Chapitre 514
Je n’avais jamais vu Vivienne en armure.
Cela dit, elle n’était pas exactement bardée pour la guerre, toute enveloppée de plates. Elle avait enfilé une robe d’équitation bleue, qu’elle avait rehaussée d’un solide plastron d’acier, complété par des épaulières assorties et un gorgerin ample. Elle n’avait pas jugé utile de porter des tassettes pour couvrir ses cuisses, préférant se contenter d’une large ceinture ; l’absence de grèves et de gantelets adoucissait l’ensemble. C’était un bon choix, avais-je décidé. Jouer les reines guerrières à fond ne lui aurait pas convenu, mais une touche martiale, qui s’accordait à ses manières de plus en plus royales, tombait à point nommé. Cela rappelait qu’elle n’était peut-être pas soldate, mais qu’elle avait pris part à certaines des pires batailles que les Woe eussent jamais livrées sans être un poids mort. Vivienne ayant passé la majeure partie de sa vie adulte vêtue de cuir souple et à parcourir les toits, sans jamais manifester le moindre intérêt pour la mode à ma connaissance, je ne pouvais que louer la personne de son entourage qui lui avait soufflé cette idée.
« Ça ne fait pas trop ? » demanda Vivienne en retirant ses gants d’équitation.
Son ton était sec, mais je soupçonnais que la légère pointe de gêne que j’y avais décelée ne venait pas seulement de ma tendance à chercher des perles dans une porcherie.
« Ça te va bien, répondis-je en secouant la tête. Et je vois que tu as veillé à pouvoir te battre s’il le fallait. »
La robe d’équitation ne gênerait pas trop ses mouvements, et elle était agile, même sans Nom pour accroître ses dons. Je ne cachai pas mon approbation. Au nord de Salia, mieux valait ne jamais se croire à l’abri, quoi que nous aimions prétendre.
« C’est la coupe classique de Summerholm, m’apprit-elle, amusée par mon ignorance. »
Je reniflai. Oui, s’il y avait une ville de Callow où il était à la mode de pouvoir se battre en robe, c’était bien la Porte de l’Est. J’aurais probablement dû apprendre ce genre de choses si j’avais jamais tenu une cour digne de ce nom, avec tous les banquets, festivals et réceptions officielles que cela impliquait. Mais mon royaume avait été à moitié en flammes et en état de guerre permanent pratiquement depuis l’instant où l’on m’avait posé la couronne sur le front. Cela dit, en tant que fille d’un petit baron qui, depuis la Conquête, ne détenait son titre que de nom, Vivienne n’avait pas exactement croulé sous les robes neuves. Elle avait grandi dans l’aisance, certes, mais cette fortune avait commencé à décliner avant même sa naissance et, en vertu du droit de la Tour établi après la Conquête, le titre de noblesse avait disparu à la mort de son père. Voilà pourquoi j’avais dû la réintégrer dans la pairie callowienne officielle.
Noir avait préféré laisser la noblesse de mon peuple dépérir sur pied, avec ses titres intacts, plutôt que de les lui retirer purement et simplement, voyez-vous. C’était moins susceptible de provoquer des conspirations : les chevaliers et barons soudain privés de terres se préoccupaient alors plutôt de savoir comment ils allaient payer l’entretien des manoirs que mon père leur avait si généreusement laissés.
« La cape va avec tout, dis-je en haussant les épaules. Qu’est-ce que j’ai besoin de savoir de plus ? »
« Je me souviens encore du temps où tu évitais le noir comme la peste, sourit Vivienne. Comme les choses ont changé. »
Je grimaçai, car c’était un sujet un peu sensible. À vrai dire, je m’étais habituée aux couleurs sombres, mais il m’arrivait encore d’avoir envie d’une jolie robe d’été ou d’une tunique dans une teinte qu’on aurait pu voir sur un arc-en-ciel non maudit par un fichu sorcier. Le problème, c’était que la « Reine Noire » ne pouvait pas se montrer dans ce genre de tenues : cela aurait entamé une réputation qui m’avait été trop utile, trop souvent, pour que je puisse justifier le port d’une robe qui n’aurait pas d’abord été roulée dans un tonneau de suie.
« Quand je prendrai ma retraite, lui déclarai-je avec ferveur, je ne porterai que des couleurs pastel pendant un an. Je le jure solennellement. »
« J’ai hâte d’entendre le Chevalier du Miroir expliquer que ta robe rose annonce toutes les perfidies que tu nous réserves, ricana-t-elle. »
Nous partageâmes un instant d’amusement silencieux à cette idée. En vérité, j’avais très peu vu ce vieux Christophe. Le Chevalier Blanc n’avait pas ménagé ses efforts pour faire comprendre qu’il s’était déshonoré, ce qui avait quelque peu tari sa popularité. Même ceux qui auraient été enclins à le soutenir s’en étaient tenus à l’écart grâce à une astuce toute simple : personne n’avait vraiment envie de contredire le Pèlerin quand il vous disait de déguerpir. Tariq se révélait un frein plus efficace que prévu au Chevalier du Miroir, même si je me demandais encore si le Pèlerin Gris suffirait à remettre cet homme dans le droit chemin. Nos rires s’éteignirent, mais je ne repris pas les plaisanteries. C’était Vivs, pas une officière ni une alliée, alors je ne pris pas la peine d’user de subtilité.
