Chapitre 526
Les combats avaient éclaté à midi et durèrent jusqu’à une demi-cloche avant la nuit.
Ni le Magistère stygien ni la Générale Basilia n’avaient voulu jouer leur chance en poursuivant la bataille dans l’obscurité. Les cataphractaires helikéens harcelèrent les Lances de Stygia en retraite, décochant des flèches dans le dos de la phalange, mais après les pertes de la journée, ce n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan. La phalange ne risquait pas non plus de se briser : le collier de cuir autour du cou de chaque soldat esclave leur rappelait que le mécontentement de leurs maîtres serait aussi rapide que définitif. Magister Andras envoya des arbalétriers les repousser, mais, tels des éphémères, les célèbres cataphractaires d’Héliké s’éloignèrent en dansant et trouvèrent ailleurs où piquer.
Magister Zoe Ixioni reposa son verre de vin, après en avoir bu autant qu’elle l’osait, sachant que la nuit serait encore longue. Le pavillon d’observation dressé pour les membres du Magistère qui accompagnaient l’armée stygienne sans prendre part aux combats du jour — la majorité d’entre eux — était plutôt luxueux, et financé à titre privé. C’était un geste de gratitude de Magister Andras et Magister Kyra, après leur nomination au commandement de l’armée stygienne. Les jumeaux avaient passé la majeure partie de leur temps au Magistère dans l’une de ses factions mineures, les Hérons, mais ils n’étaient ni sots ni novices dans les jeux de pouvoir. Ils tiraient le meilleur parti de l’occasion qui leur avait été offerte.
« Nous tenons le terrain, murmura Magister Gorgion, attirant son attention. N’est-ce pas… inquiétant ? »
Le jeune homme était prodigieusement gros, un trait que Zoe avait jadis remarqué dans sa famille, et, bien qu’il fût désormais à la tête de ce qui restait des Laskaris, elle avait regretté à plusieurs reprises de l’avoir fait entrer dans le cercle. C’était un allié fidèle — il était terrifié à l’idée d’être assassiné si elle lui retirait sa protection —, mais il était aussi nerveux et indécis, et avait besoin d’être constamment rassuré. Si seulement leur mère avait laissé son frère aîné en Stygie lorsqu’elle était partie en campagne. L’aîné des Laskaris aurait été un partenaire plus digne que les bribes que la fureur du Chevalier Blanc avait laissées à Zoe.
« Cela n’a pas d’importance, dit calmement Magister Zoe. Cela sert aussi nos desseins. »
Par tradition, les rangs du Magistère ne pouvaient jamais dépasser quatre-vingt-dix-neuf membres. En pratique, ils oscillaient généralement entre soixante-dix et quatre-vingt-dix, et n’atteignaient que très rarement cette limite. Mais, ces derniers temps, leurs rangs s’étaient considérablement clairsemés. Le Chevalier Blanc et la Prêtresse Cendrée avaient tué plus d’un tiers du Magistère en un seul jour durant la guerre de Kairos ; et, si des remplaçants s’étaient présentés, d’autres pertes avaient depuis été causées par la guerre et les intrigues. Les héros avaient abattu les meilleurs mages de guerre de Stygia, ainsi que la grande majorité des Vignes Noires, la faction qui avait effectivement régné depuis l’intervention du Seigneur Charogne, des décennies plus tôt. La politique qui s’ensuivit fut… mouvante.
En tant que membre en règle des Vignes Noires, Zoe avait certainement senti le sol se dérober sous ses pieds.
La coalition qui avait réussi à prendre les rênes et à placer ses membres aux Cours et aux postes de pouvoir s’était ensuite effondrée dans la foulée de la désastreuse campagne en Procer, laissant derrière elle une alliance encore plus fragile. Avant les dernières années de guerre, la faction de la Tuile d’Ivoire avait été largement considérée comme la seule rivale des Vignes Noires, mais elle avait perdu trop de ses membres éminents, tués par des héros ou passés à l’ennemi. Elle avait néanmoins survécu assez longtemps pour être le plus grand des nains et, afin de rehausser sa réputation en ces temps de péril pour Stygia, s’était alliée à la seule véritable faction militaire encore présente dans la cité : les Hérons. Ces derniers étaient les partenaires les moins importants, et n’avaient été accueillis dans le cercle qu’à la condition que leurs chefs, les jumeaux Sideris, soient nommés commandants de toutes les armées stygiennes pour la campagne à venir.
