Chapitre 562
« Ainsi, tandis que sa tribu brûlait autour d’elle, la Matriarche Creaker se tint dans les cendres et parla en ces termes : “Tu me crois donc domptée, Nihilis ? Je les aurais brûlés moi-même pour me débarrasser de toi.” »
– Extrait du volume VI des Chroniques impériales officielles
J’avais des problèmes de gobelins.
J’en avais vu venir un tiers : la Confédération des Eyries Grises ne manquerait pas de venir frapper à ma porte pour que je lui obtienne des concessions à la table des négociations après la chute d’Ater. Elle avait de bonnes raisons de croire que je la soutiendrais le moment venu. Callow avait joué un rôle dans la création de la Confédération depuis le début : les Matriarches avaient commencé à tâter le terrain pour obtenir mon soutien dès que le conflit entre Malicia et elles avait été révélé au grand jour, même si rien n’en était sorti pendant des années. Sous la régence de Vivienne, avec l’appui de Hakram, Callow avait acheminé aux Tribus de l’argent et de l’acier afin qu’elles puissent s’armer pour mener une rébellion victorieuse, puis avait aussitôt reconnu la nation nouvellement fondée. J’avais maintenu cette politique depuis.
Nous ne l’avions pas fait gratuitement, bien sûr. Après la Nuit des couteaux, affaiblir Malicia sans déclencher ouvertement une guerre avait été l’un des principaux objectifs du royaume de Callow ; y parvenir de cette façon avait probablement constitué le plus grand succès diplomatique de mon règne. Mais le bénéfice le plus immédiat avait été l’obtention de stocks de marchandises que seules les Tribus pouvaient fournir : de l’acier gobelin et des munitions. Ces dernières, en particulier, nous étaient indispensables, puisque l’Armée de Callow restait largement calquée sur les Légions de la Terreur, dont la doctrine faisait appel aux munitions gobelines. L’argent et l’acier que nous leur avions envoyés n’étaient pas des cadeaux, mais des prêts : la couronne de Callow devait être remboursée en marchandises.
Au début, les choses s’étaient plutôt bien passées. La rébellion avait pris la Tour par surprise et s’était emparée de Foramen, mettant la main sur les forges impériales qui s’y trouvaient et massacrant les Banu, la lignée noble qui régnait sur le Siège impérial. Mais Malicia avait ensuite remis de l’ordre dans ses affaires et envoyé le maréchal Nim au sud avec plusieurs légions, encerclant les gobelins qui interrompaient les convois de marchandises qu’ils nous expédiaient. Nous avions cruellement ressenti leur absence pendant les campagnes de l’ouest. Bien que la Confédération eût occupé une position favorable et solidement fortifiée, elle avait alors été trahie de l’intérieur : la Matriarche Wither, de la tribu des Hautes Crêtes, la propre mère de Pickler, s’était alliée à d’autres tribus pour prendre la ville à la Confédération.
Elle avait agi ainsi pour revenir sous la bannière de Malicia en tant que Haute Dame de Foramen ; elle serait la première gobeline de la noblesse reconnue par la Tour, mais aussi la première à occuper un Siège impérial dans l’histoire de l’empire sans être humaine.
Depuis, la situation dans le sud était dans une impasse pénible. La Haute Dame Wither s’était retranchée derrière ses murs lourdement protégés par des enchantements, et les émeutes qui avaient d’abord secoué les rues s’étaient calmées — en partie grâce au grain que je lui avais échangé contre des munitions gobelines, sur les conseils de Scribe —, mais elle ne pouvait guère s’aventurer hors de la ville. La Confédération la dépassait en nombre de dix contre un, et les Eyries Grises étaient un enfer à prendre d’assaut, même pour des gobelins ; de plus, un autre Siège impérial lorgnait désormais Foramen. Haute Dame Takisha aurait envisagé de reprendre la ville, disait-on, pour y placer à sa tête une branche cadette des Muraqib. La Confédération n’était pourtant pas mieux lotie.