« Pourquoi es-tu ici, Vivienne ? » lui demandai-je sans détour.
« C’est toujours un plaisir de te voir, Catherine, répondit-elle. »
La façon dont elle rajusta sa natte de paysanne, pourtant parfaitement en place, m’apprit qu’une fois encore, elle était un peu plus nerveuse que ne le laissaient croire son ton et son expression.
« Ne me fais pas ce coup-là, dis-je en écartant ses paroles d’un geste. Tu sais bien que la seule raison pour laquelle j’ai pu te libérer de tes fonctions à Salia, c’est qu’il nous faut quelques faits d’armes à ton actif avant que tu me succèdes. Je suis heureuse de te voir, Vivs, mais nous ne sommes pas vraiment dans une période où la joie peut s’imposer. »
« Je sais, admit-elle en grimaçant. Et la vérité, c’est que mes raisons de venir sont plus minces que je ne l’aurais voulu. J’imagine que nous ne sommes que toutes les deux ? »
Elle désigna le cabinet où nous nous trouvions, aménagé dans la même maison de guilde où Robber m’avait retrouvée quelques heures plus tôt. L’Adjoint avait deviné avec justesse que je voudrais m’installer dans cette pièce — de jolies fenêtres, sans être trop vaste, exposée au soleil et assez spacieuse pour accueillir plusieurs bureaux et chaises — et avait fait de sa protection une priorité, en y installant notre panoplie habituelle de défenses. Il réglait encore les derniers détails de mes nouveaux quartiers et de mon quartier général, mais il ne tarderait pas à nous rejoindre.
« Hakram viendra dès qu’il le pourra, lui dis-je. Zeze est encore retenu par ses obligations, et j’ai laissé un message à Indrani, mais je n’ai aucune idée de l’endroit où elle se trouve dans la ville. »
À la chasse aux morts-vivants, je supposais. Tout cela ressemblait un peu trop à un jeu du chat et de la souris à mon goût, mais l’Archer avait toujours aimé la chasse, et les derniers infiltrés de Keter faisaient de bonnes proies — même s’ils n’étaient pas très dangereux pour une porteuse de Nom.
« Je demandais plutôt si tu voulais faire venir des commandants alliés, en fait, dit Vivienne. Mais j’imagine que tu as répondu à la question malgré tout. »
Je haussai les épaules. Je ne leur cacherais rien sans raison, mais je ne voyais pas l’intérêt de les inclure dans ce qui, en apparence, relevait exclusivement des affaires de Callow. La Quatrième Armée et Vivienne elle-même étaient de mon camp ; c’était à moi qu’ils répondaient avant tout. Je ne leur devais pas la courtoisie de les inviter à cette conversation.
« Tu étais censée commander les troupes de la ligne défensive au sud, remarquai-je. Si le général Abigail a bien pris les Sœurs de Cigelin… »
« C’est fait, confirma Vivienne. Ce fut une déroute. Les hommes du Tyran, sous les ordres du général Pallas, attirèrent les morts hors de leurs défenses en feignant de battre en retraite. Une fois la bataille engagée, les fantassins sous son commandement trouvèrent un passage à travers les collines que les morts n’avaient pas repéré. Ils furent aussi attaqués sur les flancs et leurs lignes s’effondrèrent. Environ cinq mille se replièrent, et le corps de secours envoyé par le Roi Mort décida de ne pas risquer de lui reprendre les Sœurs. »
Tiens donc. Ma petite générale nerveuse avait encore fait le travail. Je m’étais attendue à ce qu’elle l’emporte, mais le résultat était plus décisif que prévu.
« Parfait, nous devrions pouvoir établir le contact bientôt, grognai-je. Ça n’explique pas pourquoi tu es ici, plutôt qu’à commander les Deoraithe et les levées que nous avons envoyés tenir la ligne défensive. »
Je faisais confiance aux troupes de Daoine pour se débrouiller, mais les levées proceranes avaient une fâcheuse tendance à fuir dès que la situation se corsait. Ce n’était pas une tare morale profonde, même si certains de mes soldats aimaient le prétendre ; c’était simplement ce à quoi on pouvait s’attendre quand on mettait une lance entre les mains d’un cordonnier en lui demandant de combattre une créature comme un beorn.
