Chapitre 538
Il y avait quelque chose de profondément désorientant à se réveiller après avoir été assommée. Ce n’était pas comme se réveiller d’un sommeil : il y avait cette impression de… confusion, quand l’endroit où l’on se trouvait ne correspondait pas au dernier souvenir qu’on avait. Alors, lorsque j’ouvris les yeux, je m’obligeai à respirer lentement pour garder mon calme. Je ne connaissais pas ce lit, ni ces draps — en soie — ni cette pièce autour de moi, éclairée par des lumières magiques et ouverte sur une magnifique vue de Wolof étendue en contrebas.
Je me redressai sur les coussins où je m’étais adossée, moelleux, rebondis et finement brodés, et, à ma grande surprise, mes membres ne me faisaient pas souffrir. Mon bras gauche était sensible, la peau tendue comme elle l’était après qu’un mage avait soigné la chair, mais même la douleur sourde et constante de ma mauvaise jambe s’était apaisée. Je ne portais plus les vêtements que j’avais eus la dernière fois : un pantalon ample en coton jaune et une robe assortie à motifs verts. Mais ils m’allaient confortablement. Je traversai pieds nus le sol de pierre et trouvai une magnifique canne en acajou rouge qui semblait n’attendre que ma main. Je l’essayai : elle était parfaite, les ailes déployées des corbeaux sculptées sur la poignée épousant agréablement ma prise. Appuyée dessus, je promenai un regard plus attentif autour de moi.
La pièce était carrée. Le sol était carrelé et les murs lambrissés, mais je compris que tout reposait sur de la pierre. Sans m’occuper des pantoufles — était-ce de la fourrure de lion ? — disposées pour moi, ni du mobilier cossu de ce qui ne pouvait être qu’une cellule de prison élaborée, je boitillai jusqu’aux fenêtres. Trois grandes baies vitrées, entrouvertes juste assez pour laisser passer la plus légère brise. Je leur fis un geste du bout des doigts et, sans surprise, l’illusion vacilla, révélant l’espace d’un battement de cœur un panneau de bronze plat, couvert d’assez de runes pour remplir un livre. Dès que mes doigts cessèrent de toucher le bronze, l’illusion reprit, et la fausse mais splendide vue de Wolof sous la lumière de l’après-midi réapparut.
Je tendis la main vers la Nuit, sachant ce qui m’attendait, et j’avais vu juste : je ne parvenais pas tout à fait à la saisir. Des couches et des couches de protections m’empêchaient de l’attirer à moi. Les Sœurs tendirent aussi la main vers moi et, même si nos doigts métaphysiques ne purent se joindre, leur présence me réconforta.
« Mon esprit est-il intact ? » leur demandai-je à voix basse.
Andronike m’envoya un sentiment rassurant. De Komena, je ne perçus qu’une froide colère à l’idée que de simples mortels aient pu tenter de s’en prendre à leur Première sous la Nuit. Je laissai échapper un petit soupir de soulagement. Mes pensées et mes souvenirs étaient donc toujours les miens. Je me rappelais m’être battue dans ce passage secret, en restant près du mur pour empêcher les mages de me viser clairement, mais, après les premières vies que j’avais prises, tout devenait… flou. J’avais fini par perdre connaissance, sans doute, et on m’avait amenée ici. Je tapotai ma canne du bout des doigts en fredonnant doucement. Avais-je tenu assez longtemps pour qu’Akua et Indrani s’échappent ? *Oui*, décidai-je au bout d’un moment. J’avais dû leur donner assez d’avance si les gardes avaient eu besoin de me déloger à coups d’épée.
Les déesses en moi se retirèrent, comme si s’approcher leur avait demandé un effort, et j’adressai un pâle sourire à l’illusion de Wolof. Je n’avais pas prévu que cette petite expédition finirait par faire de moi une prisonnière, mais je pouvais m’accommoder de ce changement de plan. Si Akua avait compris ce que je voulais dire par ces quelques mots, vers la fin, mes sapeurs étaient déjà en train de creuser sous les fondations de ma captivité. Il me suffisait de tout miser sur la force de cette compréhension que nous partagions, moi et une femme que je haïssais autant que je l’aimais — et qui, avant la prochaine lune, me trahirait à coup sûr, comme viendrait le Dernier Crépuscule. D’ici là, toutefois… Mon regard parcourut de nouveau la pièce. Ma captivité s’accompagnait au moins d’un petit casier rempli de bouteilles de vin, sans parler des bols garnis de noix et de fruits assortis.
Je trouvai aussi deux livres sur un joli cabinet. Le premier, signé d’une certaine maîtresse Adad, s’intitulait « Grandes Œuvres » ; un feuilletage rapide m’apprit qu’il traitait de l’architecture soninké ancienne. L’autre, à mon grand amusement contrarié, était un guide d’étiquette pour les nobles de Praes. Très bien. Fidèle à l’enseignement de mes ancêtres callowans, je choisis le livre d’architecture par esprit de contradiction et boitillai jusqu’à la table. Tiens, il y avait aussi un bureau d’écriture parfaitement équipé ? Sympa. Je pris une bouteille de vin au passage, refusant par principe de toucher aux verres de cristal cerclés d’or, et ouvris avec effort une bouteille qui ressemblait à un rouge de Nok. Puis je m’installai et ouvris le livre.
De quoi me faire patienter jusqu’à ce que Sargon vienne me parler, me dis-je.
L’heure affichée par l’illusion ne correspondait pas à ce que mon sixième sens me disait du temps qui passait. Sans cela, le stratagème aurait été bien pensé pour me désorienter. Avant d’apercevoir seulement l’ombre du Haut Seigneur Sargon ou de Malicia — qui finirait par venir, je le savais —, je rencontrai d’abord des serviteurs. Voilés et silencieux, ils venaient trois fois par jour apporter de délicieux repas en quatre services, remplir mon casier à vin et vider le meuble à eau enchanté dans un coin. Le matin, après le petit-déjeuner, on m’apportait de l’eau chaude pour me laver, et aucun d’entre eux ne tressaillit jamais à quoi que ce soit que je dise. Une fois, j’allai même jusqu’à crier à pleins poumons, pour voir si j’obtiendrais au moins une réaction, mais rien. Ils étaient peut-être sourds, pensai-je, ou du moins ensorcelés pour l’être.
Je n’avais pas grand-chose à faire, sinon manger, lire et boire, pendant toute une journée. Je commençai à m’impatienter avant même que la première cloche eût sonné, mais, d’une certaine manière, c’était aussi… reposant. Je ne pouvais pas faire grand-chose d’ici, et depuis combien de temps n’avais-je pas eu si peu de sollicitations ? Cela dit, je n’allais pas me résigner pour autant. J’inspectai ma cellule, mais ne trouvai aucune issue, à part la porte cachée qu’empruntaient les serviteurs. Elle donnait sur un passage de pierre que je ne vis jamais mener qu’à une grille d’acier fermée. Je n’allais pas réussir à l’ouvrir avec une canne, c’était certain, mais il valait peut-être la peine de vérifier si je pouvais toucher la Nuit dans le passage. J’en doutais, mais pourquoi laisser la question sans réponse ?
Le deuxième jour de ma captivité, avant que je trouve une bonne occasion d’essayer le passage, un serviteur en livrée sahelienne se présenta. Celui-là ne portait pas de voile et, contrairement aux autres, il se montra bavard.
