Chapitre 528
Tout le Hirshwald, où elle avait jadis chassé avec ses cousins, était désormais peint en gris. Teurshen et ses rues boueuses pleines de vie, Kleinach avec ses jolies maisons vertes, la rivière Senken où, chaque printemps, les gens venaient pêcher de plusieurs lieues à la ronde. Tout était gris.
Cordelia Hasenbach, Première Princesse de Procer, regardait jour après jour son royaume mourir sur une carte peinte avec soin.
Les nouvelles arrivaient au compte-gouttes de tous les fronts, suivant les lignes de clairvoyance qu’elle avait établies par l’intermédiaire de l’Ordre du Lion Rouge. À chaque aube, le peintre de la cour colorait en gris quelques lieues de plus sur la carte au cœur des Archives de Vogue. Hannoven était désormais dépourvue de toute vie, et sans doute irrécupérable de son vivant. Sa propre Rhenia était entièrement aux mains des morts, à l’exception de la cité-forteresse assiégée qui en était la capitale. Seules ses deux premières lignes de défense étaient tombées, d’après les dernières nouvelles de son commandant, mais la clairvoyance avait été coupée depuis. Le Col du Crépuscule tenait toujours — Morgentor était tombée deux fois, mais le Prince Martin-pêcheur et Otto Redcrown avaient mené deux offensives audacieuses pour la reprendre —, mais cela ne signifiait rien, maintenant que les dernières forteresses des Hautes Plaines étaient tombées et que les morts s’enfonçaient profondément dans Bremen.
Un gris cendre, le gris du souffle de la mort, se répandait dans les villes et villages que Cordelia avait parcourus à cheval, enfant.
« Le nord est tombé à l’instant où les Hautes Plaines ont cédé, lui avait annoncé le Bibliothécaire distrait, sans détour, mais sans cruauté, le jour où la nouvelle était parvenue. Le prochain hiver venu, il n’y aura plus une âme vivante au nord de Brus. »
Cordelia avait songé à la frapper, mais s’était retenue. Ce n’était pas faux, et ces derniers temps, elle en était venue à compter sur la propension du Bibliothécaire à dire brutalement la vérité. La plupart des gens auraient pris des gants pour lui annoncer que son peuple n’était plus qu’un amas de réfugiés et de soldats de fortune, mais Cordelia n’avait plus de temps à perdre à se faire ménager. La lucidité était un luxe inestimable quand chaque heure, chaque décision, mettait des vies en jeu.
Saale, petite forteresse édifiée sous les Rois de Fer. Les sept villages voisins appelés les Shwestern, que Cordelia avait autrefois aidés à se développer en y investissant de l’argent, dans l’espoir qu’ils finissent par former une petite ville. La vallée de Kaninchenbau. Le gris s’étendait sur la carte, telle une gueule prête à dévorer le monde entier.
« Les réfugiés ne peuvent pas rester à Brus, dit Cordelia, tandis qu’elle regardait la fin des temps prendre forme. »
Ses yeux s’étaient embués lorsqu’elle avait appris que Frederic Goethal avait grand ouvert ses portes à tous les Lycaonais. Brus n’était pas riche, ses terres n’étaient guère meilleures que celles de ses voisins du nord ; en accueillant des adolescents et des enfants venus de quatre principautés, le Prince de Brus s’était donc pratiquement ruiné. Et même davantage. Chaque morceau de pain partagé avec son peuple ne pouvait remplir le ventre des siens, et personne, à présent, n’avait de greniers où puiser. Il avait fait un immense sacrifice pour des innocents. Une couronne n’est pas un privilège, avait-elle dit un jour à Frederic, quand ils étaient plus jeunes. Ils ne savaient pas encore quelle était leur force, ni quelle place ils occupaient. C’est un devoir. Le Prince Martin-pêcheur ne lui avait rien demandé en échange, pas une maudite chose.
Cordelia avait connu peu d’hommes plus dignes d’être princes que Frederic Goethal.