« L’Augure croyait que, si je n’étais pas ici au prochain tour de lune, avec la Quatrième, alors Procer s’effondrerait avant la fin de l’année, dit Vivienne sans détour. L’Astrologue n’en était pas aussi certaine, mais elle a convenu que la tempête qui s’apprête à fondre sur Hainaut sera monstrueuse, et que les signes nous sont largement défavorables. »
« L’Augure ne peut pas voir le Roi Mort, lui rappelai-je. Ni moi, d’ailleurs. »
On pouvait aussi la prendre de vitesse, comme Noir l’avait prouvé lors de sa campagne procerane mal avisée. Ses prédictions à long terme avaient tendance à rester vagues, et celles à court terme n’avaient d’intérêt que si elles arrivaient assez tôt pour être utiles.
« La Première-Princesse a révélé que l’Augure travaillait avec la Bibliothécaire distraite pour trouver le moyen de contourner ses angles morts, dit Vivienne. C’est un processus d’élimination, ou du moins c’est ce qu’a laissé entendre Hasenbach. Chaque fois que je ne suis pas ici avant le voile blanc, le front de Hainaut s’effondre ensuite. »
Je fronçai les sourcils.
« Le voile blanc ? »
« Tous nos prophètes ont rencontré quelque chose de semblable, expliqua Vivienne. Essayer de voir ce qui se produira pendant la bataille à venir ici aveugle les oracles, d’une manière ou d’une autre. Ils ont émis l’hypothèse qu’un trop grand nombre d’entités impliquées résistent aux prophéties, ou les brouillent carrément. »
Tiens. J’imaginai que nous avions rassemblé un nombre considérable de porteurs de Nom, ce qui suffisait à nouer le Destin. À cela s’ajoutaient les Chœurs impliqués — au moins Miséricorde, peut-être Jugement s’il triomphait du Hiérarque à un moment décisif —, le Roi Mort et ma propre capacité à faire dérailler les prédictions. Cela faisait beaucoup de variables pour un oracle mortel, peut-être plus qu’il ne pouvait en saisir de tête à la fois.
« L’Astrologue affirme que les étoiles indiquent que les Gigantes joueront un rôle crucial dans ce qui nous attend, ajouta Vivienne, mais elle pourrait se tromper. Elle est aussi certaine qu’ils seront essentiels à quelque chose au Col du Crépuscule, alors qu’ils y sont à peine présents. »
Je haussai un sourcil.
« J’ignorais qu’il y en avait là-bas, dis-je. »
« Hasenbach leur a arraché d’autres concessions par l’intermédiaire du Dominion, répondit Vivienne. Elle a d’abord dû convaincre la Haute Assemblée de voter des excuses officielles à la Titanomachie pour l’Humiliation des Titans, ce qui lui a coûté une partie de son soutien dans le sud. Parmi les contreparties, les Gigantes ont envoyé un groupe fortifier Morgentor, avec l’intention de faire de même pour les autres forteresses du col. »
Cela valait bien quelques grognements arlésites, à mon avis. Mais je n’étais pas celle qui devait maintenir dans un semblant d’ordre et de fonctionnement ce foutoir connu sous le nom de Haute Assemblée. Je soupçonnais que, si nous n’avions pas accepté que cette même Assemblée juge Hache Rouge pour tentative de régicide, Hasenbach aurait eu plus de mal à faire adopter le vote. Les princes pliaient plus facilement l’échine quand on leur avait prouvé qu’on était prêt à défier les porteurs de Nom pour protéger leur vie.
« Il y a bien des Gigantes en ville, dis-je. Cela dit, pour l’instant, ils devraient… »
L’air frissonna et, durant un instant, le monde entier sembla s’immobiliser. Comme si j’étais une mouche prise dans l’ambre, comme si tous les espaces vides de la Création s’étaient remplis d’une présence glaciale. Quand ce pouvoir me relâcha, aussi indifférent aux êtres humains qu’une vague capable de guider un marin vers le rivage ou de le noyer, je me retrouvai à haleter, appuyée contre la table. Vivienne me regardait, paniquée, déjà debout.
« Cat, ça va ? » demanda-t-elle en me prenant le bras pour me soutenir.
Je fermai les yeux et me concentrai sur ma respiration. L’envie de vider mon estomac finit par passer.
« Ça va, parvins-je à articuler.
— Ça ne va pas, rétorqua Vivienne avec colère.
Je la repoussai doucement, toujours légèrement appuyée contre la table.
« Je ne m’entête pas, c’est passé, dis-je. Et ça ne se reproduira pas. »
Ses yeux bleu-gris m’examinèrent, comme si elle cherchait un mensonge.
« Tu n’as rien senti ? lui demandai-je.
Elle secoua lentement la main.