« Cet humble serviteur vous transmet les paroles du Haut Seigneur Sargon Sahelian, Reine de Callow », dit-il.
« Je vous écoute », répondis-je en haussant un sourcil.
Il s’avéra que Sargon me demandait si j’accepterais de partager son repas de midi. J’étais tentée de refuser, juste pour voir ce qui arriverait, mais je me retins. Je ne savais pas s’il m’avait laissée mariner un jour dans cette pièce pour s’assurer que je serais disposée à parler, mais, si c’était le cas, je devais reconnaître que ça avait marché. J’acceptai son invitation et l’on mit aussitôt un tailleur à mon service, ce que j’acceptai avec amusement. Les vêtements qu’on m’avait fournis étaient assez confortables : des tuniques vertes ou jaunes, de coupe callowane. Mais je n’allais pas refuser des vêtements gratuits. Pour satisfaire un caprice, je finis par choisir une douce robe d’été jaune, assortie d’un petit boléro vert pâle et de chaussures confortables. Hélas, Sargon avait été prévenu bien à l’avance : je ne pus donc pas voir la surprise sur son visage. Son expression momentanément vide suffit toutefois à me faire sourire lorsqu’il s’assit en face de moi, à la table de ma cellule. Lui non plus n’était pas aussi richement vêtu que lors de notre dernière rencontre : sa tunique blanche et rouge était de belle facture et bien coupée, mais ne se distinguait en rien d’autre.
Il était habillé comme ceux dont la famille était riche depuis des générations, quand ils n’avaient plus besoin d’étaler leur fortune.
« Nous aurons du gibier féerique en plat principal, m’annonça aimablement le Haut Seigneur de Wolof. On en a capturé un le mois dernier, à quelques milles au sud. »
« Je vais supposer que nous ne mangeons pas une véritable fée », répondis-je en haussant un sourcil.
Il gloussa.
« Non. Ces oiseaux descendent d’expériences de l’Empereur de l’Effroi Sorcerous, qu’un de ses successeurs a relâchées dans la nature, dit Sargon. On raconte qu’il tentait d’insuffler aux oiseaux les pouvoirs de l’Arcadie, mais qu’il n’y est jamais parvenu qu’avec les plus humbles d’entre eux. Les premiers spécimens étaient très toxiques, mais pas leur descendance. »
« Ah, fis-je. C’est bon, au moins ? »
« Délicieux, braisé et servi avec de la sauce zaze », sourit Sargon. « Je ne crois pas que vous en ayez déjà goûté. »
Le bougre savait recevoir, il fallait le reconnaître. Le repas commença par deux services de pain aux herbes encore chaud, accompagné de sauces, puis d’un bouillon épicé mais rafraîchissant. Ensuite vint le gibier sur son lit de riz, avec la sauce zaze, aussi bon qu’il l’avait promis. Pour finir, une pâtisserie crémeuse et sucrée, au goût d’œuf et de cannelle, qui s’accordait bien avec mon vin. Et rien n’était empoisonné, ce qui lui valait un point de plus. La conversation avait été agréable, mais légère ; nous avions tous deux fait comme si je n’étais pas prisonnière à Wolof et discuté de ce que j’avais lu dans « Grandes Œuvres » — je soupçonnais que son enthousiasme n’avait rien de feint — ainsi que de quelques anecdotes sur la ville. Rien de bien méchant.
Quand un serviteur m’apporta une pipe garnie d’herbe d’éveil et remplit de nouveau mon verre, je compris que la véritable conversation allait commencer. Sargon eut la galanterie de craquer une allumette pour moi et de l’allumer, tandis qu’il se servait une petite tasse d’alcool ambré qui sentait fortement la pêche.
« Ce matin, j’ai menacé de vous faire exécuter si votre armée ne battait pas en retraite, déclara Sargon d’un ton détaché, mais votre maréchale a refusé avec une insolence remarquable. »
« Juniper reconnaît un bluff quand elle en entend un », répondis-je en haussant les épaules et en tirant sur ma pipe.
Praes ne pouvait pas se permettre de me tuer, pas maintenant. Tout comme je retenais mes coups en les combattant, parce que je voulais que la puissance militaire de l’Empire soit mobilisée contre Keter, eux aussi devaient retenir les leurs. Si Malicia me tuait, les fronts de l’ouest risquaient fort de s’effondrer complètement — et, malgré tous ses efforts pour prétendre le contraire, l’impératrice ne tenait pas plus que nous à ce que le Roi Mort obtienne ce qu’il voulait.
« Malheureusement », soupira Sargon.
J’inhalai profondément la fumée de mon herbe d’éveil tandis qu’il sirotait son verre.
« On m’a naturellement conseillé de vous torturer en public pour vous faire plier », ajouta-t-il d’un ton badin.
Je soufflai un petit anneau de fumée, que je façonnai en faisant claquer mes lèvres. Je ne répondis pas. Il gloussa, dévoilant de nouveau son sourire légèrement de travers.
« Je sais qu’il ne faut pas tenter une chose pareille, bien sûr, dit le Haut Seigneur Sargon. Pourtant, vous n’avez pas l’air inquiète le moins du monde. »
« Des dieux mineurs m’ont éviscéré l’âme, une fois, répondis-je avec désinvolture. J’en suis ressortie plus ou moins saine d’esprit. Pas beaucoup de tortures peuvent rivaliser avec ça, même en se montrant inventif. »
Et Juniper comme Vivienne ne céderaient pas, de toute façon, même en me voyant torturée. Elles savaient toutes deux que je leur ferais passer un sale quart d’heure si elles le faisaient. Tout ce que Sargon y gagnerait, ce serait ma haine véritable, et il prenait bien soin de ne pas la susciter.
« Je ne prétendrai pas pouvoir l’imaginer, répondit aimablement l’homme aux yeux d’or. Vous comprendrez naturellement que garder prisonnière la dirigeante d’une armée qui assiège mes terres constitue une situation quelque peu délicate. »
Autrement dit, certains de ses gens voulaient me voir morte, ou du moins avec moins de choses, et les repousser alors que mon armée campait devant ses portes ne lui rendait pas service. Assez amusant, on pouvait soutenir que ma capture avait, à plusieurs égards, aggravé sa situation.
« Ça doit être frustrant, de laisser Malicia vous dicter une conduite contraire à vos intérêts », dis-je.
Il m’adressa un sourire pincé.
« Ne pas vous exécuter sert également mes intérêts, Votre Majesté, répondit Sargon. Au-delà des conséquences plus vastes pour le sort de Calernia, si je tue la plus illustre Reine de Callow depuis deux siècles, des Héros viendront me chercher chaque printemps jusqu’à ma mort. »
Il sirota son alcool et soupira.
« Je m’attends à ce que plusieurs de mes cousins les moins clairvoyants réclament votre exécution dans l’espoir que Woe me tue à son tour, admit-il. Pourtant, je dirais que ma plus grande frustration, dans toute cette affaire, c’est que je préférerais de loin être en paix avec vous, Reine Catherine. »
« Rien de plus facile, répondis-je franchement. Retournez-vous contre Malicia. Vous ne me barrez la route que tant que vous êtes l’un des piliers qui soutiennent son règne. »
L’homme à la peau sombre éclata de rire, les yeux illuminés d’une véritable gaieté. Le cousin d’Akua, et pourtant si différent d’elle. Même quand elle se laissait aller, elle retenait toujours une part d’elle-même, tandis que Sargon Sahelian était… moins retenu. Il s’autorisait à ressentir les choses plus sincèrement, décidai-je. Aurait-elle été comme ça aussi, si on ne l’avait pas élevée pour devenir le pire des monstres au sein de cette famille monstrueuse ?
