Chapitre 552
La bataille de Kala commença par trois traînées de lumière rouge qui s’entrecroisèrent dans le ciel obscur.
Les prémices avaient eu lieu tandis que la plupart des soldats de la Treizième dormaient encore : des hommes aguerris, l’épée au clair, étaient entrés dans les tentes pour mettre fin aux jours des soldats que l’état-major croyait prêts à rejoindre la rébellion. La purge fut rapide et sanglante. Puis on réveilla les hommes à la hâte, et la Treizième Légion se mit en marche quelques instants après qu’une ligne de mages eut lancé les feux qui devaient informer l’Armée de Callow de notre succès. La légion abandonna une bonne partie de ses vivres et toutes ses machines de siège : j’avais approuvé sans réserve le Général Holt lorsqu’il avait affirmé que si la Treizième tentait de partir avec tout son matériel, les autres Légions loyalistes la rattraperaient et la mettraient en déroute. La trahison ne favorisait guère le moral, et encore moins lorsqu’elle était interrompue en plein milieu.
La légion n’était pas bien placée pour se retourner contre les autres, sans doute par précaution de la part du Chevalier Noir. La vallée entre Moule et les collines de Kala s’était hérissée de fortifications en trois lignes. D’abord celles des Légions rebelles, en demi-cercle oblique dont la courbe faisait face à l’est et dont l’arrière s’appuyait sur les collines de Moule. Puis les lignes en miroir des Légions loyalistes et de l’Armée de Callow : elles partaient des collines de Kala vers l’est, parallèles les unes aux autres, jusqu’à rejoindre la courbe des tranchées rebelles, puis épousaient le demi-cercle en un miroir approximatif. Bien qu’affectée au front, la Treizième Légion n’avait pas été postée face à nous. Elle devait plutôt tenir la courbe des tranchées loyalistes, face aux fortifications des Légions rebelles. Partir s’avérait donc plus compliqué que nous ne l’aurions voulu.
Il aurait peut-être été possible de franchir la tranchée gardée par la Treizième, puis de traverser le no man’s land jusqu’aux positions de mon armée, au sud, mais cela aurait été… risqué. Les Légions rebelles auraient pu croire à une attaque et se mettre à tirer. Étant donné que deux tiers du triumvirat de généraux à la tête de cette armée venaient d’être tués et que le tiers survivant était discrédité, je soupçonnais les rebelles d’être assez nerveux pour tirer sans réfléchir s’ils apercevaient le moindre mouvement. Il ne restait donc qu’une solution : sortir par la manière forte, en traversant le camp de la Huitième Légion, qui tenait la moitié occidentale des tranchées face aux nôtres. Les trois traînées de lumière rouge étaient censées faciliter cette entreprise hasardeuse. Et elles y parvinrent.
En quelques instants, des torches illuminèrent la nuit tandis que l’Armée de Callow lançait une attaque frontale contre les positions de la Huitième Légion.
Le Général Jeremiah avait proposé des chevaux à Vivienne et à moi, mais tandis qu’elle chevauchait aux côtés du vieil homme et de son état-major, je restai en retrait. Quelqu’un finirait par comprendre ce qui se passait et riposter, et je devais m’y préparer. Je longeai le flanc de l’armée, ses soldats s’écartant largement sur mon passage, et avançai au pas tout en surveillant le camp au loin, dans les collines de Kala. Aux premiers bruits de combat, des torches s’allumèrent dans le camp de la Quatorzième, qui tenait la moitié orientale des tranchées centrales. Le camp au loin ne tarda pas à suivre, et, peut-être un quart d’heure plus tard, les positions rebelles s’embrasèrent à leur tour. Je façonnai un œil de Nuit et le projetai dans les airs, d’où je surveillai le champ de bataille tandis que les armées se mettaient en mouvement.
La surprise jouait en notre faveur. Les sapeurs loyalistes avaient habilement construit leurs murs, préservant une bonne partie de la route derrière eux, mais cela s’était retourné à notre avantage. La Treizième dévala la route à vive allure et prit par surprise le flanc du camp de la Huitième, alors que la légion se rassemblait pour repousser une attaque venant de la mauvaise direction. Pour l’instant, les rebelles restaient à l’écart, sans doute réticents à s’engager sans mieux comprendre la situation. Je me mordis la lèvre tout en suivant la Treizième à distance. J’avais commencé à traîner derrière, sur mes gardes, dans l’attente du coup de massue que je redoutais et qui ne venait pas. Pendant ce temps, mon petit œil dans le ciel commençait à distinguer les signes d’une déroute.
