Chapitre 531
Jinon tomba aux mains de l’Armée de Callow au prix de douze morts et cinq blessés.
Trois blessés et deux morts étaient des nôtres. L’un des blessés, m’avait-on dit, était un légionnaire d’une cohorte régulière qui avait trébuché dans une côte et s’était cassé le pied. Les autres hommes de sa dixième le tournaient maintenant impitoyablement en ridicule, après avoir essayé de lui faire décerner officiellement une distinction pour « blessures héroïques subies dans l’exercice de ses fonctions ». J’y réfléchissais sérieusement — plaisanterie mise à part, jouer le jeu de ce genre de choses tendait à remonter le moral. La plupart des morts et des blessés étaient tombés lors de l’infiltration de la forteresse par mes gobelins, qui avaient réduit les témoins au silence et pris le corps de garde. Il me restait donc à m’occuper des deux cent quarante-trois membres de la garnison de Jinon qui s’étaient rendus, parmi lesquels se trouvaient sept petits nobles ayant prêté serment à Wolof.
L’une d’elles était une Sahelian de branche cadette, leur mage en chef ; elle avait tenté de se barricader dans une salle fortifiée lorsque le Hiérophante était arrivé et avait balayé cette idée en lui arrachant nonchalamment sa sorcellerie. Je l’avais laissé l’interroger et étais partie superviser le déplacement des prisonniers. Nous avions ouvert un portail vers Crépuscule juste à l’extérieur des murs et faisions passer les prisonniers désarmés par groupes de vingt, vers l’étreinte chaleureuse des légionnaires qui les attendaient de l’autre côté. Nous les conduirions tout droit dans une fosse-prison protégée par des enchantements, que Juniper avait fait creuser dans notre camp. Les Jacks et les phalanges commenceraient à les interroger pour obtenir des nouvelles de la situation dans la ville.
À présent, adossée à la pierre sur le même parapet où Dame Semira s’était tenue lorsque nous avions parlé, je regardais la scène se dérouler tout en discutant avec la Capitaine Diara.
« … les ai installés dans un domaine libre de l’Étendue Verte dès que j’en ai eu les moyens, me raconta-t-elle à propos de ses parents. Mon frère est toujours dans l’est, dans l’une des villes de Bassa, je crois, mais nous ne nous sommes pas parlé depuis des années. »
« J’ai entendu dire que les terres de l’Étendue sont bonnes, tant que les digues ne cèdent pas », répondis-je.
« Elles le sont, mais il y a des dangers. Les gens craignaient que vous ne causiez des problèmes quand vous avez pris le trône, Votre Majesté, reconnut la Capitaine Diara. Bien sûr, cette inquiétude est passée. Maintenant, ils savent que même si les choses en viennent aux armes, aucun paladin ne viendra frapper à leur porte pour réclamer des “dîmes” et poser des questions indiscrètes sur les mouvements de troupes. »
L’Ordre de la Main Blanche était toujours considéré comme héroïque dans ma patrie, tragiquement anéanti par mon père dès les premiers temps de la Conquête. Les propriétaires libres de l’Étendue Verte étaient beaucoup moins convaincus de l’héroïsme desdits paladins, et non sans raison. Callow était occupé par l’Empire de l’Effroi depuis si longtemps qu’il était facile d’oublier que l’Ancien Royaume n’avait pas été peuplé de saints. Il n’avait pas été pire que la plupart des nations du monde, mais pas meilleur non plus.
« C’est à la Tour que j’en veux, dis-je. C’est avec la Tour que je réglerai ça. »
La capitaine hocha lentement la tête, le visage impénétrable. Elle n’eut pas l’occasion de répondre : Masego déboula de l’escalier, ses robes flottant derrière lui. Il avait l’air de bonne humeur et je sentais encore sur lui l’odeur du pouvoir. Il tenait la magie entre ses mains.
« Il faut que j’aille voir mes sergents », dit avec tact la Capitaine Diara. « Ce fut un honneur, Votre Majesté. »
« L’honneur était pour moi : j’ai pu vous entendre enguirlander ces pauvres diables pendant une demi-heure, répondis-je avec un sourire. À la prochaine, capitaine. »
Elle salua le Hiérophante d’un geste tandis qu’il passait, et il lui rendit son salut d’un hochement de tête distrait avant de venir se placer à côté de moi.
« Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ? » demandai-je.
« Plusieurs des codes que les Sahelian utilisent lorsqu’ils pratiquent la scrutation, répondit Masego. Ils nous seront utiles pour intercepter leurs communications. »
« Couper le Haut Seigneur Sargon de Malicia serait idéal, reconnus-je. Ce sera plus facile de le forcer à agir ainsi. »
Malicia lui avait enfermé l’âme dans une boîte lorsqu’elle l’avait installé sur le Siège Élevé. Elle pouvait donc le torturer à sa guise et en toute impunité, mais ce n’était pas le genre d’outil qu’elle utiliserait à l’aveuglette. Si le maître de Wolof n’avait pas désobéi à un ordre explicite de la Tour en nous livrant ses greniers, il était beaucoup plus probable qu’il cède. Il n’y avait pas grand-chose dont je puisse le menacer qui soit pire que ce que Malicia pouvait lui faire subir avec une incantation et une demi-heure devant elle.
