Chapitre 544
Nous retînmes nos chevaux à une distance prudente d’une centaine de pieds du bas de la pente.
Un camp fortifié nous dominait depuis les hauteurs des collines de Moule, sur un terrain surélevé, ceint d’une palissade et d’un fossé sec. Des plateformes d’artillerie se dressaient derrière le rempart de bois — j’en distinguai au moins deux — et plus d’une douzaine de scorpions menaçaient l’avant-garde de l’Armée de Callow depuis le sommet de la palissade. Je pinçai les lèvres en considérant la pente raide qui menait au camp, ainsi que sa longueur — au moins quelques centaines de pieds — et le carnage qu’entraînerait probablement sa prise. Je perdrais cent hommes pour chaque pied, pensai-je sombrement, dès que la maréchale Nim ferait donner ses arbalètes.
« Ce n’était pas là hier, marmonna Archer. Je ne me suis pas approchée, Cat, mais je l’aurais vu de loin. »
« Ils l’ont peut-être construit pendant la nuit ? » supposai-je. « Les gobelins peuvent travailler dans le noir, on a déjà employé cette astuce. Puis, une fois les fondations posées, ils font venir les orques et les humains après le lever du soleil. »
Ça voudrait dire qu’ils avaient achevé les travaux peu avant notre arrivée. Et peut-être que les défenses n’étaient pas aussi solides qu’elles en avaient l’air d’ici. Archer trépignait visiblement à l’idée de descendre de cheval et d’aller jeter un coup d’œil de plus près, mais elle se retint. À la place, je sentis le monde frémir à peine tandis qu’elle puisait dans un aspect, penchée en avant sur sa monture.
« Le fossé n’est même pas régulier, dit Archer, le regard lointain. Et des gobelins travaillent encore sur le flanc du camp pour le faire courir tout autour. »
Je ne pouvais pas égaler sa vue sans puiser dans la Nuit, et je préférais éviter de le faire à la légère sous le soleil de l’après-midi. Je me contentai donc de la croire sur parole.
« C’était bien cette nuit, alors », songeai-je à voix haute.
Ce qu’ils avaient réussi à bâtir en si peu de temps n’en était que plus impressionnant. Aussi pénible que ce fût à admettre, l’Armée de Callow n’aurait pas pu en faire autant. Nous manquions de sapeurs et de savoir-faire : nombre de mes légionnaires n’avaient passé que six mois dans des camps d’entraînement avant d’être jugés prêts pour la guerre. Les Légions entraînaient et exerçaient régulièrement leurs soldats, contrairement à moi : la guerre contre Keter ne m’en avait tout simplement pas laissé le temps. Mes gens étaient des vétérans, mais ils avaient combattu un genre de guerre bien particulier.
« Ton cavalier ne tardera pas à rejoindre Juniper, remarqua Indrani. On attend ses ordres ou on va titiller les diables avant qu’ils ne s’y attendent ? »
Je grimaçai. Envoyer de l’infanterie légère gravir une colline jusqu’à une position fortifiée des Légions ne nous apporterait rien, sinon des cadavres. Elle ne parlait pas des troupes de Malaga, cependant, mais de nous deux. Le problème, c’était que je n’étais pas certaine que ce soit une bonne idée. Pas quand la maréchale Nim devait avoir sur place tout un groupe de mages d’élite, dirigé par Akua Sahelian. Les chances qu’une mauvaise surprise nous attende là-haut étaient à peu près aussi élevées que celles de voir le soleil se lever demain.
Ce n’était peut-être pas le cas, mais je n’aurais pas parié là-dessus.
« Je ne touche pas à ce camp sans une équipe plus nombreuse que nous deux, dis-je. Et je te laisserai partir en éclaireuse, puisque je sais qu’essayer de t’en empêcher ne servirait à rien, mais je veux que tu me promettes de garder tes distances. »
Indrani me dévisagea un instant.
« Tu t’inquiètes pour les mages ? finit-elle par demander.
— Ils savent quels Nommés nous avons dans nos rangs, lui rappelai-je. Nim et Malicia ne sont pas idiotes ; elles auront dépensé du temps et de l’argent à trouver comment vous tuer tous. »
« Je serai sage comme une image, alors, lança Indrani d’un ton traînant. Promis. »
Je levai les yeux au ciel, puis ressentis une pointe de gêne en me rendant compte que je lui tournais le dos et qu’elle ne pouvait pas le voir. Elle ne pouvait que contempler un bandeau sur une orbite vide. D’une façon ou d’une autre, c’étaient les petits détails qui me bouleversaient le plus. Les blessures, je les connaissais, j’avais appris à vivre avec. À boiter avec. Perdre un œil, c’était… autre chose, à bien des égards. Archer attendit que nous eussions rejoint les rangs de l’avant-garde pour céder son cheval et s’éloigner à la recherche d’un moyen de se faufiler dans les Voies. Même si les parcourir restait dangereux et le resterait encore près de deux semaines, c’était le genre d’environnement où elle s’épanouissait.
Un pan délabré des Voies où le moindre faux pas risquait de la faire tomber du ciel ? Archer s’y sentirait comme un poisson dans l’eau. C’était son retour dans la Création qui m’inquiétait.