« Brus sera bientôt le théâtre de combats, convint le Bibliothécaire. Les capitaines de Neustrie nous ont envoyé trop de rapports signalant que leurs forteresses étaient contournées par des pillards. Il faut donc envoyer vos réfugiés plus au sud. À Segovia ? »
« Les navires nous aideront à les évacuer encore plus au sud si la principauté s’effondre », réfléchit Cordelia, et l’affaire fut entendue.
La Haute Assemblée lui avait accordé des pouvoirs d’urgence lui permettant d’installer les réfugiés où bon lui semblait en Procer, à condition que le Haut Trône partage une partie de la charge financière. Elle avait failli provoquer une révolte à la Chambre avec cette motion, qui piétinait toutes les conceptions traditionnelles de la souveraineté royale, mais les membres n’avaient pas tout à fait osé se rebeller. Cordelia avait déterré trop de squelettes enfouis par ses princes pour qu’ils veuillent courir le risque. Lorsqu’elle avait fait adopter une mesure lui permettant de nommer des inspecteurs chargés de superviser la collecte des impôts princiers, la Première Princesse avait pu examiner leurs finances de plus près qu’aucun d’eux ne l’aurait souhaité.
Pas étonnant qu’ils se soient battus bec et ongles contre la motion : un peu plus de la moitié d’entre eux avaient trompé le Haut Trône sur leurs impôts. En temps de paix, cela aurait été un scandale mineur, mais en temps de guerre ? Cordelia avait le pouvoir de les faire décapiter pour cela, et ce n’était même pas ce qui les terrifiait le plus. Pour les ruiner, il lui suffisait de répandre la nouvelle dans les rues : des villes entières se soulèveraient, réclamant à grands cris le sang des traîtres. La façon dont elle faisait passer ses mesures à coups de boutoir ne lui valait aucun ami, et lui faisait même perdre ses alliés, mais Cordelia Hasenbach ne régnait ni pour le plaisir ni pour l’amitié. S’il restait assez de Procer après la guerre pour se révolter contre elle, elle marcherait en souriant jusqu’à l’échafaud.
Le district de Lafran, Belles Collines, Faudefer et Patrin. Les deux derniers regorgeaient encore d’habitants lorsque les morts avaient creusé sous leurs murs. Le gris gagnait la carte, et pas seulement au nord.
La patrie mourante de Cordelia ne représentait qu’un tiers de la guerre, peut-être même moins, et les désastres ne venaient jamais seuls. Hainaut s’en était le mieux tiré, ironie suprême. La Reine Noire avait dépouillé la principauté de la plupart de ses armées avant de battre en retraite, mais elle y avait laissé son dernier général — Lady Abigail Tanner — en position défensive solide auprès des Sœurs de Cigelin. Les terres reprises aux morts grâce à la victoire de Hainaut avaient été aussitôt reperdues ; les morts s’en étaient emparés plus vite qu’on ne pouvait les défendre. Mais le Chevalier Blanc avait détruit le pont au nord, mettant ainsi fin à la menace imminente.
Le Héros avait ensuite remporté une victoire inattendue à Malmedit, qui avait fait s’effondrer les tunnels et ancré la ligne de défense orientale, avant de se consacrer corps et âme à la guerre contre Keter. Il avait mené des sorties régulières en territoire ennemi pour disperser les forces adverses avant qu’elles ne puissent se rassembler en nombre, avec un succès retentissant. Le Chevalier Blanc s’était montré si efficace qu’on avait envisagé de s’emparer des ruines de la capitale et de les fortifier pour sécuriser la Porte des Enfers qui s’y trouvait, verrouillée. Mais le général Abigail avait fermement étouffé dans l’œuf toute idée de ce genre. Autrefois, Cordelia se serait réjouie des succès du Chevalier Blanc, qui prouvaient que les Damnés n’étaient pas les seuls à pouvoir mener les leurs dans les heures sombres. Mais ce n’était plus le cas.
