Chapitre 549
Je n’avais pas vu autant de chevaux morts ou agonisants depuis le Cimetière.
Compter les pertes après une sanglante mêlée nocturne relevait du jeu de hasard, mais je me fiais à mes yeux. Au moins la moitié des trois mille hommes qui avaient fièrement dévalé la route gisait à présent dans la poussière, tailladée comme du parchemin par les lances callowanes. Les autres avaient pris la fuite, affolés, tandis que mes chevaliers se frayaient un chemin dans la colonne compacte en les massacrant. Ils ne se battraient plus ce soir. Ça avait été un carnage : nous les avions pris au dépourvu, dans une formation inadaptée. Malgré les pertes subies par l’Ordre des Cloches Brisées, je soupçonnais que notre cavalerie était désormais plus nombreuse que celle du Chevalier Noir. Cela signifiait que nous avions tué au moins trois cavaliers pour chaque chevalier perdu, le genre de ratio qui ne s’obtenait que lors d’une déroute totale.
Pourtant, tandis que l’odeur du sang et de la merde me remplissait les narines, tandis que les cris de mort des hommes et des chevaux se mêlaient en une étrange élégie, je gardais les yeux fixés sur l’horizon. L’Ordre n’avait pas poursuivi les cavaliers en fuite : Talbot savait que c’était peine perdue et que nous risquions de tomber sur un piège ennemi. Au lieu de cela, les ordres avaient été d’éloigner les quelques prisonniers capturés, d’achever les mourants et de changer de monture en prévision d’une nouvelle chevauchée. Il semblait toutefois inutile d’envoyer mes chevaliers dans une autre mêlée. Depuis son perchoir, la maréchale Nim avait décidé que la bataille prenait une tournure qui ne lui plaisait pas. Trop de risques, surtout maintenant que sa cavalerie avait été mise en déroute dans l’obscurité et que les renforts de l’Armée de Callow marchaient sans entrave.
Si mon avant-garde tentait de prendre ses fortifications dans la plaine avec l’appui de l’Ordre, elle risquait de subir une véritable défaite ici. Ses forces étaient toujours divisées et, désormais, c’était moi qui disposais de l’avantage en cavalerie. Le Chevalier Noir fit donc preuve de bon sens, de prudence. Elle suivit ce qu’aurait préconisé la doctrine des Légions qu’elle avait contribué à rédiger : elle battit en retraite.
L’assaut contre les soldats de Sepulcrale dans les hauteurs fut annulé, et la Septième se replia prudemment pour renforcer les deux légions qui se rassemblaient déjà près de la tranchée afin d’affronter mon armée. La maréchale Nim n’attaquerait pas, et moi non plus. Prendre des tranchées, même à moitié achevées, serait une sale besogne. Trop risqué, vu l’épuisement de nos armées et le manque de coordination qu’impliquait un combat nocturne. Ses officiers étaient meilleurs que les miens, certes, mais elle n’allait pas parier que l’armée qui avait tenu tête au Roi Mort pendant des années serait celle qui finirait par céder. Quand les choses se corsaient et que le combat se résumait à savoir qui aurait assez de cran pour tenir bon ? L’Armée de Callow était imbattable.
Au lieu d’une bataille, nous allions donc avoir deux armées rangées en formation de combat, face à face dans l’obscurité, à moins d’un demi-mile l’une de l’autre, pendant quelques heures, avant de battre toutes deux en retraite. J’ôtai mon casque et secouai mes cheveux mouillés. Je n’étais pas très douée à la lance, mais j’avais fini par engager l’ennemi à l’épée après avoir semé la panique dans ses rangs avec la Nuit. Du sang qui n’était pas le mien maculait mon armure. Je levai les yeux vers le ciel étoilé et expirai lentement.
Nous avions survécu à une nuit de plus.
Aisha avait cru que réussir à suivre le plan de Juniper la tirerait de… quoi que ce fût, mais le lendemain matin, je vis qu’elle s’était trompée. J’avais pris pour bon signe le fait qu’elle se soit dirigée vers le front, mais elle n’était pas allée inspecter nos fortifications. Ni les tranchées ni les forts. Juniper avait plutôt poussé plus à l’ouest, près de la demi-route que nous mettrions des jours à achever — six environ, d’après Pickler, à notre rythme actuel. Je trouvai l’escorte de ma maréchale qui s’agitait nerveusement dans le fond de la vallée, tandis que Juniper se tenait seule sous un grand sycomore. L’arbre offrait peu d’ombre ; ses branches squelettiques étaient dépouillées de toutes leurs feuilles.
Le Limier infernal était l’une des plus grandes orques que j’aie rencontrées, plus grande que toutes celles de l’Armée de Callow, à l’exception de Hakram, et elle avait toujours eu une forte présence. Même cadette, ses larges épaules et sa posture droite comme un piquet laissaient deviner son tempérament militaire au premier coup d’œil. J’avais du mal à évaluer l’âge des orques entre vingt et quarante ans — avant ou après, les signes étaient assez faciles à reconnaître —, mais je connaissais Juniper depuis des années. Je l’avais vue grandir en même temps que moi, les traits de son large visage se durcir, ses crocs s’épaissir. Ses yeux, noirs comme ceux de la plupart des orques, étaient plus enfoncés qu’à notre première rencontre. La peau autour avait aussi pris une teinte plus grise.