« Il serait bon que Sapan étudie les mathématiques supérieures, songea le Hiérophante. Je vais la faire travailler sur les codes avec moi. »
« Je suis surprise qu’elle ne les connaisse pas déjà, dis-je. Les Ashuriens sont réputés pour leurs marins, et la navigation, c’est surtout une affaire de chiffres et d’étoiles, à ce que j’entends. »
« Elle voulait devenir guérisseuse, alors les mathématiques qu’on lui a enseignées dans cette académie d’Ashur étaient insultantes de pauvreté, dit Masego, contrarié. La sorcellerie sabrathane encourage la spécialisation, Catherine, car on prétend que les différentes disciplines ont très peu de connaissances en commun. »
Je hochai la tête, comprenant. Même si le Hiérophante avait toujours eu tendance à mépriser la sorcellerie pratiquée par la Thalassocratie d’Ashur, ce que j’en avais entendu était plutôt impressionnant. Leurs mages guérisseurs étaient meilleurs que ceux de Praes, et ils pouvaient faire surgir vents et tempêtes d’un ciel sans nuages. La magie sabrathane semblait toutefois assez limitée quant à ce qu’on pouvait faire bien avec elle ; je n’étais donc pas surprise que Masego en eût si peu d’estime. On l’avait élevé en lui apprenant à voir dans la magie davantage qu’un simple outil : une quête philosophique de la vérité de la Création. Il y avait peu de chances qu’il respecte des gens qui, à ses yeux, choisissaient délibérément de se handicaper avant même d’entamer cette quête.
« Raconte-moi comment ça se passe, dis-je en haussant les épaules. Je suis curieuse de voir si elle se laissera enseigner par toi. »
J’étais surtout curieuse de savoir si elle finirait par représenter une menace durable pour les personnes et les lieux qui m’étaient chers, pour être honnête, mais Zeze aimait parler de son élève et j’aimais lui faire plaisir. Masego n’aimait guère enseigner à de grands groupes — comme lorsqu’il avait dû former les cadres de mes Légions, puis de mon Armée, pour en faire des mages capables de pratiquer la magie rituelle sur le champ de bataille —, mais il semblait prendre plaisir à instruire une élève unique et très douée. C’était probablement le genre d’enseignement qu’il connaissait le mieux, avais-je fini par comprendre. Tout comme Warlock l’avait fait avec lui.
« Je te le dirai, m’assura-t-il. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venu. Tu as dit tout à l’heure que tu voulais pratiquer la scrutation sur Juniper pour savoir comment s’était passée sa campagne. On s’y met avant que je ne doive libérer la magie que j’ai arrachée ? »
J’avais en fait pensé faire appel à l’un de nos mages pour cela, mais si Zeze se portait volontaire, je n’allais pas m’en plaindre. Et si cela marquait une nouvelle occasion où il gardait la magie de quelqu’un entre ses mains un peu plus longtemps que nécessaire, eh bien, aimer quelqu’un, c’était aussi savoir quand détourner les yeux.
« Je t’en prie », répondis-je.
Il ne fallut pas longtemps pour entrer en contact avec ma maréchale, même si les combats de la nuit étaient loin d’être terminés : elle s’attendait à ce que je l’appelle. Après l’investissement de la forteresse, l’un de nos mages nous avait fait savoir que tout s’était bien passé, sans obtenir beaucoup de détails en retour : l’offensive était toujours en cours. Quelques instants plus tard, le visage d’Aisha apparut dans le cercle magique en forme de miroir que Masego avait tracé dans les airs. Elle m’adressa un sourire, puis disparut, remplacée par les traits plus épais du Limier infernal.
« Seigneur de guerre », me salua-t-elle.
« Maréchale, répondis-je. Comment s’est passée l’attaque ? »
« Nous tenons Sinka, dit Juniper. La garnison des villages a commencé à battre en retraite après quelques escarmouches contre notre avant-garde, et nous en avons capturé moins de cinquante. Les habitants ne nous ont pas causé de problèmes ; le sénéchal a fui après avoir donné l’ordre de se rendre sans violence. »
Tiens. C’était d’une sollicitude inhabituelle, selon les critères de Praes. La plupart des nobles des Terres désolées auraient envoyé leur peuple se faire broyer sans hésiter, estimant que quelques-uns de mes soldats tués constituaient un prix raisonnable pour saigner la population d’un port qu’ils ne contrôlaient plus. Les ordres du Haut Seigneur Sargon, ou la petite rébellion d’un homme décent pris dans une mauvaise situation ? Difficile à savoir.
