Chapitre 512
À peine avais-je remis le pied dans la Création que je brûlais déjà de retourner dans les Voies.
Les éclaireurs de la Deuxième Armée étaient tombés sur une patrouille du prince Klaus, qui leur avait rapporté une nouvelle réjouissante : le Prince de Fer avait écrasé les morts au cours d’une bataille décisive. Les soldats l’avaient baptisée bataille des Étangs, car elle s’était déroulée près d’un marécage asséché, où la boue avait durci et où l’eau stagnante restait prisonnière de flaques. D’après ce qu’on m’en avait raconté, le vieux Klaus avait attiré les morts en terrain découvert grâce aux escarmouches audacieuses des frondeurs du Dominion, puis forcé l’affrontement entre les deux lignes de boucliers tandis que sa cavalerie frappait les flancs. La bataille avait tout de même failli basculer, jusqu’à ce que les renforts que j’avais envoyés sous les ordres de la princesse Beatrice soient repérés par le Chevalier Blanc, qui les avait menés dans une charge frappant l’ennemi dans le dos et achevant l’encerclement. L’ennemi avait ainsi été entièrement anéanti : ses forces comptaient plus de trente mille combattants. De telles victoires nettes étaient rares dans cette guerre.
La nouvelle avait redonné du cœur à la Deuxième Armée, tout comme la perspective de retrouver bientôt le reste des forces de la coalition. La réputation de Klaus Papenheim, l’un des meilleurs commandants militaires de notre époque, s’était une fois de plus révélée méritée : il avait mené son armée assiégée à deux victoires majeures contre des forces ennemies supérieures en nombre — et, la première fois, les morts étaient même retranchés ! Je m’étais attendue à retrouver un camp en liesse, peut-être même avec des rations de bière distribuées pour célébrer la victoire. Pourtant, tandis que la Deuxième Armée revenait dans la Création, les nouvelles qui me parvenaient décrivaient un camp morose et tendu. Les compagnies de fantassins du Prince de Fer, me disait-on, étaient au bord de la mutinerie. Elles refusaient de marcher tant qu’on ne leur rendrait pas les officiers arrêtés.
Il semblait que l’autre colonne avait connu des problèmes. Je pris la mesure de la situation avant de traverser, réticente à m’engager sans savoir dans quoi je mettais les pieds. Apparemment, la bataille de Juvelun, au cours de laquelle le prince Klaus avait chassé les morts du village éponyme où ils s’étaient retranchés, avait été rude pour les fantassins et avait coûté la vie au prince Etienne de Brabant. Après leur défaite, les morts s’étaient repliés avec un semblant d’ordre et avaient commencé à se rassembler plus loin dans la vallée pour lancer une contre-attaque. Le Prince de Fer avait donc dû les frapper avant qu’ils ne soient assez nombreux pour représenter une menace. Mais une partie de son armée avait rechigné à obéir. Les mercenaires estimaient qu’on les avait mal traités et qu’on risquait de recommencer ; quant aux conscrits brabançais, ils n’avaient aucune envie de repartir épuisés vers un nouvel affrontement brutal après avoir perdu leur prince lors du précédent.
Des signes de révolte s’étaient manifestés. Le Prince de Fer avait donc arrêté ou tué les officiers susceptibles de se mutiner, puis forcé sans tarder ses hommes à marcher contre l’ennemi, avant que la situation ne s’envenime davantage. Cela avait fonctionné, dans la mesure où ce genre de mesure pouvait fonctionner. Faute d’alliés ou d’autre choix, les soldats avaient combattu, mais à peine la poussière retombée, l’esprit de mutinerie était revenu — deux fois plus tenace, puisqu’on les avait rabroués la première fois et qu’ils craignaient que cela ne se reproduise. On avait quelque peu calmé les conscrits en leur imposant des officiers lycaonais temporaires, en mélangeant leurs formations — pour éviter que des clans ne restent soudés — et en les dispersant dans différentes parties du camp. Cela n’avait pas tout à fait suffi : une âme ingénieuse avait trouvé une faille dans les lois proceranes sur la désertion. Techniquement, il ne s’agissait pas d’une désertion si l’on s’engageait dans une compagnie de fantassins vouée au même combat. Après la diffusion de la nouvelle, les « recrues » s’étaient donc multipliées, ce qui n’avait fait qu’attiser les tensions.
