Chapitre 515
Je retournai à la guilde des fromagers avec des espoirs que je croyais plutôt raisonnables.
À présent, Adjoint devait avoir ancré les premières protections autour de la propriété et mis en place les tours de garde. Je pourrais donc piquer quelques sièges et entraîner mes amis dans le salon pour nos premières retrouvailles depuis bien trop longtemps. Une soirée tranquille avant que la tempête n’éclate nous ferait du bien à tous. Pourtant, tandis que je remontais en boitant la route pavée qui menait à la guilde, dissimulée sous un voile de Nuit, je découvris que les lieux grouillaient d’activité. Des bœufs tiraient des chariots dans la propriété : certains étaient chargés de poules vivantes et, de temps à autre, d’une chèvre ; d’autres débordaient de tonneaux frappés du sceau des rations de bière de mon armée.
Les soldats et officiers des deux armées qui avaient gagné la capitale se pressaient partout sur le terrain, attablés ou assis dans l’herbe morte, à parler, boire et manger à leur faim. On avait creusé quelques fosses où rôtissaient des cochons et des oiseaux, tandis que des sergents se tenaient près des tonneaux de bière ouverts et traçaient des bandes rouges sur les chopes après les avoir remplies — pour empêcher quiconque de vider un fût tout seul, à ce que je supposais. Des lumières magiques pendaient aux cordes tendues d’un bout à l’autre du terrain, et des braseros avaient été disposés un peu partout pour chasser la fraîcheur nocturne. À vrai dire, on aurait dit une fête, et une sacrément tapageuse.
Des cercles de combat commençaient déjà à se former : peaux-vertes et humains se battaient sous les cris enthousiastes et les paris de leurs camarades. Quelques mages avaient installé deux tables pour jouer à un ancien jeu de combat des Terres désolées, l’achoma — le « brûle-chaudron », en miezan inférieur. C’était un grand favori des Légions : il suffisait de six petits chaudrons et de cinq billes pour y jouer. Deux équipes de trois mages tentaient d’envoyer les billes dans les chaudrons adverses, en n’utilisant que des sorts de boule de feu de faible puissance pour attaquer et défendre. Chaque équipe dont le chaudron était touché devait boire, si bien que les parties se terminaient généralement par une séance de soins dispensée par un mage encore sobre.
À mon grand amusement, je vis quelques garçons et filles de la Maison Insurgée installer leurs propres tables et tenter d’imiter le jeu avec des tours de Lumière. Cela dit, ce qui attirait les foules n’était rien de tout cela, mais l’alliance impie entre le goût de mes gens pour les pièces en plein air et les spectacles de marionnettes pendant les foires, et la tradition gobeline du takha. C’est un mot taghreb, puisque les Tribus n’avaient, sans surprise, jamais révélé le leur. Il signifiait « raillerie » et désignait ces farces que les gobelins avaient coutume de monter pour se moquer des traditions d’autrui, en reprenant généralement la structure d’une pièce ou d’un récit existant pour en faire une parodie.
Le mélange de la propension de mes gens à la mesquinerie et de l’audace habituelle des gobelins en matière de moquerie avait donné naissance à des spectacles comme celui que je regardais. On les appelait des pièces à pièges, ou parfois des pièces « Barber et Edward », d’après les deux personnages qui revenaient dans chacune d’elles : le rusé sergent gobelin Barber, dont la beauté attirait toujours une foule de prétendants, et le jeune écuyer mélancolique Edward, qui finissait toujours par gagner puis perdre une fortune avant la fin du spectacle, parce qu’il ne pouvait s’empêcher de laver le moindre affront. Tous deux triomphaient immanquablement de ces fichus étrangers, le plus souvent en faisant tuer l’un des prétendants de Barber et en voyant Edward sacrifier son dernier gain pour faire un mauvais coup à son dernier ennemi.