« Wolof a fait un mouvement ? »
« Ils ont tenté une sortie, reconnut Juniper. Deux mille soldats de leur maison, soutenus par des mages et une centaine de walin-falme en avant-garde. Ils ont foncé droit sur notre force de couverture et se sont retirés quand l’Ordre les a pris de flanc. Ils ont sacrifié les démons pour encaisser la charge, puis se sont repliés dans la ville. »
« Ça ressemble à une erreur grossière, fronçai-je les sourcils. Seulement deux mille ? C’est une bonne partie de leurs forces, mais ils devaient savoir que nous les écraserions en terrain découvert. Surtout avec notre cavalerie, qu’ils n’ont pas. »
Ma maréchale eut l’air satisfaite et se lécha les crocs d’approbation.
« C’était une diversion, dit Juniper. Ils immobilisaient notre force de couverture pendant qu’ils attaquaient les hommes que j’avais envoyés prendre Sinka. Ils ont attendu que la garnison se rende et que nous commencions à répartir nos troupes entre les petites garnisons que nous laisserons sur place. »
Je haussai les sourcils. Cela signifiait qu’ils avaient réussi à nous tendre une embuscade nocturne en terrain découvert alors que nous avions des gobelins sur le terrain.
« Leurs illusions étaient assez puissantes pour nous empêcher de les percer ? demandai-je.
— Les assaillants étaient dans le fleuve, grimaça Juniper. Assez profond pour que notre première passe de mages ne les repère pas. Ils avaient caché des bateaux sur l’autre rive du Wasaliti sous des illusions, ainsi qu’une sorte de démon mi-poisson dans le… »
Elle se tourna un instant vers quelqu’un dont j’entendis à peine la voix, puis le remercia d’un signe de tête.
« La Sahelian nous informe que ces démons s’appellent des nikyana, gronda la grande orque, et que Wolof en a généralement quelques-uns sous contrat, mais pas autant que ce qu’on a vu ce soir. Au moins sept cents de ces saletés ont jailli du fleuve sur nos flancs. Ils nous auraient pris complètement par surprise sans l’alerte de la Chasseresse d’Argent. Ils n’ont pas d’armes, mais ils sont rapides et forts ; nous avons perdu presque une cohorte avant de comprendre ce qui se passait. »
Je grimaçai. Pris au dépourvu, mes légionnaires auraient eu du mal à gérer des démons. Comme face à une charge de cavalerie lourde, il fallait des rangs serrés et un déluge de sortilèges pour les arrêter.
« Et le but de l’attaque n’était même pas de nous faire saigner, révéla Juniper. »
Je haussai les sourcils.
« Ils ont infiltré un cadre de mages accompagné d’une escorte pour essayer d’enlever Vivienne dans la confusion, expliqua Juniper. L’Écuyer et l’Apprenti les ont repoussés, mais apparemment, ça s’est joué de peu. Dès que l’enlèvement a échoué, toute l’attaque a été annulée et ils se sont retirés dans le fleuve. »
Je sifflai entre mes dents. C’était une manœuvre habile de la part de Sargon, si c’était bien le jeune seigneur qui l’avait conçue. Vivienne était l’une des rares personnes de mon armée que je ne pouvais pas me permettre de ne pas réclamer si elle était faite prisonnière. Si Sargon menaçait de l’empaler à moins que je ne batte en retraite, il me mettrait dans une position très délicate.
« Bilan total ? demandai-je.
— Entre Sinka et la plaine, nous avons perdu trois cent douze hommes, dit-elle. Ils en ont perdu au moins deux cents là où Tanja commandait, sans compter les quarante que nous avons capturés ; c’est toujours ça, mais ils s’en tiennent aux tactiques habituelles de Praes quand il s’agit d’absorber les pertes grâce aux démons. »
Il y a quarante ans, avant les Réformes, les orques et les gobelins auraient été là, avec les démons, à encaisser les lames callowanes, pensai-je. À se faire saigner pour que leurs supérieurs n’aient pas à le faire. Vu l’expression dure de ma maréchale, je soupçonnais ne pas être la seule à y avoir pensé. Je lui résumai rapidement la chute de Jinon et terminai en lui annonçant que les prisonniers étaient en route vers elle.
« Bonne nouvelle, dit Juniper. J’ai envoyé des mages et la Chasseresse à la poursuite des diabolistes sur le fleuve. Nous allons essayer de les intercepter avant qu’ils ne puissent se replier sur Wolof. »
« Faites des prisonniers si vous le pouvez, dis-je, mais nos gens passent avant tout. »
Je voulais des diabolistes, mais pas à ce point. Quelques-uns capturés sur le champ de bataille ne suffiraient pas à s’occuper des Portes des Enfers ; pour en obtenir autant, il me faudrait une véritable concession diplomatique. Juniper hocha la tête et me salua d’un salut militaire impeccable. Puis le sort s’éteignit et la magie qui affichait son visage se dissipa. Je fis rouler mon épaule en soupirant. La nuit était déjà longue et elle était loin d’être terminée. Je me tournai vers Masego.