Pourtant, même si je comprenais certaines de leurs doléances, ma sympathie s’émoussait considérablement en songeant que les fantassins avaient, de fait, ralenti l’avancée du prince Klaus vers l’ouest jusqu’à la rendre presque nulle pendant plusieurs jours, avant de refuser complètement de marcher. Nous avions perdu tout le temps gagné sur l’ennemi au prix de pertes sanglantes et grâce aux Voies du Crépuscule. Même si nous nous mettions en route pour la ville de Hainaut dès ce soir, nous n’y arriverions que quelques jours avant les morts. J’avais espéré disposer d’une marge bien plus importante, afin de réparer autant que possible les défenses de la capitale avant que Keter ne vienne l’assiéger. Chaque instant perdu à boiter dans ce camp boueux m’était insupportable. À chaque battement de cœur, les morts se rapprochaient, notre avance fondait et nos espoirs de victoire s’amenuisaient.
Les conversations s’interrompirent quand j’entrai en boitant dans le pavillon. Je m’appuyai sur mon bâton, avançant pas à pas, tandis que je sentais tous les regards converger vers moi. Je repérai d’abord le Prince de Fer, au bout de la longue table : le général aux cheveux blancs s’était levé et m’adressa un bref salut, auquel je répondis d’un signe de tête. Les Cieux avaient aussi leurs représentants : Hanno d’Arwad, l’air épuisé, se tenait debout aux côtés de Tariq. Ils me saluèrent sans un mot ; je leur rendis leur salut tout aussi silencieusement. Le dernier homme assis à la table semblait avoir vieilli de dix ans depuis notre dernière rencontre, comme si quelque dieu capricieux lui avait arraché toute sa vigueur. Mais les cheveux noirs et la moustache élaborée du prince Arsene de Bayeux ne pouvaient tromper personne. Il n’avait pas l’air ravi d’être là, ce qui me semblait tout à fait approprié.
Le vieux Klaus l’avait admis à son conseil de guerre en partant du principe que les Alamans sauraient maîtriser leurs propres hommes, même les fantassins. Sur ce point, le prince avait lamentablement échoué. Rien de tout cela ne jouait en sa faveur, que ce soit à nos yeux ou à ceux des officiers qu’il avait représentés. Le prince de Bayeux avait réussi à éviter que ses soldats et sa réputation ne passent sous le couperet pendant cette guerre, mais il semblait que la lame venait enfin d’effleurer sa peau. Il ne s’en tirerait pas sans y laisser quelques plumes, pensai-je, même si ce n’était pas à moi de les lui arracher.
Mon regard parcourut ensuite les hommes et les femmes réunis dans le pavillon ; ils devaient être au moins quarante. Aucun n’était assis, mais ils n’étaient pas non plus enchaînés, comme je m’y étais à moitié attendue. Quelques gardes lycaonais se tenaient autour d’eux, mais pas beaucoup — je supposai que la présence de Tariq et du Chevalier Blanc rendait cela inutile. Les officiers arrêtés ne semblaient pas avoir subi de mauvais traitements ; les seules ecchymoses que je remarquai étaient anciennes et, bien qu’ils fussent visiblement crasseux, je ne décelai aucun signe de maladie.
« Votre Majesté, me salua le prince de Hannoven. Votre retour est une heureuse surprise. »
« La nouvelle de la victoire des Étangs aussi, Votre Grâce », répondis-je.
Seuls deux de mes gardes m’avaient suivie, et ils se tenaient derrière moi, silencieux et imposants. Je posai un regard ferme sur les prisonniers assemblés ; plusieurs s’inclinèrent.
« Pourtant, ajoutai-je d’un ton léger, ce n’est pas ainsi que j’imaginais occuper mon temps après nos retrouvailles avec nos hôtes. La requête que j’ai reçue manquait quelque peu de détails, à vrai dire. L’un de vous voudrait-il m’éclairer ? »
« Votre Majesté, intervint le prince de Bayeux en s’inclinant à son tour pour attirer mon attention. M’y autorisez-vous ? »
« Allez-y. »
« À la demande de ces officiers au service de la Grande Alliance, je viens solliciter votre jugement », déclara le prince.
Il avait une belle voix, songeai-je. Travaillée, certes, mais avec une douceur miellée qui lui venait naturellement. Cela ne me faisait pas le moins du monde apprécier ce que j’entendais. Je haussai un sourcil.
« Je croyais que le prince de Hannoven, qui commandait, avait déjà rendu son jugement à leur sujet », dis-je.