« Je vais être franc avec vous, Reine Catherine, dit Sargon en souriant. Tous les rapports de mes espions insistent sur le fait que c’est la meilleure façon de vous aborder. »
Le pire, songeai-je, c’était que, même en sachant ce qu’il faisait, je sentais encore mes lèvres frémir. Sargon Sahelian était peut-être un monstre, mais c’était un monstre charmant.
« Ça fait gagner du temps, répondis-je en haussant les épaules. Je vous en prie, mon seigneur de Wolof, allez-y, dites-moi tout. »
« Je ne suis pas un homme bon, Reine Catherine, déclara Sargon avec indifférence. Tant que ma ville me reste, tant que mes terres ne sont pas troublées, je me fiche éperdument de ce qui arrive à Praes, et même à Calernia dans son ensemble. »
J’aurais aimé le condamner pour sa mesquine apathie alors que le monde s’écroulait à seulement deux nations à l’ouest, mais je gardai la langue dans ma poche. En vérité, en quoi était-il pire que les jeunes princes procerans, ou même les membres querelleurs de la Ligue des Cités libres ? Je doutais qu’il leur fût supérieur, mais je n’allais pas prétendre que cette indifférence nonchalante était un abîme de mal sans pareil.
« Mon soutien à l’Impératrice de l’Effroi Malicia repose sur deux piliers, poursuivit Sargon. Le premier, c’est qu’en dépit de tous ses défauts, elle reste la personne la mieux placée à Praes pour rétablir l’ordre. »
À mon avis, elle était au moins à moitié responsable de la nécessité de le rétablir, mais c’était pour cette raison qu’il avait commencé par afficher son indifférence. Qu’importait à Sargon que Malicia soit à l’origine d’une bonne partie du chaos, si elle restait la mieux placée pour éviter qu’il ne déborde là où cela comptait pour lui ? Je tirai sur ma pipe et soufflai un filet de fumée sur le côté.
« Et le second, c’est qu’elle détient votre âme dans une boîte, conclus-je.
« En effet », acquiesça-t-il poliment. « Ma loyauté envers elle est celle qu’un noble des Terres désolées accorde à quoi que ce soit ou à qui que ce soit : elle ne dure que tant que l’équilibre entre conséquences et avantages ne penche pas trop contre elle. »
Ce qu’il ne disait pas, c’était qu’une armée devant ses portes, ajoutée aux problèmes que ma présence continuait de lui attirer, faisait pencher la balance de façon notable.
« Il reste une question importante avant que cette conversation se poursuive, dit Sargon Sahelian. Vos patronnes peuvent-elles libérer mon âme, Reine Noire ? »
Je savais que cela viendrait. C’était un pot-de-vin évident à lui proposer, un bon moyen de retourner un Haut Seigneur contre la Tour sans avoir à déployer une grande puissance militaire. C’était pour cela que j’avais demandé à Sve Noc si elles en étaient capables, des mois plus tôt. Je n’avais pas omis de lui faire cette offre par hasard.
« Pas d’ici, répondis-je, et pas sans contrepartie. »
Les Corbeaux étaient certains que son âme se trouvait dans la Tour, et ils n’approcheraient pas de cet endroit s’ils pouvaient l’éviter. Honnêtement, je n’étais même pas sûre qu’une Chorale parviendrait à abattre le siège du pouvoir de Praes : la dernière fois, il avait fallu les armées des deux tiers de Calernia et des bataillons entiers de Héros pour y arriver.
« Dommage, murmura le Haut Seigneur de Wolof. Cela aurait grandement simplifié les choses. Hélas, je ne suis pas pressé d’échanger une maîtresse mortelle contre deux maîtresses immortelles. »
« Je suis certaine que le prix vous semblerait bien plus acceptable que vous ne le pensez, répondis-je sans hésiter. Mais c’est votre droit. Nous en reparlerons si une occasion se présente. »
« Bien sûr, dit Sargon en inclinant la tête. Et puisque nous sommes si agréablement liés par l’honnêteté, je me vois obligé de demander… »
Il se pencha légèrement en avant, son verre à la main.
« … que voulez-vous, exactement ? »
Je reniflai.
« Voilà une vaste question, dis-je. Pour l’instant ? Du vin d’été du Val. Ou peut-être le journal du sorcier que vos ancêtres avaient placé aux côtés de Theodosius l’Inconquis. »
« Je peux faire apporter le journal sans difficulté », répondit Sargon d’un geste désinvolte. « Et comme vous l’avez sans doute compris, je veux savoir ce que toute cette campagne dans les Terres désolées cherche à accomplir. Vous n’avez ni la force ni l’envie d’occuper Praes, c’est évident. Alors, qu’est-ce que vous voulez ? »
Je posai ma pipe, amusée par son audace, et lui souris par-dessus le bord de mon verre avant de prendre une gorgée.
« À bien y réfléchir, en tant que partisan de Malicia, vous êtes l’une des dernières personnes à qui je devrais le dire, fis-je remarquer.
« Au contraire, répondit Sargon en secouant la tête. À moins que vous ne comptiez purger la noblesse de tous les soutiens de l’impératrice, je suis l’une des personnes que vous devez le plus convaincre. Même si vous tuez la femme en question, Reine Catherine, ce qu’elle représente ne disparaîtra pas. »
« Et que représente Malicia, exactement ? demandai-je.
« Une Tour puissante, qui n’a aucun goût pour les aventures étrangères. Le pouvoir est concentré à Ater, par l’intermédiaire de la Cour impériale et de la bureaucratie, répondit Sargon sans hésiter. Cela se fait au prix de la réduction de nombreux anciens privilèges et de l’anoblissement des peaux-vertes, mais beaucoup considèrent toujours que le marché en vaut la peine. »
« Nok a été mise à sac, dis-je d’un ton sec. Thalassina n’est plus que poussière. Foramen est aux mains de la Haute Dame Wither, les Eyries Grises ont carrément fait sécession, les Steppes sont en pleine guerre civile et deux des Hauts Sièges soutiennent ouvertement une autre Impératrice de l’Effroi. La moitié de l’armée censée la servir a déserté. Vous appelez ça une Tour puissante ? »
« L’Empire de l’Effroi de Praes a repoussé la Dixième Croisade, Thalassina étant sa seule perte permanente, rétorqua Sargon. Foramen a été réintégrée sans effusion de sang. La rébellion de Sepulcrale s’est enlisée et, si elle a jamais pris de l’ampleur, c’est uniquement à cause de la tentative de coup d’État du Seigneur Charogne — qui a échoué ; la moitié des Légions est restée fidèle à la Tour, même après des décennies d’efforts pour cultiver d’autres loyautés parmi leurs officiers. »
Je plissai les yeux. Ils rejetaient le chaos sur Noir. Évidemment, pensai-je. Il est duni, les nobles le méprisent, et ils n’ont pas tort quand ils disent qu’il a contribué à semer le chaos dès le départ. Je me demandai quelle part de tout cela venait de décennies de haine entre mon père et les aristocrates, enfin exprimée, et quelle part était due aux opinions que Malicia avait elle-même semées. Ce ne serait pas la première fois qu’elle rejetait les aspects impopulaires de son règne sur Noir, et la stratégie fonctionnait généralement bien.
