Chapitre 555
Kallia aimait à penser que Mercantis était ce qui arrivait quand une ville en dévorait d’autres jusqu’à devenir obèse.
Cela l’aidait à se représenter les lieux, ce qui était essentiel pour qui voulait rôder dans ses rues la nuit. Ce qu’elle faisait souvent. Bien que le Couteau peint fût à la tête du groupe de cinq envoyé dans la Cité des Marchandés, elle préférait laisser Rhodon s’occuper des seigneurs marchands. Le Conjurateur royal avait été un homme puissant à la cour d’Héliké pendant de nombreuses années, avant de fuir l’ascension du Tyran, et il savait comment traiter avec les gros maniganceurs qui infestaient la ville comme les asticots un cadavre. Et là où il peinait, eh bien, rares étaient à Mercantis ceux dont Alain et Angelique ne pouvaient déterrer les squelettes dès qu’ils s’y mettaient tous les deux.
Le Magistrat implacable avait fait tomber trois seigneurs marchands depuis son arrivée en ville, dont deux membres de la Cour des Quarante Étoffes. Il y était parvenu en prouvant, pièces à l’appui et avec force détails accablants, qu’ils enfreignaient les lois du Consortium, déclenchant une ruée de leurs rivaux. Les activités d’Angelique, elles, ne virent jamais le jour : le commerce très lucratif — et techniquement légal — de poisons et de faveurs qu’elle avait lancé au plus haut niveau de l’influence lui ouvrait les portes des lieux de pouvoir où aucun étranger n’aurait autrement été admis. Rhodon n’avait pas hésité à s’en servir pour écarter les obstacles sur la route de la mission confiée à leur groupe par la Grande Alliance : extirper l’influence praesienne de la ville.
Et pourtant, malgré tout le travail de ces trois-là, ce furent finalement Teresa et Kallia qui découvrirent le premier indice du complot. Elles étaient allées boire hors de la ville, sur l’une des côtes périphériques. La Fantassin Grisonnante avait appelé une vieille connaissance qui avait « pris le joug » et était devenue l’une des mercenaires engagées à demeure pour protéger Mercantis, plutôt que de servir dans une véritable armée. Teresa avait bu et s’était battue avec l’homme toute la soirée, mais quand leurs regards avaient pris une autre tournure, Kallia s’était éclipsée. Elle était sortie en quête d’un autre endroit où boire — et peut-être d’un homme à elle avec qui trinquer — mais le Couteau peint avait plutôt découvert un assassinat.
Deux cadavres plus tard, un capitaine mercenaire reconnaissant lui raconta tout ce qu’il savait, ce qui, à vrai dire, n’était pas grand-chose. On avait récemment offert de grosses sommes à de nombreux officiers pour qu’ils prennent leur retraite. Le capitaine avait refusé, préférant la vie de soldat, et se demandait à présent si certains des mercenaires qu’il croyait peu désireux de raccrocher n’étaient pas des cadavres plutôt que d’être vraiment partis à Dormer. Au matin, Kallia fit part de cette bizarrerie à Teresa et vit le visage de la vieille femme se durcir.
« Quelqu’un resserre les rênes des compagnies mercenaires, dit la Fantassin Grisonnante. Il place ses propres officiers aux postes clés. »
Le Couteau peint eut un grand sourire.
« Un complot, s’enthousiasma-t-elle. Nous devons le déjouer. »
Enfin, quelque chose à faire plutôt que d’explorer la ville et de lutter contre l’envie de taillader tous ceux qui possédaient ici des « serviteurs sous contrat ». Même les gens des Terres désolées méprisaient l’esclavage, malgré tous leurs autres péchés. Elles présentèrent leurs découvertes à Rhodon, qui tempéra leur ardeur.
« C’est le Prince marchand Mauricius qui consolide sa position, dit le Conjurateur royal. Le scandale ne serait probablement pas assez important pour le renverser s’il éclatait, et même si c’était le cas, un tel résultat n’est pas souhaitable. Son remplaçant le plus probable penche davantage pour l’Empire que pour la Grande Alliance. »
Le Consortium gardait généralement ses clients praesiens à distance, expliqua Rhodon, mais les sommes colossales que l’Empire de l’Effroi injectait dans la ville lui valaient souvent des amis en haut lieu. L’arrogance prêtée à la Grande Alliance et ses projets de bâtir une grande cité au cœur du continent n’avaient fait qu’accentuer cette tendance.
« Ça me paraît étrange qu’il se donne cette peine, leur dit Angelique au dîner, une fois mise au courant. Le Prince marchand contrôle déjà le financement des mercenaires, à moins que les deux tiers de la Cour des Quarante Étoffes ne s’y opposent. À qui ces hommes obéiront-ils, sinon à l’argent ? »
« Pourtant, il n’a pas la réputation d’agir sans raison, fronça les sourcils Kallia.