« C’est exact, admit le prince Arsene. Toutefois, aucun procès officiel n’a eu lieu et, en tant que commandante suprême en Hainaut et haut officier de la Grande Alliance, votre autorité l’emporte sur la sienne. »
Autrement dit, ils n’aimaient pas la décision du vieux Klaus et venaient me trouver dans l’espoir d’une peine plus clémente. Voire d’une amnistie pure et simple.
« En principe, c’est exact, remarquai-je avant de tourner les yeux vers Hanno. Chevalier Blanc, puis-je vous poser une question ? »
Hanno acquiesça lentement.
« Ces officiers ont-ils refusé d’obéir à un ordre direct de leur commandant légitime ? » demandai-je sans détour.
Le Chevalier Blanc avait l’air de vouloir grimacer, mais se retint.
« Oui », reconnut Hanno.
« Alors l’affaire est réglée, dis-je froidement en reportant mon regard sur les prisonniers. Qu’on les pende tous. »
Un instant de stupeur absolue s’écoula dans la pièce, puis les officiers se mirent à protester bruyamment. Je saisis des supplications en chantant et en arlésite, mais aussi des injures et des insultes. Certains tentèrent même de se défendre, criant qu’il y avait eu une erreur. Pourtant, tout ce que je voyais en les regardant, c’était trois jours perdus. Les morts qu’ils avaient laissé le temps de tuer nous coûteraient cher. J’ai mutilé la Deuxième Armée pour vous, bande de vautours, pensai-je. Et maintenant, vous voulez vous mutiner et vous en tirer ? Je trancherais la gorge de chacun d’entre vous sans perdre une seconde de sommeil. Les cris continuaient sans faiblir ; même les gardes tentèrent de rétablir l’ordre. Je perdis le peu de patience qui me restait.
« Taisez-vous, ordonnai-je par la Parole.
Leurs bouches se refermèrent d’un coup, comme celles de marionnettes dont on venait de tirer les fils. Je sentis les regards surpris des deux Héros présents dans la tente se poser sur moi, ce qui me surprit à mon tour. Le Pèlerin, au moins, aurait dû savoir que je pouvais de nouveau parler par la Parole. J’avais discipliné la Chasseresse d’Argent grâce à ce don. Pourtant, en jetant un coup d’œil dans leur direction, je compris que ce n’était pas la Parole elle-même qui les avait stupéfiés. Sa bouche avait tremblé. Pendant un battement de cœur, tout au plus, mes mots avaient eu un effet sur le Pèlerin Gris. Et c’était moi qui en étais étonnée, car je n’avais nullement essayé d’imposer ma volonté à lui. Les règles qui régissaient la Parole m’échappaient encore, mais elle ne fonctionnait généralement que sur les gens plus faibles que vous. Même alors, rien n’était garanti ; le moindre semblant d’autorité sur eux tendait à faciliter les choses. Et je ne suis pas beaucoup plus forte que le Pèlerin Gris, pensai-je, si tant est que je le sois.
Ce que cela impliquait…
Je retirai les derniers fils de volonté qui pesaient sur les quatre hommes à la table, les libérant de leur lutte. Le prince de Hannoven avait l’air méfiant, mais le prince Arsene, lui, haletait franchement. Il laissa échapper un souffle rauque.
« Votre Majesté, parvint-il à articuler. C’est une erreur. Vous n’avez pas… »
« Je ne vois aucune raison de revenir sur mon jugement, dis-je d’un ton léger. Remarquez qu’il n’a jamais été officiellement demandé ni rendu. Si cette histoire d’appel s’avérait n’être qu’une plaisanterie de mauvais goût… »
Je haussai les épaules.
« Alors je sortirais de cette tente et laisserais cette affaire entre les mains de confiance du prince Klaus Papenheim, dis-je. J’imagine que vous pourriez implorer sa clémence, s’il était d’humeur à vous l’accorder. »
Je jetai un regard au prince en question, un sourcil interrogateur levé. À ma muette surprise, il acquiesça discrètement. Il était donc prêt à trouver un usage à ces hommes qui ne consiste pas à les livrer aux corbeaux. Très bien. Ils étaient à lui, et il pouvait en faire ce qu’il voulait.
