Chapitre 524
Le tribun spécial Robber, de la tribu des Brise-Rochers, se jeta sur le côté et s’écrasa au sol tandis que les morts s’agrippaient à lui. Inutile de tenter de les poignarder, estima-t-il : ils étaient trop nombreux pour qu’un couteau serve à quoi que ce soit. Des ongles lui lacérèrent le visage ; il mordit les doigts jusqu’à les arracher et cracha le sang souillé, se tortillant entre les mains et les lames de la masse de morts-vivants qui se convulsait. Une charge éclata tout près, libérant un tonnerre mordant dans une boule de feu : une ouverture. Trébuchant sur des chairs déchiquetées et du fer, aspirant à pleins poumons la fumée, le gobelin rampa sous un Bind en armure de bronze et dévala les escaliers. Il chercha sa propre charge, mais son sac était éventré : la moitié de ses munitions avait disparu, et il avait dépensé la majeure partie de l’autre moitié.
Ricanant une malédiction, Robber esquiva le coup de hache d’un squelette et poussa le mort sur le cadavre qui se trouvait sur la marche en dessous. Une lame tinta contre son dos et mordit le maillage de sa cotte, mais il dégringola le long du cadavre qu’il avait poussé et bondit depuis cette rampe improvisée. Il atterrit au milieu d’une meute de goules, qui se tournèrent vers lui comme des limiers, crocs découverts, mais un éclair de chaleur jaillit : une traînée de flammes venue d’en haut en faucha quelques-unes. Des griffes lui déchirèrent le flanc, mais ces créatures-là, il pouvait les blesser. Il poignarda deux fois les yeux de la goule, se servant d’elle comme d’un bouclier contre les autres tandis qu’elle hurlait, puis détala sur la route pavée au moment où une volée de lances lumineuses se mit à pleuvoir d’en haut.
Quelques squelettes lui barraient encore la route, mais Robber se faufila entre eux après en avoir riant sectionné les tendons d’Achille par-derrière. La barricade était couverte de suie et de sang, mais les légionnaires qui la tenaient semblaient d’assez bonne humeur lorsqu’ils ouvrirent leurs boucliers pour le laisser passer. Entendant quelques murmures prononcer son nom, Robber prit le temps de se rengorger sous leurs regards avant de passer aux choses sérieuses.
« Je cherche la rue Poulain, annonça le tribun spécial en époussetant ses épaules. Je me suis perdu en chemin. L’un de vous saurait-il m’indiquer la route ? »
« Nous sommes deux pâtés de maisons à l’ouest, monsieur, répondit une jeune fille. C’est la barricade suivante, impossible de la manquer. On a dû faire s’effondrer la rue entre les deux quand la ligne a cédé. »
Quand la ligne avait rompu, plutôt, mais ce n’était pas le genre de discours que les officiers encourageaient. Robber s’extrayait des lignes ennemies lorsque le désastre avait fini par les rattraper, mais il avait tout de même pu jeter un coup d’œil ou deux à la Deuxième et à la Quatrième qui détalaient. Quelqu’un — probablement l’un des Woe, c’était généralement une valeur sûre dans ce genre de merdier — avait depuis accroché un soleil au ciel et celle qui était sans doute Vivienne avait mené une contre-charge qui avait mis fin à la déroute. Mais combien de temps cela tiendrait-il ? La question le taraudait. Il faudrait davantage qu’un spectacle lumineux et une bannière pour inverser la situation.
« Parfait, je commençais à m’ennuyer », sourit Robber. « Finissez donc ce Bone que j’ai poignardé tout à l’heure, voulez-vous ? Je déteste laisser le travail à moitié fait. »
Quelques rires, des promesses solennelles, mais certains en voulaient davantage. À part quelques attaques isolées contre leur barricade, ils n’avaient sans doute pas vu beaucoup d’action cette nuit, étant donné qu’ils se trouvaient trop à l’est de l’endroit où la Légion Grise avait frappé.
« Vous préparez un autre petit feu gobelin, monsieur ? demanda un sergent. La moitié de la ville a vu le dernier, ça va être difficile de faire mieux. »
Pas exactement. La barricade de la rue Poulain était le point de ralliement prévu pour sa cohorte après sa dispersion lors de leur incursion en profondeur contre les constructions. C’était là que le gobelin apprendrait combien de ses maraudeurs s’en étaient sortis : un sur cinq, un sur dix ? À sa connaissance, il pouvait être le seul survivant. Il avait échappé de peu à la mort en regagnant les zones sûres. Borer, au moins, aurait dû réussir à rentrer, décida-t-il. Le bon capitaine était déjà mort à l’intérieur ; les gars de Keter ne remarqueraient même pas qu’il n’était pas de leur côté.
« La moitié du plaisir, c’est la surprise, le reprit Robber. L’un de vous sait où se trouve Dame Vivienne ? »
« Il paraît que la princesse est à l’ouest, avec le Hiérophante, répondit la même jeune fille. Ils repoussent la Légion Grise. »
La princesse ? Il observa les autres et, bien que certains aient levé les yeux au ciel en entendant ce titre, personne n’avait apparemment jugé bon de le contester. Pas même les quelques orques présents, ceux qui avaient tendance à se montrer les plus susceptibles quand la Patronne était concernée. Dartwick ne poignarderait pas Catherine, cela dit. Elle n’en avait pas le cran, et la couronne lui reviendrait de toute façon dans quelques années. Son petit numéro de ce soir avait fait sensation, cependant, et ce démon-là ne se laisserait jamais renvoyer dans son cercle. Tout cela dépassait son rang, alors il n’y réfléchit pas davantage. Il prit plutôt congé et gagna les toits au lieu de rester dans les rues grouillantes de morts. C’était une bonne ville pour ça, bâtie surtout en pierre plutôt qu’en bois, et les toits étaient couverts d’ardoise.
Il était facile de repérer l’endroit où les sapeurs avaient barré la rue au milieu, puisqu’ils avaient abattu des maisons des deux côtés jusqu’à ce que la rue débouche sur un temple de la Maison de la Lumière, surmonté d’un petit clocher. Robber passa par là et s’attarda sous les cloches pour observer convenablement la bataille en contrebas.
Presque aussitôt, il siffla entre ses dents. À première vue, ça avait l’air bien parti, mais il avait livré quelques batailles depuis l’École. Le soleil inquiétant qui brillait au-dessus d’eux maintenait la Légion Grise dans l’impasse et le centre de la ligne de l’Armée de Callow avait tenu bon, mais il ne voyait pas beaucoup de brèches dans les rangs des morts vêtus d’acier, et c’était mauvais signe. Quand le Vieux Os briserait ce lien — et il le ferait —, la déroute recommencerait à se faire sentir. Les flancs, entièrement tenus par la Quatrième armée, étaient eux aussi sous pression. Le Crabe déversait des centaines de morts par des rampes appuyées contre les portes et les remparts, et si les lignes n’avaient pas encore cédé, c’était uniquement parce que les bastions et les remparts formaient d’excellents goulots d’étranglement.
