Chapitre 554
Vue d’en haut, on comprenait aisément pourquoi la Générale Sacker avait accepté le cessez-le-feu.
Les Légions rebelles étaient comme un rat pris au piège dans une bouteille, maintenant que le Chevalier Noir avait ordonné à sa propre armée de battre en retraite. Juniper n’avait pas perdu de temps : elle avait encerclé leur position dans la vallée et braqué toutes ses machines sur leurs rangs serrés, tandis que l’armée de Sépulcrale les avait frappés dans le dos avec une brutalité redoublée, sur mon ordre. Les troupes de Sacker qui défendaient son camp avaient cédé sous la pression conjuguée des unités de mages et des archers des eaux de Nok, à la réputation aussi acérée que leurs flèches. Envoyer des levées contre les fortifications des Légions avait été une boucherie, mais nous avions pris les rebelles au dépourvu et, vu l’écart des effectifs, ils s’étaient effondrés en un rien de temps.
Le camp était à nous, du moins ce que nous n’avions pas incendié. Les Légions rebelles se retrouvaient encerclées entre des collines escarpées, privées de ravitaillement et de marge de manœuvre, tandis que le nœud se resserrait autour d’elles. Pour anéantir l’armée de Sacker, l’Armée de Callow n’avait qu’à tenir ses palissades, avec un avantage considérable. Juniper n’avait qu’à attendre pendant que Sépulcrale martelait les Légions rebelles par-derrière, forte de ses effectifs et de troupes fraîches. Le rat serait écrasé contre le fond de la bouteille, broyé jusqu’à ce qu’il ne reste plus que de la chair et du sang. Alors, quand Juniper avait fait son offre, il était naturel que la Générale Sacker accepte un cessez-le-feu et des pourparlers.
Il suffit d’une légère pression de mes genoux pour guider Zombie la Septième dans une douce descente. La créature — ce n’était pas vraiment un hippogriffe, mais, vu les ressemblances, j’avais tendance à l’appeler « hippocorbeau » — s’était montrée docile et enthousiaste depuis que je l’avais relevée, peut-être parce que les Sœurs avaient pris le processus à cœur. Komena, en particulier, avait été intriguée, au point de donner un coup de main. Quoi qu’il en soit, ma dernière Zombie s’était révélée une très bonne fille, et encore plus rapide en vol que je ne l’avais imaginé. Les virages pouvaient se montrer un peu délicats, cela dit, mais Zombie semblait clairement s’appuyer davantage sur les lois de la Création que sur celles de la magie pour voler.
En tout cas, comparée à ma dernière monture volante.
Le no man’s land entre notre position et celle des rebelles avait été dégagé pour la durée des pourparlers ; les légionnaires étaient retournés se mettre à l’abri derrière leurs murs et l’espace libre rendait les délégations d’autant plus faciles à repérer. Juniper ne semblait avoir amené aucun officier, mais elle avait eu la sagesse de prendre Indrani et Alexis comme gardes du corps. Peu de choses auraient pu passer entre ces deux-là. Sacker, elle, était accompagnée de deux hommes dont les armures portaient les insignes peints de légats supérieurs. Une demi-douzaine de soldats ordinaires les suivaient, mais, pour ce que cela changeait, ils auraient tout aussi bien pu servir de décoration.
J’atterris à une cinquantaine de pieds de distance. L’arc de Zombie se transforma sans heurt en course, puis elle ralentit à notre approche. Le Manteau de Woe flottant derrière moi, l’épée à la hanche et le bâton d’if abaissé, j’arrêtai ma monture devant les délégations.
« Maréchale Juniper, lançai-je avec un sourire. Toutes mes félicitations. »
Le Limier infernal ricana, mais je voyais bien le plaisir qu’elle dissimulait mal.
« Ça aurait pu mieux se passer, dit Juniper. Mais on en parlera au camp, Seigneur de guerre. Il y a des affaires plus urgentes à régler. »
« En effet, approuvai-je en tournant les yeux vers les trois officiers les plus haut placés des Légions rebelles. »
« Reine Noire, dit la Générale Sacker d’un ton neutre. Salutations. »
Quelqu’un s’était souvenu de mon avertissement, notai-je. Bien. Je ne plaisantais pas.
« Sacker, dis-je. »
« Les légats qui m’accompagnent sont… »
« Sans importance », l’interrompis-je sans détour.
L’humain du duo, un Taghreb d’âge mûr, eut l’air furieux. Il ne protesta pourtant pas. L’orc sembla prendre la chose avec philosophie, ce qui le fit remonter d’un cran dans mon estime.
« Soit vous pouvez parler au nom de toutes vos Légions, soit cette conversation ne sert à rien, dis-je. Je ne suis pas venue pour me prêter à de petits jeux. »
« Je peux parler au nom de nos hommes, répondit froidement la Générale Sacker. »
Elle jeta un regard aux légats ; la lumière accrocha son œil artificiel et me rappela que je n’étais pas la seule femme ici à en avoir perdu un. Ce regard les réduisit au silence tout en confirmant son autorité. Aucun ne la contredit.
