Chapitre 556
Hakram Main-de-Fer se tenait dans un coin sombre de la tente tandis que ses alliés débattaient à grands cris, et les observait en silence. Les chefs des clans dominants de l’alliance, les Loups Hurlants et les Boucliers Rouges, échangeaient les insultes et les vantardises habituelles avec les représentants de leurs clans alliés. Dag Clawtoe et Oghuz le Boiteux dominaient tous les autres dans cette conversation, comme depuis le début. Leurs clans étaient les plus vastes et les plus riches, leurs hauts faits les plus éclatants — du moins ceux d’Oghuz. Le père de Juniper avait été un champion célèbre des Boucliers Rouges avant sa blessure à la jambe. Dag, lui, devait se contenter de hauts faits moindres et de la réputation de son cousin, qui l’avait éclipsé toute sa vie.
Il n’était que le jemmek des Loups Hurlants, le chef du camp, bien que Grem le Borgne ne fût pas revenu dans les Steppes depuis des décennies.
L’Adjoint prit part aux discussions. Il préférait s’en abstenir. L’occasion de parler viendrait lorsque la tente serait vide et qu’il ne resterait que Catherine et lui, lorsqu’il pourrait compléter sa vision par ce qu’il avait vu et qu’elle ignorait, faute d’avoir été aussi proche de tout cela. Le détachement était dans le sang de Hakram depuis son enfance, mais il avait fait la paix avec ce sentiment. Il y avait trouvé son utilité : avoir le sang qui s’échauffait rarement. Le calme permettait d’y voir clair et, ce soir, en observant calmement l’alliance réunie dans cette tente, l’Adjoint voyait une entreprise vouée à l’échec. La conversation tournait en rond, comme toujours, sans rien apporter.
Il faudrait plus que des champions et des défis pour entamer le soutien dont bénéficiait Troke Snaketooth. C’était s’attaquer au symptôme plutôt qu’au mal : Troke n’était pas populaire parce qu’il avait beaucoup de champions, il avait beaucoup de champions parce qu’il était populaire. Le chef des Lances-Noires gagnait en puissance de jour en jour et, plus la conversation se prolongeait, plus Hakram comprenait qu’aucun d’eux ne savait quoi faire. Non qu’ils fussent sots ou obtus, mais ils n’avaient jamais eu à affronter une situation pareille. Les Lances-Noires avaient mauvaise réputation, tandis que les Loups Hurlants et les Boucliers Rouges jouissaient depuis des décennies d’une grande estime.
Ils étaient toujours populaires, même à présent, mais le sol se dérobait sous leurs pieds. Hakram crut discerner, sous les vantardises et les éclats de voix, un filet d’inquiétude. Eux aussi le sentaient, le vent qui tournait contre eux.
Il ne servait à rien de rester ici, comprit l’Adjoint. Cette tente ne recelait aucune solution, seulement la même conversation répétée de cent façons différentes. Pourtant, il ne se découragea pas : Hakram Main-de-Fer avait déjà compris où il trouverait sa réponse. L’Adjoint faisait partie de Woe, et il savait donc qu’on pouvait apprendre aussi bien de ses ennemis que de ses alliés. Toujours silencieux, il sortit de la tente et s’engagea sur le sol boueux du vaste camp entourant la forteresse de Chagoro. Peu de temps auparavant, Sigvin du Clan de l’Arbre fendu l’avait invité à entamer en privé des pourparlers avec les Lances-Noires au nom de Callow.
Il n’avait toujours aucune intention d’accepter cette invitation, mais elle lui avait rappelé quelque chose : le Clan de l’Arbre fendu lui-même.
Dès les premières délégations envoyées à Wolof, cette alliance lui avait paru étrange. Les Lances-Noires avaient la réputation de menteurs inconséquents, tandis que le Clan de l’Arbre fendu était réputé rester fidèle aux anciennes coutumes. On le connaissait pour ses chamans, dont beaucoup maîtrisaient la magie, et pour sa volonté de servir de médiateur dans les querelles d’autrui. Mais ce n’était pas un grand clan, ni un clan réputé pour ses guerriers. Hakram avait donc supposé que son alliance avec les Lances-Noires relevait d’un mariage de raison : ceux-ci étaient puissants et nombreux, mais de mauvaise réputation et dépourvus de la moindre magie. Leurs faiblesses permettraient au Clan de l’Arbre fendu d’exercer son influence sur eux, et rendraient difficile de l’écarter même après que Troke Snaketooth aurait pris le pouvoir.