« Quant aux Clans, Reine Catherine, poursuivit-il, on ne peut que s’attendre à ce qu’ils se fassent la guerre, après que certains d’entre eux ont été élevés au-dessus des autres. De puissants seigneurs des Steppes émergeront de cette violence, capables de remplir efficacement les fonctions qui leur ont été confiées. »
Je fredonnai. Inutile de débattre là-dessus avec lui. Je n’étais même pas certaine qu’il y croie, de toute façon.
« Disons que j’accepte cet argument pour les besoins de la discussion, répondis-je en haussant les épaules. Elle doit quand même partir. Elle a été une alliée active du Roi Mort pendant que le reste de Calernia se battait pour sa survie. Elle nous a baisés dans la Ligue et en Procer, et, avant même d’avoir monté tous les dirigeants du continent contre elle, sa tentative de s’emparer de la forteresse apocalyptique qu’était Liesse avait montré qu’on ne pouvait pas lui faire confiance pour rester au pouvoir. Personne ne veut que la Tour ait une arme qui crée des Portes des Enfers, Sargon. Personne. »
« Si l’on considère que toutes les nations ainsi provoquées sont en guerre contre l’Empire depuis des années, fit-il remarquer d’un ton sec, on pourrait soutenir qu’elle s’est montrée plutôt paci… »
« Vous faites exprès de ne pas comprendre, l’interrompis-je sèchement. Même s’il n’y avait pas une centaine de raisons de planter sa tête au bout d’une pique — et vous savez qu’elles existent —, au bout du compte, elle doit mourir parce que nous ne pouvons pas tolérer ce précédent. Si la Grande Alliance ne lui coupe pas la tête, nous disons au monde qu’on peut nous poignarder dans le dos alors que nous luttons contre des menaces existentielles, sans que cela entraîne la moindre conséquence. Et il n’y a pas un seul signataire prêt à l’accepter, Sargon. »
« Voilà un argument convaincant, dit doucement Sargon Sahelian, surtout pour ceux qui ne sont pas de Praes. »
Je bus une gorgée de vin pour cacher mon expression. C’était un bon argument, en effet. Nous n’avions pas grand-chose à offrir à ceux qui ne s’étaient pas déjà rebellés contre Malicia. La vérité, c’était que ceux qui soutenaient son règne y perdraient quand elle serait renversée. Ils ne tireraient aucun profit de ce que je voulais accomplir ici, à Praes. En revanche, le fait que ces mêmes personnes se fichent complètement que les complots de Malicia à l’étranger aient causé des milliers de morts et risqué l’anéantissement de Calernia ne me les rendait pas particulièrement sympathiques. Elles ne pouvaient pas prétendre être les victimes d’une injustice après avoir fermé les yeux. Si l’on jetait assez longtemps des pierres aux ours, on finissait par se faire dévorer.
Il n’y avait pas de grande leçon à tirer de tout cela, sinon qu’il ne fallait pas, bordel, jeter des pierres aux ours.
« Nous avons pris quelques poignards dans le dos de trop pour écouter vos leçons, Sargon, répondis-je sèchement.
« Praes serait bien silencieuse, si c’était le cas », rit le Haut Seigneur. « Mais vous m’intriguez, je l’admets. Qui comptez-vous mettre à la place de Sa Majesté la Plus Effroyable ? »
Je haussai un sourcil.
« Le Seigneur Charogne ? tenta Sargon. Il a disparu, sinon il est mort. Et il est peu probable que Sepulcrale reste longtemps une alliée fidèle de votre Grande Alliance, malgré les efforts qu’elle déploie actuellement pour gagner vos faveurs. »
Qu’Abreha Mirembe soit un serpent n’était pas une nouvelle pour moi, mais la première moitié de sa remarque était assez amusante.
« Je ne cesse de m’étonner de l’énorme angle mort que vous autres nobles avez dès qu’il est question d’Amadeus de l’Étendue Verte, dis-je. C’est comme si nous parlions de deux hommes différents. »
« La moitié des Hauts Sièges se rebellerait à la seule idée qu’un Duni les gouverne, dit Sargon, les yeux plissés tandis qu’il m’observait. Pourtant, vous le savez, je crois. Et je me demande donc si vous ne jouez pas une partie plus longue que nous ne l’avions imaginé. »
Je me calai au fond de mon siège.
« Ah ? dis-je. Et quelle serait cette partie ? »
L’homme à la peau sombre leva son verre, où tourbillonnaient les derniers vestiges de son alcool ambré.
« Mile thaman, Sahelian », porta le toast le Haut Seigneur de Wolof.
Je souris sans dire un mot. S’il voulait croire que j’étais venue à l’est pour faire d’Akua Sahelian une impératrice, grand bien lui fasse. Il vida sa coupe.
« Ce serait une époque intéressante à vivre, si vous obteniez ce que vous voulez, admit Sargon. C’est presque dommage que vous n’y arriviez pas. »
« J’ai déjà entendu ça », répondis-je.
Il eut l’air vaguement amusé.
« J’ai beaucoup de respect pour vos talents, Reine Catherine, mais, cette fois, la chance n’a pas été de votre côté, dit l’homme aux yeux d’or. Vous ne pouvez pas faire grand-chose depuis votre cellule. »
Je soutins son regard et lui montrai les dents dans un sourire mauvais.
« Avant la fin de la semaine, je franchirai les portes principales de Wolof avec tout ce que je veux. Et vous me laisserez faire, tous les deux. »
Ainsi s’acheva mon premier repas avec Sargon Sahelian.
Il m’envoya le journal, comme il l’avait promis. La lecture se révéla intéressante, avec une quantité surprenante de passages salaces entre les récits de bataille et les commentaires. Kojo Sahelian avait eu du succès auprès des femmes et n’était pas du genre à s’en cacher dans ses écrits. Je m’assis pour lire et attendre, sachant que ce n’était que le début.
Quand Malicia vint, elle ne prit pas la peine de me charmer.
Elle savait qu’il ne servait à rien d’espérer raccommoder nos rapports, supposai-je. Ce fut le lendemain matin, peu après le petit-déjeuner, qu’un serviteur en livrée annonça sa venue. Je ne pris pas la peine d’examiner en détail la dernière marionnette de chair qu’elle avait choisi d’habiter. À quoi bon ? Elle avait pris la forme d’une femme grande, de peuple soninké, mais je ne m’attardai pas davantage sur son apparence. Je restai debout tandis qu’elle entrait, appuyée contre le mur, ma canne à la main. Derrière moi, l’illusion de Wolof montrait le début de l’après-midi, si bien que la lumière me venait de dos. Il serait difficile de bien me regarder. L’Impératrice de l’Effroi de Praes s’assit gracieusement à la table sans attendre mon invitation et y posa un unique rouleau de parchemin. Elle ne dit rien, attendant. Au bout d’un moment, je reniflai.
« Vous savez, je pourrais jouer à ce jeu-là, méditai-je. Vous ignorer, vous insulter, tout le tralala. Mais ça m’a l’air épuisant. »
Je me décollai du mur.