Pourtant, en toutes ces années, je ne l’avais jamais vraiment vue… s’affaisser ainsi. C’était subtil, et chez quelqu’un comme Indrani, on aurait pu croire qu’elle s’appuyait simplement contre l’arbre. Mais pour qui la connaissait, c’était évident. Ses épaules étaient voûtées, son expression épuisée. Elle ne me salua pas lorsque je boitai jusqu’à elle, les yeux toujours fixés sur les fortifications qui s’étendaient au loin. L’aube s’était levée depuis une heure ; les Légions comme mon armée avaient repris le travail dans la fraîcheur du matin.
« Il y a de meilleurs endroits pour admirer la vue, tentai-je. Si nous allons près du pied des collines, à l’est, nous pourrons aussi apercevoir le camp d’Aksum. »
Elle ne répondit pas. J’attendis, désemparée. Juniper n’avait jamais été du genre à ravaler ses sentiments ; ces longs silences où elle s’était mise à se réfugier me prenaient donc au dépourvu.
« J’ai reconnu le plan, finit par dire le Limier infernal.
— Tu aurais dû, répondis-je. C’était le tien. Et il a marché. »
Ce n’était pas la plus subtile de mes approches, mais parfois, mieux valait aller droit au but. Bien plus souvent qu’on ne le croirait, en réalité. Pourtant, au lieu de la réaction que j’espérais, ses épaules se voûtèrent davantage.
« Ce n’était pas le mien, répliqua-t-elle d’une voix rauque.
— Juniper, nous avons littéralement repris tes notes, dis-je d’un ton plat.
Elle se tourna enfin vers moi, la mâchoire crispée et le regard dur.
« Tu as repris mon analyse de la situation pour en faire la tienne, déclara avec calme la Maréchale de Callow, la voix grondante. J’ai prédit certaines décisions de la maréchale Nim, comme la moitié de notre état-major aurait pu le faire si on le lui avait demandé. Toi, tu as transformé ces suppositions en un plan de bataille opérationnel. »
Je serrai les poings, mais me forçai à garder mon calme. On aurait dit qu’elle s’évertuait à ne rien comprendre.
« Utiliser l’Ordre, c’était… »
« Je n’aurais pas utilisé l’Ordre, Catherine, lança Juniper avec colère. Je n’aurais même pas combattu. J’aurais rapproché la moitié de l’armée des tranchées, obligeant le Chevalier Noir à en faire autant, jusqu’à ce que le risque de s’en prendre à Sepulcrale devienne trop grand. »
Je clignai des yeux, puis dissimulai ma surprise.
« Ça aurait marché aussi, fis-je remarquer.
— Ta solution était meilleure, gronda-t-elle. Tu as remporté le même avantage, en la forçant à reculer loin de Sepulcrale, mais l’embuscade de l’Ordre lui a coûté la moitié de sa cavalerie. Si je t’avais conseillé et que tu m’avais écoutée, le résultat aurait été inférieur. »
Je me mordis la langue avant de lui dire que ça aurait tout de même été un bon résultat, sachant qu’elle y verrait une gifle.
« Si tu n’avais pas prévu que la maréchale Nim attaquerait, rien de tout ça n’aurait été possible, dis-je à la place.
— La générale Zola pensait aussi qu’elle le ferait, répondit Juniper. Tu ne le lui as tout simplement jamais demandé, parce que tu t’obstines à prétendre que je suis quelqu’un que je ne suis pas. »
Je serrai les dents. Pourquoi s’obstinait-elle à interpréter chaque chose de la pire façon possible ? Bon sang, le Chevalier Noir ne l’avait surpassée que deux fois. Depuis quand était-elle devenue si fragile ?
« Et qui serais-je en train de prétendre que tu es ? lâchai-je.
— Une meilleure commandante que toi, répondit le Limier infernal d’une voix rauque. Quelqu’un dont tu devrais suivre les conseils. »
« C’est… »
J’allais dire que c’était ridicule, mais me retins. La traiter d’idiote ne servirait à rien.
« … la vérité, reprit Juniper. Quand ai-je remporté une victoire, à part quand tu m’entraînais dans ton sillage ? »
« Tu as repoussé Malanza aux Camps, dis-je.