Hanno of Arwad avait franchi une limite à l’Arsenal, lorsqu’il avait choisi de s’opposer à la préservation de Procer. S’il ne s’était agi que d’un moment de principes rigides, déconnecté des réalités de la situation, Cordelia aurait peut-être fini par lui pardonner. La confiance ne serait pas revenue, mais la méfiance se serait dissipée. Or, les choses n’étaient pas si simples. Cordelia ne pouvait songer au refus du Chevalier Blanc de négocier, de faire des compromis, sans entendre dans ses réponses laconiques l’écho de la voix d’un autre Héros. Laurence de Montfort, la Sainte des Épées, les pieds posés sur la table, disant à Cordelia que Procer devait brûler pour qu’il en ressorte quelque chose de meilleur.
Hanno of Arwad les laisserait-il brûler, lui aussi, au nom de ses principes ? Cordelia se rendit compte qu’elle n’en était plus certaine. Elle ne pouvait pas lui faire confiance, ni compter sur le Héros. Comme en tant d’autres choses, elle était seule.
« Les Hautes Plaines nous ont porté un coup terrible, mais c’est Cleves qui nous tuera, si quelque chose doit nous tuer », soupira le Bibliothécaire, par un froid matin d’hiver, en sirotant une tasse de thé.
Le troisième et dernier front était celui de Rozala Malanza. Pendant des années, il avait incarné la victoire, la preuve que l’on pouvait repousser les morts ; il avait été essentiel pour empêcher Procer de sombrer dans le désespoir. Et, à son honneur, la Princesse d’Aequitan avait tenu bon avec une obstination sans faille, même lorsqu’une Porte des Enfers s’était ouverte béante alors qu’elle subissait encore le siège d’une immense armée de morts. Mais elle ne pouvait pas être partout. La pointe nord de Cleves tenait toujours, de même qu’une partie de la côte orientale, mais Keter avait débouché du lac Pavin et dévoré toute la rive occidentale.
Tertre, Sengrin, Lagueroche. Le gris s’étendait comme une maladie dans le sang.
La cité fortifiée d’Atandor était désormais assiégée ; si elle tombait, les morts pourraient pénétrer dans les basses terres de Cleves. Pire encore, les forces du Royaume des Morts ne rencontreraient plus aucun obstacle en déferlant vers le sud, dans les plaines du Brabant et de Lyonis. Et Atandor tomberait, dans trois mois tout au plus. Agnes n’avait pas été équivoque sur ce point, aussi claire que l’Augure pouvait l’être. Ses défenseurs n’avaient pas perdu leur courage, mais ils n’avaient plus de vivres.
Quand les morts arriveraient aussi loin au sud, la guerre serait terminée. Même s’ils se contentaient de brûler les champs avant de se retirer, la famine qui suivrait ferait s’effondrer la principauté. Et même si le royaume de Callow consentait à s’affamer pour nourrir Procer — ce qui était fort douteux —, en pratique, il serait tout simplement impossible d’acheminer et de distribuer le grain assez vite. Pourtant, une vérité cachée se dissimulait derrière tout cela, une vérité que Cordelia avait saisie après la mort de son oncle à Hainaut : la guerre était déjà perdue. Pour Procer, du moins, sinon pour le reste de Calernia. Il ne s’agissait plus de gagner, mais de sauver ce qu’elle pouvait encore sauver. Ceux qu’elle pouvait encore sauver.
« Nous devrons rappeler la princesse Rozala et son armée avant la chute d’Atandor, déclara la Première Princesse. »
Cela revenait à abandonner la majeure partie de Cleves au gris, mais le Dû de Keter en avait déjà fait un désert lorsque la Porte des Enfers s’était ouverte près de Trifelin. Ses meilleures terres agricoles étant frappées par le malheur, la principauté ne pouvait plus subvenir à ses besoins.