— Non, murmura Rhodon. Alors, qu’est-ce qui peut lui faire craindre que les deux tiers de la Cour des Quarante Étoffes ne s’opposent à lui ? »
Elles repartirent donc en chasse, car tout ce qui pouvait pousser tant d’hommes et de femmes parmi les plus puissants de la ville à se retourner contre Mauricius devait être important. Teresa retourna sur les côtes extérieures pour tenter d’évaluer combien de compagnies mercenaires étaient en train d’être subornées. Pendant ce temps, Kallia lança sur la piste son meilleur limier.
« Les affaires du Prince marchand sont toutes protégées par la loi, déclara Alain Monduc. Même ses documents les plus banals sont considérés comme relevant de l’État. Aucun étranger ne peut y accéder, ce qui nous limite aux témoignages. »
Kallia ignorait combien de temps vivait en moyenne un témoin de Mercantis qu’un homme riche voulait voir mort, mais elle aurait estimé la durée à quelques jours. Autrement dit, si les recherches d’Alain étaient découvertes, leurs seules preuves disparaîtraient rapidement.
« Ah, mais c’est là que tu te trompes, mon cher », dit la Poisonneuse avec un sourire ingénu. « Il n’existe simplement aucune manière légale pour des étrangers d’accéder à ces documents. »
Le Magistrat semblait suffoquer d’indignation, au grand amusement de la Poisonneuse, mais lorsque des copies des documents apparurent sur son bureau peu avant midi, il maîtrisa sa colère.
« Les copies ne sont pas formellement illégales, dit Alain d’un ton raide. Et la collecte de preuves en vue d’un procès bénéficie d’une certaine latitude. »
Angelique semblait presque déçue par l’absence d’explosion, ce qui expliquait probablement en partie pourquoi le Magistrat s’était forcé à rester courtois. Des semaines passées à suivre des pistes documentaires, et les sorties nocturnes de Kallia chargée de filer des hommes et d’espionner leurs conversations, menèrent finalement le Magistrat implacable à une conclusion étrange.
« Mauricius ne prépare pas un coup d’État, annonça Alain, mais se prépare à en contrer un. Toutes les mesures que nous avons découvertes étaient de nature défensive. »
Ce qui n’avait guère de sens, puisque le Premier Prince avait formellement interdit toute tentative pour écarter Mauricius de son poste et que la Reine Noire avait accepté d’un haussement d’épaules. Même si Kallia mettait la main sur quelque chose qui puisse faire tomber le Prince marchand, elle devait transmettre l’information à la Grande Alliance pour qu’elle s’en serve comme monnaie d’échange dans les négociations. Alors, qui le Prince marchand craignait-il de voir le renverser ?
« Ça pourrait venir de la Tour, dit Angelique. La rumeur veut qu’il ait assassiné l’homme que Malicia voulait voir devenir Prince marchand. »
« L’Impératrice a la réputation d’être pragmatique, répondit Rhodon. Ce serait contraire à ses habitudes de se faire un ennemi quand elle pourrait se gagner un allié. Et puis, se mêler trop profondément des affaires de Mercantis provoquerait une réaction brutale. La ville chercherait à se protéger d’elle, pas à se soumettre. »
« Prions donc pour que l’Impératrice ait fait une bourde, dit Teresa. Ce serait un don des Dieux que Mercantis rallie la Grande Alliance. On aurait bien besoin de leur or. »
Kallia jeta un regard interrogateur à Alain, mais l’autre Proceran semblait tout aussi perplexe devant l’expression.Arlésite, articula l’homme en haussant les épaules.
« Quoi qu’il redoute, poursuivit Teresa, il est presque parvenu à ses fins. Il a un peu plus de la moitié des compagnies mercenaires dans sa poche, du moins leurs officiers clés. »
« S’il s’agissait d’un complot praesien, il n’aurait pas dépensé une fortune pour s’en prémunir, estima Alain. Il nous aurait confié l’affaire. Il ne s’est certainement pas privé de nous utiliser comme ours dans son arène jusqu’ici. »
C’était vrai. Les joutes verbales entre le Conjurateur royal et l’ambassadeur praesien étaient devenues un divertissement local, et on les avait tacitement autorisés à traquer les espions praesiens de la ville, tant qu’il y avait peu de dégâts collatéraux.
« Il ne reste pas grand monde capable de réussir un coup d’État, fit remarquer la Poisonneuse. La Reine Noire est à Praes, les Cités libres sont en pleine nouvelle guerre civile et même les marchands hésiteraient à accepter l’or du Roi Mort. »
« S’il n’y a pas de soutien extérieur, il ne peut s’agir que d’un ennemi de l’intérieur, songea Rhodon.