Les Tribus ne disposaient tout simplement pas de l’armée nécessaire pour prendre un Siège impérial autrement que par le coup de force brutal et inattendu qui leur avait d’abord permis de s’emparer de Foramen. Elles s’étaient donc mises à piller l’arrière-pays de Foramen, jusqu’à le transformer en terre désolée où plus personne ne vivait, puis s’étaient installées dans une morne impasse avec la Haute Dame Wither. Des escarmouches éclataient fréquemment autour des convois et des caravanes qui se dirigeaient vers la ville, mais aucun des deux camps n’était vraiment en mesure de porter un coup décisif à l’autre, et cela se voyait.
Depuis sa fondation, la Confédération des Eyries Grises avait été, sinon une alliée, du moins une partenaire de Callow ; il allait donc de soi qu’elle ferait appel à moi maintenant que la situation arrivait à son paroxysme à Ater. Les Praesi n’allaient pas leur proposer une place à la table des négociations, et les Matriarches étaient de vieilles sorcières rusées : de leur point de vue, les considérations politiques qui avaient poussé Vivienne à soutenir leur rébellion n’avaient pas changé. Il était toujours dans l’intérêt de Callow d’affaiblir Praes, et j’avais toujours besoin de leurs marchandises pour mes armées. Ainsi, quand je reçus la délégation de la Confédération, sa dirigeante prit hardiment la parole après que je l’eus fait entrer dans ma tente.
« Nous voudrions que Foramen soit rendue à la Confédération dans l’accord final, déclara la Matriarche Braider. De préférence, avec la tête de Wither dans une boîte. »
Selon mes critères de Matriarche, Braider était jeune ; elle était donc surtout ridée, plutôt que complètement. Ses yeux orange vif ne cillaient pas, et ses dents pareilles à des aiguilles étaient teintées de bleu par la pâte étrange qu’elle mâchait sans cesse. Vivienne, assise à côté de moi, n’avait pas l’air impressionnée.
« La Confédération n’a pas pris part à cette guerre, sinon par le biais d’un commerce clandestin, dit-elle. Vous exigez beaucoup pour des marchandises déjà payées. »
« Nous ne nous attendons pas à ce que vous le fassiez gratuitement, répondit la Matriarche Braider. Le Conseil des Matriarches m’a habilitée à proposer des conditions. Je crois que vous trouverez avantageux de nous soutenir. »
Pour être honnête, les conditions qu’elle exposa ensuite étaient plutôt tentantes. Un traité obligeant à fournir chaque année une certaine quantité de munitions et d’acier gobelin à prix fixe, le droit de recruter dans les Eyries pour l’Armée de Callow, un pacte de défense mutuelle contre Praes et une part fixe des recettes fiscales de la Confédération destinée à la construction de Cardinal, jusqu’à ce qu’un comité de membres de la Grande Alliance déclare la ville achevée. Vivienne était loin d’être aussi tentée, mais il était assez évident que ce n’était pas à elle qu’elles avaient destiné cette offre. Braider resta assez longtemps pour répondre aux questions et préciser les détails, puis prit congé, me laissant seule avec ma successeure.
« Le pacte de défense mutuelle n’est pas une véritable concession, dit aussitôt Vivienne. Si elles récupèrent Foramen, il leur en faudra un avec nous, sinon elles risquent de perdre la ville au profit de Praes dès que la guerre civile cessera de la déchirer. »
« Alors, on leur soutire autre chose, répondis-je en haussant les épaules. On leur impose de ne jamais vendre à Praes plus de munitions qu’à nous, peut-être, ou on exonère les marchands callowans de certains droits de douane. »
Après les guerres, si les gobelins conservaient Foramen, la ville deviendrait la porte d’entrée des Eyries Grises et de tous les minerais de leurs montagnes. Callow n’avait généralement pas besoin d’importer de l’acier ou de l’argent, mais nous manquions cruellement de mines d’or, en plus de devoir nous procurer à Mercantis quelques autres métaux utiles. Foramen aurait grand besoin de grain, vu la pauvreté de ses terres et son hostilité nouvelle envers la majeure partie de Praes ; mes sujets pourraient donc y faire de gros profits. Vivienne me dévisagea avec une certaine surprise.