On parlait déjà de rendre l’alliance officielle et de fusionner pour former une seule grande faction ; aux yeux de Zoe, cette idée avait du bon. Les Hérons défendaient généralement l’idée que les Magisters devaient être formés comme des généraux, plutôt que de laisser ces fonctions aux esclaves, tandis que la Tuile d’Ivoire était la championne de la politique d’Haides l’Ancien : l’équilibre devait être maintenu au sein de la Ligue, au besoin par la guerre. Leurs idéaux étaient compatibles, même à long terme, ce qui rendait une telle fusion possible. Et, après que les chefs des Hérons eurent aujourd’hui fait match nul contre la Générale Basilia, sans doute la plus brillante commandante à avoir émergé des Cités libres en cette génération, ils disposeraient désormais du prestige nécessaire pour franchir le pas sans se faire simplement avaler par les Tuiles d’Ivoire.
À moins d’une catastrophe, le choix de ceux qui gouverneraient Stygia au cours de la prochaine décennie était presque arrêté. Magister Zoe Ixioni observa les coins du pavillon, où d’autres Magisters s’entretenaient à voix basse, puis adressa un sourire au jeune Gorgion nerveux.
« Aretha la Corneille, qui vainquit deux fois une armée de campagne helikéenne avec, pour l’essentiel, des marins et des prostituées, dit un jour qu’au sein des Cités libres, un général a davantage à craindre de la victoire que de la défaite, dit doucement Zoe. Gravez ces mots dans votre mémoire, Magister Gorgion. »
Elle se leva avec grâce et prit congé du jeune homme. Elle refusa le verre plein que lui proposait un esclave domestique et quitta le pavillon. Une autre tente se trouvait non loin, où l’on pouvait se soulager à l’abri des regards et dans un confort relatif. Zoe s’y dirigea, mais ralentit dès qu’elle eut disparu de la vue des autres, puis s’arrêta. La femme qu’elle attendait arriva bientôt. On disait que le visage émacié de Magister Phryne était dû aux étranges magies qu’elle aimait tant manier, car elle avait jadis été d’une grande beauté. Quelle qu’en fût la vérité, Zoe avait toujours trouvé son apparence troublante. En politique, en revanche, elle était d’une franchise presque brutale.
« Le Chariot Pâle apportera son soutien, dit Magister Phryne avec une franchise remarquable. »
Zoe hocha la tête. Elle s’y était attendue dès qu’il était apparu clairement que les Hérons se dirigeaient vers des postes d’influence. La faction du Chariot Pâle ne comptait qu’une demi-douzaine de mages reclus, dont la cause personnelle était la protection et l’amélioration du savoir magique en Stygie ; aussi les laissait-on généralement en dehors des calculs politiques. Ce qui signifiait que peu de gens prenaient la peine de remarquer que les seuls postes qu’ils convoitaient hors de la Cour des Arcanes étaient ceux d’un siège à la Cour du Commerce, pour lequel ils se battaient toujours avec acharnement. Zoe Ixioni avait pris la peine de remarquer qu’il s’agissait de protéger leurs intérêts communs dans les industries sidérurgiques, dont les profits finançaient justement toutes ces expériences coûteuses auxquelles ils aimaient s’adonner.
Un détail de peu d’importance, à moins de savoir aussi que les principaux Hérons avaient de gros investissements dans ce même secteur et n’hésiteraient pas une seconde à profiter de leur nouvelle prééminence pour placer leurs pions à la Cour du Commerce et s’attribuer tous ces contrats lucratifs qui remplissaient actuellement les coffres du Chariot Pâle.
« Nous vous en sommes reconnaissants, dit Magister Zoe. Et les Gardiens ? »
« Vous avez notre soutien, dit Magister Phryne. Amyntor Eliade n’est pas des nôtres. »
Non, songea Zoe, mais il se trouve que c’est mon cousin. La Magister se contenta d’un sourire discret, sans rien ajouter : plus de dix ans de diplomatie lui avaient appris à dissimuler ses pensées.
Il ne restait plus qu’à sauter le pas.
Le Prince marchand Mauricius n’avait pas de bureau, du moins pas au sens où son prédécesseur en avait eu un.
