Chapitre 557
Hakram n’avait pas revêtu d’armure.
Il ne portait qu’une chemise ample, un pantalon et des bottes. Sa hache pendait nonchalamment dans sa main tandis qu’il observait son adversaire se déplacer. Dag Clawtoe avait d’abord ri du défi, croyant à une plaisanterie, mais son rire s’était éteint lorsque Hakram n’avait pas ri avec lui. Le vieil orque prenait le duel au sérieux et s’était présenté en champion : casque, cotte de mailles et grèves. Dag gardait son bouclier levé et son épée brandie, tournant autour de lui tandis que les guerriers martelaient le sol alentour. Le jemmek était apprécié de son clan et de ses alliés, mais les orques aimaient encore davantage les bons combats.
« Je vais en finir sans te tuer », gronda Dag Clawtoe.
Hakram ne répondit pas. C’était l’une de ses faiblesses en tant que champion — du moins aux yeux de son peuple — : il n’avait aucun goût pour ce genre de réparties. Il réservait les aspérités de sa langue aux seuls gens qu’il comptait tuer. Le grand orque fit un pas en avant sur la terre noire et, sans perdre un instant, Dag attaqua en avançant. Une brève poussée, le bouclier stable, tandis que la lame montait vers son aisselle. Le geste était fluide, bien rodé, et les membres d’acier de Hakram n’étaient pas aussi rapides que l’avaient été ceux de chair. Peu importait : il attendait le coup. Dès que son pied toucha le sol, il pivota, emporté par son élan, tandis que la lame de Dag le manquait.
Son coude s’écrasa contre le front casqué de l’autre orque, le plaquant au sol.
Les guerriers rugirent d’approbation. Dag jura et roula sur le côté, repoussant de son bouclier le coup léger de Hakram avant de se relever en position accroupie. Il avait perdu son casque, comme Hakram l’avait voulu. La lanière de cuir avait cédé et le heaume était tombé dans l’herbe, libérant la chevelure de Dag : une longue tresse noire qui lui descendait du front jusque dans le dos. Hakram faillit se frotter le coude qui avait frappé le casque, mais il savait qu’il imaginait la douleur. L’acier ne s’attendrissait pas à force de frapper l’acier. Il fit rouler son épaule pour la détendre et attendit que le jemmek méfiant revienne à la charge. Dag hésita, mais ses propres guerriers le railleraient s’il paraissait craindre le combat.
Alors il attaqua, cette fois avec prudence. Une feinte à gauche pour tenter d’attirer la lame de Hakram ; mais, comme celui-ci ne réagissait pas, l’autre orque bondit en avant. Pris de court, Hakram recula d’un pas, ce qui lui évita d’être entièrement renversé lorsque le bouclier de Dag lui cogna la poitrine. Il perdit l’équilibre, mais recula encore, pour recevoir un nouveau coup — à la tête, cette fois. Il s’y attendait. Sa hache s’abattit et, bien qu’il eût mal évalué la distance, frappa tout de même le bras qui tenait le bouclier, exposé par l’attaque de Dag. La tête de la hache ne heurta pas la cotte de mailles : son épaule, elle, porta un coup net qui arracha un cri de douleur au jemmek.
Le bras n’était pas tout à fait brisé, mais il était blessé. Dag n’était toutefois pas un bleu, et la douleur ne l’arrêta pas. Le bouclier frappa Hakram à l’épaule et le força à tituber en arrière ; sous cette couverture, le jemmek lui porta un coup d’épée discret au ventre. Hakram l’arrêta de ses doigts d’os ; l’acier racla le pâle métal. Mais l’autre orque profita de sa prise pour le plaquer au sol. Hakram bascula en arrière en étouffant un juron — s’il était jeté à terre, c’en serait fini — tandis que Dag lui écrasait le front contre le sien dans un cri infernal. Il lâcha sa hache, inutile à une si courte distance, mais même en repoussant son adversaire, il constata que Dag avait l’avantage. Hakram gronda et tenta de lui écraser encore le front contre le sien, mais Dag lui opposa son bouclier. Une idée lui vint. Ses doigts d’acier s’accrochèrent au bord du bouclier et le tirèrent vers le bas. L’autre orque rugit de douleur, le bras blessé tordu, puis ses crocs brillèrent tandis qu’il déchirait les sangles de son propre bouclier pour s’en libérer.
C’était une erreur.
Le bras de Hakram se leva et, avec le bouclier désormais libre, il fracassa le crâne de Dag. Celui-ci recula en poussant un cri, mais ce ne fut pas suffisant. Un, deux, trois autres coups à la tête, et Dag Clawtoe s’effondra. Les yeux grands ouverts, le regard vide, il s’écrasa sur la terre noire, à peine conscient. C’était terminé. Hakram expira et jeta le bouclier. Des hurlements et des cris d’approbation éclatèrent autour d’eux, ramenant Dag à un semblant de conscience. Il se redressa sur les genoux, toujours hébété.
« Pourquoi ? demanda l’autre orque, d’une voix si basse qu’on l’entendait à peine sous les acclamations. Je ne suis pas le chef, Mainmorte. Qu’est-ce que tu pourrais me prendre en devenant chef de camp ? »
Hakram secoua la tête.
« Ils t’ont soutenu, dit-il en désignant les guerriers autour d’eux. Et ils continueront. »
Dag fronça les sourcils, perplexe.
« Ils te soutiennent, reprit calmement Hakram. Seulement, maintenant, toi, tu me soutiens, moi. »
La perplexité fit place à la colère, mais l’autre orque ne protesta pas. Il n’appartenait pas au vaincu de contester les conditions imposées par le vainqueur. Pourtant, une autre discussion l’attendait, songea Hakram en quittant le cercle de duel et en échangeant des tapes dans le dos avec les guerriers en liesse. Un peu plus loin, Oghuz le Boiteux, chef des Boucliers Rouges et autre figure de proue de l’alliance, l’attendait avec quelques-uns de ses guerriers. Le vieil orque renifla quand Hakram s’approcha.
« Tu n’es pas un Bouclier Rouge, dit Oghuz. Contrairement à Dag, je ne te dois pas la courtoisie d’accepter un défi. »
« Je ne cherche pas la bagarre », répondit Hakram.
« Vraiment ? » railla Oghuz, avant de pousser un soupir au bout d’un instant.
Il aboya à ses guerriers de leur laisser de l’espace, juste assez pour qu’ils puissent parler sans être entendus.
« C’était une erreur, dit Oghuz en désignant l’aire de duel. Dag avait ses faiblesses en tant que porte-parole, mais tu en as encore plus. Tu crois qu’on va se laisser enrôler de force au service de Callow, avec ou sans Nom ? Tu sers une reine digne de ce nom, Mainmorte, mais elle n’est pas des nôtres. »
Hakram ne prit pas la peine de répondre. C’était un gouffre d’argumentation, et il ne pourrait pas en ressortir s’il y tombait. Il choisit donc une autre voie.
« Le duel, dit Hakram. Qu’en as-tu pensé ? »
« Tu as davantage l’habitude d’utiliser un bouclier avec cette hache, répondit Oghuz. Et tu protèges encore le métal comme s’il s’agissait de chair quand tu n’y réfléchis pas. »
Hakram attendit un instant, sachant que le vieux champion avait encore quelque chose à ajouter.