« Tu es vraiment prête à conclure cet accord ? demanda-t-elle.
— Je suis prête à l’examiner, rectifiai-je. Je ne vais pas risquer la paix que je cherche à obtenir pour ces putains de Matriarches, Vivienne, mais les conditions sont bonnes. Si j’en ai l’occasion, autant la saisir. »
« J’imagine que celui qui prendra la Tour aura du mal à accepter de perdre l’une des plus grandes villes de l’empire, fit remarquer la princesse.
— Cela dépendra, j’imagine, du poids qu’il pèsera à la table des négociations, répondis-je. Je ne vais pas t’imposer cet accord, Viv — le pacte de défense resterait ton problème longtemps après mon abdication, pour commencer —, mais nous devrions au moins l’étudier sérieusement. »
Quant au deuxième tiers de mes problèmes gobelins, je m’y attendais beaucoup moins. Quelques heures après que la Matriarche Braider se fut installée dans un coin de notre camp, une phalange m’interrompit au beau milieu du souper. Nos éclaireurs avaient intercepté quelqu’un qui se prétendait émissaire et l’avaient discrètement fait entrer dans le camp, mais la personne refusait de parler à qui que ce soit d’autre qu’à moi. J’y allai, toujours avec une cuisse de poulet à la main, et en arrachai la viande à belles dents tout en m’asseyant en face d’une jeune gobeline. Treize ou quatorze ans, tout au plus. Une femme, mais c’était à prévoir si elle était émissaire. Je ne connaissais pas beaucoup de Matriarches qui confieraient quoi que ce soit d’important à un simple mâle.
Je jetai un regard au légionnaire derrière elle et hochai la tête. On lui arracha le tissu qui lui couvrait la tête, révélant une gobeline à la peau vert pâle, encore un peu étourdie, et à la carrure assez imposante pour ne laisser aucun doute sur son appartenance à une lignée de Matriarches. Je la laissai reprendre ses esprits tandis que ses yeux jaune foncé revenaient au point et que j’arrachais encore un morceau de poulet. C’était antipatriotique de l’admettre, mais la volaille praesi était meilleure que celle de mon peuple. Probablement à cause d’une affreuse magie du sang pratiquée quelques siècles plus tôt, mais impossible de nier que sa chair était tendre.
« Alors, qui es-tu ? demandai-je.
— Trudger, répondit-elle. Et vous êtes la Reine Noire.
— C’est bien moi, dis-je en prenant une autre bouchée. Qu’est-ce qui t’amène à mon camp, Trudger ?
— Ma mère, la Haute Dame Wither, m’a envoyée comme émissaire. »
Je clignai des yeux, surprise. Attends, c’était la sœur de Pickler ? Je ne savais même pas… Non, bien sûr qu’elle avait des sœurs. La plupart des Matriarches avaient une douzaine d’enfants, pour éliminer les graines les plus faibles. Pour elles, cela ne signifiait pas vraiment la même chose que pour les humains. Rares étaient ceux qui avaient le même père, et de toute façon, la paternité n’était pas un concept auquel les gobelins accordaient la moindre importance. La plupart d’entre eux auraient trouvé répugnant qu’un mâle participe à l’éducation des enfants, même s’il avait engendré l’enfant en question.
« Pickler ne m’a jamais parlé de toi, remarquai-je.
— Elle ne le ferait pas, cette garce, dit Trudger d’un ton sec. Je ne sais pas pourquoi Mère l’aime tant alors qu’elle a saisi la première occasion pour fuir, mais nous ne sommes pas là pour parler de sang maigre. Le Conseil des Matriarches vous a approchée, c’est bien ça ? »
Il ne restait plus beaucoup de viande sur la cuisse, mais je l’arrachai et l’avalai.