La Huitième avait été prise par surprise, hors de position et attaquée de deux côtés. Les munitions gobelines déployées pour tenir les tranchées avaient stoppé net l’avancée de l’Armée de Callow, mais le Général Wheeler ne pouvait pas rappeler ses hommes, sans quoi la Générale Zola relancerait les charges. Lorsque la Treizième rencontra les premières compagnies précipitamment envoyées contre elle, son avance ralentit. Mais elle venait de les enfoncer, et les positions de la Huitième s’effondraient. Trop de ses légionnaires n’étaient qu’à moitié habillés, et quelques âmes entreprenantes de la Treizième avaient incendié des parties du camp. Dieux, à ce rythme, nous allions peut-être vraiment détruire la Huitième en tant que force combattante. Un sacré coup d’éclat, auquel nous n’avions pourtant pas osé espérer.
Une légion éliminée, une autre ralliée à notre camp… le Chevalier Noir allait être…
« Ah », dis-je avec un sourire sinistre lorsque la puissance fleurit sur les hauteurs au nord. « Te voilà. »
La Nuit tourbillonna autour de moi en épais courants. Mon cheval d’emprunt, terrifié, tenta de me désarçonner ; je lui dérobai une parcelle de Nuit pour insuffler le calme dans son esprit simple. Je ne voyais encore aucune magie s’accumuler, mais ce n’était qu’une question de temps avant que les mages ennemis… Ma pensée fut interrompue par une onde de puissance subtile qui parcourut la Treizième. Instantanée. Elle avait été si rapide que je n’avais pas pu faire une putain de chose. Et maintenant, les légionnaires tombaient au sol, l’un après l’autre. Comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils, ils… s’écroulaient, tout simplement. Cieux en pleurs, pensai-je. Qu’est-ce que c’était que ça ? La sorcellerie semblait frapper au hasard : dix soldats d’une compagnie s’effondrèrent, trente-trois d’une autre, puis aucun dans une troisième. Le cœur au bord des lèvres, je chevauchai jusqu’à un soldat tombé à terre et mis pied à terre.
Les autres membres de sa dizaine s’écartèrent pour me laisser passer, le visage empli de peur. Je réprimai une grimace en m’agenouillant dans la poussière près du mort. Sauf que, m’en rendis-je compte un instant après avoir défait les sangles du casque du légionnaire, ce n’était ni un homme ni un cadavre. La femme à la peau sombre sous l’acier respirait encore, faiblement, mais elle avait l’air malade et tremblait de fièvre. Je posai deux doigts sur le côté de son cou. Sa peau était légèrement flétrie, mais son pouls était régulier. J’entendis les soldats autour de moi commencer à saluer et me tournai vers la silhouette montée aux cheveux clairs de Sally Thoms, Tribun Kachera de la Treizième, qui approchait. Après un instant d’hésitation, elle me salua à son tour.
« Votre Majesté, dit-elle en butant sur cette appellation inhabituelle. Le général m’envoie vous demander si vous avez une idée de la nature de cette malédiction. Elle paralyse notre offensive. »
Je détournai le regard, mon œil unique revenant à la femme qui respirait avec peine, tandis que je gardais une main sur elle. Quelque chose me tracassait. La soudaineté de l’effet, sans précédent dans la magie de guerre que j’avais vue, et cette peau flétrie. Tout cela m’était familier, d’une manière ou d’une autre, mais où avais-je… Soudain, j’inspirai.
« Tribun, dis-je. D’où viennent les rations que mangent vos légionnaires ? »
Elle eut l’air surprise.
« Vous pensez que nous avons été empoisonnés ? » demanda-t-elle.
Mon regard s’impatienta et elle déglutit.