« Ce serait peut-être préférable, dit le prince Arsene. »
Je l’observai : à présent qu’il avait repris son souffle, il se maîtrisait de nouveau. Je le vis regarder autour de lui, en quête d’une ouverture, d’un moyen de s’en sortir malgré tout à son avantage. Peut-être qu’un autre jour, je n’aurais rien dit. J’aurais laissé couler. Procer resterait Procer, et même la fin des temps ne ferait pas des saints de ses princes. Mais mes doigts se mirent à battre contre ma jambe les premières notes de Des étoiles au ciel, et je serrai les dents. Je pouvais presque sentir la boue, le sang et la cendre, entendre les cris tandis que la Deuxième Armée reculait pied à pied sous un assaut sanglant.
« Dites-le », ordonnai-je à voix basse.
Le prince aux cheveux noirs cligna des yeux, perplexe. Je soutins son regard sans sourire.
« Votre Majesté, je ne com… »
« Dites-le, répétai-je, d’une voix glaciale. »
Il pinça les lèvres.
« C’était, articula le prince Arsene de Bayeux, une plaisanterie de mauvais goût. »
Je laissai le silence s’installer un instant, le temps que l’humiliation fasse son effet.
« Ne me faites plus jamais perdre mon temps ainsi », dis-je.
Je tournai les talons et sortis du pavillon en boitant, sans ajouter un mot.
Ce n’était pas un conseil de guerre officiel, au sens où nous n’allions pas discuter de tactique ou de déploiement ce soir. Pour cela, il aurait fallu une tente bien plus grande, vu le nombre de capitaines et de commandants concernés. Nous avions plutôt réuni les piliers des différentes forces de l’armée de la Grande Alliance chargée de défendre le Hainaut. Le Dominion était représenté par le seigneur Razin Tanja, dame Aquiline Osena et la commandante que le seigneur d’Alava avait envoyée pour mener ses guerriers, la capitaine Nabila. Trois membres de la famille royale de la Principauté étaient venus : le vieux Klaus pour les Lycaonais, la princesse Beatrice de Hainaut et le prince Arsene de Bayeux pour les Alamans. Les Premiers-nés étaient représentés par le général Rumena et Ivah. Enfin, le calme général Zola représentait la Deuxième Armée, tandis que je détenais les droits sur Callow comme sur les Enfers.
Les Héros ayant envoyé le Chevalier Blanc et le Pèlerin Gris, j’avais également convoqué l’Épée des Tertres pour représenter les méchants. À mes yeux, il avait fait ses preuves comme lieutenant durant son passage dans l’armée du Prince de Fer, et j’avais bien l’intention de continuer à l’employer à ce titre. En d’autres circonstances, un rassemblement de personnalités aussi éminentes aurait immanquablement donné lieu à de longues conversations et à des échanges de politesses, mais pas ce soir. Nous sentions tous le souffle glacé de Keter sur notre nuque, et cela avait balayé les usages habituels. Les escarmouches contre les bandes de guerre mortes commençaient déjà ; un signe certain qu’il était temps de filer aux Enfers et de gagner les Voies du Crépuscule avant qu’une nouvelle bataille ne nous tombe dessus. Une bataille que nous ne gagnerions peut-être pas, cette fois. Je m’éclaircis la gorge pour réclamer l’attention de l’assemblée, et la foule de chefs de guerre et de souverains me l’accorda.
« Nous sommes tous là, alors commençons, dis-je sans détour. Personne dans cette pièce n’a besoin d’être présenté ; passons directement au sujet. »
L’Adjoint avait fait apporter nos cartes de la principauté de Hainaut et de ses environs. Les aides les avaient disposées avec soin sur la grande table autour de laquelle nous étions réunis. Les emplacements où les marqueurs indiquaient que l’ennemi avait des armées relevaient désormais en grande partie de la conjecture, puisque trois batailles s’étaient succédé en l’espace d’une semaine : l’assaut du général Abigail contre les Sœurs de Cigelin, le combat retardateur de la Deuxième Armée à la bataille de la Botte de Maillac et la récente victoire du Prince de Fer à la bataille des Étangs. Nous ignorions toujours si Abigail avait pris les Sœurs, mais, au vu de ses forces et des renforts engagés, elle aurait dû y parvenir. Les pertes de chaque côté demeuraient inconnues, tandis que la Deuxième Armée n’avait guère eu le temps de compter les cadavres avant de battre en retraite dans les Voies à la fin de la bataille.