« Bien, dis-je avec un sourire. »
« Nous sommes prêtes à nous rendre, sous certaines conditions, dit la vieille gobeline. Il nous faut la garantie qu’aucun soldat ne sera blessé. De la nourriture et de l’eau en quantité suffisante. Nous sommes disposées à nous tenir à l’écart du reste de cette guerre si… »
Elle était sérieuse, compris-je. Combien de soldats lui restait-il sur les treize mille avec lesquels elle avait commencé la journée ? Pas plus de huit mille, après les coups qu’ils avaient encaissés. Et elle croyait encore être en position de me dicter ses conditions. Je m’étais montrée trop indulgente avec ces gens, m’aperçus-je soudain. Les Légions rebelles avaient accepté mon argent et mon grain avant de me poignarder dans le dos sans la moindre hésitation ; et, parce que j’avais laissé passer, elles m’avaient prise pour une proie facile. Je m’étais retenue, par désir de préserver les armées de Praes pour la guerre à venir et par respect pour mon père.
Il était grand temps que cela cesse.
« Archère, dis-je, encoche une flèche. »
J’entendis un rire étouffé et n’eus pas besoin de me retourner pour savoir qu’elle obéissait. Je soutins le regard de Sacker sans ciller.
« Vous semblez vous méprendre gravement sur votre situation, dis-je. Alors soyons claires : si je demande à l’Archère de tirer cette flèche vers l’est, l’armée de Sépulcrale reprendra son attaque. »
La gobeline ricana.
« Vous y perdriez… »
« Je me fous du nombre de soldats qu’on y laisserait, dis-je d’une voix glaciale. Je sacrifierai toute son armée s’il le faut pour vous briser. »
Je ris sèchement.
« Des conditions ? Vous vous tiendrez à l’écart de la guerre si ? Je ne suis pas venue négocier avec vous, Sacker. Je l’ai déjà fait une fois, et vous m’avez poignardée dans le dos. Nous n’en sommes plus à conclure des accords. »
Je frappai le sol de mon bâton, dont le bruit résonna au loin, soulevant un nuage de poussière.
« Vous pouvez vous rendre sans conditions, dis-je. Ou l’Archère tirera cette flèche, et je vous tuerai tous jusqu’au dernier. »
Le visage de Sacker se crispa ; ses yeux, d’ordinaire à demi clos, s’ouvrirent tout grands. Elle m’observa et, à en juger par ce qu’elle vit, hésita. Puis elle se tourna vers Juniper.
« Et vous n’avez rien à dire à ce sujet, Maréchale de Callow ? insista-t-elle. Ce sont vos hommes qui seront sacrifiés pour cette folie. »
Le visage de Juniper se durcit et elle découvrit ses crocs pâles.
« Chaque sac de grain mangé par vos soldats, chaque caisse d’acier dont vous vous êtes servies, aurait pu sauver la vie de certains de mes légionnaires à l’ouest, gronda le Limier infernal. Et qu’avons-nous reçu en échange ? Prenez garde avant d’invoquer le sentiment. Vous pourriez ne pas aimer ce que vous libérez. »
Sacker tressaillit. Juniper avait jadis été comme une nièce pour elle. Peut-être l’était-elle encore, en quelque sorte. Mais les liens personnels jouaient dans les deux sens. Elle reporta son regard sur moi, sachant qu’il ne servait à rien de demander quoi que ce soit à l’Archère ou à la Chasseresse. Bon sang, sur les deux, Alexis serait sans doute la plus intransigeante. Elle avait ce mépris des vies humaines si typique des Héros, dès lors qu’on pouvait considérer leurs détenteurs comme appartenant au camp du Mal.
« Beaucoup d’officiers refuseront, me dit la Générale Sacker. Si vous ne leur offrez aucune garantie… »
« Qu’ils refusent, haussai-je les épaules. Nous pourrons reprendre cette conversation dans une demi-heure, quand j’en aurai envoyé quelques milliers de plus sous terre. »
Je pensai que c’était mon indifférence sincère qui lui avait fait comprendre que je ne bluffais pas. Pas du tout. Je veillerais simplement à ce que les troupes de maison d’Askum et de Nok ouvrent l’assaut, et non les levées, pour que les pertes soient infligées à ceux qui le méritaient. La gobeline s’affaissa.
« Une heure, dit Sacker. Laissez-moi une heure pour convaincre les officiers sans verser le sang. »
Je lançai un regard à Juniper. Elle semblait se retenir de donner la réponse qu’elle souhaitait, mais n’en avait pas l’autorité. Elle ne s’y opposait donc pas. Autant laisser encore un peu de corde aux rebelles, de peur que le nœud ne se transforme en gibet.
« Une heure, acceptai-je. Si, au terme de ce délai, je n’ai pas reçu votre reddition officielle et sans conditions… »
Je ne terminai pas ma phrase, et n’en avais pas besoin. Sacker et les légats s’en retournèrent vers leurs lignes, la queue entre les jambes.