Sauf qu’un détail ne collait pas. L’Adjoint ne l’avait pas remarqué la dernière fois qu’il s’était rendu à la limite du territoire revendiqué par le Clan de l’Arbre fendu, mais à présent qu’il savait quoi chercher, impossible de passer à côté. Troke Snaketooth comblait ses alliés et ses serviteurs de richesses afin que cette démonstration attire d’autres clans sous sa bannière, mais on n’en voyait aucune trace dans le camp de l’Arbre fendu. Pas de troupeaux de moutons prêts à rôtir, pas de grands tonneaux d’aragh et de batak qu’on aurait débouchés pour en faire couler le contenu, pas de paniers remplis de poteries, d’ivoire et de fourrures. Pas de lourdes bagues d’or ni de boucles d’oreilles serties de pierreries. Le Clan de l’Arbre fendu était le plus important allié d’un chef prospère en pleine ascension, mais cette position ne lui rapportait rien de visible. Alors, qu’est-ce qu’il recevait en échange ? Du pouvoir ? Ce n’était pas suffisant.
Le pouvoir pouvait satisfaire le chef et son cercle le plus proche, mais un clan ne se résumait pas à eux. Les membres verraient leurs amis et leurs alliés s’enrichir tandis qu’eux-mêmes ne gagneraient rien, et le mécontentement gronderait. Alors, qu’est-ce que le Clan de l’Arbre fendu recevait vraiment ? L’instinct de Hakram lui soufflait que cette vérité recelait la clé de l’alliance autour des Lances-Noires, celle qui lui permettrait de comprendre son adversaire. Peut-être même la clé pour renverser la situation. Peu désireux de repartir après avoir fait tout ce chemin, Hakram se rendit au marché le plus proche, acheta quelques brochettes de cheval, puis revint s’adosser au haut poteau qui marquait la limite du territoire du Clan de l’Arbre fendu. On l’avait remarqué dès le début ; il ne fut donc pas surpris quand quelqu’un vint à sa rencontre.
Ni de la personne qu’on avait envoyée. Sigvin portait une tunique qui laissait largement voir ses épaules balafrées, auxquelles une épaisse tresse attirait encore davantage l’attention, mais cette fois, le regard de Hakram ne s’égara pas. Le calme l’habitait, avec cette soif de comprendre le fonctionnement des choses. La même part de lui qui, enfant, avait inventé un jeu consistant à empiler des pierres pour voir comment les autres s’y prendraient.
« Si c’est ma tente que tu cherches, Hakram, il va falloir m’offrir un verre d’abord, dit Sigvin en découvrant ses crocs dans un sourire enjôleur. Et peut-être me parler de Keter, puisque les récits prétendent que tu y es allé. »
Le grand orque ne répondit pas. Il continua d’observer le camp de son clan, acheva les derniers morceaux de viande et jeta les brochettes de côté.
« Alors, l’Adjoint, méditait Sigvin, et son ton changea.
Hakram inclina la tête sur le côté pour acquiescer.
« Tu serais entré dans le camp si tu avais voulu accepter l’invitation de Troke à discuter, poursuivit-elle, l’air intéressé. Alors, qu’est-ce qui t’amène ici, Main-de-Fer ? »
Il avait déjà une demi-douzaine de mensonges tout prêts, mais à quoi bon ? Ce qu’il voulait n’avait rien qui puisse les inquiéter. Rien qu’ils ne seraient pas disposés à lui donner.
« Je veux comprendre ce que le Clan de l’Arbre fendu retire de tout ça, répondit l’Adjoint. Pourquoi cette alliance, et pourquoi maintenant ? Pourquoi êtes-vous si étroitement liés à un clan auquel vous n’auriez pas accordé un second regard il y a dix ans ? »
Sigvin ne parut ni réticente ni méfiante, mais ravie. Il s’était attendu à ce qu’elle le soit. Et pourquoi ne l’aurait-elle pas été ? Pour la première fois depuis l’arrivée de Hakram à Chagoro, il cherchait à comprendre son clan au lieu de l’enjamber.
« La réponse se trouve dans ta question, Hakram Main-de-Fer, répondit Sigvin. Il y a dix ans. À quelques années près, c’est le temps depuis lequel tu es parti, non ? Depuis que tu as rejoint les Légions. »
« À quelques années près, acquiesça Hakram.