Pas que j’eusse beaucoup de temps à consacrer à ça. Les guerriers levantins qui formaient l’avant-garde de l’Armée de Callow avançaient en large colonne sur la demi-route jusqu’à ce que nous apercevions le camp ennemi. Quand j’avais ordonné la halte, Razin les avait fait sortir de leur formation de marche et s’était mis à les répartir en bandes de guerre. Son instinct était le bon, car l’armée qui nous suivait s’étirait le long de la route comme un serpent. Juniper ne tarderait pas à déployer la colonne en ordre de bataille, me dis-je. Et je doutais que le Chevalier Noir eût choisi cette position sur les hauteurs pour l’abandonner à la première occasion.
Mais la maréchale Nim pouvait nous envoyer des troupes sans quitter sa position. Et, comme pour me donner raison, j’entendis des exclamations de surprise dans les rangs en traversant la foule des bandes levantines. Des cavaliers débouchaient en rangs ordonnés du versant est des collines de Moule, leur point de sortie dissimulé par un large affleurement rocheux. Des centaines, comptai-je, puis plus d’un millier. Putain, Nim nous envoyait toute sa cavalerie ? Si c’était le cas, on était dans une sacrée merde. Les derniers rapports lui attribuaient trois mille cavaliers légers, contre notre avant-garde de deux mille hommes, auxquels s’ajoutaient les cinq cents cavaliers lourds de la Treizième qu’elle pouvait envoyer si l’envie lui en prenait.
« Razin ! » hurlai-je par-dessus le vacarme en écartant les gens de mon bâton. « Razin ! »
Ma voix attira son attention malgré le vacarme. Il tourna les yeux vers moi, délaissant les capitaines qui le conseillaient.
« Formez le mur de boucliers, maintenant ! criai-je. Serrez les rangs, ou on est tous morts. »
Si Nim avait envoyé des tirailleurs gobelins, je lui aurais conseillé de battre en retraite ; mais, sur terrain plat, nous ne distancerions pas la cavalerie. À l’honneur de Razin, il ne perdit pas une seconde pour obtempérer. Il aboya des ordres en ceseo et ses capitaines se mirent en mouvement, rassemblant les bandes levantines aux pieds agiles en un cercle épais et irrégulier. Je mis pied à terre et me dirigeai vers le front tandis que les boucliers se levaient. Au loin, sur le terrain découvert, la cavalerie ennemie avançait au trot soutenu et se formait en quatre longs coins effilés. Ils étaient si étroits qu’il était difficile de savoir combien de cavaliers les composaient. Plus d’un millier, au moins, mais combien d’autres ? Je trouvai un bon emplacement, solide, légèrement à l’écart des boucliers de première ligne. Après m’être assurée que les guerriers autour de moi me laissaient de l’espace, je fermai les yeux et priai les Sœurs.
« Réveillez-vous, murmurai-je en Crépusculaire. La guerre est à nos portes, et j’ai besoin d’un miracle pour rappeler à l’ennemi qu’il doit me craindre. Réveillez-vous, corneilles charognardes. Le sang est dans l’air. »
Tandis que je continuais de murmurer, la Nuit se mit à bouger, s’insinuant paresseusement dans mes veines, réticente à affronter le soleil brûlant. Je continuai à l’attirer en moi, mes murmures coulant sans entrave tandis que la puissance s’accumulait. Des ordres retentirent en ceseo : les capitaines levantins dont les hommes avaient des frondeurs leur ordonnaient de se préparer. Beaucoup de guerriers du Dominion avaient pris l’habitude de porter des frondes en plus de leurs armes habituelles à Hainaut, tant elles s’étaient révélées utiles contre les morts. Quelques battements de cœur plus tard, l’ennemi réduisit la distance : des Taghreb et des Soninkés vêtus d’écailles et d’étoffes aux couleurs éclatantes. Des cris de guerre fusèrent des deux côtés. Quelques pierres fracassèrent des crânes, mais ce n’était rien en comparaison de ce que nous encaissâmes en retour.
Notre mur de boucliers était serré, compact, comme je l’avais demandé à Razin pour décourager l’ennemi de nous charger. Les cavaliers légers ne voudraient pas s’empêtrer dans nos rangs : ce serait comme patauger dans un bourbier. Malheureusement, l’inconvénient tenait à la même chose que l’avantage : notre mur de boucliers était serré, compact. Quand la cavalerie ennemie se mit à lancer des javelots de toutes ses forces, avec l’élan d’une charge, leurs pointes d’acier trouvèrent leurs cibles, et bien d’autres encore. Les boucliers éclatèrent et se brisèrent, des hommes tombèrent en hurlant, et je pus enfin voir de près les cavaliers des Terres désolées, bien entraînés, faire la guerre. Les quatre coins qui nous avaient menacés d’une charge s’arrêtèrent bien avant d’atteindre nos rangs, bifurquèrent sur les côtés, puis repartirent en souplesse.