« Une fois les prisonniers partis, je vais devoir aider à installer notre propre garnison ici, dis-je. Tu pourrais inspecter les protections et vérifier qu’il n’y a pas de mauvaises surprises ? »
Le Concocteur devait aussi nous rejoindre plus tard, pour voir si mon idée sur la manière d’entrer dans la ville était réalisable.
« Je le ferai, dit le Hiérophante, ses yeux ardents tournant paresseusement dans leurs orbites, mais je m’attends à ce que tu aies des affaires plus pressantes à régler. »
« Comme quoi ? »
« Tante Eudokia vient de franchir les portes, dit Masego, et elle a l’air pressée. »
La Scribe avait meilleure mine que la dernière fois que je l’avais vue, mais elle semblait épuisée. C’était toutefois le bon genre d’épuisement, celui qu’on ressent après s’être donnée tout entière à quelque chose qu’on aime. Elle se tenait droite et, même si comme toujours mon attention glissait sur elle — hormis le même détail, ses mains perpétuellement tachées d’encre —, je percevais chez elle une vitalité qui lui avait manqué lorsqu’elle m’avait contactée pour la première fois à Hainaut. J’en étais venue à croire que, plus que tout, la Scribe s’épanouissait en se rendant utile. La cause importait peu ; elle voulait surtout pousser ses capacités à leurs limites. En un sens, c’était comme la soif de combats dignes de ce nom de Ranger, même si aucune des deux femmes ne me remercierait pour cette comparaison.
« Reine Catherine », me salua-t-elle en s’inclinant brièvement.
« Scribe, répondis-je. Heureuse de vous retrouver parmi nous, même si je pensais que ce serait au camp. »
« Les plans ont changé, dit-elle. Les émissaires ont appris qu’une attaque aurait lieu contre Jinon et ont insisté pour vous parler ici. »
Je haussai un sourcil.
« Ils veulent voir si je suis assez forte pour aller défier les Sahelian chez eux », dis-je.
Ce qui était tout à fait compréhensible. Personne n’aimait miser sur un cheval perdant. En outre, les orques respectaient la force par-dessus tout, et ceux-là étaient plus opportunistes que la plupart.
« Ils seront là dans combien de temps ? demandai-je.
« Un quart d’heure tout au plus, répondit la Scribe. J’ai demandé à l’Archer de ralentir leur passage par les Voies, mais il y a des limites. »
« Elle fera ce qu’elle pourra », marmonnai-je.
Mon esprit s’était déjà emballé, assemblant les pièces à l’avance. J’aurais préféré que Vivienne soit là pour ces négociations, puisque tout accord conclu lui reviendrait, mais ce serait difficile à organiser. De toute façon, cette affaire ne se réglerait pas en une seule conversation.
« En effet, dit la Scribe. L’Archer est une nette amélioration par rapport à sa prédécesseuse, à tous points de vue. »
Je jetai un regard amusé à la méchante. Elle n’avait guère apprécié Ranger, même avant que la Dame du Lac ne lui décoche une flèche à quelques centimètres du cœur.
« Merci de m’avoir prévenue, dis-je.
— Il y a autre chose, reprit la Scribe. J’ai reçu des nouvelles de mes agents dans le nord-est : la forteresse de Chagoro est tombée. »
Il me fallut un instant pour situer ce nom sur ma carte mentale de Praes. C’était l’une des principales forteresses au nord du Siège Élevé d’Okoro, une position stratégique importante, car elle se trouvait près des deux cols les plus faciles à franchir pour atteindre les Steppes du Nord. C’était la clé de voûte des défenses septentrionales d’Okoro et, disait-on, l’une des forteresses les plus difficiles à prendre de la région.
« Qui la détient ? demandai-je en fronçant les sourcils. L’un des clans ? »
Le Haut Seigneur Jaheem Niri soutenait Malicia et son domaine avait été largement épargné par les ravages qui avaient frappé la majeure partie de Praes ; c’était donc une surprise. Les Niri pouvaient encore lever l’une des plus grandes armées privées de l’Empire, et ils n’auraient pas négligé leurs défenses du nord alors que les Steppes étaient agitées. Une attaque surprise des partisans de Sepulcral, peut-être ?
« Personne ne la détient, répondit calmement la Scribe. Elle est remplie de cadavres. »
Mes pensées s’arrêtèrent net. Quoi ?
« Mes agents ont confirmé que les victimes ont été tuées à l’épée, en moins d’une heure, et que les assaillants n’ont subi aucune perte », poursuivit-elle.
« C’est absurde, lâchai-je. Combien de soldats se trouvaient dans cette forteresse, Scribe ? »
« Un peu plus d’un millier », répondit-elle.