Bien que le Palais princier lui appartînt depuis son élection à la charge antique et respectable qu’il occupait désormais, le vieux marchand avait acheté suffisamment de serviteurs dans ces murs pour savoir que le palais était une véritable passoire. Il verrait peut-être à y remédier, si l’envie lui en prenait un jour, mais d’ici là, il ne voyait absolument aucune raison de ne pas garder ses papiers privés et ses affaires dans sa demeure. Aussi, lorsqu’il n’assistait pas aux séances de la Cour aux Quarante Sièges ou ne recevait pas d’audience au palais, préférait-il se retirer dans son établissement favori : Sub Rosa, niché près de la place d’Irenian, au cœur du pouvoir de la Cité des Marchandés. Là, le prince marchand sirotait son vin de riz yan tei, importé d’outre-mer et servi chaud.
Une délicatesse exquise, jugea-t-il, et une expérience intéressante. Ce dernier aspect comptait peut-être davantage pour un homme de son âge avancé. La nouveauté l’intéressait souvent plus que les simples luxes. À quoi bon être l’un des hommes les plus riches du monde, s’il n’usait pas de cette fortune pour découvrir tout ce qui se trouvait sous le soleil ? Ce soir-là, cependant, il n’était pas venu à Sub Rosa pour le seul plaisir du service. Il avait choisi cet établissement pour son secret obsessionnel, non pour sa boisson exotique : les diplomates qu’il devait rencontrer n’étaient pas du genre de ceux qu’il était diplomatique de recevoir par les temps qui couraient. La Tour avait peu d’alliés encore, et, si Mauricius lisait correctement les courants du sud, elle allait bientôt en avoir encore moins.
Quand les serviteurs firent enfin entrer deux jeunes hommes quelconques, aux cheveux sombres et vêtus simplement, le prince marchand haussa un sourcil.
« Voilà un glamour impressionnant, les salua Mauricius. »
Il crut presque en distinguer les contours, pourtant, et réprima un froncement de sourcils. Il avait commencé à voir bien trop clair pour un homme de son âge, même s’il avait accès à certains des meilleurs rituels d’amélioration de Calernia. Il ne savait pas s’il devait se réjouir de ce que cela impliquait.
« Votre compliment nous honore, Votre Grâce, répondit une voix agréable. Votre humble serviteur accepte ces louanges au nom de sa maîtresse. »
Le glamour se dissipa, révélant un jeune homme — même chez un Praesi aux yeux dorés, comme celui-ci, cette apparence ne signifiait pas grand-chose — vêtu de beaux atours de soie rouge, à la peau sombre et aux traits raffinés. Un aristocrate des Terres désolées, contrairement à l’ambassadeur officiel de la Tour dans la cité, et l’émissaire personnel de l’Impératrice de l’Effroi Malicia. L’autre silhouette resta encapuchonnée et dissimulée sous sa cape, immobile tandis que l’émissaire s’installait sur le siège de l’autre côté de la table. Le jeune homme n’avait pas attendu qu’on l’y invite, remarqua Mauricius, malgré son langage diplomatique praesi, tout en obséquiosité.
« Vous oubliez les convenances, dit doucement le Prince marchand. »
« Votre Grâce, votre serviteur craignait d’attendre, répondit l’émissaire avec un sourire aimable. Sa maîtresse s’est lassée des… longues attentes dans la magnifique Mercantis. »
On disait que l’Impératrice de l’Effroi de Praes connaissait des arts noirs qui lui permettaient de faire d’un corps lointain sa marionnette, savait Mauricius. Bien sûr, on racontait cent histoires de ce genre à propos de chacun des fous qui prétendaient à la Tour, mais celle-ci courait depuis assez longtemps pour sonner vrai. Le corps sous la cape était-il donc l’un de ceux-là ?
« Baissez votre capuche, ordonna Mauricius sans détour. »
L’inconnu obéit, mais le Prince marchand ne contemplait pas un homoncule à la peau sombre. Il reconnut son propre visage, et frissonna. Il tendit aussitôt la main vers la rune gravée sur le côté de la table, qui allait…
« Immobilisez-vous. »
Mauricius se figea. Le visage du jeune insolent aux yeux dorés était un masque impassible.
« Je n’aime pas régler ce genre d’affaires en personne, dit calmement l’Impératrice de l’Effroi Malicia. Mais la liberté d’action que vous avez accordée à cette bande de Nommés dans la cité me force la main. Au moins, je vous en félicite, Mauricius. »
Le Prince marchand lutta, s’efforça de briser le sort.