Ainsi, au milieu d’une foule ivre et enthousiaste, une demi-douzaine de Callowans et de gobelins jouaient sur une table une pièce qui, à en croire ses cris, reconstituait le Cimetière des Princes. Dieux, j’espérais vraiment qu’aucun Proceran ni Levantin ne traînait dans le coin. Les pièces à pièges s’en prenaient davantage aux nobles qu’aux soldats, mais elles n’épargnaient personne. Même pas moi. Dans l’une d’elles, qui se déroulait après la Folie, Barber tombait sur « moi » en train de voler les étendards de la Sixième Légion et de les peindre en bleu pour les utiliser au profit de l’Armée de Callow, en espérant que personne ne s’en apercevrait.
Ce qui, bon, se défendait.
« — Alors, il n’y a qu’à les couper ! » cria une gobeline en tabard.
La moitié du public reprit la réplique avec elle ; elle revenait apparemment souvent. Je compris alors, avec un sursaut, qu’elle était censée incarner la Sainte des Épées. Les vrais éclats de rire fusèrent quand la « Sainte » se tourna vers le « Pèlerin » et le trouva de nouveau endormi, après qu’il eut manqué de voir Edward lui voler son bâton pour le revendre à des Procerans. Euh… disons que cette interprétation du Cimetière ne faisait pas vraiment honneur à qui que ce soit en dehors de l’Armée de Callow. Un mage teinta rapidement la lumière magique en vert au lieu de bleu pour signaler le changement de scène, et je pus admirer le Tyran d’Héliké — interprété par une jeune fille de Liesse — en duel contre l’une de ses propres gargouilles, jouée par un sapeur grisonnant.
À en juger par le contexte, tous deux cherchaient à obtenir la main du sergent Barber. J’étouffai un rire sous mon voile. La pauvre aurait sûrement trouvé ça très drôle, songeai-je. Je restai assez longtemps pour voir le Tyran et la gargouille se neutraliser, puis m’apprêtai à partir quand la scène changea encore. Edward croisa une silhouette encapuchonnée, laissa tomber le bâton et, en le ramassant, prit par mégarde celui de l’autre personne avant de détaler. Attendez. C’était bien un manteau rapiécé, même si ses couleurs avaient passé. Et un bâton ?
« J’ai le serment d’avoir déjà vu ça quelque part », observa la Reine Noire sur scène en examinant le bâton du Pèlerin, sous les huées amusées de la foule.
Mon personnage entreprit alors d’énumérer une longue liste d’ennemis réels ou imaginaires auxquels le bâton aurait pu appartenir, en ajoutant chaque fois une seconde réplique pour expliquer pourquoi ce n’était pas le cas. Je ne pus m’empêcher de sourire quand vint le tour de l’Épéiste Solitaire et que la réplique fut : « Hélas, c’est un bâton trop long pour avoir été dans son cul. » Pendant ce temps, de l’autre côté de la scène, Edward perdait « mon » bâton dans la panique et se lamentait sur les exécutions qui l’attendaient, chacune par une méthode différente, entre les distiques consacrés à ses ennemis et déclamés par la Reine Noire. Il finit par implorer les dieux qui l’écoutaient de lui rendre le bâton ; un gobelin aux mains peintes en noir, qui imitait le croassement des corbeaux, semblait sur le point de lui répondre.
Sur un coup de tête, je puisai dans la Nuit et tissai deux ombres en forme de corbeaux. Je leur confiai mon bâton d’if et les laissai s’envoler pour le faire tomber sur la tête d’Edward. La foule devint parfaitement silencieuse.
« Et ne le perds pas, cette fois », lançai-je sévèrement à travers la Nuit, avant de défaire les corbeaux.
La moitié des acteurs sembla hésiter entre l’admiration et la terreur, mais la foule, elle, n’avait aucun doute : un tonnerre d’approbation éclata, suivi d’acclamations. La pièce fut interrompue un moment et je les laissai à leur spectacle avec un sourire satisfait. J’enverrais quelqu’un récupérer le bâton plus tard ; en attendant, il ne faisait pas de mal comme accessoire. En m’éloignant de la foule, je remarquai une silhouette à sa lisière. Sous un manteau à capuche, elle rôdait dans les parages, reniflait l’air comme si elle cherchait quelqu’un, mais sans jamais regarder les gens, du moins à ce que je pouvais en juger. Le manteau rendait sa silhouette difficile à distinguer, mais je connaissais bien ces pas prudents. Je m’approchai en boitillant, puis étendis le voile de Nuit pour nous couvrir toutes les deux ; elle ne s’en aperçut pas tout de suite.
