Chapitre 534
Il existait onze passages secrets menant à la ville de Wolof, et tous étaient des pièges.
Akua m’avait raconté qu’un de ses lointains ancêtres, après avoir découvert plusieurs passages creusés par des vassaux déloyaux qui cherchaient à renverser les Sahelians, avait décidé, au lieu de les murer, d’en faire construire plusieurs autres. Le Haut Seigneur Kofi avait ensuite semé des rumeurs à leur sujet, inventé des traîtres et de mystérieux parchemins, puis attendu que tous ses ennemis viennent l’attaquer là où il les verrait arriver. Au fil des ans, le nombre de passages avait augmenté, à mesure que certains parvenaient à prendre les Sahelians de court, mais après chaque victoire, la famille récupérait cette nouvelle faiblesse et l’ajoutait à sa ruse séculaire. J’avais été à deux doigts d’admirer le Haut Seigneur Kofi, jusqu’à ce qu’Akua précise qu’il était aussi connu pour son habitude de jeter l’un de ses cousins dans un labyrinthe à chaque solstice d’été. Avec des lions affamés. Ça gardait tout le monde sur le qui-vive, disait-il.
Praesi.
Comme nous ne pouvions ni emprunter de passage secret ni prendre d’assaut les remparts sans y laisser trop de plumes, il nous restait peu de moyens d’entrer dans la ville. Nous avions envisagé de nous y glisser parmi une délégation, mais on nous aurait surveillés comme le lait sur le feu et sans doute maintenus sous des protections magiques en permanence. À supposer qu’on ne nous trahisse pas tout bonnement. Pickler avait repéré l’aqueduc qui alimentait la ville et proposé d’y entrer, mais son idée était… audacieuse, pour ne pas dire plus. Elle voulait couper l’eau et envoyer des gobelines chargées d’explosifs dans le conduit de pierre. Elles feraient sauter les protections à l’autre bout, et nous pourrions faire passer des troupes par cette brèche, dans l’aqueduc asséché, puis surprendre une partie assez importante de la ville pour contraindre Sargon à négocier ou à subir un sac. Le problème, c’est que je doutais que nous puissions tenir cette position.
L’aqueduc, dont la source se trouvait au cœur des collines de Jinon, passait d’abord sous la forteresse du même nom, puis traversait la vallée en ligne droite. Mais une autre enceinte de fortifications protégeait son entrée dans Wolof. Les Sahelians n’étaient pas stupides : ils savaient que l’eau courante constituait une faille dans leurs protections. Le lieu était solidement fortifié et gardé jour et nuit. Même si nous prenions les soldats par surprise, j’estimais que l’issue du combat était incertaine. Et si nous le perdions, eh bien, ça tournerait au massacre. Il nous fallait donc une méthode d’infiltration un peu plus discrète, ce qui nous avait conduits au plan que nous nous apprêtions à mettre en œuvre. En somme, mon ancienne bande de l’Everdark ressuscitée pour une nouvelle escapade : nous infiltrer plus subtilement dans la ville en passant par la même faiblesse que Pickler avait repérée.
J’avais eu besoin du Concocteur pour rendre l’opération possible : sans la capacité de respirer sous l’eau, la nage aurait été très longue. Mais ses fioles et le pillage des vestiges du vieux projet d’Abjuration soudaine m’avaient fourni les bons outils. Cordelia avait été la principale bénéficiaire du vidage de l’Arsenal : elle avait pu récupérer tous les projets inachevés et les lancer contre le Roi Mort sur plusieurs fronts. Mais emmener le Concocteur à l’est m’avait aussi rapporté gros. Je savais que la Première Prêtresse appréciait que je ne puise pas trop dans le vivier de gros bras parmi les êtres Nommés. Elle m’en aurait moins su gré si elle avait compris que je ne m’étais nullement lésée : j’avais simplement choisi les miens pour leurs histoires plutôt que pour leur puissance militaire brute. L’Épée des Tertres, afin de l’attacher au Sang, toutes les élèves survivantes de Ranger, pour le jour où les choses finiraient inévitablement par se régler à coups de poing avec elle, deux jeunes gens à l’approche de leur transformation en êtres Nommés plus stables — des épées suspendues au-dessus de nos têtes, des ficelles que je pouvais tirer. Un joli petit arsenal, qui ne nous serait toutefois d’aucune utilité ici, à Wolof.