« Ça ne peut pas être le Roi Mort, fronçai-je les sourcils ; il est lié par serment à ne s’attaquer ni à Praes ni à Callow. Qui pourrait… »
Je fermai les yeux, abandonnant cette piste. C’était une impasse : il y avait trop de monstres dans les étendues sauvages que je connaissais mal. La capacité de détruire, de tuer, n’avait rien de rare. Il serait bien plus utile de découvrir qui avait intérêt à la chute de Chagoro. Moi, puisque cela rendait Okoro beaucoup plus vulnérable aux attaques des clans, mais ce n’était pas une manœuvre de ma part. Sepulcral en tirait aussi avantage, en un sens, puisque tout ce qui affaiblissait un soutien de Malicia servait sa cause. Pourtant, elle ne devait pas disposer de ressources capables d’un coup aussi spectaculaire. L’Impératrice elle-même aurait-elle pu le faire ? Elle en avait certainement la cruauté, mais je ne voyais pas ce qu’elle y gagnerait. Même si Jaheem Niri s’apprêtait à se retourner contre elle et qu’elle voulait l’occuper, il y avait de meilleurs moyens d’y parvenir.
Et ce moment, pensai-je, était trop bien choisi.
Je voulais faire entrer les clans dans la guerre, précisément pour qu’ils fondent sur les alliés septentrionaux de Malicia, et le Haut Seigneur d’Okoro avait été un obstacle majeur. Mais avec une brèche importante dans ses défenses, les clans orques risquaient maintenant de partir en raid, même si je n’y étais pour rien. Et cela arrivait exactement au bon moment, alors que je malmenais Wolof avec l’Armée de Callow et que les armées de Malicia remontaient encore du sud. Okoro était seule, les pantalons baissés. Ce n’était pas une coïncidence : c’était trop précis pour l’être, et…
« Noir, murmurai-je. C’est Noir qui a fait ça. »
« Ranger est puissante, mais pas à ce point, objecta la Scribe. »
Il ne devrait pas avoir les ressources nécessaires pour accomplir une telle chose, c’était vrai. Il n’y avait pratiquement que lui et la Dame du Lac, là-bas, non ? Il n’avait même pas récupéré cette jolie armée de déserteurs qui l’attendait dans l’Étendue Verte — même si cela me paraissait un peu trop commode — pour la prendre sous son aile. L’Archer et Akua avaient estimé, me rappelai-je, lors de notre dernière discussion sur le sujet en conseil, qu’il ne pouvait pas occuper une telle position. Se montrer aurait été un piège mortel, puisque Ranger était traquée par les Épées d’Émeraude. Mes pensées s’interrompirent un instant, tandis que la révélation faisait son chemin, car il ne pouvait tout de même pas avoir…
C’était le genre de manœuvre téméraire que j’aurais tentée, rien à voir avec l’homme froid et calculateur qui m’avait formée. Et pourtant.
« Eudokia, dis-je à voix basse. Vos agents ont dit que cela avait été fait à l’épée. Ont-ils pu estimer le nombre d’assaillants ? »
« Non, reconnut la Scribe. Tout ce qu’ils ont pu me dire, c’est qu’au milieu du combat, les soldats ont commencé à fuir et qu’ils ont été traqués jusqu’au dernier. »
Ce n’était pas grand-chose, pas une confirmation, mais cela concordait.
« Putain de merde, dis-je. Il s’est servi de Ranger comme d’un appât, Scribe. Ce sont les Épées d’Émeraude qui ont fait ça. Il les a attirées là-bas pour vider la forteresse. »
Elle cligna des yeux, surprise, puis soupira au bout d’un long moment. Fait révélateur, elle ne me contredit pas. Quelle idiote j’étais : comment avais-je pu ne pas m’attendre à ce que mon père trouve le moyen de transformer le fait que sa seule compagne soit traquée par dix des personnes les plus dangereuses de Calernia en un avantage ? Je tenais mon sale caractère de lui ; j’aurais dû m’en souvenir. Et, contre mon meilleur jugement, mes lèvres frémirent. Bienvenue dans la guerre, Noir. Tu te décides enfin à bouger ?
« Alors il veut que les clans passent aussi à l’offensive, méditai-je. Intéressant. »
Ce que mon père voulait exactement et comment il comptait s’y prendre restaient obscurs, et le resteraient probablement quelque temps. S’il avait voulu me parler, il l’aurait déjà fait. Je jetai un regard à la Scribe, qui était restée silencieuse pendant que je réfléchissais.
« Si vous lui proposiez à nouveau vos services, dis-je, je ne suis pas sûre qu’il vous les refuserait une deuxième fois. »
Je ne me faisais aucune illusion : nos quelques mois de collaboration ne l’emportaient pas sur des décennies d’amitié étroite. Les Calamités avaient été liées par des liens solides, avant de commencer à tomber comme des mouches.
« Vous vous inquiétez de mes loyautés, dit la Scribe.
— Non, répondis-je. Je sais exactement où elles vont. Et je ne dis pas ça à la légère : il n’y aurait aucune rancune si vous… »
« Je ne suis pas une bonne femme, ni une femme agréable, Catherine Foundling, dit Eudokia la Scribe. Je ne prétends pas le contraire. Les principes moraux que vous défendez et les causes que vous soutenez m’importent peu, sauf lorsqu’ils croisent mes propres divertissements. »
« Mais… »
« Mais je suis une femme de parole, reprit la Scribe. Je crois aux contrats et à la valeur des promesses. Même si je décidais de quitter votre camp — et si je le faisais, ce ne serait pas comme ça, en chienne battue rampant jusqu’aux pieds de sa maîtresse —, je ne révélerais pas davantage les secrets appris à votre service que je ne vous ai révélé ceux que j’ai appris au sien. »
Je crispai les doigts, puis les détendis. Quelle part de tout cela était vraie, et quelle part était un mensonge ? C’était la proportion qui faisait la différence entre le poison et le remède.