« Tu as été dur avec Dag en faisant durer le combat, ajouta le vieil orque. Tu aurais pu le mettre à moitié mort dès le premier coup de coude. »
Le grand orque sourit sans montrer les dents.
« Non, dit-il. Je n’aurais pas pu. »
Parce qu’il ne sentait plus ses aspects. Il distinguait à peine son Nom, voilé par l’ombre de ce qu’il pourrait encore devenir. Oghuz comprit l’allusion. Il n’y avait pas beaucoup de raisons pour lesquelles Hakram perdrait son Nom, et une seule allait de pair avec le fait de s’imposer à la tête de l’alliance entre leurs deux clans. Le vieil orque laissa échapper un sifflement grave et se mordilla la lèvre.
« Je ne cherche à servir personne, dit Hakram, et l’autre sut aussitôt qu’il disait vrai. »
Il revenait désormais à Oghuz de décider si Hakram Mainmorte était quelqu’un qu’il pouvait accepter comme Seigneur de guerre de leur époque. La tension s’étira.
« Nos Dieux sont affamés, finit par dire le vieil orque en s’appuyant sur sa canne. Autant nous rassasier avant qu’ils nous rattrapent. »
Il le détailla de haut en bas.
« Tu feras l’affaire. »
Un silence, puis une question d’un détachement calculé :
« Tu t’entends bien avec ma fille ? »
Hakram grimaça. Il n’en était pas question. Même si Juniper ne le tuait pas, Aisha s’en chargerait à coup sûr — et elle s’en tirerait probablement aussi.
« Beaucoup trop femme pour moi », répondit-il, ce qui fit rire le vieil homme.
Une alliance de conclue, songea Hakram. Il était temps d’aller voir l’autre.
On l’observait.
Les jumeaux l’attendaient déjà lorsque Hakram arriva sur le territoire du Clan de l’Arbre fendu. Sigvin et Sigvin se distinguaient le plus facilement à leurs cicatrices rituelles : celles du premier ressemblaient à des croissants de lune entrelacés, celles du second à des marques de morsures qui se croisaient. Sigvin avait un jour laissé entendre qu’il ne verrait pas d’inconvénient à ce que Hakram examine de plus près les cicatrices que sa sœur lui montrait ; mais le grand orque l’avait repoussé. Ses préférences étaient bien établies. Le jumeau n’en avait pas fait grand cas, et Hakram entretenait des relations amicales avec tous deux — aussi amicales que possible quand chacun cherchait à faire élire un Seigneur de guerre différent, en tout cas. Il pourrait les tuer, ou ils pourraient le tuer, mais ce ne serait pas un meurtre commis dans le sang.
« Déjà de retour ? lança Sigvin.
Sigvin arqua un sourcil glabre.
« Dois-je parler aux nôtres pour qu’ils dressent un pilier ? demanda-t-il d’un ton grave. »
Hakram leva les yeux au ciel. Les gens de l’Arbre fendu étaient vieux jeu. Presque plus personne ne suspendait des couronnes tressées à des piliers sculptés : de nos jours, les mariages étaient des festins familiaux sous la bénédiction d’un chaman, et non des cérémonies destinées à attirer les faveurs des esprits.
« Mène-moi à votre cheffe », dit-il.
Bien qu’ils gardassent tous deux un air détendu, il vit leur raideur soudaine. L’incertitude dans les yeux de Sigvin, le triomphe dans ceux de Sigvin. Elle croit m’avoir convaincu, songea Hakram. D’une certaine manière, c’était le cas. Les jumeaux acceptèrent sans difficulté, mais leur conversation légère s’éteignit et ils parcoururent le reste du chemin en silence. Il en profita pour réfléchir à ce qu’il savait de Hegvor Allspeak, cheffe du Clan de l’Arbre fendu. Pas grand-chose, en vérité, même s’il pouvait citer sans réfléchir une demi-douzaine de querelles qu’elle avait arbitrées et qu’il ignorait jusqu’à l’âge de la vieille femme. Beaucoup de choses concernant la cheffe elle-même restaient dans l’ombre, et Hakram soupçonnait que c’était volontaire.
Il n’attendit pas longtemps avant qu’on le conduise à une grande tente où trois orques, qui n’avaient visiblement pas moins de soixante hivers, étaient assis. Les présentations furent brèves. Bjarte, le plus vieux chaman du clan, siégeait à droite. À gauche se tenait Gulda Tête-dure, la championne la plus honorée de l’Arbre fendu. Entre eux était assise une femme aux longs cheveux blancs, le nez barré d’une profonde cicatrice. Hegvor Allspeak, dont les yeux d’un jaune pâle inquiétant tiraient sur le vert. On invita Hakram à prendre place en face d’eux, à une table basse, honneur qui ne fut pas accordé aux jumeaux. Ils s’assirent à même le sol, au fond de la tente. On leur faisait confiance, songea Hakram, mais leur âge limitait leur influence.
Hegvor poussa vers lui un petit bol et un morceau de viande séchée.
« Je t’offre viande et boisson de ma table, dit la cheffe. »
La viande de mouton, d’une salinité brutale, et l’aragh corsé furent engloutis par Hakram ; mais c’était une vieille ruse de négociation, bien connue. Au moins, ils n’avaient pas utilisé d’épices taghreb, qui l’auraient fait haleter de soif pendant toute la discussion.
« Salut à toi, Hegvor Allspeak », dit-il.
« Salut à toi, Hakram Mainmorte, répondit la vieille femme. Les jumeaux disent que tu demandes à me parler. »
« C’est le cas. »
Elle fronça les sourcils.
« Pas, je crois, pour ce que Sigvin espère de toi, dit Hegvor. Alors, que viens-tu chercher, Mainmorte, si ce n’est à prêter ton nom à la meilleure cause ? »
Les doigts morts de Hakram reposaient sur la table, dont il percevait vaguement les sculptures complexes. Comme une… pression, sans rien de comparable aux sensations qu’une main de chair lui aurait procurées. Et les pressions s’atténuaient à présent, pour la même raison que Hakram pensait ne plus pouvoir Trouver ce qu’il cherchait.
« Avant de répondre à cette question, dit-il, je veux te décrire quelque chose. »
Ses doigts d’os tambourinèrent contre le bois, produisant un bruit de rat qui ronge.
« D’ici une semaine, les taratoplu devront se disperser, car on ne pourra plus les nourrir, dit Hakram. Alors que la pression s’accentuera sur tous les clans pour qu’ils se rangent derrière une bannière, les Ossements Gravés et les Couronnés de Bois céderont des territoires à certains clans qui les bordent. Ces clans rallieront ensuite Troke Snaketooth et le feront élire Haut Seigneur des Steppes. »
Les Ossements Gravés et les Couronnés de Bois étaient les deux plus fervents soutiens de Troke, bien qu’ils fussent les deux plus grands clans du Sud après le sien, car Malicia les avait également nommés seigneurs des Steppes. Ils seraient ses lieutenants naturels, les plus hauts placés après lui une fois son élection acquise. Leurs concessions territoriales à leurs propres rivaux en valaient largement la peine, d’autant que les Blackspears eux-mêmes ne pouvaient faire une telle offre : si Troke était vu comme affaiblissant son clan pour rallier les autres, on ferait de lui la risée de tous.
« L’Impératrice de l’Effroi Malicia reconnaîtra le titre et chargera officiellement le Haut Seigneur Troke de mater la rébellion du Haut Siège de Nok, dit Hakram. La plupart des clans se rangeront à l’idée du butin, et même les Loups Hurlants et les Boucliers Rouges se joindront à l’armée. »
Un silence absolu s’installa de l’autre côté de la table.