« Dites ce que vous avez à dire, lançai-je simplement, et foutez le camp. »
« Vos manières ne se sont pas améliorées, répondit Malicia avec calme. »
« Est-ce que je pourrais vous battre à mort à mains nues avant qu’on vienne m’arrêter ? demandai-je. Je n’en suis pas sûre. Mais si vous mettez ma patience à l’épreuve, nous le découvrirons. »
J’avais menti, bien sûr. Si je devais tuer sa marionnette, j’utiliserais certainement ma canne.
« Cela ne vous servirait à rien, dit Malicia. Vous avez été capturée, Catherine. Cette partie, vous l’avez perdue. »
« Pour vous, c’est Reine Catherine », lui souris-je, avec une expression charmante, aimable et parfaitement fausse.
« Si je vous témoignais cette courtoisie, me la rendriez-vous ? demanda Malicia. Je ne le crois pas. Pourtant, je passerai outre vos nombreuses et diverses insultes, comme je le fais depuis quelque temps, car vous êtes redevenue une pièce trop importante pour qu’on puisse simplement vous ignorer. »
Ce qui sous-entendait que je devrais la traiter de la même manière. Bonne chance avec ça, pensai-je sèchement.
« J’attends toujours de savoir ce que vous me voulez, dis-je. Pour être honnête, je commence à m’ennuyer. »
« Nous avons eu une conversation, il y a quelques années, que vous avez sans doute oubliée, dit Malicia. Peu avant la Folie d’Akua. Vous m’avez parlé de l’Eau dormante pour la première fois. »
Je m’en souvenais plus ou moins. Je l’avais avertie que, si elle était derrière tout cela, elle ferait mieux de surveiller ses pas à partir de maintenant, sans quoi le sang coulerait. Nous avions aussi parlé de politique étrangère, mais qu’est-ce que cela avait à voir avec tout ça ? Le Hiérarque et le Tyran avaient occupé la majeure partie de notre conversation, et l’un s’en prenait à toute une Chorale tandis que l’autre était mort depuis des années.
« Je vous ai expliqué pourquoi Wekesa tenait à mener des expériences, reprit-elle. Il croyait qu’elles révolutionneraient notre compréhension des rituels. »
Je fronçai les sourcils et fouillai dans mes souvenirs. J’avais une bonne mémoire, mais cela remontait à des années et mes souvenirs liés à mon Nom étaient moins nets depuis que les Sœurs m’avaient ramenée du bord du gouffre.
« J’ai demandé si c’était vraiment le cas, dis-je lentement, et vous avez répondu… »
« Que ses découvertes nous donneraient une chance de nous battre contre le Roi Mort, s’il devait un jour nous faire la guerre, répondit Malicia avec calme. »
Ah, pensai-je. Voilà. La manière dont elle croyait pouvoir négocier sa sortie de la tombe qu’elle avait creusée. Elle avait une arme, peut-être même plusieurs, qui, selon elle, nous permettrait de gagner la guerre. Cordelia et moi pouvions la détester, mais nous étions des femmes pragmatiques : nous choisirions la survie plutôt que la haine. Mais cela supposait que nous ayons besoin de Malicia elle-même pour disposer de ces armes. Mon père devenu Empereur de l’Effroi ne nous les fournirait-il pas toutes, sans le prix que nous coûterait le fait de laisser l’impératrice qui nous avait poignardés à chaque occasion s’en tirer avec une simple tape sur les doigts ? Malicia n’était pas stupide, pensai-je, elle avait donc dû voir le défaut de ce plan.
« Alors, qu’avez-vous fait ? demandai-je. Quelle petite précaution empoisonnée avez-vous prise pour pouvoir nous menacer avec ça ? »
Elle l’avait déjà fait, après tout, en répandant la nouvelle que, selon les termes de son traité avec le Roi Mort, les morts ne pourraient pas envahir Callow tant qu’elle serait en vie. Faire de sa propre vie un otage était l’un de ses tours favoris, le genre de marque de fabrique qu’un Nom prenait après des années à s’installer dans son Rôle.
« Rien de bien élaboré n’était nécessaire, dit l’Impératrice de l’Effroi. À ma mort, toutes les connaissances utiles brûleraient en vert, c’est tout. »
Ce qui signifiait qu’il fallait la capturer vivante. Avait-elle également prévu des solutions de repli pour ça ? Probablement, mais je me disais que personne ne pouvait vraiment se préparer à ce que Sve Noc vous ouvre le crâne avant d’aller fouiller dedans à la recherche d’informations utiles. Il nous faudrait simplement agir vite et avec prudence.
« Tout est sur le parchemin, j’imagine ? demandai-je.
« En effet, sourit Malicia. Avec une solution possible au problème des Portes des Enfers, suggérée par un mage à mon service. »
« Bien, dis-je. Très bien. »
Je bougeai assez vite pour que ma canne la frappe à la commissure des lèvres avant qu’elle ait vu venir le coup. Elle tomba, mais ne saigna pas. Beurk, elle était couverte d’artefacts. J’essayai de l’étrangler, mais les soldats se précipitèrent et me plaquèrent au sol avant que j’aie pu y parvenir. On l’emmena, haletante, et je lui adressai un salut moqueur.
« Ce sera pour la prochaine fois », ricanai-je juste avant que la porte ne se referme derrière elle.
Je lus le parchemin dans l’après-midi.
Il était dans l’intérêt de Malicia d’exagérer les capacités de son arme, mais elle devait aussi savoir que Masego verrait clair dans tout mensonge trop grossier en quelques instants. À mon grand déplaisir, cette arme pouvait réellement fonctionner. Wekesa le Warlock était un homme brillant, et l’Eau dormante n’avait jusqu’alors servi que dans ses applications les plus simples. Il avait cru que sa création pourrait changer le cours de la guerre de deux façons.
La première consistait à faire ingérer le composé alchimique aux soldats combattant le Roi Mort, puis à leur lancer le sort approprié pour qu’à leur mort, ils se relèvent aussitôt en morts-vivants au service de l’Empire de l’Effroi. Il pensait qu’avec les bons dosages et la sorcellerie adéquate, on pourrait conserver une bonne partie de leurs facultés après leur mort ; ils ne seraient pas comme les revenants sans esprit que j’avais affrontés au Doom de Liesse. On pourrait ainsi créer des armées qui, même abattues, se relèveraient pour combattre avec une endurance égale à celle de l’ennemi et un entraînement bien supérieur.
La seconde méthode était plus risquée. En modifiant le composé alchimique pour qu’il puisse pénétrer par la peau, Warlock avait pensé que des nécromanciens pourraient peut-être s’emparer du contrôle des cadavres du Roi Mort. L’avantage de l’Eau dormante, c’était qu’elle ne constituait pas vraiment un rituel : la magie active n’était qu’une étincelle, tandis que l’alchimie faisait tout le gros du travail. Autrement dit, si cela fonctionnait comme Warlock l’espérait, nous pourrions nous emparer d’armées entières en quelques instants. Je doutais que les choses se passent aussi simplement, mais la perspective de pouvoir enfin retourner contre l’Horreur Cachée ses effectifs sans fin était extrêmement tentante.
