d’Ater, dit-elle lentement. Elles contiennent tant de protections et d’enchantements qu’on ne peut même plus tous les répertorier. »
« Et lui, c’est le Hiérophante, répondit légèrement Lady Akua. Les miracles sont son métier, Maréchale. Les dieux savent qu’il en a suffisamment disséqué. »
Nim avait appris qu’il ne servait à rien de discuter avec la sorcière des talents de Woe ; elle garda donc son scepticisme pour elle.
« Il vaut mieux accélérer l’évacuation des quartiers, alors, dit le Chevalier Noir. Nous ne voulons pas que des civils soient pris au milieu de ce qu’ils vont déclencher. »
« Je m’attends à ce qu’elle fasse tout son possible pour limiter les pertes civiles, dit Lady Akua, mais vous avez raison : mieux vaut prévenir que guérir. Je vais faire savoir à la Haute Dame Muraqib qu’un prêt de mages capables de scruter les environs serait apprécié ; cela devrait faciliter la coordination des mouvements. »
Et cette putain d’idiote serait ravie de trouver un moyen de sauver sa réputation, comme elle aurait dû l’être après avoir si lamentablement raté sa tentative de coup d’État contre la Tour qu’elle avait provoqué des tempêtes sur la capitale pendant douze jours. Si « l’impératrice dans la ville » n’était pas intervenue pour organiser des abris d’urgence et des convois de vivres protégés par des boucliers magiques, des dizaines de milliers de personnes seraient mortes au lieu de près de trois. Pendant ce temps, au grand dégoût de Nim, les Hauts Sièges s’étaient chamaillés comme des enfants et avaient aveuglé les Légions de leur poussière au passage. Cette bande serait incapable de conduire des marins jusqu’à un bordel même si le putain de Mage de l’Ouest leur montrait le chemin.
L’état-major du Chevalier Noir convenait que si l’Armée de Callow ne les avait pas écrasés pendant qu’ils étaient occupés, c’était uniquement parce qu’elle aurait dû foncer droit dans la tempête et que Catherine Foundling n’avait pas voulu prendre le risque.
Nim venait à peine de transmettre ses ordres quand le Capitaine Laughable l’emmena à l’écart, en lui murmurant qu’il y avait un problème. Un individu suspect avait été capturé et fait prisonnier. Le Chevalier Noir fit un bref détour pour rejoindre Lady Akua, qui expliquait à la Haute Dame de Kahtan en souriant que risquer ses mages en valait sûrement la peine pour gagner l’amour du peuple. Puis elles se rendirent au dépôt de ravitaillement sous le bastion, où Laughable retenait l’homme. Au milieu des caisses, un Taghreb mal rasé avait les mains liées et arborait un œil noir qui virait au violet.
« On l’a pris en train de rôder autour du bastion, madame, dit le Capitaine Laughable. Il prétendait attendre un ami, mais nous pensons qu’il comptait les troupes. »
« Je suppose qu’il a résisté à son arrestation ? demanda Nim.
« On peut dire ça, répondit froidement Laughable. Il a planté un couteau dans la gorge du sergent Kilzi et a essayé de s’enfuir. On lui a brisé les deux jambes pour lui apprendre à ne pas recommencer. »
Nim serra le poing, faisant grincer l’acier de son armure.
« Pour qui travaillez-vous ? » demanda le Chevalier Noir en taghrebi.
L’homme se contenta de rire. Lady Akua s’approcha, ce qui le fit se raidir, mais lorsqu’elle lui prit le visage en main, ce ne fut pas pour lui infliger une malédiction. Elle examina plutôt le côté de sa tête, lui écartant les favoris, puis renifla avant de le relâcher.
« Inutile de lui parler cette langue, Lady Noire, dit Akua Sahelian. Ce n’est pas un Taghreb. Cet homme est levantin. C’est pour cela qu’il reste des traces de maquillage dans les racines de ses cheveux, près du cuir chevelu. »
« Des infiltrés, gronda Nim.
« Il ne sera pas seul, dit Lady Akua. Nous devrions immédiatement… »
« Trop tard, dit l’homme en souriant, les dents ensanglantées, dans un bas miezan à l’accent prononcé. Vous nous avez trouvés trop tard. Ce sera déjà fini. »
Le Chevalier Noir le saisit par le torse et le souleva, la colère bouillonnant en elle.