— J’ai gagné du temps jusqu’à ton retour, répliqua-t-elle, et j’aurais perdu si tu n’étais pas revenue. Ça a toujours été comme ça. Les Trois Collines, c’était ton plan. Marchford, les Cinq Armées et une, Dormer… jusqu’à la Dixième Croisade. Et quand j’ai commandé sans personne au-dessus de moi, j’ai failli briser l’Armée de Callow à Iserre. »
« Je m’occupe de la partie qui concerne les Nommés, dis-je. La stratégie militaire, c’était toi, Juniper. Dans presque toutes ces batailles, je suis descendue dans les rangs pour me battre. Quelqu’un devait commander l’armée, et ça a toujours été toi. »
« Pas besoin d’une maréchale pour ça, répondit Juniper. Il te faut une générale, et tu en as déjà plein. »
« Je ne suis pas du tout d’accord, répliquai-je sèchement. Et tu oublies qui a bâti cette fichue armée, Limier infernal. Ce n’est sûrement pas moi. »
« Tu ne vois pas comme tout ça n’a aucun sens ? dit Juniper avec accablement. Nous avons fait match nul une fois quand nous étions gamines et tout le reste en a découlé. Chaque poste, chaque honneur, chaque titre. Je ne suis qu’une enfant en uniforme de maréchale face à un vrai maréchal de Praes. Ça ne peut finir que d’une seule façon. »
Je compris vaguement que je n’avais rien à répondre. Nous pouvions en parler toute la journée ; j’aurais beau avoir la langue la plus éloquente de toute la Création ou la rhétorique la plus brillante des Cités libres, ça ne la ferait pas bouger d’un pouce. Elle avait avalé le mensonge et l’avait laissé lui ronger les entrailles. Les mots n’y changeraient rien. Bordel, je n’étais même pas sûre d’en être capable. Mon regard glissa vers le sycomore. L’ombre mouvante de ses branches révéla ce que je n’avais pas remarqué : l’arbre était mort, de l’intérieur. À travers les fissures, je voyais qu’il s’était creusé ; son cœur était mort, et ses membres étaient simplement trop lents à comprendre la vérité. Quand je regardai Juniper, elle évita mon regard.
« Si tu présentes ta démission, je la refuserai sans détour, dis-je.
Je remontai sur mon cheval et la laissai avec son arbre.
La bataille nocturne, si éprouvante, avait modifié l’équilibre des forces dans la vallée.
Nous avions montré les crocs et l’Armée de Callow avait réussi à se remettre de la marche forcée de toute une nuit qui nous avait permis de prendre la forteresse de Kala. Le Chevalier Noir était moins certaine de pouvoir nous affronter en terrain découvert. Nos deux armées évitèrent donc tout nouveau combat, du moins dans la vallée. Zola ordonna aux Légions de maintenir une garde de nuit permanente, au cas où elles tenteraient une nouvelle attaque contre l’avant-garde de Sepulcrale. Mais, comme nous, la maréchale Nim se concentrait ailleurs : la vallée entre les collines de Moule et de Kala s’était transformée en chantier de fortifications. J’envoyai Archer et la Chasseresse ralentir leur progression, comme la veille, en frappant à différents endroits de la ligne, mais leur supériorité numérique en sapeurs finit par faire la différence.
Ils rattrapèrent nos sapeurs, puis commencèrent à nous dépasser, sans toutefois creuser un écart trop important. Dans toute la vallée, des ouvrages symétriques sortaient de terre : deux lignes de tranchées se faisant face, avec des palissades derrière. D’est en ouest, nous nous pressions tous deux vers la demi-route. Nous prenions même les mêmes précautions, tirées de la même doctrine. Pour éviter qu’une attaque nocturne ne submerge nos positions, nous élevions des enceintes derrière nos murs, où nous pourrions tenir des garnisons de protection.
Les combats se poursuivaient dans les collines de Moule. Je devais garder tous mes sapeurs dans la vallée, occupés aux travaux de siège ; il me faudrait donc compter sur les soldats réguliers pour aller couper du bois dans les collines. Face aux tirailleurs gobelins qui ne manqueraient pas de se détacher pour nous harceler, mes légionnaires seraient nettement désavantagés. Il fallait envoyer un écran protecteur. Je fis donc venir les deux personnes qui me semblaient les mieux indiquées. Le seigneur Razin Tanja et Dame Aquiline Osena entrèrent dans ma tente une heure après l’aube, mais je ne leur confiai aucun plan compliqué.
« Les collines de Kala, dis-je en pointant la carte. Si c’est ennemi et que ça s’y trouve, je le veux mort. Protégez nos bûcherons. »
« Et le plan ? demanda poliment Razin.
— Choisissez vos hommes, votre rythme et vos batailles, répondis-je avec un haussement d’épaules. Ces collines sont à vous. »
Aquiline sourit.
« Vous nous confiez une guerre d’honneur, Reine Noire, dit-elle, ravie.
— L’honneur peut aller se faire foutre, répondis-je. Ramenez-moi des scalps, Osena. »
Son expression, entre le scandale et l’allégresse, me remonta vraiment le moral. Au moins, les petits seigneurs ne risquaient pas de s’effondrer, pensai-je en les congédiant. Dans l’après-midi, je reçus mes premiers rapports : les forces du Dominion s’attelaient à la tâche avec un enthousiasme fervent, en particulier le contingent de Malaga. Des siècles de combats contre la Lignée du Champion dans les collines d’Alavan leur avaient appris à se battre sur ce type de terrain. C’était une lutte tribale et sanglante, exactement comme les gobelins et les Levantins les aimaient. Razin lui-même revint vers la Cloche de l’après-midi, une nouvelle cicatrice au visage et l’air satisfait, juste à temps pour que Vivienne me prenne par surprise alors que je lui versais une coupe de vin avant de l’envoyer chez un guérisseur.