« Une partie vient de nos propres réserves, madame, mais la moitié est acheminée depuis le dépôt de ravitaillement du camp principal, répondit le Tribun Kachera. »
Et voilà, c’était presque une confirmation. Le Général Jeremiah avait dit que le Chevalier Noir n’avait pas cru que nous l’avions approchée, mais il était évident qu’elle avait tout de même pris ses précautions. Et pas seulement elle, car j’avais déjà vu cette magie. Seulement, jamais utilisée de cette façon. Je reportai mon regard sur le légionnaire à terre, pour que l’officier ne voie pas le triomphe dans mon œil et ne se méprenne pas. Mais je le laissai s’y attarder, ce goût de victoire. Je m’autorisai à en profiter. Car la dernière fois qu’Akua Sahelian avait utilisé ce rituel, elle avait laissé quelques milliers de Lances de Stygia morts, réduits à l’état de dépouilles desséchées, avant de se servir de cette puissance pour ouvrir une Brèche mineure. Cette fois, au contraire, elle avait choisi d’épargner des vies. D’incapaciter plutôt que de tuer, alors même qu’elle avait bien des raisons d’agir autrement.
Tous ces cadavres pourraient être des morts-vivants en ce moment même, si elle avait récupéré la puissance que cela lui aurait procurée. Ou elle pourrait pilonner la Treizième à l’aide d’un sort assez puissant pour que même moi j’aie du mal à protéger la légion. Au lieu de cela, elle s’était retenue. Elle avait prouvé qu’elle n’était plus la femme qu’elle avait été à la première Liesse, même si les gains à portée de main étaient bien plus grands que ceux qu’elle avait pu obtenir à l’époque.
« J’ai déjà vu cette magie, dis-je. Elle ne les tuera pas et ne continuera pas à les vider de leurs forces. La lumière ou la sorcellerie de guérison devrait pouvoir réparer la plupart des dégâts. »
Je la suivis jusqu’à l’état-major, puis envoyai un autre œil de Nuit évaluer la situation. Notre écrasante supériorité venait de partir en fumée en quelques instants. À vue de nez, je dirais qu’un quart de la Treizième s’était effondré sous l’effet du rituel, creusant des brèches dans ses formations et semant le chaos. La Huitième profitait de ce répit pour consolider ses positions, et je voyais déjà la Quatorzième se diriger vers la mêlée pour lui prêter main-forte. Comme l’Armée de Callow était toujours enlisé dans une sanglante impasse dans ses tentatives de franchir les tranchées — Zola avait amené des hommes jusqu’aux palissades, mais Wheeler avait placé ses lignes de mages et incendié tout ce qui se trouvait à portée —, la situation pouvait désormais très mal tourner pour nous.
La Nuit frémissait encore au bout de mes doigts, mais j’hésitais à m’en servir. Cela nous exposerait à une contre-attaque des cadres de mages ennemis, et je ne pourrais résoudre qu’un seul de nos deux problèmes. Soit je ralentissais la Quatorzième, soit je dégageais notre route vers le sud, mais je ne pouvais pas faire les deux. Pas assez vite, en tout cas. J’évaluais encore les risques lorsque j’arrivai auprès du Général Jeremiah et découvris que le choix avait été fait pour moi.
« La princesse Vivienne mène ma cavalerie dans une action retardatrice contre la Quatorzième, dit le vieil homme. Si je pouvais… »
Je levai une main pour l’interrompre et consultai de nouveau mon œil dans le ciel. La voilà : elle menait six cents cavaliers lourds contre l’avant-garde de la Quatorzième. L’ennemi semblait avoir été négligent dans la composition de ses forces : trop d’arbalétriers, pas assez de fantassins réguliers. Mais elle était tout de même dépassée en nombre de plus de trois contre un. Je réprimai une grimace. Il allait falloir lui faire confiance et accomplir ma part. L’œil de Nuit se tourna vers les positions qui nous barraient la route au sud. Les tranchées et les palissades étaient orientées dans le mauvais sens pour nous arrêter, mais le Général Wheeler commandait une légion de vétérans très fournie en sapeurs : des pieux et des mantelets étaient déjà dressés sur notre chemin. Les lignes de mages attendaient derrière les rangs de fantassins, et les intentions du général ennemi étaient claires. Maintenant que la bataille tournait à son avantage, Wheeler voulait nous retenir ici jusqu’à l’arrivée des renforts, pour qu’on puisse nous encercler. Il était peut-être temps de rappeler à qui il avait affaire.