— Ce qui n’a aucun sens, dit Angelique. Seule la Cour des Quarante Étoffes peut le destituer, et elle est plus divisée qu’avant son élection. Il a opposé la faction favorable à un rapprochement avec la Grande Alliance aux laquais praesiens, pour se tailler une faction au centre. Personne n’a les voix nécessaires pour le destituer. Alors, qu’est-ce qui lui fait peur ? »
Kallia soupira. Elle n’avait jamais aimé les complots et les intrigues. Cela avait failli lui coûter la vie au Levant, quand elle n’avait pas compris dans quel corps l’Esprit de Vengeance se dissimulait le jour, si le… Elle s’interrompit soudain.
« Et si le vote était truqué ? demanda le Couteau peint. Tu as dit que l’Impératrice voudrait peut-être se débarrasser de lui, Angelique, et toi, Rhodon, tu nous as dit que son remplaçant le plus probable était dans la poche de l’Empire. »
Le Conjurateur royal fredonna.
« Un contrôle mental ? dit-il.
— Je pensais à une possession, admit Kallia. J’ai connu des esprits capables de chevaucher les hommes sans être vus et d’infléchir leurs pensées. »
« Cela expliquerait pourquoi il pourrait croire qu’il peut utiliser les mercenaires contre la Cour des Quarante Étoffes sans se faire assassiner ensuite, songea la Poisonneuse. S’il les libérait avant de faire mine de rendre le contrôle, cela pourrait au contraire renforcer sa position. »
« Toute la ville le couvrirait d’éloges, approuva Alain. On peut accomplir beaucoup de choses quand on a l’amour du peuple derrière soi et que les grands vous sont redevables. »
« Les meilleurs contrats, c’est ceux qu’on pique à une autre compagnie, lança la Fantassin Grisonnante avec un sourire. Voyons si on ne peut pas faire en sorte que toute cette gratitude nous revienne, hein ? »
Le plan prit des semaines à se mettre en place. Angelique dut épuiser presque toutes ses faveurs et cela ne suffit toujours pas : il leur fallut neutraliser des gardes pour entrer dans la Cour sans être vues. Alain les guida dans les couloirs, car il était le seul à y être déjà allé — pour présenter des preuves lors de procès —, tandis que Teresa paya les mercenaires qui avaient accepté de les aider à faire entrer les tonneaux en contrebande au cours des derniers jours. Tout faillit encore partir en enfer lorsqu’une patrouille de gardes les surprit, mais le Couteau peint s’approcha et les abattit avant qu’ils puissent donner l’alarme. Ils roulèrent avec eux les quatre énormes tonneaux de bois jusque dans la grande salle, après qu’Alain eut forcé la porte, au grand courroux des seigneurs marchands réunis en assemblée.
Le Conjurateur royal obéit à l’ordre que Kallia lança et rassembla sa magie. Il frappa d’immenses gerbes de flammes et fit exploser les tonneaux. Un brouillard se répandit dans la salle, toujours sacré et assez épais pour perturber les sorts comme les possessions.
Et alors, à l’horreur de Kallia, il ne se passa absolument rien.
Les cris des seigneurs marchands furieux redoublèrent, et le Couteau peint se demanda si elle venait de ruiner les relations entre la Grande Alliance et Mercantis, lorsqu’un hurlement à glacer le sang perça le vacarme. Le Prince marchand Mauricius bascula de son siège en hurlant d’une voix qu’aucune gorge ne pouvait produire. Lorsqu’il se redressa, des lambeaux de son visage commencèrent à s’effriter. En dessous se trouvait une peau d’un noir de poix, mais rien d’humain.
« Un diable ! » cria quelqu’un.
Kallia pencha la tête sur le côté. Tiens. Elles s’étaient trompées, mais ça avait quand même marché, alors… victoire ?
Victoire, décida-t-elle avec un sourire.
Les hautes murailles de Penthes avaient permis à la ville de tenir dans la guerre bien après le moment où un homme moins désespéré que l’Exarque Prodocius se serait rendu.
Penthes avait perdu tous ses territoires, à l’exception de quelques forteresses fluviales isolées ; elle se retrouvait sans alliés et la ville commençait à mourir de faim. Les provisions et le soutien des mages envoyés par la Tour ne suffisaient pas à nourrir une cité-État de cette taille alors qu’elle était encerclée. À présent que l’armée de Basilia était équipée de véritables machines de siège naines, les murailles ne constituaient plus un obstacle insurmontable non plus. À vrai dire, si l’armée de Bellerophon ne campait pas sous les remparts, Basilia aurait déjà ordonné l’assaut. Elle avait fait réduire en ruines une portion des remparts sud sous les tirs des trébuchets, mais hésitait à engager son armée dans le siège de la ville tant que la République risquait de la frapper pendant qu’elle le ferait.