« Je parle tout le temps avec la Confédération, dis-je. Nous sommes plutôt en bons termes.
— Ils seront venus vous supplier de leur rendre Foramen, sourit Trudger. Je suis là pour vous faire une meilleure offre. »
Je haussai un sourcil.
« J’ai discuté avec ta mère il y a deux jours à peine, dis-je. Elle ne semblait pas si pressée de négocier. Qu’est-ce qui a changé ?
— La cause de Malicia est en train de mourir, répondit franchement Trudger. Warlock est populaire parmi les réfugiés depuis quelque temps, mais depuis que les émeutes ont été noyées dans le sang, beaucoup d’habitants d’Ater hésitent à soutenir l’impératrice. Si elle perd la capitale, elle n’aura plus rien.
« Ce qui m’intrigue, c’est que tu me parles à moi plutôt qu’à Akua Sahelian, dis-je.
Trudger eut un mince sourire.
« J’imagine que vous pensez peu de bien de nous, dit-elle. De ma mère et des Matriarches. Que nous sommes toutes pareilles à vos yeux : des grandes dames des Terres désolées, petites et vertes. »
« C’est une sacrée extrapolation, dis-je.
Mais au moins, la première partie était vraie. Comment aurais-je pu penser grand bien d’un tas de vieilles femmes qui dépensaient chaque année un millier de Robber comme des sous à la foire ? Je ne pouvais pas tout réparer dans le monde ; j’avais appris à connaître mes limites. Mais il fut un temps… Je n’avais pas oublié à qui je serrais la main, ni la nature de mes « amies ».
« Nous sommes dures, Reine Noire, parce que les Eyries sont un endroit dur, dit Trudger. Parce que l’Empire de l’Effroi est plus dur encore. Mais cela ne signifie pas que nous soyons aveugles. »
Quelque chose brûlait dans ces yeux jaunes et, pour l’instant du moins, me fit croire qu’elle parlait avec son cœur.
« Nous savons faire la différence entre quelqu’un comme le Seigneur Charogne et Abreha Mirembe, dit Trudger. Vous avez connu des tyrans, Reine Noire, mais à quelle fréquence votre peuple a-t-il été soumis à leur joug ? Nous, si, et notre histoire est longue de mille ans de hurlements à glacer le sang. Vous voulez savoir pourquoi nous préférerions ne pas traiter avec Akua Sahelian ? »
Trudger découvrit ses dents pâles et acérées.
« Vous avez prouvé que vous teniez parole, dit l’émissaire. À Wolof, vous avez prouvé que vous saviez vous retenir. Et si nous avions la moindre chance, Reine Noire, nous tuerions jusqu’au dernier Akua Sahelian de ce putain d’empire. »
Je fredonnai et laissai tomber les os de poulet dans une zone d’ombre. Zombie aimait les broyer. Je me renfonçai dans mon siège, puis hochai la tête.
« D’accord, dis-je. Admettons que tu m’aies convaincue que tu négocies de bonne foi. Que veut ta mère, et qu’est-ce qu’elle propose ?
— Nous voulons garder Foramen, répondit Trudger, et nous voulons la paix. »
En pratique, c’était un peu plus compliqué. La Haute Dame Wither comptait rester dans l’Empire de l’Effroi de Praes et conserver son Siège impérial ; elle voulait simplement que je règle ses problèmes. Négocier la paix entre elle et la Confédération, et obtenir de la Tour la garantie qu’on ne l’évincerait pas dès que l’Empire de l’Effroi ne serait plus accaparé par la guerre civile. J’hésitais à dire si c’était plus difficile à obtenir que ce que me demandaient les Matriarches : céder du territoire était une chose, mais Wither me demandait de mettre fin à une vendetta sanglante entre gobelins et de m’immiscer dans l’autorité de la Tour sur ses propres affaires. Je lui fis remarquer ce dernier point, mais Trudger répliqua que j’avais déjà promis à Abreha Mirembe de garantir son titre jusqu’à la fin de la guerre contre Keter ; de toute évidence, j’étais donc bien prête à m’en mêler. Même si cela me déplaisait de l’admettre, c’était un argument valable.