« Si elle établit une ligne de défense autour de Peroulet, elle pourra tenir quelques mois, le temps que les morts se rassemblent encore, marmonna le Bibliothécaire. Ce ne sera pas une décision populaire, entendons-nous, mais c’est la bonne. »
Ce n’était pas seulement l’armée que Cordelia voulait sauver. Si elle se faisait assassiner — et chaque mesure imposée à la Haute Assemblée rendait cette éventualité plus probable —, Rozala Malanza serait la seule autre personne de sang royal en Procer à pouvoir raisonnablement être élue au Haut Trône sans trop de contestation. La Princesse d’Aequitan était peut-être l’un des meilleurs généraux qu’il restait à Procer, mais elle était désormais bien trop précieuse pour qu’on continue à la risquer à Cleves. Malanza la haïrait pour cet ordre, mais qu’est-ce que cela pouvait bien changer ? Elle haïssait Cordelia jusqu’au plus profond de son être depuis la Grande Guerre, et une haine née de la mort d’une mère ne pouvait être réparée.
« Que les dieux me pardonnent, dit soudain le Bibliothécaire, mais nous ne gagnerons pas cette guerre, n’est-ce pas ? »
Cordelia se figea un instant. Elle ne pensait pas que quelqu’un d’autre l’avait compris, pas si tôt. Il lui fallait encore quelques mois avant que la nouvelle ne se répande, avant que la panique et le chaos ne s’installent…
« C’est à l’est que tout va se décider, au Praes, poursuivit le Bibliothécaire distrait. Si la Reine Noire parvient à ramener les diabolistes et des renforts à temps pour qu’une attaque contre Keter reste envisageable. »
La Première Princesse ne laissa pas paraître son soulagement.
« Catherine Foundling fera le nécessaire pour stabiliser l’Est, dit Cordelia, surprise de constater qu’elle pensait chacun de ses mots. Nous devons simplement maintenir Procer à flot jusqu’à son retour, afin que nous puissions tenter le dernier coup de dés de cette guerre. »
Mais c’était un mensonge. Au-delà de celui-là, un ultime coup de dés l’attendait encore, si les armes échouaient et que tout se résumait au spectre de l’anéantissement planant sur Calernia. La Première Princesse avait trouvé les fonds et les hommes, et veillé à ce que tout ce qui pouvait être fait le soit. Les prêtres lui avaient promis qu’on pouvait réveiller le cadavre dragué dans les profondeurs du lac Artoise. On pourrait s’en servir comme d’une arme. Une arme qui détruirait peut-être Procer, mais Procer avait déjà un pied dans la tombe. Si tout le reste échouait, Cordelia Hasenbach n’était pas seulement la Première Princesse de Procer : elle était aussi la Gardienne de l’Ouest. Elle avait le devoir de veiller à ce qu’au moins une partie de Calernia survive à la fureur du Roi Mort.
Et ce devoir, à présent, était un doigt posé sur la détente.
Alaya n’aimait pas la guerre.
Elle avait été surprise de s’en rendre compte, car elle s’était crue plus dure que cela. Aucun tyran n’avait jamais gravi la Tour sans laisser derrière lui au moins une volée de marches jonchée de cadavres, et elle n’avait certes pas fait exception. Elle s’était donc demandé ce qui, dans la guerre, la rebutait tant. Ce n’était sûrement pas la violence, car Alaya n’était pas étrangère à son usage. Rarement de sa propre main, mais pour une Impératrice de l’Effroi de Praes, l’assassinat était un outil de gouvernement aussi indispensable que les lois ou les impôts. Était-ce l’ampleur du phénomène ? Edmund Inkhand avait écrit un jour, dans le style sarcastique et mordant qui lui était si caractéristique, que les hommes ne désapprouvaient le meurtre que tant qu’il ne s’accompagnait pas de bannières et de grands nombres.
Pourtant, même si Alaya avait aimé lire les écrits du vieux roi, enfant, puis autrement en tant que femme, elle n’avait tout simplement pas la capacité de se soucier des gens — des inconnus, des gens pris dans l’abstrait — comme lui s’en souciait si manifestement. Elle n’avait pas à porter le poids du chagrin face à la condition humaine. Alors, quelle était la source de son malaise ? Après des décennies à se poser la question, Alaya avait fini par comprendre : c’était le caractère aveugle de tout cela. La Conquête avait été l’une des guerres les plus propres et les plus efficaces de mémoire d’homme : les morts avaient été presque uniquement des soldats, aucune ville n’avait été mise à sac et les campagnes n’avaient pas été ravagées. Pourtant, toute l’entreprise lui était restée en travers de la gorge.
