Chapitre 563
La première fléchette vint de ma gauche et j’en aperçus le reflet dans la lumière matinale.
Je lacérai l’air de Nuit pour former un bouclier, mais je ne vis même pas celle qui fut lancée un battement de cœur plus tard depuis ma droite : une phalange s’interposa, son bouclier levé. En vain. Nuit pulvérisa la première fléchette, mais la seconde transperça l’acier comme du papier, puis s’enfonça jusqu’à mi-crâne dans celui de l’orque avant de s’immobiliser. Et ce n’était même pas, compris-je un instant plus tard, la véritable tentative d’assassinat. Des cris et le bruit de plusieurs arbalètes qu’on armait m’avertirent.Derrière moi, pensai-je en me retournant. Une petite créature bondissait dans mon dos. Velue et griffue, comme un crapaud mal fichu, mais mon bâton était déjà en mouvement et elle n’était pas plus rapide que moi.
Le flanc de la longue pièce d’if mort heurta le ventre distendu de la créature, qui poussa un cri aigu et cracha une langue jaune, semblable à un muscle. À son extrémité, je distinguai quelque chose qui ressemblait à un os et me jetai de côté, mais un légionnaire s’était trop approché et me barrait la route. Il était plus lourd que moi. Par chance, un pan du Manteau de Woe était assez près pour que je le ramène contre mon corps et protège mon flanc à temps : le dard osseux glissa sur le tissu enchanté. Je grondai, autant de colère que contre le légionnaire qui avait failli me faire tuer en essayant de me protéger. Nuit dévala mon bâton en filaments qui s’entrecroisèrent sur tout le corps de la créature en un battement de cœur, avant de devenirtranchants.
Des morceaux de chair et des éclaboussures de sang maculèrent l’herbe. J’expirai, les yeux à l’affût d’autres menaces.
Les assassins qui m’avaient lancé les fléchettes avaient été plaqués au sol, mais il ne semblait plus y avoir d’autres créatures. Enfin… merde, le cadavre se dissolvait dans la terre. De l’ichor. Cette chose était un diable. Qu’est-ce qui se passait avec nos protections ? Je jetai un regard à la phalange qui avait pris une fléchette pour moi et grimaçai : sa main plaquée sur sa bouche m’apprit qu’elle était morte.
« Prenez-les vivants ! » criai-je.
Mais c’était peine perdue, comme je le compris quelques instants plus tard. Les assassins — vêtus d’armures de soldats du rang — avaient cessé de bouger parce qu’ils étaient morts. Du poison, probablement. Je n’obtiendrais aucune réponse d’eux, sauf par nécromancie, et peut-être même pas ainsi. Certaines alchimies rendaient les cadavres presque impossibles à relever et, même si elles coûtaient cher, je doutais que les responsables de cette affaire manquent de fonds. Je me relevai et refermai les yeux de l’orque. Elle avait pris cette fléchette pour moi sans hésiter. Sans elle, je serais probablement morte.Putain, pensai-je en expirant. Ce n’était pas la première tentative d’assassinat contre moi, mais cela faisait un moment que l’une d’elles n’avait pas été aussi près de réussir. Si ce dard au bout de la langue n’était pas censé délivrer un poison particulièrement vicieux, je mangerais mes chaussures.
Je fis déployer mes gens pour combler les brèches dans la sécurité : aucun diable n’aurait dû pouvoir franchir nos protections. Avant la fin de l’heure, les phalanges avaient capturé la plupart de nos traîtres vivants. Deux d’entre eux avaient tenté de filer vers Ater avant d’être abattus dans le dos. Assez d’hommes confessèrent sans qu’il soit nécessaire de recourir à un… interrogatoire musclé pour que je comprenne ce qui s’était passé. Quelques soldats avaient été retournés, soit par des menaces contre leur famille, soit par de petites sommes d’argent, ce qui avait permis à deux mages mfuasa infiltrés de franchir nos défenses. À coups d’illusions et de meurtres, ils avaient fait entrer un diable invoqué au travers de nos protections et lancé leur attaque avant d’être éliminés.