Le problème des goulots d’étranglement, c’était que Keter avait tendance à leur envoyer des constructions jusqu’à ce qu’ils explosent, et Robber ne voyait pas grand-chose qui puisse les arrêter. Si quelques Nommés faisaient leur apparition, peut-être, mais comme toute la ville était actuellement prise dans un étau, rien ne garantissait la présence de démons gardiens — ou d’anges. Le tribun spécial Robber, pour la première fois depuis des années, se permit de jurer à voix basse dans la langue des pierres. À ce rythme, la bataille était perdue. Il ne connaissait qu’une solution : récupérer ce qui restait de sa cohorte et retrouver la Patronne.
La Reine Noire était comme une aiguille dans une botte de foin, à ceci près que la botte était en flammes et grouillait de soldats. La trouver aurait dû être impossible, car l’ombre chargée de veiller sur elle la dissimulait aux ennemis qui cherchaient encore à la tuer ; mais, en vérité, c’était seulement improbable.
Pour Tariq Fleetfoot, ce changement de mot faisait toute la différence.
L’Adjoint n’avançait pas vite avec ses béquilles, mais cela n’avait aucune importance quand leurs pas étaient guidés par une force supérieure. À l’écoute de ses instincts et des murmures qui les dépassaient, le Pèlerin Gris les conduisit dans des ruelles et à travers des boutiques dévastées, se frayant un chemin dans la fumée et les cris tandis que la ville commençait à mourir autour d’eux. Le mur ouest allait tomber, chuchotèrent les Ophanim. Bientôt. Le temps leur manquait. Ils trouvèrent la Reine de Callow dans une maison de plaisirs, fermée et abandonnée depuis longtemps, à l’exception de passages que les morts ne repéreraient pas facilement. Le Pèlerin, lui, les trouva sans peine et guida l’Adjoint à travers eux jusqu’à ce qu’ils soient interceptés par des drows aux couleurs du Sigil Losara.
De là, il ne restait plus qu’un court trajet jusqu’à la chambre de la maquerelle, où Akua Sahelian montait la garde avec un zèle ardent près du corps inconscient de Catherine Foundling. Comme toujours, les émotions de l’ombre étaient difficiles à observer correctement, comme si la nuit ou la fumée les assourdissaient ; mais Tariq y décelait de l’angoisse et une sorte de fierté voilée. Comme si elle-même avait fait quelque chose qui méritait des louanges, bien qu’un sentiment de… transgression ? Oui, le mot était tissé dans tout cela. Elle exerçait aussi son autorité sur les drows, qui quittèrent la pièce lorsqu’elle le leur demanda, les laissant seuls tous les trois avec la Reine Noire endormie. Tariq s’amusa quelque peu de constater que, même dans les heures difficiles, elle tenait à saluer l’Adjoint officiellement et en premier, avant de reconnaître sa présence d’un mot laconique.
« Qu’est-ce qui vous amène ici ? demanda Akua Sahelian. Il faudra un peu de temps avant que le chemin vers la prochaine planque soit dégagé. Nous pouvons nous permettre de discuter. »
« Le Pèlerin prétend qu’il a un moyen de réveiller Catherine, gronda l’Adjoint. Un moyen désastreux. »
De la méfiance, chez elle, mais aussi de l’attente. Tariq n’avait peut-être pas sa confiance, mais elle lui faisait au moins assez confiance pour croire qu’il tiendrait parole. Quant à l’insulte, il ne la laisserait pas passer sans rien dire.
« Vous vous méprenez, dit le Pèlerin Gris, d’un ton tranchant malgré son calme. Me prenez-vous pour un conjurateur de bas étage, qui paie ses dettes avec le sang d’autrui ? Je suis au service de Miséricorde, aujourd’hui comme en toute chose : je ne ferai subir aux autres aucun désastre que je ne sois prêt à m’infliger, à moi et aux miens. »
L’orque l’étudia un instant, puis inclina la tête.
« Je vous présente mes excuses, alors, dit l’Adjoint. »
Il le pensait sincèrement ; Tariq n’insista donc pas.
« Je peux réveiller la Reine Noire parce que les Ophanim m’aideront dans cette tâche, dit Tariq. Et à son réveil, je devrai lui proposer un marché. »
L’ombre l’observa.
« Ils n’étaient pas prêts à vous aider plus tôt ? demanda Akua Sahelian. »
Tariq ne répondit pas, ce qu’il jugea suffisamment accablant. Les Ophanim n’auraient pas accepté d’aider l’un des protégés d’En Bas, même un allié, si les conséquences d’un refus n’avaient pas été catastrophiques. Ce n’était tout simplement pas dans leur nature d’encourager des souffrances plus grandes à venir pour épargner des souffrances moindres, présentes. La plus grande concession qu’ils pouvaient faire consistait à ne pas agir. Tariq le leur avait demandé à l’époque, et ils avaient refusé ; il avait alors découvert que ses propres talents en matière de Lumière ne suffisaient pas à la tâche. Même à présent, après qu’il leur eut demandé une faveur et qu’ils eurent accepté, cela allait à l’encontre de leur nature.
« Charmant, dit l’ombre avec un mépris aristocratique qui dégoulinait de son ton. Mieux vaut tard que jamais, j’imagine. »
L’Adjoint se racla la gorge.
« Et pourquoi ma présence est-elle requise, Pèlerin ? »
Tariq haussa un sourcil. Il avait cru que c’était évident.
« Parce que vous êtes la personne que Catherine Foundling aime le plus au monde, répondit-il. Si c’était moi qui la tirais de son sommeil, elle me repousserait. Vous, elle ne le fera pas. »
Quelque chose d’or s’épanouit en l’Adjoint à la suite de ses paroles. L’amour était revenu, mais il se nuançait de bien des choses. Du soulagement, une surprise coupable, de la honte, un sentiment d’avoir eu raison ? Malgré leur superficialité fréquente, les émotions de l’orque figuraient parmi les plus complexes que le Pèlerin Gris eût jamais observées. L’Adjoint hocha la tête, le visage tendu.
« Que dois-je faire ? demanda-t-il d’une voix rauque. »
Avant que Tariq ait pu répondre, on l’interrompit.
« Ce rituel que vous voulez lui imposer ne lui fera rien perdre ? »
Akua Sahelian ne le croyait pas tout à fait, semblait-il. On ne l’avait pas élevée dans la foi en la bonne foi d’autrui.