Les cavaliers de tête lançaient leurs javelots, puis se retiraient pour laisser la place à un autre qui envoyait le sien. L’impact fut… sanglant. Pire qu’une pluie de flèches, même si elle n’avait pas duré aussi longtemps.
J’avais pourtant rassemblé assez de puissance pour riposter. La Nuit jaillit autour de moi, m’enveloppant d’ombre, tandis qu’au-dessus de la cavalerie ennemie se formaient des grains de flammes noires. Je n’allais pas m’embarrasser de subtilité : si je pouvais brûler une bonne partie de leur cavalerie aujourd’hui, les Légions loyalistes seraient beaucoup plus faciles à affronter par la suite. À ma grande surprise, les cavaliers ne se dispersèrent pas à cette vue et poursuivirent leurs tirs meurtriers de javelots. Un instant plus tard, je compris pourquoi. Une grande vague de sorcellerie monta des hauteurs, où deux anneaux transparents, mais tourbillonnants, commençaient à se former. Je dérobai un fragment de la Nuit qui courait en moi pour aiguiser ma vue, et faillis jurer. Ils rassemblaient une force cinétique brute ; j’avais déjà vu des choses semblables.
Si elle frappait les rangs de l’avant-garde, les javelots seraient le cadet de nos soucis. Le mur de boucliers brisé, la cavalerie nous piétinerait comme des animaux.
Qui que ce fût qui avait conçu ce piège, il connaissait mes capacités à un degré déplaisant. Je ne pouvais pas abandonner mon travail sur la Nuit pour en tisser un autre afin de parer à ça, pas à cette heure-ci ; il me faudrait donc le démanteler et le remodeler. Les dents serrées, je m’exécutai. Les flammes noires s’éteignirent en volutes de fumée, et la puissance se déploya pour étirer ces bouffées en longs tentacules de brume sombre. Les anneaux cinétiques s’élancèrent, produisant un bruit ridiculement bancal, mais je plaçai la brume sur leur trajectoire. Mon sort dévora la sorcellerie à son passage, et seul un bref souffle de vent atteignit nos rangs. Mais ce n’était pas une victoire, puisque les cavaliers continuaient de nous harceler.
À ce train-là, ils seraient à court de javelots avant que nous ayons riposté.
Les Levantins trépignaient à l’idée de rompre le mur de boucliers et de charger, tant les cavaliers étaient proches — un autre piège —, mais leur discipline tint bon. Razin parcourut les rangs pour les encourager tandis que je recommençais à rassembler la Nuit ; ses capitaines retenaient de force les guerriers qui commençaient à briser la formation. Je dus admettre qu’il faudrait laisser les Levantins encaisser le choc. Nous survivrions probablement au bombardement magique, mais si je ne frappais pas les cavaliers, ils allaient sans aucun doute nous submerger dès qu’ils auraient fini de nous ramollir à coups de javelots. C’était un choix de merde, mais je n’en avais pas de meilleur. Autant faire en sorte que mon miracle compte, alors.
J’avais une ou deux idées en tête et me mis à tisser tandis que la puissance recommençait à s’élever sur les hauteurs — puis se désagrégea soudain. Je clignai des yeux, déconcertée, avant de laisser échapper un rire bref. Archer. Archer avait planté une flèche dans le chef du rituel. Je n’aurais pas de meilleure ouverture.
Puis le sol se mit à trembler derrière nous. Mais ce ne furent pas des cris d’effroi qui accueillirent ce changement. Je jetai un coup d’œil en arrière et aperçus la bannière de l’Ordre de la Cloche Brisée, flottant fièrement au vent tandis que ses cavaliers accouraient à notre secours. Juniper avait dû les envoyer avant même que nous apercevions la cavalerie ennemie, pour qu’ils arrivent si vite. À la vue d’autres cavaliers, les auxiliaires des Légions perdirent goût à l’escarmouche, nous lancèrent par dépit quelques javelots supplémentaires, puis se retirèrent sans heurt. Mes chevaliers se lancèrent à leur poursuite au galop, passant près de nous, mais ils ne rattraperaient pas les cavaliers légers, et ils le savaient.
Brandon Talbot rappela l’Ordre quand l’ennemi eut été repoussé presque jusqu’à son camp. Je gardai les yeux fixés sur les hauteurs, m’attendant à voir la magie jaillir de nouveau, mais aucun rituel ne suivit. Je relâchai la Nuit, submergée par une vague d’épuisement, et l’avant-garde ensanglantée commença à battre en retraite pour rejoindre le reste de l’armée. Nous avions survécu, me dis-je. La maréchale Nim nous avait fait un œil au beurre noir, mais nous avions survécu.
Ce n’était pas grand-chose, mais c’était déjà ça.
« Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on a échappé de peu au désastre », conclut Juniper sans détour.
Trois cent soixante-trois morts, presque deux fois plus de blessés. Plus de la moitié de notre avant-garde, forte de deux mille hommes, avait été décimée au cours d’une escarmouche qui n’avait pas duré une demi-heure. Il y aurait eu beaucoup plus de cadavres au sol si nous n’avions pas pu nous replier jusqu’aux guérisseurs, mais c’était une maigre consolation, car il était peu probable que tous les blessés fussent remis sur pied avant la tombée de la nuit.