Non, ici, c’était une compagnie plus ancienne qui allait reprendre du service.
« J’ai toujours imaginé que si je repassais un jour les Murailles de Sereria, ce serait soit en impératrice, soit sous forme de squelette, dit Akua en contemplant la silhouette de la ville au loin. »
« Eh bien, tu es un peu squelette, médit Indrani. Au sens poétique, tu vois. »
« Ah, les os, déclama la femme qui avait jadis été l’héritière de Wolof. Ces fameuses parties du corps incorporelles. »
Elle se transforma un instant en une silhouette ombreuse pour bien faire passer son message, puis reprit sa forme habituelle.
« La poésie, c’est tout un art de la métaphore, Spectre Héritière, railla Indrani. Ça prouve que ton éducation est inférieure à la mienne, si tu l’ignores. »
Le visage d’Akua se plissa, dans une expression qui semblait traduire une indignation sincère.
« Tu as grandi dans les bois, répliqua-t-elle. »
« Alors, je suppose que c’est juste l’écart entre nos talents naturels, répondit Indrani avec désinvolture. »
« Il fut un temps où je t’aurais fait noyer pour une phrase pareille, fit remarquer Akua. »
« Eh bien, dit Indrani en regardant l’aqueduc, la journée ne fait que commencer. Essaie donc. »
Je me demandai distraitement s’il n’était pas trop tard pour remplacer l’une d’elles par Hakram. Certes, avec tout le métal qu’il portait de nos jours, il nagerait aussi bien qu’un caillou, mais je devais soupeser cette perspective : le traîner au fond pendant toute l’opération, ou subir au moins une journée de ça.
La facilité l’emporta de justesse.
« Bon, on s’y met, dis-je. Le timing va devenir compliqué si on traîne. »
Je reçus un salut moqueur de la part de l’Archère et un gracieux hochement de tête d’Akua. Je jetai un dernier regard à la silhouette lointaine de Wolof avant de partir. De jour, les remparts d’ici offraient une vue magnifique. Nous descendîmes dans les entrailles de la bête, et je m’éloignai du groupe pour m’entretenir brièvement avec le commandant de la garnison. Il me confirma que le Hiérophante avait déjà commencé son rituel, ce qui signifiait qu’il fallait nous mettre en route. Je lui ordonnai de lancer les préparatifs, puis suivis mes compagnes sous terre, jusqu’à la source de l’aqueduc.
Pour un endroit aussi crucial, le lieu était dépouillé : un cube de pierre coupé en deux par une « rivière » rectangulaire qui se déversait dans le canal menant jusqu’à Wolof. L’eau venait en réalité de plus loin, d’une source souterraine au cœur des collines, et cette salle avait été construite pour faciliter l’entretien. Le conduit de pierre, posé sur des stèles surélevées — Pickler avait fait remarquer sans aménité que les Sahelians avaient dû renforcer la pierre par des enchantements pour compenser le fait qu’ils n’utilisaient pas d’arches comme les Miezans —, était ponctué de « trappes » protégées au plafond. Les ingénieurs-mages pouvaient s’y glisser pour repérer les obstructions ou les saletés, mais cela ne nous aiderait pas, toutes les trois : il n’y avait pas assez d’espace entre le haut du canal et l’eau pour respirer sans risque.
J’aurais probablement pu contourner le problème grâce à la Nuit, en créant autour de moi une bulle qui laisserait passer l’air sans laisser entrer l’eau, mais la garnison nous aurait repérées. Cela aurait déclenché une demi-douzaine de protections de l’aqueduc, et détruire celles-ci aurait activé d’autres défenses. Non, pour entrer discrètement, il fallait une potion permettant de respirer sous l’eau. Nous vérifiâmes une dernière fois notre équipement avant de nous immerger ; le professionnalisme reprenait enfin le dessus. L’Archère avait dû renoncer à son arc habituel, trop grand et enchanté, au profit d’un simple arc court ciré. Ses cordes de rechange étaient rangées avec ses flèches dans un sac étanche. J’avais laissé le Manteau de Woe et opté pour une simple cape grise, par-dessus mon épée et mon armure habituelles.
