Chapitre 51
« À la guerre, commencez comme vous finiriez. »
— Maréchal Nim
Pas de feux de camp ce soir : ils révéleraient trop facilement leur position, même si les chiens de Seneca étaient déjà sur leurs traces. Les gobelins de Ranker se révélaient précieux pour surveiller de près les troupes domestiques du Haut Seigneur ; des années de raids contre les autres tribus avaient rendu ses petits guerriers légers comme des plumes et difficiles à débusquer. L’ennemi avait réussi, d’une manière ou d’une autre, à bloquer la scrutation d’Apprenti ; l’homme à la peau sombre avait expliqué à l’Écuyer que cela signifiait qu’ils avaient probablement avec eux un mage de talent plus que médiocre. L’homme aux yeux verts s’y était attendu : les coffres de Seneca étaient bien remplis et, jusqu’ici, il ne s’était pas montré avare en or pour faire tuer leur petite compagnie. Le Haut Seigneur était jusqu’à la moelle une créature du Chancelier. Ils étaient désormais six cents, depuis que Ranker les avait rejoints : les pillards de la tribu Blackfoot étaient venus grossir les rangs des Boucliers Rouges et des Loups Hurlants de Grem. Pas même la moitié d’une Légion, mais leurs effectifs augmenteraient avec le temps. S’ils survivaient à la nuit.
« Je n’aime pas nos chances, Écuyer, grogna Grem à ses côtés. »
L’orc borgne mâchait ce qui semblait être de la viande séchée, assis sur un promontoire rocheux.
« Nous avons autant de guerriers qu’eux sur le terrain, répliqua Istrid d’un ton sévère. Si nous fuyons alors que nous sommes si près de chez nous, Borgne, nous ne nous en remettrons jamais. »
« Au moins, nous serons encore en vie, ce qui n’est pas garanti si nous livrons bataille, lui dit le chef balafré des Loups Hurlants. Nos effectifs sont peut-être équivalents, mais un tiers des nôtres sont des gobelins. Ça change la donne. Sans vouloir t’offenser, Ranker. »
« Aucune offense, répondit la petite Matriarche aux yeux jaunes, d’un ton neutre. Je serais plutôt d’accord avec toi, si tu veux tout savoir. La suite personnelle d’un Haut Seigneur n’est pas à prendre à la légère. »
« Et pourtant, nous allons l’écraser, déclara l’Écuyer. Sa voix était calme, mais quelque chose dans son ton les fit tous hésiter. »
Sa peau pâle le faisait ressembler à un fantôme au clair de lune, sa silhouette cuirassée projetant des ombres sur les rochers. Il leva les yeux vers les étoiles tout en jouant avec la boule d’argile qu’il s’était appropriée plus tôt, tandis qu’il sentait le regard de ses partisans se poser sur lui. Apprenti laissa échapper un petit rire, un sourire tout en malice étirant ses lèvres charnues.
« Tu as un plan, bien sûr, intervint le mage. Alors vas-y, mon ami, éblouis-nous avec ton dernier accès de folie. Nous allons encore nous disputer avec un dragon ? Je dois dire que c’était l’un de mes moments préférés. »
« Heureusement que la conversation n’a pas duré longtemps, ajouta la Maudite de son ton pragmatique. Je n’aimais pas la façon dont il me regardait. »
L’Écuyer fronça les sourcils. Ils n’avaient pas de quoi se plaindre ; tout s’était très bien terminé.
« Vous êtes tous ici parce que vous voulez changer les choses, leur dit-il plutôt. L’Empire est l’aboutissement de plus d’un millénaire de défaites. Encore et encore, nous essayons les mêmes plans avec de nouveaux visages, en nous attendant on ne sait comment à ce que cette fois, ce soit différent. À ce que cette fois, nous les battions, renversions le roi, dispersions les chevaliers et renvoyions le mage dans sa tour. Vous n’en avez pas assez de perdre ? Moi, oui. Et je viens à peine de commencer. »
Il croisa leurs regards l’un après l’autre, sans ciller.
« Ça continuera toujours comme ça, vous savez, leur dit-il. Une bataille perdue d’avance après l’autre, avec des chances de plus en plus faibles à chaque fois. Si nous leur livrons un combat loyal, nous perdrons. C’est aussi simple que ça. »
L’homme aux yeux verts sourit, d’un sourire mauvais.
« Alors trichons, dit-il en lançant nonchalamment la boule d’argile en l’air avant de la rattraper. Une nouvelle ère approche, et nous allons les y traîner de force, en les faisant hurler et se débattre s’il le faut. »
Quelques sourires lugubres lui répondirent et, quelque part au fond de son crâne, il sentit le Destin rire. Qu’il rit. C’est lui qui aurait le dernier mot.
« Tu veux un plan, Apprenti ? dit-il. Nous allons jouer avec le feu. »
J’ouvris péniblement les yeux. Le plafond de ma tente m’accueillit à mon retour à la conscience. Aucune lumière ne filtrait par la fente des parois en peau de chèvre : je m’étais encore réveillée avant l’aube. Le lit me semblait vide sans Kilian. Nous étions ensemble depuis moins d’un mois et son absence me pesait déjà, chaque fois que je n’avais pas la chaleur d’un corps à mes côtés. Je sortis de mon lit de camp et me remis debout, puis traversai la tente à pas feutrés pour attraper la carafe d’eau que quelqu’un — Hakram, probablement — avait laissée sur ma table de chevet. Je me servis un verre et l’avalai d’un trait pour me réveiller tout à fait. Contrairement aux rêves ordinaires, je n’avais pas à craindre que le souvenir de celui que je venais de faire s’estompe avec le temps : l’expérience m’avait appris qu’il était comme gravé dans mon esprit. Je pourrais l’examiner à loisir plus tard. Et il y avait pas mal de détails à examiner, pas vrai ? La boule d’argile avec laquelle jouait une version plus jeune de mon professeur était l’élément le plus facile à comprendre : les Légions en distribuaient désormais à tous leurs soldats, et elles étaient remplies de feu gobelin.