« Le Chevalier Noir nous a pris au dépourvu, reconnut Aisha. Nos éclaireurs ignoraient que les Légions étaient ici, et encore moins qu’elles campaient au-dessus de l’unique route. C’est un grave échec de nos éléments avancés. »
Une façon fort polie de dire « on s’est avancés à l’aveuglette et on s’est fait botter le cul », mais la ravissante Taghreb avait l’art de s’exprimer ainsi.
« Après notre coup dans les Voies, on s’est recroquevillés, dis-je. Et ça nous a coûté cher. On ne peut pas faire autrement. »
Je ne prétendrais pas le contraire.
« Mais maintenant, on sait que Nim est là, et elle a tiré sa flèche, leur rappelai-je. Elle ne nous prendra plus au dépourvu comme ça. »
Moins d’une heure s’était écoulée depuis le repli de la cavalerie ennemie. Nous avions profité de ce temps pour déployer l’Armée de Callow et ses auxiliaires en ligne de bataille sur la demi-route, face au camp fortifié dans les collines, mais les Légions de la Terreur ne semblaient guère disposées à descendre nous affronter. Il n’y avait ici que Juniper, Aisha et moi, dans la tente de campagne ; la générale Zola avait été chargée de gérer les affaires sur le front. Aucune de nous ne prit donc la peine de faire bonne figure face à notre situation.
« Nous ne pouvons pas attaquer ce camp, dit Aisha, exprimant un avis que nous partagions toutes. Ce serait jeter un œuf contre un mur. »
« Il faut la déloger, dis-je. Par l’est ou par l’ouest. Tant qu’elle restera au-dessus de la demi-route, elle pourra continuer à acheminer des provisions et de l’eau jusqu’à son camp, tandis que nous entamerons nos propres réserves. »
« C’est ça, le piège, Catherine, gronda le Limier infernal. Elle fait semblant de nous céder l’initiative en restant dans son camp, mais ce n’est pas le cas. Nous ne pouvons pas passer par les Voies, et nous avancerons au pas si nous quittons la route. »
Je haussai un sourcil.
« À l’ouest des collines de Moule, le terrain est trop rocailleux, m’expliqua Aisha à sa place. À moins d’envoyer les sapeurs nous ouvrir un chemin, nous ne ferions que détruire les roues que nous venons tout juste de remettre en état. »
Il serait peut-être encore possible de le faire en avançant très lentement, mais nous serions alors attaqués. Elle nous harcèlerait à bonne distance avec des tirailleurs et de la cavalerie, saignant mon armée à petit feu. Et même si l’Armée de Callow pouvait avancer plus vite que ses approvisionnements, ce serait une très mauvaise idée. Nous étions liés à ces chariots, car l’autre option était de voir les trois mille cavaliers du Chevalier Noir fondre sur eux et brûler ceux qui transportaient toute notre nourriture et notre eau. La maréchale Nim était à la hauteur de sa réputation : l’une des trois officières les plus décorées de tout Praes avait trouvé le moyen de nous coincer sans même quitter son camp fortifié.
« Il ne nous reste que la demi-route, dis-je, sans enthousiasme. »
Il faudrait marcher dans la vallée entre les collines de Moule et celles de Kala, avec une force ennemie supérieure sur notre flanc, installée sur des hauteurs fortifiées. Nous avancerions à découvert tout du long, tandis que l’ennemi braquerait ses machines de guerre sur nous depuis les hauteurs. Ça sentait le désastre à plein nez.
« On pourrait peut-être longer le pied des collines de Kala et partir vers le sud sans déclencher de bataille, avança Aisha. Ce serait risqué pour elle de nous attaquer : dans un espace aussi resserré que la vallée, nous pourrions manœuvrer de manière à neutraliser son avantage numérique. »
« Et sur un terrain étroit, l’Ordre frapperait bien plus fort que sa cavalerie, grogna Juniper. Mais ça ne marchera pas, Aisha. Elle lèvera simplement le camp et prendra la route pour nous devancer vers le sud. Ensuite, elle s’installera à la forteresse de Kala, à l’abri de ses murs de pierre, avec sa ligne de ravitaillement toujours protégée dans son dos. »
Ce ne serait que déplacer le problème quelques heures plus au sud, si tant est que ça fonctionne. Et j’étais nettement moins convaincue qu’Aisha.
« On pourrait remonter vers le nord, suggérai-je. Contourner toute cette région et chercher un autre passage. »
« On jouerait aux dés, grimaça Aisha. On ne peut pas retourner dans les Voies, et si le Ruban des bourrasques nous crache une tempête dessus, les conséquences pourraient être presque aussi désastreuses qu’une défaite. »
Elle n’avait pas tort, même si cela pouvait honnêtement rester préférable à un affrontement contre le Chevalier Noir sur le terrain qu’elle avait choisi. Contrairement aux Légions de la Terreur, après nous avoir mis à mal, la tempête ne nous poursuivrait pas.