« Je ne lui rends pas service en la réveillant, répondit Tariq sans détour. »
« Dites-le, Pèlerin, reprit l’ombre, ses yeux d’or durcis. »
« Cela ne lui fera aucun mal, répondit sèchement le Pèlerin. »
La femme à la peau sombre le dévisagea un instant, puis soupira et s’éloigna. La frustration s’épanouit en elle, tandis que le regret et la résignation se livraient bataille. Suivant les instructions de Tariq, l’Adjoint prit la main de sa maîtresse entre ses doigts d’os et la serra. Les yeux clos, l’orque se mit à respirer régulièrement. Les Ophanim murmurèrent avec incertitude à l’oreille du Pèlerin lorsqu’il s’approcha, mais il leur rappela leur promesse. Il posa la main sur le cou de la Reine Noire et grimaça en voyant la nouvelle cicatrice qu’elle avait gagnée ce soir. Cet œil ne lui serait pas rendu, pas si un aspect le lui avait pris. Assez de distractions, se réprimanda-t-il. Tournant son attention vers l’intérieur, Tariq s’enfonça dans la Lumière.
Il ne la fit pas entrer en lui pour la manier ou la façonner ; il plongea plutôt son âme dans la lumière des Cieux manifestée. Ses sens terrestres commencèrent à s’estomper, tandis que les voix des Ophanim devenaient plus claires, plus fortes. Ils guidèrent ses mains, en maîtres patients, tandis qu’il partageait un éclat de Lumière avec le corps de la Reine Noire. Elle n’était pas entièrement humaine, constata-t-il avec stupeur. Des différences avaient été apportées, inscrites dans l’essence de son corps. L’œuvre des déesses du vol et du meurtre qu’elle vénérait, conclut le vieux prêtre, car cela ressemblait au don qui préservait de l’âge les Puissants : la durée de vie de Catherine Foundling avait été allongée, comme si chaque jour qu’elle était née pour vivre devait en compter cent. Et il y avait davantage encore, une transformation plus profonde qu’il ne découvrit que lorsque l’éclat de Lumière atteignit ce qu’il cherchait.
L’âme même de la Reine Noire.
C’était toujours la même chose mutilée qu’il avait entrevue pour la première fois près d’un feu de camp, balafrée, coupée et tailladée. La différence, c’était qu’elle avait été… adaptée à la Nuit. Cela avait contribué à l’allongement de sa durée de vie, expliquèrent les Ophanim de leurs voix froidement cristallines, mais tel n’était pas le but. Catherine Foundling pouvait contenir bien plus de Nuit qu’une mortelle ne le devrait, d’une quantité absurde. Plus qu’elle ne pourrait en manier, songea Tariq, ce qui signifiait que ce n’était pas là le but. Un réceptacle, dirent les Ophanim. Un vaisseau. Non pour la possession, mais pour y dissimuler leur pouvoir et leur divinité si celles-ci venaient à être menacées. Quand la Nuit Ancienne lui avait dit que, si son élue avait été éveillée, le piège du Roi Mort n’aurait pas représenté une menace, ces paroles ne lui semblèrent plus relever d’une simple marque de confiance.
Tariq s’enfonça plus profondément encore et découvrit les grandes volutes du Don qui se façonnaient autour de la femme inconsciente. Il avait le goût de l’autorité, songea-t-il, comme si le ton impérieux de ses paroles ne le lui avait pas déjà appris. D’acier. Et d’autre chose encore, quelque chose qui échappait à sa compréhension. À l’est, dirent les Ophanim. Ce qui donnerait naissance à son Don se trouvait à l’est, non dans cette guerre cauchemardesque sans fin. Et le but était lié à un autre, comme des étoiles enchaînées, qui s’appelaient puis se repoussaient. Est-ce là ce qui nous attend ? Les Ophanim ne pouvaient le dire. L’avenir était voilé, assombri. La lueur de Lumière du Pèlerin s’enfonça plus profondément encore, jusqu’à toucher l’esprit endormi de la reine. La conscience repoussa ce contact, aussi coriace dans les affres du rêve qu’à l’état de veille.
Tariq confia donc la suite à quelqu’un d’autre, se contentant de faire surgir la présence de l’Adjoint et de la Reine Noire qu’il servait. Il ne regarda pas ce qui se disait entre leurs âmes, car ce n’était pas sa place ; mais, lorsque le Pèlerin Gris émergea de la Lumière en haletant, il entendit un autre souffle rauque s’élever en même temps que le sien. Catherine Foundling, qu’Akua Sahelian avait aidée à s’asseoir sur le lit, ouvrait les yeux. L’œil, plutôt, supposa-t-il. Il la vit comprendre ce changement en particulier en se palpant le visage. Ses lèvres se serrèrent, puis elle expira. À sa surprise, il se rendit compte qu’il pouvait parfois entrevoir les contours extérieurs de son âme, de ses émotions. La protection des Corbeaux s’était affaiblie.
« Putain, jura la Reine de Callow. Le Faucon m’a tiré dessus, pas vrai ? »
« Oui, répondit Hakram Tueur-de-Morts d’une voix râpeuse et affectueuse. Malgré toutes ces histoires sur le fait de garder un œil ouvert. »
« Hé, tout doux, marmonna Reine Catherine, encore embrumée. J’ai fait des blagues sur les mains ? »
« Oui, répondit l’Adjoint. »
« Sans arrêt, approuva Akua Sahelian. »
« C’est l’une des premières choses que tu m’as dites après ton retour de l’Obscurité éternelle », rappela l’Adjoint.
Tariq garda le silence, la laissant puiser du réconfort dans leur compagnie sans la gâcher en lui rappelant sa présence. Elle reprit ses esprits dans un soupir tandis que l’ombre glissait un coussin derrière son dos.
« Ça va piquer, et j’ai l’impression que la Nuit a été passée à la lessiveuse, grimaça la Reine Noire. Tu pourrais me mettre au courant, Tariq ? »
« Nous avons, dit simplement le Pèlerin Gris, perdu la bataille. »
Elle n’en croyait rien, mais Tariq soupçonna que c’était parce qu’elle s’exhortait à la patience. Cela sonnait comme une remontrance qu’elle s’adressait à elle-même.
« Des brèches ? demanda-t-elle. »
« Il y en a eu, répondit Tariq. Et il y en aura d’autres. »
« On peut encore renverser la situation, dit la Reine Noire. Même si votre Chœur n’est pas d’accord. »
« Le Crabe est apparu, grommela l’Adjoint. La Légion Grise a franchi les portes, et la Quatrième et la Deuxième ont battu en retraite jusqu’à ce que Vivienne rallie leurs rangs. »
Elle marqua une pause, constata Tariq, bien que son âme fût dissimulée à sa vue.
« Qu’en penses-tu ? demanda-t-elle à l’orque. »
« Si nous ne battons pas en retraite, répondit l’Adjoint, nous risquons l’anéantissement. »
Tariq observa un frisson de peur, de fureur et d’amertume la traverser, sans y prendre le moindre plaisir. Lui aussi comprenait ce que cette nuit leur coûterait. Ce qu’elle leur avait déjà coûté. La reine jeta un coup d’œil à l’ombre, qui secoua la tête. Son avis ne différait pas.