La Quinzième en avait reçu une demi-charrette avant notre départ d’Ater, et je savais que Ratface était allé dans mon dos pour échanger une partie de nos rations supplémentaires contre d’autres boules. Comment il s’y était pris, je n’en avais pas la moindre idée. Les demandes de ravitaillement étaient un cauchemar bureaucratique, même quand les Légions n’étaient pas en campagne active ; il avait donc probablement fallu graisser quelques pattes. Hakram avait eu raison : Ratface était peut-être tout au plus un tacticien moyen, mais quand il s’agissait de dénicher des provisions, il savait obtenir des résultats. Il faudrait que je convoque mon intendant indiscipliné pour lui en toucher un mot, bien sûr, même si j’approuvais assez son initiative : nous avions davantage besoin de puissance de feu que des rations qu’il avait échangées. Mais je ne pouvais pas le laisser prendre l’habitude de faire ce genre de choses sans m’en parler d’abord. Mieux vaut que je m’en occupe moi-même plutôt que de déléguer la tâche à Juniper. Je ne veux pas étouffer complètement son initiative.
« Écuyer, demanda une voix familière, rocailleuse, de l’autre côté de ma tente, vous êtes présentable ? »
Je levai les yeux au ciel. Pour un orc, Hakram avait des notions de bienséance étonnamment raffinées. L’orphelinat où j’avais grandi était si bondé que me retrouver à moitié nue devant des gens que je ne connaissais pas m’indifférait. De toute façon, le printemps n’était pas encore bien installé et les nuits étaient fraîches dans cette partie de Callow. Je dormais toujours habillée, car réclamer du bois pour allumer un feu rien que pour moi me semblait être du gaspillage.
« J’ai un pantalon, si c’est ce que vous voulez savoir, répondis-je, un peu amusée. »
« Je suppose que ça fera l’affaire », grogna l’Adjoint en se glissant dans la tente.
Son apparence n’avait pas vraiment changé depuis la nuit où il avait pleinement reçu son Nom : il restait l’un des orcs les plus grands que j’aie jamais rencontrés, plus grand que Nauk, même s’il n’avait pas les épaules aussi larges. Sa peau était vert sombre, ses yeux foncés, et il avait une petite cicatrice sur la joue droite. Il m’avait raconté qu’il s’était blessé à la chasse quand il était jeune. Les changements avaient surtout été mentaux : il avait été calme dès notre première rencontre, mais depuis qu’il était devenu l’Adjoint, il était d’un calme absolu. Comme s’il savait exactement où était sa place et s’y tenait. Je l’enviais, à certains égards. La certitude n’était pas un luxe que quelqu’un dans ma position pouvait se permettre.
« Tu ne devrais pas dormir ? lui demandai-je tandis qu’il se dirigeait vers la chaise pliante la plus proche. »
« Je n’ai plus autant besoin de dormir, me répondit-il. »
Tiens. J’ignorais que les Rôles pouvaient faire ça. J’avais remarqué assez tôt après avoir reçu mon Nom que je pouvais passer une nuit blanche et fonctionner quand même, mais ce n’était pas la même chose. Je supportais simplement mieux la fatigue que le commun des mortels ; j’avais toujours besoin d’une bonne nuit de sommeil pour être au mieux de ma forme. Le Capitaine et Noir, d’après ce que j’avais pu constater, c’était pareil. Quant à Scribe… eh bien, je n’étais pas certaine qu’elle dorme un jour. Je ne l’avais jamais vue ne rien faire, en tous les mois où je l’avais connue.
« Tu as encore fait un de ces rêves, n’est-ce pas ? me demanda Hakram d’un air entendu. »
Je haussai un sourcil.
« Comment tu le sais ? »
« Après, tu as toujours l’air d’avoir obtenu une réponse et deux fois plus de questions, répondit-il. »
Je devais reconnaître que c’était assez juste. Les rêves liés à mon Rôle avaient tendance à concerner ce que je faisais sur le moment, même si leur chronologie était parfois un peu difficile à démêler. Je n’avais vu ni Ranger ni Scribe dans aucun d’eux, par exemple, et j’étais presque certaine que l’Héritier était encore en vie à l’époque que je venais d’entrevoir.
« Je crois que je viens d’assister à la naissance des Légions de la Terreur telles que nous les connaissons, avouai-je après un moment de silence. »
Hakram cligna des yeux, surpris, puis siffla doucement.
« Tu as vu la bataille des Falaises Ardentes ? On en raconte encore des histoires, tu sais, dit-il. »
« Vraiment ? » répondis-je, surprise à mon tour.
La bataille ne m’avait pas semblé aussi importante que ceux qui l’avaient menée, pour être honnête. Mais le Capitaine m’avait avertie plus d’une fois que les choses avaient été très différentes dans l’Empire avant les Réformes.
« C’est comme ça que Fléau-des-Chevaliers et Borgne ont convaincu les Clans de soutenir le Chevalier Noir, pour commencer, m’expliqua Hakram. Voir les troupes domestiques d’un Haut Seigneur anéanties jusqu’au dernier homme en une seule nuit ? C’était sans précédent. Si deux bandes de guerre pouvaient faire ça, tout le monde voulait savoir ce qu’elles feraient à vingt, ou à cent. »
Je laissai échapper un son pensif.