Et puisque nous avions largement dépassé l’époque où autre chose qu’une attaque directe contre Keter pouvait nous faire gagner cette guerre, ce qui était écrit sur ce parchemin pourrait bien faire la différence entre la vie et la mort de nations entières. Malicia n’était pas du genre à se présenter à la table des négociations sans être bien armée.
Ce que je lus au sujet de la solution proposée pour les Portes des Enfers était en grande partie incompréhensible ; elle était donc probablement destinée à quelqu’un qui s’y connaissait mieux en magie. La seule partie intelligible parlait d’ériger des forteresses au-dessus des portes après les premiers rituels, pour s’assurer qu’elles ne s’ouvriraient plus. Il y avait aussi les estimations du nombre de mages nécessaires : environ deux cents par porte. Il ne restait personne à part Praes capable de mobiliser autant de praticiens bien formés, surtout qu’il en faudrait certains sachant manier la Haute Arcane.
Encore un rappel bien appuyé de Malicia : nous avions besoin d’elle.
Le troisième jour, des mages ayant prêté serment à Wolof entrèrent dans ma cellule.
Tout se fit dans les règles et avec courtoisie, mais je fus tout de même ligotée pendant qu’une douzaine d’hommes et de femmes m’examinaient sous toutes les coutures à l’aide de sorts et tentaient d’accéder à la Nuit. L’un d’eux osa essayer de sonder mon esprit, mais les Sœurs le prirent mal et lui firent fondre les yeux. Je me plaignis de l’odeur après qu’ils l’eurent emporté, surtout pour les emmerder, mais plusieurs des mfuasa sourirent et l’un d’eux lança un sort pour purifier l’air. Ils repartirent au bout de quelques heures, emportant à Sargon Sahelian la réponse qu’il espérait ne pas recevoir.
Ils n’avaient trouvé aucun moyen d’accéder à la Nuit à travers moi.
Je décidai que, puisque j’avais tant de temps à perdre, je pouvais essayer de rédiger mes mémoires.
Pour la postérité, vous savez. Hélas, après une seule page sur mes années à l’orphelinat, je m’ennuyai terriblement et me mis à dessiner les mouvements de troupes de la Bataille des Trois Collines. C’était un travail sacrément difficile, les mémoires. J’étais impressionnée qu’Aisha soit allée aussi loin dans les siennes. Je finis par abandonner complètement le sujet et rédigeai plutôt une critique cinglante des défenses des Voûtes, en m’intéressant particulièrement à la facilité avec laquelle des Héros auraient pu franchir certaines d’entre elles. Je doutais que cela mène à quoi que ce soit, mais ça me procura une satisfaction étrange.
Ça me permit aussi d’aiguiser une plume jusqu’à en faire une arme, puis de la dissimuler.
Le quatrième jour, je soupai avec le Haut Seigneur Sargon Sahelian. Le repas était délicieux, il était charmant à écouter et, d’une manière ou d’une autre, il avait réussi à mettre la main sur une bouteille de vin d’été du Val. On m’apporta de nouveau de l’herbe d’éveil et je m’en délectai comme il se devait, adossée à mon siège très confortable.
« J’ai proposé à la princesse Vivienne de vous racheter, annonça le Haut Seigneur Sargon. Elle a refusé. »
« Oui, elle aurait refusé », répondis-je avec un pâle sourire.
« Vous n’avez pas l’air contrariée, dit-il d’un ton méfiant.
Mon sourire s’élargit.
« Qu’avez-vous demandé en échange : les artefacts ou les livres ? »
Un instant de silence.
« Les artefacts », répondit-il enfin.
Ah, c’était donc l’idée de Malicia. Les livres auraient eu plus d’importance pour lui.
« Quand j’ai désigné la princesse Vivienne Dartwick comme mon héritière, dis-je, je n’ai pas tiré son nom au hasard. »
Et je n’ajoutai rien. Je fis aussi la sourde oreille, avec la même politesse, à ses questions détournées sur la possibilité que j’accepte mon propre rachat en échange de sa bibliothèque.
Le cinquième jour, un incident se produisit.
Du moins, je le supposai, car, vers midi, quarante gardes armés se serrèrent dans ma cellule et on dressa des protections pour empêcher quiconque d’entrer ou de sortir. Je terminai mon repas et, parce que je n’étais pas du genre à rater une occasion de me montrer odieuse, je pris les journaux de Kojo Sahelian et me mis à les lire à voix haute avec grand plaisir — surtout les passages explicites, qui, à en juger par les mines de ces braves soldats, en mirent plus d’un mal à l’aise. Une heure et demie plus tard, ils repartirent, mais les gardes restèrent deux fois plus nombreux et, désormais, même le serviteur voilé entrait flanqué de deux hommes armés.
Je me demandai distraitement qui avait essayé de me libérer et jusqu’où ils étaient allés. Les choses n’allaient faire qu’empirer pour Sargon. Voilà le problème, quand on ne pouvait pas tuer son prisonnier : les gens continuaient d’essayer de le libérer, sachant qu’il ne pouvait pas vraiment y avoir de conséquences.
Le sixième jour, ils étaient désespérés. Je le compris dès que la marionnette de Malicia entra.
Pourquoi serait-elle revenue, sinon ? Quatre soldats accompagnaient l’impératrice, le visage dissimulé sous leur casque, et ils tenaient des chaînes que j’étais censée passer docilement. La dernière fois, j’avais obtempéré, quand les mages étaient venus me tâter et me sonder à la recherche d’un moyen d’atteindre la Nuit. Je savais pourquoi l’Impératrice de l’Effroi était là, mais cette fois je n’allais pas me montrer aussi aimable. Je fis d’abord semblant de coopérer, puis la plume que j’avais aiguisée quelques jours plus tôt s’enfonça dans le mince interstice entre le casque et l’armure du premier homme, lui transperçant la gorge. Je brisai le cou d’un autre en le fracassant contre la table, mais Malicia s’enfuit avant que je puisse mettre la main sur elle.
Ma cellule — qui, malgré ses dorures, n’avait jamais été autre chose et que je n’avais jamais, bordel, oublié — fut envahie par les gardes et les mages. Ils m’attrapèrent après que j’eus failli briser le dernier pied de ma table sur une cotte de mailles et m’être fracturé la main contre un casque. Ils me passèrent les chaînes et ne me soignèrent pas. Une fois de plus, ils n’étaient que quatre lorsque Malicia revint, le visage figé en un masque impassible.
« Eh bien, lui souris-je à travers mes dents ensanglantées, ce sera toujours pour la prochaine fois. »
Elle se figea une demi-seconde, mais c’était suffisant. Je pouvais bien être celle qui saignait, je n’étais pas celle qui avait peur.
« Cela ne me fait aucun plaisir, dit Malicia en me dominant du regard. Vous l’avez cherché. »
Elle n’avait pas prononcé un mot, pas avec ses lèvres, en tout cas. Pourtant, le monde vibra de l’écho de sa parole. Aspect, soufflèrent mes instincts. Et, dans l’instant qui suivit, un pouvoir me saisit à la gorge. Je suffoquai, me tordant dans mes chaînes, tandis qu’une volonté tentait de soumettre la mienne. On m’ordonnait de faire quelque chose. Au plus profond de moi, les Sœurs s’agitèrent, leur colère brûlante et glaciale à la fois. Mes Corbeaux étaient des déesses jalouses. Mais ce ne furent pas elles qui me calmèrent. Mes doigts se refermèrent sur le vide, et pourtant ils saisirent quelque chose. Une fourrure, épaisse, emmêlée et chaude. Je ris et me redressai en tirant sur le néant. Malicia recula d’un pas, les yeux écarquillés.