« Le commandant des forces de Sepulcrale nous a envoyé un cavalier, annonça-t-elle en entrant vivement dans la tente. Ils veulent nous rencontrer. »
« Enfin, grognai-je. Tu as un nom pour moi ? »
« Isobe Mirembe, répondit Vivienne.
Je sifflai doucement.
« L’héritier de Sepulcrale, expliquai-je à Razin, qui avait l’air perplexe. Son petit-neveu. »
« Elle n’a pas de parents plus proches ? demanda-t-il, surpris.
— C’était son neveu, avant, mais nous l’avons tué à la Folie, répondis-je. Ils m’ont donné une heure, Vivienne ? »
« À la Cloche de l’après-midi et demie, dit-elle. Au sud des collines de Moule. »
Je grimaçai. Il allait falloir seller les chevaux bientôt. Et comme ce jeune homme — il avait dix-neuf ans, si je me souvenais bien, ou à peu près — était techniquement l’héritier d’Askum et prétendait aussi au Trône, je devrais emmener assez de personnes de haut rang pour que notre délégation ne soit pas insultante. Je ne pouvais pas vraiment en détacher beaucoup, cependant. Je jetai alors un regard pensif à Razin, qui était noble.
« Finis ta coupe, mon petit seigneur, dis-je. Et fais examiner cette blessure. Nous partons en balade. »
Autant embarquer aussi les autres gamins, songeai-je. Sapan serait furieuse de devoir quitter Masego — ou, plus probablement, ses grimoires —, mais ce serait bon pour elle et Arthur de découvrir la haute noblesse des Terres désolées. Et même si je ne croyais pas que l’invitation fût un piège, ça ne voulait pas dire que je faisais confiance aux Mirembe. Deux Nommés de plus constitueraient une précaution utile. Razin Tanja posa sa coupe vide sur ma table sculptée et se leva ; ce fut le signal du départ.
Isobe Mirembe ressemblait beaucoup à l’image que je m’étais faite de Sargon Sahelian. Grand, doté de muscles fins, le visage parfaitement symétrique, avec ses pommettes hautes sous des yeux dorés et froids. Il était beau, mais tenait davantage de la statue que de l’homme. Il me rappela de façon déplaisante le Prince Exilé, qui aurait tout aussi bien pu être taillé dans le marbre. Mais lui n’avait pas de Nom. Combien de potions et de sortilèges avait-il fallu pour que sa peau sombre ne présente pas la moindre imperfection ? Son armure était au moins pratique, malgré les joyaux qui l’incrustaient en assez grand nombre pour équiper une compagnie entière de légionnaires. Mon escorte de chevaliers était aussi nombreuse que sa suite, mais, au lieu de la poignée de nobles qu’il avait amenés, j’avais avec moi deux Nommés et un souverain de la Lignée.
« Reine Noire, je vous salue au nom de l’Impératrice de l’Effroi Sepulcrale, dit Isobe en rompant le silence, et vous remercie de votre intervention la nuit dernière. »
« La Reine Noire vous rend votre salut, répondis-je sèchement. Vous savez qui je suis. M’accompagnent le seigneur Razin Tanja de la Lignée du Lieur sinistre, l’Apprenti et l’Écuyer. Et, bien sûr, vingt des mêmes chevaliers qui ont mis en déroute la cavalerie des Légions hier soir. »
La dernière remarque manquait de courtoisie, mais je ne la regrettai pas le moins du monde en voyant mes chevaliers se redresser. À mes yeux, ils méritaient ces éloges. Isobe ne présenta que les nobles qu’il avait amenés, chacun seigneur ou dame dirigeant sa propre maison. Il n’avait au moins pas lésiné sur le rang de ses accompagnateurs, ce qui était bon signe. Une fois les présentations terminées, nous passâmes aux affaires.
« Une trêve entre nos forces serait tout à fait naturelle, proposa Isobe. Ni Aksum ni la véritable impératrice n’ont de querelle avec la Grande Alliance. »
« Une trêve serait un début, dis-je, mais elle ne ferait que repousser les problèmes. Nous devons attaquer le Chevalier Noir ensemble. »
« Ma tante accueillerait volontiers le soutien officiel de la Grande Alliance à son titre de dirigeante de Praes, répondit Isobe avec aisance, le sourire dépourvu de toute joie. À ces conditions, une alliance serait envisageable. »
« Vous n’obtiendrez pas ça, dis-je sans détour. Et vous aider à sauver votre peau ne vaut pas le prix que vous réclamez. Vous avez mal négocié. »
« Pourquoi payer pour ce que vous nous offrez gratuitement ? rit le jeune homme. Vous avez intérêt à empêcher nos forces d’être écrasées, à moins de vouloir affronter les Légions seul. »
« Vous êtes sur des sables mouvants, Mirembe, l’avertis-je. Je ne vais pas continuer à vous tirer d’affaire si vous ne me servez à rien. Autant laisser le Chevalier Noir saigner ses forces en vous massacrant tous. »
Il tendit l’oreille.