« Tu te promènes, Vivienne ? » demandai-je distraitement.
Elle ne sursauta pas et n’eut même pas l’air particulièrement surprise, ce qui gâcha un peu le plaisir. Elle rabattit sa capuche et me lança un regard exaspéré.
« J’avais fait poster des gens sur la route pour t’attendre, mais tu n’es jamais arrivée », m’accusa-t-elle.
Je haussai les épaules.
« J’étais curieuse », répondis-je en désignant les festivités autour de nous. « C’est ton œuvre, je suppose ? »
« La guerre dure depuis longtemps, dit Vivienne. Et il sera dangereux de se lâcher quand les morts commenceront à arriver. »
C’était juste. Je ne reprocherais pas à mes gens une soirée de réjouissances, même si je n’avais pas ordonné cette fête. Avec les chariots de ravitaillement qui arrivaient par les Voies, nous pouvions puiser un peu dans nos réserves.
« C’est une bonne idée, dis-je. La Bataille de la Botte de Maillac a rudement éprouvé la Troisième, et la Quatrième n’a connu que le Crépuscule et les combats depuis un mois. »
« Hakram a décrit ça comme bien pire qu’une simple épreuve, grimaça-t-elle. Et la mort du général Hune est un coup dur. Je sais que vous n’étiez pas proches, mais… »
Mes doigts se crispèrent. Ce n’était pas toujours une question de proximité ou d’amitié. Quand des gens restaient à vos côtés au fil de longues épreuves, cela suffisait parfois à créer un lien. J’avais fait confiance à Hune, tout en sachant que son allégeance n’était pas profonde, parce que je l’avais connue à une époque où je connaissais de moins en moins les figures de proue de l’Armée de Callow. Le cercle de ceux qui avaient gravi les rangs avec moi se réduisait.
« Quand on regarde derrière soi, il n’y a que des fantômes, dis-je à voix basse. Alors avançons, de peur qu’ils ne nous rattrapent. »
Les bruits et les lumières du banquet nous parvenaient à travers le voile de Nuit, assourdis comme s’ils appartenaient à un autre monde. Je soupirai.
« Il me faut un verre », dis-je.
« Ça, je peux m’en charger », répondit Vivienne, amusée. « J’ai aussi apporté une caisse de vin d’été de Vale. »
« Tu sais soudoyer comme personne », la félicitai-je.
« Tu n’es qu’une ivrogne facile à inviter », ricana-t-elle en passant son bras sous le mien. « Même la feuille d’éveil ne coûte pas si cher, pour un vice royal. »
Je souris, à la fois à sa répartie et à la façon discrète dont elle s’était faite appui pour ma jambe blessée, maintenant que je lui avais confié mon bâton.
« Tu as vu le trésor, Viv, fis-je traîner. Si j’étais une ivrogne coûteuse, Mercantis posséderait le pays depuis longtemps. »
« J’aime à croire que notre royaume peut se permettre de t’aider à te noyer dans des vins au moins médiocres, répondit gravement Vivienne. Voilà ce que signifie être patriote, Catherine. »
Le coin de mes lèvres se releva. Ce moment m’avait plus manqué que je ne l’avais compris. Même après avoir apaisé une partie des tensions entre nous à l’Arsenal, nous n’avions guère eu le temps de nous retrouver. Et si la plupart des Woe accompagnaient l’armée depuis le début de la campagne, j’avais passé l’essentiel de mes heures en conseils de guerre, à combattre ou à comploter — avec bien moins de répit pour dormir qu’il n’aurait été raisonnable. C’était Hakram que j’avais le plus vu, et ces derniers mois, notre relation était devenue… compliquée, d’une manière qu’elle ne l’était pas quand nous étions plus jeunes. Du coin de l’œil, je remarquai que nous nous éloignions des lumières, dépassions la guilde et gagnions la propriété voisine.
« Alors, où m’emmènes-tu ? » demandai-je.