« Le premier des nôtres à recevoir un Nom depuis des siècles, dit Sigvin. Et tu n’es même pas revenu dans les Steppes. »
Il avait entendu ce genre de remarques à maintes reprises à son arrivée, surtout en tant qu’émissaire de Callow, mais elles avaient cessé après ses premières victoires écrasantes en duel. Son peuple n’avait pas pour habitude de remettre en question la force.
« Je n’aurais pas reçu de Nom si j’étais resté, répondit sèchement l’Adjoint. J’ai trouvé ma voie loin d’ici, et elle ne m’a ramené que maintenant. »
Et malgré tout ce que cela lui avait coûté — et pourrait encore lui coûter —, il ne le regrettait pas.
« Une réponse plus accablante encore, rétorqua Sigvin avec la même franchise. Tu ne le vois pas parce que tu étais un Loup Hurlant, puis un soldat parti au loin, mais nous ne sommes pas aveugles : les Légions de la Terreur dévorent les Clans, morceau par morceau. »
Hakram eut envie de ricaner, mais se retint. Il était évident qu’elle croyait chacun de ses mots, et l’Adjoint la tenait pour une femme intelligente. Elle devait avoir une raison d’y croire.
« Les Légions enrichissent les Clans, répliqua-t-il, sans qu’ils aient besoin de se battre entre eux pour ces richesses. Les nôtres rentrent au pays avec des connaissances et des alliés. Grâce à ces mêmes liens que tu condamnes, nous avons davantage d’influence dans les affaires de la Tour que depuis des siècles. »
Elle secoua la tête.
« C’est le mauvais genre de richesse, Adjoint, dit Sigvin. C’est de la monnaie impériale, qui nous sert à commercer avec eux plutôt qu’entre nous. Les nôtres reviennent en utilisant le système de mesure des Praesi, en bâtissant des forges à la manière des gobelins, en organisant leurs guerriers en compagnies plutôt qu’en bandes de guerre. Cela a vidé ton propre clan de sa substance sans que Dag Clawtoe s’en rende compte. Les Loups Hurlants ne se battent plus pour le bétail et les terres ; ils envoient leurs jeunes au sud et attendent qu’ils en reviennent avec de l’or. Sauf que l’or n’est pas tout ce qui revient. Ils ont commencé à entraîner leurs jeunes sangs aux exercices des Légions il y a quelques années, tu le savais ? Pour donner un avantage à ceux qu’ils envoient au sud s’enrôler. »
Sigvin marqua une pause, le visage puissant déformé par le dégoût.
« Ce n’est pas “si”, dit-elle, mais “quand”. »
Il aurait pu répondre bien des choses. Les mesures praesi étaient presque à tous égards supérieures à celles que les orques instruits utilisaient — et eux seuls —, fondées sur les cornes et les doigts ; quant aux gobelins, ils étaient les meilleurs métallurgistes de Calernia, et les bandes de guerre ne convenaient à rien d’autre qu’aux razzias comme formation militaire. Il aurait été facile de balayer ses propos d’un revers de main, comme ceux d’une partisane de l’ancien ordre, effrayée par le changement même lorsqu’il était bénéfique. Sauf que Sigvin n’était pas sotte. Alors il observa de nouveau le camp du Clan de l’Arbre fendu, avec un regard neuf. Des tentes en peau, mais rares étaient celles faites d’une seule et même peau. Elles venaient de territoires de chasse différents, ou avaient été échangées avec d’autres clans. Les bijoux aussi, portés par les gens, étaient de styles variés : lourds torques des Steppes orientales, piercings d’argent des clans des sources ou boucles d’oreilles en spirale du sud.
Hakram savait que le Clan de l’Arbre fendu était traditionaliste, mais il n’avait jamais vraiment réfléchi à ce que cela signifiait.
Leur richesse, leurs gains, s’inscrivaient dans le moule traditionnel des clans orques, celui qui prévalait depuis la fondation de l’Empire. Pour le Clan de l’Arbre fendu, la richesse était éphémère. On en gagnait lorsque le clan s’emparait de bonnes terres riveraines pour une saison et pouvait façonner des poteries avec l’argile, ou lorsqu’il trouvait de bons pâturages où s’installer assez longtemps pour bâtir des forges et forger des armes de qualité. On échangeait les surplus avec d’autres clans pour répondre aux besoins, puis, quand le clan se trouvait en position de force, on partait en raid — contre d’autres orques ou contre des humains. On rapportait le butin et on s’en servait pour renforcer le clan, parfois même pour absorber les voisins plus petits. Si les choses tournaient bien pendant quelques années, le clan grandissait.