« Quoi ? exigea-t-elle. Qu’avez-vous fait ? »
L’homme éclata de rire ; puis, au loin, un grondement terrible retentit. De vieux engrenages qui poussaient les uns contre les autres, entraînant une masse immense.
« Les portes, dit calmement Akua Sahelian. Ils ont ouvert l’une des portes. »
Ces mêmes portes enchantées qu’il fallait une bonne demi-heure pour ouvrir complètement, et qu’on ne pouvait arrêter une fois le mécanisme lancé sans le détruire.
L’avant-garde de l’Armée de Callow était à un quart d’heure d’entrer dans la ville.
« Ils battent en retraite, dit Alexis, impressionnée. Comme la Maréchale Juniper l’avait prédit. »
« Notre Limier infernal sait lire l’adversaire, dit l’Archer. C’est pour ça qu’elle est là. »
Indrani n’avait pas vraiment prêté grande attention à l’explication du plan, et Masego avait passé tout le briefing à lire sous la table — il avait astucieusement collé un livre en dessous, les pages pendant dans le vide, et les tournait avec un sort pour ne pas se faire prendre — ; elle n’avait donc qu’une idée assez vague de ce qui se passait. Elle se disait que les Légions avaient compris qu’elles ne pouvaient pas tenir les murs une fois les portes ouvertes, alors que les deux tiers de leurs forces étaient encore en route, et qu’elles reculaient pour rejoindre une position défensive. Ça se tenait, plus ou moins ? Enfin, ce n’était pas vraiment son problème. Tous trois chassaient une proie d’un autre genre.
« Je ne suis toujours pas sûre de comprendre ce que je fais là, se plaignit Cocky. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, nous sommes à l’intérieur d’Ater. »
« Sans blague ? songea l’Archer. Je me demandais pourquoi les murs étaient tournés dans le mauvais sens. »
Alexis semblait vraiment retenir un sourire. À moins qu’elle ne tressaille de colère. Avec la Chasseresse d’Argent, les deux n’étaient pas incompatibles.
« On pourrait au moins quitter les toits, dit la Concocteuse d’un ton las. Ce n’est qu’une question de temps avant que quelqu’un ne lève les yeux. »
C’était faux, songea Indrani. La plupart des humains levaient rarement les yeux, sauf si quelque chose attirait leur attention. D’après son expérience, se faufiler sur les toits d’une ville était un assez bon moyen de circuler sans être vu, pour peu qu’on fasse un minimum d’efforts pour passer inaperçu. Elle n’avait toutefois aucune intention de le dire à Cocky.
« Oui, mais alors je ne pourrais pas me tenir sur le rebord et laisser le vent faire ce petit truc marrant avec ma cape, répondit sagement l’Archer. Et ce serait une perte nette pour la Création. »
Alexis s’éclaircit la gorge.
« La patrouille est partie, dit-elle. On devrait y aller. »
L’Archer se redressa.
« Alors allons-y. La dernière fois que je suis venue, j’ai repéré un ancien sanctuaire-tour dédié à Nihilis. Ce sera le perchoir idéal. »
Cocky marmonna dans sa barbe, mais elles se mirent en route. Aucune des deux n’avait perdu la main depuis Refuge quand il s’agissait de se faufiler — le bon vieux jeu du « ne laisse surtout pas cette manticore te voir » était vraiment le meilleur des professeurs — et elles étaient mieux équipées que jamais. Cat savait toujours se montrer généreuse quand il s’agissait de dépenser pour les besoins des siens. Elles avaient déjà dépassé les lignes des Légions, mais ce n’était pas leur cible de toute façon. Juniper était convaincue de pouvoir battre Nim dans une bagarre de rue, et l’Archer pensait que le Limier infernal avait raison.
Ce que Cat et le Limier infernal voulaient, c’était tenir les armées des nobles à l’écart de cette affaire aussi longtemps que possible ; voilà pourquoi elles étaient là toutes les trois. Le sanctuaire impérial était facile à trouver : une tour de pierre noire de trois étages, couverte de bas-reliefs représentant les victoires de l’Empereur de l’Effroi Nihilis et remplie de petites niches où l’on pouvait déposer des offrandes. Cette pratique était moins répandue qu’autrefois, mais Indrani aperçut quelques pièces de cuivre toutes fraîches et des fleurs qui n’étaient pas là lors de sa dernière visite. Les habitants d’Ater disaient que cela portait chance.