« Pour garantir la position de Troke après le sac, les Loups et les Boucliers auront l’honneur d’être les premiers à donner l’assaut à Nok, poursuivit-il calmement. Vous vous entendrez avec Malicia ou le Haut Seigneur Dakarai pour leur infliger des pertes qui les mettront à genoux, puis vous les maintiendrez dans cet état après votre retour dans les Steppes en empêchant les légionnaires qui reviendront de les rejoindre. »
Ses doigts continuèrent de courir sur le bois.
« Après cela, vous continuerez à soutenir Troke, mais commencerez à préparer l’avenir, dit Hakram. Vous marierez un jeune nom prometteur des Ossements ou des Couronnés à l’un des vôtres, puis vous préparerez la succession de Snaketooth. Ensuite, vous commencerez à défendre ce que vous voulez vraiment. »
Le grand orque montra les dents.
« À vue de nez ? Rétablir l’urus de bronze comme monnaie, créer un conseil de chamans pour arbitrer les disputes entre clans comme au temps des anciennes Hordes et instaurer des rassemblements annuels à date fixe, sous trêve imposée, poursuivit Hakram. Si Troke vous soutient, tant mieux. Sinon, il aura un accident et vous mettrez au pouvoir le successeur que vous aurez préparé, qui vous en sera dûment reconnaissant. »
La main morte de Hakram s’immobilisa.
« Je suis loin du compte ? demanda-t-il. »
Un long silence.
« Un seul rassemblement annuel, dit Bjarte en souriant. Nous consacrerions des terres sacrées pour la première fois depuis les Miezans : notre Haut Siège des Steppes. »
Bien, songea Hakram. Sans le savoir, ils venaient d’adhérer en principe à l’une de ses propres idées. Il ne lui restait plus qu’à survivre au reste de cette conversation. Il observait Hegvor ; aussi fut-il surpris d’entendre la réponse venir de derrière lui.
« Je te l’avais dit, grand-mère ! s’exclama Sigvin. On aurait dû essayer de le rallier dès le début, c’est vraiment du gâchis que… »
« Tais-toi, petite, coupa sèchement Hegvor, jusqu’à ce que tu cesses de penser avec ta chatte. »
Sigvin referma la bouche dans un claquement furieux de crocs. Sa grand-mère — on en apprenait des choses, songea Hakram — posa sur lui un regard froid.
« Tu es un homme intelligent, Mainmorte, dit-elle. Alors dis-moi pourquoi tu crois que je devrais te laisser quitter cette tente vivant. »
Tant pis pour la viande et la boisson offertes, songea Hakram avec amusement. Son peuple n’était pas taghreb et ne tenait pas les lois de l’hospitalité pour sacrées, mais le revirement avait été plutôt brusque. Cela dit, rien de tel que la menace de mort pour faire circuler le sang d’un homme.
« Ça ne marchera pas, dit Hakram. Même si tu me tues et que tu t’en tires, même si je ne dis rien, ça ne marchera pas. »
Gulda Tête-dure découvrit ses crocs.
« Tu nous prends pour des imbéciles, gamin, dit la vieille championne. Tu crois qu’on n’y a pas réfléchi, peut-être ? Que parce qu’on reste fidèles aux anciennes coutumes, on n’est que des sauv… »
« Je pense que vous n’avez pas lu les rapports des Yeux de l’Empire annotés par la Scribe, l’interrompit calmement Hakram. »
Elle tressaillit de surprise.
« Vous savez des choses que j’ignore, dit-il. Des choses que je n’aurais pas pu apprendre ou qui ne m’intéressaient pas. Êtes-vous si orgueilleux que vous croyez impossible qu’il en soit de même en sens inverse ? »
Car si c’était le cas, s’ils étaient une porte close, il devrait tous les tuer. Quelque chose pulsa dans son ventre à cette pensée, presque avec empressement. Une faim qui n’était pas tout à fait la sienne. Sa réponse brusque avait hérissé quelques poils, mais si Gulda grondait et que Bjarte paraissait poliment sceptique, leur cheffe, elle, semblait réfléchir. Elle pesait la question, examinait les possibilités où elle aussi aurait pu se tromper. Une lueur d’espoir naquit en Hakram et chassa sa soif de sang.
« Le commerce, finit par dire Hegvor Allspeak. Tu crois qu’il nous enterrera, même si nous le limitons. »
« Tu as dix ans de retard, répondit Hakram. D’après les estimations de la Tour, le volume total des marchandises échangées entre l’Empire et les Steppes représente désormais environ les trois cinquièmes de ce qui s’échange à l’intérieur même des Steppes. »
Tous furent surpris, mais seule la cheffe et le chaman comprirent ce que cela impliquait. Hegvor grimaça.
« Vous ne pouvez pas couper le flux des marchandises sans appauvrir et affamer trop de gens, dit Hakram. Soit Troke se retourne contre vous pour garder sa place, soit il devra faire face à la rébellion de la moitié des clans. »
« Une tente vide est une invitation », cita Bjarte.
Eux aussi comprenaient, alors. Toutes leurs mesures étaient raisonnables. On pouvait frapper des urus de bronze dans les Steppes ; de riches gisements d’étain et de cuivre étaient à peine exploités, et cela éviterait de dépendre de la monnaie praesie. Un conseil chargé d’arbitrer les différends réprimerait les guerres intestines, sauf celles autorisées par le « Haut Seigneur », qui servirait à purger les ennemis du trône. Des terres sacrées liées au titre de Haut Seigneur constitueraient une capitale efficace pour les clans, à la fois lieu de trêve et point de départ pour que l’Arbre fendu ravive ce qu’il considérait comme le cœur de la culture orque.
Mais rien de tout cela ne pourrait se faire si Troke les rejetait ou si les clans sombraient dans la guerre civile. Selon Hakram, si Troke les abandonnait pour conserver sa place, cela mènerait probablement de toute façon à une guerre civile : privés de leur soutien diplomatique et de leur réputation, il serait bien plus faible, et son peuple ne réagissait à la faiblesse que d’une seule manière. Et tandis que cette guerre civile ferait rage, Praes se tournerait vers eux. Les légionnaires orques exilés pourraient revenir avec le soutien de la Tour, ou l’Empire pourrait nommer d’autres seigneurs des Steppes en dehors de l’autorité de Troke ; à vrai dire, la forme exacte importait peu.
Quiconque tenait la Tour ne tolérerait pas qu’un bloc rebelle et gênant, semblable aux Tribus du nord de l’Empire de l’Effroi, existe là. Elle interviendrait donc. Affaiblir et diviser. Le résultat serait probablement celui que l’Arbre fendu cherchait à éviter avec son grand projet : des clans du Sud liés aux Légions et en guerre permanente contre les clans déclinants du Nord. Un État tampon que la Tour pourrait exploiter pour fournir des soldats à ses armées, sans qu’il puisse jamais devenir une menace pour Ater.
« Nous nous adapterons, dit enfin Hegvor Allspeak d’un ton las. Nous changerons d’approche. Je te remercie de nous avoir donné cette chance, Hakram Mainmorte. »
Hakram émit un petit hum. Il ne prit pas son congé implicite pour un renvoi.
« La solution ne consiste pas à fermer la porte, dit-il.