Je serais trahie au moins une fois avant la fin du mois, mais la Scribe serait-elle la deuxième à le faire ?
« Je vous crois, mentis-je, et nous nous préparâmes à recevoir nos invités. »
Parfois, la diplomatie consistait à marquer les esprits.
C’est pourquoi, lorsque cinq orques franchirent les portes de Jinon derrière Indrani, ils s’arrêtèrent un instant, les yeux rivés sur le spectacle qui les attendait. Ce n’était pas le trône qui avait attiré leur attention, même si sa forme, façonnée dans une Nuit tourbillonnante, lui conférait une certaine majesté impérieuse. Ce n’était pas non plus le bâton de bois mort posé sur mes genoux, ni les ombres en forme de corbeaux perchées au-dessus de mes épaules. C’étaient les monceaux d’armes et d’armures qui remplissaient la cour : un étalage d’armes praesi ornées et étincelantes, répandues comme un tapis d’acier. Des centaines d’épées et de boucliers, de cuirasses et de casques, sans le moindre cadavre à l’horizon. Seulement l’acier et le silence, sous la lune haute et entre les murs sombres.
Voilà ce que je voulais leur montrer : J’ai pris cette forteresse, et je n’ai même pas eu à saigner pour ça.
L’Archer dissimulait un sourire en nous rejoignant par l’allée. Une petite garde d’honneur m’entourait, une simple ligne de soldats réguliers. Le Hiérophante se trouvait quelque part au-dessus, sur un parapet, mais c’était la Scribe qui se tenait derrière moi, à ma gauche. Cinq sièges attendaient les cinq orques envoyés par les clans que j’avais contactés. La Scribe me souffla leurs noms à l’oreille tandis qu’ils approchaient, le corps tendu par la méfiance. Asny du clan des Ossements Gravés, plus grande encore que Hakram et sœur du chef de son clan. Valborg du clan Couronné de Bois, voûtée mais robuste, la plus ancienne cheffe de raid du clan. Skarod Longaxe, petit mais agile, mari de la cheffe du clan de la Lance Noire. Les jumeaux Sigvin et Sigvin du clan de l’Arbre fendu étaient les derniers ; la rumeur disait qu’ils étaient tous deux chamans et métamorphes.
Ironie du sort, le clan dont j’avais le moins besoin à mes côtés avait envoyé deux émissaires. La Lance Noire, les Ossements Gravés et Couronné de Bois étaient les trois plus grands clans du sud, mais ce n’était pas la raison pour laquelle je les avais contactés. J’entretenais de bonnes relations avec les Boucliers Rouges et les Loups Hurlants — les clans de Juniper et de Hakram —, qui comptaient eux aussi parmi les grandes puissances orques. Non, ces trois clans étaient là parce que Malicia les avait élevés au-dessus des autres en anoblissant leurs chefs sous le titre de Seigneurs des Steppes et en leur donnant le pouvoir de percevoir le tribut au nom de la Tour. Quant aux jumeaux de l’Arbre fendu, ils étaient là pour des raisons un peu plus complexes.
Leur clan était respecté et bien introduit ; il comptait plusieurs chamans capables de véritablement lancer des sorts. Cela avait fait du clan de l’Arbre fendu un élément important de l’alliance formée autour des Seigneurs des Steppes. Ces trois clans avaient… une réputation mitigée. La présence de l’Arbre fendu dans l’alliance lui apportait le respect dont elle avait grand besoin, surtout face aux Loups Hurlants — actuellement le clan le plus puissant et le plus respecté —, qui menaient l’alliance opposée aux Seigneurs des Steppes. Pour moi, cela signifiait qu’il valait bien mieux les avoir de notre côté, si un accord devait être conclu, même s’ils n’étaient pas indispensables. L’Archer s’écarta après m’avoir adressé un sourire et vint se placer à ma droite. Alors que les orques approchaient, un légionnaire s’avança avec un plateau portant une grosse tranche de porc salé et une chope de bière.
« Je vous offre viande et boisson de ma table », dis-je en kharsum.
Chacun prit une bouchée et une gorgée — je remarquai que l’émissaire de la Lance Noire, Skarod Longaxe, fut le premier —, et ce n’est qu’alors que leur méfiance se dissipa. Je venais de leur accorder officiellement mon hospitalité ; même si cette coutume n’était pas aussi inviolable chez les orques que chez les Taghreb, on ne la bafouait pas à la légère.