À présent, la grande vallée centrale du Hainaut — une vaste cuvette où se dressait la capitale de la principauté, presque en son centre — devait être un chaos tumultueux de bandes de guerre, de colonnes en marche et d’armées mortes réduites en pièces. À l’est, la grande armée morte, forte d’au moins deux cent mille combattants et lancée à la poursuite du Prince de Fer depuis sa marche désastreuse sur Malmedit, se rapprochait de nous. Elle avait probablement dépassé le village de Juvelun. Notre armée réunie devait se mettre en mouvement, et vite, si elle ne voulait pas se retrouver coincée entre les forces immenses venues de l’ouest, que la Deuxième Armée avait saignées pour les retarder, et l’armée encore plus vaste qui déferlait des hauteurs de Juvelun. Il ne restait qu’une question : vers où notre coalition devait-elle marcher ? Pour moi, la réponse était la ville de Hainaut, la capitale elle-même.
En théorie, j’avais l’autorité nécessaire pour donner l’ordre de marcher et m’attendre à être obéie. En pratique, je ne pourrais imposer mon plan à ceux qui se trouvaient dans cette tente que s’ils étaient disposés à l’accepter. Il me fallait donc les convaincre, ou du moins répondre à leurs objections les plus pressantes.
« Comme vous pouvez tous le voir, la vallée de Hainaut grouille de morts, dis-je sans détour. Bientôt, il y aura au moins quatre cent mille cadavres qui rôderont dans la région. Rester dans notre campement actuel serait courir au désastre : nous serions harcelés, puis encerclés par des forces ennemies largement supérieures. »
Personne ne contesta, puisque les cartes et les marqueurs le montraient clairement à quiconque connaissait les usages de la guerre. Je promenai mon regard sur le conseil.
« Plus inquiétant encore, nous commençons à manquer de provisions, dis-je. La colonne du prince Klaus a été complètement coupée de ses lignes de ravitaillement pendant plus d’une semaine et a épuisé toutes ses réserves. Les forces que j’ai amenées au nord partageront naturellement nos propres provisions, mais cela ne résout rien : c’est comme jeter une tasse d’eau sur un brasier. »
Et cela, alors même que nous avions un peu triché sur les provisions. Contrairement à nous, le général Abigail pouvait encore compter sur la ligne de ravitaillement qui remontait depuis nos lignes de défense au sud. J’avais donc vidé les réserves de la Troisième Armée et de ses auxiliaires fantassins, les laissant dangereusement à sec avant de marcher vers le nord par les Voies. À l’époque, cela m’avait donné l’impression de lui donner un coup de pied dans les côtes, mais j’étais plutôt satisfaite d’avoir joué la prudence.
« Le secrétariat adjoint, après avoir compilé les chiffres que vous nous avez communiqués, estime que nous avons environ six jours avant de devoir rationner, dis-je. Ensuite, nous tiendrons peut-être une semaine avec des demi-rations avant que nos réserves ne soient épuisées. »
« Et si nous rationnons dès le début ? demanda le prince Klaus. »
« Trois semaines, peut-être un peu plus », répondis-je.
Avec des demi-rations, toutefois, nos soldats ne seraient pas au mieux de leur forme. Puisque notre principal avantage sur les morts résidait dans la supériorité qualitative de nos troupes, c’était un pari audacieux.
« Nous devons agir, et agir maintenant, leur dis-je. Là-dessus, il n’y a pas à discuter. Mais la manière de procéder mérite qu’on en débatte. La parole est à qui veut la prendre. »
Un instant d’hésitation passa, comme si personne ne savait vraiment s’il voulait être le premier à se lancer.
« Vous avez forcément un plan, Reine Losara, dit Ivah. C’est toujours votre façon de faire. »
« C’est vrai, répondis-je. Mais ce conseil doit permettre à chacun de vous de défendre sa proposition. »
La capitaine Nabila, qui ne m’arrivait qu’à quelques pouces près — même si elle était nettement plus large d’épaules et plus trapue — s’éclaircit la gorge.
« On m’a dit qu’Abigail le Renard avait pris les Sœurs de Cigelin, avec les forces que nous avions retenues jusqu’ici, avança-t-elle. »
« Nous n’en sommes pas certains, mais c’est probable, lui répondit le prince Klaus. »
« Alors nous devrions foncer vers l’ouest, en direction de Cigelin, dit la capitaine Nabila, dont la voix s’affermit. Les morts sont désorganisés et nous sommes nombreux. Nous pouvons écraser les bandes moins importantes sur notre chemin et, une fois arrivés aux Sœurs, le ravitaillement pourra de nouveau venir du sud. »
La princesse de Hainaut s’agita.