— Elle consiste encore moins à se faire dévorer par la Tour, répliqua sèchement Hegvor. »
« Il est trop tard pour rompre les liens au point que vous l’aviez imaginé, répondit-il sans détour. Cela coûterait trop cher à trop de gens qui n’ont aucune raison de vous écouter, sinon la force. Mais de toute façon, ce n’est pas la bonne approche, parce que la distance n’est pas ce que vous voulez vraiment : ce n’est que le moyen que vous avez choisi pour l’obtenir. »
« Et qu’est-ce que tu sais de ce que nous voulons, Adjoint ? lança avec mépris Gulda Tête-dure. »
Hakram se demanda si elle le détestait vraiment ou si c’était une manœuvre. Une amie, une ennemie, et Hegvor qui tenait l’équilibre. Quoi qu’il en soit, une étrange pénombre s’abattit sur la pièce après ses paroles. La plupart des visages s’étaient assombris, et Bjarte lui-même jetait autour de lui des regards méfiants. Ils ne sentent plus le Nom, comprit Hakram. Sa pression. Plus la conversation s’éternisait, plus les derniers vestiges de son serment au clair de lune s’étaient dissipés. L’invoquer pour le défier sonnait faux à leurs oreilles, car il ne le portait plus. La cheffe le dévisagea avec méfiance. Il lui sourit aimablement, sans montrer les dents.
« Vous voulez un État orque unifié, doté de fondations assez solides pour que l’Empire ne puisse pas l’absorber, dit-il. Vous voulez éviter que les Steppes se vident parce que tous les jeunes seraient partis vers le Sud rejoindre les Légions, pour ne revenir que vivre dans des villes légionnaires et élever leurs enfants de la même façon. Vous voulez éviter que les tisserands des clans abandonnent leur métier parce qu’il est plus facile d’acheter dix paniers à Okoro pour une pièce de cuivre, et que les conteurs se contentent de lire des livres praesis au lieu d’apprendre par cœur les anciennes sagas. Vous voulez qu’il existe, dans quarante ans, quelqu’un d’autre que des lettrés soninkés capables de lire nos glyphes. »
Gulda recula comme s’il venait de la gifler.
« Je comprends parfaitement ce que vous voulez, dit Hakram Mainmorte. C’est votre méthode qui est mauvaise. »
Sa main d’acier agrippa le bord de la table, qui craqua.
« Vous croyez que quelques possibilités suffiront à détourner notre peuple de Praes, mais vous ne regardez pas les chiffres, dit-il. Vous formerez une armée permanente sur vos terres sacrées, mais combien de guerriers pourra-t-elle accueillir ? Mille, cinq mille ? Les Légions prendront n’importe qui et en feront quelqu’un de riche. Et peut-être que détruire les clans liés à l’Empire libérerait de la place, des terres et des richesses, mais en pratique, ça ne se passerait pas ainsi. À moins de massacrer des clans entiers — et personne n’en a le cœur —, ils partiraient dans l’Empire, ils migreraient, et le problème serait le même que celui que vous croyiez avoir évité, sauf que la frontière serait trente lieues plus au sud. Votre erreur fondamentale, c’est de supprimer des possibilités au lieu d’en offrir de meilleures. »
« Nous ne pouvons pas surenchérir sur l’Empire de l’Effroi, dit doucement Hegvor.
— Alors cessez de vous agenouiller devant lui, répondit froidement Hakram. Vous essayez de réparer la situation depuis une position de faiblesse que personne ne vous a imposée, sinon vous-mêmes. »
« Il n’y a pas assez de soutien pour une rébellion, lui dit Gulda Tête-dure. »
Son ton, remarqua-t-il, était nettement plus chaleureux qu’auparavant.
« Peut-être pas pour faire sécession, répondit Hakram. Mais une rébellion ? Nous sommes déjà des rebelles, rien qu’en nous rassemblant ici. Combien de clans hurleraient d’approbation au point de s’en briser la voix si, au lieu de cela, on leur proposait de marcher sur Ater et d’enfoncer nos conditions dans la gorge de la Tour ? »
« Beaucoup, dit Bjarte. Mais qu’est-ce que cela résoudrait, Mainmorte ? Nous obtiendrions un peu d’indulgence pour une génération, rien de plus. Tous les fléaux seraient repoussés, pas éradiqués. »
La cheffe aux cheveux blancs émit un petit hum.
« Tu veux créer… des possibilités, dit-elle. Qui rivalisent avec les leurs. Mais elles seraient à nous, pas à la Tour. »
« Commercer avec Praes, apprendre de lui, être liés à lui : voilà la tendance dans les Steppes, dit Hakram. Et elle ne peut être inversée sans coûts prohibitifs. Mais rien de tout cela n’est malsain tant que l’Empire ne nous digère pas. Et la clé, c’est de proposer une autre voie. »
« Les Steppes ne sont pas assez riches, dit Bjarte. Nos terres ne sont pas fertiles, à part en herbe et en gel. »
« Alors pourquoi l’Empire veut-il nous assimiler, au juste ? répondit Hakram. Pour nos effectifs. Nos guerriers. Voilà ce que nous produisons et ce que Praes comme Callow veulent de nous. Les soldats orques ont été l’épine dorsale des deux armées les plus victorieuses que Calernia ait connues depuis l’époque de Triomphante. »
Hegvor comprit la première.
« Les mercenaires sont illégaux à Praes, fit-elle remarquer.
« Les lois changent au fil de l’épée, dans cet empire, dit calmement Hakram. Et tout le temps. Pourquoi cela ne serait-il pas à nous de le faire, pour une fois ? »
Les jumeaux approuvèrent d’un grondement derrière lui. Les anciens avaient besoin de davantage, cependant. Eux voyaient plus loin.
« Ces armées ont eu besoin de plus que des orques pour l’emporter, dit Hegvor. Elles font la guerre autrement. Avec des compagnies, pas des bandes de guerre. »
« Laissons les bandes de guerre faire le travail des bandes de guerre, et les compagnies celui des compagnies, répondit Hakram. Si nous devons mener des raids, menons des raids. Mais les batailles sont le métier des soldats, et mieux vaut les laisser aux soldats. »
Ils n’aimaient pas l’entendre, mais c’était la réalité.
« Les clans ne peuvent pas former une telle armée, dit Gulda Tête-dure. Pas en déplacement. Les exercices exigent trop d’entraînement. Il faudrait une colonie pour la soutenir. »
« Une colonie où les richesses des légionnaires à la retraite pourraient affluer, répondit-il, et servir à aider les clans au lieu de les défaire. »
Nombre d’orques ayant vécu des décennies dans des villes rechigneraient de toute façon à retourner sous des tentes. Ils le savaient tous. Peu de gens renonçaient volontiers au confort d’un toit solide. Même s’ils n’aimaient pas l’idée — une ville pour les orques légionnaires, pour ceux qui voulaient abandonner les anciennes coutumes —, ils avaient déjà accepté en principe l’idée d’une cité. Leurs terres sacrées, destinées au Haut Seigneur des Steppes, auraient été la même chose, en plus petit, plus pauvre et mal administré.
« Cette colonie pourrait menacer nos coutumes, dit Bjarte. La seule cité des orques qui ne soit pas liée à leurs coutumes. »
« Alors envoyez-y des chamans et des enseignants, répondit Hakram. Et si vous craignez que les clans ne soient laissés à la dérive, établissez vos terres sacrées dans les Steppes pour qu’elles puissent rivaliser avec elle. »
Hegvor plissa les yeux. Leur teinte étrange leur donnait l’apparence de joyaux dans la lumière.