« D’accord, dis-je. Je sais ce que tu veux. Qu’est-ce que j’y gagne ? »
Si l’offre de la Confédération avait été conçue pour moi, celle-ci était faite pour Vivienne. Oh, Wither m’avait lancé un os dès le début, en garantissant que son Siège impérial n’entraverait jamais la vente de munitions à Callow et qu’il nous vendrait lui-même de l’acier gobelin provenant des forges, mais le reste correspondait tout à fait aux intérêts de Vivienne. Un traité garantissant que Foramen n’enverrait jamais de troupes faire la guerre à Callow tant que la lignée de Wither la dirigerait, la mise à disposition de forgerons gobelins et taghreb pour aider à établir des forges royales à Callow, et un traité secret en soutien aux opérations des Jacks dans les Sables voraces. L’accord comportait sans doute moins de risques que de soutenir l’annexion d’une grande ville praesi, ce qui plairait aussi à Vivienne.
Après la dernière décennie, la dernière chose qu’elle souhaitait, c’était que Callow soit entraîné dans de nouvelles guerres.
Je ne donnai pas de réponse à Trudger, et elle ne s’y attendait pas. Je ne la renvoyai pas non plus auprès de sa mère ; je la gardai dans mon camp, aussi loin que possible de la délégation de la Confédération. Je demandai à Masego d’installer des protections pour empêcher quiconque d’entrer dans sa tente, et je doublai aussi sa garde. Les espions de mon camp ne manqueraient pas de le remarquer, mais je n’y pouvais rien. La dernière chose dont j’avais besoin, c’était que la Matriarche Braider ou ses acolytes découvrent que la fille de Wither était mon « invitée ». Je passai aux écuries jeter quelques os à Zombie, qui les broya avec délectation, mais quand je retournai à ma tente pour m’occuper de ma correspondance et lire les rapports, j’y trouvai quelqu’un qui m’attendait.
Le dernier tiers de mes problèmes gobelins, je ne l’aurais pas vu venir en cent ans, car Pickler n’avait jamais montré le moindre intérêt pour le sort de son peuple.
« Est-ce que je devrais seulement demander comment tu l’as appris ? dis-je en boitant jusqu’à mon armoire à alcools pour en sortir une bouteille d’eau-de-vie de poire. »
Je n’aimais pas beaucoup son goût, trop sucré, mais il m’arrivait de l’apprécier. C’était une façon de me souvenir d’un homme que j’avais respecté et détesté, et qui était mort comme il avait vécu : en essayant de sauver les autres.
« Je l’ai soutiré à Masego, répondit Pickler. Ce n’était qu’une supposition, mais Mère allait forcément envoyer quelqu’un après les Matriarches. »
Je lui fis signe en direction de la bouteille et, à ma surprise, elle hocha la tête. Je lui versai une coupe avant de me laisser tomber dans mon fauteuil préféré. Ma Sapeuse générale goûta son eau-de-vie et poussa un petit cri de plaisir.
« C’est meilleur que ce que tu bois d’habitude, dit-elle.
— C’est un goût qu’on acquiert, dis-je, en parlant autant de l’homme que de l’alcool. »
Pickler ne prit pas la peine de meubler la conversation, ce dont je lui fus reconnaissante. Cela n’aurait tellement pas été elle que j’en aurais perdu un peu de respect pour sa personnalité.
« Qu’est-ce qu’elles voulaient ? demanda Pickler.
— Les Matriarches veulent récupérer Foramen, dis-je. Ta mère veut garder Foramen. Le reste, c’est du fignolage. »
Elle rit, mais ce fut un son creux. Dépourvu de joie.
« Bien sûr que tout tourne autour de Foramen, dit-elle. Pourquoi se soucieraient-elles d’autre chose que du prix à gagner ? »
Je bus une gorgée, avalant rapidement pour ne pas laisser la douceur s’attarder.