La guerre ne pouvait pas être maîtrisée, pas vraiment. On ne pouvait la contenir comme l’assassinat et les intrigues, en équilibrant risques et résultats comme les lignes d’un grand livre. Aux yeux d’Alaya, recourir à la guerre pour parvenir à ses fins revenait à mettre le feu à une maison pour tuer un homme : c’était tout aussi dangereux pour soi que pour l’ennemi. Ce n’était pas sans raison qu’un vieux dicton des Terres désolées disait qu’un brasier allumé ne connaissait ni ami ni ennemi.
Consciente de tout cela, l’Impératrice de l’Effroi Malicia ne put s’empêcher de trouver sombrement amusant d’avoir malgré tout passé les cinq dernières années et plus à combattre, à des degrés divers, d’autres puissances. Le plus ironique était encore la guerre civile qui faisait rage au Praes, qu’elle avait déployé des efforts considérables à déclencher puis à entretenir afin de protéger ses intérêts et ceux de l’Empire. Peut-être était-ce pour cela que même les succès qui s’enchaînaient n’avaient fait qu’accroître son malaise.
La beauté à la peau sombre fit glisser un doigt sur la table d’obsidienne où siégeait le conseil impérial, admirant la façon dont elle avait été sculptée dans un seul bloc. On disait qu’elle était l’œuvre de Regalia II, taillée alors qu’elle menait campagne à Callow. Comme elle était morte à l’étranger, l’impératrice n’avait jamais pu s’en servir : ce fut sa successeure, Maledicta II, qui s’y assit la première. Dans certaines régions du Praes, on avait même tiré de cette histoire une expression : « sculpter la table d’une impératrice », c’est-à-dire entreprendre un travail dont seule votre successeure profiterait.
Alaya n’aimait pas particulièrement la bordure sculptée, ornée d’une procession de démons contorsionnés et d’ennemis agenouillés, mais elle gardait de tendres souvenirs de la table elle-même. Elle y avait passé de nombreuses heures au cours des meilleures années de sa vie, à l’époque grisante où, après avoir gravi la Tour, elle s’était attelée à réformer le Praes avec les personnes qui lui étaient les plus chères au monde. À l’époque, le cœur de son conseil se composait d’un petit groupe de confiance : Amadeus, Wekesa et Ime. D’autres y avaient parfois été conviés quelques mois ou quelques années, afin de régler des questions précises grâce à leur expertise, mais ils n’avaient jamais été que des membres temporaires.
De nos jours, le conseil d’Alaya ressemblait peu à l’ancien, malgré la présence d’Ime et d’un Chevalier Noir.
Le miroir au-dessus de la cheminée qui brûlait sans cesse, au fond de la salle, se couvrit discrètement de buée ; le bronze poli se ternit lorsque se déclencha le vieil enchantement qui protégeait les couloirs extérieurs à la salle du conseil. Malicia se retira vers le bout de la table, veillant à être assise avant l’entrée du premier conseiller. Elle prit le temps de s’installer dans le fauteuil semblable à un trône, disposant les plis de sa robe bronze et verte de manière à se donner l’air majestueux. Ime entra la première, comme à son habitude. La maîtresse-espionne de Malicia vieillissait à vue d’œil ces derniers temps ; les alchimies et les sorts qui avaient ralenti les ravages du temps se dénouaient enfin.
Ce n’était pas rare chez les nobles de haute naissance, qui connaissaient tous le même sort lorsque leur chair finissait par s’accoutumer aux alchimies et à rejeter les sorts. Certains devenaient désespérés et se mettaient alors à traiter avec les démons, mais seuls les insensés osaient le faire, et Ime n’avait rien d’insensé. Son vieillissement était d’ailleurs gracieux, même si cela déplaisait à la maîtresse-espionne : ses cheveux blanchissaient et sa peau se ridait, mais elle gardait la forme et une chair ferme. Bien sûr, Ime ne le voyait pas ainsi.