« Tu parles comme si cette colonie ne se trouvait pas dans les Steppes, dit-elle. »
« Non, dit Hakram. Elle ne s’y trouverait pas. »
Un instant s’écoula, le temps qu’elle comprenne.
« Tu veux conserver cette forteresse, dit-elle, avec une pointe d’admiration dans la voix. »
« Si l’Empire de l’Effroi de Praes veut nous garder dans son giron, qu’il paie le prix de ce privilège, dit Hakram Mainmorte. Des terres et des droits. N’est-ce pas pour cela que tous les Hauts Sièges se rebellent ? »
Des sourires féroces s’esquissèrent tout autour de la table. Il les tenait, songea-t-il. Mais la gaieté s’évanouit.
« Troke a passé des accords avec la Tour, finit par dire Hegvor Allspeak. Ils ne s’accorderaient pas avec la voie que tu décris. »
« Non, admit doucement Hakram. Il est vrai que Troke Snaketooth ne peut pas vous offrir cela. »
Il n’ajouta rien, se contentant de soutenir son regard étrange sans ciller. Le silence s’installa, s’étira, persista. Une force presque matérielle, assez puissante pour être tranchée au couteau. Jusqu’à ce que la cheffe aux cheveux blancs se lève, les membres craquant, le dos courbé. Hakram ne détourna pas les yeux.
Debout, elle s’agenouilla.
« Seigneur de guerre », jura Hegvor Allspeak, et c’était donc vrai.
Hakram inspira tandis que tous les autres dans la tente s’agenouillaient à leur tour, laissant la sensation s’installer en lui. La revendication. Il sentait déjà ses rivaux. L’un, au sud, lointain et affaibli. Une vieille revendication, abandonnée depuis longtemps, mais pas tout à fait éteinte. Grem le Borgne demeurait presque sans égal aux yeux de son peuple. Et l’autre, plus proche, plus aiguë, tout aussi consciente de lui que lui l’était d’elle. Troke Snaketooth avait parcouru son chemin bien plus loin que quiconque ne le soupçonnait.
Et donc, songea Hakram, cela finirait dans le sang.
Moins d’une heure plus tard, Troke Snaketooth donna sa réponse.
Avec une ruse qui lui ressemblait hélas trop, le chef frappa là où personne ne l’attendait. Quatre incendies éclatèrent dans le camp — chose peu inhabituelle, vu l’insouciance de certains clans en matière de précautions contre le feu —, mais ceux-là n’étaient pas accidentels. Ils ravagèrent trois des plus grandes réserves de viande séchée du vaste campement autour de Chagoro, ainsi que la plus grande tente du Clan de l’Oiseau d’airain. Leurs territoires, près des marais salants côtiers, en faisaient le principal marchand de sel des Steppes, et le seul clan à en avoir apporté une grande quantité au taratoplu. Troke avait incendié les réserves de nourriture et l’ingrédient nécessaire à la conservation des bêtes abattues. Les clans devraient désormais se nourrir du bétail qu’ils pourraient tuer, mais il ne tiendrait pas une semaine. Trois ou quatre jours tout au plus.
Maintenant qu’un rival était apparu, Troke comptait forcer un vote tant qu’il avait encore les effectifs et le vent en poupe.
Hakram dut reconnaître que c’était une bonne stratégie. Le chef des Blackspears tenta de rassembler les clans dans la forteresse moins d’une heure après les incendies, sous prétexte qu’il fallait discuter, ce qui aggraverait encore la situation. Cela ne laisserait pas à Hakram le temps d’élargir son soutien : l’Arbre fendu ralliait des clans partageant ses idées, mais les négociations prendraient du temps. Deux heures ne suffiraient pas. Oghuz trouva une solution : il ordonna à certains de ses guerriers d’effrayer les troupeaux de leur propre clan et de les lâcher, ce qui provoqua une débandade loin du camp. Les Boucliers Rouges refusèrent la convocation, car ils devaient rassembler d’urgence leurs moutons et leurs porcs.
Les champions d’Oghuz laissèrent ensuite entendre à voix haute que cette dispersion n’avait rien d’accidentel et que tous les adversaires de Troke risquaient de subir le même sort. Assez de clans se méfièrent alors des Blackspears pour que Snaketooth soit contraint de reporter les discussions au coucher du soleil.
Des torches illuminaient la grande salle de Chagoro, qui avait en réalité été le réfectoire avant de devenir le lieu de rassemblement des clans. Chaque clan ne pouvait y faire entrer que trois représentants, ce qui suffisait tout de même à entasser plus de six cents orques entre les murs. Chaque chef venait avec un bouclier peint, sur lequel il déposerait son vote, mais le décompte pouvait vite devenir… houleux. Les accusations de tricherie ou de mensonge étaient fréquentes et se réglaient généralement dans le sang : chaque chef était venu ce soir accompagné d’un champion parmi ses trois représentants. Les Blackspears et leurs alliés étaient arrivés les premiers, au moins une heure à l’avance, et s’étaient réservés le fond de la salle, une position imposante. Ils semblaient nombreux et puissants, ce qui comptait davantage que la plupart ne voulaient l’admettre.
Avant la fin de la soirée, Hakram ferait regretter à Troke cette manœuvre.
Il était venu comme l’un des trois représentants des Loups Hurlants, debout aux côtés du clan où il était né, tandis que la chamane chargée de présider — une femme des Haches errantes, alliée des Blackspears — chantait l’une des anciennes louanges aux Dieux affamés et rappelait que ces terres étaient un lieu de trêve. Seuls les duels y seraient permis, pas les combats à mort. Sans surprise, alors qu’une demi-douzaine de chefs réclamaient à grands cris la parole, le chaman choisit Troke. Le chef des Blackspears était un orque grand et bien bâti, aux cheveux courts et hirsutes, avec trois anneaux d’or à chaque joue qui faisaient ressortir les cicatrices pâles de son visage. Il n’était pas aussi massif que certains orques, mais, comme guerrier, il n’était surpassé dans son clan que par son mari.
Skarod Longaxe, l’émissaire venu à Wolof, se tenait maintenant aux côtés de son époux, le regard froid. Hakram aurait préféré éviter de l’affronter. On racontait quantité de plaisanteries salaces sur le fait que ce mariage aurait dû lui valoir le nom de Longue-Lance plutôt que Longaxe, mais ce champion était l’un des meilleurs tueurs des Steppes. Il avait tué trois douzaines de guerriers en duel sans recevoir une seule blessure, disait-on, et il n’avait fait que s’améliorer depuis. Hakram n’était pas certain de l’emporter s’ils s’affrontaient.
« Nous allons bientôt mourir de faim, dit Troke Snaketooth. »
Sa voix était douce et portait clairement. Il avait dû s’y exercer, Hakram en était sûr. L’homme avait toujours été ambitieux. Des murmures s’élevèrent parmi les orques rassemblés, mais personne ne protesta franchement ni ne manifesta de surprise. La plupart des chefs avaient compris, ou s’étaient fait un ami pour le faire à leur place ; seuls les deux plus grandes alliances connaissaient à peu près le nombre de jours qu’il leur restait.