« Le nord, c’est la bonne direction, gronda Juniper. Mais vers les collines de Kala. Au nord-est. »
« C’est une impasse, objectai-je. Même si on établit un camp sur les hauteurs, face au sien, on ne ferait que vider nos réserves sous ses yeux. »
Nim n’aurait pas plus envie d’attaquer notre camp que nous n’en avions d’attaquer le sien ; nous ne la pousserions pas à commettre cette erreur. D’autant que Malicia et son Chevalier Noir savaient parfaitement que je ne pouvais pas m’attarder indéfiniment à régler les affaires de Praes. Ils avaient tout intérêt à patienter sans livrer bataille, car tant que nous n’aurions pas remporté de victoire décisive contre la Tour, ma position dans les négociations resterait fragile.
« Est-ce vraiment une impasse ? » répliqua Juniper en claquant pensivement des dents.
Elle fouilla dans ses papiers et finit par en sortir une enveloppe de parchemin qu’elle me tendit. C’était un rapport, compris-je, rédigé par le capitaine qui avait supervisé le détachement envoyé au lac Nioqe pour remplir des tonneaux d’eau. Une bonne partie était consacrée à l’attaque du calmar d’eau douce et aux éloges des deux jeunes Héros qui avaient tué la créature. Je jetai un regard à Juniper, perplexe quant à la raison de ce document. J’avais déjà dit aux gamins qu’ils avaient bien travaillé.
« Qu’est-ce que je cherche ? demandai-je.
— Le capitaine Henry parle d’habitants aperçus sur l’autre rive, répondit Juniper. Des pêcheurs, comme on peut s’y attendre dans une ville au bord d’un lac, mais aussi des gens qui y menaient leur bétail pour l’abreuver. »
Je parcourus le texte, les yeux plissés, jusqu’à trouver le passage. L’officier mentionnait des moutons, précisément, et je compris enfin où Juniper voulait en venir.
« Ils pourraient nourrir des chèvres avec les déchets, mais il leur faut des pâturages pour les moutons, murmurai-je. Et on n’a vu aucun terrain convenable sur l’autre rive, alors tu penses qu’ils sont… »
« Dans les collines de Kala, acheva Juniper. Ce qui signifie qu’il doit y avoir des sentiers de bergers, peut-être même de part en part. »
Même si nous trouvions ces sentiers, ils ne seraient pas assez larges pour laisser passer notre armée. Mais c’était pour ça que nous avions des sapeurs. Si nous franchissions les collines pour marcher vers le sud, les Légions nous devanceraient presque certainement jusqu’à la forteresse de Kala, mais ce serait moins grave. Nous ne serions plus enfermés dans la vallée ; nous pourrions contourner largement par l’est et traverser les terres pluvieuses jusqu’à trouver un autre tronçon de la demi-route. La maréchale Nim devrait alors venir nous affronter sur notre terrain ; sinon, nous couperions ses lignes de ravitaillement et serions libres de marcher sur Ater, légèrement défendue, tandis que Sepulcral rattraperait les Légions loyalistes.
« De toute façon, il est déjà trop tard dans l’après-midi pour livrer bataille sans prendre de risques, fit remarquer Aisha.
Personne ne la contredit. Le Chevalier Noir avait avec elle la Huitième Légion, les Éclaireurs, et les rangs du général Wheeler comptaient beaucoup de gobelins et de tirailleurs. Si le combat se prolongeait après la tombée de la nuit, nous serions nettement désavantagés.
« Les collines de Kala, alors », approuvai-je.
Les pentes n’étaient pas aussi raides ici que dans les collines de Moule, au sud, mais la pierre était plus tendre. Plus facile à utiliser comme fondation. Les collines de Kala étaient aussi couvertes de broussailles, et Pickler m’assura que pouvoir couper du bois sur place faciliterait grandement la construction du camp. Les travaux ne commencèrent qu’au milieu de l’après-midi, bien trop tard à mon goût, mais le Chevalier Noir ne s’était pas contenté de rester dans son camp à faire joli pendant que nous bougions. Les tirailleurs étaient sortis dès le changement d’heure et harcelaient notre retraite. Juniper envoya les Levantins et nos propres tirailleurs de l’Armée les affronter, mais l’Ordre resta sur place. Il nous fallait garder les chevaliers prêts au cas où Nim enverrait sa cavalerie ; rien d’autre n’aurait été assez rapide pour l’empêcher de tailler en pièces notre infanterie légère.
Pour une fois, le combat tourna en notre faveur. Après le carnage que nous avions subi, j’en avais fini avec les demi-mesures, et j’envoyai les Nommés en force. La Chasseresse d’Argent fauchait les tirailleurs comme une moissonneuse dans un champ de blé ; elle avait beaucoup de colère à évacuer. L’Écuyer reçut deux carreaux d’arbalète dans le ventre après s’être cru invincible, mais avec l’Apprenti à ses côtés, ce n’était pas suffisant pour le tuer. Il ne mangerait que du bouillon pendant une semaine, me dis-je, et en ressortirait plus sage. Les gobelins avaient beau faire la moitié de sa taille, charger à pied des arbalétriers n’en restait pas moins stupide. L’Empire avait conçu ces armes pour percer les armures de plates : elles tuaient les chevaliers.
