Chapitre 550
La Générale Sacker vint à ma rencontre, escortée d’une compagnie d’une centaine de brutes et de trois rangs de mages, tous scintillant d’au moins une demi-douzaine d’enchantements défensifs et de sorts de bouclier prêts à jaillir du bout de leurs doigts. Eh bien, regardez-moi ça. Les Légions rebelles avaient compris que je risquais de leur en vouloir un peu. On aurait presque dit qu’elles m’avaient pris mon argent et mes provisions pendant des années avant de se retourner contre moi à la première occasion. Je n’allais pas l’oublier, pas plus que leurs autres petites offenses.
« Salut, Reine Noire. »
À peine vingt chevaliers se tenaient derrière moi, en éventail. Pourquoi aurais-je eu besoin d’une escorte plus nombreuse ?
« Sacker, dis-je. Quelle surprise de vous voir ici. »
La générale gobeline s’était arrêtée à la limite des enchantements défensifs, sans faire un pas de plus. J’aurais été vexée si je n’avais pas sérieusement envisagé, pendant le trajet jusqu’ici, de massacrer tout son contingent et de lui arracher ses plans de l’esprit. Seule la certitude que cela pousserait les rebelles à s’allier au Chevalier Noir, au moins temporairement, m’avait retenue.
« Vous aviez été avertie de notre marche, répondit la Générale Sacker. Nous avons agi au grand jour. »
« C’est discutable, pour le moins, répliquai-je sèchement. Mais faisons comme si j’acceptais votre version, juste un instant. Continuez sur cette prétendue lancée et dites-moi ce que vous êtes venues faire ici. »
« Nous entendons ouvrir des pourparlers avec la Maréchale Nim, dit Sacker. Nous n’avons pas l’intention de vous combattre, sauf si vous nous y obligez. »
Je reniflai. Le plan du général Mok, qui consistait à convaincre le Chevalier Noir de déposer Malicia, restait donc d’actualité. Ils étaient idiots s’ils pensaient que ça les mènerait quelque part. Nim était profondément liée à la Tour ; elle n’allait pas faire défection maintenant. Malicia les ferait patienter jusqu’à ce qu’ils ne lui soient plus utiles, et je ne pouvais que supposer que ce moment approchait.
« Et quelle est votre position concernant les forces de Sepulcrale ? demandai-je.
— Si nous parvenons à un accord avec le Chevalier Noir, ce sera la reddition ou la guerre, répondit Sacker. Sinon, la situation reste ouverte. Quoi qu’il en soit, nous n’attaquerons pas sans avoir été provoqués. »
Hum. Ils n’adhéraient donc pas encore tous au plan de Mok. L’avant-garde dans le nord des collines de Moule servait à menacer le flanc des Légions loyalistes, et ils n’avaient aucune intention de la retirer avant d’avoir conclu un accord avec le Chevalier Noir. Une alliance avec les Légions rebelles n’était pas envisageable — elle ne le serait pas tant que la Maréchale Nim n’aurait pas rejeté leurs avances sans équivoque, ce qu’elle ne ferait pas, parce que ce n’était pas une putain d’idiote —, inutile donc d’essayer. En revanche, je pouvais tenter d’obtenir une concession plus modeste.
« Alors je vous demanderai de promettre de rester à l’écart si j’interviens pour empêcher la Maréchale Nim d’anéantir l’avant-garde, dis-je. Si vous ne voulez pas nous aider directement, ce que je prendrais pour un signe de bonne foi et qui contribuerait grandement à vous rendre un peu de crédibilité à mes yeux. »
Elle hésita.
« Il s’agit d’une force rebelle, éluda la Générale Sacker. Le devoir du Chevalier Noir est clair. »
Je croisai son regard et laissai toute amabilité s’effacer de mon visage.
« Ma patience a ses limites, dis-je d’un ton très doux. »
« Nous ne sommes pas à votre service, renifla la générale gobeline. »
« Non, répondis-je, mais jusqu’ici, vous avez respecté la limite qui vous séparait de monennemie. Vous devriez songer au prix à payer si vous la franchissez, avant de me servir une autre banalité à moitié sincère. »
« Je suis une générale de— »
« Vousétiez une générale, l’interrompis-je froidement. Maintenant, vous êtes une vagabonde qui a mordu deux fois les mains qui la nourrissaient. Vous n’avez plus droit à l’erreur, Sacker. Ni avec moi, ni avec la Tour, ni avec qui que ce soit. »
« Les menaces ne me feront pas céder, ma fille, lança la Générale Sacker. »
Je laissai la Nuit enfler dans mes veines, alimentée par la colère qui me brûlait le sang.