« Un Nom ? demanda l’Impératrice de l’Effroi d’un ton surpris. Ou au moins une prétention. Dans un cas comme dans l’autre, cela signifie que vous dominer à long terme est impossible. Il ne me reste donc que la voie la moins civilisée. »
Mauricius tenta de hurler tandis que la chose à son visage s’avançait avidement. Il laissa même échapper un petit sifflement lorsqu’elle se jeta sur lui, la bouche pareille à celle d’une lamproie, et lui arracha un morceau de gorge.
« Je vous prie de m’excuser, dit l’Impératrice de l’Effroi Malicia d’un ton badin, mais mes diabolistes m’assurent que vous devez être dévoré vivant pour que les souvenirs de surface soient absorbés et que la forme devienne permanente. Sans cela, je vous aurais fait empoisonner au préalable, Mauricius. »
La douleur, Dieux, la douleur.
« Adieu, Prince marchand, dit l’Impératrice de l’Effroi de Praes. Puissiez-vous choisir vos ennemis plus sagement dans votre prochaine vie. »
Lorsque le Magistère nommait des généraux, ces vénérables personnages recevaient, selon une coutume ancestrale, un fouet.
La raison en était simple : la loi interdisait à tout Stygien de naissance libre de servir comme soldat. Commander une armée revenait à diriger des esclaves ; l’outil approprié n’était donc ni l’épée ni la lance, mais le simple fouet. Magister Zoe Ixioni avait servi le Magistère comme émissaire diplomatique pendant plus de dix ans et siégé deux mandats consécutifs à la Cour des Mœurs en tant que représentante officielle aux conseils de la Ligue — une fonction sans pouvoir pratique, mais fort prestigieuse — ; elle savait donc parfaitement ce que les autres Cités libres pensaient des armées stygiennes. Les meilleurs soldats jamais dirigés par les pires chefs, avait dit Theodosius l’Inconquis, dans une formule célèbre.
Il était vrai que le Magistère avait tendance à choisir ses généraux pour leurs talents en magie ou en intrigue plutôt que pour des compétences militaires plus conventionnelles, dont les plus anciens officiers esclaves de la phalange étaient censés s’acquitter au nom de leurs maîtres. Par association, l’intérêt pour les questions militaires était considéré comme excentrique, voire franchement répugnant. C’était un travail d’esclave, indigne des Stygiens de naissance libre, et plus encore des membres du Magistère. C’était l’une des raisons pour lesquelles les Hérons étaient restés une faction mineure, sans jamais dépasser les neuf sièges du vivant de Zoe. À présent, Andras et Kyra Sideris, les jumeaux qui dirigeaient cette faction restée des décennies dans l’insignifiance, étaient accueillis dans le camp sous les acclamations déchaînées.
Après avoir solennellement remis toutes leurs armes, à l’exception de leurs fouets, aux esclaves domestiques, les jumeaux retirèrent leurs casques et laissèrent flotter au vent leurs magnifiques boucles noires. Ils formaient une belle paire, approchant de la cinquantaine, mais toujours dans la force de l’âge ; ils portaient leur armure avec une aisance qui confirmait les vieilles histoires selon lesquelles ils avaient passé quelques années dans des compagnies d’infanterie proceranes durant la Grande Guerre. Les Lances de Stygia qui avaient combattu et versé leur sang dans la journée ne reçurent pas le même accueil. On les autorisa simplement à entrer par les portes latérales, afin que les blessés soient soignés et que les estropiés irrécupérables soient discrètement empoisonnés.
Zoe laissa les jumeaux Sideris profiter de leur heure de gloire et songea plutôt à ce qu’un philosophe-prêtre atlantien avait appelé le « dilemme de l’épée ». Si l’autorité venait de l’épée, qui pouvait donc régner, sinon les soldats ? Comme la plupart des affirmations venues d’Atalante, les prêtres prétendaient l’avoir inventée, mais ce n’était que du vent : la question était au cœur de Stygia depuis des siècles, presque un millénaire. Après la chute du grand empire d’Aenos Basileon, c’était la fille aînée d’Aenia qui avait d’abord accédé à la gloire. La Stygia antique, sous le patronage des grandes grues, Rétribution et Réparation. Les polemarques régnants levèrent une grande armée permanente et écrasèrent les milices désorganisées de leurs voisins, les contraignant à payer tribut. Pendant un temps, les Cités libres furent dans la paume de Stygia.