« Je n’ai pas vraiment vu la bataille, avouai-je, juste les moments qui l’ont précédée. Ça m’a suffi pour réfléchir. »
« Voilà des mots qui donnent des frissons à un guerrier, murmura mon Adjoint. Réfléchir à quoi ? »
« Ils voulaient tous quelque chose, et ils se sont mis à suivre Noir parce qu’il était le meilleur moyen de l’obtenir, dis-je. Alors, que veulent ceux qui me suivent, à moi ? »
Je me servis un deuxième verre d’eau et voulus lui en verser un, mais il secoua la tête.
« Juniper veut devenir la prochaine Maréchale, dis-je à Hakram. Nauk veut une guerre. Masego veut surtout voir des choses intéressantes, et Ratface veut voir la tête de son père au bout d’une pique. Je ne connais pas assez Hune ni Pickler pour même essayer de deviner. »
« Pickler veut tester tous les plans sur lesquels elle planche depuis qu’elle est gamine, dit Hakram de sa voix rocailleuse. Pour Hune, je n’en sais rien. Elle n’a pas d’amis à ma connaissance et, même à l’École de guerre, elle savait se faire discrète. »
Je sirotai mon verre. Trop de questions, pas assez de réponses. Je devais mieux cerner mes officiers avant de tenter quoi que ce soit, et le temps commençait à me manquer. Il fallait que je sois prête avant la fin de la Rébellion de Liesse, et Noir m’avait dit que nous avions une échéance à ne pas dépasser. Les premiers rayons de l’aube commençaient à percer l’entrée de ma tente et, sans un mot, nous nous mîmes tous les deux au travail. Il y avait de quoi faire, comme toujours.
Il avait plu pendant la nuit.
Le gué que Juniper avait choisi pour nous faire traverser la rivière avait été submergé jusqu’aux genoux, et le courant était difficile à manœuvrer. Il faudrait pourtant s’en contenter : le seul pont qui enjambait la Fourche Gauche avait été détruit et mes éclaireurs signalaient de plus en plus de cavaliers en train de nous surveiller. Nous approchions des Lances d’Argent et je n’avais aucune intention de les laisser s’installer derrière les murs de Marchford. Je laissai aux autres troupes assez de temps pour remplir leurs gourdes et reposer leurs jambes, tandis que la Première compagnie commençait à traverser, descendant prudemment de Zombie. Je me massai les jambes et, après m’être assurée que personne ne regardait dans ma direction, m’autorisai une grimace discrète.
« Tu regrettes, maintenant, ton beau cheval, Callow ? » lança une voix derrière moi. Je me retournai et adressai à Nauk un regard noir sans conviction.
« Est-ce une façon de s’adresser à sa supérieure, Commandant ? » répliquai-je en levant les yeux au ciel devant son large sourire.
L’orc remarquablement imposant avait continué à m’appeler « Callow » même après que mon Nom fut devenu de notoriété publique. Il avait toutefois cessé d’utiliser mon grade militaire après la fin de l’École de guerre. Ce n’était pas un manque de respect, m’avait assuré Hakram ; si quoi que ce soit, Nauk était l’un de mes partisans les plus fervents au sein de la Quinzième. Je n’avais donc jamais jugé nécessaire de m’en formaliser. Et puis, voir Juniper lui reprocher son manque de tenue me faisait toujours rire.
« On a des nouvelles de Robber et de ses sbires ? demanda-t-il en s’affalant sur une bûche à moitié détrempée près de moi. »
Je fronçai les sourcils et secouai la tête. J’avais ordonné à la Commandante Hune d’envoyer une ligne d’éclaireurs de l’autre côté du gué une demi-cloche plus tôt, pour vérifier qu’aucune mauvaise surprise ne nous attendait. Ils auraient dû donner des nouvelles d’un moment à l’autre. Les trois collines boueuses où débouchait le passage rendaient difficile de bien voir ce qui nous attendait, sans compter les bois épais bordant les deux côtés de la route. Il serait crucial de surveiller l’avant : les Lances d’Argent avaient beaucoup de cavalerie et pouvaient se déplacer bien plus vite que nous.
« Limier infernal sur la piste, grogna soudain Nauk. » Je regardai dans la direction vers laquelle il inclinait la tête.
Juniper avançait vers nous, Masego et Hakram à ses côtés. Comme toujours, la Légate au visage sévère marchait comme si une mission supérieure lui avait été confiée, son regard balayant sans cesse l’équipement de nos légionnaires à la recherche du moindre défaut. Je la vis s’arrêter pour réprimander une jeune fille à la peau sombre qui avait mal attaché son baudrier, puis réprimer un sourire quand Hakram leva les yeux au ciel derrière elle. Quelques instants plus tard, Juniper s’arrêta devant moi et me salua brièvement avant de prendre la parole.
« J’ai posté les lourds devant le gué au cas où l’ennemi déciderait de nous surprendre, dit ma Commandante, sans s’embarrasser des politesses d’usage. Nous avons aussi placé un piquet à l’arrière au cas où ils auraient trouvé un autre moyen de traverser la rivière. »
J’émis un son approbateur. C’était satisfaisant de voir que la fille qui nous avait menés par le bout du nez pendant les jeux de guerre de l’École gardait le même tranchant maintenant que nous étions en campagne pour de vrai.