« Trois jours, révèlent mes chamans, poursuivit Troke. Dans trois jours, nous devrons abandonner cette forteresse et le choix que nous sommes censés faire ici. »
Son regard balaya la salle.
« Quelle honte, gronda Troke Snaketooth. Quelle honte pour vous, pour nous. Combien de temps allons-nous rester ici à ergoter alors que Praes s’ouvre à nous au sud ? Allons-nous devoir retourner dans les Steppes en rampant, la queue entre les jambes, parce que nous n’avons pas réussi à nous entendre sur la façon d’avaler la viande que nous avons dans la bouche ? »
Un chef venu du Grand Nord prit la remarque pour une insulte et le chaman lui accorda la parole. Il avait raison de dire que le titre de Haut Seigneur des Steppes représentait un enjeu bien plus important que ne le prétendait Troke, mais cette idée ne trouva pas grand écho dans la salle. Voyant cela, l’homme se mit à insulter son adversaire, ce qui fut une erreur. Les défis fusèrent et Skarod Longaxe s’avança. Les deux guerriers du chef furent tués et sa propre jambe estropiée, tandis que Skarod enchaînait trois duels. C’était une démonstration de force destinée à intimider les petits clans, mais Hakram pensait que c’était une erreur. Skarod n’avait pas été blessé et sa fatigue passerait ; pourtant, si Troke envoyait trop souvent son mari se battre à sa place, il passerait pour un lâche.
Au prochain défi, il devrait combattre lui-même, songea Hakram, sous peine de perdre en réputation.
D’autres chefs s’avancèrent pour accuser Troke de profiter de la situation afin de s’emparer du pouvoir, mais tous restèrent dans les limites du convenable, et leurs accusations ne convainquirent pas la salle ; elles s’essoufflèrent donc. Personne ne voulait se battre contre les Blackspears si cela ne lui gagnait aucun soutien. Il ne serait toutefois pas si facile de réclamer un vote. Une cheffe de l’Est, montrant les dents avec férocité, lança un autre défi.
« Tu parles pour toi et les tiens, Troke, mais il y en a d’autres, dit-elle. D’autres prétendants. Dag Clawtoe ne prendra-t-il pas la parole s’il veut devenir notre Seigneur de guerre ? »
Cela n’avait pas été convenu, mais si la situation s’éternisait, Hegvor avait prévu que quelqu’un d’autre soulève la question. Les chefs aimaient voir des ours se battre dans la fosse, et beaucoup étaient prêts à lancer eux-mêmes les hostilités s’il le fallait. Pourtant, cette fois, ce fut Hakram qui s’avança, la hache à la hanche. Il sentait le regard de Troke posé sur lui, la reconnaissance de sa revendication. La haine dans ses yeux, bientôt partagée par son mari. Ils ne le sauraient pas avec certitude avant cet instant.
« Dag Clawtoe n’est pas celui que nous acclamerons comme Seigneur de guerre, dit Hakram. C’est moi. »
La surprise, quelques rires — après tout, c’était un infirme —, mais surtout des murmures. Puis, au bout d’un instant, le bruit des lames frappant les boucliers. À l’exception de trois, tous les clans qui avaient soutenu la candidature de Dag au titre de Seigneur de guerre faisaient connaître leur soutien à Hakram. Les imbéciles avaient écouté les rumeurs, il le savait, mais les malins avaient compté les boucliers. Le chaman réclama le silence, puis lui accorda à contrecœur le droit de s’adresser à la salle.
« Vous avez entendu parler de moi, dit-il, sans fausse modestie. J’ai livré plus de batailles que quiconque ici et mené des armées à la victoire dans l’Ouest. J’ai tué des fées et des Revenants, des monstres et des êtres nommés. Je suis allé en Arcadie et j’en suis revenu, j’ai marché sous les portes de Keter et vu le Premier Prince de Procer s’agenouiller. Je suis Hakram Mainmorte. »
Il balaya la salle du regard.
« Vous avez entendu parler de moi, gronda-t-il. »
Des lames frappèrent les boucliers, et pas seulement celles de ses alliés, cette fois. Son peuple aimait les vantardises. Cela ne signifiait pas qu’il obtiendrait des voix, mais au moins, on l’écoutait.
« Je me présente au titre de Seigneur de guerre en vertu de mes actes, dit-il, reprenant la vieille formule. Élevez-moi ou enterrez-moi. »
Une voix finit par couvrir le bruit ; le chaman lui avait accordé la parole avec retard.
« Tu es l’un des gens de la Reine Noire, cria un chef. On va s’agenouiller devant Callow ? Putain, non. »
« Ce serment a pris fin, répondit Hakram. Je ne suis plus l’Adjoint. »
Un silence. Une idée lui vint.
« N’est-ce pas, Snaketooth ? ajouta-t-il. »
Troke sembla désagréablement surpris qu’on l’interpelle et hésita avant de répondre. Quoi que tu fasses, je gagne, songea Hakram. Soit le Blackspear mentirait et nierait leur revendication commune — ce qui pèserait sur toute confrontation entre eux par la suite, un doigt sur la balance, comme l’aurait dit Catherine —, soit Hakram recevrait le soutien de son rival le plus puissant. Une parole que personne ne pourrait contester.
« Il n’est pas l’Adjoint, dit Troke, mais il tenta de poursuivre sans pouvoir couvrir les cris. »
Le chaman réclama le silence.
« Il n’est pas l’Adjoint, répéta Troke, mais c’est pire encore. Tu es un invité, Hakram Mainmorte. Tu es parti chez les Légions et tu reviens maintenant pour réclamer la couronne que Callow ne peut pas te donner. Que sais-tu des Steppes ? »
Des grondements approbateurs s’élevèrent. Les clans du Nord, en particulier ceux des Petites Steppes ou des régions voisines, étaient nombreux à se méfier des orques qui parlaient aux humains, et plus encore de ceux qui combattaient à leurs côtés.
« Je suis un orque, répondit Hakram en riant. Qu’ai-je besoin de savoir d’autre ? »
Sa réponse porta, au grand déplaisir de Troke. Les orques n’étaient pas assez unanimes sur ce que signifiait appartenir à leur peuple pour que tout le monde — ni même la plupart des gens — dans cette salle partage la définition de Snaketooth.
« C’est drôle, pourtant, que faire la guerre à l’ouest rende mon cuir chevelu moins vert à tes yeux, poursuivit-il. Tu aimes tant tuer d’autres orques, Troke ? »
Des lames frappèrent les boucliers. Les Blackspears n’étaient pas aimés, même s’ils étaient en pleine ascension. Au fil des ans, ils s’étaient mis à dos bien des clans voisins, parfois sous les ordres de Troke lui-même. Snaketooth eut la sagesse de ne pas relever, ce qui permit à une autre cheffe de prendre la parole et de continuer à demander si Hakram n’était pas un espion calloway. Elle l’insulta sans détour, cherchant manifestement à provoquer un duel, mais Hakram ne se battrait pas contre elle lui-même. Son clan était trop petit et elle cherchait probablement à se faire un nom. Il se retourna et, bien que Dag brûlât visiblement d’envie qu’on l’appelle, Hakram prononça un autre nom.