« Une menace ? m’esclaffai-je. Vous croyez vraiment que vos petits sorts pourraient m’arrêter si je voulais vous tuer jusqu’au dernier ? Si je voulais vous arracher tous vos secrets de la tête et les faire danser sous mes yeux ? Ce n’est pas une menace, Sacker, quand je vous avertis.Vous n’êtes pas assez forte pour que mes paroles restent hypothétiques. Si vous vous mettez en travers de mon chemin, je vous écraserai, putain. »
Je me penchai en avant.
« Alors je vais vous le demander encore une fois, dis-je. Je veux que vous promettiez de rester à l’écart si j’interviens pour empêcher le Chevalier Noir d’anéantir l’avant-garde de Sepulcrale. »
Elle hésita encore, et un anneau de lumière rouge se forma au-dessus de moi, tandis que la Nuit continuait de m’affluer. Je l’arrachai au ciel sans même prendre la peine de regarder.
« Tant qu’aucun accord n’aura été conclu avec le Chevalier Noir, vous avez notre promesse, finit par dire la Générale Sacker. »
« Bien, répondis-je avec un sourire dur. »
« Ce n’est pas comme ça que vous vous ferez des alliés, ma fille, dit la gobeline. »
« Et pourtant, j’ai l’air d’en avoir plus que vous, répliquai-je. »
J’inclinai la tête.
« Et Sacker, une dernière chose ? ajoutai-je. »
Elle me regarda, dans l’attente.
« Traitez-moi encore de gamine et je vous ferai manger votre langue, lui dis-je calmement. »
Je vis que mon calme la troublait davantage que ma colère.
Le jour où les Légions rebelles déboulèrent sur notre champ de bataille de plus en plus encombré, elles firent deux choses. D’abord, elles envoyèrent des émissaires au Chevalier Noir et à moi. Ensuite, elles entrèrent dans la danse, pour ainsi dire. Les Légions loyalistes et mon Armée de Callow avaient creusé des tranchées et dressé des palissades sur les deux tiers de la vallée entre les collines, jusqu’à la route ; mais les déserteurs envoyèrent leurs sapeurs en contrebas dès qu’ils eurent installé leur camp, et se mirent à creuser leur propre tranchée, perpendiculaire aux nôtres.
« Ils creusent à cent pieds au-delà de la portée des arbalètes, aussi bien des nôtres que de celles des Légions, nous informa la Générale Zola au conseil. D’après la Sapeuse en chef Pickler, leurs fortifications formeront un mince croissant face à nos lignes. »
« Nous allons devoir creuser nos propres tranchées en face des leurs, soupirai-je. Sinon, ils pourront nous prendre de flanc à leur guise. »
Nos fortifications formeraient un angle droit : un côté face aux Légions loyalistes, l’autre aux rebelles, tandis que la tranchée du Chevalier Noir s’ouvrirait sur un angle bien plus large. Cela dit, comme ils avaient davantage de sapeurs, je ne m’attendais pas à ce qu’ils perdent beaucoup de temps.
« Nous sommes en train de nous faire encercler, dit Grandmaster Talbot. Avec tous ces murs et ces tranchées, l’Ordre ne servira plus à rien. »
« Nous ne pouvons pas les empêcher de construire leurs propres fortifications sans les forcer à livrer bataille, répondit Aisha. Or, nous serions gravement désavantagés si le Chevalier Noir leur prêtait main-forte. »
Ce qu’elle ferait probablement. Les déserteurs étaient encore au complet : treize mille soldats, frais et dispos. L’Armée de Callow comptait désormais un peu moins de treize mille soldats, et les Légions de Nim devaient en aligner vingt ou vingt et un mille. Dans une telle bataille, nous serions plus de deux fois moins nombreux, avec un flanc exposé : la recette du désastre. Nous ne pouvions pas nous permettre de déclencher ce combat.
« Nous ne faisons rien, dis-je, la phrase amère sur ma langue. Du moins, pas contre eux. Nos sapeurs doivent préparer notre flanc à l’éventualité d’un assaut. »
La situation m’échappait désormais. Tout ce que je pouvais espérer, c’était que mes ennemis ne s’allient pas encore. La journée passa assez vite, chargée de mauvaises nouvelles, et l’avertissement suivant ne fut pas plus réjouissant. Scribe avait demandé à réunir le conseil de guerre, ce qui était assez rare pour que j’accepte sans y réfléchir à deux fois. Elle n’eut pas grand-chose à dire, mais cela suffit à frapper fort.