« Je me réserve le droit de changer d’avis, déclara froidement la Reine Noire, mais admettons que je vous croie. Vous n’avez pas dépensé du temps et usé de vos tours au beau milieu de ce cauchemar pour me réveiller et bavarder agréablement, Pèlerin. Qu’attendez-vous de moi ? »
Elle pensait différemment du Chevalier Noir, nota Tariq. Lui commençait généralement par les grands concepts avant de resserrer son propos, tandis qu’elle avançait par des chemins tortueux, mais étroits. Pourtant, cette manière de réduire presque toutes leurs pensées au silence afin de se concentrer sur l’adversaire était étrangement semblable.
« Il y a quelque chose à faire, dit le Pèlerin Gris. Quelque chose qui privera l’Ennemi de sa victoire. Mais le prix à payer sera désastreux, comme je l’ai dit à l’Adjoint. »
« Pour vous, dit la Reine Noire en plissant les yeux. »
Et voilà pourquoi la moitié du monde vous craint, mon enfant, songea Tariq, non sans affection.
« Oui », répondit-il simplement.
« Le prix ? »
« Du sang et de la fumée. »
Elle expira faiblement.
« Un prix élevé, murmura la Reine Noire. Et vous voudriez donc marchander. »
Elle marqua une pause.
« Votre prière, elle mettra fin à tout ça ? »
« Comme si c’était écrit dans les étoiles, répondit Tariq avec un sourire, amusé à ses propres dépens. »
« Qu’en voulez-vous en échange ? »
« Trois faveurs, dit le Pèlerin. Une fois déjà, je vous ai confié les deux personnes qui, je crois, seront l’avenir de mon pays. »
« Ces jeunes seigneurs turbulents, grimaça-t-elle. »
Pourtant, sous cette réaction, il entrevit une lueur d’affection mêlée d’irritation. Ils avaient appris davantage auprès d’elle qu’elle ne le savait, bien qu’elle ne les eût jamais considérés comme ses élèves.
« Aidez-les à traverser cette guerre, demanda doucement Tariq. Et quand ils vous quitteront, veillez à ce qu’ils soient prêts à affronter les épreuves qui les attendent. »
Elle le considéra un instant, son œil unique, froid et scrutateur. Lentement, elle hocha la tête. Un certain tumulte se fit entendre à l’extérieur, mais Tariq n’y prêta pas attention. Rien ne pouvait être plus important que cette conversation.
« Faites la paix avec le Chevalier Blanc, demanda Tariq. Pour que cette entente puisse un jour s’étendre à tous ceux qui servent En Haut et En Bas. »
Il entrevit son âme pendant un bref instant, la vit peser… des conséquences, des histoires ? Des dizaines en un instant, qu’elle retenait, écartait, puis départageait avant de s’arrêter sur une réponse. Le vieux prêtre trouvait cela aussi fascinant qu’effrayant. La Reine de Callow hocha une nouvelle fois la tête.
« Deux faveurs, dit-elle. La dernière ? »
« Les Ophanim chanteront avec moi, répondit le Pèlerin Gris. Je n’ai pas la force nécessaire, à moi seul. Or le Roi Mort a amené avec lui l’une de ses forteresses mobiles, un Crabe. Ces engins portent des protections et des enchantements, dont un puissant sortilège qui limite l’action des anges sur la Création. »
« Je n’ai plus la force de l’abattre, reconnut la Reine Noire. Peut-être que Sve Noc à mes côtés suffirait, mais même ainsi, je ne suis pas certaine que mon corps supporte l’effort. Le poison m’a laissé des séquelles. »
Tariq secoua la tête.
« Ils savent où se trouve la magie qui les entrave, dit le Pèlerin. Dans le ventre du plus grand d’entre eux. J’ai besoin que quelqu’un s’y rende et la détruise. »
Elle se figea, pareille à la pierre.
« Il n’y aura pas de retour possible, dit Catherine Foundling. »
« Non, acquiesça doucement Tariq. »
« Vous voulez que j’envoie l’un des Woe ? siffla-t-elle. Allez vous faire foutre, Pèlerin. Je préfère tenter notre chance au combat. Si vous voulez vraiment… »
Akua Sahelian posa doucement une main sur son poignet. La reine pâlit et serra les dents.
« Non, dit-elle. »
« Ce serait juste, dit doucement l’ombre. Ou presque. »
De façon révélatrice, l’Adjoint ne dit pas un mot. Son âme avait évalué les morts possibles et jugé que celle-ci était la plus acceptable.
« J’ai dit non, Akua, répéta sèchement la Reine Noire. Tu ne peux pas simplement sauter d’un pont et tirer un trait sur tout, ce n’est pas… »
« Eh bien, eh bien, fit traîner une voix. On dirait que je suis arrivé pile au bon moment. »
Tariq se retourna et haussa les sourcils en voyant entrer d’un pas fanfaron un gobelin couvert de suie, de sang et de poussière. Un sapeur, comprit-il ; il avait même déjà vu celui-ci. Le tribun spécial Robber, si sa mémoire était bonne ? Il était assez célèbre dans l’Armée de Callow pour être l’un des meilleurs hommes de la Reine Noire.
« Robber, qu’est-ce que tu fais là ? demanda la Reine de Callow en fronçant les sourcils. »
« Je me porte volontaire, répondit le gobelin avec un grand sourire. Ça m’a l’air d’une excellente soirée. Faire un raid sur un Crabe, détruire une magie antique, attirer sur nous la colère des anges ? Je n’arrive pas à croire que j’aie failli rater ça. »
Et pourtant, il ne l’avait pas raté. De qui était venue la main, se demanda Tariq : d’En Haut ou d’En Bas ?
« Laisse tomber, lança sèchement la Reine Noire. Ta cohorte… »
« Il ne nous en reste que trente-deux, répondit Robber. Ça ne fait même pas une compagnie. Mais on fera l’affaire, Patronne. Pour ça, on fera l’affaire. »
« La guerre n’est pas terminée, Robber, tenta-t-elle. Il reste encore des batailles… »
« Qui seront plus glorieuses que celle-ci ? s’esclaffa le gobelin. J’en doute. Et même s’il y en avait, ça ne changerait rien, Cat. Celle-là porte notre nom. »
« Pourquoi est-ce que vous êtes tous si putain de pressés de vous faire tuer ? rugit Catherine Foundling, tandis que les lumières de la pièce faiblissaient. Robber, je le jure sur les Dieux d’en Bas, si… »
« C’est réglé, Patronne, dit doucement le gobelin avec un sourire presque tendre. On y va. Même si tu m’attaches, tu sais que je me libérerai et que j’irai quand même. C’est fait. La flèche est décochée. »
Sa colère s’éteignit comme une flamme qui vacille. L’aperçu que Tariq eut de son âme le força à détourner le regard. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu un chagrin aussi violent, aussi épuisé. Ce n’était… pas agréable à contempler.