Les niches facilitaient au moins l’escalade et, une fois toutes trois hissées sur le toit plat — couvert de fientes d’oiseaux, mais elles avaient toutes rampé dans bien pire —, la vue méritait un sifflement admiratif. On distinguait facilement les quartiers éloignés, jusqu’aux bâtiments plus hauts du centre-ville, et Indrani put observer les soldats et les bannières qui sillonnaient les rues. Comme Juniper l’avait prédit, le Chevalier Noir avait appelé les nobles à la rescousse.
« Kahtan, dit Alexis en fronçant les sourcils. Okoro et Nok. Des centaines de petits seigneurs. »
La vieille Abreha ne prendrait donc pas le champ de bataille. Dommage. Dakarai de Nok n’était pas aussi solidement dans leur camp ; il pouvait très bien vouloir se battre pour défendre la ville.
« Nous avons nos cibles, dit Indrani. On tue les gros bonnets et les généraux, et ils seront assez désorientés pour arriver trop tard au combat. »
« Archer. »
« J’ai bien envie de m’occuper de la Haute Dame Muraqib, réfléchit Indrani. Tu peux prendre le Haut Seigneur Jaheem, Lexy, à moins que… »
« Indrani, siffla Cocky. Regarde. »
L’Archer suivit du regard le doigt pointé vers un toit à l’ouest. Quelqu’un se tenait sur un rebord, à observer les rues en contrebas. Sa cape s’agitait joliment dans le vent ; Indrani applaudit mentalement. Ranger se retourna, croisa leurs regards et leur fit un clin d’œil.
Un instant plus tard, elle sauta dans la rue.
« Tu voulais savoir pourquoi Cat t’avait envoyée avec nous, Cocky ? dit Indrani. Tu viens d’en voir la raison. »
Une histoire plus nette, avait dit Catherine. Qui était l’Archer pour la contredire ? Cat avait bien failli mourir un paquet de fois, mais ça n’avait jamais tenu ; c’était le genre de folie qu’elle était fière d’embrasser.
« Nous ignorons ce qu’elle prépare, hésita la Concocteuse. »
Les doigts d’Alexis se refermèrent en poings.
« Est-ce que ça change quelque chose ? demanda la Chasseresse d’Argent. C’est notre ennemie. »
L’Archer secoua la tête.
« Ça change tout, dit Indrani. On fait ça toutes les trois, ou on ne le fait pas. »
La Chasseresse la regarda, surprise, puis hocha lentement la tête.
« J’ai la permission, si on veut la poursuivre, dit Indrani à Cocky. »
L’autre femme hésita encore.
« Elle ne retiendra pas ses coups, dit Cocky. »
« Nous non plus, répondit Indrani. »
La surprise revint sur son visage.
« Tu veux l’affronter ? demanda Cocky. »
Ce fut au tour d’Indrani d’hésiter.
« Je veux savoir où j’en suis, finit par dire l’Archer. »
Le Concocteur eut un petit rire.
« Peu m’importe où j’en suis, dit-elle, tant que je suis loin d’elle. Mais il va falloir le mériter, n’est-ce pas ? Le droit de la laisser derrière nous. »
Cocky expira et se releva.
« J’en suis, dit la Concocteuse. »
Le silence s’installa entre elles, sans être tout à fait confortable ni désagréable. Déterminées, songea Indrani. Déterminées était peut-être le mot juste.
Et c’est ainsi que les trois derniers élèves de la Dame de Lake se mirent à la chasser.
Un torrent de flammes rugit dans la rue et força l’ennemi à se mettre à l’abri derrière les maisons. Même si le grondement du feu étouffait le tumulte des combats, le Chevalier Noir éleva encore la voix.
« Faites s’effondrer ces putains de murs ! hurla la Maréchale Nim. Il faut les ralentir. »
Le sort de Lady Akua prit fin quelques instants plus tard ; les flammes s’éteignirent. Mais le répit qu’elle leur avait offert fut bien employé : les sapeurs firent s’effondrer deux maisons et un temple à l’aide de charges de démolition, bloquant l’avenue sous les pierres. Cela ne tiendrait pas les Callowans à distance bien longtemps, mais les ralentirait suffisamment pour que les quatrième et cinquième compagnies puissent se replier vers les fortifications de la place, au bout de la rue. Tandis que les légionnaires refluaient autour d’eux, le Chevalier Noir et Lady Warlock s’éloignèrent de la ligne de front. Le temps qu’ils avaient passé à résoudre la crise ici en avait fait éclater une autre ailleurs.