« J’ai dû sacrifier la plupart de mes agents au sein de l’armée principale de Sepulcrale, mais j’ai découvert qui planifie sa campagne à sa place, dit Scribe. »
Je m’adossai à mon siège, pressentant déjà que la nouvelle ne me plairait pas.
« Les instructions sont reçues par lettre, puis lues à voix haute au cours d’un rituel de clairvoyance, expliqua Eudokia. Les lettres originales finissent toutefois par parvenir à Sepulcrale, et mes gens ont réussi à en fabriquer une copie assez convaincante avant de fuir le camp. »
Elle posa une lettre sur la table. Son écriture, petite et serrée, ne m’évoqua rien de particulier. Juniper, en revanche, inspira brusquement.
« C’est l’écriture de Grem Œil-Unique, dit Scribe. Depuis sa captivité à Ater, il planifie la campagne de Sepulcrale à sa place. »
Je grimaçai. Eh merde. C’était bien ce qu’il nous fallait : un autre maréchal dans la mêlée. Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent. Mauvaise façon d’aborder les choses, me dis-je. Grem n’aurait pas pu faire ça tout seul ; quelqu’un devait l’aider. Bon sang, quelqu’un avait dû luidemander de le faire, parce que je ne voyais pas pourquoi il aurait aidé Abreha Mirembe de son propre chef. Et seules deux personnes pouvaient être à l’origine de tout ça : Malicia et mon père. Mais ça ne ressemblait pas à Malicia, à sa façon d’agir. Même si elle avait aidé Sepulcrale à tenir le coup grâce à ses conseils, elle aurait désormais coupé les vivres. Elle ne pouvait plus se permettre un jeu aussi élaboré.
J’avais donc enfin trouvé la première trace de ce que mon père manigançait à Kala.
Ça améliora un peu mon humeur, mais pas longtemps. J’étais perdue dans mes pensées et n’avais pas prêté attention à la table. Je ne relevai les yeux qu’en entendant un mouvement parcourir le conseil. Juniper s’était levée.
Sans un mot, elle sortit de la tente et ne revint pas.
Une fois de plus, je retrouvai la Maréchale de Callow sous un sycomore.
Comme la dernière fois, l’arbre était creux à l’intérieur, un squelette desséché. Mort et mourant, ses branches n’ayant pas encore pris la mesure du vide en son cœur. L’escorte de Juniper était restée loin, comme je le leur avais ordonné. Tandis que je boitais vers elle sur le sol poussiéreux, mon regard fut attiré vers le ciel. Le coucher du soleil le peignait de strates, comme les pierres des collines à l’ouest : tout en haut, le bleu sombre de la nuit, avec une lune lointaine ; puis la teinte s’éclaircissait, virait au jaune, avant de s’assombrir de nouveau, en orange, en rouge, puis en un violet profond. Le jour mourait, et son agonie se répandait sur la pierre et la poussière ; les ombres découpaient l’espace en tranches fluides, engloutissant la Création dans une gueule insatiable. Les Terres désolées, malgré tous leurs dangers, savaient parfois se parer d’une beauté inquiétante.
Juniper ne s’appuyait pas contre l’arbre. Je le remarquai d’abord, tandis que je m’approchais. Je m’attendais à retrouver la même créature voûtée et rongée par le dégoût d’elle-même qui portait depuis plus d’une semaine la peau d’une de mes amies les plus anciennes. Mais là… c’était différent. Son dos n’était peut-être pas droit, mais elle ne s’affaissait pas comme une vigne flétrie. Elle se tenait là, le regard perdu et pensif, tourné vers l’ouest. Je suivis ses yeux et ne vis rien d’autre que les sapeurs des Légions rebelles, occupés à creuser leur tranchée et à dresser leur palissade. Ils étaient habiles et bien entraînés, malgré leur désertion de la Tour. Les trois généraux qui les commandaient les avaient gardés disciplinés.
J’hésitai à rompre le silence. J’avais trouvé ce que je m’attendais à trouver, et je n’étais pas sûre de vouloir interrompre… quoi que ce fût. Ces derniers temps, malgré l’intensité du regard du Limier infernal, j’avais décelé chez elle une fragilité qui m’incitait à ne rien faire. Tandis que je luttais avec mes doutes, elle prit sa propre décision. Sa voix était rauque lorsqu’elle parla, sèche ; elle se lécha les babines avant de poursuivre.