J’obtins leur reddition avant la fin du délai.
« Nous voilà victimes de notre propre succès », dit tristement la Générale Zola.
Personne, au conseil de guerre — notre état-major habituel, avec le Général Jeremiah Holt en plus — ne la contredit, car c’était la vérité. Nous avions forcé les Légions rebelles à se rendre et les Légions loyalistes à se replier dans leur camp, au nord des collines de Kala, mais nous avions désormais de nouveaux problèmes sur les bras. À savoir, sept mille huit cent soixante-dix-neuf prisonniers de guerre qu’il fallait surveiller. Et loger, nourrir, abreuver suffisamment pour les garder en vie. Nous étions, de fait, contraints de ravitailler une seconde armée de prisonniers, ce qui mettrait nos réserves à rude épreuve. Une grande partie des vivres des Légions rebelles avait été brûlée ou pillée lorsque les forces de Sépulcrale avaient pris leur camp.
Je pourrais leur en récupérer une partie, mais je ne voulais pas trop leur en prendre. La loi praesienne interdisant aux morts-vivants de détenir un titre de noblesse, le contrôle qu’exerçait Abreha Mirembe sur sa propre armée était d’une fragilité douloureuse. Elle ne le conservait que parce que les soldats de Nok resteraient tant qu’Isobe semblerait en mesure d’hériter d’Aksum. Sans cela, ces troupes seraient déjà en marche, laissant derrière elles une guerre civile féroce à Aksum. Non, il fallait que je laisse une partie des biens à Sépulcrale. Lui en réclamer la moitié me semblait raisonnable, décidai-je, et je chargerais Vivienne de l’arrangement.
« Je préfère les ennuis d’une grande victoire à ceux d’une grande défaite, ricana la princesse en question. Nous avons assez de provisions pour repousser le problème de quelques jours sans trop entamer nos réserves. Nous pouvons nous concentrer sur des affaires plus urgentes. »
Juniper se racla la gorge.
« À ce propos, dit le Limier infernal. Pickler, quel est le calendrier des travaux ? »
Après la reddition des rebelles et le dépôt de leurs armes, il ne restait que quelques heures avant le coucher du soleil. Puisqu’il était clair qu’il n’y aurait plus de combats ce jour-là, Pickler s’était employée à améliorer notre position en prévision du lendemain. Sous l’œil méfiant de nos légionnaires, des compagnies de prisonniers désarmés avaient été chargées de démanteler les fortifications ennemies : abattre leurs palissades et combler leurs tranchées.
« À la nuit tombée, notre palissade sera la seule encore debout, dit la Sapeuse en chef Pickler, mais les tranchées demandent plus de travail. La moitié sera peut-être terminée à temps, si nous avons de la chance. J’ai ordonné qu’on donne la priorité à la route ; ce sera plus facile de faire passer nos troupes si nous devons passer à l’offensive. »
« Ne peut-on pas faire travailler les prisonniers gobelins dans le noir ? demanda Brandon Talbot. »
Je grimaçai, et je ne fus pas le seul.
« Ils s’enfuiront, dis-je. Et s’ils sont chanceux, ils feront exactement ça. Ils ont bien plus de gobelins que nous aussi ; même si nous placions nos propres légionnaires gobelins pour les surveiller, ce serait prendre un risque énorme. Mieux vaut laisser les travaux inachevés. »
« D’accord, dit Juniper. Ce n’est qu’une précaution, de toute façon. Je ne crois pas que la Maréchale Nim passera à l’offensive. Elle a dû subir de lourdes pertes. »
Je haussai un sourcil.
« On a aussi des estimations de ses pertes, maintenant ? »
La grande orque hocha la tête. En comptant les pertes des premiers escarmouches dans la région, la désertion de la Treizième et le massacre subi par la Huitième pendant la nuit, nous avions estimé que le Chevalier Noir avait engagé une armée de seize à dix-sept mille soldats. Mais combien lui en restait-il ?
« Au moins cinq mille cinq cents morts, dit le Limier infernal. Pour l’instant, nous estimons ses effectifs à onze mille. »
Je laissai échapper un sifflement. Avec la Treizième comme renfort de dernière minute, nous avions engagé environ quinze mille hommes ce matin. Notre bilan s’élevait désormais à douze mille huit cent douze soldats. Près de treize mille hommes. Par les dieux, même Sépulcrale avait perdu plus d’hommes que nous : ses vingt mille avaient fondu à peut-être quinze mille, entre la guerre civile, les combats et les désertions. Par les dieux. Nos pertes étaient inférieures à la moitié de celles de chacune des autres armées sur le terrain, prises individuellement, sans même les additionner.
En un après-midi, Juniper n’avait pas tant bouleversé l’équilibre des forces qu’elle ne l’avait assassiné et enterré dans une tombe peu profonde. Cieux gémissants. Je repérai mon verre d’eau, le vidai au sol puis me renversai sur mon siège pour attraper une bouteille d’aragh. Je me servis un doigt de boisson, puis vis plusieurs sourires et des coupes se tourner vers moi. Quand tout le monde eut la sienne en main, je levai la mienne avec solennité.