Les clans trop vastes n’étaient pas viables ; les plus grands finissaient donc par se diviser en deux et prendre des chemins différents.
C’était un mode de vie rude, mais il avait fait ses preuves. La dureté des Steppes éliminait les faibles, mais empêchait aussi qu’un clan royal ne s’élève au-dessus de tous les autres : la faim mordait les vainqueurs aussi profondément que les vaincus. Tant que le cercle restait fermé, les anciennes coutumes des Steppes fonctionnaient bel et bien. Mais le cercle ne l’était plus. Depuis les Réformes, les Légions n’étaient plus les armées des anciens tyrans, qui avaient jadis enrôlé des centaines de milliers d’orques pour une campagne avant de les renvoyer dans les Steppes à la fin de la guerre. Les Légions modernes gardaient les orques pendant des décennies, leur enseignaient les coutumes praesi et les enrichissaient avant de les renvoyer chez eux.
Et Hakram Main-de-Fer avait déjà vu cette même machine à l’œuvre.
« Le Seigneur Charogne est vraiment un magnifique salaud, concéda-t-il. J’avais peu de sympathie pour les lamentations des Callowans, alors que ses réalisations amélioraient tant de vies parmi eux, mais je comprends un peu mieux, à présent. »
Sigvin fronça les sourcils.
« Je ne comprends pas, dit-elle.
« Tu crois donc que ce que tu as découvert est une coïncidence, médita l’Adjoint. C’est compréhensible, puisque tu n’as jamais vu la même chose se produire à l’ouest. Mais tout cela arrive à dessein, Sigvin. »
Parce que c’était la manière du Seigneur Charogne. Tels qu’ils étaient, les Clans ne pouvaient véritablement faire partie d’un Praes stable ; l’homme s’était donc attelé à étouffer les aspects de la culture orque incompatibles avec l’Empire de l’Effroi qu’il imaginait : les razzias, le nomadisme, le factionnalisme. Et, comme d’habitude avec ce monstre-là, il s’y était pris par une méthode contre laquelle les gens concernés ne se dresseraient pas, parce qu’elle leur profitait. Sigvin avait raison de voir les Clans devenir dépendants du sud et leurs liens se resserrer, mais elle ne voyait pas une chose : la plupart des orques vivaient mieux ainsi. Voilà pourquoi les Légions et le Seigneur Charogne étaient encore si populaires dans les Steppes, même aujourd’hui.
Les Légions faisaient entrer des richesses venues de l’extérieur, au lieu de voir les clans se disputer les mêmes ressources limitées, ce qui permettait enfin aux Clans de croître. Et le moyen de rapporter cet or, c’était la guerre, que le peuple de Hakram aimait, avec pour heureux effet de débarrasser les Steppes des mêmes jeunes sangs qui auraient poussé aux razzias et aux luttes entre clans. En outre, cette forme de guerre exigeait un entraînement qui prenait du temps ; pourquoi les clans ne se sédentariseraient-ils pas davantage ? Ils en avaient désormais les moyens, puisqu’ils étaient plus riches. Et ils le resteraient tant qu’ils continueraient d’envoyer des guerriers dans les Légions. Puis, au retour de ces soldats, qui avaient combattu côte à côte avec des humains, les luttes contre les Clans et le reste de l’Empire perdaient de leur attrait.
Combien de tes vieux camarades d’armée faudrait-il tuer pour voler du bétail qui valait moins que quelques mois de solde dans les Légions ?
Hakram soupira. Ce n’était pas l’œuvre de Malicia. L’Impératrice n’avait pas pour habitude de changer un système qu’elle maîtrisait déjà. Pourtant, elle avait probablement reconnu cette tendance et ne voyait pas d’un mauvais œil qu’on l’inverse, car des orques véritablement intégrés à Praes formaient un autre bloc de pouvoir qu’elle devrait gérer. Un bloc qui, de surcroît, prônait des vertus militaires dont elle était singulièrement dépourvue. Peu avant la Rébellion de Liesse, Malicia avait contraint les Clans à payer les tributs qu’ils avaient retenus sous le règne de Nefarious, ce qui avait eu pour effet de réduire les enrôlements d’orques dans les Légions. À présent, cela ressemblait moins à un incident isolé qu’au début d’une politique d’ensemble, qui venait tout juste de recevoir son joyau.