Héliké avait encore la meilleure armée des Cités libres, mais ses effectifs avaient fondu. Basilia avait depuis longtemps compris qu’une seule défaite grave suffirait à mettre l’armée hélikéenne hors de combat pendant plusieurs années. C’était pourquoi elle avait mené ses campagnes avec tant d’agressivité : tant qu’elle attaquait, elle pouvait imposer des batailles à des conditions qui lui étaient favorables. Mais cette série de victoires avait été stoppée net, d’abord par la présence de Bellerophon au siège, puis par ce qui avait suivi l’installation de l’armée de Basilia dans ses retranchements pendant quelques mois : la diplomatie. Le Secrétariat avait été le premier à envoyer des émissaires, mais Mercantis n’avait pas tardé à suivre et, finalement, même Atalante — à la demande du Premier Prince Cordelia, selon ses agents — avait dépêché des représentants.
Nicae et la Stygie avaient déjà des émissaires, à vrai dire : la Magister Zoe Ixioni et la Princesse Zenobia Vasilakis dirigeaient en personne les troupes que leurs États vassaux apportaient à la guerre. Non que leur vassalité fût officielle, pas plus que le pouvoir de Zoe Ixioni. Officiellement, elle n’était encore qu’une magister, même si le Magistère stygien lui avait accordé des pouvoirs d’urgence sans jamais préciser quand ceux-ci prendraient fin. Basilia avait tendance à avoir une meilleure opinion de Zenobia, qui au moins ne prétendait pas être autre chose qu’une souveraine absolue depuis qu’elle s’était couronnée princesse de Nicae. Peu importaient ces détails, le fait était que six villes de la Ligue avaient des émissaires ou des armées sous les remparts de la septième et dernière.
La Générale Basilia trouvait très amusant que, si la ville de Penthes et son exarque régnant avaient été réduits à l’insignifiance politique, le siège de Penthes lui-même fût devenu un foyer diplomatique pour toute la Ligue des Cités libres. C’était le genre d’ironie qui aurait ravi Kairos Theodosian, songea-t-elle, et qu’il aurait peut-être même pris la peine d’organiser. Elle ne l’avait pas fait, mais Basilia n’était pas un Tyran. Ce n’était ni sa vocation ni, à ses yeux, ce qu’elle aurait dû être. Vous, gens d’Héliké, faites comme bon vous semble. Le testament du dernier Theodosian n’avait pas invité son peuple à suivre ses traces : chacun devait agir à sa guise, et rien d’autre. C’était là tout l’enjeu.
Basilia avait constaté que ses propres aspirations l’avaient menée aux murs de Penthes, au seuil de ce qui pourrait bien être l’heure décisive de la Ligue des Cités libres.
Ce n’était pas une illusion de sa part. Zenobia et Ixioni étaient d’accord : l’air était chargé d’urgence et de désespoir. Au début, les prêtres-philosophes d’Atalante envoyés comme délégués ne venaient que pour ricaner et lancer des piques au cours des débats, mais à présent, ils se présentaient un jour sur deux et négociaient sérieusement. Ils ne pouvaient pas se permettre de faire autrement, puisque Delos avait envoyé l’un des membres les plus haut placés du Secrétariat — Nestor Ikaroi — pour la représenter, et avait commencé à soutenir sérieusement une réforme de la Ligue des Cités libres. Les prédicateurs craignaient de se retrouver laissés pour compte, encerclés de toutes parts par des États liés par des alliances. Pourtant, malgré l’avancée des pourparlers, prétendre qu’ils aboutissaient aurait été mentir.
« Ikaroi ne bouge pas d’un pouce, même quand nous faisons des concessions ailleurs, nota Magister Zoe à la fin des discussions du jour. C’est généralement un homme raisonnable ; je suppose donc que le Secrétariat dans son ensemble lui a donné des consignes. »
Basilia émit un son qui exprimait à la fois son accord et son mécontentement.