« J’ai parcouru un long chemin, par des sentiers sinueux, prononçai-je en Crépusculaire, la voix s’élevant dans une prière. Mais voici ce royaume désolé, cette couronne de ruines ! »
La Nuit se déchaîna autour de moi, comme un vent d’obscurité, et je sentis des serres s’enfoncer dans mes épaules. Je sentis Komena sourire contre mon cou, ravie de la destruction à venir.
« Que j’oppose l’horreur à l’horreur, la puissance à la puissance, et que nul ne me domine en cela. »
Mes membres tremblaient et tous les officiers de l’état-major avaient reculé, me regardant avec un mélange de terreur et de fascination.
« Alors que le soleil pleure et que les Corbeaux prennent leur dû, souriai-je, car à la fin, tout sera Nuit. »
Je n’avais lancé ce sort qu’une seule fois auparavant, à Hainaut, et tandis que le ciel s’embrasait d’un feu noir, je me rappelai pourquoi. Ma vision se brouilla, mais je me forçai à aller jusqu’au bout : je levai la main, claquai des doigts et déchaînai les Enfers. Un jeune soleil noir explosa, des traînées de flammes déchirant le sol, les hommes et les sorts protecteurs tandis que des cris emplissaient l’air. Une pluie drue de flammes noires se mit à tomber, ne laissant derrière elle qu’un spectacle d’horreur, fait de morts et de mourants, là où la Huitième s’était dressée sur notre chemin.
« Votre Majesté, demanda prudemment le Général Jeremiah, est-ce que vous… »
Je crachai sur le côté et m’essuyai la bouche. J’avais le goût du vomi, même si je n’avais pas vomi, et ce n’était même pas terminé. Je levai mon bâton ; le vieux général se tut aussitôt. Puis je le pointai vers ce spectacle d’horreur et le balayai d’un geste. À son passage, les flammes noires s’éteignirent, ne laissant derrière elles que de longues volutes de fumée. Je crachai de nouveau sur le côté et me laissai aller en arrière sur ma selle, épuisée. Dieux, ma jambe malade me brûlait.
« Faites avancer votre légion, Jeremiah Holt, parvins-je à articuler d’une voix rauque. Je n’ai pas la force d’en lancer un autre, pas avant quelques heures. »
Il nous fallut encore une heure pour atteindre un lieu sûr. Un bon quart de la Treizième Légion était resté derrière nous, mort ou prisonnier, mais nous y parvînmes. J’attendis à la lisière jusqu’au retour victorieux de notre princesse, une bannière improvisée pour son ordre de chevalerie flottant haut tandis que des milliers de voix s’éraillaient à force d’acclamer.
À présent, la véritable bataille pouvait commencer.
En milieu de matinée, les lignes étaient tracées dans le sable.
On s’était occupé des blessés et l’on avait brûlé les morts. Je ne pris pas la peine d’envoyer des émissaires aux Légions rebelles après avoir vu quatre corps crucifiés dressés au sommet de leur palissade : les mêmes quatre Jacks qui, disait-on, avaient assassiné le Général Mok et Jaiyana Seket. J’ignorais qui commandait, Sacker ou l’un des pions de Malicia, mais cette personne nous était hostile. Pourtant, les rebelles n’avaient pas rejoint les loyalistes, comme le montrait le fait que les deux armées continuaient de tenir leurs tranchées face à face. Il y aurait quatre camps dans cette bataille, pas trois. Nos tentatives pour contacter Sepulcrale n’aboutirent à rien : les Légions rebelles patrouillaient à l’ouest des collines de Moule et tiraient à vue sur nos hommes. J’envoyai deux cavaliers faire le détour, mais il leur faudrait des heures pour approcher du camp d’Aksum, puis encore des heures pour revenir avec des informations utiles. Non, quant aux intentions de Sepulcrale, nous avancions toujours à l’aveugle. Cela m’inquiétait quelque peu.