Malicia a fait des seigneurs des chefs des Steppes, songea l’Adjoint, ce qui ressemble à une intégration, mais revient en fait au contraire. Ses seigneurs des Steppes ne détenaient pas de terres. Ils percevaient les tributs orques pour le compte de la Tour, ajoutant ainsi un degré de séparation entre Praes et les Clans. Gardiens de l’accès à l’influence, ils ne pourraient jamais menacer son règne, à cause même des limites de leur rôle : des fonctions qui les feraient mépriser par les autres orques, une autorité directement issue de la Tour. Cette petite manœuvre élégante, ce cadeau qui leur rognait les ailes, portait bien la signature de Malicia. Et elle expliquait pourquoi les forces derrière les Lances-Noires étaient si disposées à conclure un accord avec l’Impératrice de l’Effroi.
« Ainsi, quand Troke s’allie à Malicia, ton clan le soutient parce qu’il ne cherche pas seulement à devenir un seigneur des Steppes, gronda Hakram. Il veut devenir le Haut Seigneur des Steppes. »
Quelqu’un qui pourrait défaire l’influence des Légions et, par son titre, s’interposer entre les Clans et l’Empire pour imposer une distance saine. Sigvin découvrit ses crocs, visiblement ravie.
« Tu comprends donc, dit-elle, avant de découvrir légèrement son cou en signe de vulnérabilité. J’avais peur que ce ne soit pas le cas. »
Pas étonnant que le Clan de l’Arbre fendu soit pour ainsi dire déjà acquis à Troke, songea-t-il. Les Boucliers Rouges comme les Loups Hurlants étaient étroitement liés aux Légions et n’avaient aucune intention de changer de politique, vu les avantages qu’ils en avaient tirés. Pour le Clan de l’Arbre fendu, l’alliance derrière Hakram était peut-être la seule coalition de clans qui ne pouvait en aucun cas se permettre de l’emporter. Sinon, les Légions enfonceraient leurs griffes dans tous les grands clans et cette tendance deviendrait irréversible. L’Adjoint se décolla du poteau qui marquait la limite du territoire.
« Tu pars déjà ? demanda Sigvin.
« Il faut que je réfléchisse, répondit simplement Hakram.
À la manière de renverser la situation.
À la question de savoir s’il le fallait.
Rassembler deux cents pierres prit assez longtemps pour que la nuit tombe.
À la lisière du vaste camp qui avait poussé autour de Chagoro, Hakram Main-de-Fer était assis seul dans la poussière, sous la lune éclatante, haut dans le ciel. Devant lui s’étendaient seulement les plaines herbeuses et plates, puis, au loin, les terres qui se soulevaient vers les Steppes du Nord : un horizon vide couronné d’étoiles froides. Comme lorsqu’il était enfant, Hakram empilait des pierres. Soixante-dix dans un tas à gauche. Une estimation approximative des clans qui soutenaient Troke Snaketooth et ses Lances-Noires, des orques qui portaient le rêve d’un Haut Seigneur des Steppes. Quarante-six dans un tas à droite : Dag, Oghuz et les anciennes loyautés. Les promesses de la Conquête, fidèlement tenues, et la soif d’en obtenir davantage.
Entre les tas s’étendait une mer de clans indécis, de petites alliances qu’un changement de situation en une journée pouvait faire ou défaire. Des orques qui tendaient l’oreille au vent, attendant d’en connaître le sens.
À travers ces pierres, Hakram avait tracé les grandes lignes du taratoplu qui se jouait dans la forteresse de Chagoro. C’était le jeu auquel il jouait depuis son arrivée : promesses, sceaux et duels. C’était le jeu dans lequel Troke Snaketooth avait pris le dessus sur lui et continuerait de le faire. Hakram ne connaissait pas la géographie de ces terres comme le chef des Lances-Noires, ni les amitiés, les querelles et les récits partagés qui unissaient les Clans en tant que peuple. Ce qui signifiait, en vérité, qu’il avait joué au mauvais jeu. Alors Hakram se pencha et traça du doigt trois symboles dans la terre : un casque, un crâne et un croc.
Le casque, il le connaissait bien, ainsi que ce qu’il représentait. Les clans qui s’étaient liés aux Légions, aux Réformes, à l’empire que leur avait promis le Seigneur Charogne. Les chefs qui voulaient rendre certains camps permanents, leur permettre de subsister en toutes saisons. Au début, une partie seulement du clan s’y installerait, pour les forges, l’entraînement des guerriers et le commerce, mais les choses prendraient de l’ampleur. Les richesses du sud afflueraient, les liens avec l’Empire se resserreraient, et les anciennes coutumes céderaient la place à des pratiques plus efficaces. Les clans qui suivraient cette nouvelle voie prospéreraient ; ceux qui lui résisteraient dépériraient et mourraient. Cette voie prenait racine dans l’alliance de Dag et d’Oghuz, un lien assez fort pour que des défaites répétées n’aient pas brisé leur faction.