« Au Limier infernal, dis-je, et à la bataille de Kala. »
Mon toast fut repris dans une clameur joyeuse ; les coupes furent vidées puis remplies à nouveau. Je croisai le regard de Juniper et lui souris, savourant le rouge sombre qui lui montait aux joues. Aisha parvint même à la convaincre de prendre une coupe. Je me laissai aller contre mon siège, profitant de la chaleur de la tente, et relâchai des semaines d’inquiétude. Je pouvais les mettre de côté pour quelques heures. Nous l’avions mérité.
Après tout, malgré les tracas de la victoire, je préférais passer la nuit dans cette tente que dans n’importe laquelle des trois autres.
Au matin vint le moment de prendre les décisions difficiles.
Le Chevalier Noir avait toujours une armée considérable retranchée dans les collines de Kala, mais tant que Sépulcrale restait de notre côté, la menace était contenue. Aucun de mes généraux n’avait envie de prendre ce camp d’assaut sur-le-champ, surtout que laisser les Légions qui s’y trouvaient s’étioler sur place ne ferait que nous servir. Nous avions empoisonné le lac Nioqe, et Nim elle-même avait empoisonné les principaux puits de la région ; dans une semaine au plus, leur approvisionnement en eau deviendrait donc dangereux. Seules les pertes considérables subies au combat empêcheraient le problème de se poser encore plus tôt. Compte tenu de notre supériorité numérique — nous étions presque trois fois plus nombreux que les Légions loyalistes — et de nos fortifications dans la vallée, le Chevalier Noir se suiciderait en nous attaquant. Nous avions donc assez de répit pour nous occuper de nos problèmes internes. Le plus urgent était, sans surprise, de savoir quoi faire des milliers de prisonniers que nous avions faits.
« Nous ne pourrons pas continuer à les nourrir pendant toute la campagne, dit Aisha. Et même si nous le pouvions, nous devons bientôt marcher sur Ater. Il n’y a aucun moyen pratique d’emmener autant de prisonniers avec nous. »
« Nous devrions garder les officiers du rang de tribun et réserver la justice de la Quatrième aux autres, conseilla Brandon Talbot. »
Par les dieux, quel nom stupide. C’était ainsi que certains de mes hommes avaient commencé à appeler le châtiment que j’avais infligé aux cataphractaires d’Héliké après leur capture à Iserre : leur casser les doigts et les dépouiller de leur équipement.
« C’est une terre sauvage, dit Aquiline. Il serait plus charitable de tuer ces guerriers que de les mutiler et de les relâcher. L’épée fera moins souffrir que les griffes. »
« Les relâcher ainsi reviendrait à les condamner à mort, approuva Vivienne. L’idéal serait de les rançonner, mais ils ont réussi à brûler tous les ponts derrière eux. Il ne reste personne pour payer leur rançon. »
« Amadeus le pourrait peut-être, objectai-je. »
« Il n’en a pas les moyens, répondit-elle franchement. »
« Nous devrions plutôt chercher à recruter des soldats, dit le Général Jeremiah. Cela compenserait nos pertes, et l’Armée de Callow sait intégrer des légions. »
J’admirais assez la façon parfaitement décomplexée dont il le disait.
« C’est ce que je pensais aussi, avouai-je, et Juniper également. Comment cela s’est-il passé ? »
Le Limier infernal soupira.
« Malicia a empoisonné les esprits, dit-elle. La plupart des soldats du rang sont convaincus que nous avons assassiné deux de leurs trois généraux juste avant de faire cause commune avec Sépulcrale, après l’échec d’un coup d’État. Peut-être trois cents volontaires, et je ne leur ferais pas confiance d’emblée. »
Foutue Malicia. Certes, j’avais peut-être donné l’ordre de tuer Mok, mais je n’aurais pas été assez négligente pour ne pas m’assurer qu’on me le reprocherait ensuite.
« Ils ne voudront peut-être pas se battre pour nous, dit Vivienne, mais ils pourraient vouloir se battre contre le Chevalier Noir. »
Elle marqua une pause, choisissant ses mots.
« Nous pourrions offrir la liberté à certains soldats en échange de leur participation à la première vague d’un assaut contre le camp des collines. »
Je mâchai l’idée un instant. Juniper semblait hésiter, mais elle me plaisait. Certes, nous mettrions dans notre ordre de bataille des troupes auxquelles nous ne faisions pas vraiment confiance, mais elles essuieraient aussi des pertes qui, autrement, auraient éclairci mes propres rangs. Et, mieux encore, je n’aurais pas à continuer de nourrir ces soldats après qu’ils auraient repris leur chemin.