« Sentir quoi ? »
« Je suppose, soupirai-je, que je viens de goûter pour la première fois aux chants de sortilèges des Gigantes, tels que les perçoit quelqu’un… qui est en harmonie avec les éléments de la Création auxquels je suis sensible. »
« C’était grave ? » demanda Vivienne à voix basse.
« Ce que fait la Sorcière des Bois n’en est qu’une pâle imitation, dis-je avec amertume. Ils puisent à une source plus vaste, Vivienne. C’était comme de se tenir près de Sve Noc quand elles perdaient patience, mais en moins… ciblé. »
Masego avait un jour affirmé que la divinité n’était qu’une question de perspective, puisque les yeux du Hiérophante avaient toujours vu plus loin que ceux des autres hommes. J’avais moi-même été une pareille aberration, quand je m’étais frayé un chemin jusqu’au trône d’Hiver, mais je m’étais agitée à l’aveuglette. Le Roi Mort n’avait pas décrit mon apothéose comme « accidentelle » sans raison, lorsque nous nous étions rencontrés à Keter. Aujourd’hui, il m’arrivait de toucher à ces lois profondes, comme lors de la Deuxième Bataille du Creux de Lauzon, mais ma compréhension restait limitée et l’exercice me malmenait. Ce que les Gigantes venaient de faire — et cela ne pouvait être qu’eux, car personne d’autre en ville ne devrait en être capable —, c’était… chevaucher ces lois, faute d’un meilleur terme. Comme un navire sur la marée, qui se sert de la mer sans la maîtriser. Ce n’était pas du tout ainsi que je m’y prenais, mais le fait que j’en sois capable avait dû suffire à me rendre… sensible.
Le Hiérophante aurait probablement réagi de la même façon, mais personne d’autre à Hainaut.
« Je serai prête la prochaine fois, dis-je à Vivienne. C’est la surprise qui m’a rendue vulnérable. »
Comme un coup de poing dans le ventre, même si ce n’était probablement pas leur intention.
« On pourrait peut-être leur demander de prévenir la prochaine fois, dit-elle avec douceur. »
« Oui, je demanderai au Chevalier Blanc de leur transmettre la requête, répondis-je dans un petit rire. Bon sang, ça faisait longtemps que je n’avais pas été prise à ce point au dépourvu. »
Un rappel qui se faisait attendre, peut-être. Le monde était vaste, et je n’avais pas encore vu tout ce qu’il y avait à voir, même dans mon petit coin. Nous reprîmes la conversation jusqu’à ce que Hakram nous rejoigne, mais Vivienne n’avait pas grand-chose à ajouter à ce qu’elle m’avait déjà dit. Elle était venue dans la capitale avec la Quatrième principalement sur la foi de l’Augure et de l’Astrologue ; et, même si elle avait des nouvelles plus fraîches que nous de ce qui se passait dans le sud, elle n’avait honnêtement pas grand-chose de plus à nous apprendre. Elle était tout aussi perdue que nous, sauf qu’en plus de nos incertitudes concernant la défense de Hainaut, une épée de Damoclès pendait au-dessus de nos têtes : les oracles étaient presque certains que, si nous perdions ici, la guerre entière serait perdue. Formidable.
Au moins, Vivienne était avec nous. Même au fond de ce trou fraîchement creusé, les choses s’amélioraient.
Il fallait réunir un conseil de guerre, comme si souvent ces derniers temps, mais nous nous y attelâmes sans tarder. Le général Bagram, un orque imposant et vieillissant qui avait été le bras droit de la mère de Juniper pendant des décennies avant de devenir général à son tour au sein de l’Armée de Callow, rejoignit la liste toujours plus longue des personnes prenant place à la table, aux côtés de mon héritière désignée, dame Vivienne Dartwick. Les discussions allèrent droit au but : nous sentions tous l’étau invisible de Keter se resserrer autour de nos cous, et les désaccords furent rares. Étant donné la possibilité bien réelle que nous perdions les portes ou les murs à un moment ou à un autre, la princesse Beatrice autorisa officiellement mes sapeurs à préparer les rues pour repousser une invasion. Pickler était encore occupée à remplacer les Portes d’Ivoire, mais elle serait sans doute ravie quand elle l’apprendrait.
Nous réorganisâmes les quartiers pour accueillir la Quatrième Armée, qui avait eu la bénédiction d’arriver avec un surplus de provisions suffisant pour nous éviter le rationnement avant l’arrivée des premiers chariots de ravitaillement par les Voies. J’avais eu raison à deux égards, comme il s’avéra : c’étaient les Gigantes qui m’avaient surprise, et la porte qu’ils avaient aidé l’Artificière Bénie à fabriquer était déjà techniquement achevée. On recommandait toutefois de ne pas l’utiliser avant la tombée de la nuit, car les endroits où ils avaient fondu le voile entre les Voies du Crépuscule et la Création étaient encore en train de « refroidir ». Par les Enfers, plus j’en apprenais sur la sorcellerie ligurienne, plus elle me terrifiait. Et Triomphante s’était mesurée à ces gens au sommet de leur puissance ? Par les dieux, quel monstre elle avait dû être.