Il n’avait commencé à comprendre le crâne qu’aujourd’hui. Les clans qui voyaient devant eux un monde où les Steppes seraient englouties par l’Empire, où les orques abandonneraient le kharsum pour le bas-miezan et chanteraient les louanges des empereurs au lieu des seigneurs de guerre. Où les Steppes se couvriraient de villes laides, pareilles à des tumeurs, colonies impériales de légionnaires à peau verte au cœur du pays orque. Ces clans voulaient prendre leurs distances. Affaiblir les liens avec les Légions et se doter d’un chef unificateur — seigneur de guerre ou Haut Seigneur — pour tenir la Tour à distance et permettre aux Clans de devenir une nation. Car c’était là ce que cachait le discours de Sigvin sur la culture : les Steppes en tant que royaume au sein de l’Empire de l’Effroi.
Cette voie prenait racine chez les partisans de Troke Snaketooth, mais ils ne seraient pas particulièrement fidèles à l’homme. Ils l’avaient choisi comme candidat parce qu’il était influençable et servirait leurs desseins, pas par affection pour le chef.
Et le dernier symbole, le croc, était à la fois le plus simple et le plus complexe des trois. Il représentait tous les autres : les chefs et les clans qui ne se souciaient d’aucun de ces discours. La faim n’avait pas de philosophie, quoi qu’en prétendît volontiers la Terres désolées. La grande majorité des clans suivrait celui qui promettait le meilleur butin, le plus de nourriture, qui leur permettrait de régler leurs comptes à leur avantage et de gagner la gloire au combat. Certains s’étaient déjà rangés du côté de Troke parce qu’il avait l’air de l’emporter et qu’ils voulaient être du côté des vainqueurs. Derrière eux, aucun projet d’avenir, hormis une gueule béante qui mordait le monde, et ils étaient plus nombreux à penser ainsi que les deux autres groupes réunis. C’était une voie sans but : les Clans resteraient tels qu’ils étaient et laisseraient la Création les dépasser. Ils s’éloigneraient de la fin de l’Âge des Merveilles, invités dans leur propre monde.
Voilà, songea Hakram Main-de-Fer, les trois voies désormais ouvertes aux Clans : l’intégration, le retrait, l’abstention. Mais toutes étaient imparfaites, pensa-t-il ; alors il se tourna vers la nuit.
« Tu défendrais le casque, je le sais, dit Hakram. Pourtant, tu as refusé ce destin à ton propre peuple et couronné Vivienne afin qu’elle puisse reforger les éclats brisés de l’Ancien Royaume. »
Catherine pencherait du côté des Légions, parce que celles-ci étaient autant chez elle que la terre pour laquelle elle avait tant saigné. Elles changeraient les orques, dirait-elle peut-être, mais serait-ce en mal ? Les razzias dressaient les Clans contre tous leurs voisins, les guerres intestines les affaiblissaient en tant que peuple, et les villes permanentes amélioreraient la vie de dizaines de milliers d’orques. Le bien l’emporterait sur le mal, dirait-elle.
« Mais il y aura un prix à payer, dit Hakram à la nuit. Nous deviendrons les Duni du nord. Bons à combattre et à travailler, mais pas vraiment praesi. Nous perdrons tout ce que nous sommes sans devenir leurs égaux. »
Peut-être que, dans une ou deux générations, si les Réformes tenaient bon, ce ne serait plus vrai, mais c’était un pari. Les Réformes tiendraient-elles ? Même si le Seigneur Charogne régnait, comme le souhaitait Catherine, ses successeurs poursuivraient-ils sa politique ? C’était jouer le destin des Clans sur la confiance accordée à une Tour dont les marches dégoulinaient du sang de mille coups d’État. Le regard de Hakram dériva vers la gauche, où l’attendait un autre fantôme avec lequel se quereller. Il ne doutait pas que Vivienne Dartwick aurait choisi le retrait, le crâne.