« On a fait un feu, répondit-elle sans façon. Indrani a trouvé un bon endroit et Hakram a rassemblé tout le monde. »
Mes pas hésitèrent. Même appuyée à son bras, je sentis une pointe de douleur ; je retirai donc la Nuit du voile pour l’atténuer et repris contenance.
« Cat, ça va ? » demanda Vivienne.
Je hochai brusquement la tête et me redressai. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi cette nouvelle m’avait prise au dépourvu. C’était la première nuit depuis des lustres où nous étions tous réunis au même endroit ; il était naturel qu’on fasse un feu. Si je n’avais pas été occupée à parler au Chevalier Blanc et au Pèlerin, j’en aurais probablement organisé un moi-même. Peut-être était-ce ça, songeai-je. Avions-nous déjà fait un feu sans que je m’en charge ? Je n’arrivais pas à me rappeler une seule fois. Ce n’était pas comme si je devais me sentir vexée, et je ne l’étais pas. C’était juste… J’expirai, à la fois étrangement heureuse et triste.
« Tu ne gardes pas d’habitude tes pensées pour toi comme ça », dit Vivienne.
Elle avait voulu donner à sa voix un ton taquin, mais l’effet ne prenait pas tout à fait. Je sentais la fumée, et nos pas nous avaient menées au bord d’une anse où s’élevaient des arbres morts et des buissons squelettiques ; nous ne devions donc plus être loin. Je distinguais presque la lueur du feu, les ombres qu’il projetait dans les ténèbres.
« Tu as parfois l’impression que le monde te laisse derrière lui ? » demandai-je à voix basse.
Nos pas ralentirent, et elle dégagea son bras du mien. La fumée nous venait avec le vent, accompagnée au loin de conversations et de rires. Je distinguais les contours de la lumière chaleureuse, qui léchait l’obscurité dont nous étions encore enveloppées. Elle effleurait le visage de Vivienne et en soulignait les traits : son petit nez, son menton en forme de cœur, ses joues qui avaient perdu un peu du creux qu’elles avaient lorsqu’elle était encore la Voleuse. Et ses yeux bleu-gris perçants, qui me contemplaient en silence.
« Avant, oui, répondit-elle en s’adossant à l’arbre. Après avoir rejoint les Woe. Au début, je ne m’en rendais pas compte, parce qu’il y avait toujours tant de choses à apprendre, à faire, à voir. Mais j’ai fini par comprendre. »
« Mais plus maintenant ? »
Elle sourit.
« J’ai compris ce que je voulais faire, dit Vivienne. C’était plus facile avant notre rencontre. Je n’avais pas vraiment besoin de réfléchir : je savais que l’Épéiste Solitaire était un héros, donc que sa cause était juste. Si je me battais pour elle, je le serais aussi. Inutile de chercher plus loin. »
« Beaucoup de choses qu’il voulait étaient bonnes, reconnus-je doucement. Je ne pensais simplement pas que sa manière de les obtenir fonctionnerait. »
« C’est toujours là que ça coince, non ? Les moyens. Tout le monde aime le rêve, mais personne n’est d’accord sur la façon de l’atteindre », dit Vivienne avec un sourire contrit.
« Toi, tu n’étais pas d’accord ? » demandai-je.
Elle renifla et secoua la tête.
« Je sais que je veux voir notre foyer en sécurité, heureux et prospère, dit Vivienne. Et j’ai compris avant qu’il ne soit trop tard que devenir la Voleuse ne m’y aiderait pas. Une fois que j’ai su qui je n’étais pas, ça… m’a moins importé de ne pas savoir qui j’étais. »
Elle appuya la tête contre l’écorce et leva les yeux vers le ciel nocturne.
« Je ne luttais plus contre le courant, murmura-t-elle. Je ne me noyais plus. »
Ses lèvres esquissèrent un sourire sans joie.
« Cette nuit-là, quand il s’est coupé la main, Hakram m’a sauvé la vie, dit Vivienne. Il m’a arrachée au cauchemar. Et chaque fois que j’ai eu envie d’y retourner, de faire comme si de rien n’était, j’ai revu le sang. L’os et la chair. Les mots peuvent mentir, Cat, mais pas ça. »
Nous laissâmes le silence s’installer entre nous un instant, presque apaisant.