« Scribe a dit que Sacker commandait les déserteurs, dit Juniper. C’est vrai ? »
Je laissai échapper un hum.
« Impossible d’en être sûre, admis-je. Mais les Jacks ont entendu la même chose. Je crois que Mok a davantage de poids dans les décisions stratégiques, puisqu’il a la plus grande armée, mais que Sacker dirige les opérations tactiques. »
Son regard ne quittait pas les sapeurs qui creusaient à l’ouest. Je me mordis la lèvre, puis chassai mon hésitation. Elle ne m’aidait pas.
« On m’a dit que tu étais ici depuis plus de deux heures, dis-je. Tu les as observés tout ce temps ? »
Le Limier infernal rit. Un rire grave, grondant. Pas vraiment joyeux ni amusé, plutôt comme… une délivrance. Un sentiment qui s’échappait.
« Ouais, répondit Juniper. Parce qu’il y a… »
Elle secoua la tête.
« Elle était comme une tante pour moi, Sacker, dit l’orque. »
Je m’en souvenais. Ça me semblait remonter à une autre vie, mais je m’en souvenais. Je ne l’avais jamais vue aussi gênée que lorsqu’elle avait rencontré sa mère et sa presque-tante, qui s’étaient empressées de la cajoler après qu’elle était devenue légate. Le spectacle m’était resté en mémoire.
« Tante Sacks, dis-je distraitement. »
« Elle me racontait des histoires, dit Juniper d’une voix lointaine. Quand j’étais petite, Catherine. Pour m’endormir. Tout ça, c’était à Summerholm, avant que je rentre chez moi pour être élevée par mon père. Des histoires gobelines de sang, de raids et de petites filles qu’on dévorait parce qu’elles étaient trop lentes ou trop bêtes. »
« Elle avait l’air proche de ta mère, dis-je. »
Je n’avais jamais vraiment appris à connaître l’une ou l’autre, mais ça m’avait semblé évident, même quand j’étais jeune.
« C’était probablement la meilleure amie de Maman, répondit-elle. Elle a passé plus d’années aux côtés de Sacker qu’auprès de mon propre père. Ça se voyait. Les gobelins ne sont généralement pas… doués avec les enfants. Sacker faisait des efforts. »
« Elle t’a marquée, dis-je. »
Juniper montra ses crocs pâles à la nuit qui s’épaississait.
« Oui, dit le Limier infernal. Mais pas seulement avec ses histoires. Tu savais qu’elle était censée devenir maréchale à la place de Ranker, quand celle-ci prendrait sa retraite ? »
« Il y avait des rumeurs, reconnus-je. Tu sais, avant que… »
Je fis un geste vague, qui voulait dire beaucoup de choses sans en désigner aucune en particulier. Elle renifla, amusée.
« Je l’admirais pour ça, dit Juniper. Plus encore que ma mère, parce que ma mère n’aurait jamais pu monter plus haut. Ce n’est pas Istrid Fléau-des-Chevaliers que je voulais devenir en grandissant, Catherine. C’étaient Grem, Ranker et Nim. Les maréchaux. Et Sacker, elle avait l’étoffe. Les maréchaux le savaient, et le Seigneur Charogne aussi. Si les choses avaient tourné autrement, c’est elle qui aurait pu être la plus grande capitaine de la Tour, à la place de Nim. »
« Beaucoup de choses auraient pu tourner autrement, dis-je. »
Ma main se leva à moitié vers le tissu qui me couvrait l’œil perdu par négligence, puis je la rabaissai de force. Certaines erreurs vous suivaient plus longtemps que d’autres. Je vis que Juniper avait tourné les yeux vers moi et remarqué le geste interrompu ; je rougis, gênée. Je préférais garder ce genre de regrets pour moi, même avec mes amis.
« Ce n’est qu’un œil, Catherine, dit Juniper. Juste un œil. Tu pourrais perdre les deux et rester toi-même. Et c’est ça qui me ronge. Quand as-tu compris ? »
« Compris quoi ? »
Son regard brillait d’une émotion que je ne parvenais pas à nommer.