Je sentis une gueule immense s’ouvrir près de ma tête, dévoilant ses crocs. Mon Nom n’avait pas apprécié qu’on lui donne un ordre. Non, c’était plus que ça. Il ne reconnaissait pas qu’un autre puisse me soumettre.
« Erreur », lui sifflai-je en mthethwa.
Les gardes bougeaient, mais ils ne comprenaient pas. Ils tentèrent de m’immobiliser les membres et de me plaquer au sol, alors qu’ils auraient dû s’en prendre à ma bouche. Mon œil trouva celui de Malicia et je lui adressai un sourire rouge tandis qu’elle ouvrait la bouche.
« Silence », Parlai-je.
Elle referma la bouche. Les gardes me plaquèrent au sol, mais je ris.
« Vous avez dépassé les bornes, lui dis-je. Je me demande si cela ne fonctionne que sur ce corps, ou aussi sur le vôtre. Combien de temps allez-vous devoir lutter… »
Finalement, l’un d’eux me couvrit la bouche, peu avant qu’on me bâillonne, mais peu importait. Le mal était déjà fait.
C’était presque fini, maintenant.
La première fois que j’avais entendu parler de la mise en boîte des âmes, je m’étais demandé, ce soir-là, pourquoi les Empereurs de l’Effroi ne l’imposaient pas à chaque Haut Siège lors de leur couronnement. La réponse allait de soi.
Le septième jour, après mon petit-déjeuner, les serviteurs voilés vinrent disposer plusieurs tenues devant moi. Un pantalon noir, une tunique noire, une cape noire et un bandeau noir pour mon œil : le tout d’une facture exquise, brodé de fils d’argent. Ils apportèrent aussi un diadème d’argent, une couronne élégante ornée de corbeaux en plein vol. Et des chaînes d’argent assorties, à peine plus que des bracelets, mais qui restaient le symbole de ma captivité. Des serviteurs m’aidèrent à m’habiller après m’avoir informée que je serais reçue dans la Salle Empyréenne. Bientôt, appuyée sur ma canne, je boitillais dans les couloirs du palais où l’on m’avait retenue tout ce temps.
Quarante soldats lourdement armés m’escortaient, en armure de plates et en cape. Dix mages ne me quittaient pas des yeux ; leurs regards ambrés ne cillaient pas et leur magie était si proche que je pouvais la goûter dans l’air. Tandis que je boitillais sur les dalles de marbre, je respirais à pleins poumons, ma cape se gonflant autour de moi, et je sentis Sve Noc tendre avidement la main vers moi. Je laissai la Nuit jaillir de mon corps tandis que des cris retentissaient dans le couloir. Les soldats dégainèrent leurs épées et se mirent en cercle ; des runes lumineuses emplirent l’air et les incantations résonnèrent. Je fermai mon œil, souriante, et frappai une fois le sol de ma canne.
Les ombres tourbillonnèrent autour de moi, se glissant dans mes vêtements jusqu’à ce que je ne porte plus un simple tissu sombre, mais les ténèbres elles-mêmes. Mes ennemis avaient cru pouvoir m’habiller, me jauger, mais mes patronnes en avaient décidé autrement. J’ouvris mon œil et observai mon escorte. Tous étaient immobiles comme des pierres, mais je reconnaissais l’odeur dans l’air. La peur.
« Ah, souris-je. Beaucoup mieux. Conduisez-moi à votre seigneur, maintenant. »
Ils obéirent, méfiants, mais dociles. Je croyais que les couloirs que j’avais parcourus la nuit m’avaient révélé toute la splendeur du plafond enchanté qui donnait son nom au palais, mais je me trompais. Les Sahelians avaient réservé le cœur de la merveille à la salle où ils recevaient leurs invités et leurs suppliants ; un endroit pareil à un autre monde. Je traversai l’étendue d’un ciel de midi, les nuages sous mes pieds, tandis que ma canne claquait sur la pierre enchantée. Les Sahelians avaient bien nommé leur salle : je m’y tenais comme si je foulais les Cieux mêmes, le soleil au-dessus de moi et le monde en dessous.
Sur les côtés, dissimulés derrière des voiles, se tenaient des gens. La cour de Sargon. Des nobles aux yeux d’or, plus beaux encore que leurs vêtements, de petits nobles de carrière militaire et même des gens qui portaient leur sorcellerie comme une marque distinctive. Des gardes aussi, et des mages de guerre dont rien n’échappait au regard. J’avançai, mon escorte autour de moi, jusqu’à l’homme qui se tenait au bout du ciel. La loi de Praes interdisait à quiconque, hormis le Tyran de la Tour, de s’asseoir sur un trône ; les Sahelians avaient donc respecté la lettre de la loi. Sargon siégeait sur un grand siège de pierre, posé sur une estrade et grossièrement sculpté en forme de lions rugissants. Mais un escalier menait plus haut encore, jusqu’à un grand siège d’or ouvragé où personne ne s’asseyait.
Celui-là était le trône, bien sûr ; celui de Sargon n’était qu’un simple siège.
Pas de trace de Malicia, pensai-je. Était-elle cachée, ou mon Art de la Parole l’avait-il atteinte plus profondément que je ne le croyais ? J’avais hâte de le découvrir. Mon escorte me conduisit au pied des trônes avant de se disperser. De minces barrières invisibles, sans doute des protections, me séparèrent alors de Sargon Sahelian. Je restai seule dans la cour silencieuse, jusqu’à ce qu’une femme à la voix magnifique rompe le silence.
« Sa Majesté Catherine Foundling, Reine de Callow, Première sous la Nuit. »
Le visage de Sargon était un masque d’argile, lissé de toute pensée et de toute émotion. Je fredonnai les premières notes de Deux douzaines de serpents font un nœud et promenai autour de moi un regard peu impressionné. Combien de serpents parmi les spectateurs étaient des Sahelians, me demandai-je ? Au moins deux douzaines, probablement. Tous affamés, attendant que l’homme sur le trône aux lions trébuche.
« Charmant », lâchai-je d’un ton traînant.
Oh, ils n’apprécièrent pas du tout. Mais cela n’avait aucune importance, car, tandis qu’ils murmuraient leur désapprobation et me lançaient des regards noirs, je gardais à l’esprit la réponse à une question. Pourquoi les Empereurs de l’Effroi ne mettaient-ils pas en boîte les âmes de tous leurs grands nobles dès qu’ils montaient dans la Tour ? Bien sûr, cela leur attirerait la haine de tous et ce serait tyrannique, mais qu’en auraient à faire la plupart de ces fous ? Ils savaient que les Hauts Sièges représentaient la plus grande menace pour eux ; cela valait bien la haine de quelques personnes qui chercheraient probablement à les tuer de toute façon. La réponse se trouvait autour de moi : tous regardaient le Haut Seigneur de Wolof plutôt que la captive royale qu’on lui présentait. Les deux douzaines de serpents qui faisaient un nœud. Les Sahelians étaient une famille, pas un homme.
Et aucun d’eux ne tolérerait que Wolof devienne l’instrument d’un seul homme, dont ils convoitaient le siège comme un noyé convoite la rive.