L’ennemi rompit le combat peu avant la tombée de la nuit ; sa cavalerie n’était jamais sortie. Nous avions perdu une centaine d’hommes de plus, mais nous en avions facilement tué deux fois autant. Nim réfléchirait à deux fois avant de nous mettre à l’épreuve de cette façon, et les guerriers de Malaga redressèrent la tête, leur honneur vengé lors de cette revanche.
Je restai pour aplanir les sommets avec la Nuit et accélérer le travail de nos sapeurs, mais les progrès demeuraient exaspérément lents. Nous n’aurions pas de fossé sec et la palissade restait lacunaire par endroits. Nous avions donné la priorité à la mise en place des protections : la dernière chose que nous voulions, c’était subir un bombardement magique en pleine nuit. À la tombée de la nuit, l’Armée de Callow se replia dans son camp inachevé ; les tentes étaient dressées et les feux rugissaient. Au matin, j’emmènerais Archer et la Chasseresse d’Argent dans les collines pour chercher des sentiers. Mais, après cette journée épuisante, je voulais juste dormir. Ma tête touchait à peine l’oreiller que je sombrai dans le sommeil.
Dans une cruauté sans nom, je fus réveillée ce qui me sembla être un battement de cœur plus tard.
Les alarmes magiques martelaient l’air nocturne. Je me glissai dans un pantalon et enfilai mon armure à la hâte, attrapant mon épée et mon bâton avant de sortir. Je manquai de peu de rentrer dans un grand sergent orque.
« Rapport », ordonnai-je en resserrant ma ceinture d’épée.
« On nous attaque, madame », gronda-t-il.
Je levai les yeux au ciel. Oui, j’avais réussi à le deviner, d’une manière ou d’une autre.
« Qui ? Où ? » insistai-je.
« Ils sont arrivés des collines, derrière le camp, répondit le sergent. Staff Tribune Bishara affirme que c’est la Onzième Légion. »
Il me fallut un instant pour situer. Surnommée « Ténébreux », elle était dirigée par la générale Lucretia. C’était la seule officière qui eût été générale dans les Légions avant les Réformes et le fût restée après. C’était aussi une vampire, une sorte de mort-vivante anthropophage. Pendant la Conquête, sa légion avait servi sous Grem le Borgne et attaqué le Mur, mais je ne me souvenais de rien qui l’eût particulièrement distinguée. La Onzième était restée dans les Terres désolées depuis lors ; je n’avais donc jamais eu affaire à elle. Ma ceinture était bien ajustée ; je posai la main sur le pommeau de mon épée et me redressai.
« Très bien, sergent, dis-je. Quelle est la situation ? »
« La maréchale Juniper vous demande de rejoindre la brèche. »
« Allons-y, alors. »
Le camp était en assez bon ordre, compte tenu de l’attaque survenue juste après la Cloche de Minuit. Mes légionnaires se rassemblaient prestement pour une contre-attaque ; l’effet de surprise était passé. Ce ne fut qu’en arrivant à la brèche que je grimaçai. La Onzième n’avait pas attaqué l’Armée de Callow, compris-je, mais les Levantins. La portion de palissade, déjà fragile, qu’ils avaient enfoncée avec des béliers désormais abandonnés débouchait directement sur l’endroit où étaient soignés les blessés du jour. Les mêmes guerriers qui avaient saigné dans les plaines. Des légionnaires aux boucliers peints en vert et noir avaient envahi les tentes et massacré les soldats du Dominion pris par surprise, mais, à voir les corps et les traces de brûlure, une troupe de Lanternes et de tueurs d’Osena les avait arrêtés net. À mon arrivée, les légionnaires — cinq compagnies tout au plus, à en juger par leur nombre — étaient repoussés, même si la plupart des guerriers du Dominion n’étaient qu’à moitié habillés.
Le problème venait de plus loin : une pluie meurtrière de carreaux d’arbalète s’abattait sur le mur de boucliers depuis une colline au loin. Nous avions endigué l’assaut, le camp ne risquait pas d’être submergé, mais les cadavres continueraient de s’accumuler tant que nous n’aurions pas délogé ces putains d’arbalétriers. Ce serait mon travail, apparemment. Razin et Aquiline se repéraient facilement dans la foule, rien qu’à la façon dont leurs gens se rassemblaient autour d’eux. Je vis que la Chasseresse d’Argent et l’Épée des Tertres étaient avec eux. Jugeant que leur aide me serait utile, je boitillai jusqu’à eux. J’échangeai rapidement des salutations avec les deux jeunes seigneurs, puis avec les Nommés.
« Reine Noire, me salua Ishaq avec un sourire. Belle nuit, pas vrai ? »
« Ils ont perturbé mon sommeil réparateur, répondis-je sans détour. Quelqu’un va mourir pour ça. »
Quelques rires fusèrent, mais Alexis était tout à fait sérieuse.
« Quels sont les ordres ? demanda la Chasseresse d’Argent.