Au coucher du soleil, nous quittâmes tous le palais que Beatrice Volignac semblait si heureuse d’avoir récupéré, après avoir mis au point l’essentiel de notre défense. Ce furent toutefois le Pèlerin et le Chevalier Blanc qui me contactèrent ensuite pour organiser également un conseil officiel des porteurs de Nom.
« On peut tenir pour acquis que tous les Revenants de la principauté, Fléaux compris, se dirigent à présent vers nous, dit Tariq. Nous devons nous préparer en conséquence. »
« D’accord, dis-je. Nous devons répartir nos gens en groupes. Et surtout… »
« Tu insistes pour qu’un groupe de cinq parte immédiatement détruire le pont, fronça les sourcils Hanno. Oui, on m’en a parlé. »
« Un groupe héroïque de cinq, précisai-je. Vu les risques énormes et l’impossibilité de vraiment se préparer, c’est la seule formation qui ait une chance d’y arriver. Et si Tariq t’en a parlé, il t’a aussi dit que j’aimerais que tu le diriges. »
Nous y perdrions, car le Chevalier Blanc abattait la plupart des Revenants comme des blés d’un coup de faucille. Mais je doutais qu’un groupe dirigé par un héros de moindre envergure réussisse. Le Pèlerin Gris en aurait peut-être été capable, lui aussi, mais Tariq brillait surtout dans un rôle de soutien, et cela aurait quelque peu compliqué les choses.
« Pour être clair, dit le Chevalier Blanc avec calme, à la veille d’une bataille prophétisée comme décisive pour toute cette guerre, tu me demandes de partir. »
« Oui, répondis-je sans détour, et la Sorcière aussi. Tu auras besoin d’elle. »
Une main légère sur mon bras m’interrompit. Je me tournai vers Vivienne, qui haussait un sourcil.
« Je vais vous laisser discuter tous les trois, dit-elle avec aisance, mais puis-je me permettre une suggestion ? »
Elle désigna les environs, à savoir les jardins désormais morts qui s’étendaient jusqu’aux portes principales du palais de la famille Volignac.
« Il existe peut-être des endroits plus appropriés pour discuter, conclut Vivienne. »
« Le bon sens, murmura Tariq avec regret. Une chose si rare et si précieuse. Merci, dame Dartwick. »
« J’éprouve encore l’envie de parcourir les toits les nuits de pleine lune, répondit-elle. Alors, ne me couvrez pas d’honneurs à l’excès, Pèlerin. Lord White, Catherine, je vous souhaite une bonne soirée. »
Hanno lui rendit sa politesse, tandis que je haussais un sourcil. Elle savait s’y prendre avec les héros, comme elle venait de me le rappeler. J’oubliais parfois qu’elle avait fait partie de la bande de William, à l’époque, et qu’elle y avait trouvé sa place, d’après le peu que j’en savais. Les héros étaient partagés entre ceux qui la considéraient comme une héroïne déchue, simplement punie par le Très-Haut, qui lui avait retiré son Nom, et ceux qui la voyaient en héroïne à la retraite, désormais absorbée par d’autres devoirs. Tariq penchait plutôt pour cette dernière interprétation, même si je n’avais jamais réussi à savoir exactement ce qu’en pensait Hanno.
« On se voit plus tard, lui dis-je. Ça fait trop longtemps. »
« Tout à fait, répondit-elle avec ferveur. Je vais essayer de dénicher Indrani dans le bouge où elle aura fini par échouer d’ici là. »
« Ne la soudoye pas avec mon armoire à alcools, cette fois, la prévins-je. C’est impossible de trouver de bonnes bouteilles aussi loin, et… »
Je m’étranglai soudain, sentant sur moi les regards amusés des deux héros les plus éminents de notre époque, tandis que je débattais avec l’héritière de Callow du sort de ma réserve d’alcool.