« Ses concessions actuelles ne sont pas négligeables, dit la Princesse Zenobia. La reconnaissance officielle du royaume impérial d’Aenia et de votre titre d’impératrice, je ne pensais pas que nous l’obtiendrions du Secrétariat sans leur mettre une épée sous la gorge. Les scribes détestent le changement autant que les chats détestent l’eau. »
« Ils auraient fini par céder là-dessus, tôt ou tard, répondit Basilia. Je possède ces terres, même si cela leur déplaît. Le véritable enjeu, c’est de me faire nommer protectrice de la Ligue. »
Dans les faits, ce n’était pas Basilia elle-même qu’on nommerait, mais la charge impériale d’Aenia, qu’elle occupait justement. C’était elle qui avait eu l’idée de nommer l’empire appelé à unir Nicae, la Stygie et Héliké d’après le grand Aenos Basileon, seul détenteur d’une autorité unificatrice dans la région avant la fondation de la Ligue. La générale comptait marcher dans les pas de Basileon et réunir à nouveau les Cités libres, mais elle savait devoir prendre garde à ne pas suivre plutôt ceux de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante. Même si elle pouvait conquérir toute la Ligue par la force, elle ne pourrait pas la conserver. Non, mieux valait d’abord unir les cités de l’ouest — Héliké pour ses soldats, Nicae pour son commerce, la Stygie pour ses champs et ses mines — et laisser à ses successeurs le soin d’achever l’œuvre.
Pour cela, toutefois, il lui fallait un avantage qui empêcherait les quatre autres cités de se retourner contre son empire dans dix ans, une fois les dangers passés. Il lui fallait quelque chose qui distinguerait Héliké des autres. Afin de l’obtenir, elle avait proposé aux autres cités de la Ligue de créer sous son égide une nouvelle charge : celle de protecteur de la Ligue des Cités libres. Elle avait pris soin de ne pas empiéter ouvertement sur les pouvoirs du Hiérarque ; elle avait plutôt suggéré que le protecteur dirige les armées de la Ligue en temps de guerre et assure la défense de ses frontières contre toutes les puissances étrangères. L’idée était de lier cette autorité au pouvoir d’Aenia, ce qui assurerait à la lignée de Basilia un pouvoir héréditaire sur la Ligue des Cités libres.
Delos rechignait à accepter, et le compromis proposé par Ikaroi — que Basilia détienne elle-même ce pouvoir jusqu’à la fin de sa vie, puis qu’il soit soumis à une élection comme la charge de Hiérarque — était le maximum qu’ils étaient prêts à offrir. Atalante ne s’opposait pas aussi fermement, mais exigeait à la place que quiconque occuperait cette charge suive la Maison de la Lumière, ce qui était… controversé. Leur proposer des portions du territoire de Penthes en échange de concessions n’avait rien donné de plus, même lorsque Basilia avait fait une offre sérieuse en cédant des forteresses frontalières d’importance stratégique. Mercantis semblait jouer sur tous les tableaux : les émissaires du Prince marchand Mauricius soutenaient publiquement Delos et Atalante, tout en lui promettant leur appui en privé. Tant que la position privilégiée de la Cité des Marchandés serait préservée, ils ne s’opposeraient pas à elle, juraient-ils.
Comme Mercantis avait servi d’intermédiaire lorsqu’elle avait eu besoin de machines de siège naines, Basilia ne pouvait pas simplement chasser ces serpents de sa tente comme elle en avait envie. Elle aurait peut-être encore besoin du Consortium avant la fin.
« Delos a une aversion particulière pour le pouvoir héréditaire, dit Magister Zoe. Je ne suis pas surprise qu’elle soit la plus récalcitrante des cités. Atalante a autrefois été gouvernée par des reines, mais le Secrétariat détient le pouvoir depuis des millénaires. »
Sous une forme ou une autre, en tout cas : les scribes soutenaient que leur gouvernement actuel descendait de l’administration provinciale qu’Aenos Basileon avait établie pour gouverner la ville, ce qui en faisait les seuls véritables héritiers de cet empire fondateur. En fait, toutes les cités, à l’exception d’Héliké et de Bellerophon, revendiquaient un lien quelconque avec l’ancien empire. Les Trakas de Nicae prétendaient descendre de Basileon lui-même ; la Stygie affirmait que le Magistère stygien était un conseil de régence en attendant la restauration de l’empire ; Penthes assurait que son premier exarque était l’héritier choisi par Basileon ; et Atalante disait que l’homme lui-même était enseveli sous la ville, faisant d’elle la gardienne de son empire jusqu’à ce que les Dieux d’en Haut le ressuscitent.
Les vieilles légendes n’avaient jamais vraiment compté, sauf quand Bellerophon tentait tous les quelques ans de faire dissoudre officiellement l’empire par la Ligue, et que les mêmes cités s’y opposaient.
« Au moins, la Glorieuse République ne nous met pas de bâtons dans les roues, dit sèchement la Princesse Zenobia. Je suppose que c’est le mieux qu’on puisse espérer d’eux : qu’ils ne nous nuisent pas directement. »
Basilia avait l’impression que les positions de chacun se figeaient. Elle connaissait ce sentiment, savait qu’il pouvait tuer tout progrès. Elle l’avait vu à l’œuvre à Héliké, dans les années qui avaient précédé la restauration de la cité par le Tyran : des factions s’entredéchirant autour d’un trône oisif, sans que personne ne gagne ni ne perde quoi que ce soit d’important. Personne ne bougerait beaucoup de ses positions actuelles à la table des négociations, et cela pourrait bien faire échouer toute l’entreprise. L’absence de Bellerophon était un élément essentiel de cette impasse, conclut enfin Basilia. La République était faite de foules et de fous, mais elle faisait partie de la Ligue ; tant qu’elle ne prenait parti pour personne, Delos et Atalante estimaient avoir encore un peu de marge.