« Bien, on en a fini avec ces conneries, grogna Asny des Ossements Gravés en crachant sur le côté. Salut, Reine Noire. »
« Salut, Asny des Ossements Gravés, répondis-je, vaguement amusée. Et salut à vous tous. »
Ils répondirent par des grognements, un salut rude.
« Vous vouliez discuter, Reine Noire, dit Skarod Longaxe. Alors discutons. Vous n’êtes pas la seule à être en guerre. »
« Cette guerre est aussi la sienne, à moins qu’elle ait cessé de vendre des armes à nos ennemis », répliqua d’un ton maussade Valborg de Couronné de Bois.
Ce n’était pas le cas. La version remaniée de la proposition qui avait tant troublé Hakram s’était avérée viable pour armer les clans que nous voulions voir armés dans les Steppes. Nous avions commencé à acheter des armes naines par l’intermédiaire de Mercantis ; elles étaient d’assez piètre qualité, mais peu coûteuses et vendues en grandes caisses. Nous les échangions contre de l’ambre, des fourrures et du minerai de fer brut auprès des clans du nord qui nous étaient favorables, puis revendions le tout à Mercantis avec une marge confortable. Nous pouvions maintenir cette route commerciale pendant des années : Callow ne possédait pas assez de barges marchandes pour inonder l’un ou l’autre marché au point d’en faire baisser les prix. Les politesses diplomatiques dont j’avais pris l’habitude en Procer ne serviraient à rien ici ; je suivis donc mon instinct naturel.
« Vous avez attelé votre char à un cheval mourant, leur dis-je sans détour. Il est temps de vous en détacher avant qu’il ne vous entraîne dans sa chute. »
Asny éclata de rire.
« Vous avez du cran, Reine, je vous l’accorde, dit-elle. Mais c’est un peu tôt pour l’affirmer, non ? La Tour tient toujours debout. »
« Nombreux sont ceux qui ont affronté l’Impératrice de l’Effroi Malicia au fil des années, dit Sigvin de l’Arbre fendu d’une voix douce, malgré sa carrure de porte de grange. Certains ont même pris l’avantage sur elle, pour un temps. Aucun n’est encore là pour en parler. »
Je leur souris, toutes dents et malveillance.
« Si mes armées se trouvent aux portes d’Ater, à quoi me servirez-vous ? demandai-je. Quand la Tour tombera — et elle tombera —, quelle raison aurai-je de m’inquiéter si vos ennemis vous massacrent jusqu’au dernier ? Si vous ne me servez à rien, vous n’êtes que de la viande. C’est maintenant qu’il faut prouver votre valeur. »
Skarod Longaxe, l’émissaire de la Lance Noire, cracha sur le bouclier d’un soldat.
« Alors vous voulez qu’on s’agenouille devant vos petits favoris, dit-il. Lequel couronnerez-vous, Reine Noire : les Loups Hurlants ou les Boucliers Rouges ? »
Il découvrit les dents, méprisant.
« Vous allez d’abord nommer l’un de vos serviteurs chef, histoire de régler l’affaire proprement ? se moqua-t-il. Votre petit roi-marionnette dans les Steppes, prêt à exécuter vos ordres. »
« Qu’ils aillent au diable, gronda Asny des Ossements Gravés. On a enterré trop de nôtres dans cette querelle pour se coucher devant les Loups. »
« On nous a peu proposé, dit doucement Sigvun du clan de l’Arbre fendu. On nous a beaucoup demandé. »
Je tapotai l’accoudoir de mon trône.
« Ai-je déjà parlé de me soumettre à qui que ce soit ? demandai-je, irritée. La prochaine personne qui me prêtera des propos devra les ravaler. »
« Nous sommes sous votre protection, dit sèchement Skarod Longaxe.
— L’hospitalité vous garantit la vie, Longaxe, pas vos dents, répondis-je. »
Asny et Valborg rirent, mais les jumeaux ne semblaient pas amusés.
« Ces pourparlers ne visent-ils pas à négocier la paix entre nous et les Loups Hurlants ? demanda Sigvin de l’Arbre fendu. »
« Je suis là pour négocier une guerre, dis-je. Si vous voulez faire la paix avec les Loups, faites la paix avec les Loups. C’est l’affaire des clans, pas de Callow. »
Je les toisai depuis mon trône, tandis que les corbeaux frémissaient sur mes épaules. Les Sœurs ne s’étaient pas incarnées dans les éclats ; les corbeaux n’étaient donc guère plus que des créatures d’ombre, mais le spectacle restait intimidant.
« Ce que je veux savoir, repris-je, c’est pourquoi vous vous battez contre d’autres orques pour de la neige et de l’herbe, alors que vous pourriez vous emparer des richesses d’Okoro. »
« Ce n’est pas nous qui avons choisi cette querelle, renifla Skarod Longaxe. Les Loups l’ont provoquée. »
Des conneries. Les membres de la Lance Noire n’avaient pas perdu de temps pour se servir des pouvoirs que Malicia leur avait accordés afin d’extorquer tous leurs voisins ; ils savaient que cela finirait en guerre. Ils avaient simplement cru qu’ils la gagneraient.