« Des fanfaronnades, balaya-t-il d’un revers de main, mais son regard s’était aiguisé.
Je soupirai. À quoi bon discuter s’il ne comprenait pas la précarité de sa situation ?
« Voilà pourquoi on ne devrait pas envoyer des enfants négocier, dis-je. Vous m’avez fait perdre mon temps. »
Il eut l’air de recevoir une gifle — ce qui, à vrai dire, était presque le cas. Sa bande de nobles l’observait, guettant un signe de ses pensées ou de sa faiblesse, mais il ne reviendrait pas sur ses paroles après mon insulte. Nous reparlerions après que la maréchale Nim lui aurait inspiré une vraie terreur, ou après qu’elle les aurait tous tués. Dans les deux cas, ce n’était pas mon problème. Tant que l’avant-garde livrait un vrai combat rangé au lieu d’être massacrée à demi endormie, elle ferait perdre au moins deux mille hommes aux Légions en tombant. Cela rendrait les forces du Chevalier Noir un peu plus faciles à gérer.
« Retour au camp, dis-je aux miens en tirant sur les rênes de Zombie.
Mon regard s’arrêta pourtant sur Razin, qui observait l’autre jeune homme d’un air étrange.
« Depuis mon enfance, on me parle de la ruse des hauts seigneurs de Praes, dit le Seigneur de Malaga. Et voilà ce que vaut votre lignée ? Quelle amère déception. »
« Que pourrait savoir un sauvage venu du bout du monde ? ricana Isobe. Les Mirembe pourraient anéantir votre lignée bâtarde aussi facilement que… »
« J’ai déjà été à votre place, autrefois, dit Razin en fixant l’autre seigneur. Je compatis donc à votre situation, car elle n’a rien d’agréable. Pourtant, même un sauvage du bout du monde savait qu’il valait mieux ravaler sa fierté que périr comme un imbécile. Où sont la ruse et la puissance dont votre peuple se vante si souvent ? Je ne vois qu’un enfant arrogant, prêt à se tuer et à entraîner les siens dans sa chute par orgueil blessé. »
Leurs regards, l’un ambré, l’autre sombre, les observèrent froidement tous les deux. Les nobles écoutaient.
« Vous ne savez rien, siffla Isobe. Ni de la ruse ni de la mort. Si les Légions arrivent, elles plieront. »
« Si les Légions arrivent, vous mourrez, dit lentement Razin, comme s’il s’adressait à un demeuré. Je suis de la Lignée, Isobe Mirembe. Je comprends l’honneur, la fierté de la défiance. Mais cette fierté doit reposer sur autre chose que des chimères, sinon vous avez sellé un cheval mort. Quand le Chevalier Noir arrivera, vous serez massacrés jusqu’au dernier, et vous rompez les pourparlers avec la seule femme capable d’empêcher cela. C’est insensé. »
Tiens. Isobe le regardait comme s’il avait envie de l’écorcher vif et de le faire bouillir. Merde, j’espérais presque à présent que l’héritier d’Aksum survivrait, juste pour qu’il soit obligé de se souvenir de cette tirade. Les nobles avaient tout vu, et je compris à présent qu’ils échangeaient des regards. Ils avaient pris leur décision.
« Nous ignorions que la maréchale Nim était devenue le Chevalier Noir, dit l’un d’eux avec nonchalance. La situation a changé. Il ne faut pas sous-estimer les Nommés. »
« Nous devrions peut-être reprendre les négociations, après tout, dit un autre avec un sourire aimable. »
Aucun ne nous regardait. Tous ces vautours aux yeux ambrés fixaient Isobe Mirembe. Je le vis comprendre : s’il ne négociait pas, Sepulcrale aurait un autre héritier avant la nuit. C’était une pilule difficile à avaler, mais toujours préférable à la mort. Il se tourna donc vers nous avec un sourire affable, et les pourparlers reprirent. J’adressai à Razin un regard attendri. Il avait déjà été à cette place ? Sarcella, c’était pourtant hier, et malgré tout, ça me semblait remonter à une vie entière. Quel rapport entre l’homme que je regardais et le garçon que j’avais combattu dans cette ville ?
Presque aucun.
Isobe Mirembe refusa de se joindre à nous au combat tant que ses positions ne seraient pas attaquées ; les nobles semblaient partager son avis. Je soupçonnais que c’était là l’ordre de Sepulcrale elle-même. Nous conclûmes tout de même un accord : il harcèlerait les Légions par-derrière pour ralentir leurs travaux, et, en échange, je promis d’intervenir si le Chevalier Noir tentait à nouveau de l’anéantir. Ce n’était pas ce que j’espérais obtenir, mais c’était toujours mieux que de les laisser terrés dans les collines de Moule à se tourner les pouces. Le deuxième jour se déroula à peu près comme le premier : dans la vallée, les murs progressaient vers l’est ; dans les collines, les arbres tombaient et le sang coulait.