« Dans combien de temps la perceuse sera-t-elle de nouveau opérationnelle ? demanda le Chevalier Noir.
« Une demi-heure tout au plus, grimaça Lady Akua. C’est une sacrée pièce de travail. »
D’après les explications de la sorcière, la perceuse absorbait en réalité le pouvoir des enchantements qu’elle touchait pour se renforcer et accélérer le mouvement d’une sorte de dispositif à l’arrière. Nim avait presque douté de ses propres yeux quand cette putain de machine avait percé en à peine quatre-vingt-dix battements de cœur quelques-unes des plus belles murailles de toute la Calernie. Elle ne s’était arrêtée que parce qu’elle avait surchauffé et risquait de fondre. Pire encore, le Limier infernal n’avait jamais eu l’intention de concentrer son assaut sur les positions des Légions. Tandis que Nim avait redéployé ses forces pour contenir le désastre provoqué par l’ouverture de la porte, la perceuse avait traversé le mur près d’une autre porte, et la deuxième vague de l’Armée avait complètement contourné son dispositif défensif.
Elle avait perdu le tiers de ses forces en une heure à tenter de contenir cette attaque, et avait dû faire appel aux renforts de la noblesse, contre les ordres permanents de Malicia. Ils étaient arrivés assez vite pour que les combats éclatent dans les quartiers abandonnés du sud-est avant que les Callowans ne puissent prendre les Portes Licosiennes, l’un des points de passage stratégiques de la ville que le Limier infernal visait de toute évidence. Les combats étaient si sanglants que la Reine Noire se trouvait là, lançant autour d’elle le Cauchemar en quantité suffisante pour anéantir des compagnies entières ; pourtant, les nobles tenaient toujours bon. À présent, on craignait que l’Armée de Callow ne se serve de nouveau de cette fichue perceuse pour ouvrir une autre brèche derrière les positions défensives de la Haute Dame de Kahtan et les prendre à revers.
Certains éclaireurs du Chevalier Noir postés sur les murailles avaient signalé des mouvements de troupes à l’extérieur de la ville. Nim soupçonnait donc qu’à moins que cette putain de perceuse ne soit définitivement hors d’usage, Ater tomberait avant que la Cloche de midi ne sonne.
« Il faut alors l’attaquer, dit le Chevalier Noir. Vous et moi, à la tête d’une compagnie. C’est la seule façon de les contenir assez longtemps. »
Et s’ils étaient contenus, s’ils restaient coincés dans quelques quartiers, à portée des tirs des mages ? On les chasserait de la ville. Les prêtres ennemis montraient déjà des signes de faiblesse, et une fois hors de combat, l’avantage magique pencherait très nettement en faveur des défenseurs.
« D’accord, dit Lady Akua. Auriez-vous par hasard sous vos ordres une compagnie peu recommandable de vauriens au cœur d’or, au passé trouble, qui auraient quelque chose à prouver ? »
« Une quoi ? répondit le Chevalier Noir.
« Cela augmenterait considérablement nos chances de réussite, insista Lady Akua. »
La réponse qu’elle avait sur le bout de la langue resta en suspens quand une lueur rouge attira son attention. Des signaux s’élevaient dans le ciel. Une attaque derrière les Portes Licosiennes. Mais la perceuse n’avait pas encore été déplacée ! Comment ? Une autre fusée monta, puis une autre, puis encore une autre. Toutes en ligne droite.
« Dieux, souffla la Maréchale Nim Mardottir. Qu’est-ce que c’est ? »
Arthur tomba à genoux, haletant, à bout de souffle.
« Ça va, monsieur ? »
L’Écuyer fit un geste las au sergent pour lui faire comprendre qu’il n’était pas en danger. Juste épuisé. Fuir cette maison avant qu’elle ne s’effondre, après que les ogres eurent abattu les murs, aurait été difficile même s’il n’avait pas porté une armure de plates. Après quelques instants à reprendre son souffle, il se remit debout. Le sergent Hart lui tapa dans le dos d’un geste amical.
« Alors, retour dans la mêlée, dit gaiement le vieil homme. Pour la reine, la patrie et la solde de combat. »
« Le Chevalier Noir n’était pas avec les ogres, dit Arthur. Il faut trouver un mage de scrutation pour demander de nouveau des nouvelles de sa position. »
Courir au hasard ne l’aiderait probablement pas à trouver le Chevalier Noir, surtout si, comme il le croyait, elle l’évitait activement. Le fait qu’on ait aperçu le Doom de Liesse à ses côtés ne faisait que rendre la perspective d’affronter sa rivale plus intimidante encore. Pourvu que Sapan puisse… Attendez, où était Sapan ?