À tout le moins, un accord avec la République permettrait de finir d’écraser Penthes une bonne fois pour toutes et d’accroître la pression.
« Nous en avons terminé pour aujourd’hui, dit la générale en se levant. »
« Vraiment ? » demanda Magister Zoe en haussant un sourcil.
« Je dois parler à certaines personnes, répondit Basilia. » Elle entendait par là le Peuple.
Rejoindre le camp de Bellerophon ne fut pas difficile, pas plus que de se faire remarquer à son approche : comme toujours, il comptait au moins deux fois plus de sentinelles que nécessaire. En revanche, obtenir que l’un de ces soldats reconnaisse sa présence fut plus compliqué, même avec une compagnie de cataphractaires dans son dos. Elle martela la porte jusqu’à ce qu’ils soient forcés d’admettre qu’elle était là, puis on fit venir un général à l’air harassé pour lui parler. Deux kanenas au visage impassible se tenaient derrière lui, ce qui n’aidait sans doute guère l’homme à se sentir sûr de sortir vivant de cette conversation.
« Je souhaite m’adresser au Peuple, déclara sans détour la Générale Basilia.
— En tant que despote étranger…
— Je suis une générale au service d’aucune couronne, rectifia Basilia. »
L’homme parut décontenancé et se tourna vers les kanenas. Leurs visages restaient lisses comme un étang, et tout aussi impénétrables.
« L’armée ne compte aucun diplomate, dit le général. Vous devez vous rendre à Bellerophon et y présenter votre demande. »
« Ce serait peu pratique, dit Basilia. Ne pourrais-je pas simplement prononcer mon discours sous la surveillance des kanenas et laisser les Bellerophoniens le transmettre au Peuple par un rituel de scrutation ? »
« Bellerophon n’utilise pas de rituels de scrutation, répondit l’homme sans ciller. Ce sont des tours de tyrans étrangers malfaisants qui n’ont jamais fonctionné. Que des nuées de sauterelles leur soufflent au visage pendant cent ans. »
Basilia cligna des yeux. Bellerophon utilisait bel et bien de tels rituels.
« Auriez-vous par hasard une autre méthode qui y ressemble superficiellement ? hasarda-t-elle.
— Les rituels de communication sont une innovation récente de la République, dit sans vergogne le général. Ils peuvent parfois remplir des fonctions similaires. Je n’ai toutefois pas le pouvoir d’accéder à votre demande. »
Les kanenas froncèrent les sourcils et l’homme grimaça.
« Je n’ai pas ce pouvoir, ajouta-t-il précipitamment, car il repose entièrement entre les mains du Peuple, puisse-t-il régner sans égal et sans erreur pendant mille années encore. »
Basilia attendit de voir si le général allait se mettre à saigner des yeux. Dix battements de cœur passèrent et il ne saigna pas, ce qui était bon signe.
« Comment une telle demande peut-elle être acceptée ou rejetée ? insista-t-elle.
Ils n’eurent aucune réponse à lui donner. Les négociations furent donc suspendues pendant une demi-heure, le temps qu’ils s’éloignent pour trouver une solution. Une tout autre femme revint lui répondre, suivie de deux kanenas différents. Basilia décida de ne pas demander ce qui était arrivé au général. D’après ce qu’elle se rappelait des lamentations d’Anaxares, c’eût été un bon moyen de le faire tuer.
Ils n’avaient pas de réponse à lui donner. Les négociations s’interrompirent donc une demi-heure, le temps qu’ils partent chercher. Une autre femme revint lui répondre, accompagnée de deux kanenas différentes. Basilia décida de ne pas demander ce qu’était devenu le général. D’après ce dont elle se souvenait des lamentations d’Anaxares, ce serait un bon moyen de faire tuer l’homme.
« Votre demande peut être acceptée ou rejetée par un vote provisoire de tout le camp, dit la femme.