« Il faudra limiter leur nombre, dis-je. Sinon, nous ne ferons que lâcher une armée dans les étendues sauvages. »
« L’organisation sera délicate, dit Juniper. Je voudrais les placer de façon à ce qu’ils ne puissent pas nous causer de désastre s’ils se retournent contre nous. »
Ce n’était pas un refus et, après un nouveau débat, l’idée fut adoptée. Aisha quitta la tente pour commencer à organiser tout ça. Le problème des prisonniers n’était pas entièrement résolu pour autant, car je n’étais à l’aise qu’à l’idée d’en réarmer deux mille tout au plus. Les arguments tournaient en rond. Personne ne pensait que nous devions nourrir les prisonniers ou les garder avec nous, mais la plupart des solutions qui nous débarrasseraient du problème pour le reste de la campagne revenaient à les condamner à mourir dans les Terres désolées. Tout le monde convenait au moins que nous devions garder les officiers de haut rang comme prisonniers. Talbot évoqua l’exécution, mais même ceux qui ne rechignaient pas à tuer des prisonniers pensaient que cela risquait de provoquer une révolte générale parmi les soldats enfermés.
« Même en réarmer la moitié serait une erreur, soutint la Générale Zola. Avec autant de soldats, c’est-à-dire le nombre nécessaire pour survivre aux Terres désolées, ils auraient assez d’hommes pour commencer à s’emparer des arsenaux privés des nobles et des villes. Ils se réarmeraient et nous poursuivraient. »
« Nous n’avons aucune certitude qu’ils le feraient, grogna Juniper. Mais je vois ce que vous voulez dire. Je ne veux pas non plus laisser cette force derrière nous. »
Et c’était bien là le nœud du problème. Nous voulions tous marcher sur Ater, où la guerre contre Praes prendrait fin, mais il fallait d’abord faire le ménage. Cela signifiait régler le cas de Sépulcrale plus tard dans la journée, mais aussi nous débarrasser de toutes nos autres affaires en suspens. Il fallait briser définitivement l’armée de la Maréchale Nim ou la forcer à se rendre, et, ensuite, je ne voulais pas que l’armée de Sacker nous colle aux basques lorsque nous partirions vers le sud. Bon sang, pour être franche, je ne voulais pas qu’elle participe au siège. Elle n’avait pas prouvé qu’on pouvait lui faire confiance, ni remporté assez de victoires pour imposer ses conditions. Je les voyais bien se jeter dans nos pattes au dernier moment et foutre… Non, attendez.
« Nous ne posons pas le problème correctement, dis-je. Juniper, combien de temps penses-tu que les opérations à Ater vont durer ? »
« Deux mois, tout au plus », répondit-elle.
Au-delà, nous serions de toute façon forcés de conclure un accord. Procer pliait déjà ; si nous voulions qu’il reste un Ouest à notre retour, nous ne pouvions pas nous attarder.
« Alors, nous les immobilisons, dis-je. Nous gardons les officiers et nous leur donnons assez d’armes pour qu’ils puissent survivre aux Terres désolées, mais nous leur prenons tous leurs mages. Sans aucun accès aux Voies… »
« Même en allant aussi vite que possible, ils n’arriveront qu’une fois la poussière retombée à Ater », acheva Juniper d’un ton pensif.
« Mieux vaudrait en finir avec le Chevalier Noir avant ça, conseilla pragmatiquement le Général Jeremiah. Cela dit, le plan me semble assez solide. »
Ce n’était pas la façon la plus élégante de régler le problème des prisonniers, mais nous n’avions pas le temps de faire dans l’élégance. Le sujet fut tranché après un tour de table, certains se montrant plus enthousiastes que d’autres.
« Nous recevrons Sépulcrale cet après-midi, dis-je, pour confirmer les conditions de notre coopération. Dès qu’elle aura accepté de nous aider à attaquer les Légions loyalistes, je pense que nous devrions commencer à préparer l’assaut. »
« D’accord, gronda Juniper. Nous avons maintenant les effectifs nécessaires pour l’encercler comme il faut. Je veux envoyer une partie de nos forces vers l’est, autour des collines de Kala, pour boucler le cercle. Les mêmes sentiers dont ils se sont servis pour nous tendre une embuscade peuvent maintenant se retourner contre eux. »
La discussion s’anima ensuite : les commandants proposèrent des plans pour arracher une reddition à Nim ou détruire son armée sans retour possible. Mais je finis par m’excuser, et Vivienne fit de même. Il fallait nous mettre en route si nous voulions être prêtes à recevoir Sépulcrale.
Abreha Mirembe n’était pas vraiment ma créature.
On aurait à peine deviné qu’elle était morte : c’était le poison qui l’avait tuée, et elle avait déjà été plutôt cadavérique avant de passer l’arme à gauche. J’avais relevé la future impératrice sous forme de morte-vivante grâce à la Nuit, mais cela ne me donnait pas vraiment le contrôle sur elle. Je pouvais lui faire bouger les membres, bien sûr, et infliger de la douleur à son âme. Mais je ne pouvais pas maîtriser son esprit, sinon par la contrainte. Depuis que je l’avais relevée, elle me témoignait du respect, mais cela tenait moins à la Nuit qu’au fait qu’elle savait que je pouvais la renvoyer dans sa tombe d’un claquement de doigts. J’avais parfaitement conscience que les liens qui me rattachaient à elle n’étaient pas si différents de ceux qui unissaient Malicia à Sargon Sahelian.