« Nous devrons traverser bientôt, que Robber soit de retour ou non, lui dis-je. Nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller autant de lumière du jour si nous voulons rester au contact des Lances. »
« D’accord, grogna-t-elle. Mais mieux vaut rester prudents : s’il est en retard, c’est peut-être parce qu’il est tombé sur l’ennemi. »
Aucune de nous n’avait besoin de préciser que, dans ce cas, il ne fallait pas s’attendre à revoir Robber. Si ses éclaireurs s’étaient fait surprendre à pied par une patrouille montée, l’issue de l’affrontement ne pouvait raisonnablement être que d’une seule sorte. Les éclaireurs n’étaient pas des sapeurs : ils n’avaient pas assez de munitions sur eux pour arrêter longtemps des cavaliers.
« Envoie une autre dizaine en avant pour voir s’ils reviennent, décidai-je après un instant. Nous nous mettrons en route juste après. »
Elle hocha la tête, me salua d’un geste sec et s’éloigna pour s’en occuper.
« J’espère que tu ne t’attends pas à ce que je te salue, moi aussi, lança Masego d’un ton traînant. J’ai une maladie qui m’empêche presque complètement de le faire. »
Je haussai un sourcil.
« C’est la même maladie qui te fait croire que tu es drôle ? » demandai-je.
« Ah, mon ami, quelle femme cruelle nous dirige, dit le garçon à la peau sombre à Hakram, en posant théâtralement une main sur son cœur. »
L’Adjoint sourit.
« Tu parlais, rejeton de Sorcier ? J’ai tendance à ne pas écouter le bruit de fond. »
Les sourcils de Masego se haussèrent.
« Et moi qui croyais que tu savais bien écouter. Ma vie est vraiment une comédie d’erreurs, commenta-t-il. Et à propos de mes défauts, Écuyer, je crains que ma scrutation ne passe toujours pas. »
« Un mage ou un prêtre, à ton avis ? demandai-je. »
« Un prêtre, j’en mettrais ma main au feu, grimaça-t-il. Ça pourrait compliquer les choses quand nous livrerons bataille. Certains peuvent faire glisser la magie sur eux, s’ils le souhaitent. »
« Tant que les couteaux fonctionnent toujours, nous pourrons régler le problème, marmonnai-je distraitement. »
Il devenait évident que Noir m’avait envoyée après un plus gros morceau que je ne l’avais cru. Leur seule cavalerie, menée par un Héros nommé, aurait déjà suffi à poser problème ; mais s’ils avaient aussi des lanceurs de sorts, ils seraient une force avec laquelle il faudrait compter. Non que ma Légion fût dépourvue de répondant dans ce domaine. Nous avions un contingent de mages tout à fait convenable, mené par une rousse très câline, et Apprenti valait à lui seul vingt mages supplémentaires. Je n’avais encore vu personne égaler le sort de glace qu’il avait utilisé à Summerholm. Au loin, je voyais la Quinzième s’éveiller et s’ébrouer après sa pause ; Juniper faisait traverser le gué aux lourds, tandis que les compagnies de sapeurs rejetaient leurs sacs de munitions sur leurs épaules. Je regardai mon cheval toujours sellé en poussant un soupir.
Près d’une heure s’écoula avant que nous recevions des nouvelles des éclaireurs.
La dernière compagnie de Hune était à mi-chemin du gué, tandis que le reste de la Quinzième s’étalait sur les collines en un large arc. J’étais au sommet de la plus haute, juste à côté de l’étendard, en pleine discussion avec Hakram au sujet de l’endroit où nous camperions cette nuit-là, quand un mouvement à la lisière nord des bois attira mon attention. Le groupe que nous avions envoyé pour savoir ce qui était arrivé aux éclaireurs sortit des arbres, avec parmi eux une poignée de gobelins échevelés. Mon estomac se noua : je ne voyais que quelques-uns des hommes de la ligne que j’avais envoyée, et personne d’autre ne semblait suivre. Robber se dirigea droit vers l’étendard, sans prêter attention aux murmures des soldats tandis qu’il se frayait un chemin jusqu’à moi. Apparemment, je ne fus pas la seule à le remarquer : Juniper fut à mes côtés en quelques instants et, avant même que le tribun gobelin n’atteigne le sommet de la colline, Nauk et Masego nous avaient rejoints. J’aurais préféré que Hune soit là aussi, mais elle supervisait en personne la compagnie qui ne nous avait pas encore rejoints.
Mes doigts se crispèrent quand je vis le tribun de plus près : Robber semblait avoir roulé dans un tas de ronces et d’animaux morts, ce qui n’avait rien de très inhabituel, mais la panique à peine contenue dans ses yeux était une autre affaire. Le gobelin s’épanouissait dans le chaos ; les seules fois où je l’avais vu de vraiment bonne humeur, c’était quand il s’apprêtait à tendre un piège vicieux à quelqu’un. Cela aurait suffi à rendre la plupart des gens méfiants, mais je savais comment fonctionnait l’esprit de Robber : tant que je lui donnais quelqu’un d’autre sur qui déverser sa malveillance, il ne serait jamais mon problème. Vu le nombre d’ennemis que j’avais réussi à me faire depuis que j’étais devenue Écuyer, je doutais fort que cela devienne un jour un souci. Je lui laissai un instant pour reprendre son souffle avant de parler.
« Tribun, dis-je pour l’inviter à continuer. Faites votre rapport. »
« On est foutus, grogna-t-il en essuyant le sang de sa joue. »
En voyant l’expression de Juniper, il ajouta précipitamment « madame » à la fin de sa phrase.