Une heure plus tard, on l’informa qu’elle le pouvait. Il fallut encore deux heures après qu’elle eut posé la question pour qu’ils concèdent la tenue d’un vote provisoire. La nuit était tombée, mais Basilia fit venir de quoi manger et s’accorda une pause pour aller pisser sans s’éloigner. Si elle le faisait, elle était certaine de perdre ces gens. Il fallut attendre la cloche du matin pour que les votes soient dépouillés, mais les kanenas découvrirent une irrégularité dans certains bulletins — quelques-uns avaient été écrits avec de l’encre provenant de Delos — et il fallut donc organiser un nouveau vote. Trois heures plus tard, Basilia fut tirée de sa sieste sur son cheval pour apprendre que le vote lui était favorable. Épuisée et courbaturée par cette nuit agitée, elle saisit la seule occasion qu’elle aurait probablement.
Une heure plus tard, on l’informa que oui. Il fallut encore deux heures après qu’elle eut fait la demande pour qu’ils concèdent qu’un vote provisoire aurait lieu. La nuit était tombée, mais tandis que Basilia faisait apporter de la nourriture et s’arrêtait pour pisser, elle ne s’éloigna pas. Si elle le faisait, elle était sûre de perdre ces gens. Le dépouillement prit jusqu’à la Cloche du matin, mais les kanenas trouvèrent une irrégularité sur certains bulletins — quelques-uns avaient été écrits avec de l’encre venue de Delos — et il fallut donc organiser un nouveau vote. Trois heures plus tard, Basilia fut tirée de sa sieste sur son cheval pour apprendre que le vote lui avait été favorable. Épuisée et courbaturée après cette nuit sans repos, elle saisit néanmoins la seule occasion qu’elle aurait probablement.
Elle s’en alla après avoir transmis son message — ou plutôt son offre —, puis se traîna jusqu’à son lit et y resta jusqu’à midi. Delos et Atalante vinrent plus tard dans la journée pour tenter de lui tirer les vers du nez sur ce qu’elle préparait, mais elle les fit patienter. Cela ne durerait pas éternellement, mais, heureusement, la République s’était empressée d’organiser un vote général sur sa proposition. Après avoir d’abord voté pour décider s’il fallait tenir un vote, bien sûr, ce qui repoussa la décision d’un jour supplémentaire. Avec sa subtilité habituelle, les émissaires de Bellerophon entrèrent dans sa tente alors qu’elle était assise avec ceux de Delos et d’Atalante.
Elle repartit après avoir transmis son message — ou plutôt son offre — et se traîna jusqu’à son lit, où elle dormit jusqu’à midi. Delos et Atalante vinrent plus tard dans la journée pour tenter de lui arracher ce qu’elle préparait, mais elle les fit patienter. Cela ne durerait pas éternellement, mais heureusement, la République s’était empressée d’organiser un vote général sur sa proposition. Dès qu’elle aurait organisé un vote pour savoir s’il fallait organiser un vote, du moins, ce qui repoussa la réponse d’un jour supplémentaire. Avec sa subtilité habituelle, les émissaires de Bellerophon entrèrent dans sa tente alors qu’elle était assise avec ceux de Delos et d’Atalante.
« La République se réjouit que vous reconnaissiez que le Hiérarque Anaxares est toujours en vie, dit l’homme. »
Les autres parurent surpris, mais pourquoi l’aurait-elle été ? S’il devait y avoir un siège au-dessus du sien dans la Ligue, autant le laisser entre les mains d’un homme mort ou qui ne souhaitait pas l’occuper. Pour toujours, si possible.
Elle réprima un sourire. Ah, voilà donc l’astuce. Basilia ne pouvait déclarer la guerre à qui que ce soit, car, lorsqu’un Hiérarque était au pouvoir, les affaires étrangères de la Ligue relevaient strictement de sa compétence. Toutefois, comme Anaxares lui-même l’avait dit un jour pendant l’invasion de Procer, on ne pouvait être en état de guerre contre un État illégitime. Si, par exemple, Basilia menait les troupes de la Ligue pour « superviser la dissolution de Keter », selon la définition bellerophienne du terme, il ne s’agirait pas d’une guerre. À voir le froncement de sourcils d’Ikaroi, il avait déjà compris tout cela.
Elle réprima un sourire. Ah, voilà donc l’astuce. Basilia ne pouvait déclarer la guerre à personne, car lorsqu’un Hiérarque gouvernait, les affaires étrangères de la Ligue relevaient strictement de ses prérogatives. Mais, comme Anaxares l’avait lui-même dit lors de l’invasion de Procer, on ne pouvait pas être en état de guerre contre un État illégitime. Si, par exemple, Basilia menait les troupes de la Ligue pour « superviser la dissolution de Keter », alors, selon la définition bellerophonienne, ce ne serait pas une guerre. À voir le froncement de sourcils d’Ikaroi, il avait déjà compris la même chose.