« Il n’est pas nécessaire que ça se passe comme ça, dit la jeune femme d’une voix éraillée. »
« Seuls les lâches vivent jusqu’à quinze ans, Cat, dit le tribun spécial Robber avec un sourire. Ça se préparait depuis longtemps, ce soir. »
Tariq ferma les yeux, sachant que tout était arrivé à son terme. Les pièces se mettaient en place. Encore une, à présent, et tout commencerait.
Les nuages de fumée acide que le grand dragon mort-vivant crachait étaient si vastes qu’on devait les voir depuis l’autre bout de la ville.
Les mages feraient tout leur possible — le Sorcier renégat était parti les diriger —, mais le mal était déjà fait. Les conscrits de Brabant, tout juste revenus sur le rempart, se débandèrent une nouvelle fois. Les officiers qui auraient dû leur servir de colonne vertébrale gisaient morts dans un marécage à l’est de Hainaut, où Klaus lui-même avait ordonné qu’on les brûle. La panique était une chose cruelle, dans une bataille, un meilleur tueur qu’une épée, et cette nuit, elle mordait profondément les hommes qui tenaient le mur ouest. Une fois les conscrits en fuite, les fantassins qu’ils couvraient se retrouvèrent exposés ; et, tandis qu’une nouvelle vague de beorns franchissait le mur pour protéger les échelles qu’on fixait, les fantassins commencèrent eux aussi à vaciller. Ce n’étaient pas des lâches, mais ils se retrouvaient coincés entre deux têtes de pont ennemies qui ne cessaient de se renforcer, sans véritable issue.
L’ordre initial avait probablement été de déblayer le bastion frappé plus tôt par l’Archimage, car c’était le moins difficile des deux flancs ; mais tout avait mal tourné lorsque les morts s’étaient mis à les attaquer dans le dos tandis qu’ils se battaient. Les morts du bastion s’étaient retirés juste assez pour permettre aux fantassins de fuir vers la ville, et c’est ce qu’ils avaient fait. Le dernier tronçon du mur ouest, au nord, était toujours aux mains du Prince de Bayeux et tenait bon. Mais même s’il résistait, cela ne changerait rien. Tout ce qu’Arsene Odon réussirait à faire, c’était empêcher les morts d’attaquer par-derrière l’Armée de Callow près du rempart ; avec le reste du mur aux mains de Keter, ils étaient libres de s’enfoncer dans la ville elle-même.
Le prince Klaus Papenheim savait qu’il ne fallait pas se dérober devant les vérités désagréables une fois les épées tirées ; il ne recula donc pas devant celle-ci : la bataille de Hainaut était perdue. Il lui incombait désormais de faire en sorte que cette défaite ne finisse pas par détruire la Principauté et le reste de Calernia avec elle.
Il ordonna d’ériger des barricades pour bloquer la plupart des rues longeant le rempart tombé, tenues par des soldats de Hannoven qui n’hésiteraient pas à tuer quiconque tenterait de forcer le passage, mais laissa deux grandes avenues libres pour que les conscrits et les mercenaires puissent refluer. Il fit appeler la princesse Mathilda et reçut ainsi son premier coup de la nuit : son capitaine ne lui rapporta qu’une flèche noire à plumes, poissée de sang. Refoulant son chagrin — il se souvenait encore d’elle comme d’une fillette, aussi proche de sa propre nièce que deux sœurs —, le Prince de Fer s’obligea à garder l’esprit fixé sur la bataille. Il envoya les Neustriens sécuriser la porte menant au Crépuscule, et son capitaine le plus digne de confiance s’assurer que les Gigantes avaient quitté la ville avant qu’on les tue et les relève d’entre les morts.
On envoya des nouvelles à l’est, au Dominion, pour l’informer de la situation et l’avertir qu’une retraite en bon ordre était la seule option qui lui restait si la Grande Alliance ne voulait pas faire de Hainaut le tombeau du continent. Klaus fit prévenir le général Bagram afin que l’Armée de Callow puisse se joindre à l’effort. Il apprit que la Deuxième armée tenait toujours, mais que la Quatrième cédait sur les murs. Si elle rompait trop tôt, le prince de Hannoven le savait, ce serait un massacre. Les survivants de la Quatrième armée tenaient les bastions de part et d’autre des portes, empêchant les morts d’attaquer par-derrière le prince Arsene et le Dominion. Bayeux s’effondrerait en quelques instants si cela arrivait — à supposer que ce ne fût pas déjà fait — et les Levantins subissaient déjà des assauts redoublés sur leurs positions. Ils risquaient eux aussi de céder s’ils étaient pris de flanc ; et, si cela arrivait, la bataille serait irrécupérable.
« Il faut renforcer les positions de la Quatrième, déclara le prince de Hannoven à ses capitaines. Sinon, cette ville nous emportera tous. »
« La cavalerie ne suffira pas à tenir un bastion, dit le capitaine Engels. Et nous ne pouvons pas déplacer l’infanterie assez vite, mon prince, même si nous arrivons à la déplacer tout court. Les lignes callowanes sont entassées, elles ont à peine la place de manœuvrer leurs propres troupes. »
« Nous pourrions nous frayer un chemin à travers les positions de Bayeux, suggéra le capitaine Abend. »
« S’ils battent en retraite pendant qu’on traverse, ou même après, nous serons pris au piège, objecta le capitaine Tietjen. »
Il n’y avait pas de solution facile, songea le Prince de Fer. Plus ils tergiverseraient, moins il leur resterait d’options. Et pourtant, il se sentait démuni. Son armée était déjà trop étirée, et les Neustriens devaient garder la porte. Pouvait-on faire appel aux Premiers-nés ? Ils semblaient avoir suffisamment repris leurs esprits pour tirer sur les morts-vivants qui escaladaient le gouffre creusé par la sorcellerie au cœur de la ville, mais ils avaient perdu de leur allant. Pire encore, en l’absence du général Rumena, ils n’avaient aucun chef : seulement une foule de tribus querelleuses qu’il faudrait peut-être trop longtemps pour rassembler en renforts cohérents, même si elles acceptaient de leur prêter main-forte. Il faudrait prendre ce risque, décida enfin Klaus. Que leur restait-il d’autre ?
La réponse des Dieux prit le visage d’un autre vieil homme fatigué, vêtu d’une robe grise passée.
« Prince Klaus, dit le Pèlerin Gris avec un sourire las. »
« Pèlerin, répondit le prince de Hannoven. Vous apportez des nouvelles ? »
« J’apporte la mort, dit le Pèlerin. Ni plus ni moins. »
Le vieux général eut un léger rire.
« La mort est notre seul droit de naissance, Pèlerin, sourit Klaus Papenheim. C’est pourquoi il importe de bien vivre. J’espère qu’elle sera belle ? »
« L’une des plus belles », répondit le Pèlerin Gris avec un sourire las, avant de lui exposer son plan.
Vu sa taille et les béquilles de l’orque, ils avançaient à peu près à la même allure.