— Je veux que vous veniez tous les deux, avec une bonne vingtaine de tueurs. On va faire taire ces arbalètes. »
« Ça nous aiderait, reconnut Razin. La maréchale Juniper envoie nos propres arbalétriers, mais ils ne sont pas encore arrivés. »
« J’irai, dit Aquiline. Ma suite nous accompagnera. »
Je voulus protester, mais cette lueur dans ses yeux m’indiqua qu’elle allait s’obstiner et nous n’avions pas le temps.
« Très bien, grognai-je. Seigneur Razin, vous prenez le commandement. »
Il acquiesça, puis vola un baiser à sa fiancée.
« Essaie de ne pas te faire une autre cicatrice, la taquina-t-il. Tu sais à quel point je suis jaloux. »
« Je ne promets rien », répondit Aquiline en souriant.
Argh, les jeunes amoureux. J’échangeai un regard contrarié avec Alexis, même si l’Épée des Tertres semblait regarder le couple avec une certaine tendresse. Je précisai à Aquiline que je ne voulais pas emmener de tueurs ; elle détacha donc vingt hommes armés d’épées et de boucliers de sa suite, et nous contournâmes la mêlée près de la brèche. D’un coup de mule, l’Épée des Tertres ouvrit un passage dans une portion fragile de la palissade, assez large pour nous laisser gagner les collines. Nous autres Nommés voyions tous au moins assez bien dans le noir pour guider les Levantins à travers les broussailles en pente. À plusieurs reprises, il nous fallut carrément grimper ; je dus donc étouffer la douleur de ma mauvaise jambe avec la Nuit, mais nous avancions bon train malgré tout.
L’ennemi avait choisi une haute colline au sommet plat pour y poster ses arbalétriers ; ils n’étaient donc pas difficiles à repérer. Deux cents, tirant à tour de rôle pour dissimuler leur nombre. Ils espéraient sans doute pousser des légionnaires à se découvrir avant de décocher de vraies salves, pensai-je. Je n’aimais guère affronter les Légions de la Terreur. J’aurais préféré avoir cette machine de guerre de mon côté. Pourtant, ce n’étaient pas les arbalétriers qui me firent grimacer et ordonner à notre bande de se tapir dans les buissons, mais les quelques silhouettes qui rôdaient au pied de la colline. Des gobelins. Des sapeurs.
« Il faut attaquer la colline d’ici, chuchotai-je. »
On me lança des regards perplexes.
« Il y a des sapeurs dans le coin, déclarai-je sans détour. Toutes les approches de cette colline sont minées jusqu’aux portes des Enfers. Si on essaie de traverser un champ qu’ils ont préparé, peut-être que deux d’entre nous arriveront jusque-là. »
Peut-être. Si les sapeurs passaient une mauvaise nuit. Les Noms aidaient contre bien des choses, mais pas contre une gerbe de feu gobeline. Nous trouvâmes un terrain défendable, un creux entre deux collines dont le rebord était juste assez bas pour que je puisse regarder les arbalétriers ennemis et viser. Les hommes d’Aquiline se répartirent en cercle lâche autour de moi. Je fis discrètement signe à Ishaq de garder un œil sur la Dame de Tartessos quand elle ne regardait pas, mais gardai la Chasseresse d’Argent tout près. Ses réflexes étaient vifs, et je ne pourrais pas beaucoup bouger pendant que je tisserais la Nuit. J’expirai, levai les yeux vers le ciel et frappai le sol rocheux de mon bâton.
« Le soleil a disparu, Sœurs, dis-je en Crépusculaire. On joue, hein ? »
La puissance afflua dès que je l’appelai, comme pour compenser sa lenteur du jour. Dans un murmure, je récitai mes prières et façonnai le sort en attirant toujours davantage de Nuit en moi. Je m’attendais à ce que l’ennemi finisse par remarquer notre présence, mais ce ne fut pas exactement ce qui arriva. Soudain — quand j’eus rassemblé assez de Nuit au même endroit, supposai-je —, une onde magique traversa l’air et un cercle de lumière rouge se forma à environ deux cents pieds au-dessus de nous. Oui, histoire de nous révéler à tous ceux qui regardaient. Je m’interrompis dans mon incantation.
« Va te faire foutre », dis-je avec conviction au ciel, et à Akua Sahelian aussi.
L’ennemi devait s’attendre à notre arrivée, car il ne se passa pas plus d’une centaine de battements de cœur avant qu’il frappe. Ils surgirent de la nuit comme des fantômes, une unique ligne de vingt légionnaires. Mais ce n’étaient ni des soldats ordinaires ni des lourds, pensai-je. Leur armure était légère, faite de cuir et de plastrons, et aucun ne portait de casque. Leurs cheveux longs et noirs flottaient librement dans le vent, s’agitant d’une manière étrange. Chacun portait une épée et une longue lance. Ils… bougeaient de travers. Ils étaient beaux, pensai-je, avec leur peau sombre et leurs yeux noirs, mais une peau d’une douceur impossible. Mon esprit se troublait, compris-je. Je me mordis violemment la lèvre, et leur beauté s’estompa. Leur peau était lisse comme celle d’un cadavre, car c’était exactement ce qu’ils étaient.