« Ils ont visé les simples soldats, pas les officiers, dit Vivienne. Et ils n’étaient pas tous de Praes non plus. Deux des soldats ralliés venaient de Summerholm. »
Je grimaçai.
« Ce n’était pas un coup de semonce. Ils voulaient vraiment me tuer. »
« Ce ne sera pas la dernière tentative non plus, dit la princesse. Vous avez suffisamment provoqué les Hauts Seigneurs pour qu’un seul échec ne les décourage pas. »
« Vous ne pensez pas que ce soit Malicia ? » demandai-je.
« Ce pourrait être les Yeux, concéda-t-elle, mais j’en doute. Ils n’ont pas pour habitude de recourir aux diables ou aux mfuasa. »
C’était peut-être justement le but : nous détourner de la piste. Mais je n’allais pas ergoter. J’avais certainement assez irrité l’aristocratie des Terres désolées pour qu’elle soit tout aussi susceptible d’avoir organisé cette vilaine petite surprise. Je crispai les doigts. Il était temps de frapper à mon tour. Je devais parler à Scribe, et à Archer dès son retour. Elle avait un jour de retard, mais je ne m’inquiétais pas : je sentais toujours son étoile et sa progression dans notre direction. Elle serait là avant midi.
« Nous riposterons, dis-je. »
« Je m’en doutais, répondit Vivienne. Et nos traîtres ? »
« Le règlement prévoit un châtiment pour ceux qui aident l’ennemi. »
Mon héritière grimaça, mais ne protesta pas. C’était peut-être à l’origine un règlement des Légions, mais les Callowans n’étaient pas beaucoup plus indulgents envers la trahison.
Ils seraient lapidés.
Archer traîna sa carcasse jusqu’au camp une heure après la cloche de midi et se dirigea aussitôt vers ma tente. Elle empestait la poussière et la sueur, mais je lui versai tout de même un verre d’eau citronnée lorsqu’elle s’affala sur un siège dans un soupir. J’envoyai une phalange lui chercher un repas chaud. Indrani but goulûment, vida son verre d’un trait et soupira.
« Dieux, les choses que tu me fais faire, dit-elle. »
Je m’installai en face d’elle, m’asseyant lentement pour éviter que ma jambe me fasse trop mal.
« Je croyais que tu adorais voyager. »
« Ater était sacrément intéressante, reconnut Indrani. Je ne serais pas contre y rester un peu plus longtemps pour visiter. Mais il y a eu… quelques complications. »
« Comme c’est inquiétant, la félicitai-je. Tu as travaillé tes pauses, à ce que je vois. »
Elle bomba le torse.
« Oui. Je les glisse dans des phrases au hasard, ça rend Zeze fou. »
J’avalai un sourire. Aussi amusant que cela puisse paraître, je l’avais envoyée en mission importante.
« Fais ton rapport », ordonnai-je.
Elle se renversa dans son siège, avec un sourire qui ne présageait rien de bon pour le pauvre bougre que je chargerais de retranscrire tout ça plus tard. Elle ne mit son insolence de côté que le temps de remercier le jeune homme qui lui apporta une assiette de légumes et de ragoût, accompagnée de tranches de pain de seigle. Archer ne perdit pas de temps : elle trempa son pain dans la sauce et engloutit une tranche entière, manquant de s’étouffer avant de se donner deux tapes sur la poitrine.