« Et la proposition concernant la charge de protecteur de la Ligue ? »
Selon ces modalités, chaque cité disposerait d’une voix, comme lors de l’élection d’un Hiérarque, mais il suffirait ici d’une majorité au lieu de l’unanimité. Héliké voterait pour elle-même, tandis que ses cités vassales, dont les voix resteraient indépendantes, voteraient selon leur bon vouloir. Pour s’assurer une majorité permanente, Basilia n’avait plus qu’à s’emparer de Penthes et à stipuler, dans les conditions de sa capitulation, que le monarque régnant d’Aenia disposerait à jamais d’une voix pour cette charge. Et elle pourrait s’emparer de Penthes, car dès le lendemain, elle demanderait au Peuple de l’aider à superviser la dissolution de Keter. L’armée qui lui barrait actuellement la route servirait d’avant-garde à cette noble entreprise.
Les modalités en question accordaient une voix à chaque cité, comme pour l’élection d’un Hiérarque, mais la majorité suffisait au lieu de l’unanimité. Héliké voterait pour elle-même et ses cités vassales, dont les voix resteraient indépendantes, voteraient en conséquence. Pour obtenir une majorité permanente, tout ce qu’il restait à faire à Basilia était de prendre Penthes et d’imposer, dans les conditions de sa reddition, un vote permanent en faveur du monarque régnant d’Aenia pour cette charge. Et elle pouvait prendre Penthes, à présent, car dès le lendemain elle demanderait au Peuple de l’aider à superviser la dissolution de Keter. L’armée qui lui barrait actuellement la route servirait d’avant-garde à cette noble entreprise.
Elle voyait déjà Nestor Ikaroi et les prêtres d’Atalante reconsidérer leur position. Mais, comprit-elle soudain, cela ne suffirait pas. Le choc de ce revirement ne les avait pas tout à fait fait basculer. Ils continueraient de s’enliser. Quand des messagers entrèrent dans la tente, elle leur en fut reconnaissante : cette pause lui permettrait de rassembler ses pensées et de trouver une issue. Mais la pâleur des émissaires étrangers attira son attention. Magister Zoe se pencha tout près et lui murmura à l’oreille.
Elle voyait déjà Nestor Ikaroi et les prêtres d’Atalante reconsidérer leur position. Mais, comprit-elle soudain, cela ne suffirait pas. Le retournement de situation les avait surpris, sans pour autant les faire basculer. L’impasse allait perdurer. Elle fut reconnaissante lorsque des messagers entrèrent dans la tente : la pause lui permettrait de rassembler ses idées et de trouver une issue. Mais les visages blêmes des émissaires étrangers attirèrent son attention. Magister Zoe se pencha vers elle pour lui murmurer à l’oreille :
« Les miens me disent qu’on a découvert que le Prince marchand Mauricius avait été remplacé par un diable, dit-elle. La ville accuse Praes. »
Basilia siffla doucement.
« Pourquoi ont-ils l’air si troublés ? demanda-t-elle en désignant discrètement les émissaires.
— Parce que la Cour des Quarante Étoffes a voté à l’unanimité pour demander une alliance avec l’Impératrice d’Aenia, répondit Zoe Ixioni avec un sourire acéré. Ils veulent sa protection. »
Les calculs dans le regard des émissaires changèrent à nouveau. L’impasse des négociations leur paraissait désormais être l’œuvre de la Tour, qui cherchait à empêcher le Sud de se solidifier en un seul bloc. Pire encore, ils savaient que si Basilia commençait à recevoir des fonds de Mercantis, elle pourrait perdre patience devant leurs manœuvres dilatoires et décider qu’on pouvait régler l’affaire par les armes. Avec tout cet argent derrière elle, elle serait aussi capable de gagner cette fichue guerre.
« Au vu de l’évolution de la situation dans la Ligue et au-delà, il conviendrait peut-être de reconsidérer notre position sur la charge de protecteur, dit calmement le Secrétaire Nestor Ikaroi. »
Quelques murmures d’assentiment s’élevèrent parmi les délégués d’Atalante, et la Générale Basilia Katopodis sourit. Elle savait qu’il ne fallait pas croire qu’elle avait remporté seule cette victoire, mais elle n’en était pas moins savoureuse. Plus douce encore était la certitude que les Dieux gonflaient ses voiles. Qu’était cette suite de coïncidences, sinon l’œuvre du Destin ? L’Ancien Monde touchait à sa fin, elle le sentait dans ses os. L’époque tombait en poussière, ses reliques s’effondraient l’une après l’autre, et quelque chose de nouveau commençait à émerger des ruines. Sous ce nouveau soleil, songea Basilia, il y aurait de la place pour une autre manière de gouverner. Les derniers soubresauts de l’Âge des Merveilles transformeraient la Ligue des Cités libres, elle en faisait le serment.
Le mot frissonna d’approbation et, d’une manière ou d’une autre, elle sut que quelque part en contrebas, Kairos Theodosian riait.