J’avais moi aussi enfermé un Siège élevé dans une boîte à âme ; simplement, cette boîte se trouvait être son propre cadavre.
Nous avions tenu l’audience en privé, avec le moins de monde possible. Cela faisait deux personnes de notre côté — Vivienne et moi — et trois du leur : la Haute Dame Abreha elle-même, son héritier désigné Isobe, et sa nièce Sanaa, qui avait tenté de le supplanter. Étant donné que Sanaa n’était encore en vie que parce qu’elle avait assez de partisans dans l’armée et parmi les vassaux d’Aksum pour que sa mort entraîne des représailles armées, je m’attendais à ce que les relations entre elle et sa tante soient glaciales. À ma surprise, Sépulcrale semblait à présent lui préférer Isobe et ne prenait aucune peine à le cacher. Praesiennes. Abreha avait dû voir dans le coup d’État âprement disputé un signe de talent et commencer à reconsidérer sa succession. Isobe était contrarié par cette tension latente, par ces pourparlers et surtout par moi.
« La rumeur circule dans le camp qu’il vous tient pour responsable », murmura Vivienne à mon oreille.
Je clignai des yeux.
« Pourquoi ? »
« Il a perdu beaucoup de prestige devant les seigneurs vassaux et les troupes de sa maison quand vous et Lord Tanja l’avez humilié, expliqua la princesse. Il dit que, sans ça, davantage de gens seraient restés avec lui au lieu de rejoindre le camp de Sanaa. »
C’était peut-être en partie vrai, pensai-je, même si, ironiquement, Razin avait probablement causé plus de dégâts que moi. Me reprocher son incapacité à rassembler un noyau solide de partisans était un peu fort, surtout qu’il avait été celui qui partait avec… Par les dieux, je passais tellement de temps avec des Praesiens que je commençais à comprendre les décisions de quelqu’un comme Abreha Mirembe. Autant en finir. Après des politesses peu enthousiastes, nous en vînmes au cœur des discussions : définir la position qu’occuperait Sépulcrale à l’avenir.
« Je veux que vous renonciez officiellement à vos prétentions sur la Tour, dis-je. »
« Cette cause est perdue, concéda Abreha. Mais renoncer me coûtera parmi mes partisans. Je ne déposerai pas les armes pour qu’on installe ensuite un souverain fantoche à Aksum. »
« Nous comprenons cette inquiétude, dit diplomatiquement Vivienne. Je vous assure que ni Callow ni la Grande Alliance n’entendent intervenir dans votre succession. »
La vieille femme éclata de rire.
« Une promesse qui ne vaut rien, dit-elle. Il vous faudra faire mieux que ça. Vous voulez mon armée pour le siège d’Ater, et je veux des garanties plus solides en retour. »
« Nous pourrions toujours proposer nos services à Malicia, si vous… »
La main de Sépulcrale claqua sur la joue de Sanaa. Je ne lui avais même pas ordonné de le faire ; je haussai donc un sourcil.
« Considère cela comme une faveur, ma fille, dit Abreha. Il y a des gens qu’on ne menace pas à moins d’avoir décidé de passer à l’acte. Sinon, ils se contentent de vous tuer. »
Sanaa semblait furieuse et humiliée, mais, à son honneur, elle paraissait écouter. Tiens. Peut-être que je n’aurais pas besoin d’avoir une petite conversation avec Scribe à son sujet, après tout. Je n’avais pas l’intention de laisser le Siège élevé le plus proche de la frontière de Callow entre des mains hostiles, mais si elle pouvait comprendre cela, des mesures extrêmes deviendraient inutiles. Vivienne se racla la gorge.
« Quel genre de garanties souhaitez-vous ? demanda-t-elle. »
« Je veux que la personne qui gravira la Tour confirme que je conserverai légalement mon titre jusqu’à la fin de la guerre contre Keter, avec tous les droits qui y sont attachés, y compris celui de désigner mon successeur », répondit la Haute Dame Abreha.
J’échangeai un regard avec Vivienne, qui hocha la tête.
« Cela peut s’arranger, dis-je. J’imagine que vous souhaitez que la Grande Alliance en fasse une exigence officielle. »
La vieille femme sourit de toutes ses dents.
« Je veux que ce soit écrit dans le traité qui mettra fin à cette danse, confirma-t-elle. »
C’était vraiment une vieille renarde, pensai-je. Ainsi, quel que soit celui qui finirait par régner sur l’Empire de l’Effroi, il ne pourrait pas la démettre ensuite sans attirer la Grande Alliance sur son dos. Elle prenait une coalition à l’échelle du continent pour garante de sa succession. Si rien d’autre, il fallait reconnaître l’audace de la manœuvre.