« Ils nous enliseront si nous tentons cette marche, capitaine, dit la princesse Beatrice. »
« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire », fronça les sourcils la Levantine fardée.
« Ils se battront comme des charognards, précisa Aquiline Osena. Ils nous lanceront des cadavres pour nous ralentir, jusqu’à ce qu’ils aient rassemblé des forces suffisantes pour nous exterminer d’un seul coup. »
La capitaine fredonna, comprenant, puis hocha résolument la tête.
« Si nous restons à la campagne, nous devrons traverser tourbières et marécages, ajouta la princesse Beatrice. Nous avancerons lentement, quoi qu’il arrive. Et si nous rejoignons au plus vite la route de Julienne, notre axe d’attaque deviendra évident. »
Or, combattre Keter en suivant un plan prévisible avait tendance à coûter cher.
« Il semble judicieux de céder le terrain, convint Razin, les yeux plissés. Nous ne pouvons ni le prendre ni le tenir. Pourtant, je soutiendrais que la marche vers l’ouest reste une bonne idée. Si nous nous replions vers les Sœurs de Cigelin par les Voies, nous pourrons rejoindre les forces du général Abigail et nous préparer à un affrontement décisif là-bas. »
« Keter ne nous laissera pas faire, dit le général Rumena. Elle retiendra son coup et laissera la faim nous disperser sans qu’une seule lame soit levée. »
Razin, songeai-je avec une certaine approbation, avait de bons instincts. Si les armées en présence avaient été plus petites, sa proposition aurait été excellente. Le problème, comme l’avait fait remarquer le Faiseur de tombes, était que nous ne pourrions pas réellement nourrir cette armée une fois rassemblée. C’était l’une des raisons pour lesquelles nous avions divisé notre offensive en deux colonnes dès le départ : la force avec laquelle j’avais avancé à l’origine — quelque soixante-dix mille soldats — mettait déjà à rude épreuve les capacités physiques de notre chaîne logistique. Toutes les armées avaient subi des pertes, certes, mais, en fin de compte, nous demanderions au même dispositif, qui avait déjà peiné à ravitailler ma seule colonne, de prendre aussi en charge la deuxième colonne et notre réserve. Non, Razin avait de bons instincts, mais cela montrait que les guerres levantines pour lesquelles il avait été formé n’impliquaient tout simplement pas des armées d’une telle ampleur.
« Revenir vers Juvelun serait suicidaire, dit le prince Arsene. Nul doute que nos poursuivants de Malmedit ont déjà rétabli les fortifications. Il nous faudrait reprendre ces positions à une armée plus nombreuse, tout en étant frappés dans le dos. »
« Juvelun est perdu, convint le prince Klaus. Et même si nous le reprenions, il n’aurait plus aucune valeur stratégique. Nous avons forcé cette porte pour entrer dans la vallée, mais il est trop tard pour tenter de la refermer sur l’armée qui nous poursuit. »
« Nous pourrions encore tenter une attaque sur Malmedit, dit le général Zola. »
La proposition attira l’attention de presque tout le monde, moi comprise.
« Si le nombre de nos soldats dépasse les capacités de notre chaîne de ravitaillement, nous devons de nouveau diviser nos forces, dit le général à la peau sombre. Nous pouvons envoyer un important détachement surprendre Malmedit et effondrer les tunnels, comme prévu à l’origine, tandis que le reste de nos forces se regrouperait aux Sœurs. Si cela attire les morts vers nous, ce qui semble probable, le même détachement pourra alors marcher rapidement vers Juvelun et enfermer l’armée morte dans la vallée. »
Quelques murmures approbateurs s’élevèrent et je penchai la tête sur le côté. C’était la réponse d’un général classique de l’École de guerre, songeai-je. Des objectifs stratégiques avaient été fixés et devaient être atteints en exploitant nos avantages relatifs sur l’ennemi — la mobilité offerte par les Voies du Crépuscule, dans ce cas — et en concentrant nos forces là où nous étions le plus vulnérables afin de neutraliser les atouts de l’ennemi. C’était le genre de guerre que Noir et Grem le Borgne aimaient mener : mesurée, ingénieuse et parfaitement organisée. Mais la réponse du général Zola était également erronée. Elle comprenait la guerre en professionnelle ; il était donc naturel que ce soit exactement le contraire qui révèle la faille de son raisonnement.