« Continuez, dis-je en essayant vainement de retrouver un semblant de dignité. »
Ça risquait, hum, de prendre un moment. Vivienne prit congé, et je partis me promener dans un jardin de choses mortes avec le Pèlerin et le Chevalier. À ma surprise, le spectacle me troubla étrangement. Je pensais bien connaître la mort. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’avais pataugé dans ses flots sur trop de champs de bataille pour les compter, et trois fois, j’avais failli rester à jamais dans ses bras glacés. J’avais infligé la mort et l’avais subie, je m’en étais servie comme d’un outil et j’avais reculé devant elle. Si mon trône reposait sur quoi que ce fût, c’était bien la mort. Pourtant, alors que je boitais à travers le jardin, une partie de moi s’affligeait. Tout était mort. Tous les arbres étaient devenus gris, toutes les fleurs s’étaient fanées, chaque brin d’herbe s’était desséché. La terre noire était en jachère, recouverte de feuilles mortes et d’insectes figés pour l’éternité. Ce n’était pas l’arrivée de l’hiver, ni même une tragédie obscure. C’était l’œuvre d’une volonté. Une volonté méthodique, patiente, qui avait voulu tuer tout ce qui pouvait l’être.
Le jardin possédait une beauté dépouillée, gravée dans la pierre, qui me serrait la gorge. Était-ce le monde que voulait le Roi Mort ? Une étendue grise d’une rive à l’autre, si désolée que même la mer s’éteindrait en venant lécher ses bords ? Je me forçai à chasser cette pensée. M’attarder sur l’échec au lieu de m’occuper des besoins du moment était une bonne façon de le voir se réaliser.
« Il faut que ce soit toi, dis-je en m’arrêtant à l’ombre d’un arbre sans feuilles.
« Je ne suis pas certain qu’il faille envoyer un groupe, répondit calmement le Chevalier Blanc. Cela priverait les défenses de forces dont elles ont grand besoin, et nous aurons tout le temps de nous occuper du pont une fois la victoire assurée ici. »
« Si nous l’emportons ici, fis-je remarquer. »
« En cela, je crois que la Reine Noire a raison, dit le Pèlerin Gris. Nous ne devrions pas risquer le sort de toute Calernia en comptant sur notre capacité à vaincre les hordes de Keter. Ce serait d’une irresponsabilité dangereuse. »
J’acquiesçai, reconnaissante de ses paroles. Non qu’il les prononçât pour me faire plaisir : Tariq n’avait jamais hésité à me contredire, à mon grand dam, à l’occasion.
« Cela réduit nos chances de gagner la bataille que d’envoyer des porteurs de Nom ailleurs, déclara Hanno sans détour. Surtout des combattants aussi doués que ceux que la Reine Catherine semble vouloir désigner, en toute modestie. »
« Détruire ce pont ne sera pas une promenade d’automne, White, dis-je. Je t’ai désigné, toi et la Sorcière des Bois, parce qu’il faut un capitaine et quelqu’un capable de faire s’effondrer un pont. Pour augmenter les chances de survie, j’ajouterais le Guérisseur renégat et compléterais le groupe de cinq avec un gros bras et un tueur spécialisé. »
Du genre à pouvoir tuer une créature qu’on ne pouvait pas tuer par des moyens ordinaires, comme le Couteau peint ou le Sorcier renégat.
« Je dois m’y opposer, dit Tariq. Non pas que la puissance soit nécessaire, mais la présence du Chevalier Blanc ne l’est pas. Son rôle conviendrait mieux à une situation comme la bataille qui approche. »
Putain, pensai-je en silence. Une partie de moi voulait protester que les Cieux avaient droit à deux représentants à cette conversation, mais je devais reconnaître en toute honnêteté qu’il n’y avait personne d’autre qui aurait pu peser dans la balance. Hanno écoutait les conseils venus de bien des horizons, mais, à ma connaissance, peu de gens parvenaient réellement à le faire revenir sur une décision. Le Pèlerin était ce qui se rapprochait le plus d’un égal que je pouvais trouver à Hainaut.
« Tu crois vraiment sage d’affaiblir nos forces avant un affrontement majeur ? demanda Hanno à Tariq, les sourcils froncés.
« Les prières vides n’enfantent aucun miracle, répondit le Pèlerin Gris. »
J’inclinai la tête sur le côté. Tiens. Oui, c’était du solide lore des Noms, même s’il abordait la question sous un autre angle. Je compris qu’il voulait dire qu’une prière devait être sincère pour recevoir une réponse. En l’occurrence, cela signifiait qu’il fallait envoyer des porteurs de Nom, même si cela devait nous coûter cher. Noir aurait plutôt formulé les choses en disant que la Création était une machine qui rendait selon ce qu’on lui donnait, tandis que, moi, je préférais raisonner en termes de poids : on ne faisait pas tomber un mur avec un caillou. Si l’on voulait lancer un boulet de trébuchet, il fallait commencer par utiliser un trébuchet.
« Ça ne fait que confirmer qu’il faut l’envoyer, insistai-je. On ne peut pas faire les choses à moitié, ça se retournerait contre nous. »
« Ce n’est pas un champ rituel, et nous ne saignons pas des prisonniers pour faire voler une tour, Votre Majesté, répliqua le Pèlerin sans détour. Nul besoin de nous trancher la gorge pour y parvenir. »
J’avalai la réplique peu flatteuse qui me brûlait les lèvres, car j’étais à peu près certaine qu’il connaissait en kharsum les mots pour « mère » et « chèvre ».