« Bon, souffla-t-elle. Alors, le rapport. J’ai réussi à entrer dans les camps des nobles sans problème, leur sécurité estlamentable. Enfin, dans les zones extérieures. Ils ont bourré de protections jusqu’aux Enfers les petits secteurs où dorment les gens importants, impossible d’y entrer. Je suis restée assez longtemps pour apprendre que notre ami Sargon était arrivé, avec une petite escorte. »
« Bon à savoir, grognai-je. On s’en doutait, mais c’est bien d’en avoir la confirmation. »
« Ça ne devrait pas être trop difficile d’introduire une force de frappe dans Ater comme je l’ai fait, poursuivit Archer. Des tas de serviteurs et de colporteurs franchissent les portes dans les deux sens chaque jour. Les Légions ne les surveillent pas de si près. Les problèmes commencent en ville. »
« D’après mes sources, Malicia a pratiquement perdu le contrôle de la situation. »
« Ouais, elle n’est pas très populaire en ce moment, ricana Indrani. Les Sentinelles ont massacré les émeutiers, puis se sont montrées tout aussi brutales avec ceux qui ont tenté de s’emparer des greniers impériaux. Ça ne lui a pas valu de nouveaux admirateurs. »
Mauvais timing pour elle. Je ne désapprouvais pas la fermeté face aux réserves de nourriture, alors qu’un siège se profilait peut-être, mais il devenait clair que les Sentinelles n’étaient pas le genre d’outil qu’on pouvait employer avec finesse.
« Alors, qui prend de l’ampleur ? » demandai-je.
« Akua, répondit franchement Indrani. C’est la coqueluche de la ville, en ce moment. Les gens sont convaincus qu’elle est la seule à pouvoir te battre, et elle fait tout ce qu’il faut : elle soigne les gens, monte des hôpitaux et des refuges, organise l’accueil des réfugiés. Même lesgangsl’aiment bien, Cat, c’est ridicule. Depuis qu’elle le leur a demandé, ils patrouillent dans les quartiers où la garde municipale n’ose plus aller. »
Je sifflai doucement.
« Alors, elle prépare un coup pour s’emparer de la Tour. »
« Peut-être, dit Archer en agitant la main. D’après ce que j’ai entendu, elle n’y est pas retournée depuis son arrivée en ville. Elle a un manoir qui est devenu comme une seconde cour impériale. Il y a déjà une chanson sur “l’impératrice dans la Tour et l’impératrice dans la ville”. Quoi qu’elle prépare, en tout cas, elle n’a pas encore fait le moindre geste pour déposer Malicia. La plupart des gens pensent qu’elle cherche encore à rallier les Légions ou qu’elle mijote un plan particulièrement astucieux. »
« Je ne vois pas le Chevalier Noir se rallier à elle, même si l’étoile de Malicia pâlit, dis-je. À ce qu’on raconte, elles s’entendent très mal, et Nim est fidèle aux Légions. Sans l’armée de son côté, Akua aura besoin du soutien de nombreux nobles avant de pouvoir agir. Sinon, elle n’aura pas assez de troupes. »
Un soutien que je comptais lui livrer sur un plateau, mais qu’il me fallait encore mettre en place. Il devrait attendre l’arrivée d’Abreha et de Jaheem Niri.
« C’est possible, dit Indrani en haussant les épaules. Je suis allée jeter un œil aux défenses, comme tu me l’avais demandé, et c’est exactement ce que Juniper avait prévu. Ils n’ont qu’une garnison réduite sur les murs qui nous font face, le reste des troupes est dans des casernes des quartiers voisins. »
C’était la seule façon raisonnable de défendre une ville de la taille d’Ater avec des forces aussi réduites que celles du Chevalier Noir. Elle ne pouvait pas se permettre de tenir toute la portion de remparts qui nous faisait face avec des effectifs conséquents. Elle y posterait juste assez d’hommes et garderait le gros de ses forces près des rues qui permettaient une mobilisation rapide. Ainsi, ses soldats seraient là où les combats auraient vraiment lieu lorsque nous attaquerions. Face à un commandant moins expérimenté, il aurait suffi d’attirer ces troupes hors de la ville en attaquant les remparts, puis d’envoyer une force plus réduite escalader un tronçon sans défense pendant que les défenseurs étaient occupés. Mais ça ne marcherait pas contre le maréchal Nim. Elle garderait des compagnies en réserve.