« Les entrailles d’Okoro sont bien défendues, fit remarquer Sigvun de l’Arbre fendu. La plupart de ses armées sont restées au nord, ses murs sont hauts et ses démons nombreux. »
« On pourrait les prendre, ricana Asny des Ossements Gravés. Si on n’était pas obligés de garder la moitié de nos guerriers chez nous pour repousser les raids, on pourrait enfoncer les défenses d’Okoro. »
« La seule chose que vous fracasseriez à Okoro, c’est votre crâne contre les murs de Chagoro, gamine, rétorqua Valborg de Couronné de Bois. Cette forteresse a brisé plus de bandes de guerre que tu n’as eu d’amants. »
« Chagoro, dis-je calmement, est tombée. »
Cinq paires d’yeux se tournèrent vers moi ; un silence pesant s’abattit.
« Il ne reste que des cadavres derrière ces murs, dis-je. Ai-je maintenant toute votre attention ? »
« Vous mentez, m’accusa Skarod Longaxe. »
Je jetai un regard à la Scribe, qui fit un pas en avant.
« C’est la vérité, dit-elle. Mes agents l’ont confirmé. »
Longaxe en perdit toute sa superbe. Les Calamités n’étaient pas forcément aimées des orques, mais elles étaient respectées. Ils ne pouvaient pas ignorer que la Scribe engageait sa parole. Bon sang, c’était pour cette raison que je l’avais envoyée avec l’Archer dans les Steppes. Indrani n’y était pas connue, mais les Calamités ? Ce nom faisait encore tourner les têtes, même si la plupart de ses membres reposaient sous terre. Cela avait suffi à les convaincre de me prendre assez au sérieux pour envoyer des émissaires.
« Ça change la donne, reconnut Valborg de Couronné de Bois en claquant des crocs, hésitante. Sans Chagoro sur notre chemin, on pourrait franchir la région des forteresses. »
« On ne peut pas monter un raid qui vaille un pet de chèvre avec les Loups sur le dos, dit Asny des Ossements Gravés. »
« Les richesses d’Okoro ne valent pas qu’on s’agenouille devant nos ennemis, dit Skarod Longaxe, mais son ton était maintenant plus prudent. »
Moins hostile, décidai-je. Il ne pensait toujours pas grand-chose de moi ni de mon offre, mais l’idée de piller les terres d’Okoro lui plaisait. Comme je l’avais supposé.
« Proposez une trêve, dis-je. Si vous le faites, je vous soutiendrai, et je menacerai d’arrêter les ventes d’armes. »
« Une trêve, ce n’est pas la paix, mais ce ne sera pas facile à avaler, gronda Asny. »
« Battez-vous pendant mille ans, si ça vous chante, ricanai-je. Mais faites-le riches. Avec de grands troupeaux, des greniers remplis de grain et les richesses de cent tributs. Avec des lames enchantées à la main. Vous croyez être les seuls à vouloir planter les crocs là-bas ? À votre avis, combien de guerriers des Boucliers et des Loups préféreraient piller le sud plutôt que de se battre contre vous ? »
C’était pour cela qu’au bout du compte, je me retrouvais assise avec ces cinq-là plutôt qu’avec les clans dont j’aurais pu faire des alliés plus facilement. Je pouvais soutenir ces clans amis autant que je le voulais, mais cela ne coûterait rien à Malicia. Qu’est-ce qu’elle en avait à faire, qu’il y ait une guerre civile dans les Steppes, tant qu’elle ne débordait pas dans une région qui lui importait ? Elle ne se terminerait pas assez vite pour devenir une menace. Je soupçonnais même Malicia d’avoir élevé les Seigneurs des Steppes dans le but de déclencher cette guerre civile : si les orques se battaient entre eux, ils ne lui causeraient pas de problèmes. Elle avait aussi choisi des clans à la mauvaise réputation, ce qui ne me semblait pas être une coïncidence. C’étaient les mêmes clans qui auraient presque certainement lancé des raids sur ses arrières sans défense s’ils n’avaient pas été occupés à protéger leurs titres de noblesse.
Mais si je ralliais ceux-là, non seulement cette trahison serait une gifle publique pour Malicia, mais presque toute la puissance des clans entrerait en jeu dans la guerre civile plus vaste de Praes.
« Et si cette trêve était demandée par votre alliance, dit Sigvun de l’Arbre fendu, vous la soutiendriez ? »
« J’enverrai même un émissaire aux pourparlers, répondis-je en souriant, dissimulant mon triomphe. »
Je présentai cela comme une concession. Comme si ce n’était pas ce que je cherchais depuis le début. Comme si, au moment où les autres commencèrent à acquiescer, hésitants, je n’avais pas obtenu exactement ce que je voulais : une armée qui, sans le savoir encore, marcherait sur Keter avec nous tous.
Il ne me restait plus qu’à comprendre pourquoi mon père avait voulu la même chose, et si nous étions aussi en guerre l’un contre l’autre.