Les vêtements d’Akua étaient sobres, et ce qu’elle transportait n’était pas destiné à son usage personnel. Le Concocteur avait terminé la dernière des dix bourses de poudre évanescente que je lui avais demandées une demi-cloche plus tôt, et on les avait apportées directement ici. L’ombre les avait toutes, réparties dans des sacs compartimentés maintenus par des nœuds complexes. Il suffisait de tirer au bon endroit pour qu’ils se déploient en s’ouvrant : voilà comment nous entrerions. L’Abjuration soudaine était un projet de l’Arsenal visant à créer une substance alchimique capable d’imiter les effets de l’eau bénite. Nous n’avions jamais réussi à produire une substance assez abordable pour mettre à exécution le projet qui consistait à transformer en eau bénite tous les lacs entre nous et le Roi Mort, mais nous avions tout de même obtenu quelques résultats.
La poudre évanescente, par exemple, effaçait toute sorcellerie active au contact. Comme les protections et les enchantements destinés à nous tenir hors de Wolof.
« Tout le monde est prêt ? demandai-je. »
« Ça fait une sacrée trotte sans la potion, Cat, sourit l’Archère. »
Je levai les yeux au ciel, puis regardai Akua.
« À votre service, mon cœur, répondit-elle. »
« Tu devrais prendre exemple sur elle, dis-je à Indrani. »
Elle poussa un cri d’indignation, comme je savais qu’elle le ferait, et je lui fourrai une petite fiole de verre dans la main. J’avais songé à la lui lancer, mais je n’allais pas risquer toute l’opération juste pour faire la maligne. Le Concocteur avait mis assez longtemps à préparer quatre doses — deux pour l’aller, deux pour le retour — pour que je refuse de tout compromettre à la dernière minute. Je sortis ma propre fiole et regardai le liquide bleu pâle qu’elle contenait. Il avait presque l’aspect du lait, ce qui n’avait rien d’appétissant, vu sa couleur. Je la débouchai et la levai pour trinquer avec Indrani, puis nous bûmes cul sec. Le breuvage avait un goût infect, comme de la craie mêlée à des immondices, mais je me forçai à l’avaler. Je pris plusieurs inspirations, le temps de m’y habituer.
En apparence, rien ne semblait avoir changé, mais mes poumons me paraissaient… plus lourds. Comme s’ils avaient grossi.
« Nous n’avons qu’une heure, dis-je. Ne la gaspillons pas. »
Je pris la tête, même si je n’étais pas la meilleure nageuse — Indrani voyait mieux dans le noir. Quelques instants plus tard, nous étions plongées dans une obscurité totale : le pire de la nage et de la progression à quatre pattes dans un tunnel, tout à la fois. Après quelques mouvements, mes poumons me brûlaient déjà, et je me surpris à lutter contre l’envie de respirer sous l’eau, alors que je savais en principe que j’y survivrais. J’en avalai une gorgée, mais l’eau n’alla pas plus loin que ma bouche : une fine membrane avait poussé et faisait office de filtre, laissant passer l’air, mais pas l’eau. C’était inconfortable, contre nature même, mais ça marchait. Je serrai donc les dents et continuai d’avancer. Je sentais Akua juste derrière moi, qui attendait patiemment.
Les ombres n’avaient pas besoin de respirer ; sur le moment, je trouvai cela quelque peu injuste.
Comme la plupart des aventures, celle-ci n’avait rien de bien excitant pendant qu’on la vivait. C’était du travail, une nage épuisante dans un canal d’eau douce, étroit comme un tunnel. J’étais trempée et transie de froid, et mes bras se fatiguèrent vite. De temps à autre, nous apercevions une faible lueur en passant sous une trappe d’entretien dans la pierre. Elles étaient protégées plutôt que hermétiquement closes, mais à part ça, nous avancions à la nage sur une pente douce, presque imperceptible. Difficile de savoir combien de temps cela nous prit. Nous avions estimé qu’il nous faudrait une demi-heure à bonne allure, peut-être trois quarts d’heure en pratique ; mon sixième sens, d’une précision remarquable pour me dire à quel point l’aube ou le crépuscule approchait, m’aidait à mesurer notre progression.