« Je ne crois pas pouvoir faire ça pour des inconnus, avouai-je à voix basse. Peut-être que quand j’étais jeune et que cette certitude brûlait encore en moi, cette certitude que j’avais raison et que j’allais tout arranger… peut-être qu’alors, les principes suffisaient. L’idéal. Mais maintenant, ce sont les gens qui me portent, et chaque année, il en reste quelques-uns de moins. »
Mes doigts se crispèrent.
« Vous me portez, et ça vous brise le dos. »
Et au bout du chemin, qu’est-ce que je trouverai ? Je ne le dis pas, n’osai pas le dire, mais la terreur s’enroula dans mes entrailles comme un serpent quand la pensée s’imposa à moi. Un monde d’inconnus, et un cimetière où tous ceux que j’ai aimés dorment du sommeil sans rêves. Vivienne se pencha vers moi et leva lentement la main. Je me figeai, me demandant si elle allait me caresser la joue, mais elle me tapota le nez. Je sursautai, outrée et surprise, et le plissai.
« Ne sois pas si arrogante », me rabroua Vivienne Dartwick. « Tu crois que la bannière t’appartient juste parce que tu l’as levée, Catherine ? »
Je refermai la bouche. Pour une fois, j’étais assez déconcertée pour en rester muette.
« Nous sommes tous restés à tes côtés pour nos propres raisons, dit-elle. Par serment ou pour une cause, parce que nous croyons en cette femme ou en ce rêve, ou par fierté. Tu ne peux pas nous enlever ça, Cat. Ça ne t’a jamais appartenu. »
« Ça va vous faire tuer », répliquai-je d’une voix rauque.
« Certaines choses valent la peine qu’on meure pour elles, dit-elle calmement. Tout ne repose pas sur tes épaules, Cat. »
Elle regarda au loin la lumière du feu de camp, portée par les sons épars de ce qui semblait être Indrani chantant à tue-tête. Je suivis son regard.
« Parfois, quelqu’un d’autre peut allumer le feu, me dit doucement Vivienne. Tu n’es pas la seule qu’il réchauffe. »
Elle me tendit lentement la main et, comme une enfant perdue, je la pris. Elle m’entraîna avec elle et, tandis que le voile de Nuit se dissipait, je la laissai me ramener chez moi.
« — Tu retires ça tout de suite, dit Robber d’un ton mortellement sérieux. Sallastus ? Vraiment, Sallastus ? »
Akua Sahelian, qui avait réussi à transformer un tronc abattu en canapé où se prélasser, haussa un sourcil impérieux.
« Ses comédies comptent parmi les plus belles œuvres miezanes qui nous soient parvenues », répliqua-t-elle.
« Dieux, dit Indrani avec un sourire de folle, on dirait que tu te sens vraiment obligée de te défendre. »
Je bus à ma bouteille — comme la plupart des soirs dont l’Archère organisait les réjouissances, il y avait beaucoup de bouteilles et peu de gobelets — et échangeai un regard avec Pickler, qui roulait des yeux. C’était toujours déconcertant sur un visage gobelin, surtout la nuit, quand leurs yeux luisaient un peu.
« Je déteste quand ils parlent de théâtre, dis-je à ma Sapeuse générale. Je ne connais même pas la moitié des noms. »
« Ma mère m’a fait lire quelques pièces pour que je n’aie pas l’air idiote si je participais à un takha, avoua Pickler, mais j’ai toujours détesté ça. J’aurais tout aussi bien pu passer ce temps à me couper les ongles ; au moins, ça m’aurait apporté quelque chose. »
Elle buvait dans une chope de bière brune presque aussi grande qu’une tête humaine, donc qu’une bonne partie de son torse. Quelqu’un avait peint sur le côté une très belle représentation, même si elle était usée, d’un être humain en flammes. Il y avait aussi des encoches tout autour du bord, et je décidai de ne pas trop m’interroger à leur sujet. Il y en avait beaucoup plus que je ne l’aurais cru.