Alaya savait bien que les aristocrates des Terres désolées éprouvaient un dégoût instinctif pour les signes de l’âge, car la plupart avaient fini par les associer aux gens du peuple, ayant grandi auprès de parents sans âge et apparemment éternellement jeunes. C’était une honte qui s’autoentretenait : les nobles de haute naissance qui vieillissaient visiblement finissaient par se retirer de la bonne société afin de préserver, par leur discrétion, l’illusion de leur jeunesse éternelle. La maîtresse-espionne de Malicia s’inclina brièvement ; ses modestes robes bleues frôlèrent le sol dans un murmure. Sans un mot, elle se dirigea vers le siège à gauche de l’impératrice qu’elle occupait depuis des décennies. L’autre femme que Malicia attendait mit plus de temps à arriver, et emprunta un autre chemin.
C’était nécessaire, puisque le Chevalier Noir actuel de Malicia était une ogresse, physiquement incapable de se faufiler par la plupart des portes.
La Haute Maréchale Nim — élevée au-dessus des autres maréchaux après avoir reçu son Nom — était une personne très réfléchie. La porte orientale avait été rehaussée et élargie pour elle, mais l’ogresse l’ouvrit lentement malgré tout, comme si elle craignait de la faire claquer contre le mur. Le Chevalier Noir baissa la tête pour franchir le seuil et ne se redressa qu’une fois sous le haut plafond de la salle du conseil ; son armure sobre de plaques d’acier sombre tendit sur son corps. Elle ne portait pas de casque, laissant à découvert deux tresses sombres qui encadraient son visage hâlé, tandis que le reste de sa chevelure retombait librement dans son dos. Ses grands yeux brun pâle tiraient sur le rose, et son visage semblait figé en une grimace permanente qui rendait son grand nez encore plus proéminent.
Elle avait l’air d’une brute, comme tous les ogres, mais Malicia savait qu’il n’en était rien. Un soir où ils buvaient ensemble un vin infect, Amadeus avait fait remarquer que Grem le Borgne était probablement le meilleur général de l’Empire de l’Effroi, mais que l’ogresse était bien plus proche de lui que Ranker, et de loin. Nim inclina la tête et le torse en esquissant une révérence, puis prit place sur le siège d’acier enchanté qu’on lui avait préparé, au bout de la table, face à Malicia. En présence d’autres conseillers, le Chevalier Noir aurait été assis à la droite de l’impératrice, comme le voulait la coutume, mais cette mise en scène était inutile pour une assemblée de trois personnes. Il n’y aurait pas de quatrième siège : Malicia n’avait accordé à aucun des mages à son service l’honneur d’occuper celui de Warlock.
L’impératrice ouvrit elle-même la séance, d’une voix claire.
« Nous avons des nouvelles de Foramen, annonça l’Impératrice de l’Effroi Malicia. La Confédération des Eyries Grises s’est… enhardie en apprenant l’arrivée de la Reine Noire. Elle a repris ses attaques contre Foramen et Haute Dame Wither. »
Nim grimaça, ses lèvres épaisses se retroussant sur une peau encore plus épaisse. Chez les ogres, chaque expression paraissait exagérée du fait de leur taille. Cela leur donnait souvent l’air niais ou stupide ; aussi la plupart de ceux qui quittaient la Salle des Crânes apprenaient-ils à garder un visage impassible pour éviter cette impression. Et c’était ainsi que leur peuple avait fini par passer pour inexpressif.