« Nous avons envisagé les engagements possibles selon toutes les attitudes qu’elle pourrait adopter, m’expliqua Juniper, imperturbable. Qu’elle reste retranchée ou passe à l’offensive, elle immobilisera à peu près le même nombre de troupes loyalistes. »
Cela semblait presque absurde, puisque, avec la défection de la Treizième, l’Impératrice de l’Effroi Sepulcrale commandait désormais la plus grande des quatre armées de Kala — environ vingt mille hommes, même après les pertes de son avant-garde —, mais Juniper ne parlait pas en l’air. Le camp qu’elle s’était approprié dans les collines offrait des pentes douces descendant surtout vers le nord et l’est, où le Maréchal Nim avait fait bâtir des forts dans le cadre d’une tentative d’encerclement désormais avortée. Nous nous attendions à ce qu’une seule légion soit chargée de défendre ces forts, la Onzième, et que la réserve reste à proximité, au cas où. Sepulcrale commandait une armée traditionnelle de nobles de Praes, ce qui signifiait qu’elle était plutôt nulle pour prendre des fortifications si la magie ne pouvait pas en raser les murs.
Bonne chance, alors qu’Akua Sahelian dirigeait les mages de l’autre camp.
Les Légions loyalistes n’allaient certainement pas gagner cette bataille, mais le Chevalier Noir ne devait pas avoir tort de croire qu’une seule légion pourrait contenir Sepulcrale assez longtemps pour que les combats au sud prennent fin. À moins que quelqu’un d’autre ne s’en mêle, bien sûr. Je soupirai.
« Malicia prépare quelque chose dans ce camp, dis-je. »
« Que la Tour use de ses artifices, répondit le Limier infernal, tant que le champ de bataille reste à nous. »
Il ne nous restait guère qu’à espérer que les choses se dérouleraient comme elle l’avait dit. Nous avions déjà lancé les dés ; il était trop tard pour avoir des scrupules. Les légions et notre armée mirent le temps à profit pour se préparer au combat que tous sentaient venir, mais une étrange retenue régnait. Comme si personne ne voulait être le premier à tirer l’épée et à lancer le massacre. En fin de compte, ce fut nous qui tirâmes les premiers : Archer abattit une légate de la Quatorzième qui avait eu le malheur de s’approcher trop près de sa portée. Au râle d’agonie de la femme, les hostilités commencèrent. À ma frustration grandissante, je ne participais pas vraiment aux combats. Masego et moi nous trouvions sur le rempart d’un fort, d’où nous surveillions le champ de bataille en attendant la magie ennemie. Nous devions servir de rempart défensif pour l’instant, pas passer à l’offensive, et même si je comprenais l’intérêt de cette décision, la vue du champ en contrebas me donnait envie de planter mes ongles dans le bois.
Ce fut un massacre sanglant.
D’abord vinrent les machines de siège. Les scorpions et les balistes ennemis pilonnèrent notre palissade, en abattant des pans que mes mages ne renforçaient pas assez vite, et nos propres machines ripostèrent. Un instant plus tard, les rebelles entrèrent dans la mêlée. À mon soulagement, ils avaient choisi un camp : le leur. Ils tiraient à la fois sur l’Armée de Callow et sur les Légions loyalistes. Je voyais déjà ce que Juniper m’avait expliqué : la « boîte ». C’était un angle, une zone carrée où nos fortifications faisaient face aux loyalistes au nord et aux rebelles à l’ouest. Le point faible de notre dispositif défensif. Les bombardements des deux côtés se faisaient déjà sentir ; le nombre considérable de machines que supposait l’affrontement contre deux groupes de légions avait aussitôt produit ses effets.
En théorie, le dispositif du Maréchal Nim présentait la même faiblesse face à notre propre point faible, mais en pratique, elle était mieux lotie : l’Armée de Callow disposait de moins de machines de siège, réparties sur une ligne de fortifications tout aussi longue.
« Nous allons simplement nous bombarder toute la journée ? me demanda Masego, l’air ravi. Voilà qui semble assez civilisé. »
« Non, soupirai-je. Maintenant commence la partie sanglante, Zeze. »
Sortis de leurs abris dans les tranchées, les légionnaires escaladèrent les talus et se mirent à charger les fortifications ennemies. Ils venaient à nous, et nous allions vers eux. De part et d’autre de la longue ligne qui coupait la vallée, dans les deux demi-cercles opposés, des hommes et des femmes en armure de légionnaire levèrent leurs boucliers et chargèrent. Depuis les palissades, les lignes de mages lancèrent des volées de boules de feu, tandis que les compagnies d’arbalétriers emplissaient le ciel de carreaux. Dans le no man’s land, les cris et la mort fleurirent. C’était le genre de boucherie désordonnée et répugnante que seules des troupes bien entraînées pouvaient infliger en s’affrontant. Les légionnaires tentèrent de former des tortues pour amortir les assauts de la sorcellerie et des flèches, mais, de tous côtés, les scorpions du même modèle furent braqués sur eux.