« Qui tu étais, gronda Juniper. On t’a accroché des titres au cou comme des colliers à une foire d’été, Seigneur de guerre. Comtesse. Écuyer. Archi-hérétique de l’Est. Reine Noire, Reine des Objets perdus et trouvés, de l’Hiver, de la Chasse. Première sous la Nuit. Mais avant tout ça, quand l’as-tucompris ? »
Une demi-douzaine de réponses, certaines désinvoltes, d’autres toutes faites, me vinrent aux lèvres. Aucune ne sortit, pas alors que je croisais le regard de Juniper avec mon dernier œil. Je voyais les traits de son visage dans les dernières lueurs du jour, le désespoir et la faim qui brûlaient dans ses yeux. Je l’aimais, Juniper. Mon propre Limier infernal. Aussi profondément que j’aimais Woe. Je l’avais aimée quand nous étions enfants, quand elle était l’adversaire au regard dur que je devais vaincre pour prouver que je méritais l’enseignement de mon père ; et je l’aimais encore, maintenant, elle qui avait bâti un royaume et une armée avec moi. Alors je gardai le silence un long moment, puis lui dis la vérité.
« Dans l’Éternel-Sombre, dis-je à voix basse. Il y a eu… »
J’avalai ma salive. Je n’en avais jamais parlé à personne, pas même à Hakram. Les mots ne venaient pas facilement. Existait-il, dans aucune langue jamais inventée, une façon de véritablement expliquer ce qu’avaient été les derniers instants de la bataille du Grand Strycht ?
« J’ai perdu, finis-je par dire d’une voix calme. Ils m’ont éventrée, Juniper, et toute la puissance, toute la mort et toute la folie dont je m’étais gorgée se sont déversées hors de moi. »
Je baissai les yeux et vis que ma main tremblait un peu. J’avais appris à comprendre les Sœurs, et elles à me comprendre, mais c’était venu après.Après.
« C’était comme si on m’avait ôté des œillères, murmurai-je. Et dieux, j’avais fait tant de choses horribles. Je ne voyais plus devant moi que la possibilité d’en commettre encore, et j’étais tellement putain defatiguée. Alors je me suis laissée tomber. »
Je refermai les doigts en poing pour mettre fin aux tremblements.
« Et je suis restée à terre, attendant de suffoquer dans la neige. »
J’entendis quelqu’un inspirer brusquement.
« Mais ce n’est pas arrivé, murmurai-je. Ça a pris trop de temps, tu vois. La neige a fondu juste assez pour que je puisse respirer. Je voulais encore rester là, dormir, mais je… »
Je ris, aussi dépourvue de joie qu’elle l’avait été.
« C’était un choix, dis-je. Et rien ne faisait pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Alors je me suis demandé : pourquoi pas ? »
Je resserrai ma cape autour de mes épaules en frissonnant.
« Et ensuite ? demanda doucement Juniper. »
« Ensuite, je me suis relevée, dis-je avec un sourire doux. Et je crois que c’est ça qui m’est resté, Juniper. L’équilibre parfait, la question et le choix que j’ai fait. Depuis, tout est parti en couille, tu sais. La mort, le désastre, notre époque qui s’effondre sur nos têtes. Et chaque jour, le même choix m’attend : m’allonger… »
« Ou me relever, acheva le Limier infernal. »
Je hochai la tête.
« Je suis restée debout, dis-je. Je le resterai, jusqu’à la victoire ou jusqu’à ma mort. Je crois que c’est tout ce qu’il me reste, une fois le reste élagué. »
Juniper détourna le regard.
« Je pensais que ce serait la victoire, avoua le Limier infernal. »
« Ce ne sont jamais les victoires qui vous restent, dis-je, épuisée. »
De longs doigts se posèrent sur le bois mort.
« Non, dit la Maréchale de Callow. J’imagine que non. »
Un instant passa.
« Tu regardes encore vers l’ouest. »
« Ranker est morte, dit doucement Juniper. Mais Sacker est là. Nim est là. Et Grem se sert de l’armée de Sepulcrale. Toutes celles et ceux qui sont ou pourraient devenir Maréchal de Praes. »
Je l’observai, mais son expression était difficile à déchiffrer et ses yeux restaient tournés vers l’ouest.
« Il y a une chose que je vois, Catherine, avoua-t-elle. La configuration du terrain. Pendant deux heures, j’ai observé les sapeurs et leur vitesse. Le temps qu’il leur faudra pour finir. Et je sais à quelle vitesse ceux de Nim travailleront, et lesnôtres, et… »
« Et quoi ? demandai-je doucement. »
« Il y a une boîte, dit la Maréchale de Callow. L’endroit où la bataille aura lieu. Je le vois. C’est là que tout se jouera, et nous pouvons en façonner les contours. »
Je pouvais sentir son odeur dans l’air, à présent. La victoire. Pourtant, la Création ne frissonna pas, le Destin ne frémit pas comme un lac sous le vent : ce n’était pas le décret des dieux. Ce n’était que Juniper des Boucliers Rouges, qui contemplait un champ poussiéreux au milieu de nulle part et redevenait la femme que j’avais entrevue en elle à dix-sept ans.