« Je vois que la guerre n’a pas entamé ta bonne humeur habituelle, répondis-je d’un ton plat. Mais il va me falloir plus de détails. »
Il passa une main encore couverte de sang sur son crâne chauve, sans remarquer ou se soucier des traînées noires qu’il y laissait.
« On a trouvé vos mercenaires sans problème, dit Robber. Le hic, c’est qu’ils nous ont trouvés aussi. »
Je grimaçai. Il n’y avait vraiment qu’une explication au fait qu’il soit revenu avec quatre hommes alors que je l’avais envoyé avec une ligne entière, mais j’avais quand même… espéré.
« Ils sont où ? demandai-je. »
J’aurais le temps de culpabiliser plus tard d’avoir envoyé ces légionnaires à la mort. D’ici là, tout ce que je pouvais faire, c’était utiliser les informations qu’ils avaient payées de leur vie pour éviter qu’il arrive la même chose au reste de ma Légion.
« À une demi-heure d’ici, répondit le lieutenant aux yeux jaunes. Et, patronne… je ne sais pas d’où vous tenez vos renseignements sur leurs effectifs, mais ils sont complètement à côté de la plaque. Les deux mille fantassins sont bien là, mais Clapper dit en avoir compté au moins huit cents cavaliers. Peut-être plus. »
Je jurai. À voir les visages autour de moi, tout le monde partageait mon avis. Je me frottai l’arête du nez en passant mes options en revue. Pouvions-nous battre en retraite de l’autre côté de la rivière ? Non, pas s’ils sont si près. Ce serait un désastre si la Quinzième se faisait surprendre alors qu’elle était répartie sur les deux rives.
« Ils ont planifié ça, déclara Juniper avec sérieux, me tirant de mes réflexions. Ils nous ont attendus pour nous forcer à combattre avec la rivière dans notre dos. »
Masego se racla délicatement la gorge.
« Comme je suis le seul ici à ne pas avoir reçu de formation militaire, puis-je vous demander pourquoi cela vous donne à tous l’air si sombre ? »
« S’ils frappent assez fort nos lignes — et ils ont largement les effectifs pour ça —, ils nous pousseront dans la rivière pas à pas, lui expliqua Hakram. Ce serait… mauvais. »
Le visage du mage à la peau sombre conserva son sourire aimable, mais je vis qu’il s’était un peu trop figé. Apprenti n’était peut-être pas officier, mais nul besoin de l’être pour comprendre que l’Adjoint avait minimisé la situation.
« Va te faire soigner, Robber, finis-je par dire. Nous aurons besoin de tous ceux qui peuvent tenir une épée. »
Il tenait à peine debout ; il était même probable qu’il eût été à deux doigts de ne plus y parvenir. Le sapeur à la peau verte me salua, mais quand nos regards se croisèrent, je vis qu’autre chose se dissimulait sous la peur aperçue plus tôt. Il était furieux, d’une fureur féroce qui vous tord le ventre jusqu’à vous monter au visage.
« Vous allez les faire payer, Callow ? demanda-t-il. »
Juniper était déjà à deux doigts de le soulever par le col, le visage orageux, lorsque je levai la main pour l’arrêter net.
« Je te le promets, Robber, lui dis-je. Ils paieront le prix fort avant la fin de la journée. »
Il trouva dans mon regard ce qu’il y cherchait.
« Bien, murmura-t-il en hochant fermement la tête. »
Je le regardai dévaler la colline pendant un instant, puis reportai mon attention sur Juniper, qui avait l’air de se retenir de parler avec peine. Je croyais qu’on avait déjà réglé ça.
« Je t’ai autorisée à parler librement quand la Quinzième a été créée, lui dis-je. Je ne me souviens pas être revenue là-dessus. »
La Légate découvrit les dents et, du coin de l’œil, je vis Masego reculer discrètement d’un pas. Sage décision, Masego.
« Il y a une raison pour laquelle nous avons des grades, Écuyer, gronda Juniper. Tu les laisses te parler comme ça chaque fois qu’un de leurs copains meurt, et l’autorité finit par s’effondrer. Ce n’est pas ton ami, c’est ton soldat. Les soldats meurent. C’est ce qu’ils font. »
Nauk sembla vouloir intervenir, mais Hakram croisa son regard et secoua la tête. Bien. Sa petite querelle avec Robber avait été amusante à l’École, mais ici, je n’avais pas la patience pour ça.
« Si je voulais diriger une Légion ordinaire, tu aurais raison, dis-je. Mais je n’ai pas le moindre intérêt à en diriger une. »
La grande orque ouvrit la bouche, mais je poursuivis.
« Les Légions ordinaires ne gagnent pas les batailles comme celle qui nous attend, Juniper. Et ce n’est pas la dernière fois que nous ferons face à de telles chances. Tu crois que Noir a créé la Quinzième parce qu’il nous fallait plus de soldats ? Nous serons la pointe de la lance dans cette guerre. Et dans la suivante. Et dans celle d’après, dis-je d’un ton plat. Si Robber dépasse un jour les bornes avec moi, ce n’est pas toi qu’il aura à craindre, ça, tu peux en être sûre. Mais je n’obtiendrai pas de vous ce que je veux en fouettant ceux qui me regardent dans les yeux. »
« Bien dit », souffla Hakram à mes côtés.
Un long moment de tension s’écoula, puis Juniper inclina la tête.