Ce n’étaient que des embuscades et des raids, pas un seul affrontement rangé. Les bandes armées revenaient avec des trophées, ou ne revenaient pas du tout. Les rapports de pertes montraient clairement que le Dominion était meilleur au corps à corps et au javelot, mais les tirailleurs des Légions étaient des vétérans aguerris, bien approvisionnés en munitions gobelines. Nous les repoussâmes loin vers le nord dans l’après-midi, mais les Levantins tombèrent ensuite dans plusieurs embuscades féroces sur des terrains minés, qui les contraignirent à battre en retraite. Aquiline captura un prisonnier qui nous éclaira sur ce revirement : les Légions avaient fait appel à des volontaires de Risas, la ville près du lac, pour disposer de guides du cru dans les collines. Les pertes subies plus tôt dans la journée avaient servi d’appât.
Dans la vallée, les Légions gardaient l’avantage, mais Isobe avait tenu parole : il envoya sa cavalerie harceler l’ennemi. Des attaques éclair contre les compagnies entre le camp de la maréchale Nim et les murs, quelques chariots incendiés et quelques dizaines isolées tuées. Il se replia aussitôt que les Légions envoyèrent leur propre cavalerie et regagna la sécurité du camp. Le Chevalier Noir n’avait pas jugé prioritaire d’encercler les troupes d’Askum jusque-là, mais leur volonté affichée de passer à l’attaque changea la donne. Des sapeurs furent retirés de la vallée pour commencer à bâtir une ceinture de forts au pied des collines où Isobe avait établi son camp.
Bien. Les Légions seraient ralenties là où cela comptait.
Le troisième jour, la situation se stabilisa dans la vallée et les collines. Dans les collines de Kala, les Levantins, remis à leur place, établirent une trêve prudente, un peu au nord des lignes de fortifications. La majeure partie des collines de Kala et de leurs réserves de bois restaient aux mains des Légions, mais Aquiline avait envoyé ses tueurs sécuriser quelques clairières cachées à l’est, qui nous procuraient assez de bois. Vu la différence de nombre, je fus plus que satisfaite de la performance des forces du Dominion et m’assurai de le faire savoir aux deux petits seigneurs. C’est dans la vallée que nous prîmes une légère avance : notre mur et nos tranchées dépassaient ceux du Chevalier Noir. Les Légions avaient toutefois fait avancer des chariots remplis, je le supposais, de machines de siège ; j’en ordonnai autant pour mes hommes.
Pourtant, aucune bataille n’éclata. Les ennuis vinrent d’ailleurs. Scribe me trouva près de la Cloche de l’après-midi et me conduisit sous une tente où deux hommes, ligotés et bâillonnés, étaient gardés.
« Qui est-ce que je regarde ? demandai-je.
— Des serviteurs de confiance du seigneur Sokoro Abara, répondit Eudokia. Je le surveillais. Il les a envoyés faire le tour des collines de Moule et entrer en contact avec la maréchale Nim. Ils devaient lui communiquer quelques renseignements en signe de bonne volonté, et établir des liens. »
Eh bien, il ne m’avait pas paru particulièrement digne de confiance. Je ne m’attendais pas à ce qu’il essaie de jouer sur les deux tableaux si vite, cela dit.
« Quels renseignements ? demandai-je.
— Rien d’important, répondit Scribe. Effectifs des troupes, ragots de camp. »
Hum. Rien de trop grave, donc. Il cherchait à se faire bien voir, pas à changer carrément de camp. Pas encore.
« Il a toujours son demi-frère dans une cellule ? demandai-je.
Scribe hocha la tête.
« Sortez-le de là, décidai-je. Cachez-le quelque part dans notre camp. »
« Et ces deux-là ? »
Je les dévisageai.
« Posez leurs têtes sur son lit, dis-je, avec un billet : pas de seconde chance. »
Ça devrait lui rappeler qui tenait sa laisse. Mieux valait, car j’avais des projets pour le lendemain et ne voulais pas qu’on me détourne de leur exécution.
Le quatrième jour, je décidai qu’il était temps d’essayer de tuer la maréchale Nim.
Pas ici et maintenant, malheureusement. J’avais peu de chances d’y parvenir, avec un schéma naissant de trois qui infléchissait les coïncidences en sa faveur. Mais je pouvais au moins le consolider. Le voile qui dissimulerait ce coup serait l’offensive de l’Armée de Callow : il ne nous restait que deux jours avant que notre tranchée n’atteigne la route, et la moitié de la vallée était déjà fortifiée. Le moment était venu de mettre les défenses ennemies à l’épreuve. Les Légions avaient installé leurs machines de siège, tout comme l’Armée de Callow, mais aucun camp n’avait encore ouvert le feu. Nous ne voulions pas nous engager trop tôt dans cette lutte d’usure. Jusqu’à maintenant.
Nos balistes commencèrent à pilonner la palissade ennemie au premier coup de la Cloche du matin. En moins de quatre-vingts battements de cœur, l’ennemi riposta.