« Cela nous complique toute la situation dans le sud, Votre Effrayante Majesté, dit le Chevalier Noir. Wither ne bougera pas tant que l’ennemi sera à ses portes, et Kahtan cherchera à lui planter un couteau dans le dos. »
La Haute Dame Takisha de Kahtan l’aurait sans doute formulé autrement, songea Malicia, mais Nim avait essentiellement raison. Thalassina réduite en ruines noircies et Foramen aux mains des gobelins, Kahtan était devenue le dernier siège de haute naissance tenu par des Taghrebs, et avait donc acquis une influence immense sur leur peuple. La Haute Dame Takisha tenait bien davantage à mettre cette influence à profit pour reconquérir Foramen au bénéfice d’un de ses proches qu’à livrer bataille pour Malicia — non que l’impératrice ait beaucoup insisté pour obtenir un tel soutien. Jusqu’à récemment, il lui avait convenu que Kahtan reste en grande partie à l’écart de la guerre : cela confortait l’impression d’une impasse entre Sepulchral et la Tour, pierre angulaire de sa stratégie diplomatique. Malicia avait aussi vidé Kahtan de son or et de ses mages en guise de compensation pour ses atermoiements, et ces deux ressources lui avaient été utiles pour mener à bien ses projets à l’étranger.
« La Haute Dame Takisha a convoqué ses vassaux à Kahtan, rapporta Ime. La plupart des nobles taghrebs du Praes s’y trouveront, puisqu’elle est le dernier siège de haute naissance humain dans le sud. Nous pourrions l’ignorer et tenter de les rallier directement une fois qu’ils seront réunis. »
« Ce serait précipité, répondit Malicia. Nous n’avons pas l’intention de prolonger les combats contre la Grande Alliance. »
Et une fois la paix conclue, l’impératrice pourrait invoquer l’absence de Takisha Muraqib pour réquisitionner une grande partie de ses troupes au titre de la contribution de l’Empire à la guerre contre Keter. Cela l’affaiblirait considérablement pour la suite, en enfonçant l’un des derniers clous qui pourraient dépasser et menacer l’autorité de Malicia au Praes.
« Nous pouvons régler cela sans les Taghrebs, acquiesça calmement le Chevalier Noir. L’important est de veiller à ce que la Reine Noire ne finisse pas par soutenir Sepulchral contre la Tour. Une telle alliance serait difficile à vaincre sur le champ de bataille. »
« D’après ce que nous avons intercepté de leur correspondance, dit Ime, la Grande Alliance semble tenir Haute Dame Abreha à distance. Elle ne lui est pas hostile, mais elles sont loin d’être alliées. »
« Cela pourrait changer, dit Malicia, si nous infligeons trop de dégâts aux armées de Foundling. Si Amadeus était là pour la soutenir, je ne pourrais concevoir qu’elle choisisse la candidature de Sepulchral plutôt que la sienne, mais il demeure introuvable. Il faudra provoquer des incidents pour transformer cette distance en hostilité. »
Alaya se demandait parfois si ce n’était pas précisément pour cela qu’Amadeus était absent : afin que rien ne puisse se fédérer trop tôt autour de lui. Peut-être plaçait-il ses pions sans s’y lier, mettait-il des forces en mouvement sans avoir lui-même besoin d’être à la tête. Mais si c’était vraiment le cas, où était-il ? Même maintenant, alors que son ancienne apprentie se trouvait aux portes du pays, aucune intrigue ne se profilait. Malicia savait qu’un homme comme lui ne disparaîtrait pas tranquillement dans l’oubli. Il était inquiétant que même les meilleurs efforts d’Ime n’aient pas suffi à retrouver sa trace.
« Si Callow commence par rejoindre les déserteurs de l’Étendue Verte, comme c’est le plus probable, j’aurai des infiltrés en place avant que l’Armée de Callow ne se mette en marche vers le nord, dit Ime. Étant donné les positions de nos agents dans les rangs de Sepulchral, provoquer ces incidents est à notre portée. »
« Cela ne suffira pas, dit le Chevalier Noir. Foundling n’a pas mené une demi-douzaine de guerres pour se soumettre à la Tour au premier signe de difficulté, Votre Effrayante Majesté. Il faudra la faire saigner avant même qu’elle envisage de négocier. »
« Il en faudra davantage, dit franchement Ime. Depuis la Nuit des Couteaux, c’est personnel pour elle. Si elle n’est pas forcée de choisir entre des conséquences dramatiques et traiter avec nous, je suis convaincue qu’elle continuera à nous tenir tête. »
Aucune des deux femmes ne la regarda, alors même que la fameuse « Nuit des Couteaux » avait été ordonnée personnellement par Malicia. Elle en reconnaissait les conséquences fâcheuses à long terme, mais l’idée avait été judicieuse à l’époque. Après tout, ce n’était qu’en partie une représaille contre les tentatives d’assassinat de Foundling à Keter. Les motifs les plus importants étaient d’ordre politique. Après avoir obtenu l’aide du Roi Mort pour maintenir Procer en échec, Malicia avait estimé que Callow était le dernier gros problème à régler. Elle avait des alliés dans les Villes Libres et les moyens de faire voler leur cohésion en éclats ; la dernière menace territoriale potentielle pour le Praes était donc la résurgence du royaume de Callow sous Catherine Foundling.