« Veuillez m’excuser, Dame Écuyer. J’ai outrepassé mon rôle, dit-elle. »
« Tu as parlé franchement, répondis-je. Et tu dois continuer à le faire. Je n’aurai pas toujours raison et, quand je me tromperai, je compterai sur toi pour me le faire remarquer. »
J’avais su dès le début qu’il y aurait des moments où Juniper et moi nous heurterions. Et pourtant, si je l’avais voulue comme Légate de la Quinzième plutôt que Nauk ou Hakram, ce n’était pas sans raison. Ce n’était pas seulement parce qu’elle était sans doute la meilleure officière de notre génération à sortir de l’École : c’était aussi parce qu’elle n’avait absolument pas peur de moi. Elle surveillait ses paroles en ma présence parce que j’avais un Nom et qu’on lui avait appris à respecter les Noms, pas parce que je l’intimidais. Un méchant courait un grand danger s’il s’habituait à une obéissance aveugle. Juniper hocha de nouveau la tête, et son visage reprit cette expression neutre que je trouvais si difficile à lire.
« J’ai cru entendre parler de victoire pendant votre charmante petite conversation, intervint Masego avec un sourire forcé. J’aime la victoire. Nous devrions parler davantage de victoire. »
Je fermai les yeux en soupirant, reconnaissante qu’Apprenti ait désamorcé la tension qui pesait encore sur la scène. Nous en étions donc là, songeai-je : dos à la rivière, sur une colline boueuse, avec une force deux fois plus nombreuse que la nôtre en route vers nous. Sans compter leur cavalerie, ils avaient au moins autant de fantassins des Cités libres que nous, et à leur tête se trouvait un homme soutenu par la puissance d’un Nom. Les Lances d’Argent avaient choisi cet endroit pour en faire leur terrain de massacre : ils comptaient piétiner la Quinzième et nous briser l’échine si durement que ma demi-Légion rafistolée serait éliminée de la campagne avant même d’avoir vraiment commencé.
J’avais beau avoir les yeux fermés, je voyais le terrain où mes légionnaires étaient déployés aussi clairement que si je les avais ouverts ; mon esprit dessinait peu à peu les points d’où les mercenaires viendraient. Toute la force de leur infanterie au centre, les cataphractaires répartis entre les ailes. La cavalerie choisirait mes compagnies de sapeurs pour les traverser comme du papier, tandis que leur infanterie s’engouffrerait dans les brèches et prendrait mes légionnaires à revers de tous côtés. Je pouvais imaginer la scène macabre avec une facilité déconcertante, et pourtant… Pourtant, je ne parvenais pas à avoir peur.
L’ennemi serait en vue dans une demi-heure. Pour certains, cela ne changerait rien, mais les hommes et les femmes sous mon commandement étaient des légionnaires praesi. Ils étaient peut-être inexpérimentés, ils n’avaient peut-être jamais combattu, mais à la fin de la journée, les soldats sous mes ordres portaient l’héritage des armées qui avaient dispersé les forces de Callow et porté l’étendard impérial jusqu’aux murs de Laure. Et cet héritage, cet instant, ces chances et cette joie sauvage qui montait en moi quand je compris que nous avions le dos au mur ? C’était aussi le mien. Dès l’instant où j’avais pris le couteau que Noir m’avait tendu, j’avais su que je m’engageais sur une voie semée de batailles impossibles à gagner. Et voilà qu’elle commençait enfin. Ouvre bien les yeux, mon professeur. C’est ici que tout commence. Parce que si ces chevaliers qui caracolaient, avec leurs cure-dents glorifiés, s’imaginaient battre ma Quinzième, ils allaient avoir une sacrée surprise.
« Ah, grogna Nauk avec une satisfaction manifeste. On dirait bien qu’on va gagner. »
« Pardon, répondit Masego d’un ton narquois, j’ai dû manquer quelque chose. Nous ne sommes pas en infériorité numérique, sur un tas de boue, sans possibilité de battre en retraite ? Parce que ce serait assez rassurant, en fait. »
J’ouvris les yeux et les ignorai tous les deux. Hakram se tenait toujours à ma gauche, pareil à une gargouille verte et sereine. Je réalisai soudain que, depuis le retour de Robber, mon Adjoint n’avait pas laissé transparaître la moindre inquiétude. Il n’avait jamais douté que je trouverais un moyen de retourner la situation. Quand tu accordes ta confiance, tu la donnes tout entière, pas vrai ?
« Elle fait sa tête, rejeton de Sorcier, poursuivit Nauk. Peu importe ce qu’ils nous envoient maintenant : on va les dévorer tout crus. »
De la part de la plupart des gens, j’aurais pris ça pour une image. Avec les orcs, c’était toujours difficile à dire.
« Je ne fais pas de tête, protestai-je, légèrement vexée. Hakram, dis-leur que je ne fais pas de tête. »
Mon Adjoint se racla la gorge et refusa de croiser mon regard.
« Tu as cette façon de sourire presque, en montrant un peu les dents, me dit franchement Juniper. Sur une humaine, c’est vraiment flippant. »
« Je parie que les Héros n’ont jamais droit à ce genre d’insolence de la part de leurs séides, marmonnai-je. Ils n’ont probablement pas non plus à ressusciter leur cheval. Les méchants sont vraiment lésés. »
Je récoltai quelques sourires et desserrai les doigts que j’avais crispés, mes pensées s’emballant déjà.