« Elle a envoyé ta sœur Trudger, dis-je.
— Notre benjamine, répondit Pickler, surprise. Elle a dû tuer Salter ou Folder pour qu’on lui confie ça. »
Un silence.
« Je ne pensais pas qu’elle en était capable. »
« Elle ne pensait pas grand-chose de toi non plus, remarquai-je. Vous n’êtes pas très proches, à ce que je comprends ?
— J’ai épargné Salter alors que je l’avais à ma merci, répondit-elle. Elle l’a mal pris, parce que les deux sont ennemies : elles ont été élevées par des assistantes de Matriarche qui se détestent. »
« Tu ne m’as jamais raconté comment tu avais quitté les Eyries, dis-je.
Elle but une longue gorgée, puis reposa sa coupe vide avec un soupir. Elle pencha la tête vers moi ; galamment, je la lui remplis de nouveau.
« Par l’âge, j’étais la quatrième sur neuf, dit Pickler, puis elle grimaça. Ce n’est pas que l’âge compte, Catherine — nous ne choisissons pas nos dirigeantes en fonction de ça —, mais il permet de se faire des alliées plus longtemps. C’est un avantage. J’étais parmi celles que ma mère avait élevées elle-même, puisque deux de mes sœurs aînées avaient déjà été confiées à des assistantes de Matriarche. Elle était… »
Elle hésita un instant.
« Elle était fière que je sois douée pour les choses, dit-elle. Elle a remarqué que j’avais du talent pour les forces et les mathématiques, et a engagé trois sapeurs à la retraite pour m’enseigner. Mais elle voulait aussi que je sois d’autres choses, des choses que je ne pouvais pas être. »
« Alors, tu es partie, dis-je.
— L’École était une porte de sortie, répondit Pickler. Elles voulaient toutes que j’y aille, mes sœurs, parce que je n’aurais eu aucune alliée même si j’étais revenue. Mère voyait les choses autrement ; elle disait qu’on y apprendrait des choses utiles et qu’on pourrait s’y faire des alliées. Mais je n’avais pas l’un des postes réservés aux peaux vertes à l’École, Catherine. Ma tribu a payé pour que je ne sois pas liée par un serment de service. J’étais censée revenir après. »
« Je suis contente que tu ne l’aies pas fait, dis-je.
— Moi aussi, ricana-t-elle. Gobeur, quitter les Légions pour y retourner ? Une folie. Mère a compris que je n’en ferais rien pendant ma deuxième année, quand j’ai cessé de répondre à ses lettres, mais elle ne pouvait pas arrêter de payer sans perdre la face. Elle a essayé de faire pression sur moi par l’intermédiaire d’autres personnes, mais c’est comme ça que j’ai connu Nauk. Il croyait que les autres compagnies s’en prenaient à moi ; il en a affronté trois, ainsi que les mages qu’elles avaient soudoyés pour les aider. »
Ils avaient appartenu à la même compagnie depuis deux ans à ce moment-là, songeai-je, mais je ne fus pas surprise qu’ils ne se soient pas bien connus. Chaque compagnie comptait une centaine de personnes, et il était courant de répartir les nouvelles recrues pour qu’aucun dixième ne soit trop inexpérimenté.
« C’était un romantique, souris-je. Autant qu’un orque puisse l’être.
— C’était quelqu’un de bien, dit doucement Pickler, comme peu d’entre nous le sont. Je le regrette encore. Je suis contente que tu aies pris sa défense à Sarcella, Catherine. J’aurais seulement voulu qu’on le laisse reposer des années plus tôt au lieu de le ramener sous la forme de… cette chose. »
Je grimaçai, mais ne la contredis pas. Wekesa Warlock avait fait ce qu’il avait pu, mais la flamme de l’Été maniée par l’un de ses grands nobles n’était pas une mince affaire. Il ne restait pas grand-chose de lui à sauver.