Ils nous dépassaient en nombre pour les armes de siège traditionnelles des Légions, comme les balistes et les scorpions, mais la doctrine voulait qu’une légion ne transporte pas de trébuchets à moins qu’un véritable siège ne soit prévu. Nos trois engins nous donnaient donc l’avantage en portée et en puissance, mais lorsque le ciel se remplit de pierres, je vis que la marge était bien plus mince que je ne l’aurais voulu. Des deux côtés, on avait amené les mages en première ligne ; ils déployaient des boucliers pour renforcer nos palissades et les empêcher de céder sous les coups. Mais la supériorité de l’ennemi en puissance de feu nous accablait. Nous avions aussi moins de mages. Heureusement, j’avais une réponse à ça : Archer et la Chasseresse d’Argent se mirent à tirer avec leurs véritables arcs.
Des flèches de la taille d’un javelot commencèrent à tuer les servants et à briser les machines, tandis que le tir de nos balistes obligeait les lignes de mages ennemis à rester pour protéger les palissades au lieu de couvrir les leurs. Le Chevalier Noir avait toutefois d’autres mages à sa disposition, et ils intervinrent avant que mes Nommés ne causent trop de dégâts. Un vent tourbillonnant se forma au-dessus de la position ennemie et je grimaçai. Il avait l’air simple à maintenir, ce qui était mauvais signe ; mais, pire encore, aucun de mes Nommés archers ne pourrait décocher une flèche à travers. Leurs flèches pouvaient traverser certaines magies, comme les boucliers, mais pas le vent. Et c’était précisément cela : du vent créé par la magie.
Il était temps de prendre un risque. Sans quoi la situation pourrait se retourner contre nous. Je donnai l’ordre et les signaux furent hissés. Dans les collines de Kala, à l’est, une force de frappe de mille hommes surgit au-delà des défenses ennemies par un sentier découvert par les Levantins. Les Légions connaissaient l’existence de ce passage et un fort leur barrait la route, mais le vent dans le ciel cessa soudain de tourbillonner et se transforma en une immense lance. Elle s’abattit sur le fort, tuant une compagnie entière en un instant. Le Hiérophante venait de rappeler à tous les combattants du champ de bataille pourquoi on évitait d’affronter un mage Nommé de son calibre.
Les légionnaires se précipitèrent au-delà des ruines, droit sur les machines ennemies, guidés par deux silhouettes : l’Écuyer et l’Apprenti. Allez, Chevalier Noir, songeai-je. Tu dois garder ces machines, sinon déloger l’avant-garde des collines deviendra bien plus compliqué. Ils ne sont que mille, et tu peux bien te charger d’un simple Écuyer, non ? Frappe. Allez. Une vague de puissance au loin me rappela pourquoi je n’étais pas avec les assaillants : une boule de nuages verts et empoisonnés commençait à se former au-dessus de mes propres machines de siège.
« Bonjour, Akua, dis-je avec un sourire froid, avant de libérer la Nuit que j’avais passé une heure à rassembler.
Mon rôle était ici. J’avais demandé à Masego de protéger les gamins si la situation tournait mal ; il faudrait que ça suffise. Et tout se passait plutôt bien. Les troupes accompagnant l’Écuyer atteignirent les machines et en incendièrent deux à la suite, tandis que je maintenais les mages nobles en état de trêve et que les flèches commençaient à abattre les mages des Légions. Seul le Chevalier Noir ne se montrait pas. Pas même dans un corps possédé. Merde, elle n’avait pas mordu à l’hameçon. Pire encore, alors que ma force d’attaque se heurtait à des positions retranchées et se voyait forcée de reculer, je découvris où se trouvait réellement le Chevalier Noir : de la fumée s’élevait du camp d’Aksum. Avait-elle lancé une ligne d’ogres contre eux, comme elle l’avait fait contre notre camp près de Wolof ?
Les hommes de Sepulcrale ne construisaient pas de camps fortifiés comme les Légions et l’Armée de Callow. Un raid pareil tournerait… mal pour eux.
Je jurai et donnai l’ordre de battre en retraite. Nous avions détruit au moins la moitié des machines de siège ennemies, du moins celles déployées ici, mais le prix avait été lourd. Même avec le Hiérophante couvrant notre retraite, nous perdîmes un peu plus de la moitié des mille hommes envoyés. Et la maréchale Nim ne s’était pas montrée. Je n’avais pas réussi à infléchir le Destin pour la tuer avant la fin de la campagne. Comment avait-elle su qu’il ne fallait pas venir ? Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent. Akua, forcément. Mais pourquoi prévenir le Chevalier Noir ? Si elle comptait prendre le contrôle des Légions — et c’était bien ce qu’elle devait faire pour tenter de renverser Malicia —, elle ne pouvait pas laisser la maréchale Nim en vie. Le Chevalier Noir était une loyaliste, la maréchale qui était restée fidèle.
Quel était donc son jeu ?