« Aucune de vous deux n’a la moindre once de culture », déplora Hakram, assis à côté de moi. « C’est triste de voir ce qu’est devenue cette armée. »
« Tu lis des romans à l’eau de rose procerans, rétorquai-je. Je ne prendrai aucun commentaire sur le goût de ta part, mon vieux. »
« Gobeur, Hakram, pourquoi ? lui demanda Pickler, sincèrement perplexe. Ce serait comme lire des histoires de bouquetins qui s’accouplent, avec des prétentions sentimentales. »
« Hé, protestai-je. »
« Non, elle a raison », remarqua Masego.
« — Augustina ? » siffla Akua, scandalisée. « Si tu veux entendre les vers d’Aulius Blandus massacrés par un auteur de seconde zone… »
Un battement de cœur passa, et les regards se tournèrent vers l’orc à l’air irrité.
« Le Hiérophante fait partie d’une secte amoureuse ashura », révéla Hakram, trahissant sans vergogne un camarade.
« J’en fais partie ? » demanda Masego, surpris.
Vivienne toussa, un peu gênée.
« Il est possible qu’une cotisation ait été versée en ton nom pour que tu sois inscrit au registre de la Confrérie de l’Extase haletante », reconnut-elle.
Indrani, la tête renversée sur l’épaule de Vivienne, remua les sourcils.
« Bon, tu as maintenant toute mon attention, annonça l’Archère. Continue. »
« Dis-moi que tu n’as pas utilisé l’argent du trésor pour ça, la suppliai-je. »
Un silence s’installa.
« Ça a été payé avec la solde d’Indrani ; elle continue à la voler », dit Hakram.
« Hakram, espèce de traître de salope ! » jura Vivienne, tandis que je partais d’un rire incontrôlable. « J’aurais dû me douter que c’était une erreur de t’inclure là-dedans. »
Comme on pouvait s’y attendre, Indrani s’amusait davantage qu’elle ne s’offusquait que Vivienne la vole depuis des années. De toute façon, elle ne touchait généralement pas aux pièces que j’avais mises de côté à son nom. Masego s’éclaircit la gorge, couvrant mes gloussements et les réprimandes que Vivienne continuait d’adresser à Indrani. Celle-ci s’affala sans grâce sur Vivienne, atterrit sur les genoux de la dame aux cheveux sombres et tendit une main vide ; Masego y déposa sa bouteille sans même tourner la tête.
« Est-ce qu’il y a des obligations ? demanda-t-il très sérieusement. Je ne veux pas être un associé inutile. »
« Il a raison, approuva l’Archère. Qu’est-ce que j’ai payé, au juste ? J’espère bien qu’il y a des parties dénudées. »
« Je ne crois pas qu’il soit obligatoire de participer au festival annuel des plaisirs, dit Vivienne. »
« Tu en es bien sûre ? » demanda Indrani, pleine d’espoir.
« Les prêtres font compiler leurs sermons tous les deux ans environ, dit l’Adjoint à Zeze. J’essaierai de t’en obtenir un des rouleaux. »
« C’est très gentil à toi », répondit Masego avec un grand sourire, avant de prendre un air louche. « Dois-je comprendre que, pour une farce, c’est un exemple acceptable ? »
« Pour un humain, peut-être, répondit Robber. Pas assez de sang. »
« Je suis humain, lui rappela obligeamment Zeze. Bien. Comment pourrais-je faire entrer Adanna of Smyrna dans la confrérie ? »
Indrani, inutile comme toujours, éclata d’un rire tonitruant, et Vivienne ne parvint pas à retenir un sourire en coin. Aucun des deux gobelins ne semblait disposé à intervenir, et on venait de m’apprendre que Hakram était une traîtresse de salope ; il ne restait donc que moi ou Akua. Je lui jetai un coup d’œil : elle avait l’air fort amusée et n’avait aucune envie d’aider.
« Zeze, dis-je. Ça risque, euh, d’être mal interprété. »
Il me regarda, surpris.
« Comment ça ? »
« Tu essaierais de la faire entrer dans une secte amoureuse dont tu fais toi-même partie, expliquai-je lentement. »
Indrani accompagna mes paroles d’un geste qui exprimait parfaitement mon idée, mais se révélait encore moins utile.