Ces carreaux meurtriers transpercèrent boucliers et cottes de mailles.
« Ils ne gagnent pas, dit Masego. »
Je me tournai vers lui et le trouvai fronçant les sourcils. Perplexe, et peut-être un peu horrifié.
« Personne ne gagne, poursuivit-il, les sourcils toujours plus froncés. »
C’est ça, la guerre, faillis-je dire.
« D’abord, nous saignons, dis-je, puis les plans de Juniper entrent en jeu. »
Je vis, au fil des heures, que les prêtres nous donnaient l’avantage. Le nombre de morts ne cessait de grimper et les hommes s’épuisaient, mais les combats continuaient. Deux fois, l’ennemi tenta des rituels contre nous ; deux fois, nous les interrompîmes. La guérison par la lumière n’exigeait pas le temps ni la minutie de la guérison par les mages, ce qui permettait de la pratiquer sur les lignes de front. Tout le monde se faisait hacher menu, mais, contrairement à nos ennemis, nous pouvions maintenir certains de nos hommes dans le combat. Nous n’avions pas assez de troupes pour mener une guerre d’usure contre deux groupes de légions, ce qui expliquait les autres plans de Juniper. Jusqu’ici, tout s’était déroulé de manière assez prévisible. Il était donc temps que le talent de général fasse la différence.
Ce qui s’avéra problématique, car, contre toute attente, le Chevalier Noir envoyait la Septième au sud pour renforcer sa ligne de bataille. Juniper et moi étions convaincues que la légion du Chevalier Noir resterait en réserve pendant encore des heures, par précaution au cas où Sepulcrale donnerait du fil à retordre à la Onzième. Quatre mille hommes frais suffiraient à redonner de la vigueur à une attaque contre nos défenses, pensai-je, et la mêlée entre les tranchées ne tenait déjà plus qu’à un fil.
« Merde, marmonnai-je en regardant le nuage de poussière de la Septième s’élever haut dans le ciel. Qu’est-ce que tu sais que nous ignorons, Chevalier Noir ? »
Je quittai mon poste pour aller parler à Juniper et découvris qu’elle avait une réponse à me donner. Non pas grâce à une intuition prodigieuse, mais parce que les deux émissaires que nous avions envoyés ce matin étaient revenus plus tôt que prévu avec des nouvelles.
« Il y a des combats dans le camp de Sepulcrale, gronda Juniper. »
« Je suppose que tu ne veux pas dire que la Onzième l’attaque, dis-je. »
Elle me lança un regard noir. Soit. Quel que fût le plan de Malicia là-bas, il avait manifestement réduit cette armée à l’impuissance. Il était logique que le Chevalier Noir se sente assez en confiance pour envoyer sa réserve au combat si les vingt mille hommes de Sepulcrale étaient pratiquement hors-jeu. C’était assez gênant.
« Il faut remettre cette armée en marche, grimaçai-je. »
« C’est gentil de te porter volontaire, répliqua le Limier infernal. »
« Même le titre de reine ne me dispense pas des sales besognes, soupirai-je. J’aurais dû viser le trône impérial. »
Juniper renifla et me confia la tête de l’Ordre des Cloches Brisées. Mes chevaliers n’allaient pas charger les tranchées de sitôt, et la cavalerie ennemie était toujours en liberté. Je ne perdis pas de temps : je montai en selle et partis au grand galop vers le sud. Faire tout le tour des collines de Moule pour rejoindre le camp de Sepulcrale nous prendrait des heures, même à cheval, mais il n’y avait pas d’autre choix. Nous passâmes devant les silhouettes du camp des Légions rebelles dans les collines, loin derrière les fortifications de leur vallée, et je remarquai qu’il ne semblait pas fortement défendu. Sacker, ou quiconque lui avait ravi le commandement, mettait tout son poids dans la bataille de la vallée. Je comprenais pourquoi, même si c’était bien Sacker qui avait donné l’ordre.
Les rebelles ne voulaient pas gagner la bataille, mais affaiblir tout le monde pour améliorer leur position dans les négociations. Que le Maréchal Nim ou moi l’emporte poserait un véritable problème : ils étaient certains de neutraliser celui ou celle qui prendrait l’avantage.