« Tu dirais que le Clan de l’Arbre fendu a raison, dit Hakram. Que Praes nous détruirait et que seule la distance peut nous en empêcher. Un Haut Seigneur des Steppes tiendrait la Tour à l’écart et nous laisserait nous renforcer, faire nos propres lois et changer selon nos propres conditions. »
Mais c’était là aussi ignorer certaines vérités. Même Sigvin, qui maudissait les Légions du regard, n’avait pas parlé de rompre complètement les liens avec elles. Les échanges avec Praes enrichissaient les Clans comme l’isolement ne le pourrait jamais. La famine n’était plus déterminée par la bonne ou la mauvaise année, par l’issue d’un raid ou d’une guerre. D’après les estimations des Yeux, les Clans commerçaient déjà presque autant avec les humains qu’entre eux ; mettre fin à cette tendance affamerait et appauvrirait la moitié des Steppes. Les Clans pouvaient vivre sans Praes, mais pour grandir, pour prospérer ? L’Empire de l’Effroi était nécessaire.
Quant aux Praesi, les terres où vivaient les orques pesaient lourdement sur le destin de leur peuple.
« Je ne crois pas que nous tiendrions sans guerre ni Praes, dit Hakram à la nuit. Nous ne sommes pas Callow, Vivienne. Même à notre apogée, nous n’étions pas une nation au sens humain du terme. Nous nous unissons contre quelque chose, contre quelqu’un — ou lorsqu’un autre moyen de gagner s’offre à nous, au lieu de nous dévorer les uns les autres. »
Combien de temps durerait vraiment le royaume fermé dont rêvait Sigvin, une fois la guerre terminée ? Combien de clans qui soutenaient Troke lui resteraient fidèles, quand ils auraient le ventre plein, la poitrine chargée de butin et plus rien à faire que rentrer chez eux, retrouver les mêmes vieilles querelles ? C’était bâtir une tour sur le sable. Il ne restait donc qu’une voie, celle du croc. Enfouir sa tête dans le sable, ne rien faire de la grande assemblée de Chagoro. La nuit ne pouvait alors prendre qu’un seul visage : des yeux dorés et une peau sombre. Akua Sahelian. Une autre âme à la croisée des chemins, au seuil de changements qu’elle ne faisait que pressentir.
« Je peux le faire dérailler, dit l’Adjoint. Le taratoplu. Il me suffirait de rallier deux clans de plus pour dépasser les quarante pierres et couper l’herbe sous le pied de Troke, et je… sais que c’est possible. »
Son aspect vibra faiblement en lui. Trouver. S’il cherchait les marteaux capables d’abattre cette maison, il les trouverait. Il le savait avec la certitude de l’aube. Hakram pouvait empêcher quiconque de l’emporter, jouer sur l’avidité, la peur et l’espoir. N’avait-il pas été aux côtés de la maîtresse incontestée de cette méthode pendant des années ? Et c’était ce qu’il était censé faire, en tant qu’Adjoint, s’il ne parvenait pas à obtenir le soutien des Clans pour la Grande Alliance. C’était mieux que de les laisser s’allier à Malicia. Et pourtant, il ne se leva pas.
« Qu’est-ce que ça fait, Sahelian, là où tu es ? demanda-t-il à la nuit. Il fait froid, loin du feu, assez froid pour que la folie prenne des airs de bon sens et que les certitudes vous filent entre les doigts comme du sable ? »
Hakram avait eu un aperçu de ce que ce serait de perdre Catherine. De perdre Woe. De devenir l’un de ceux qui restent derrière, ensevelis ou oubliés. Le Pèlerin Gris avait apaisé l’éclat de peur qui couvait au cœur de tout cela alors qu’une cité s’effondrait autour d’eux, mais après, rien ne pouvait revenir à ce qu’il avait été. Les choses étaient différentes, parce qu’il avait changé et qu’elle aussi. Prétendre le contraire ne rendrait service à aucun des deux. Ils savaient désormais qu’ils pouvaient se blesser l’un l’autre d’une manière qu’ils ne pourraient pas, qu’ils ne voudraient pas pardonner.
Impossible de l’oublier.
« Je ne veux pas les ruiner, avoua-t-il. Leur offrir un avenir vide, les priver du tournant que tous les autres ont pu prendre. »
Et c’était là quelque chose qu’il désirait pour lui-même. Quelle vérité dérisoire et terrifiante, qui résonnait si fort dans son esprit. Car Hakram savait que, même s’il aurait aimé accuser les fantômes et la nuit, il était seul ici. Et il savait déjà, au fond de lui, que s’aucune des voies que les autres traceraient pour les Clans ne lui convenait, il ne restait qu’une seule réponse.