Non, comme l’avait dit Juniper, le seul moyen de prendre la ville de force était la rapidité. Nous devions submerger les remparts avant que les Légions aient pu se mobiliser complètement, les écraser tant qu’elles étaient encore dispersées et établir de solides positions défensives avant que les armées des nobles n’interviennent.
« Bien, dis-je. As-tu pu approcher de la Tour ? »
« Non, ils ont verrouillé ces quartiersà double tour, répondit Indrani. Mais les Sentinelles ont déplacé des chariots, alors je parierais que Malicia a fait ouvrir les coffres pour en sortir quelques affaires. Je n’ai pas pu entrer dans la Tour elle-même, en revanche, même pas par les passages souterrains de Scribe. Ils sont soit condamnés, soit grouillent de gardes. »
« Ime connaît son métier, soupirai-je. Et mon père ? »
« C’est là que ça devient… compliqué », répondit Indrani avec un sourire.
« Là, tu en fais trop. »
« Va te faire… voir, Votre Royauté », répliqua éloquemment Indrani. « Bref, je suis partie chercher le bon vieux Seigneur Charogne, comme ma patronne — une femme terrible, tu sais, incapable de reconnaître une bonne pause dramatique même si elle lui mordait le cul — me l’avait demandé. Je rôdais sur les toits et dans les ruelles comme une panthère majestueuse, quand on m’a tiré dans l’épaule. »
« On t’aquoi ? » répliquai-je, alarmée.
« Ne t’inquiète pas, c’était une blessure superficielle, rien de grave », balaya Archer. « Alors, puisque la Dame m’avait dit bonjour, j’ai incendié la maison où elle se tenait pour lui répondre, et on s’est bien amusées. Sauf que, euh… ça a attiré des invités imprévus. »
« Les Sentinelles ? »
« S’il te plaît, ricana Indrani, comme si je pouvais m’inquiéter pourelles. Non, je lui demandais pourquoi elle avait des cheveux gris, comme une vieille grand-mère — elle n’en avait pas, mais ça l’énerve toujours quand je lui pose la question — et soudain, il y avait ce type, là. »
« Ce type », répétai-je, sceptique.
« Ouais, il se tenait juste là, confirma Indrani. Alors j’ai fait : “Tu te fous de moi ? Tu n’as pas remarqué que le bâtiment est encore en feu, espèce d’abruti ?” Et il s’est tourné vers moi en disant : “Vassale de la Reine Noire. Tu es épargnée. La dette est acquittée. Pars.” Tu vois le genre, un vrai connard. »
« Indrani, dis-je avec patience, tu t’es battue contre les putains d’Épées d’Émeraude ? »
Elle cligna des yeux, surprise.
« Non, bien sûr que non, m’assura Archer. C’était évident, vu le contexte. »
Je plissai les yeux.
« Je me suis battue contre les Épées d’Émeraudeetla Dame, me raconta-t-elle fièrement. »
Je me frottai l’arête du nez, sentant venir le mal de tête. Je n’avais même pas encore mal, je sentais simplement sa présence imminente, comme un putain d’orage à l’horizon.
« Il m’a dit de partir, tu vois, alors j’ai fait la seule chose raisonnable qu’une femme puisse faire dans cette situation, commença Indrani. J’ai… »
« … tiré dans son œil », terminai-je.
« Exactement, dit-elle, ravie, avant de se pencher en avant. Deux fois. Et, pour être honnête, Catherine, il n’apas du toutapprécié. »
« Étonnant, dis-je. Ranger ? »
« Elle l’a envoyé valser dans le feu pendant qu’il était distrait et a fait s’effondrer la maison sur lui, raconta Indrani. Je lui ai tiré dans l’épaule, mais elle a attrapé la flèche et me l’a renvoyée. Elle a failli me crever un œil. Puis les autres Épées d’Émeraude sont arrivées, et ça a mal tourné. »
« Ça amaltourné ? » dis-je sèchement.