« Tu savais, dit distraitement Robber, que tu étais la première personne à qui j’aie parlé à l’École ? »
« Menteur, renifla Hakram. J’ai entendu dire que tu t’étais battu avec Yagin, de la compagnie du Tigre, alors que tu faisais encore la queue pour recevoir ton dortoir. »
« C’est vraiment désagréable, à quel point tu es difficile à tromper, se plaignit Robber. »
« Ce n’est pas facile, tu es simplement un homme naturellement honnête, l’assura Hakram. »
Mortellement offensé, le gobelin poussa un cri et posa une main sur son cœur.
« Tu cherches la bagarre, peau-verte, dit Robber. L’honneur de ma noble et antique maison… »
« Ta tribu s’appelle les Brise-Rochers, fit remarquer Hakram avec scepticisme. »
« Parce que même nos nouveau-nés sont assez puissants pour fendre un rocher d’un seul coup de poing », mentit Robber.
Hakram le jaugea de la tête aux pieds, puis haussa un sourcil. Il ne dit rien, ce qui rendit la chose encore pire.
« Ne crois pas que je n’irai pas poignarder un infirme, prévint Robber. On le fait tout le temps, c’est beaucoup plus facile que de poignarder les gens qui ne sont pas infirmes. »
« Ai-je déjà mentionné récemment le profond respect que m’inspire votre culture ? grommela Hakram. »
Magnanime, Robber se contenta de lui donner un coup de pied au menton. Bon sang, le fichu truc était blindé. Quel con.
« Tu seras l’un des derniers à mourir quand la Grande Conspiration des Gobelins finira par conquérir le monde, concéda Robber. »
« Quelle clémence ! le loua Hakram. Vous êtes d’excellente humeur, lord Robber de la Maison du Repose-Pied Mineur. »
Le gobelin se rengorgea, glorieux d’avoir réussi le mois dernier à se hisser de nouveau au rang de Repose-Pied Mineur. Son titre était antique et honorable. Et lorsque Hakram se pencha pour glisser quelque chose dans son sac de munitions, il était d’assez bonne humeur pour faire semblant de ne pas le remarquer. De toute façon, ils étaient arrivés au bout du chemin. Les derniers membres de sa cohorte s’étaient rassemblés, Borer venant tout juste de revenir avec un nouveau chargement de munitions. Il ne restait plus qu’aux Lycaonais à lancer les festivités. Tous deux s’attardèrent un long moment en silence.
« Tu veux que je dise quelque chose à Pickler ? demanda doucement Hakram. »
« Il n’y a rien à dire, répondit-il. Je lui ai quand même laissé une lettre. Tu veilleras à ce qu’elle la reçoive ? »
Son ami — son plus vieil ami, peut-être même son premier — hocha la tête.
« Je ne dirai pas que ça a été un honneur, sourit Hakram. »
« Que les Dieux nous en préservent, répondit Robber avec un sourire, avant d’hésiter. »
Il détourna les yeux, gêné.
« On a… on a vécu de bons moments, non ? »
« Les meilleurs, répondit Hakram d’une voix rauque. »
Ils restèrent ainsi encore un long moment, jusqu’à ce que le bruit des chevaux qui approchaient leur apprenne que le temps leur était compté.
« Fais en sorte que Cat ne se laisse pas ronger par ça, murmura Robber. Ce n’est pas à cause d’elle, pas vraiment. »
« Je sais, répondit Hakram. »
Ils se regardèrent dans les yeux, le gobelin et l’orque, puis se saisirent l’avant-bras.
« Quelque part, un jour, sourit Robber. »
« Nous nous retrouverons », acheva Hakram avec un sourire.
Ils se lâchèrent et plus un mot ne fut échangé.
« Frappez fort, sans ralentir, ordonna le prince Klaus Papenheim. Restez avec vos capitaines. Si vous êtes séparés de votre compagnie… »
Il s’interrompit et haussa un sourcil.
« Trouvez un joli coin où mourir, conseilla-t-il. »
Ses cavaliers éclatèrent de rire. La plaisanterie était ancienne, un humour noir éculé comme les siens avaient tendance à l’apprécier.
« Notre devoir n’est pas de remporter la victoire, dit le prince de Hannoven, car il n’y a aucune victoire à remporter là-bas. Nous ouvrirons la voie aux sapeurs triés sur le volet par la Reine Noire, afin qu’ils détruisent la sorcellerie ennemie et libèrent le Pèlerin, qui pourra abattre le Mal. »
Les acclamations qui lui répondirent étaient rauques, mais sincères. Il n’en restait plus qu’un millier, même après qu’ils eurent réquisitionné des chevaux du sud pour compléter les rangs. Le prince de Hannoven les regarda avec la vieille affection qu’il éprouvait pour ces vieux soldats qui l’avaient suivi dans cent batailles, sur cent champs de bataille. Ils n’étaient plus si jeunes, et lui-même avait depuis longtemps dépassé sa jeunesse ; mais, si les visages s’étaient ridés et les cheveux blanchis, les regards étaient restés d’acier.
« Nous avons livré bataille, dit Klaus Papenheim. Et nous avons respecté nos serments. Je ne vais pas vous sermonner sur les enjeux, fils et filles de Hannoven. N’avons-nous pas tous entendu cette chanson cent fois déjà ? »
Le monde était toujours en train de finir, un morceau après l’autre. Une catastrophe se profilait toujours à l’horizon, faisant ses premiers pas de nouveau-né tandis qu’on enterrait la précédente.
« Derrière nous, il y a le printemps, dit le Prince de Fer. Devant nous, l’Ennemi. Vous êtes des Lycaonais. Que reste-t-il à dire ? »
Klaus Papenheim, prince de Hannoven, tira son épée. Mille cavaliers en firent autant, l’acier brillant sous les étoiles des Voies du Crépuscule. Devant eux, les portes s’ouvraient à toute volée sur une ville dévorée par les cauchemars. Des cors sonnèrent, défiant les ténèbres, et les dos se redressèrent.
« En avant ! cria le Prince de Fer, et ils s’élancèrent. »
Tariq était assis, non pas dans la posture digne d’un sage au dos droit, mais comme un vieil homme qui se laissait glisser contre le mur brisé d’un temple, les os douloureux. On lui avait promis qu’on ne le trouverait pas facilement. Il s’enfonça dans la Lumière, aussi aisément qu’il respirait, et la laissa l’envahir. Les Ophanim, ses vieux amis, étaient tout proches. Mais ils ne pouvaient pas encore l’aider à franchir la dernière étape. Il ne lui restait qu’à attendre.
Attendre et faire confiance au courage des autres.