Nous avancions moins vite que prévu ; quand nous arrivâmes enfin à la porte-écluse, il ne nous restait qu’un quart d’heure avant que la potion cesse d’agir. Je fis signe aux deux autres de s’arrêter et examinai la grille d’acier devant nous. Les bâtisseurs de cette porte-écluse avaient dû résoudre un problème : impossible de poser des protections au-dessus de l’eau courante. Je voyais des protections de chaque côté du canal qui s’engouffrait dans la porte-écluse, une vaste salle de pierre où j’apercevais à travers la surface de l’eau la lueur des torches. Dans l’eau même, en revanche, les Sahelians avaient dû installer trois grilles métalliques enchantées pour empêcher les intrus de passer.
C’était justement là que se trouvait notre ouverture. Comme dans toutes les forteresses, la véritable faiblesse ne résidait ni dans les murs ni dans les portes, mais dans les exigences mesquines de l’entretien. En l’occurrence, si un débris assez gros pour passer entre les barreaux d’une grille se retrouvait coincé dans une autre, il fallait bien que quelqu’un puisse le retirer. De préférence sans devoir, comment dire, abattre des murs ou des pans de l’aqueduc pour en faire une opération d’envergure. Les bâtisseurs avaient donc ménagé des « portes » dans les grilles, assez grandes pour qu’une personne de petite taille puisse s’y faufiler en se tenant à l’horizontale. Elles étaient solidement verrouillées par des cadenas en acier bien réels et des enchantements ésotériques à clé. Elles nous ouvriraient la voie vers Wolof.
L’Archère nagea vers l’avant en me donnant un coup de coude dans notre espace exigu, puis examina attentivement les deux cadenas de la porte. Elle me fit signe que tout allait bien, ce qui me soulagea. Elle pensait donc avoir la force nécessaire pour les forcer grâce à son Nom. Même si la tentation était grande, nous ne pouvions pas nous le permettre : ces fichues choses étaient enchantées pour luire au moindre contact. La paranoïa des Sahelians forçait l’admiration. Nous fîmes maladroitement de la place pour qu’Akua puisse passer. Elle se glissa entre nous avec une élégance surnaturelle dans ce trou à rats, puis ses yeux dorés croisèrent les miens, demandant la permission de commencer. Je hochai la tête, et l’ombre se retourna vers les grilles avant de tirer sur la corde appropriée, défaisant tous les nœuds qui maintenaient fermés les sacs de poudre évanescente.
Le spectacle n’avait rien de spectaculaire : la poudre pâle se répandit en grands nuages qui se dissipèrent rapidement. Le seul signe de son passage était que l’eau semblait légèrement plus épaisse. Le courant l’entraîna vers le bas, au-delà des trois grilles. Akua se retira sans un mot pour laisser la place à l’Archère, et je serrai les poings en la regardant filer vers l’avant. Après un instant interminable, elle referma les doigts sur le cadenas et rien ne se produisit. Pas de lueur, pas d’alarme. Je souris. Ça avait marché. Indrani força méthodiquement les cadenas, puis franchit la porte à la nage pour s’occuper de la deuxième grille. Malgré cette nage interminable et désagréable, je me sentais désormais pleine d’énergie. Je détachai mon épée de ma ceinture et la plaquai contre moi pour qu’elle ne me gêne pas en nageant.
Devant nous, Indrani fit sauter les derniers cadenas. J’allais faire signe à Akua de passer quand j’aperçus des silhouettes qui bougeaient au-dessus de l’eau. Je me plaquai contre la paroi du canal en sifflant de dépit, Akua m’imita derrière moi, mais c’était l’Archère qui risquait d’être découverte. Dans le noir, elle n’aurait eu aucun problème, mais quelques instants plus tard, un long bâton de bois plongea dans l’eau. À son extrémité se trouvait une pierre enchantée qui diffusait de la lumière. Indrani avait bougé avant qu’on puisse la voir et s’était cachée dans l’angle mort, contre le mur. Mais la grille… Je tressaillis de surprise. Ah, la futée. Pendant que je paniquais, elle avait remis en place les cadenas qu’elle avait forcés sur la dernière porte. Ils étaient toujours cassés, mais suspendus de biais, difficiles à remarquer.