« Vous êtes convoquée pour discuter des conditions d’un échange, Reine Catherine, dit le Haut Seigneur Sargon.
Vous voyez, malgré tous leurs défauts, les grands nobles des Terres désolées aimaient leur famille. Pas leurs proches, mais l’institution familiale. Ici, le Haut Siège de Wolof et le pouvoir qui l’accompagnait. Ils étaient prêts à sacrifier beaucoup pour préserver le pouvoir de leur famille, son importance. Même si les grandes lignées de Praes s’entre-tuaient constamment pour le pouvoir, elles entretenaient aussi des programmes de reproduction pendant des siècles : elles savaient penser à long terme comme peu de dynasties royales en étaient capables. Cela leur était inculqué, enseigné. Ils étaient des Sahelians, et seul le pouvoir des Sahelians comptait. Rien d’autre.
Je fredonnai, ma canne claquant sur le sol tandis que j’avançais et que les gardes m’emboîtaient le pas, comme des vairons autour d’un requin.
« Pourquoi faudrait-il négocier, Haut Seigneur Sargon ? répliquai-je. Si vous voulez discuter, j’ai déjà posé mes conditions lors de notre dernière entrevue. »
« Vous les avez énoncées à la légère, dit Sargon d’une voix tonitruante. »
Je lui ris au nez. Parce qu’il était charmant, il pensait que j’avais oublié qu’il était mon ennemi ? Que je protégerais sa réputation plus que celle d’une autre sangsue ?
« Alors je vais les répéter, puisque vous avez mis du temps à comprendre la leçon, dis-je d’un ton traînant. Je veux votre trésor. Je veux votre grenier. Et je veux sortir par les portes ouvertes de Wolof. »
Or, Sargon n’avait pas envie d’accepter. Au départ, il ne s’était pas vraiment inquiété de ce que j’avais volé et mis à l’abri dans la Nuit. Bien sûr, cela avait disparu pour le moment, mais il me tenait prisonnière et pouvait attendre la fin du conflit. Quand je serais forcée de conclure un traité avec Malicia, elle négocierait pour qu’on lui rende tout. Seulement, ils n’avaient pas compté avec Akua. La belle et intelligente Akua, qui avait entendu quelques phrases de mon radotage et compris tout ce que je voulais dire. Voyez-vous, nous ne menacions pas de brûler la bibliothèque ni les artefacts. Cela aurait déjà été assez grave, mais ça ne les aurait pas poussés à agir comme maintenant.
Akua avait contacté la Haute Dame Takisha Muraqib de Kahtan et lui avait proposé de vendre toute la bibliothèque privée des Sahelians. Comme la Haute Dame Takisha soutenait Malicia et qu’elle était la dernière grande noble taghreb de tout Praes, si nous lui vendions réellement ces livres, Malicia ne pourrait pas les récupérer ensuite. Ce serait une rébellion assurée dans tout le sud de son royaume. La noble taghreb aurait sans doute été sceptique, mais je supposais que les Corbeaux avaient trouvé un ou deux livres pour Akua et les lui avaient envoyés en gage de bonne volonté.
L’étape suivante avait naturellement consisté à en informer Wolof.
Je voyais le déroulement des choses dans mon esprit, aussi clairement que si je le lisais sur un parchemin. Le troisième jour de ma captivité, pensai-je, Malicia avait appris l’existence de l’offre. Voilà pourquoi les mages étaient venus m’examiner et tenter d’atteindre la Nuit. Le quatrième jour, Sargon l’avait apprise. Voilà pourquoi il avait tenté de me racheter auprès de Vivienne et sondé mon intérêt pour un tel accord. Le cinquième jour, Woe avait essayé de me libérer. La pression était montée et ils avaient compris que, tôt ou tard, les miens me feraient sortir, ce qui ne ferait qu’aggraver leur situation. Le sixième jour, pensai-je, la nouvelle s’était assez répandue dans Wolof pour que la situation de Sargon devienne dangereuse. Il avait donc paniqué et accepté que Malicia essaie de m’arracher mon butin par un Aspect. Mais cela avait lamentablement échoué et nous en étions là. Le Haut Seigneur de Wolof, l’homme qui avait usurpé la place de Tasia Sahelian, me regardait les yeux brûlants.
Et je savais ce qu’il allait dire avant même qu’il ouvre la bouche, parce que, s’il ne le disait pas, il allait mourir.
« Vos machinations allaient loin, Reine Noire, gronda le Haut Seigneur Sargon Sahelian. Nous allons négocier. Un arrangement est possible si vous signez un pacte en bonne et due forme. »
« Ma parole ne suffit pas ? » Je souris en feignant une vive surprise. « Oh là là. Je suppose que je peux signer un pacte, si vous y tenez. »
La seule concession que je lui ferais, juste assez pour qu’il puisse faire ça sans complètement perdre la face. L’humilier tout à fait ne ferait que le coincer au point de le pousser à une bêtise. Les prochains mois seraient déjà assez difficiles pour lui. Voyez-vous, si les Empereurs de l’Effroi ne mettaient pas en boîte les âmes de tous les Hauts Sièges, c’était parce qu’aucune famille assez puissante pour en détenir un ne tolérerait d’être gouvernée par un pion. Dès que le Haut Seigneur agissait contre les intérêts de sa famille, on lui tranchait la gorge. Quant à ce que j’avais volé, c’était le fondement du pouvoir des Sahelians. Les secrets qui leur permettaient de garder une longueur d’avance sur tous les autres, et d’attirer à leur service les meilleurs mages de Praes.
Et au lieu de les brûler, j’avais menacé de les vendre au Haut Siège qui arrivait en deuxième dans l’art de la magie au sein de l’Empire.
Les artefacts qui tenaient leurs rivaux en respect et empêchaient leurs ennemis de les provoquer ? Akua avait proposé de les vendre à l’Impératrice de l’Effroi Sepulcrale, démons compris. Même Malicia avait dû être prise de court. Elle pouvait bien avoir autant d’espions qu’elle voulait dans ce camp : trois boîtes contenant des démons, ainsi que suffisamment de matériaux pour fabriquer une douzaine d’autres artefacts, allaient poser problème.
Et les Sahelians regardaient donc Sargon me regarder, parce qu’aucun de ces monstres aux yeux d’or n’était prêt à ruiner le pouvoir de leur famille, vieux de plusieurs siècles, pour maintenir le Haut Seigneur Sargon à son poste. Il pouvait accepter mes conditions ou se faire trancher la gorge avant qu’un de ses cousins les accepte à sa place. Et Malicia céderait, non seulement parce que l’autre femme qui se prétendait Impératrice de l’Effroi s’emparerait d’un arsenal terrifiant, mais aussi parce que, si elle ne cédait pas, Sargon mourrait. Et elle n’aurait pas l’âme du prochain Haut Seigneur de Wolof dans une boîte.
« Un jour, Reine Noire, vous regretterez ce que vous avez fait aujourd’hui », dit froidement le Haut Seigneur Sargon.
Je le détaillai de haut en bas, puis reniflai.
« J’ai vaincu Akua Sahelian, dis-je. Dois-je trembler à présent devant l’ombre de son ombre ? »
Le septième jour, je franchis les portes de Wolof avec tout ce que je voulais, et ils me laissèrent partir.