Décapiter le petit groupe, certes compétent, sur lequel la jeune reine s’appuyait pour gouverner son royaume et mener à bien ses réformes n’avait été que logique, et, sur ce point, l’opération avait exactement atteint son objectif. Malheureusement, au lieu de rentrer chez elle et de panser ses plaies, la Reine Noire avait disparu pendant un an, avant de réapparaître en grande prêtresse des drows, avec une nouvelle armée derrière elle. De l’avis d’Alaya, rien ne lui aurait permis de prévoir cela. Les rapports de force s’étaient ainsi inversés, déclenchant une cascade d’événements qui avaient fait de Callow le membre le plus influent de la Grande Alliance. L’impératrice avait alors été contrainte de prendre des mesures radicales pour compenser.
Et cela avait beau avoir été dangereux, difficile, et Alaya avait beau avoir hésité plus d’une fois, ses plans avaient porté leurs fruits. Foundling était maintenant au Praes, sur un terrain que Malicia préparait depuis des années, et suffisamment désespérée pour accepter de négocier lorsqu’on la ferait venir à la table. Il ne restait plus à Malicia qu’à avancer encore un peu sur cette voie, et tout finirait par se mettre en place. Autrement dit, elle se trouvait dans l’une des positions les plus périlleuses de tout son règne. Le dernier pouce avant la ligne d’arrivée était toujours le plus dangereux. Alaya le savait, vu le nombre de gens qu’elle y avait tués.
« Je ne suis pas en désaccord, dit enfin Malicia. Je vous laisse naturellement choisir le champ de bataille, Haute Maréchale. Toutes les ressources de la Tour sont à la disposition de votre bureau pour faire venir Foundling à la table des négociations. »
« C’est un grand honneur, Votre Effrayante Majesté », dit le Chevalier Noir en inclinant la tête.
Ime s’apprêtait à parler lorsqu’elle referma soudain la bouche. Un instant plus tard, on frappa poliment à la porte. La maîtresse-espionne de Malicia lui jeta un regard, et l’impératrice lui accorda la permission d’un signe de tête. Ime sortit quelques instants ; Malicia bavarda avec Nim de son fils aîné, qui venait de se marier, jusqu’à son retour. À son entrée, les deux femmes lui accordèrent toute leur attention.
« La Reine Noire est arrivée au Praes, dit Ime en refermant la porte derrière elle. »
Malicia sourit. Enfin.
« À quelle distance de Satus s’est-elle téléportée ? demanda le Chevalier Noir. »
Les lèvres d’Ime se pincèrent.
« Elle n’est pas du tout dans l’Étendue Verte, Haute Maréchale, répondit la maîtresse-espionne. La nouvelle vient du Haut Seigneur Sargon : elle est à moins d’une journée de marche de Wolof. »
L’Impératrice de l’Effroi Malicia se figea. Wolof, à l’autre bout de l’empire, loin de tout allié de Callow. Wolof, dont elle tenait le Haut Seigneur sous son emprise. Wolof, où Malicia avait semé les graines d’une grande victoire : l’occupation d’un quatrième siège à cette table même.
Quelqu’un venait de commettre une erreur, et, à son grand trouble, Malicia n’était pas certaine qu’il s’agisse d’elle ou de la Reine Noire.