J’entendis des voix indistinctes, trois au moins, dont l’une semblait se moquer d’une autre. Le bâton fut brusquement retiré et je m’affaissai, soulagée. Si nous avions dû nous battre ici, ça aurait pu mal tourner. Nous attendîmes aussi longtemps que je l’osai, bien après que les voix se furent éloignées. Notre dernier quart d’heure s’amenuisait dangereusement et il nous restait encore un bout de chemin à parcourir. À contrecœur, je fis de nouveau signe aux autres. L’Archère nous ouvrit la voie et nous repartîmes, moi la dernière. Je remis les cadenas en place et refermai les portes de façon à ce qu’il soit difficile de voir que nous étions passées. Nous allions bientôt pouvoir mieux effacer nos traces, mais autant éviter de nous relâcher.
En longeant le fond du canal, nous dépassâmes la section à ciel ouvert dans la salle éclairée par les torches, puis nous nous engageâmes dans un tunnel étroit qui plongeait abruptement. Je ne faisais presque plus que me laisser porter. Je me laissai entraîner vers l’avant, puis remontai à la nage quand nous arrivâmes là où nous le voulions : le premier des trois grands réservoirs où l’eau de l’aqueduc était stockée avant d’être distribuée dans la ville. Le réservoir, qui n’était guère plus qu’une grande citerne, n’était pas tout à fait plein. Je crevai la surface et respirai l’air humide. Akua et l’Archère grimpaient déjà vers la trappe au plafond.
« Putain, marmonnai-je, ça a vraiment… »
Je m’arrêtai juste à temps. Je refusais de tenter le Destin.
« Tu arriveras à grimper ? demanda l’Archère à voix basse. »
Je jetai un coup d’œil aux prises dont elles se servaient, à peine plus que des encoches dans la paroi — il fallait bien que quelqu’un puisse descendre vérifier les fuites ou les déchets —, et grimaçai avant de hocher la tête. Les herbes que j’avais prises pour calmer ma jambe commençaient à perdre leur effet, mais je parviendrais à monter. Ce ne serait simplement pas agréable, ni pendant ni après. Indrani essaya de pousser la trappe de pierre, mais elle ne bougea pas. Je jurai entre mes dents. La forcer ne passerait pas inaperçu. Akua avait toutefois une solution. Son bras se changea en brume, se faufila dans une fissure et je l’entendis manipuler la trappe de l’extérieur. Quelques instants plus tard, elle fut soulevée. L’Archère la rattrapa et passa la tête par l’ouverture pour jeter un coup d’œil.
Elle nous adressa un signe de tête et un sourire : la voie était libre.
Indrani sortit la première et sauta sans bruit. Akua la suivit tandis que je grimpais à mon tour. Ma jambe blessée me brûlait, mais faiblement. Je refermai la trappe derrière nous et la tordis pour improviser un verrou. Et voilà, nous étions dans la ville. Enfin, dans une forteresse à l’intérieur de Wolof, mais pour moi, ça comptait. Nous ruisselions sur le sol, à l’exception d’Akua, qui effaça nos traces : elle passa une main semblable à de la brume au-dessus de nous, et nous nous retrouvâmes presque sèches. Elle fit de même avec les traînées d’eau que nous avions laissées. Nous étions encore humides, mais au moins nous ne laisserions pas de traces.
« Tu te souviens du chemin pour sortir d’ici ? demandai-je à voix basse. »
« Je ne suis jamais venue dans cette partie de la forteresse, admit Akua, mais j’en ai mémorisé les plans, comme toi. Cela suffira. »
Je hochai la tête. Il le faudrait bien. Nous étions dans une section isolée de la forteresse, mais relativement proche d’une sortie. Un couloir devait partir de la salle du réservoir et mener tout droit à un croisement. En prenant à gauche, nous arriverions directement à un bastion. De là, nous pourrions sauter trois étages jusqu’à une grande cour dont le portail donnait sur les rues de la ville. Le problème, c’est que nous ne connaissions pas les horaires des gardes : impossible de savoir s’il y avait quelqu’un dans le bastion ou non. Et nous ne pouvions pas nous permettre de traîner, car l’Armée de Callow allait bientôt « attaquer » la ville.
« Passe devant, alors, ordonnai-je. »
Elle hocha la tête et prit l’apparence d’un jeune soldat soninké vêtu de l’uniforme sahelien. L’Archère et moi ne passerions pas aussi inaperçues, malheureusement : elle irait donc seule. Nous attendîmes derrière les réservoirs, avec l’impression qu’une heure s’écoulait. Elle revint sans bruit, l’air grave.