« Eh bien, comme on avait attiré un peu l’attention, la Tour nous a envoyé un démon, expliqua Archer. Une Bête de la Hiérarchie, je crois. Bref, l’air s’est mis à brûler comme de l’huile et les flammes se sont répandues partout — sans fumée, c’était bizarre, non ? — alors j’ai poignardé un elfe dans le dos, parce qu’il n’attendait que ça, et j’ai reculé pour sortir de là. »
Elle me sourit fièrement, cette affreuse petite peste.
« Tu vois, comme une stratège, dit Indrani. Ce que je suis. »
« Dis-moi qu’on n’a pas une Épée d’Émeraude contaminée par un démon sur les bras. »
« Non, tout le monde s’en est sorti, répondit Indrani. À part les diabolistes que Ranger a abattus, j’imagine. Mais si j’ai appris une chose au cours de toutes ces années avec toi, c’est que les diabolistes ne comptent pas vraiment. »
Et voilà. Cette satanée migraine.
« Autre chose ? » demandai-je, contre mon meilleur jugement.
Elle y réfléchit un instant.
« J’ai faim, m’apprit Indrani. »
Je soupirai.
« À propos de ton… aventure, je veux dire. »
« Hé, protesta Archer. Simoije ne peux pas faire de pauses, toi non plus. Et qu’est-ce qui nous est arrivé, Catherine ? Tu ne me demandes plus jamais comment s’est passée ma journée. »
Je haussai un sourcil.
« Comment s’est passée ta journée, Indrani ? »
« Je n’ai pas envie d’en parler », répondit-elle avec un sourire narquois, en enfournant une grosse cuillerée de ragoût et de légumes.
« Comment se fait-il que j’aie rencontré des gens qui ont littéralement dévoré l’âme d’innocents, et que tu sois quand même la pire personne que je connaisse ? » demandai-je, malgré mon admiration.
« Un talent naturel », me répondit-elle la bouche à moitié pleine de légumes.
Rien de tel que de passer du temps avec mes amis les plus proches pour me faire reconsidérer l’idée que les gens ne naissaient pas mauvais. Je dissimulai toutefois un sourire et tapotai du bout des doigts la table sculptée.
« C’est une bonne chose que tu sois rentrée, dis-je. Tu peux te reposer, maintenant. »
« Dormir dans un lit me fera du bien, acquiesça-t-elle. »
« Il va falloir que tu le fasses tout de suite, alors, dis-je d’un ton distrait. »
Elle cessa de manger et me dévisagea.
« J’ai une mission pour toi, lui annonçai-je avec un sourire aimable. Tu retournes à Ater. »
« J’étaisjustementà Ater, protesta-t-elle. »
« Oui, mais c’était trop facile la dernière fois, dis-je. Alors cette fois, je t’envoie avec une quarantaine de guerriers du Dominion triés sur le volet. »
Elle ne resterait pas avec eux une fois en ville — tout ce à quoi prenait part une personne Nommée serait connu de l’Intercesseuse —, mais ce n’était pas grave : j’avais une autre tâche en tête pour elle. Ater n’était pas Wolof, après tout, malgré ses défenses redoutables. Elle était tombée plus de fois que je ne pouvais le compter au fil des siècles d’histoire impériale.
La plupart du temps, depuis l’intérieur.
Six jours s’écoulèrent avant que la Haute Dame Abreha Mirembe d’Aksum — anciennement prétendante au trône sous le nom de Sepulcrale — et le Haut Seigneur Dakarai Sahel de Nok ne rejoignent mon armée avec leurs forces. La majeure partie de leurs forces combinées avait marché vers nous : quatorze mille hommes au total. Abreha avait toutefois bien moins d’emprise sur ces troupes qu’auparavant, puisque les soldats de Nok avaient désormais leur propre seigneur lige à leur tête, et non un simple parent. Dès qu’ils furent dans ma tente, je perçus la tension entre eux. Le Haut Seigneur Dakarai, homme âgé au port gracieux, aux cheveux argentés et aux yeux les plus dorés que j’eusse jamais vus chez un noble de Praes, en voulait désormais à la femme qu’il avait soutenue pour la Tour.