« Oghuz. »
Le vieil orque rit, flatté. La lame d’Oghuz le Boiteux resta au fourreau tandis qu’il s’avançait pour affronter la cheffe Sarai, du clan des Feuilles errantes. Devant des centaines de spectateurs, le vieux champion battit brutalement à mort la provocatrice avec sa canne en bois noir. Il ne s’en tira qu’avec une coupure au bras nu ; certains dans la salle reconnaîtraient là une vieille habitude datant de l’époque où il était champion : son bras portait une cicatrice pour chaque personne qu’il avait tuée en duel. Ce n’était pas une démonstration aussi audacieuse que celle de Troke, mais c’était un avertissement sans équivoque à tous ceux qui voudraient se faire un nom en l’affrontant : ils risquaient de devenir plutôt une source d’amusement.
La parole circula ensuite entre les chefs ; le chaman l’accorda à tous ceux qui cherchaient à rallier des soutiens à leur propre candidature au titre de Seigneur de guerre — ou de Haut Seigneur des Steppes, comme certains reprenaient la formule de Troke. Ni Hakram ni les Blackspears ne reprirent publiquement la parole. Leurs alliances respectives envoyèrent des émissaires discuter avec d’autres clans au fond de la salle, pour tenter d’acheter plus discrètement leur soutien. Malgré tous les serments prêtés hors de ces murs, une longue tradition voulait qu’on ne choisisse quel cheval manger qu’au tout dernier moment.
Près d’une heure passa, et l’impatience commença à gagner la salle. Dag vint trouver Hakram tandis que celui-ci écoutait le chef et le chaman des Mangeurs de glace, qui promettait de connaître un rituel consistant à se baigner dans du sang humain et qui donnerait des pouvoirs magiques à tous les orques s’il était choisi comme Seigneur de guerre. Eh bien, il se distinguait clairement des autres.
« Nous en sommes à cinquante-quatre, lui dit Dag. Troke approche des quatre-vingt-dix, à notre avis. »
Hakram hocha la tête, pensif.
« Demande un vote. »
Dag parut perplexe, mais acquiesça. Après le départ du chef des Mangeurs de glace, qui s’éloigna dans un silence maussade, un chef allié réclama la parole et demanda une acclamation, exigence que la salle reprit avec enthousiasme. Il était rare qu’une assemblée dure aussi longtemps sans qu’on demande de vote ; souvent, quelqu’un le réclamait dès le début afin que chacun annonce clairement sa position avant le commencement des discussions. Troke sentait que quelque chose clochait, songea Hakram, car son visage n’exprimait pas de la prudence pour rien. Tous ceux qui brigueraient le titre de Seigneur de guerre ou de Haut Seigneur s’avancèrent, et les boucliers commencèrent à être jetés à leurs pieds sans plus de cérémonie. Les partisans de Troke et de Hakram lancèrent les leurs sans tarder, déjà convaincus, mais la plupart des gens dans la salle attendirent. Quelques autres chefs recueillirent une trentaine de boucliers à eux tous, mais la majorité des clans préférait voir ce qui arriverait aux principaux candidats.
Cette patience fut récompensée lorsque le Clan de l’Arbre fendu et ses dix-sept alliés les plus proches passèrent devant Troke pour jeter leurs boucliers aux pieds de Hakram. Ils rejoignirent ensuite l’alliance, déclenchant des rugissements de surprise dans la salle. Hakram faillit sourire : soudain, le fond de la salle que Troke avait revendiqué et rempli ne ressemblait plus à un bloc de soutien inébranlable. Il semblait un peu vide, tout en restant très, très visible. Je ne t’avais pas dit que je te ferais regretter cette manœuvre ? Il était difficile d’être certain du décompte final, mais Hakram faisait confiance à ses yeux : soixante-douze contre quatre-vingt-un. Troke avait obtenu plus de soutien que prévu, mais l’écart s’était réduit.
À présent, tous savaient que l’un des deux sortirait vainqueur ; le véritable combat pouvait commencer.
D’abord, les champions. Les victoires et les défaites s’équilibraient à peu près, sans grande surprise, à ceci près que Dag se distingua en remportant trois duels — mais, contrairement à Skarod Longaxe, pas de suite. Les premiers duels se déroulèrent sans rancœur, mais dès le septième, le ton changea. Les champions cherchaient à tuer, pas à faire couler le sang, et des inimitiés virent le jour. Aucune victoire nette ne se dessinant au fil des combats, l’affrontement passa à l’étape suivante et Hakram sortit de la foule en même temps que Troke. Tous deux armés, mais le combat ne commencerait pas à l’acier.
« Mainmorte, dit Troke Snaketooth en articulant chaque syllabe. Joli nom. Comment l’as-tu eu, déjà ? »
« En affrontant un héros et en survivant, répondit Hakram. Sans avoir de Nom à moi. »
« En perdant une main contre un héros, dit Troke. Sauf que depuis, tu as perdu bien davantage. Combien d’orque reste-t-il en toi, Mainmorte ? »
Il était certain que l’homme évoquerait son infirmité, mais Hakram dut tout de même réprimer une grimace. Il ne doutait plus de lui-même à cause de ce qu’il avait perdu, mais son peuple ne faisait pas grand cas des estropiés. Avoir porté un Nom — et en porter encore un, pour ceux qui n’en comprenaient pas les subtilités, et ils seraient nombreux — compensait en partie cette faiblesse ; les gens illustres obtenaient le pardon pour ce genre de choses. Grem était célèbre pour n’avoir qu’un œil, et personne ne le méprisait pour cela. Mais ce n’était qu’un œil. Hakram avait perdu trois membres et près d’un quart de son corps était fait d’acier et d’os.
Même parmi ses partisans, bien des visages approuvèrent.
« Entièrement orque, là où ça compte », lança une voix de femme.
Dieux affamés, était-ce Sigvin ? Quoi qu’il en soit, un éclat de rire général accueillit la remarque, tandis que Troke réprimait un froncement de sourcils. Voilà une façon de désamorcer cet argument, songea Hakram.
« Tu aimes parler de qui je suis, remarqua-t-il. De qui tu es. »
« Parce que je ne te connais pas, Mainmorte, dit Troke. Qui ici te connaît ? Tu te vantes d’avoir combattu dans nombre de guerres, mais ce que j’entends, c’est que tu as combattu pour tout le monde sauf pour nous. »
Hakram renifla.
« Nous, Troke ? De qui parles-tu ? Combien de clans dans cette salle peuvent prétendre faire partie de ce nous ? »
« Nous sommes des orques, railla Troke. Nous avons… »
« Nous ne sommes rien, trancha Hakram. »
Une lueur de joie passa dans les yeux de Snaketooth tandis que des grondements de colère traversaient la salle. Troke garda le silence, laissant à Hakram toute latitude pour se pendre lui-même. Le grand orque promena longuement son regard sur l’assemblée, sans se laisser troubler par leur colère.
« Ça ne vous plaît pas de l’entendre ? Tant mieux, ça ne devrait pas vous plaire. Ça ne rend pas la chose moins vraie. »
Il désigna les alentours.
« Regardez-nous : nous nous entassons dans une forteresse soninkée pour débattre de la ville praesie qu’il nous faudrait piller avant de retourner dans les Steppes, méprisait Hakram. La moitié des armées de Calernia livrent la plus grande guerre que ce continent ait jamais connue, et qu’est-ce que Troke Snaketooth vous propose ? Nok ? »
Il rit, d’un rire sec et moqueur.