« C’est une impasse, dit Aquiline Osena. »
Des regards surpris se tournèrent vers elle, plusieurs désapprobateurs. Le Dominion avait impressionné par le courage de ses guerriers durant la guerre, mais pas par le discernement de ses généraux.
« Elle a raison, approuvai-je. »
Aquiline m’adressa un sourire qui aurait pu passer pour reconnaissant, à condition de plisser un peu les yeux. Je lui rendis son clin d’œil.
« C’est une manœuvre ingénieuse, mais elle ne nous fait rien gagner, dit la dame de Tartessos. Les tunnels de Malmedit ne servent plus à rien ; aucune armée ne les empruntera, puisque nous savons où elles se trouvent toutes. Même si cela fonctionne et que nous fermons la vallée en tenant Juvelun, qu’est-ce que cela nous apporte ? Les morts sont déjà là où ils veulent être. »
« C’est une approche qui cherche à limiter les dégâts, pas à remporter la victoire, approuvai-je. »
Si notre objectif était de limiter les dégâts, cela aurait constitué un plan solide. Nous aurions pris une position très avantageuse pour l’offensive de l’année suivante et allégé notre défense en tenant des points de passage plutôt qu’une longue ligne dans les plaines. Le problème, c’est que les bénéfices ne se feraient sentir qu’à la prochaine campagne. Noir et Grem avaient formé toute une génération d’officiers à leur manière de combattre, comme je l’avais dit : avec méthode, astuce et une organisation sans faille. Sauf que nous ne pouvions pas nous permettre de mener cette guerre avec autant de prudence et de propreté. Si cette mariée, au nord, était construite, nous perdrions le Hainaut. Il nous fallait gagner cette campagne, maintenant, avant l’arrivée de l’hiver, et cela signifiait prendre des risques. Le genre de risques que mon père abhorrait, ceux qui l’auraient fait tuer s’il avait tenté de les prendre contre un Héros à mon âge.
Mais je n’étais pas lui, et la guerre que je menais n’était pas la même.
Le Prince de Fer soupira en baissant les yeux vers les cartes.
« Je suis d’accord, finit-il par dire. Si nous ne gagnons pas cette campagne maintenant, nous n’aurons peut-être plus assez de corps valides pour faire autre chose que tenir nos positions, l’été prochain. »
C’était sombre, mais il n’avait pas tort.
« La victoire est-elle encore possible ? demanda calmement la princesse Beatrice. »
Si quelqu’un d’autre avait posé cette question, songeai-je, la moitié des gens dans cette tente l’auraient pris pour un lâche. Pourtant, personne n’osa, puisque celle qui parlait était la princesse du pays même où nous nous tenions. Peu d’entre nous haïssaient davantage les morts, et peu avaient autant perdu de leur fait. Je me demandai distraitement si elle posait la question parce qu’elle doutait réellement, ou parce qu’elle avait compris que personne d’autre n’oserait le faire.
« Oui, répondis-je calmement. »
« Alors où voulez-vous exactement que nous marchions, Reine Noire ? demanda avec impatience le prince Arsene. »
« Hainaut, dit le Chevalier Blanc à voix basse. La capitale, je veux dire. »
Hanno était resté silencieux si longtemps que la moitié des personnes présentes avaient sans doute oublié qu’il était là. Quant à Tariq, autant que je puisse en juger, il avait passé plus de temps à utiliser son petit aspect indiscret pour regarder à l’intérieur des gens qu’à écouter. J’adressai au Héros un sourire sans joie, sachant que ce n’était pas son expérience militaire qui l’avait conduit à cette conclusion. Après tout, la stratégie n’était pas la seule raison pour laquelle j’avais décidé que la capitale était notre meilleure chance de gagner.