« Je ne suis toujours pas convaincu qu’il faille tenter quoi que ce soit, dit le Chevalier Blanc, les sourcils encore plus froncés. Mais quand vous êtes tous les deux d’accord, vous avez rarement tort. Je consens à l’envoi d’un groupe, et d’un groupe héroïque. »
C’était déjà un début.
« Je t’en remercie, dis-je. »
« Mais je me trompe horriblement, et tu dois maintenant m’expliquer pourquoi, répliqua sèchement Hanno. » Je me rappelai alors pourquoi je l’avais apprécié dès le départ.
« Je n’irais pas jusque-là, dis-je, puisque le véridique ne pouvait pas me lire. Écoute, je t’ai déjà vu jouer cette carte. Repérer les pièges avec le Fou Chanceux, chercher la bagarre exprès parce qu’elle te désavantage. »
« Les héros placés dans des situations où ils peuvent triompher, mais où leurs chances sont faibles, déjouent les pronostics plus souvent qu’ils ne le devraient, reconnut Hanno. C’est ainsi que fonctionnent les histoires, et les histoires ont du pouvoir. »
« Mais c’est là que ça coince, dis-je. Dans ces histoires, on n’envoie pas un parfait inconnu tuer le dragon et gagner la main de la princesse. Bien sûr, le type a l’air de n’être personne, mais on sait que ce n’est pas le cas, puisque l’histoire parle de lui. En réalité, c’est un prince, un chevalier, ou bien il est promis à quelque destin. »
« Tu prétends donc qu’il faut chercher une forme de Destin bien précise ? demanda Hanno avec curiosité. »
« Non, dit doucement le Pèlerin Gris. Il veut dire que l’antre du dragon est rempli de squelettes dont le malheur fut de n’être… pas assez promis au Destin, n’est-ce pas ? »
« Le poids, dis-je. Voyez, le pont semble complètement à découvert pour l’instant : toutes les armées sont localisées et loin d’ici, nous savons où il est construit et où se trouve la plupart des Fléaux. Mais il ne le restera pas. »
Ils me regardaient tous les deux comme si j’enfonçais une porte ouverte, ce qui, j’imaginai, était effectivement le cas pour des héros. Les repaires des méchants étaient toujours piégés et mortels, tandis que les héros, eux, n’avaient pas vraiment de repaire.
« Il y aura donc un combat, poursuivis-je. Vous pensez pouvoir le gagner en envoyant quelques héros solides tout en gardant ici nos meilleurs éléments. C’est une erreur, car ce pont pourrait nous faire perdre toute la guerre. C’est pour cela que nous avons lancé cette campagne. »
Hanno plissa les yeux.
« Le poids, répéta-t-il. Tu sous-entends que, si nous n’envoyons pas des épaules capables de porter le fardeau de toute cette campagne, ils ne seront rien d’autre que… des squelettes dans l’antre d’un dragon. »
« C’est ça, dis-je. Et c’est pour cela qu’il faut que ce soit toi. Car la seule autre personne de ton camp qui ait une telle influence sur la guerre, c’est le Pèlerin Gris. Et sans vouloir t’offenser, Tariq… »
« Non, je reconnais que je serais mal adapté à cette tâche, murmura le Pèlerin. Peut-être que si Laurence était encore parmi nous, les choses seraient différentes : deux anciens avec trois plus jeunes. Mais en l’état, les forces au sein du groupe ne seraient pas en harmonie. »
« Donc tu es d’accord avec moi, insistai-je. »
« Non, répondit Tariq. Tu vois ce poids comme une balance qu’il faut équilibrer, alors qu’il faudrait plutôt le voir comme un creuset qui permettra à un autre grand personnage de s’élever. Nous devrions discuter de ceux qui, parmi les serviteurs du Très-Haut en ville, pourraient tirer profit de cette occasion, au lieu d’envisager d’éloigner le Chevalier Blanc à la veille d’un moment décisif de la croisade. »
Foutus héros. Il y avait une limite entre optimisme et délire, et considérer chaque épreuve comme une sorte d’échelle à gravir la dépassait largement. Parfois, on échouait, parce qu’on n’était pas assez préparé et qu’on avait sous-estimé l’ennemi.