Pas un seul ne respirait.
Ils frappèrent en silence. Trois guerriers moururent avant qu’Alexis puisse les avertir que nous étions attaqués, mais je continuai à murmurer mes prières. Presque prête. Aquiline et Ishaq affrontèrent ensemble l’un des ennemis ; l’Osena accrocha sa lance et l’attira à portée de l’Épée des Tertres, qui lui trancha la tête. Le légionnaire explosa en un nuage de poussière et de chair pourrie ; son armure tomba sur les rochers. La Chasseresse d’Argent dévia une lance lancée dans ma direction, puis projeta la sienne dans un éclair de Lumière, tuant son adversaire sans ciller. La proximité de la Lumière faillit déstabiliser mon sort, mais je compensai à la hâte, en jurant à voix basse. Encore un instant, il fallait l’aligner juste comme il fallait…
« Brûlez-les tous », sifflai-je en Crépusculaire.
Le cercle de flammes noires jaillit autour des arbalétriers, s’élevant à la hauteur de trois hommes avant de tourbillonner vers l’intérieur. Les arbalétriers moururent en hurlant, mais je n’en avais pas fini. Le cercle continua de tourner sur lui-même, jusqu’à ce que je frappe le sol de mon bâton et le fasse exploser vers l’extérieur en une vague. J’entendis des légionnaires qui n’étaient pas des miens hurler tandis que leurs munitions explosaient. Les broussailles s’embrasèrent, et la vague d’incinération se propagea jusqu’à s’éteindre. Je soufflai, le front couvert de sueur, et dégainai mon épée. Les cadavres animés qui nous avaient attaqués — des vampires ? — battaient en retraite, constatai-je. La moitié des Levantins qui nous accompagnaient étaient morts et Ishaq saignait d’une morsure au visage, mais nous nous en étions tirés assez honorablement.
En scrutant la nuit, je distinguai des reflets d’acier sous la lune, dans les collines. D’autres légionnaires. Ils se repliaient, compris-je. Ceux qui combattaient à la brèche en faisaient autant, même si les soldats du Dominion les pressaient et que les arbalétriers envoyés par Juniper leur infligeaient des pertes. Peut-être qu’un cinquième des cinq cents s’en sortirait. Mais pourquoi battaient-ils déjà en retraite ? Ça n’avait aucun sens. S’ils craignaient ce que je pouvais faire avec la Nuit, pourquoi attaquer après la tombée de la nuit ? J’eus l’impression d’avoir manqué quelque chose et nous ramenai rapidement au camp. Je remarquai aussitôt que quelque chose clochait. Trop de tentes légionnaires étaient vides, et celles qui ne l’étaient pas étaient démontées. On les pliait.
Je retrouvai Juniper, et avec elle les réponses à mes questions. Ma maréchale avait l’air accablée. Je crus d’abord qu’elle était blessée, mais elle allait bien.
« Elle nous a roulés, parvint à dire Juniper, les mots s’échappant de sa bouche crochue comme un aveu. Elle a quitté son camp, Cat. Les Légions marchent sur nous en ce moment même. Elles ont presque traversé la vallée, et nous ne pouvons pas nous battre. Pas avec toute la Onzième dans les collines, prête à nous prendre de flanc. »
Mes doigts se crispèrent.
« Tu dis qu’il faut battre en retraite, articulai-je lentement. »
« Nous sommes désorganisés, pris de flanc et les fortifications de notre camp sont inachevées, dit le Limier infernal. Si nous nous battons, nous perdrons. »
Je restai figée sous le choc. Elle le savait, et je savais qu’elle le savait : battre en retraite de nuit avec l’ennemi sur nos talons ferait des ravages. Les tirailleurs gobelins mettraient notre arrière-garde en pièces, et nous serions lents et vulnérables en marche. Si elle insistait malgré tout pour que nous nous repliions, c’était qu’elle craignait sincèrement que notre armée soit détruite si nous restions.
« Mais où irions-nous ? » réussis-je à demander.
« Plus au nord, répondit-elle. Près du plateau de Jini, à proximité du lac Nioqe. »
Ce n’était pas une position stratégique, pensai-je. Ni même tactique. Nous n’y gagnerions rien, si ce n’est d’éviter d’être écrasés. Voilà à quel point la situation avait empiré. Assommée, je lui donnai mon accord. J’aurais besoin d’un verre avant de partir, me dis-je. Dieux, ma jambe me faisait mal.
Je ne me souvenais pas de la dernière fois où nous avions été aussi brutalement manœuvrés.
Nous limitâmes les pertes et prîmes la fuite. La retraite ne fut pas aussi difficile qu’elle aurait pu l’être ; peut-être la maréchale Nim hésitait-elle à livrer une bataille rangée en pleine nuit. Mais elle nous coûta plus que je ne voulais l’admettre. En fuyant, je regardai derrière moi et me figeai : au loin, le camp fortifié du Chevalier Noir flamboyait sous le ciel étoilé. Il me fallut un instant pour comprendre. Bien sûr qu’elle brûlait ce camp. Elle n’en avait plus besoin.
Elle venait de prendre le nôtre.