Je compris que la situation commençait à m’échapper. Je pensais avoir cerné le chemin qu’Akua prendrait, et je le croyais toujours, mais je ne pouvais m’empêcher de me demander… Je repoussai ces inquiétudes et m’occupai de l’urgence. Après notre retraite, le pilonnage faiblit des deux côtés et cessa complètement à la Cloche de l’après-midi. Les sapeurs des deux camps commencèrent à réparer les brèches dans les palissades, et cette étrange atmosphère de trêve retomba sur la vallée. Il n’y eut plus de morts durant ce quatrième jour, pas même dans les collines.
Personne ne croyait que cela durerait.
Le cinquième jour, Scribe apporta des nouvelles.
« L’armée de Sepulcrale approche, annonça-t-elle au conseil de guerre. Si elle garde son rythme actuel, elle atteindra les collines de Moule dans six jours, vers le soir. »
Les avis divergeaient sur la conduite à tenir.
« Nous devrions attendre l’arrivée de l’armée principale, conseilla pragmatiquement la générale Zola. Sepulcrale cherchera probablement à se servir de nous pour détruire les Légions au moindre coût pour elle, mais elle sera globalement de notre côté. »
« Ou elle pourrait ne pas intervenir du tout, en attendant que les vivres de l’un de nous s’épuisent et que des décisions désespérées soient prises, fit remarquer Aisha. Nous ne devrions pas présumer de la coopération d’Abreha Mirembe. Elle sait parfaitement que nous ne voulons pas la voir monter sur le Trône. »
« Même si nous voulons en finir avec les Légions avant l’arrivée de Sepulcrale, le pouvons-nous ? demanda Vivienne.
« Si son avant-garde nous aide, je pense qu’il est possible de gagner une bataille en terrain découvert, répondis-je, avant d’hésiter. Je ne suis toutefois pas sûre que la victoire soit décisive. »
« Cela renforcerait la position de l’impératrice usurpatrice à son arrivée, dit Dame Aquiline. Elle aurait plus de poids dans les négociations avec nous. »
Elle n’avait pas tort, dus-je reconnaître. Si l’Armée de Callow et les Légions loyalistes s’affaiblissaient mutuellement juste avant l’arrivée de Sepulcrale avec ses troupes fraîches, l’équilibre pencherait en sa faveur. Mais devions-nous vraiment attendre six jours, pour que cela reste vrai, sauf qu’elle aurait alors établi son camp dans les collines au-dessus de la bataille ? Aisha n’avait pas tort non plus : Sepulcrale pouvait bien se montrer à la hauteur du vautour sur sa bannière. Aucune décision ne fut prise, mais je savais qu’il faudrait bientôt en prendre une. Si nous voulions attaquer, il nous faudrait le faire dans les trois jours. Sinon, la marge de manœuvre pour nous reposer et nous réorganiser avant l’arrivée de l’impératrice en devenir serait dangereusement réduite.
Les tranchées et les palissades de la vallée continuaient de s’étendre vers l’est, et Pickler était certaine que nous atteindrions la demi-route dès le lendemain. Les fortifications n’étaient malheureusement pas un foutu plan. C’était là notre problème : nous n’avions pas de plan pour vaincre le Chevalier Noir, même si nous pouvions la forcer à livrer une bataille rangée. Une perspective qui semblait chaque jour moins probable.
Le sixième jour, les deux camps prolongèrent leurs défenses jusqu’à la route, et les escarmouches reprirent de plus belle dans les collines de Kala. Un temps venu du nord-est força tout le monde à se replier en début d’après-midi ; le soleil chaud du matin avait disparu sous les nuages tandis que l’air se rafraîchissait. D’abord une pluie battante, qui poussa tout le monde à courir remplir les tonneaux d’eau, le temps tourna bientôt à quelque chose de bien moins agréable : la pluie se changea en neige, puis en grêle violente, comme je n’aurais jamais cru en voir dans les Terres désolées. Tout le monde resta sous sa tente le reste de la journée, jusqu’à ce que la tempête s’apaise au milieu de la nuit.
Le septième matin se leva sur un sol encore détrempé ; la grêle avait fondu pendant la nuit. Mais la générale Zola m’apporta aussi un rapport inquiétant. Deux lignes d’éclaireurs envoyées au sud des collines de Moule avaient plusieurs heures de retard. Nous n’avions pas vu de mouvement chez l’ennemi, mais le Chevalier Noir avait peut-être déplacé des troupes à la faveur de la grêle.
« Formez-vous pour la bataille, ordonnai-je à Zola. Et préparez une force capable de couvrir notre flanc est, au cas où ils auraient contourné les collines de Moule sans être vus. »
Pourtant, moins d’une heure plus tard, je compris que je m’étais trompée. Ce n’étaient pas les Légions qui avaient surpris nos éclaireurs. Enfin, d’une certaine façon, c’était bien elles. Dans la partie centrale des collines de Moule, loin au sud du camp de Sepulcrale et à peu près à hauteur des lignes fortifiées qui se faisaient face, des bannières avaient été levées. Des bannières des Légions : celles de la Deuxième, de la Troisième et de la Neuvième.
Les Légions rebelles étaient arrivées avant Sepulcrale, et l’équilibre des forces ne s’était pas tant retourné contre nous qu’il nous était tombé sur la tête.