« Sergent, où est l’Apprentie ? demanda-t-il.
« On l’a perdue de vue quand on a traversé cet incendie, trois rues plus loin, je crois, répondit le sergent Hart. Elle pourrait être n’importe où, maintenant. »
« Alors commençons par la retrouver, dit l’Écuyer. Il nous faut trouver un officier. »
« Celui-là ressemble à un lieutenant, dit le sergent en pointant le doigt vers le haut. Armure légère, donc probablement un éclaireur. »
Arthur leva les yeux et aperçut un lieutenant sur un toit, qui regardait au loin. C’était un début, décida le jeune homme. Il demanda à son compagnon de rester en arrière tandis qu’il escaladait le mur. L’autre homme lui jeta un coup d’œil, puis reprit son observation de la ville.
« Bonjour, lieutenant, tenta Arthur.
« Est-ce vraiment une bonne matinée ? répondit l’officier, d’un ton amusé. Vous êtes dans l’Armée de Callow depuis trop longtemps. »
« C’est possible », répondit poliment l’Écuyer en souriant.
Il s’approcha suffisamment pour voir qu’il parlait à un homme plus âgé : barbe poivre et sel, cheveux grisonnants. Sans doute un vétéran. La lame d’acier gobelin à sa hanche le confirmait.
« Je cherche une compagne, dit Arthur.
« L’Apprenti, oui, répondit l’homme. La dernière fois que je l’ai vue, elle se dirigeait vers l’ouest. Je crois qu’il y a un relais de scrutation trois rues plus loin ; c’est probablement là qu’elle se rend. »
Eh bien, ça avait été plus rapide que prévu.
« Merci, lieutenant, dit l’Écuyer.
« Ce fut un plaisir », répondit l’officier, de nouveau amusé.
Arthur se mit à s’éloigner, mais quelque chose titillait son instinct. Il s’arrêta.
« Vous ne m’avez pas donné votre nom, dit l’Écuyer.
« Quel étourdi je fais », dit l’homme, sans ajouter quoi que ce soit.
Arthur plissa les yeux.
« Que cherchez-vous, lieutenant ? »
« Les fusées », répondit l’officier en montrant le sud-est.
Les lumières flottaient toujours dans le ciel, bien qu’elles pâlissent. Des signaux annonçant des attaques là où, Arthur le savait, aucune troupe ne devait se trouver.
« Un bluff », dit-il.
« Écarter l’inattendu est une mauvaise habitude, Écuyer », le réprimanda l’homme.
Arthur porta la main à son épée.
« Vous n’êtes pas lieutenant, dit-il.
« Ai-je prétendu l’être ? » répondit l’homme en souriant.
Il ne fit pas mine de dégainer sa lame, et Arthur hésita à tirer la sienne. L’étranger n’avait pas encore été reconnu comme un ennemi.
« Que faites-vous ici ? insista l’Écuyer. Répondez-moi. »
« J’attends, répondit-il. Encore un petit moment. Vous pouvez me tenir compagnie, si vous voulez. »
Arthur plissa les yeux.
« Pourquoi ? »
« Nous sommes apparentés, d’une certaine façon, ricana l’homme. Et puis, où vous dépêcheriez-vous ? Vous ne trouverez pas la maréchale Nim. »
Il se retrouva l’épée à la main avant même de se rendre compte qu’il l’avait dégainée.
« Qui êtes-vous ? exigea l’Écuyer.
L’étranger détourna le regard vers le lointain et laissa soudain échapper un petit rire.
« Ah, quelle coïncidence, dit-il. Cela fait un moment que le Destin ne m’a pas été favorable. »
Un bruit de déchirure retentit au loin, suivi d’un cri furieux. Arthur recula.
« Qu’est-ce que c’était ? demanda Arthur.
« Tant de questions, le taquina l’homme. Mais pour celle-là, je vous répondrai gratuitement. »
Il se tourna tout à fait vers lui pour la première fois depuis le début de leur conversation. Arthur Foundling croisa alors une paire d’yeux vert pâle et inquiétants, au-dessus d’un sourire tranchant comme une lame.
« C’était, dit le Seigneur Charogne, plusieurs siècles d’araignées géantes qui rejoignaient cette bataille. »