« Voilà pourquoi je te traite de traînée, lui dis-je. »
« Beurk, fit Masego en plissant le nez. Comment peut-on se tromper à ce point ? Elle est épouvantable. Et elle doit le savoir, puisque je le lui répète souvent. »
Oui, je n’avais aucun mal à le croire. Leurs fréquentes prises de bec en étaient un bon indice.
« Je crois savoir qu’il est possible pour des citoyens ashuras d’intégrer honorifiquement l’équipage d’un navire prestigieux, dit Akua d’un ton distrait. Il arrive même que ces navires aient coulé. Ce serait peut-être un cadeau plus approprié, Hiérophante. »
« Oh, marmonna Masego, ce serait comme lui dire d’aller au fond de la mer. C’est malin. »
Il semblait vraiment enthousiaste à l’idée de jouer un tour à l’Artificière Bénie, et c’était touchant à sa façon, très praesienne. La conversation dériva vers les affronts les plus élaborés qu’on nous avait infligés au fil des ans, un sujet sur lequel Robber se disputa avec grand intérêt avec le reste d’entre nous. Vivienne finit par en avoir assez qu’Indrani s’étale sur elle et la poussa par terre. Pickler s’était installée de l’autre côté de Hakram pour parler d’un ancien camarade de l’École de guerre dont j’ignorais l’existence, récemment promu à Praes. Vivienne prit donc place à côté de moi, une bouteille à la main. Je lui tendis la mienne et nous trinquâmes avant de boire.
« Je suis surprise qu’on soit tous là », dis-je ensuite en jetant un coup d’œil de l’autre côté du feu.
Akua racontait l’histoire d’un de ses ancêtres qui avait noyé un négrier stygien dans des chaînes d’esclaves fondues, au grand enthousiasme de plusieurs personnes autour de nous.
« Ça ne dépend pas de moi, murmura Vivienne. Et j’ai fait la paix avec ça. »
Je cachai ma surprise. Ni l’une ni l’autre ne pardonnerions jamais le Doom de Liesse ; je ne comprenais donc pas ce qu’elle voulait dire. Elle dut sentir mon incertitude.
« Je n’accorde pas l’absolution, dit-elle. Ni à moi, ni à toi, et certainement pas à elle. La Folie doit recevoir une réponse, et elle en recevra une. Mais ce n’est pas à moi de décider laquelle. »
Elle m’adressa un demi-sourire.
« Tu m’as confié beaucoup de choses, Catherine, dit Vivienne. Et ce lien ne va pas dans un seul sens. Je te confie ça : je crois que tu rendras justice, à la fin, ou quelque chose qui y ressemble. »
« Je t’ai fait une promesse, autrefois, dis-je à voix basse. »
« Je t’en libère », répondit-elle sans la moindre hésitation.
Je me figeai, surprise, et elle sourit.
« Qu’est-ce que ça m’apporterait d’exiger qu’elle souffre ? murmura Vivienne. Est-ce que ça effacerait les larmes d’un seul orphelin, ou rendrait à la terre dévastée ne serait-ce qu’un pouce de sa fertilité ? Liesse a été perdue, ainsi que tous ceux qui y vivaient, mais je ne courrai pas après une vengeance qui guérirait qui que ce soit. »
« Je n’ai pas oublié le Doom », dis-je.
« Je ne m’attends pas à ce que tu l’oublies, dit-elle. Il hante davantage tes rêves que les miens. Ne t’inquiète pas pour moi, Catherine, quand tu t’occuperas de cette affaire. Je serais bien sotte si je devais apprendre deux fois qu’aucune vengeance ne peut jamais réparer les choses. »
Je ne savais pas très bien quoi répondre. J’avais l’impression qu’elle m’accordait sa bénédiction, d’une certaine façon, mais aussi qu’elle… s’en lavait les mains. Comme si cela ne la concernait plus. Troublée, mais vaguement soulagée, je me laissai de nouveau porter par la chaleur de la conversation. Ma bouteille fut bientôt vide, et mon sourire avait reparu ; les échanges avec de vieux amis me remplissaient tout entière. Les heures passèrent, tard dans la nuit, et la plupart d’entre nous restèrent près du feu au lieu de retourner à la guilde. Indrani avait apporté des couvertures et, si Robber disparut dans les ténèbres, ce ne fut qu’après avoir bordé avec affection une Pickler complètement ivre. Je m’endormis sans peine, mais me réveillai alors qu’il faisait encore nuit. Il restait des heures avant l’aube, me révéla le premier don de Sve Noc.