Jusqu’à ce que l’armée renverse une polemarque régnante et installe à sa place un officier populaire.
Les conséquences du coup d’État, qui finit par échouer, brisèrent l’échine de l’Empire stygien. Delos et Atalante recouvrèrent leur indépendance, le système de tribut s’effondra et l’on décréta que jamais plus un Stygien de naissance libre ne servirait comme soldat. Les seuls guerriers de la cité seraient des esclaves, propriété du conseil des principaux sorciers-nobles qui avait succédé aux polemarques. On consacra beaucoup de temps et de réflexion aux moyens de garder les Lances de Stygia sous contrôle. Les méthodes conçues étaient nombreuses et variées, mais les colliers en étaient la pièce maîtresse : des bandes de cuir enchantées que chaque soldat esclave portait autour du cou, reliées à deux artefacts supérieurs, les Laisses. Grâce aux Laisses, les sorciers pouvaient étouffer ou tuer un seul soldat, ou un millier, d’un simple mot.
Certains prétendaient que cela avait résolu le dilemme de l’épée, mais en vérité, on n’avait fait que déplacer les pièces. Moins d’un siècle s’écoula avant qu’un premier général ne tente de s’emparer de la cité par la force en utilisant les Laisses et en prenant le commandement des Lances de Stygia. Seul le Magistère l’en empêcha en étouffant par magie tous les soldats de sa propre armée. Échaudé et méfiant, le Magistère décréta qu’aucun général nommé ne pourrait jamais détenir les artefacts supérieurs, et créa la fonction de Gardiens des Laisses. Deux Magisters, jamais issus de la même faction ni apparentés au général nommé à moins de trois degrés, seraient chargés par la Cour des Honneurs de garder et de manier les artefacts les plus importants de Stygia.
Au fil des années, on avait ajouté de nouvelles précautions et des contrôles à la fonction de Gardien, mais l’institution avait dans l’ensemble rempli son rôle.
« C’est de la folie, vous savez. »
Zoe jeta un regard à l’homme à ses côtés, ses yeux s’attardant sur les nobles lignes de son visage. Amyntor Eliade était un homme bien fait, malgré la disgrâce de sa famille, survenue lorsque sa sœur aînée, récemment nommée Magister, avait tenté d’abolir l’esclavage et de détruire les Laisses. Nephele Eliade haïssait tant les chaînes, disait-on, que les Dieux d’en Haut lui avaient accordé un Nom. Zoe, qui l’avait autrefois considérée comme une amie autant qu’une cousine, savait que ce n’était pas une simple rumeur. Cette tentative vaine avait ruiné les chances d’Amyntor de faire quoi que ce soit de sa vie, mais son cousin avait décidé de réhabiliter le nom de sa famille pour les générations futures en sollicitant le poste de Gardien. Il consacrerait sa vie, avait-il dit au Magistère dans un discours passionné, à préserver ce que sa sœur avait voulu détruire.
« Le monde est devenu fou, répondit Zoe. Nous faisons ce qu’il faut pour traverser la tempête. »
« Cela menacera les fondements mêmes de Stygia, avertit Amyntor. Qu’est-ce qui vous a tant poussée à agir, Zoe ? Vous avez toujours été prudente. Ce ne peut être la candidate au titre de Tyran ; nous en avons connu des centaines. Ni même l’alliance avec la Tour : vos propres Vignes Noires en ont été les ferventes partisanes pendant des décennies. »
Magister Zoe Ixioni songea à cette majestueuse salle où le Premier Prince de Procer avait reçu les grands de tout Calernia, où les puissants s’étaient affrontés et avaient remporté victoires ou défaites. Elle songea à ce qui avait suivi : la Paix de Salia, avec sa Trêve et ses Termes. Le monde change, pensa-t-elle. Après cela, il n’y aurait pas de retour aux anciennes habitudes, quelles que soient les illusions que certains de ses collègues voudraient entretenir.
« La marée monte, cousin, murmura Zoe. Nous pouvons monter avec elle ou nous noyer. »
Et Zoe Ixioni n’avait pas passé des décennies à gravir les échelons du pouvoir pour assister à son effondrement sur sa tête. Amyntor soupira.