Ils s’enfoncèrent dans les rangs ennemis, frappant et tailladant sur leur passage. Ils traversèrent à toute allure le terrain plat de la porte, les flammes vertes leur léchant les flancs tandis qu’ils chevauchaient au milieu des morts et des engins brisés, passant parmi les goules, les squelettes et même un beorn rugissant. La vieille bannière de Hannoven flottait haut dans le vent, avec son unique lancier sur le mur et, en dessous, la vieille devise de la Maison Papenheim. Les cris de guerre résonnaient dans la nuit, les sabots tonnaient, et Klaus Papenheim et ses mille cavaliers gravirent les rampes qui menaient au Crabe. Cette monstruosité urbaine, chargée de monstres et de cadavres, déversait ses occupants dans Hainaut. Morts-vivants et cavaliers culbutèrent en contrebas, mais ils percèrent les rangs des morts et s’emparèrent de la rampe, la dégageant pour que les sapeurs puissent les suivre. Ils n’étaient qu’une poignée, de petites créatures, mais si rapides sur leurs pieds.
Ils atteindraient le bout, si le Prince de Fer et ses cavaliers mouraient avec assez de fracas.
Des malédictions les assaillirent en essaims, des flèches et des javelots volèrent, mais cette nuit, les Cieux étaient aux côtés des Lycaonais. Le vent tourna, le Crabe trembla, et les cavaliers poursuivirent leur avancée dans la ville. Une masse de fer et d’os, de pierre et de chair morte, qui vomissait des fumées immondes tandis que les cavaliers s’y frayaient un chemin. Des piques se dressèrent devant eux, rassemblées à la hâte dans une rue, mais Klaus Papenheim rit et se mit à chanter.
« La lune s’est levée, œil de minuit
Que berce le hululement du hibou
À Hannoven, les flèches volent. »
Les voix se mêlèrent à la sienne au retour du refrain, tandis que les cavaliers se rangeaient en coin.
« Tenez le mur, que l’aube ne se dérobe. »
Ils percèrent la ligne ; les piques ricochèrent sur les lourdes armures ou s’y enfoncèrent assez profondément pour que chevaux et cavaliers basculent dans la masse et brisent la formation. Les cavaliers continuèrent leur course dans la rue, vers les forges en flammes qui les attendaient plus loin.
« Pas de chanson du Sud à vos oreilles
Ni belle fille, ni joie sans pareille
Pour vous, la nuit et la lance, seules. »
La deuxième fois, il y eut trop peu de piques, mais l’Ennemi avait épaissi ses rangs. Comme pour ériger un rempart d’os et d’armures, une barricade de morts convulsés. Les squelettes levaient épées et haches, dressaient leurs boucliers et leurs rangs ne cessaient de gonfler. Mais il faudrait une récolte plus abondante que ça pour émousser leur faux.
« Tenez le mur, que l’aube ne se dérobe. »
Les cris retentirent tandis que les javelots et les malédictions les assaillaient de flanc, transperçant même les plaques d’armure ; mais, tandis que les cavaliers mouraient, les rangs des morts vacillaient sous l’impact d’un millier de lourds destriers. Pendant un instant, tout fut entre les mains des Dieux ; mais, même au cœur de la mêlée, les Lycaonais continuèrent d’avancer jusqu’à retrouver le champ libre devant eux.
« Venez, rats et roi des morts
Légions sombres, aux chefs tout aussi noirs
Qu’est-ce qu’une tombe, sinon un lit ? »
Les forges se trouvaient plus loin encore, au cœur de la bête, et leurs feux brillaient comme le soleil de midi. Cet endroit était précieux pour l’Ennemi, qui avait préparé une défense à la hauteur de la dernière salle qui en interdisait l’accès. Des centaines de morts-vivants, et, au-dessus d’eux, des monstres. Des beorns et de grands serpents, et même des volées de vautours cacophoniques. Et au-dessus de tous, le plus puissant wyrm que le prince de Hannoven eût jamais vu. Une bête colossale, grande comme une forteresse, aux yeux rouge sang.
« Tenez le mur, cria le prince Klaus, que l’aube ne se dérobe. »
Il sentit dans ses os que ce serait leur dernier combat. Le wyrm cracha des flammes vertes et des vapeurs empoisonnées qui balayèrent les premiers rangs, mais même les chevaux paniqués et mourants roulèrent vers l’avant, dans les rangs serrés des morts. Les vautours fondirent sur eux en essaims, la sorcellerie les frappa de cris sinistres, et les derniers cavaliers de Hannoven percutèrent leurs ennemis. Ils étaient trop peu nombreux, trop fatigués, et pourtant ils continuaient d’avancer. Une lance tua le cheval de Klaus sous lui ; il tomba sur son moignon en poussant un cri rauque, mais se releva avant qu’on ait pu l’achever et continua de se battre l’épée à la main. Ils chantaient toujours, mais leurs voix étaient moins nombreuses. La charge s’épuisait.
« Calmez le tremblement de votre main
Ne craignez pas les damnés
Ils sont déjà venus, pourtant nous tenons. »
Un cadavre après l’autre ; son bras le brûlait, son visage saignait de six entailles. Il avait reçu une lance dans le flanc, une blessure qui le tuerait bientôt, mais Klaus Papenheim avançait toujours. Encore et encore, jusqu’à ce qu’un rugissement lui ébranle les os et qu’une gueule béante révèle les flammes qui s’allumaient en son sein. Le Prince de Fer frappa de toutes ses forces, avec toute sa rage, son chagrin et sa fierté ; un grand craquement retentit et une défense se brisa.
« Alors nous tiendrons le mur, murmura le Prince de Fer, que l’aube ne se dérobe. »
Les flammes l’engloutirent tout entier, et la dernière pensée de Klaus Papenheim fut pour sa nièce.
—
C’était toute une ville qui essayait de les tuer, jusqu’aux pierres et aux rues., et Robber ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait pris autant de plaisir.
Tabler croassa lorsque ce qui ressemblait à un énorme scorpion d’os la transperça au ventre d’un dard hurlant. C’était une manière plutôt sportive, de la part de Keter, de leur faire savoir que leur infiltration avait été repérée. Les morts étaient des milliers, et ils avaient de sales petites créatures ; mais qu’était-ce là pour un sapeur de l’Armée de Callow ? Ils étaient plus rapides, meilleurs pour escalader les murs et objectivement plus beaux aux yeux des Dieux d’en Haut comme d’en Bas.
« Cela dit, fit remarquer Robber à sa bande, Borer fait baisser la moyenne de notre noble compagnie sur ce dernier point. »
« Je vous prie de m’excuser, monsieur, répondit docilement le capitaine Borer. Dois-je à nouveau me dénoncer pour apparence disgracieuse et distrayante ? »
« Mouais, réfléchit Robber, on verra ce que j’en pense demain. »
Ils éclatèrent tous de rire, bien sûr ; ce qui valut à Wiggler un javelot dans la gorge, mais c’était un prix dérisoire pour une plaisanterie d’une telle qualité. Le Pèlerin avait gravé dans leur esprit le chemin à suivre, mais le vieil homme avait refusé de répondre à la question du tribun spécial : savoir si être marqué par les anges de cette façon pouvait être considéré comme un attouchement théologiquement inapproprié sur le lieu de travail. Ils ne risquaient donc pas de se perdre. Brasser mourut en se faisant exploser pour empêcher une volée de vautours de les tuer pendant qu’ils traversaient un pont de fortune fait d’échelles, mais c’était bon signe : ils progressaient !