Je savais même pourquoi. L’un des piliers de leur alliance avait été le mariage entre Isobe, alors héritier d’Abreha, et Hawulti, la fille de Dakarai. Mais, aux yeux du Haut Seigneur de Nok, il avait mal marié sa fille préférée : la succession d’Isobe à Aksum était désormais incertaine. Dakarai était ici, plutôt qu’en pourparlers avec la Haute Dame Takisha et les autres, pour une bonne raison : il était trop tard pour rallier le camp de Malicia. Même si elle acceptait son allégeance, il ne gagnerait rien à changer de camp et risquerait fort de se faire assassiner un jour, à titre d’exemple. De toute façon, Malicia ne pouvait accepter son retour, pas dans les circonstances actuelles.
Trop de ses seigneurs « loyaux » avaient passé des années à faire la guerre à Nok en son nom ; ils n’accepteraient pas un retour pacifique dans le giron de la Tour. Si le Haut Siège retournait à Malicia, ce serait sur le cadavre de Dakarai Sahel, et, pour des raisons évidentes, de telles conditions ne lui convenaient pas.
« Votre hospitalité reste fort agréable, Reine Noire, mais vous nous avez fait venir pour une raison, finit par dire Abreha. »
« Les protections contre les oreilles indiscrètes étaient un indice, j’imagine, ricana-je. Très bien. J’attends quelque chose de vous. »
Le Haut Seigneur Dakarai m’observa avec calme.
« Si vous souhaitez que les forces de Nok prennent la tête de l’assaut contre Ater, cela aura un prix, déclara-t-il franchement. »
« Rien d’aussi grossier, dis-je. Au contraire, je crois que celle-ci vous plaira. »
Je leur expliquai exactement ce que j’attendais d’eux, et ils m’écoutèrent, le visage impassible.
Ensuite, Dakarai Sahel quitta ma tente furieux, tandis qu’Abreha Mirembe s’attarda un peu avant de le suivre hors du camp. Je les laissai partir et convoquai mon conseil de guerre.
Nous avions une bataille à préparer.
Je m’accrochai au dos de Zombie, plissant les yeux sous l’ardent soleil de l’après-midi.
L’ennemi avançait plus lentement que je ne l’avais cru, mais j’y étais pour quelque chose. Ce matin-là, Assassin, Archer et la Chasseresse d’Argent avaient tué une vingtaine de nobles de haut rang. Parmi eux, nous avions même abattu deux Muraqib et un Niri ; le meilleur morceau du lot était le mari de la Haute Dame Takisha. Dès que cette fourmilière avait été secouée, l’Armée de Callow s’était mise en marche à vive allure, contournant Ater par le nord pour avancer sur le camp des armées privées des nobles. Comme nous l’avions prévu, notre progression avait été repérée et signalée presque aussitôt, mais ils avaient mis longtemps à s’organiser. Je soupçonnais qu’ils avaient préparé une chaîne de commandement de fortune au cas où nous les attaquerions, mais la vague d’assassinats avait bouleversé leurs plans avant qu’ils puissent s’en servir. Alors que les nobles se disputaient pour savoir qui les dirigerait et qui tiendrait la première ligne, l’Armée de Callow avait avancé sans rencontrer d’opposition sérieuse.