« Ce n’est pas une foutue croisade, Tariq, dis-je, exaspérée. Je sais que tu préfères voir les choses ainsi, mais mon camp est aussi dans la mêlée et nous comptons. Le rôle d’un Chevalier Blanc ne serait pas le même dans… »
« Assez, dit Hanno. Je comprends qu’il faut prendre une décision rapidement, mais je ne me laisserai pas forcer la main avant d’avoir examiné la question comme il se doit. »
« Nous ne pouvons pas attendre longtemps, dis-je sans détour. »
« Nous reprendrons cette discussion demain, après notre conseil des porteurs de Nom, dit le Chevalier Blanc. Je vais au moins laisser mûrir la question cette nuit et consulter d’autres personnes en qui j’ai confiance. »
Ce n’était pas ce que j’avais voulu entendre, mais je voyais déjà que pousser davantage ne ferait que gaspiller notre bonne entente sans rien gagner. Je réprimai une grimace en repensant à la façon dont je m’étais laissé entraîner dans une dispute sur « le rôle d’un Chevalier Blanc » avec le Pèlerin, alors que ledit Chevalier Blanc se tenait juste devant moi. Hanno était remarquablement placide, mais cela ne m’avait probablement pas aidée. C’était aussi une erreur, puisque l’homme que je devais réellement convaincre n’était pas celui avec qui je me disputais. Je jetai un regard furtif à Tariq. Était-ce volontaire ? M’avoir amenée à exposer mes idées, pour que le Chevalier Blanc puisse les voir étalées devant lui sans avoir été entraîné dans le vif du débat ?
« Bien sûr, dis-je. Nous pourrons reprendre quand tout le monde aura pu se reposer. »
« Je vous souhaite une bonne soirée, dit Hanno en inclinant la tête. »
Je lui rendis son salut, et il prit congé du Pèlerin d’une manière nettement moins formelle. Tariq resta, comme je l’avais espéré. Nous poursuivîmes notre promenade vers l’autre bout du jardin ; son pas lent allait aussi bien que ma démarche boiteuse. Aucun de nous ne prétendit que nous faisions autre chose que reprendre la conversation qui venait de s’interrompre brusquement.
« Il traverse un moment décisif de son parcours parmi les Élus, Reine Catherine, dit Tariq. L’éloigner du champ de bataille pourrait avoir des conséquences néfastes. »
« Ou bien c’est exactement ce dont il a besoin, Pèlerin, répondis-je. Nous n’en savons rien, dans un sens comme dans l’autre. »
« Ses propres penchants… »
« Découlent de son caractère, pas d’une obscure machination du Destin, l’interrompis-je sans détour. S’il avait quelque instinct qui lui soufflait que c’était une erreur, je reverrais ma position. Mais il s’est appuyé sur la logique. Il pense que sa place est ici, au cœur de la mêlée, à encadrer les héros ; alors il croit devoir y rester. »
« Parce que c’est bien sa place, répliqua Tariq, tout aussi franchement. C’est le Chevalier Blanc, et les hordes du Mal sont arrivées. »
« C’était peut-être vrai il y a un siècle, dis-je, mais tu m’as fait tout un discours sur la nécessité pour lui de trouver une nouvelle voie, Pèlerin. Ce que tu décris, c’est exactement la même chose qu’avant. »
« Cette nouvelle voie que tu préconises est aussi la tienne, Reine Noire, dit le vieil homme. Pas la sienne. Si l’idée venait de lui, moi aussi je reverrais ma position, mais ce n’est pas le cas. »
Je grimaçai. Oui, je voyais bien que, de son point de vue, je m’en mêlais.
« Je pousse une décision stratégique, pas une décision personnelle, ni même une décision liée à l’histoire, au-delà de ce que je comprends des forces à mobiliser pour que l’opération réussisse, dis-je. »
Ce n’était pas tout à fait des excuses ni une justification, mais cela tenait suffisamment des deux pour qu’il comprenne que je savais où je mettais les pieds.
« Je crois que tu agis de bonne foi, reconnut le Pèlerin, mais cela ne signifie pas que tu ne puisses pas te tromper. »
J’expirai.
« D’accord, dis-je. Alors je vais cesser d’insister, si tu fais de même. »
Il haussa un sourcil, manifestement peu disposé à accepter. Je crispai les doigts, puis les détendis. J’allais devoir payer mon dû.
« Je réclame la faveur que tu me dois, dis-je. »
Je n’avais pas accepté de garder un œil sur Razin et Aquiline sans fixer de prix. Le visage du vieil homme resta impassible, mais il m’observa un long moment.
« Je ne défendrai pas ce que je crois être une erreur, dit Tariq Fleetfoot. »
« Je ne négocie que ton silence, répondis-je. »
Il n’avait pas l’air ravi, mais les faveurs n’étaient pas censées être des choses qu’on avait envie d’accorder au départ.
« Alors, le marché est conclu, dit à contrecœur le Pèlerin Gris. »
Nous conclûmes l’accord en nous serrant les poignets, puis rompîmes notre poignée de main au bout du chemin.
Nous laissâmes derrière nous le jardin de la mort, gagnâmes la ville et nous occupâmes plutôt des vivants.