« Soit, dit-il. Je crois que Nephele en aurait souri, à tout le moins. »
Zoe en doutait davantage. Nephele Eliade avait fait preuve d’une remarquable clairvoyance, malgré sa naïveté morale, mais elle savait qu’il valait mieux garder cette pensée pour elle. Elle prit congé de son cousin et croisa le regard de Magister Phryne en passant près d’elle ; l’autre femme lui adressa un signe de tête. C’était donc fait. Magister Zoe traversa la foule des serviteurs et des Magisters, qui s’écartèrent devant elle, puis les jumeaux Sideris l’accueillirent d’un regard méfiant. Ils étaient descendus de leur grand char de guerre, mais tous deux restaient à proximité. L’objet doré en imposait aux gens faciles à impressionner, et ils étaient trop nombreux, ces derniers temps, au Magistère.
« Magister Ixioni, la salua Kyra Sideris d’un ton amical qui ne se reflétait pas dans son regard. Venez-vous nous féliciter ? »
« Oui, répondit Zoe. Vous avez mené la bataille de façon exemplaire. Toute Stygia vous est redevable. »
Les deux jumeaux furent surpris, et leur méfiance s’accrut.
« Vous nous faites trop d’honneur, dit prudemment Andras Sideris. »
« Tant mieux, répondit Magister Zoe, car vous êtes tous deux relevés de votre commandement. »
Un battement de cœur s’écoula dans la stupeur, puis Kyra éclata de rire. Son frère, lui, ne rit pas ; son regard s’assombrit.
« Une telle destitution exigerait un vote du Magistère, commença Andras, avant de se figer. »
Tout autour d’eux, les Lances de Stygia commencèrent à affluer. Armées et prêtes au combat, elles repoussaient les Magisters surpris qui n’avaient pas pris part au complot, les éloignant des bords du cercle en formation.
« C’est une trahison, siffla Kyra en levant son fouet. »
Les enchantements qui y étaient gravés ne trouvèrent aucune prise sur les colliers des soldats esclaves : la magie des deux Laisses avait déjà servi à rompre le contrôle de tous les artefacts inférieurs sur les esclaves du camp.
« Rendez-vous, dit doucement Zoe. Tant que vous le pouvez encore. »
« Nous sommes en train de gagner, Ixioni, insista Magister Andras avec urgence. Même à cette heure, les Helikéens envisagent sans doute des conditions… »
« Des conditions ont déjà été négociées avec la Générale Basilia, répondit la diplomate. Demain, nous offrirons officiellement notre reddition et notre soumission, en échange de quoi nous serons libres de gouverner Stygia à peu près comme nous l’entendons. »
Quelques petites cités prises par Nicae nous seraient également rendues, ce qui ferait un dédommagement bienvenu pour le peuple à notre retour.
« Ce traité ne vaudra rien lorsque Basilia aura de nouveau faim, railla Andras. »
« Il sera garanti par Cordelia Hasenbach, Première Princesse de Procer », répondit Magister Zoe avec un sourire.
La stupeur absolue qui se peignit sur leurs visages fut un plaisir à contempler. Les Lances commencèrent à arrêter les membres de la Tuile d’Ivoire et des Hérons, tandis que les quelques Magisters restés en marge du coup d’État — car c’en était bel et bien un — les observaient avec nervosité.
« Vous mentez, accusa Kyra Sideris. Elle a refusé le Magistère lorsque nous l’avons contactée ; qu’auriez-vous donc pu lui offrir qui vaille la peine ? »
« Le Magistère, dit Zoe, abolira officiellement l’esclavage. »
Du moins en paroles. Il n’y aurait plus d’esclaves, mais il y aurait quantité de serviteurs sous contrat : il suffirait de payer les esclaves moins que ne coûtait leur entretien et de laisser la dette se transmettre à leurs enfants, comme le prévoyait le droit de Mercantis. Les anciennes pratiques perdureraient sous un vernis de respectabilité, qu’on pourrait nier, à l’image de celles d’Ashur. Et s’il y avait des problèmes, il ne serait pas difficile de faire voter à la Cour de l’Ordre des lois privant les débiteurs des droits réservés aux citoyens libres de Stygia, afin de faire pencher davantage la balance contre les esclaves affranchis.
« Vous mourrez pour ça, Ixioni, s’emporta Kyra Sideris, les doigts crispés autour de son fouet. Je me vengerai, je le jure. »
Magister Zoe y réfléchit un instant, puis hocha la tête et s’éloigna.
« Tuez-les tous les deux, ordonna Zoe à un officier esclave en passant près de lui. »
Elle ne resta pas pour assister à la scène : une lettre officielle de reddition l’attendait.