Nous poursuivîmes notre course vers le nord, jusqu’à trouver le chemin qu’avait emprunté l’armée principale de Sepulcrale pour rejoindre son avant-garde sur les hauteurs. Des chariots et des tentes se trouvaient au bas de la pente : le camp s’était révélé trop petit pour accueillir toute l’armée de la Haute Dame d’Aksum rebelle. En approchant, je grimaçai aussitôt : non seulement personne n’était posté en avant pour nous voir venir, mais des chariots qui semblaient transporter des provisions étaient laissés sans surveillance. Quelques soldats se trouvaient au bas de la pente, peut-être quelques centaines, mais ils étaient désorganisés et ne nous remarquèrent qu’une fois que nous fûmes à portée de charge. Des levées, pensai-je. Des rubis aux porcelets, les pauvres bougres n’étaient que des levées qui auraient voulu ne pas être mêlées à la pagaille des hauteurs.
Notre arrivée les déstabilisa, et le mur de boucliers qu’ils tentèrent de former pour nous dissuader de charger tremblait visiblement. Mais je n’étais pas venue pour me battre. Je sifflai donc pour appeler une escorte de chevaliers à me suivre, puis pris de l’avance. Il leur fallut un moment pour comprendre que je voulais parler, puis pour choisir un interlocuteur, mais finalement deux Soninkés d’âge mûr s’avancèrent avec méfiance.
« Je ne suis pas venue vous tuer, dis-je sans détour. Je suis ici pour parler à l’Impératrice prétendante Sepulcrale. »
L’un des deux eut un rire rauque.
« Un peu tard pour ça, dit-il. La vieille sorcière est enfin morte. »
Quelques questions suffirent à les faire parler. Apparemment, Abreha Mirembe était morte dans la nuit. Certains prétendaient que c’était l’âge qui l’avait emportée, mais son héritier désigné, Isobe Mirembe, et sa cousine Sanaa Mirembe parlaient d’assassinat. Ils s’accusèrent aussitôt l’un l’autre du meurtre, et la violence éclata. Sanaa Mirembe, sœur du même Fasili Mirembe qui avait servi Akua et péri lors du Fléau, s’était révélée avoir de nombreux partisans parmi les hommes d’Aksum. Isobe, toutefois, était fiancé à la fille du Haut Seigneur de Nok : ces troupes avaient, pour la plupart, pris son parti. Les combats éclataient depuis le matin, entrecoupés de brèves négociations, mais les pauses se faisaient plus courtes et les affrontements plus sanglants.
Je me frottai l’arête du nez. Malicia avait salement bousillé cette armée. Si j’avais été joueuse, j’aurais parié que Sanaa était la carte cachée de la Tour dans ce conflit, mais je n’en étais pas certaine. En outre, à la place de Malicia, je ne voudrais pas que Sanaa remporte une victoire trop écrasante, même si je voulais qu’elle l’emporte tout court. Plus sa victoire coûterait cher, moins elle constituerait une menace une fois rappelée à l’ordre. Non, décidai-je, avoir simplement une carte cachée était une intrigue trop simple pour Malicia. Il était plus probable qu’elle ait aussi placé quelqu’un auprès d’Isobe, attisant les tensions afin que les factions continuent à s’entretuer au lieu de parvenir à un accord. Pire encore, je ne voyais pas d’issue facile. Je n’étais pas sûre d’avoir assez d’hommes pour imposer la revendication d’Isobe, et même si c’était le cas, cela prendrait trop de temps.
J’avais besoin que cette armée se mette en marche depuis une heure.
« Se battent-ils en ce moment ? demandai-je enfin. »
« Non, ils négocient encore, répondit l’un d’eux. Mais dès qu’ils sortiront de la tente et s’éloigneront du cadavre, ils reprendront… »
Mon œil s’aiguisa.
« Le cadavre est toujours là-dedans ? insistai-je. »
Ils acquiescèrent.
« C’est pour ça que la trêve est respectée tant qu’ils sont dans la tente. »
Je les laissai là et repartis vers l’Ordre. Talbot vint à ma rencontre, mais je l’ignorai et fermai mon œil pour réfléchir. Est-ce que ça marcherait ? Est-ce que ça pouvait marcher ?