J’essayai de rester sous les couvertures, près des braises mourantes, mais je m’agitais trop. Je m’éloignai sans réveiller personne et trouvai mon bâton appuyé contre un arbre, non loin de là. Je ne me rappelais pas si j’avais demandé à Hakram de s’en occuper, mais je soupçonnais que même si ce n’était pas le cas, l’if mort aurait fini par réapparaître de lui-même. Ce n’était pas vraiment un artefact, mais ce n’était pas non plus un simple bâton. La lune suspendue dans le ciel au-dessus de nous et un vent frais qui commençait à souffler, je me retrouvai à marcher vers la guilde. Non pour y chercher un lit, non, mais pour retrouver une autre vieille amie : le toit. Il était plat, facile à parcourir, et plus facile encore à boitiller jusqu’au bord.
Je ne pouvais pas voir la grande vallée qui s’étendrait en contrebas autour du plateau, mais je pouvais me la représenter. J’expirai et me penchai en avant, comme pour tenter le vide. La pointe glacée, cette peur que je ne maîtriserais jamais tout à fait, vint comme je l’avais appelée. Comme une vieille amie. Pas la seule, pourtant — même si « amie » n’était pas le mot qui convenait pour elle.
« Fais-tu encore ce rêve ? » demanda doucement Akua.
Je ne l’avais pas entendue arriver, mais je l’avais su. Nous étions liées, elle et moi, depuis que je lui avais arraché le cœur et dérobé son âme. Bien qu’elle se tînt à côté de moi, je ne me retournai pas.
« Oui, murmurai-je. Même si je suis venue ici, je crois, parce que je suis curieuse. »
« De quoi ? »
« Si tu te tiens au bord d’une falaise cent fois, ou cent fois plus, dis-je, est-ce que la peur finit par disparaître ? »
Je sentis son regard posé sur moi.
« Est-ce le cas ? demanda Akua. »
J’esquissai un sourire.
« Je ne le sais pas encore, répondis-je. Peut-être que ça s’apprend, avec le temps et la volonté. Peut-être que c’est simplement dans notre nature, Akua, et que tout ce qu’on peut faire, c’est lui mettre un mors et espérer qu’elle ne tire pas trop fort. »
« Alors pourquoi reviens-tu sans cesse ici, ma chère ? »
« Parce que je ne connais pas la réponse », répondis-je en me tournant vers elle.
Elle était belle dans la pénombre, comme elle l’était partout. Je sentais la peur me nouer l’estomac, celle du vide, mais elle ne me gouvernait pas. Pas ce soir. Alors je tendis lentement la main et, lorsque son regard s’agrandit de surprise, lui effleurai la joue. Ce ne fut pas un geste bruyant, et il ne demandait pas beaucoup de pouvoir. Seulement de la volonté et du savoir. Mes doigts se retirèrent après avoir à peine frôlé sa peau, et elle se figea.
« Qu’as-tu fait ? » demanda Akua Sahelian.
« Je n’ai plus de pouvoir sur toi, répondis-je. Tu n’es liée ni à mon manteau ni à mon pouvoir, et Sve Noc n’a aucune emprise sur ton âme, si ce n’est celle que tu leur accordes. »
« Tu es folle, souffla-t-elle. Je pourrais partir, là, tout de suite. Même sans la Nuit, je connais des tours qui… »
« Je sais », acquiesçai-je.
« Alors pourquoi ? » siffla-t-elle.
« Parce que je ne connais pas la réponse », dis-je en me détournant et en fermant les yeux.
Je restai longtemps ainsi, le vent dans les cheveux, laissant le silence veiller sur la nuit. Quand je rouvris les yeux, Akua était toujours à mes côtés. Je faillis sourire. N’était-ce pas quelque chose ?
Dans la vallée en contrebas, loin de mon regard, les morts commencèrent à se rassembler.