« Juniper, dis-je. Fais venir Hune. J’ai un plan et nous n’avons pas de temps à perdre. »
La demi-heure dont nous disposions pour nous préparer passa beaucoup trop vite à mon goût. Il faudra s’en contenter. Mes sapeurs avaient fait des merveilles avec le peu qu’ils avaient sous la main : déployés de part et d’autre des collines, ils avaient couvert de rangées de pieux le terrain boueux devant eux, pointes en avant. Et juste à la bonne hauteur pour s’enfoncer dans le ventre d’un cheval. Je misais tout sur le fait que les Lances d’Argent lanceraient leur cavalerie contre les compagnies légères de sapeurs sur mes flancs, plutôt que contre les lourds et les fantassins ordinaires qui formaient mon centre. Les pieux seuls ne suffiraient évidemment pas à arrêter une charge de cavalerie, mais avec les arbalètes dont tous les sapeurs étaient équipés ? Même si nous ne les arrêtions pas net, nous leur infligerions de lourdes pertes. Peut-être assez pour les mettre en déroute. Dieux d’en Bas, faites qu’ils fuient. Parce que s’ils ne fuient pas… J’avais encore quelques tours dans mon sac, mais devoir les jouer si tôt dans la bataille remettrait tout le plan en question. L’Espoir désespéré m’avait semblé être une catastrophe en puissance dans un combat aussi délicat ; j’avais donc suivi le conseil de Juniper et réparti ses membres dans les rangs.
Au loin, les Lances d’Argent s’agitaient, leurs sergents hurlant sur les hommes d’armes pour les ranger tant bien que mal. Ils avaient commencé à arriver au compte-gouttes peu de temps auparavant, mais le mince filet s’était vite transformé en torrent. Leur manque de discipline avait toutefois quelque chose de cruellement satisfaisant : aucun de mes légionnaires n’aurait eu besoin de se faire autant hurler dessus pour se mettre en ligne. Les mercenaires avaient fière allure, avec leurs armures d’argent et leur forêt de pennons, mais, quand il s’agissait d’en venir aux mains, je n’avais aucun mal à croire que ma bande de va-nu-pieds leur passerait l’épée au travers du corps. Celui qui avait organisé les troupes d’en face avait opté pour une disposition classique : deux vagues d’infanterie décalées au centre, avec la cavalerie répartie à peu près également entre les deux ailes. L’éclaireuse de Robber avait vu juste : il y avait au moins neuf cents cataphractaires là-bas.
S’ils jouaient bien leurs cartes, le nombre de soldats qu’ils pouvaient jeter dans la mêlée suffirait peut-être à briser ma Légion par attrition. Nous avions prévu autant que possible une telle éventualité, mais Juniper et moi ne pouvions pas faire de miracles. Certains commandants auraient eu des scrupules à faire couler autant de sang pour gagner, mais je ne pouvais pas compter là-dessus avec les Lances d’Argent : leurs attaques contre les lignes de ravitaillement de l’Empire révélaient une bonne dose de pragmatisme impitoyable, malgré leur allure héroïque. Et justement, en parlant de Héros, le leur semblait galoper devant ses troupes. Voulait-il une entrevue avant le début des hostilités ? Vu les circonstances, je n’étais pas particulièrement disposée à la lui accorder.
Je ne m’attendais pas à une traîtrise de leur part, même si j’aurais été stupide d’écarter complètement cette possibilité. Mais, d’après mes petites conversations avec William, parler avec ce genre de gens était un exercice frustrant. D’un autre côté, si je me montrais assez impolie, je pourrais peut-être pousser ce soi-disant Prince Exilé à attaquer sans réfléchir. À garder à l’esprit. Le Prince en question était un joli garçon, constatai-je alors qu’il continuait de s’approcher à cheval. De longs cheveux d’or flottants, un teint pâle qui lui donnait l’air d’une statue de marbre vivante : un peu trop parfait à mon goût, mais pas désagréable à regarder. Rien à voir avec Kilian, cela dit. Un séide chevauchait à ses côtés, portant ce que je supposais être l’étendard des Lances d’Argent, un fanion représentant un chevalier d’argent sur un champ blanc. Vous n’avez même pas de chevaliers dans vos rangs, espèce de prétentieux crétin, pensai-je sans indulgence. Votre étendard est tout aussi bidon.
« L’autre aussi a un Nom, murmura Masego à mes côtés. Pas un Nom puissant, mais il reste dangereux. Vu son pouvoir, il doit probablement avoir un Rôle d’assistant. Écuyer, peut-être, ou Page. »
Je grimaçai. Ça risquait de compliquer les choses. J’étais assez sûre de pouvoir affronter seule un Nom, mais deux, c’était une tout autre histoire. Hakram n’avait encore reçu aucun de ses aspects ; à part être bien plus difficile à tuer que la plupart des orcs, il ne pourrait pas m’aider beaucoup dans ce domaine. Mais avant même que je puisse commencer à réfléchir à un moyen de les neutraliser, je m’arrêtai sur un fait tout simple : les deux hommes continuaient à s’approcher de nos lignes.
« Hakram, sors ton épée et prépare la réserve, aboyai-je. Ils mijotent quelque chose. »
Je me redressai, déjà à la recherche de mon cheval, mais les deux Héros ralentirent à environ deux cents yards de notre ligne de bataille, puis s’arrêtèrent. Le Page, ou peut-être, enfonça l’étendard dans la boue et porta à ses lèvres le cor qui pendait à son épaule. Il en tira un son puissant, presque cristallin. Je sentis mes hommes frissonner à cette note et la puissance de mon Nom jaillit, furieuse.
« Mais qu’est-ce que c’était que ça ? jura Juniper. »
Masego fronça les sourcils.