« Je croyais qu’on pouvait le réparer, dis-je. À l’époque, je croyais qu’on pouvait réparer bien des choses. »
« Certaines peuvent encore l’être. »
Je me renfonçai dans mon fauteuil et finis mon verre.
« Je ne peux pas répondre si tu ne me le demandes pas, Pickler, dis-je.
Elle frémit d’un rire qui aurait pu être amusé s’il y avait eu la moindre joie dedans.
« Je n’ai rien à t’offrir, Catherine, dit-elle. Je ne suis ni une Haute Dame ni le Conseil des Matriarches. L’or que j’ai, c’est toi qui me l’as versé, et mes alliées sont tes alliées. Je ne pourrais pas menacer de partir si tu refusais, même si je le voulais : où irais-je ? L’Armée de Callow, c’est chez moi. »
« Tout ne se résume pas toujours à de l’argent comptant et à des faveurs, Pickler, lui dis-je doucement. On peut parler. »
« Parler ne fait pas pencher la balance avec toi, dit Pickler et, avant que je puisse répondre, elle leva la main. Je ne dis pas ça par mépris. Tu es une reine, Catherine. Tu ne peux pas agir comme les autres femmes. »
« Et pourtant, dis-je, j’aimerais quand même t’écouter. »
Elle but une gorgée, puis redressa les épaules.
« Ce sont des fléaux, dit Pickler, de la tribu des Hautes Crêtes. Toutes les deux. Les Matriarches veulent simplement un royaume caché dans les montagnes, avec Foramen pour ville marchande, et sans laisse impériale. Ce qu’elles feront dans les Eyries, Catherine, ferait frissonner un diable. »
« À ce que j’entends, ce n’est déjà pas vraiment un jardin de roses, dis-je.
— On ne vous révèle pas les vrais secrets à moins d’être une Matriarche, dit Pickler, mais je… je sais des choses. Les Tribus s’abstiennent de certains projets de peur que l’Empire ne les remarque et n’intervienne. Qu’il ne les anéantisse, même. Aujourd’hui encore, beaucoup de Matriarches pensent qu’il n’aurait jamais fallu révéler l’existence des munitions. Et le Conseil est composé de monstres, mais ma mère est pire. »
« Elle aime les couteaux et les dos, concédai-je.
— C’est une Matriarche, répondit Pickler en haussant les épaules, comme si cela réglait la question. Mais elle ne pense pas comme les autres, Catherine. Elle veut être la reine de notre peuple, ou s’assurer que l’une de ses filles le sera. C’est pour ça qu’elle veut Foramen : c’est la bouée de sauvetage des Tribus. Les richesses de mon peuple, les minerais et les marchandises, ne valent rien si on ne peut les vendre à personne. Tant qu’elle tient Foramen, elle les a dans sa poche. Et pour parvenir à ses fins, elle n’hésiterait pas à laisser la moitié de notre peuple mourir de faim derrière les murs de sa ville. »
« Je traite avec des gens terribles tout le temps, reconnus-je. J’ai même aidé Héliké à s’imposer dans les Cités libres, parce que cela permettrait d’abattre les alliés de Malicia. »
« Ce sont des tyrans, Catherine, dit Pickler. Des sangsues qui boivent la sève de la gobelinité pour conserver leur pouvoir et leur influence. Je sais que ce n’est pas dans mes habitudes de parler d’elles, de tout ce qu’elles font, mais je… »
Elle déglutit.
« Je le lui dois, dit-elle. À lui. Parce qu’il avait raison, quand tu nous as parlé à Marchford. Quand j’ai hésité à voir ta bannière se dresser contre la Tour. »
Pickler soutint mon regard, ses yeux jaune pâle immobiles.
« Elles nous tuent pour s’amuser. »
Elle découvrit les dents.