« Tu veux te battre, dis-je. »
Ce n’était pas une question.
« Sacker ne l’a pas vu, dit Juniper, incrédule. Elle ne peut pas l’avoir vu, sinon elle ne ferait pas dresser ces murs. Sacker ne l’a pas vu, alors qu’elle aurait pu devenir maréchale. »
De longs doigts griffèrent la mince écorce du sycomore mourant. Elle se tourna vers moi.
« Je peux me tromper, me dit-elle d’une voix angoissée. Je peux voir quelque chose qui n’existe pas. Ces derniers temps… ça n’a pas été une bonne période, Catherine, et je n’ai pas tenu bon face à tout ça. Il faut que tu saches queje peux me tromper. »
J’aurais répondu, mais elle n’avait pas fini. Les mots se déversaient d’elle comme d’un tonneau éventré.
« J’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie à bander un arc, dit Juniper. Et depuis que je suis ta maréchale, je suis juste… restée là. La main tremblante. Mais ça ? Cet endroit, cette boîte, ces ennemis ? »
Sa main quitta l’arbre et elle s’en écarta en se redressant.
« Je peux lâcher la flèche, dit Juniper des Boucliers Rouges d’une voix suppliante. Je peux gagner ça.Je t’en prie. »
J’aurais pu la prendre par le bras, l’attirer contre moi et lui dire qu’elle n’avait pas besoin de regagner ma confiance, parce qu’elle ne l’avait jamais perdue. Mais je savais, avec la certitude de l’aube, que ce n’était pas ce qu’elle voulait. Ce dont elle avait besoin. Et j’étais la fille de mon père ; je lui offris donc la même grâce qu’on m’avait accordée jadis. Mon poignet se détendit et le métal claqua contre ma paume.
Je lui tendis un couteau, le pommeau en avant.
« Si tu penses vraiment ce que tu dis, répondis-je, engage-toi. Grave-le. »
D’abord, l’incompréhension ; puis je vis ses yeux s’éclaircir lorsqu’elle croisa mon regard. Je ne parlais pas de sa supplication, ni des excuses qu’elle n’avait pas prononcées. Ça, c’était entre nous. Ce que je voulais, c’était qu’elle soit convaincue. Le Limier infernal se pencha vers l’arbre, plongea la main à l’intérieur et grava ces mots. Au début, les traits tremblaient, puis ils gagnèrent en assurance. Sa main ne tremblait plus. Lorsqu’elle la retira, ces mots attendaient au fond de l’arbre creux :La Maréchale Juniper gagnera ici.Je souris, surprise.
« Ici ? demandai-je, amusée. Exactement ? »
« C’est ici que nous gagnerons, dit la Maréchale de Callow d’un ton égal. Et que tous les autres perdront. »
Elle me tendit le couteau, le pommeau en avant. Je le pris.
« Rentrons, dis-je. Il se fait tard. »
« Ouais, répondit Juniper, les yeux rouges. Rentrons, Catherine. »
Nous étions parties seules. Nous revînmes ensemble.
« D’abord, nous façonnons la boîte, dit la Maréchale de Callow. »
En fin de compte, c’était étonnamment simple. Notre palissade et notre tranchée s’étendaient des collines de Kala jusqu’à la demi-route : nous ne pouvions donc avancer que vers le sud. Je m’étais imaginé que nous finirions par former un angle droit face à la ligne des Légions rebelles, mais Juniper avait vu les choses autrement. Sacker et ses acolytes avaient eu l’intelligence de se placer entre deux forces qui ne voulaient pas les combattre, les contraignant à s’enterrer et à confirmer leur position d’arbitres du champ de bataille. Le problème, toutefois, c’était que les sapeurs des Légions rebelles devaient creuser leur tranchée dans les deux directionsen même temps. Nous en avons profité.
Nous avons commencé à bâtir vers l’ouest au lieu d’avancer vers le sud, traçant une ligne de défense en pente vers les collines de Moule. Les Légions rebelles tentèrent aussitôt de nous repousser en creusant dans notre direction, à la même distance que celle qu’aucun de nous n’avait encore osé franchir. Mais lorsqu’elles concentrèrent leurs efforts au sud, les Légions loyalistes se mirent à leur mettre la pression. Nim ne tenait pas plus que nous à leur laisser prendre l’avantage, après tout.