Juniper n’aimait pas le plan, mais je l’avais convaincue qu’il était nécessaire ; elle avait donc mis ses talents à profit pour tirer le meilleur parti des risques inévitables. Tandis que l’Armée de Callow et le contingent aksumite se dirigeaient vers le nord de la ville, environ cinq mille hommes — tous de Nok — contournèrent le ventre de la ville par le sud, sous les ordres du Haut Seigneur Dakarai. La route était un peu plus longue et, de là-haut, je vis que le Chevalier Noir avait mordu à l’hameçon. En voyant une force plus réduite se séparer de notre armée principale, le maréchal Nim avait ordonné l’ouverture de l’une des portes sud et lancé une sortie contre elle. La tentation de nous vaincre séparément avait été trop forte.
Sans le savoir, le Chevalier Noir était allé au-devant du désastre. Les archers de Nok, ces fameux archers dont je n’avais pas encore vu la valeur au combat, se retrouvaient dans le genre d’affrontement où ils excellaient : une plaine dégagée face à une infanterie lente. Leurs arcs enchantés se révélèrent d’une efficacité redoutable, avec une portée au moins une fois et demie supérieure à celle des arbalètes réglementaires. Des flèches imprégnées de magie s’abattirent en une pluie qui déchira même la formation en tortue des légionnaires ennemis. Pourtant, ils n’étaient qu’un millier, ces archers d’élite, et Nim fit bientôt déployer des scorpions de campagne, mettant fin au massacre.
Les Légions y perdirent tout de même quelques centaines de soldats pour un maigre résultat, et leur sortie fut émoussée. Les forces de Nok continuèrent vers l’est, en direction des nobles, avec seulement quelques pertes, et les Légions ne tentèrent pas de les poursuivre. Le Chevalier Noir devait craindre d’essuyer une nouvelle volée avant que Dakarai ne batte en retraite et que le jeu ne recommence.
Au nord, la bataille commençait à prendre forme. Les commandants ennemis raisonnaient comme le Chevalier Noir : eux aussi préféraient affronter notre armée divisée. Ils prirent un risque : au lieu de rester dans leur camp, qui leur offrait une position défensive assez convenable, leur imposante armée de trente mille hommes marchaitversl’Armée de Callow et ses auxiliaires. Le général qui faisait face à Juniper avait décidé de parier que la bataille contre notre armée principale serait gagnée ou perdue avant que le Haut Seigneur Dakarai ait fini de contourner la capitale et ne leur tombe dessus par-derrière. De là-haut, je distinguai un autre piège, plus subtilement tendu : à cette allure, les armées des nobles rencontreraient la mienne à peu près à la hauteur de l’une des portes nord d’Ater.
Pas bête. Ils espéraient que le maréchal Nim verrait là une occasion de nous prendre de flanc une fois la bataille engagée. Et ce n’était pas tout, compris-je finalement. Si le Chevalier Noir ouvrait les portes, les nobles pourraient ensuite battre en retraite dans la ville. Ni les nobles ni moi ne tenions à nous battre jusqu’à la mort sous le regard de Malicia, qui nous observait depuis le sommet de la Tour comme un vautour à l’affût. Il serait plus sage de laisser le camp qui aurait le plus souffert se replier, que ce soit le nôtre ou le leur.Même avec une armée en marche contre toi, pensai-je, amusée,tu te soucies davantage de la Tour que de l’acier.Dommage pour eux : les choses ne se passeraient pas ainsi.
Une heure avant la cloche de l’après-midi, les escarmouches commencèrent au nord de la ville et j’entrai dans la mêlée. Je fis quelques passages sur Zombie, laissant derrière moi des traînées de flammes noires, ce qui donna un avantage décisif à nos tirailleurs levantins. Une heure plus tard, ceux-ci se replièrent et les lignes de bataille se formèrent. Au sud de la ville, cependant, le Haut Seigneur Dakarai avait ralenti. On aurait pu croire qu’il faisait reposer ses hommes, qui marchaient depuis des heures sous le soleil, l’ennemi sur leurs talons. Mais ce n’était pas le cas. Un œil exercé aurait compris qu’il s’assurait de ne pas être là pour la bataille au nord.