« Un truc de prêtre, je crois. Le grand classique : “le son frappera la peur au cœur des méchants”. »
« VILS SÉIDES DES TÉNÈBRES, cria le héros aux cheveux d’or, JE SUIS LE PRINCE EXILÉ, SEIGNEUR DES LANCES D’ARGENT ET HÉRITIER LÉGITIME DU TRÔNE D’HÉLIKÉ ! »
Je clignai des yeux.
« Il… il commence un monologue ? demandai-je, au cas où j’aurais été prise dans une illusion. »
« Tiens, fit Apprenti, songeur. Je ne pensais pas que les gens faisaient vraiment ça. Enfin, j’en ai lu des récits, mais voir ça en vrai est assez surréaliste. »
« JE VOUS OFFRE LA CHANCE DE METTRE FIN À CE CONFLIT SANS VERSER INUTILEMENT LE SANG ! QUE LA SORCIÈRE QUI VOUS COMMANDE S’AVANCE ET M’AFFRONTE EN COMBAT SINGULIER ! »
« J’aurais aimé être une sorcière, soupirai-je. Ma vie serait tellement plus facile si je pouvais incendier les gens par la pensée. »
Juniper remua avec gêne à ma gauche, une expression déconcertée sur le visage. C’était la première fois que je la voyais ainsi depuis notre rencontre.
« Il est sérieux ? me demanda-t-elle. Pourquoi prendrait-il ce risque alors qu’il a l’avantage du nombre ? »
Masego gloussa.
« Il est de sang royal, Légate. Ce n’est pas un piège : à force de porter une couronne, la partie du cerveau qui nous donne, à nous autres manants, le bon sens a tout simplement fini par s’atrophier, lui expliqua-t-il. »
Du coin de l’œil, je vis que l’Adjoint avait déjà préparé la réserve. Bien, inutile de se précipiter. Le Prince Exilé, apparemment satisfait d’avoir lancé son défi, se tenait raide comme un piquet sur son cheval et attendait une réponse. Un combat singulier, hein ? Quelqu’un avait lu trop de romans.
« Juniper, murmurai-je. Corrige-moi si je me trompe, mais il est à environ cent cinquante yards de notre front ? »
La Limière infernale plissa les yeux et estima la distance comme je l’avais fait quelques instants plus tôt.
« À dix yards près, estima-t-elle. Pourquoi ? »
« C’est à portée de tir pour nos arbalètes, fis-je remarquer. »
La Légate grogna.
« Et ? »
« Je pensais, dis-je patiemment, qu’on pourrait lui tirer dessus. »
Un silence s’installa et tout le monde se tourna vers moi. Quoi ? C’était un plan parfaitement raisonnable.
« On… on peut vraiment faire ça ? demanda Hakram d’une voix hésitante. »
Je tapotai ma jambe du bout des doigts.
« Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas. Il n’est pas venu sous un drapeau de trêve et, même si c’était le cas, nous n’avons aucun traité avec les rebelles. »
« Ce serait assez peu chevaleresque de notre part, observa Apprenti d’un ton traînant, mais il semblait davantage amusé que véritablement opposé à l’idée. »
« On ne gagne pas de points pour l’esprit chevaleresque à la fin d’une bataille, Masego, répliquai-je malgré tout. »
Juniper grogna d’un air pensif.
« Ça les mettrait en mouvement, en tout cas, finit-elle par dire. Ça pourrait même les énerver assez pour qu’ils bâclent leur ordre de bataille. Je dois envoyer chercher un tireur d’élite ? »
« Nauk est près du front et il tire plutôt bien, répondis-je. »
Hakram envoya l’un de nos messagers au bas de la colline avec l’ordre. Je regardai le soldat se frayer un chemin parmi les rangs jusqu’à atteindre la silhouette cuirassée du Commandant Nauk. Même à cette distance, je vis à son attitude qu’il était surpris. Quand il se tourna vers moi, je mimai le geste de tirer à l’arbalète. Nauk haussa les épaules, en emprunta une à un gobelin, arma la corde et y plaça un carreau. Un battement de cœur s’écoula avant qu’il ne parte. Le carreau meurtrier fila dans les airs et je compris tout de suite que l’angle était mauvais : il allait frapper le haut du torse du Prince, pas sa gorge ni sa tête. Et tout ce qui ne tue pas un Héros, il s’en remet. La façon dont Hunter avait réussi à manier sa lance malgré sa main manquante et sa lourde hémorragie l’avait assez bien démontré. Pourtant, à l’ultime instant, juste avant que le carreau ne frappe le torse du Héros, une force invisible le détourna selon un angle étrange et il lui transperça la gorge. Je clignai des yeux, sans voix. À l’arrière-plan, Masego se mit à rire convulsivement et je me tournai vers lui, l’interrogeant du regard.
« Tu as fait ça avec un sort ? lui demandai-je. »
S’il pouvait faire de la télékinésie à cette distance, il aurait dû me le dire. S’il pouvait détourner un carreau, il pouvait certainement étrangler le type.
« Ce n’était pas… » parvint-il à articuler entre deux crises de rire. « Ce n’était pas moi. Son armure… »
Il finit par reprendre le contrôle de son rire, mais un sourire jusqu’aux oreilles lui fendait toujours le visage.
« Son armure est enchantée pour dévier les flèches. Seulement, je suppose qu’elle fait partie d’un ensemble et, comme il ne portait pas son casque… »
Je compris au bout d’un instant. L’enchantement avait dévié le carreau d’arbalète loin de son torse, droit vers sa gorge. Au loin, les mercenaires s’agitaient comme un nid de frelons qu’on venait de piétiner, mais je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
Et voilà pour le seigneur des Lances d’Argent.