« Le plus petit des Hauts Sièges, après que les Ashuriens l’ont déjà pillé, dit Hakram. Pour ce privilège, nous sommes censés lécher les mains de la Tour comme des chiens fidèles ? »
« Tu veux donc qu’on lèche plutôt le cul de Procer, répliqua Troke. C’est ça que tu insinues ? Nous devrions rejoindre la Grande Alliance et mourir pour quelques princes débiles, dans un coin paumé de l’Ouest ? Voilà donc ce que t’a appris l’École de guerre, putain ? »
Des rires et des lames frappant les boucliers. L’École de guerre était détestée par certains, Procer par presque tous. Callow était respecté, d’une certaine façon, mais la Principauté ? Dans les histoires orques, elle était l’incarnation de l’idiotie décadente, de l’excès et de la cupidité. On aurait eu du mal à rassembler dans toute cette salle une once d’estime pour la Principauté de Procer.
« Procer n’est pas mon problème, répliqua Hakram. Mais ce genre de discours, Troke ? C’est pour ça que j’ai dit que nous n’étions rien. »
Une lueur méfiante passa dans les yeux de Snaketooth. La dernière fois qu’il avait prononcé ces mots, ils n’avaient pas blessé Hakram comme l’autre orque l’avait cru. Le grand orque se tourna alors vers les chefs et les clans rassemblés autour d’eux.
« Dans cinq cents ans, quand on parlera de la chute de Keter, de la guerre qui mit fin à toutes les guerres, que dira-t-on des orques ? demanda Hakram à l’assemblée. Quelle place les clans occuperont-ils dans cette histoire ? »
Il ricana.
« Nous poignarder les uns les autres pour quelques dizaines de coffres de butin, tandis que les vraies puissances de Calernia se partagent la terre en grands royaumes, les empires du nouvel âge. Voilà où mène le jeu de la Tour. »
« Tu veux donc qu’on se rebelle, comme Callow… »
« Tu parles plus de Callow que moi, Troke, répliqua froidement Hakram. Tu as besoin qu’on te recommande pour t’enrôler dans son armée ? »
Des rires sonores, peu flatteurs pour le chef des Blackspears. Cela le déstabilisa assez longtemps pour que Hakram puisse poursuivre.
« Nous avons rejoint l’Empire de l’Effroi de Praes à cause des promesses faites dans la Déclaration, dit-il. Vous croyez qu’elles ont été tenues ? »
Des grondements d’approbation.
« Alors ? lança Hakram. Vous y croyez ? »
Des cris s’élevèrent, certains moins intelligibles que d’autres, mais les hurlements de NON étaient clairs.
« Si les Praesis ne respectent pas leur part du marché, pourquoi sommes-nous encore à genoux ? »
Des lames frappèrent les boucliers. Le visage de Troke s’assombrit. Il perdait la salle et le savait.
« Haut Seigneur des Steppes, railla Hakram. Quelle belle façon de dire qu’on se met la tête dans le sable. Troke vous propose Nok et la bénédiction de Malicia. Vous voulez savoir ce que moi, je vous offre ? »
OUI, cria l’assemblée.
« Je vous offre Ater et tout ce que la Tour nous doit, dit Hakram. »
Un rugissement retentit.
« Je vous offre Keter, la richesse et la gloire pour cent ans, dit Hakram. »
Le rugissement enfla.
« Et quand nous rentrerons enfin chez nous, nous bâtirons une cité avec les pierres que nous leur aurons prises, tonna Hakram Mainmorte. Une cité si grande que, dans mille ans encore, ils trembleront au retour de notre Horde ! »
Le rugissement couvrit tout le reste et, tandis qu’il montait, quelque chose grandit en Hakram. Cela s’aiguisa, se raffina. Et, songea le grand orque en croisant le regard de Troke Snaketooth, cette même chose s’affaiblissait chez son rival. La marée tournait, et Troke n’avait désormais plus qu’une façon de l’emporter. Le chef des Blackspears tira lentement son épée du fourreau lorsque le rugissement finit par s’éteindre.
« Des châteaux en Espagne, cracha Troke Snaketooth. Leur chute nous tuera tous. Réponds de tes paroles avec une lame, Mainmorte. »
« Si tu ne défends rien, Troke, répondit Hakram en saisissant sa hache, c’est le seul prix que tu puisses gagner. »
L’autre orque était rapide. Plus rapide qu’il n’aurait dû l’être, même avec sa grande taille. Ses membres possédaient une vivacité surnaturelle, celle d’une revendication ancrée dans les os. Hakram venait à peine d’accéder à la sienne, mais il connaissait les Noms mieux que Troke. Le coup de taille du chef ne rencontra que de l’acier lorsque Hakram pivota et le laissa frapper son bras, tout en poursuivant son mouvement pour frapper son adversaire à la tête. Troke s’abaissa avant même que le coup ne commence à décrire son arc, et Hakram découvrit les dents. Il savait comment gagner. Ils rompirent le contact et tournèrent l’un autour de l’autre, leurs pieds martelant la pierre, leurs lames frappant les boucliers. Leurs mouvements restèrent prudents jusqu’à ce que Hakram passe à l’offensive.
Un coup de taille sauvage, qui s’abattit avec les prémices de la puissance du Nom, mais Troke en arrêta le manche du plat de sa lame et tint bon. Hakram recula, tandis que le chef changeait d’appui et prenait son élan, prêt à lui porter un coup qui lui transpercerait la gorge. Mais le grand orque lâcha sa hache d’une main — celle d’os — et frappa le côté de la tête de Troke. Le coup aurait fait mal, mais n’aurait pas tué. Catherine l’aurait encaissé pour finir son estocade ; Indrani serait déjà en train de lui enfoncer ses épées dans les yeux. Mais Troke n’avait pas encore appris à se défaire des instincts d’un Nom ; il chercha donc à bloquer la gifle avec son épée au lieu d’achever son estocade. Son corps avait commencé à bouger avant que son esprit ne puisse rattraper sa décision.
Ainsi, Hakram saisit la lame de sa main morte et sourit. Il serra les doigts ; l’acier grinça contre l’os dans un bruit horrible, puis l’épée se brisa. Les yeux de Troke s’écarquillèrent. Il reculait déjà, mais la tête de la hache de Hakram se posa contre son cou. Quelqu’un poussa un cri rauque derrière eux. Le regard de Snaketooth ne vacilla pas.
« Je savais que ça pourrait finir ainsi, dit Troke dans un sourire contrit. Mais j’avais faim, Mainmorte. »
Il expira.
« Aucun regret. Termine. »
C’était bien ainsi que les choses devaient se passer, n’est-ce pas ? Le sang, la rage et la victoire, tout à la fois. Mais le sang n’avait jamais coulé rouge dans ses veines ; pourquoi s’y mettre maintenant ? La hache de Hakram recula, puis s’abattit. Troke ferma les yeux lorsque le plat de la tête de hache se posa contre son cou.
« C’est terminé, dit Hakram. »
L’homme rouvrit les yeux, stupéfait.
« J’ai besoin de toi, Troke Snaketooth, dit le Seigneur de guerre. »
Tout autour d’eux, les boucliers tombèrent et les orques s’agenouillèrent. Le chaman n’avait pas demandé d’acclamation, mais certaines choses dépassaient les cérémonies. Deux cents boucliers tombèrent à ses pieds, aussi inéluctables que l’aube à venir. C’était fait. Le Seigneur de guerre songea alors à un serment au clair de lune, et une partie de lui eut envie de pleurer.
Mais c’était fait, élevé et enterré.