Les soldats des deux camps n’en avaient cure. Ils avancèrent, boucliers levés, tandis que sorcellerie et flèches se mettaient à voler. Le Hiérophante déchira les rituels ennemis — Akua ne semblait pas être là pour lui tenir tête —, si bien que les volées ne nous firentpas tropde mal. Nous réduisîmes la distance au prix de pertes légères.Celase transforma presque aussitôt en massacre. Les nobles avaient placé leurs levées au premier rang, et mes légionnaires les taillèrent en pièces comme un couteau dans du beurre. Je suis presque certaine que cette débâcle immédiate surprit même l’ennemi, car il riposta en bombardant de rituels les endroits où nos lignes se rejoignaient. Même les seigneurs les plus prodigues des Terres désolées n’avaient pas pour habitude d’employer pareilles tactiques.
C’était une erreur, de toute façon. Les levées, dépourvues des protections que mes prêtres accordaient à l’Armée de Callow, virent leurs propres seigneurs leur jeter des colonnes de flammes et des nuages de fumée toxique. Leur peur se mua en terreur, entraînant d’abord une débandade partielle, puis générale. Les troupes de maison derrière elles étaient d’une autre trempe et tentèrent de les maintenir en place, mais c’était comme vouloir monter un cheval paniqué : elles se firent ruées, et de belle manière. À mon grand désarroi, il semblait que nous allions bel et bien gagner cette bataille. Merde. J’avais largement surestimé le moral des levées, tout comme nos ennemis. Mon regard se porta vers les portes nord, dans l’attente de les voir s’ouvrir, mais le maréchal Nim avait beau renforcer les remparts, elle les gardait fermées. Les ordres de Malicia ? Je ne pouvais que deviner.
Ce fut Abreha Mirembe qui sauva la mise. Elle servait mollement sur le flanc de l’Armée de Callow et repoussait les troupes tribales de Kahtan, tandis que les deux camps s’abstenaient étrangement de lancer des rituels. Lorsqu’elle vit la déroute, elle ordonna à l’armée d’Aksum de battre en retraite. Je vis le désarroi et la fureur parcourir les rangs de mes hommes. L’ordre de la Haute Dame Abreha créa une immense brèche où les lignes ennemies s’engouffrèrent sans hésiter. De là-haut, le spectacle avait quelque chose d’étrange : le centre et l’aile gauche ennemis s’effondraient devant l’Armée de Callow, mais ma propre aile gauche venait de quitter le champ de bataille à la veille de la victoire, et l’aile droite ennemie se ruait donc sur une formation qui n’y était pas préparée.
Je plongeai pour endiguer la marée, traçant un mur de flammes noires à travers les levées tribales de Kahtan, qui s’immobilisèrent net. Cela donna à Juniper le temps d’ordonner la retraite, comme prévu, juste au moment où les portes nord d’Ater commençaient enfin à s’ouvrir. Malheureusement, le maréchal Nim arrivait trop tard pour la fête. L’Armée de Callow commença à se replier. Ses ennemis étaient trop loin ou trop désorganisés pour la poursuivre. Lorsque Zombie reprit son envol, je soufflai de soulagement. Au bout du compte, les choses s’étaient peut-être mieux déroulées que prévu. Abreha Mirembe ne s’était pas contentée de se retourner contre moi : elle m’avait trahie au moment même où j’étais sur le point de remporter la bataille. Elle gagnerait ainsi beaucoup d’estime. Bien. Cela rendrait sa trahison, et celle du Haut Seigneur Dakarai, d’autant plus crédibles.
Ni l’un ni l’autre n’étaient en mesure de rallier le camp de Malicia, après tout. Mais ce n’était pas sous la bannière de l’impératrice qu’ils s’étaient rangés aujourd’hui. Ils venaient d’annoncer leur soutien à la cause d’Akua Sahelian en sauvant toute cette foutue capitale.
Et ainsi pouvait commencer la chute d’Ater.