« Robber avait raison quand il disait qu’elles s’étaient amollies, dit Pickler. Regardez-les, à venir vous importuner avec des accords qu’elles auraient autrefois méprisés. Elles ont tant sacrifié des nôtres qu’elles ne peuvent même plus se salir les mains elles-mêmes. Elles se sont dévoré la queue jusqu’à ce qu’il ne reste que des gueules béantes et de la colère. »
« Je ne peux pas les renverser, Pickler, dis-je. Pas sans déclencher une guerre que je n’ai pas les moyens de mener. »
« Tu n’en as pas besoin, dit ma Sapeuse générale. Elles l’ont fait toutes seules. Tu crois que mon peuple est heureux d’être utilisé comme ça ? Les Matriarches, ma mère, elles ne nous possèdent que tant que nous n’avons nulle part où aller. Et ça, tu peux le changer. »
Je la regardai, surprise.
« Tu as accueilli la tribu des Mangeurs de serpents à Callow, dit Pickler. Fais-en venir d’autres. Laisse-nous bâtir sans Matriarches pour nous vider de notre substance, sans Préservateurs pour nous trancher la gorge dès que nous nous révélons. Et ils viendront, je te le promets. Déjà, les Légions et l’Armée sont des foyers où fuir, mais si tu ouvres Callow ? Des tribus entières abandonneront leurs tyrans. »
« Si j’accorde des terres aux tribus, j’aurai une rébellion sur les bras, lui dis-je franchement.
— Ne le fais pas, dit Pickler avec ferveur. Ne nous laisse pas forger un autre royaume fermé au sein du royaume. Laisse-nous entrer dans tes villes, tes campagnes, tes terres sauvages. Laisse-nous faire partie de quelque chose qui ne veut pas nous dévorer. »
Je détournai les yeux, incapable de soutenir l’intensité de son regard.
« Elles te haïront pour ça, les Matriarches, dit-elle. Parce que tu leur montreras qu’elles ne possèdent pas ce que signifie être gobelin, qu’elles ont simplement enterré toutes les autres façons d’être et appelé ça de la bienveillance. Et je sais que ce n’est pas ce que tu veux, ni ce que veut Vivienne, que tu dois penser en termes de royaumes, de faveurs et d’argent comptant. »
Elle finit son verre et le reposa.
« Mais nous sommes restés à tes côtés, Catherine, dit Pickler. Pas elles : nous. Depuis le début, nous sommes avec toi. Sapeurs, soldats et éclaireurs, nous avons saigné pour toi. Je ne dirai pas que tu nous le dois, parce que mon peuple ne croit pas aux dettes, mais j’ai besoin que tu comprennes que j’aimais Robber — plus que je ne l’aurais cru, plus que je ne le savais —, mais que dans les Eyries, il y en a cinquante mille comme lui qui n’ont jamais réussi à fuir. Qui sont prisonniers, perdus, et ne verront jamais la lumière du jour, ne sauront jamais à quoi ressemblent le soleil et les étoiles, ni même ne sentiront le vent sur leur visage. À moins que tu ne leur tendes la main. »
Elle quitta sa chaise et se tint devant moi.
« Je n’ai rien à t’offrir, dit-elle. Rien à négocier. Tout ce que je peux dire, c’est : s’il te plaît… »
Je repoussai ma chaise et me levai à moitié malgré la douleur dans ma jambe, mais je ne fus pas assez rapide pour l’empêcher de mettre un genou à terre.
« … aide-nous, dit Pickler. Sauve-nous de nous-mêmes, les uns des autres. »
« Je… » lâchai-je, étranglée, incapable de trouver mes mots.
« Je crois que tu es peut-être la seule personne puissante au monde à t’en soucier, Catherine, dit-elle doucement. Et je sais que tu es une reine, que tu ne peux pas te permettre de plier, mais je te le demande quand même. »
Elle sourit, le cœur brisé.
« S’il te plaît, demanda Pickler. Si ce n’est pas toi, alors qui ? »
Je fermai les yeux, presque à bout de souffle. Les étoiles étaient là, dehors, dans la nuit noire, mais elles me semblaient… lointaines. Elles s’éteignaient.
J’avais des problèmes de gobelins.