« Les pentes deviennent plus abruptes au sud des collines de Moule, dit le Limier infernal. Il ne reste qu’un étroit passage par lequel ils peuvent faire entrer des troupes dans la vallée, s’ils attaquent. Cela détermineraoù ils attaqueront. »
« Ce que nous ne voulons pas, fis-je remarquer. »
« En effet. Alors, pendant que nous construisons nos ouvrages, nous devons gagner du temps, dit la Maréchale de Callow. Il faut maintenir l’impasse jusqu’à l’arrivée de l’armée principale de Sepulcrale. »
Elle avait bien sûr des idées sur la manière de s’y prendre. La première consistait à mettre les Légions loyalistes sur la défensive en empoisonnant leur source d’eau depuis que nous les avions coupées de leurs lignes de ravitaillement : le lac Nioqe.
« Nous n’avons rien qui puisse empoisonner un lac aussi vaste, dis-je pragmatiquement. »
J’aurais pratiquement tué les habitants de Risas par la même occasion, mais ça me désolait moins puisqu’ils avaient servi de guides aux tirailleurs des Légions. Je leur proposerais de passer sans danger vers le sud, à travers le territoire que je contrôlais, mais je n’allais pas pleurer s’ils étaient chassés. Cela dit, je n’étais pas certaine que nous en soyons capables.
« Si, grogna Juniper, pour la même raison que nous avons dû utiliser ce lac pour nous approvisionner en eau. On ne peut pas boire l’eau d’Arcadie sans danger. »
Une centaine de chevaliers, Masego et moi prîmes la route. Nous balayâmes les tentatives d’Akua pour nous arrêter et j’ouvris une porte dans le ciel, agrandissant le lac Nioqe d’un tiers et le rendant totalement inutilisable pour l’approvisionnement en eau.
« Ensuite, ralentir les déserteurs, dit la Maréchale de Callow. Dès que leurs murs seront achevés, ils pourront se permettre de nous provoquer et de faire pression sur le Chevalier Noir. »
Elle passa une demi-journée sur le terrain avec Pickler, à étudier les pentes orientales des collines de Moule, avant de me demander Archer et la Chasseresse. On déplaça des balistes, puis les deux Nommées les firent tirer exactement cinq fois en servant d’observatrices. Le glissement de terrain qui s’ensuivit ne tua personne, à notre connaissance, mais déversa au moins une tonne de rochers en plein milieu du passage des Légions rebelles. Elles devraient les dégager avant de pouvoir reprendre le travail.
« Ensuite, on s’en prend aux loyalistes, devinai-je. »
« C’est nécessaire, et il fallait les garder pour la fin, dit le Limier infernal. À présent, ils ont utilisé toutes leurs planches pour égaler nos murs et ceux des déserteurs. Mais nous ne voulons pas qu’ils puissent continuer à fortifier leurs positions dans les jours qui viennent : ils encercleraient entièrement le camp de Sepulcrale. Heureusement, ils ont utilisé leurs réserves de bois pour construire l’anneau de forts autour du camp d’Aksum ; ils dépendent donc désormais entièrement du bois coupé dans les collines de Kala. »
« Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On les chasse ? demandai-je. »
« Ce serait trop coûteux, répondit Juniper. Il y a une autre solution. Il n’a pas plu depuis des jours. Tout ce que tu as à faire, Catherine, c’est d’être à la hauteur de ta réputation. »
Nous mîmes le feu à ces fichues collines. Masego et moi déployâmes de grandes colonnes de flammes noires, mais nous ne fûmes pas les seuls. Indrani et Alexis tirèrent des flèches enflammées ; un détachement de pillards mené par l’Écuyer et l’Apprenti ouvrit une brèche à coups de torches et de sorts incendiaires. Le feu échappa à tout contrôle lorsque le vent tourna et brûla une partie des collines sous notre contrôle, mais il avait soufflé vers le nord pendant la majeure partie de la journée. Les Légions ne tireraient rien d’autre que des cendres de ces collines.
« Le Chevalier Noir démantèlera Ogarin pour en récupérer les pièces, fit remarquer la Maréchale de Callow, mais cela prendra du temps et les habitants résisteront. Ça devrait nous en acheter suffisamment. »
Ce fut le cas.