« Ils ne sont que trois dans le bastion, mais l’un d’eux est mage, dit Akua. J’aimerais qu’Indrani le tue ; sinon, je suis… vulnérable. S’il est assez doué, il pourrait se brancher sur les protections de la forteresse. »
« À toi, Indrani, dis-je. »
« Ah, ça devrait me réveiller, sourit-elle. À tout de suite, Votre Gracieuse Majesté. »
« J’espère que tu te feras prendre, répondis-je avec douceur, comme ça je pourrai en toute connaissance de cause décider de t’abandonner. »
Elle me fit un doigt d’honneur, signe certain de capitulation, si j’en avais jamais vu un. Elles disparurent toutes deux dans le couloir, dans un silence sinistre, et je dus me ronger les pouces. Ça faisait un moment que je n’avais pas eu à compter sur d’autres pour faire le sale boulot, non ? À Wolof, pourtant, je n’aurais pas le choix. Dans la ville proprement dite, je pourrais de nouveau utiliser la Nuit, à petites doses, mais dans les secteurs lourdement protégés comme la forteresse, ce serait comme tirer une fusée éclairante. J’avais oublié combien faire les choses dans les règles pouvait être ennuyeux, pensai-je avec un demi-sourire. Je réfléchissais à la façon de me débarrasser des cadavres — si nous les traînions hors de la zone protégée, nous pourrions les cacher dans mon ombre — quand j’entendis le son.
Quelqu’un accordait un luth.
Ma main se posa sur la garde de mon épée. Le grattement méthodique des cordes continuait de résonner dans la salle et, même si j’étais tentée de rester cachée, cela ne servait à rien. L’Intercesseuse savait déjà que j’étais là ; sinon, pourquoi serait-elle venue ? Je m’écartai du mur du réservoir derrière lequel je m’étais cachée, desserrai ma cape autour des épaules et retirai ma main de mon épée. À quoi bon dégainer contre une personne comme la Barde Errante ? J’affichai un sourire nonchalant, forçai mes épaules à se détendre et sortis de ma cachette. Il ne fut pas difficile de la trouver. L’Intercesseuse était assise sur un réservoir, les jambes dans le vide, et finissait d’accorder son luth minable. Cette fois, elle avait les cheveux clairs, la peau très hâlée et des yeux bleus étoilés. Elle ne me dépassait guère en taille, si tant est qu’elle me dépassât, mais elle avait des courbes que je ne pouvais qu’envier. Quand j’apparus, elle leva un doigt, porta à ses lèvres sa vieille flasque d’argent et but une longue gorgée. J’attendis, mais elle garda le doigt levé et continua de boire. Je haussai un sourcil.
Après un temps outrageusement long, elle éloigna la flasque et se lécha les lèvres, puis poussa un soupir de satisfaction.
« De l’eau-de-vie de poire d’Alavan, Catherine, révéla l’Intercesseuse. Il faut en boire tant que c’est encore bon, tu vois ? »
« Je n’ai jamais aimé l’eau-de-vie, répondis-je distraitement. Mais j’ai connu un homme qui appréciait particulièrement cette boisson. »
C’était une pique, un test, et elle me valut une grimace douloureuse.
« En fait, je le considérais comme un ami, tu sais, dit l’Intercesseuse. Tariq était unique, même parmi les êtres Nommés. Même quand tout en lui était usé jusqu’à l’os, il n’a jamais perdu cette chose. Cette étincelle. Ce qui pousse un homme à recevoir les coups de fouet pour épargner quelqu’un d’autre. Je ne crois pas que l’un de vous ait jamais compris à quel point c’est rare. »
« Il aurait probablement vécu encore quelques années si tu n’avais pas vendu nos plans en Hainaut au Roi Mort, répliquai-je durement. Combien de cimetières remplis d’amis as-tu enterrés, Intercesseuse ? »
Elle pinça une corde et sourit à son côté cassé.
« Plus que tu n’as pris de repas, Catherine Foundling, répondit l’Intercesseuse sans confirmer ni démentir. »
Et le plus effroyable, c’était que je la croyais, avec une certitude ancrée dans mes os. Combien de personnes aimées pouvait-on enterrer avant que la seule chose humaine qui vous restât ne soit l’apparence que vous portiez ? Cent, mille, dix mille ? Dans l’ombre de cette femme souriante s’étendait un empire de tombes.