À son avis de professionnel, le Roi Mort faisait preuve d’une mesquinerie assez odieuse en commençant à incendier les bâtiments pour leur interdire les toits ; mais une généreuse utilisation de charges et une saine indifférence à leur propre sécurité suffisaient à régler le problème. On pouvait bel et bien souffler un feu, à condition d’avoir assez de munitions sous la main. Ils perdirent Racker face au beorn qui les attendait de l’autre côté de l’explosion, ce qui fut une vraie perte : avec elle en moins, il n’y avait plus personne pour être unanimement détesté par le reste de la bande.
Malheureusement, les rues devant eux grouillaient à présent de morts et de vautours. Heureusement, il y avait une solution : ils utilisèrent des charges de démolition pour faire sauter la couche de pierre et d’os sous leurs pieds, puis descendirent par une corde jusqu’au niveau inférieur. Ils n’avaient assez de charges que pour recommencer une fois ; naturellement, ils répétèrent aussitôt l’exploit. Grabber s’attarda un peu trop longtemps, mais la plus grande tragédie fut que la blague de Lilter sur le fait de « saisir sa chance » était meilleure que celle, sur les sacs fourre-tout, à laquelle Robber réfléchissait.
Ils tombèrent sur des démons lorsqu’ils approchèrent de la chambre rituelle, ce qui changeait agréablement de rythme. Ce n’étaient même pas des démons praesiens : ceux-là ressemblaient à des pustules de chair palpitantes dont la simple proximité provoquait une douleur intense. Lilter se fit exploser pour leur ouvrir la voie, ce qui eut aussi l’avantage de faire une nouvelle fois de Robber, et de loin, le plus drôle de leur petite bande. Ils n’étaient plus que sept, à présent, mais ils approchaient de la chambre. Le problème, c’était que de vrais chiens des enfers étaient sur leurs traces, à en juger par leurs aboiements et l’odeur de soufre.
On apprenait à reconnaître toutes sortes de choses quand on passait assez d’étés à Ater.
« Nous tiendrons ici, dit le capitaine Borer, une épée dans une main et une charge dans l’autre. Allez-y, tribun spécial. »
Robber croisa son regard, surpris, bien qu’il n’aurait pas dû l’être.
« Tu as été un sacré phénomène, finit-il par dire. »
« Je t’ai toujours trouvé con, répondit joyeusement Borer. Va crever comme un sapeur, Brise-Rochers. »
Robber lui rendit son sourire et fila avant de se faire happer par le carnage qui s’annonçait. Il trouva la chambre en contrebas, exactement comme le Pèlerin l’avait gravée dans son esprit. Plus aucun mage dans les parages, seulement une immense salle d’obsidienne couverte de runes gravées. Avec précaution, il posa d’abord un pied à terre ; comme il ne s’embrasa pas, il s’avança davantage. Depuis le début de cette valse, son sac n’avait été rempli que de feu gobelin. Et d’une autre chose, se rappela-t-il tardivement, qu’Hakram y avait glissée. Au loin, il entendit des charges exploser. Il n’avait plus beaucoup de temps.
C’était un parchemin, découvrit Robber. Un joli, avec même un sceau en bas. Il parcourut son contenu, curieux, et se figea. En vertu de mon autorité de Reine de Callow, j’élève par la présente Robber, de la tribu des Brise-Rochers, au rang de noble, sous le titre honorifique précité de lord de la Maison du Repose-Pied Mineur, titre qui lui appartiendra à perpétuité. Le sceau royal figurait au bas du document, mais des mots plus récents y étaient inscrits, l’encre encore un peu baveuse. Où que tu finisses, avait écrit Catherine Foundling de son affreuse écriture, tu seras l’un des miens. Tôt ou tard, je viendrai te réclamer. Des cris, des combats. Les démons étaient proches.
La gorge nouée, Robber suivit les mots d’un doigt tremblant.
« Les meilleurs », murmura-t-il.
Il craqua l’allumette, le parchemin s’enflamma et, dans un large sourire, il plongea le rouleau en feu dans son sac. Il ferma les yeux, sentant l’explosion de flammes le submerger, mais elle ne lui fit pas mal du tout. D’une certaine façon, il crut entendre quelque chose, même dans ce lieu profond.
Robber mourut en entendant le vent.
Le ciel se dégagea, et Tariq baissa les yeux vers le monde.
Tous ceux qui pouvaient s’échapper cette nuit l’avaient fait. Il n’y avait plus aucune raison de retarder l’échéance. Les Ophanim, ses compagnons de toute une vie, posèrent les mains sur lui. Ils étaient tristes, accablés de chagrin, mais il sourit.
« C’est une belle chose, dit Tariq Isbili, que de mourir en souriant. »
Tariq, du Sang du Pèlerin Gris, expira ; le monde expira avec lui, et il laissa son sang chanter dans le monde. Le plus vieux trésor de sa lignée, le secret de la Splendeur. L’étoile du pèlerin, ainsi l’appelait son peuple, et il disait plus vrai qu’il ne le savait. Chaque Isbili ayant jamais vécu la portait dans son sang, cette bénédiction de l’étoile. C’était un lien ; et, si Tariq ne pouvait pas plus déplacer l’étoile qu’une fourmi ne pouvait déplacer une tour, il n’était pas seul.
Le Pèlerin Gris tira, et le Chœur de Miséricorde tira avec lui.
La chaleur l’envahit, agréable d’abord, mais bientôt brûlante. Incandescente. Pourtant, il se trouvait dans un lieu au-delà de la douleur, empli de lumière, et Tariq Isbili ne broncha pas. Pas même lorsqu’il sentit la brûlure se répandre dans sa lignée, à travers chacun des siens. À travers tous ceux qui possédaient ne serait-ce qu’une goutte de sang Isbili. Les Ophanim entrelacèrent leurs doigts aux siens et tirèrent de toutes leurs forces tandis que ses entrailles se calcinaient et que les siens se changeaient en cendres, jusqu’à ce que le ciel finisse par céder.
Dans les ténèbres d’en haut, une étoile s’éteignit.
Le Pèlerin Gris ouvrit les yeux et regarda la ville en contrebas, ainsi que les hordes de morts. Et bien qu’il portât le poids de nombreux chagrins, à cet instant, ce ne furent pas ses nombreux péchés qui lui vinrent à l’esprit. Ce fut un balcon à Alava, les poiriers en contrebas et la femme qu’il avait aimée autrefois. Peut-être, songea-t-il, la reverrait-il un jour.
Tariq Isbili vit des traînées blanches percer le ciel nocturne et mourut en souriant, tandis que les étoiles se mettaient à tomber.