Sepulcrale avait elle aussi mis six jours à arriver, et nous maintînmes l’impasse juste assez longtemps. Notre mur s’appuyait aux pentes des collines de Moule, face à celui des Légions rebelles ; au nord, le Chevalier Noir les avait également coincées. Des émissaires avaient circulé entre les camps, mais aucune alliance contre l’Armée de Callow n’avait vu le jour. Nous avions maintenu les rebelles sur la défensive jusqu’à l’arrivée de Sepulcrale par l’ouest, avec le reste de son armée, forte de vingt mille soldats. Les Légions loyalistes n’avaient pas achevé l’encerclement du camp installé dans les collines de Moule et furent donc contraintes d’évacuer le seul fort qui se trouvait sur le chemin de Sepulcrale, afin qu’elle puisse réunir ses forces vers la fin du sixième jour.
Et au moins, tout le monde était là.
« Mes agents dans le camp des Légions rebelles me disent que les pourparlers avec la Maréchale Nim tournent au vinaigre, me dit Scribe le même jour, dans ma tente. »
« Elle ne cède toujours pas ? demandai-je. »
« Elle a promis d’exiger de Malicia qu’elle cesse de contraindre les officiers des Légions de la Terreur au moyen de sorts de contrôle mental, expliqua Scribe, mais elle refuse toujours de s’opposer à la Tour de façon significative. Les généraux sont maintenant divisés. Sacker veut que leurs forces se déclarent en faveur d’Amadeus comme Empereur de l’Effroi, mais Mok s’y oppose fermement. Il soutient plutôt que si Malicia leur accorde de nouvelles concessions pour garantir le caractère sacré des Légions, elles n’auront plus aucune raison de rompre avec la Tour. »
« Jaiyana Seket ? demandai-je. »
« Elle tergiverse, grimaça Scribe. Impossible de savoir de quel côté elle finira par pencher. »
J’expirai. Le général Mok défendait essentiellement l’idée de rejoindre la cause de Malicia. Et il n’avait jamais prétendu être autre chose qu’hostile à ma présence à Praes, ni aux inquiétudes de la Grande Alliance au sujet de l’Empire de l’Effroi. Je les avais avertis que ma patience avait ses limites.
« Faites tuer Mok par un assassin, dis-je. Accusez Sepulcrale si vous le pouvez. »
« Cela devrait… commença Scribe, mais Vivienne fit irruption dans ma tente et l’interrompit. »
Je haussai un sourcil en regardant mon successeur, qui semblait plutôt mal en point.
« Viv ? »
« Il y a un problème, dit-elle. Les Jacks viennent de m’informer que le général Mok a été tué il y a une heure. »
Je jetai un regard à Scribe, mais elle secoua la tête. Je supposai que même la Tisseuse de toiles ne pouvait pas agir aussi vite.
« Quel est le problème ? demandai-je. »
« Le général Seket a aussi été tué, et ils ont attrapé ceux qui auraient tué les deux, répondit Vivienne. »
Je jurai avec rage.
« Ils ont attrapé des Jacks, pas vrai ? demandai-je. »
Elle hocha la tête.
« C’est… grave, Catherine, dit-elle. Il y a eu des rixes dans leur camp, et les gens disent que Sacker a organisé un coup d’État avec notre soutien. Qu’elle compte vendre Praes à la Grande Alliance. »
Je jurai de nouveau.
« Si je peux me permettre une conjecture, dit tranquillement Scribe, celui qui incarnera cette conviction sera le légat principal de Mok ou de Jaiyana Seket ? »
Vivienne parut surprise.
« Mok, confirma-t-elle. »
Je me renversai dans mon siège, fermai les yeux et me massai l’arête du nez. Eh bien, voilà un retournement particulièrement commode pour la Tour, pas vrai ?
« Merde, dis-je. Malicia nous a manipulés. »
Elle avait enflammé les déserteurs contre nous juste avant qu’une bataille n’éclate, et l’officier le plus haut gradé à la réputation irréprochable était probablement dans sa poche. Avec quelques jours, voire une semaine, pour laisser retomber la tension, on aurait peut-être pu arranger les choses, mais nous n’aurions pas ce luxe.Neuf chances sur dix qu’elle ait aussi préparé un sale coup pour l’armée de Sepulcrale, pensai-je.
« Demain, nous aurons une bataille sur les bras, dis-je sans détour. Il faut mettre ton plan à exécutionce soir, Vivienne. Tu peux le faire ? »
Elle grimaça.
« J’aurais préféré avoir un jour ou deux de plus pour prendre contact avec les bonnes personnes, reconnut-elle. Mais ce n’est pas impossible. »
« Alors va chercher ta cape, nous partirons à la nuit tombée, dis-je. Il faut que tu préviennes Juniper, Scribe, parce qu’à l’aube, les lames vont enfin sortir de leurs fourreaux. »