Le Chevalier Blanc avait vu juste : la chanson du Joyeux Balladin ne se contentait pas d’atteindre les oreilles, elle touchait directement les âmes.
En d’autres circonstances, cela n’aurait été qu’un fait intéressant. Mais Antigone avait appris les « voies-de-percevoir-le-monde » — aucun mot dans aucune langue qu’elle connaissait ne rendait avec exactitude le terme de la langue des Gigantes — et pouvait donc suivre la résonance. La chanson du Balladin, une chansonnette joyeuse de Salamans sur un prêtre et les trois chèvres qui le dupèrent, signalait tous les morts-vivants dotés d’une âme à portée d’écoute, permettant à la Sorcière des Bois de les pulvériser sans même les voir. Deux Revenants périrent avant d’avoir compris ce qui se passait et, tous les Liens dans un rayon d’une lieue réduits en poussière, les morts inférieurs n’étaient plus qu’une horde stupide.
Ils avaient frappé vite et fort, mais le moment venait toujours où il fallait lancer les dés. Seule Antigone avait la puissance nécessaire pour détruire le pont que les morts bâtissaient, mais un tel grand œuvre lui demanderait du temps. Il fallait donc laisser parler les lames. Ils trouvèrent une colline accessible par un unique sentier étroit et Hanno, las des intrigues élaborées qui semblaient accabler le monde, simplifia les choses : lui et Rafaella tiendraient le passage, l’Apôtre Inébranlable s’occuperait des soins et le Balladin chanterait. Le Chevalier Blanc leva son épée et son bouclier, ses doigts manquants le démangeant au niveau des moignons, et laissa la mort venir frapper, tandis que le sort d’Antigone prenait de l’ampleur derrière lui.
Ce fut le combat le plus simple qui soit : les morts arrivaient et se ruaient en file sur le sentier. Et ils ne cessaient d’affluer, cadavre après cadavre. Des Revenants, finalement, mais des créatures dérisoires comparées aux Fléaux, et l’épée de Hanno mordait profondément. La Championne Valeureuse repoussa ceux qui tentaient de les atteindre en rampant sur la pente et, tandis qu’un grand wyrm suivi d’un essaim de vautours fondait sur eux dans un hurlement, la magie de la Sorcière des Bois se déchaîna. Hanno sentit la Lumière venir, vive et pure, comme elle ne l’avait plus été depuis trop longtemps. Au loin, une sphère noire pulsante tournoyait et commençait à engloutir le pont inachevé ; il escalada le wyrm.
Tout s’acheva lorsque son épée traversa le crâne, tandis que Rafaella entraînait tout un essaim de vautours dans son domaine. Elle en ressortit couverte de sang et blessée, mais victorieuse, alors même que Hanno grimpait sur les restes brisés du wyrm pour se dresser au sommet de son crâne, où son épée était encore enfoncée jusqu’à la garde. La Championne Valeureuse vint se tenir à ses côtés, toujours en sang malgré les soins les plus efficaces de l’Apôtre Inébranlable. Certaines blessures laisseraient des cicatrices, mais Rafaella ne risquait guère de s’en soucier. Tous deux contemplèrent des centaines de livres de pierres aspirés par le grand sort d’Antigone, qui déchiquetait un immense pont de pierre long d’au moins une lieue.
« Il faudra ratisser l’autre rive, dit le Chevalier Blanc. Sinon, ils pourront simplement reprendre les travaux. »
« Demain, grogna Rafaella. Nous bien combattre, mais fatigués maintenant. Pas de vin ici, très effrayant. »
« Affreux, corrigea distraitement Hanno. »
« Pas plein, le réprimanda Rafaella. Voilà le problème, Hanno. »
Il eut un petit rire, sans perdre son sourire. Ils jouaient à ce vieux jeu depuis longtemps, mais il y tenait. La Championne Valeureuse était la seule survivante du groupe qu’il avait mené à la défaite dans les Cités libres, et peut-être son amie la plus ancienne au monde après Antigone elle-même.
« Allons voir les autres, finit-il par dire. Nous pourrons ensuite nous retirer au Crépuscule, quand… »
Il se figea, quelque chose scintillant à la limite de son champ de vision, et se retourna.
Au loin, tout au sud, là où se trouvait Hainaut, le ciel nocturne s’illumina d’étoiles filantes.