« C’est vers la capitale que je veux nous voir marcher, approuvai-je. Dès que possible — demain, au plus tard, et ce soir si nous le pouvons. »
« Le problème du ravitaillement ne se poserait-il pas toujours ? demanda Razin Tanja. Les terres entre les Sœurs de Cigelin et la capitale sont toujours aux mains des morts, et je croyais qu’il était impossible d’organiser une ligne de ravitaillement à travers les Voies du Crépuscule. »
« C’est exact, fronça les sourcils le général Zola. Votre Majesté, j’ai vu les mêmes chiffres que vous. Nous n’avons tout simplement pas assez de mages et de prêtres pour cela. Au-delà d’une certaine distance et d’un certain nombre de soldats, la quantité de chariots que nous pouvons envoyer et la vitesse à laquelle nous pouvons les faire voyager ne permettent plus de ravitailler l’armée. »
« C’est vrai, dis-je, tant qu’il faut que les personnes capables d’ouvrir des portes fassent elles-mêmes le trajet. »
Autrement dit, si nous devions envoyer un prêtre ou un mage avec chaque chariot — plus réalistement, quelques prêtres et mages avec chaque convoi —, alors il viendrait un moment où, à force d’envoyer des chariots, tous les prêtres et les mages disponibles seraient dans les Voies du Crépuscule. Certains se dirigeraient vers le lieu à ravitailler, les autres reviendraient à l’endroit d’où partaient les provisions. Si l’armée était petite et son campement proche de la source d’approvisionnement, cela ne posait pas de problème. Le trajet était rapide ; on pouvait éviter une interruption des livraisons, ou la rendre si brève qu’elle ne changeait presque rien. La difficulté apparaissait lorsque l’armée était nombreuse, comme la nôtre, et que la distance entre le point de départ des provisions et leur destination était importante. Malheureusement, c’était aussi notre cas.
On pouvait toutefois résoudre ce problème si la personne qui ouvrait la porte n’avait pas besoin de faire le trajet. Si les chariots pouvaient arriver seuls.
« Mais nous en avons besoin, ma reine, dit le général Zola. »
« À moins que nous n’ouvrions une porte permanente dans la capitale, répondis-je. »
La pièce se figea. Cela présenterait un risque, je ne le nierais pas : si nous perdions ensuite la capitale, le Roi Mort disposerait d’une porte vers les Voies du Crépuscule à étudier. D’un autre côté, la capitale du Hainaut était probablement la ville la mieux fortifiée de la principauté, et les travaux de mes sapeurs la rendraient encore plus défendable. Nous pourrions aussi nourrir dans la ville des forces bien plus importantes que ne le permettrait notre chaîne de ravitaillement terrestre. Pour le trajet, il nous suffirait que quelqu’un ouvre une porte près de chariots quelque part en Procer et lui indique la porte de Hainaut comme destination ; les provisions finiraient par arriver à la capitale. Nous ne tiendrions pas la route jusqu’à la capitale, mais cela n’aurait aucune importance : tant qu’il y aurait un mage à proximité, tout endroit deviendrait une route vers Hainaut.
« On m’a dit que ces portes étaient difficiles à créer, dit le prince Klaus. Pourrions-nous en ouvrir une assez vite ? »
« Je ne sais pas si nous en serions capables, reconnus-je. Mais vous vous souviendrez peut-être que nous avons de nouveaux alliés depuis notre sommet à l’Arsenal. »
« Les Gigantes, souffla la princesse Beatrice. Est-ce pour cela que vous les avez envoyés avec mes forces lorsque nous avons secouru le Prince de Fer ? »
En partie, même si je craignais aussi de les exposer aux dangers que la Deuxième Armée allait affronter — ou de les laisser avec le général Abigail, sans aucun Nom pour les tirer du feu si des Revenants les attaquaient par surprise.
« Le Roi Mort pourrait ne pas prendre d’assaut les murailles, même si nous nous emparons de la capitale, dit le prince Arsene. Un long siège suffirait à nous épuiser. »
« Un siège avec l’armée des Sœurs de Cigelin dans son dos, répondit Klaus Papenheim. Et nous pourrions à tout moment lancer une sortie par les Voies, avant de regagner de solides remparts. Nous ne pouvons qu’espérer qu’ils tenteront ce que vous suggérez. »
« Ils ne le feront pas, dit enfin le Pèlerin Gris, rompant le silence. Tenez-vous-le pour dit : je vous le garantis au nom du Chœur auquel j’ai juré fidélité. Dès que la porte sera ouverte dans la capitale, l’ennemi ne connaîtra plus le repos tant que la ville ne sera pas rasée. »
Personne, notai-je avec un sombre amusement, ne jugea bon de contester cela. La discussion se poursuivit quelque temps, mais j’avais l’avantage et presque tous les gens présents dans la tente le savaient. Au bout d’une heure, j’avais obtenu l’accord de tout le monde. Nous prîmes donc la route de Hainaut, vers le dernier lancer de pièce qui déciderait si cet été marquerait l’aube de la victoire de la Grande Alliance ou de sa défaite.
Nul ne niait que le destin nous attendait dans la ville, mais, comme tout le monde, j’aurais préféré savoir d’avance qui il frapperait.