Il ne voulait simplement pas regarder cette vérité en face.
À la place, il reporta son regard sur le camp, dont les torches illuminaient la nuit autour de la haute forteresse soninke. Que devait-il à ces gens, après tout ? Hakram était parti pour l’École de guerre et n’avait jamais regardé en arrière. La vie dans les Steppes l’avait laissé à la dérive, feuille emportée par le vent. Il avait dû parcourir une longue distance depuis ces terres de faim pour trouver un foyer. Que lui importaient dix mille lieues de neige et les pauvres fous qui y vivaient, au point de se sacrifier pour eux ? Et c’en serait un, un sacrifice ; il ne se le cacherait pas. Catherine et lui avaient été liés par un serment prononcé au clair de lune, et ce serait la fin de ce serment. Même s’ils le prêtaient de nouveau, rien ne serait plus pareil.
Alors Hakram tourna le regard vers l’horizon et n’y trouva… rien. Des plaines vides à perte de vue, baignées de blanc. Le même vide qu’il avait aperçu chez Scribe après qu’elle eut été arrachée à ses liens. Il s’était parfois demandé si elle avait toujours été ainsi. Si devenir l’une des Calamités avait été comme si quelqu’un avait insufflé des couleurs dans un monde gris, comme si, enfin, elle avait pu goûter, haïr et vouloir être quelqu’un. Mais cela n’avait pas été une question de Calamités, n’est-ce pas ? C’était le Seigneur Charogne. Et le Seigneur Charogne l’avait libérée de son service dans un acte de cruauté aimante. Cat croyait encore qu’Eudokia se retournerait contre eux, mais Hakram savait que non. Personne ne risquerait de se faire ébouillanter ainsi deux fois.
Et Hakram ne s’était-il pas vanté, ce jour même, dans le secret de son esprit, de savoir apprendre de ses ennemis comme de ses alliés ? La Tisseuse de toiles avait été l’une et l’autre, à différents moments, et un avertissement constant depuis leur rencontre à Salia.
« Un temple bâti sur un seul pilier s’écroulera, dit Hakram en citant un ancien proverbe miezan.
Et il ne voulait toujours pas ruiner son peuple. Le rendre inférieur à ce qu’il pouvait devenir. Il y avait une voie à tracer, pensa-t-il. Il en distinguait vaguement les contours dans les ténèbres de la nuit. Un moyen de prendre à l’Empire sans se laisser prendre, de tenir debout sans rester seul. Ce serait dangereux et délicat : jouer de grandes puissances les unes contre les autres et lever une bannière qu’on ne pourrait pas abaisser facilement. Mais c’était faisable. Hakram aurait seulement voulu que quelqu’un d’autre s’en charge à sa place. Pourtant, les pierres ne mentaient pas, songea-t-il en baissant les yeux. Jamais. Dans un jeu où les gains s’amenuisaient, il ne pouvait y avoir de vainqueur, seulement différents degrés de défaite.
Et si ce n’était pas Hakram, alors qui ?
Le clair de lune pâlissait les plaines vides, et les pierres à ses pieds aussi. L’Adjoint — non, plus maintenant, pensa-t-il. Peut-être plus jamais. Il ne choisissait pas cette voie. Hakram Main-de-Fer se leva, baigné de clair de lune, sans personne pour l’aider. Une brise d’ouest frissonna dans les hautes herbes, et de vieux mots lui revinrent. La Vieille Vantardise, que les orques avaient jadis chantée, lame à la main, quand leurs mains et leurs lames leur appartenaient encore.
« J’ai bâti un empire à partir de rien
Alors,
Guerroyant sous le soleil d’été
Les rivières rougirent, le ciel pleura
Tandis que j’élevais une cité d’argile
Pour régner sur les hommes du lointain.
Mais ma gloire s’efface et devient grise
Et mon propre jour rouge vient à moi
Je sais désormais que l’argile ne dure pas,
Et que les rivières coulent dans les deux sens :
Alors,
J’ai bâti un empire à partir de rien. »
Le silence régna dans son sillage. Seigneur de guerre, souffla le vent dans les herbes. Le poème était une vieille vantardise, un vieil avertissement. Les royaumes naissaient, les royaumes disparaissaient ; leurs petits rois n’y pouvaient rien. Les gens n’étaient jamais aussi importants qu’ils le croyaient.
Mais si ce n’était pas Hakram, alors qui ?
Alors il retourna vers les torches, vers le camp.
Vers le travail qui l’attendait.