« Votre Majesté ? demanda Brandon Talbot. »
J’ouvris l’œil. C’était ma meilleure chance.
« Rassemblez-vous, dis-je. Nous allons entrer dans le camp. »
Je sentis son regard peser sur moi, mais il ne contesta pas la sagesse de cette décision. Talbot était un homme fiable. La montée était difficile, mais les sapeurs loyalistes avaient manifestement adouci la pente. Elle était praticable, simplement pas le genre de terrain où l’on voulait lancer une charge de cavalerie. Ni aucune charge, à vrai dire. Nous rencontrâmes de véritables défenses dès que nous atteignîmes les hauteurs. La division du camp sautait aux yeux : des tentes et des meubles avaient servi à dresser des barricades de fortune face à face, tandis que des soldats armés se tenaient prêts à en découdre. Je vis — et sentis, dieux, épargnez mon nez — que des centaines de chevaux avaient été égorgés alors qu’ils étaient attachés, et que leurs carcasses pourrissaient au soleil. Mais, en plus de ce spectacle répugnant, deux zones du camp étaient évitées.
La première était un pavillon aussi vaste qu’un petit château, enchanté pour en avoir l’apparence, que je supposai être les quartiers personnels de Sepulcrale. Il servait désormais de terrain neutre aux négociations, mais pour combien de temps, ça, restait à voir. La seconde était un labyrinthe de grandes cages en fer noir, dont seules des personnes en livrée écarlate s’approchaient. Je distinguais des silhouettes difformes à l’intérieur ; certaines claquaient des mâchoires en direction des serviteurs en écarlate, d’autres tentaient de griffer leur chemin vers la sortie. Oui, Aksum. Le Chaudron des Monstres, autrefois célèbre pour son utilisation de créatures au combat. Au moins, les soldats querelleurs avaient eu la sagesse de rester à l’écart. Aucun des deux camps ne tenta de nous barrer la route lorsque nous nous déployâmes sur les hauteurs, mais ils se repositionnèrent pour être prêts à se battre si nécessaire.
Dieux, pourvu que non. Nous n’avions pas la place de charger et ils nous enseveliraient sous les cadavres s’ils le devaient. Non, j’allais mettre mon chapeau d’apparat et négocier mon entrée dans cette tente. L’Ordre était là pour… décourager toute tentation de s’en mêler. Il fallut une demi-heure à tous mes chevaliers pour gravir les hauteurs jusqu’au camp, mais j’attendis, puis m’avançai à cheval avec une petite escorte. Quelqu’un avait dû prévenir les Mirembe en conflit, car tous deux sortirent de la tente, chacun avec sa propre escorte. Je lançai Zombie vers eux, ravie de ne pas avoir à prendre la pose pour obtenir cet entretien, et accélérai. Des trompettes sonnèrent. Je faillis rire de cette mise en scène — avais-je vraiment besoin d’une annonce pareille ? — avant de comprendre que le son venait de beaucoup plus au nord.
Les trompettes continuèrent de donner l’alarme.
« À L’ATTAQUE ! » cria-t-on en mthethwa. « LES LÉGIONS SONT LÀ ! »
Tiens, ça pourrait en fait tourner à mon avantage… Je perçus un mouvement du coin de l’œil et sentis une vague de magie. Un petit effet, répété un grand nombre de fois. Quelques centaines de cages s’ouvrirent d’un coup. Le cœur soudain au bord des lèvres, je vis une bête écailleuse de la taille d’un bélier de siège se glisser dehors et goûter l’air de sa langue fourchue. Bon, pensai-je, merde. La magie ondula de nouveau, mais je faillis en rire. Qu’est-ce qu’ils allaient faire, ouvrir ces putains de cages deux fois ? Un instant plus tard, un portail s’ouvrit au milieu du camp, ses parois couvertes de runes.
« J’aurais vraiment dû apprendre, depuis le temps, reconnus-je. »
Au moins, je savais ce qu’Akua allait faire de la puissance dérobée plus tôt. Une Brèche mineure s’ouvrit dans un hurlement, et des démons commencèrent à en jaillir. Je soupirai, me fis craquer la nuque et détendis mes épaules. Au boulot, donc.
Après tout, si c’était facile, à quoi les Enfers auraient-ils besoin de moi ?