« Je ne peux pas m’y engager officiellement sans en parler à Cordelia Hasenbach, même si je pense qu’elle donnera son accord, dis-je. Cela dit, j’ai la moitié du Majilis du Levant dans mon camp en ce moment, et ils soutiendront ces conditions. Je peux donc vous donner mon accord de principe. »
Ces conditions leur suffisaient pour nous aider contre la Maréchale Nim, et la suite des affaires fut donc rondement menée. Ils partirent quelques heures plus tard. Je rattrapai Abreha à l’écart des autres, au moment où elle s’en allait, pour que nous puissions parler tranquillement.
« Alors, que cherchez-vous vraiment ? lui demandai-je. »
Elle parut surprise, comme si elle ne voyait pas du tout où je voulais en venir. C’était seulement un peu trop naturel pour être crédible. Je haussai un sourcil et elle sourit.
« Qui sait combien de temps votre guerre durera ? dit-elle. L’Empire pourrait être différent quand la poussière sera retombée. »
« Tout est question de rester dans la partie, hein ? dis-je. »
Abreha Mirembe gloussa.
« C’est précisément cela, Reine Noire, répondit Sépulcrale. Peut-être même la seule chose qui compte. »
Nous passâmes trois jours à récupérer et à préparer notre offensive contre le Chevalier Noir, dont l’armée avait encore renforcé sa position dans les collines de Kala sans bouger depuis. Les prisonniers nous causèrent quelques problèmes ; certains tentèrent de s’enfuir pendant la nuit, mais nous les avions désarmés et les Terres désolées ne faisaient pas de cadeau. Ceux qui s’échappèrent n’allèrent pas loin. Leurs corps mutilés, ramenés pour être exposés, eurent raison de l’envie des autres de tenter l’aventure. Le nombre de recrues grimpa jusqu’à environ quatre cents, puis plafonna : toutes nos tentatives ultérieures échouèrent. Les efforts d’Aisha pour former des « compagnies de volontaires » qui combattraient Nim furent plus fructueux, cependant, et approchèrent les deux mille hommes que j’avais accepté d’autoriser.
Les rebelles nous détestaient peut-être, mais ils n’aimaient guère plus le Chevalier Noir, qui avait rejeté leur offre de s’allier à eux plutôt que d’abandonner sa fidélité à la Tour. Nombre d’entre eux estimaient que retrouver la liberté les armes à la main en échange d’avoir combattu « les chiens de Malicia » était une bonne affaire, rude mais juste. Juniper et l’état-major mettaient la dernière main à notre plan pour briser les Légions en limitant au maximum nos pertes, en faisant porter autant que possible les morts à Sépulcrale et aux volontaires sans que cela se remarque trop. Mais je n’assistais qu’irrégulièrement à ces réunions. Je passais la majeure partie de mon temps avec Scribe et Vivienne, à tenter de comprendre ce qui se passait dans le reste de Praes.
Nous n’arrivions toujours pas à lancer de scrutation correcte, mais l’effet était régional. Envoyer des mages plus loin, puis faire transporter des messages à cheval, fonctionnait assez bien pour que Cordelia puisse donner son assentiment aux conditions de la Haute Dame Abreha et assurer son alliance avec nous. J’appréciais que cela ne me prenne que peu de temps et que nous nous sentions relativement en sécurité, mais ce sentiment me fut arraché sans avertissement au matin du quatrième jour après la bataille de Kala. Même si Masego n’était pas venu me chercher aussitôt, j’aurais compris que quelque chose se tramait : la puissance que je sentais émaner du camp du Chevalier Noir brillait dans mes sens comme un phare.
« Un rituel de guerre ? demandai-je sans détour. »
« Non, répondit aussitôt le Hiérophante. Et il y a deux rituels. Le plus petit ouvre une porte vers les Voies. »
Je clignai des yeux.
« Tu m’as dit que les Voies ne seraient pas utilisables avant quelques jours, dis-je lentement. Qu’elles étaient encore trop fragiles pour permettre le déplacement de grandes troupes. »
« C’est le cas, dit Masego. C’est pourquoi je pense que l’autre rituel vise à les stabiliser d’une façon ou d’une autre, ou du moins à accélérer leur rétablissement. »
« C’est possible ? »
« Je n’en suis pas capable, admit à contrecœur le Hiérophante. Du moins, je n’ai pas encore compris comment m’y prendre. Il se peut cependant qu’Akua ou d’autres mages talentueux aient trouvé une solution. »
« Ils essaient donc de s’enfuir par les Voies, insistai-je. »
« C’est probable, acquiesça-t-il. »
Merde. Cela signifierait affronter la même armée une nouvelle fois, retranchée cette fois derrière les murs d’Ater. Je voyais peu de choses qui me tentaient moins. Juniper pensait la même chose et nous nous mobilisâmes à la hâte. Le Hiérophante fit des sondages magiques et comprit que le rituel de stabilisation devait s’achever avant qu’ils puissent commencer à évacuer les lieux. Nous avions donc quelques heures devant nous, au moins. Assez pour armer les compagnies de volontaires et les placer en première ligne, tandis que l’armée de Sépulcrale se déployait dans la plaine, en contrebas du camp ennemi. Cela prit assez de temps pour que Masego confirme la fin du rituel de stabilisation au moment où nous commencions à marcher en formation de bataille. Je livrais donc une nouvelle fois la bataille de la Botte de Maillac, mais de l’autre côté cette fois.