« Je suis un peu déçue que l’Arsenal ne m’ait acheté qu’une année sans toi, dis-je. »
À peu près, mais plutôt moins.
« Praes, c’est là que ça se passe, ces temps-ci, dit l’Intercesseuse en haussant les épaules. Tous ces fers dans le feu, toutes ces vieilles blessures jamais refermées. Ça se sent dans l’air, ici, tu sais ? La… sincérité. La Tour, c’est ce qui se rapproche le plus d’un sourire pour le Dessous. Si tu voulais que je te lâche les basques, tu aurais dû rester loin d’ici. »
« J’avais deux ou trois choses à régler dans le coin, répondis-je. Au fait, tu as un nom que je puisse utiliser, maintenant ? »
Elle pinça une corde.
« Yara, répondit l’Intercesseuse avec un sourire. »
« Et de quoi ? insistai-je. »
« Oh, de rien en particulier, dit-elle en haussant les épaules. »
Eh bien, ça n’avait rien de rassurant, putain.
« Alors, qu’est-ce qui t’amène, Yara ? demandai-je. Tu as un cheval dans cette course ? »
Pendant un instant, son visage exprima à la fois l’émerveillement et la surprise. Je dissimulai ma perplexité et, comme le clignotement d’une luciole dans la nuit, son expression redevint lisse. Presque assez vite pour me faire douter d’avoir rien vu.
« On pourrait dire ça, répondit l’Intercesseuse. »
« Malicia ou Sépulcral ? demandai-je d’un ton forcé de désinvolture. »
Ce ne serait pas mon père. S’il devenait Empereur de l’Effroi, il affecterait toute une division de mages à trouver le moyen de la tuer définitivement. Il ne pardonnerait jamais la mort de la Capitaine.
« Oh, c’est mignon, sourit la Barde. Tu crois que j’en ai quelque chose à foutre de savoir qui hurle à s’en décrocher les poumons au sommet de la Tour ? Pas du tout. Vraiment pas. »
« Tu es venue pour le climat ? lançai-je. Je suppose qu’il y a un peu de tout, si on reste assez longtemps dans les Terres désolées. »
« Tu sais, c’est généralement à ce moment-là que je deviens mystérieuse, réfléchit l’Intercesseuse. Je donne quelques indices — la plupart sont des mensonges, juste assez de vérité pour éviter qu’on m’en fasse payer le prix — et je t’envoie courir après des fantômes pendant que j’affûte mon couteau. »
« Mais pas cette fois ? insistai-je. »
« Ça ne servirait à rien, sourit la Barde Errante en faisant résonner son luth. Tu vois, quand on jette deux chiens affamés dans une fosse, l’heure de la subtilité est passée. C’est l’heure des crocs et des griffes. »
« Je t’ai tuée l’année dernière, dis-je. Que les Corbeaux m’en soient témoins, la prochaine fois, je ferai en sorte que ça tienne. »
« Voilà qui me plaît, rit Yara de Nulle Part. Viens donc, Foundling. Tu veux savoir pourquoi j’ai traîné ma carcasse jusqu’à Praes ? »
Je répondis par le chuintement de mon épée qui quittait son fourreau. Son luth enfin accordé, la Barde Errante joua les premières notes d’un air que je reconnus : le début de « Des étoiles au ciel ».
« Je ne suis venue ici que pour te tuer, Catherine Foundling, grinça l’Intercesseuse. On arrête de déconner, maintenant. Il n’y a plus de place dans cette partie pour des gens comme toi. »
Et même si je ne l’avais jamais vue manier une lame ni rien faire d’autre que parler et boire, je sentis à cet instant un frisson me remonter l’échine. Elle avait toujours été mon ennemie, mais cette fois, c’était… différent. C’était la guerre, sans faux-semblants. Pourtant, je ne me laisserais pas intimider, pas aujourd’hui et pas par quelqu’un comme elle. Je soutins son regard, brun contre bleu.
« Vas-y, essaie, lui souris-je, toutes dents dehors et pleine de malveillance. On verra bien ce que ça donnera. »
Elle éclata de rire, puis se fendit d’une révérence chancelante. Elle bascula en avant, tombant du réservoir, et lança un hurlement de toutes ses forces. Je frappai, visant son cou, mais elle disparut avant même de toucher le sol.
Un battement de cœur plus tard, les protections d’alarme se déclenchèrent dans un hurlement strident.