Nous ne pouvions même pas engager toute notre armée pour l’assaut : au moins trois mille hommes devaient rester en arrière pour surveiller les prisonniers. Cela allait donc devenir sanglant. Prendre d’assaut un camp des Légions fortifié sur les hauteurs, avec des préparatifs à la hâte ? Nous envoyâmes les rebelles et les compagnies de volontaires en première vague. À mon grand déplaisir, je vis qu’Abreha avait lancé ses levées en premier. Je pouvais comprendre l’intérêt : les soldats professionnels ne poussaient pas dans les arbres. Mais ce serait un massacre. Pourtant, les cors et les trompettes retentirent. Le sang coulerait. Les soldats gravirent la colline, tandis qu’à son sommet une mince ligne de légionnaires formait un mur de boucliers. L’acier brillait au soleil, à perte de vue.
Ce fut un accident, quand cela arriva. Les soldats se mirent à chanter, d’un côté comme de l’autre, avec quelques battements de décalage.
« La Botte monte, la Botte descend —
Leur couronne callowane tombe à l’instant. »
Le Chant des Légionnaires, comme l’appelaient la plupart des gens. Certains préféraient le nom d’Avaler le monde, mais ils étaient moins nombreux. Les légionnaires qu’on avait déclarés rebelles se mirent à le chanter quelques instants avant que ceux qu’on avait déclarés loyaux ne les imitent. Un temps d’hésitation, les pas ralentirent, et les chants se fondirent l’un dans l’autre.
« Et même si les murs touchent le ciel,
On les fera tomber quand même. »
Le couplet s’acheva sur les légionnaires qui gravissaient la colline en train de s’arrêter. Aucune flèche ne suivit. Pas de déluge dévastateur de sorts ou de projectiles.
« Qu’ils envoient leur joli Chevalier,
Leur tueur tout vêtu de blanc,
On en a un aussi, maintenant —
Et il a toujours son dû
.
Ils ont un mage dans l’Ouest,
Mais même si la chance le bénit,
On a un Warlock dans la Tour
Qui fera de ses os de la farine
.
Qu’ils gardent leur roi prêtre,
Même s’il chante si joliment,
Nous avons une Impératrice noire comme le péché
Qui lui prendra son trône en souriant. »
C’était une chanson joyeuse, ou du moins elle était censée l’être. Pourtant, la mélodie que le vent portait jusqu’à moi était triste. Une lamentation.
« Nous sommes les Légions, nous sommes la Terreur,
Ils ont raison, mais nous sommes pires,
Alors prie bien fort, garçon, et paie ton tribut —
Nous allons avaler le monde tout cru. »
Au sommet de la colline, les légionnaires regardaient ceux qui se trouvaient en contrebas. Et quelqu’un, un homme ou une femme sans visage, jeta son bouclier à terre. Puis son épée. Quelque chose resta suspendu dans l’air, un poids, tandis que des armées qui s’étaient sauvagement entretuées pendant des semaines se regardaient. Quelqu’un, parmi les compagnies de volontaires, jeta à son tour son bouclier, et ce fut comme si des vannes s’étaient ouvertes. Boucliers, épées et casques tombèrent au sol. Puis, dans un silence accablant, les soldats partirent. Ceux de Nim, les rebelles, même certains des miens — surtout la Treizième, mais n’avais-je pas déjà dévoré des légions ? L’Armée de Callow recracha quelques-uns de ses fils et de ses filles.
Même certaines levées s’enfuirent, se fondant dans le fleuve des déserteurs.
« Votre Majesté, Votre Majesté ! appela Brandon Talbot. »
Je lui jetai un regard.
« Que devons-nous faire ? »
Je regardai le sommet de la colline. Combien d’hommes Nim avait-elle perdus ? Impossible de le dire, mais le nombre n’était pas petit. C’était pareil pour nous et, d’une certaine manière, je savais qu’en rentrant au camp, je verrais aussi des prisonniers se joindre au flot. Nous avions tous amené des armées ici, brandi des bannières et joué nos jeux. Gagné, perdu. Et après deux semaines de brutalité, une armée s’en allait. Pouvais-je vraiment les blâmer ? Pour quoi, au juste, tous ces gens se battaient-ils ? Même ceux d’entre nous qui défendaient une cause l’avaient traînée dans tant de poussière qu’on ne la reconnaissait presque plus.
« Rien, finis-je par dire. Rien. Laissez-les partir. »
Le peu d’hommes qui restaient au Chevalier Noir s’enfuit lui aussi. Nous nous retrouverions à Ater pour en finir.
Une chanson, puis le silence : ainsi s’acheva la bataille de Kala.