Chapitre 508
Je dormis pendant le début de la bataille de la Botte de Maillac.
La prédiction de l’Adjoint, qui avait annoncé l’arrivée des premiers éclaireurs ennemis avant la Cloche du Matin, s’était révélée quelque peu optimiste : les premiers rôdeurs furent repérés à la demie de la Cloche de Minuit. Des goules en première ligne au lieu de squelettes : signe certain qu’un esprit malin préparait l’offensive — elles étaient nettement plus douées pour rester invisibles. Le mur de Pickler, sur la péninsule, était achevé et la palissade avait été dressée au sud, mais le fort qui gardait la rive nord n’était pas encore terminé. C’est donc là que les goules tentèrent de se faufiler. Elles tombèrent sur des légionnaires gobelins : crocs et griffes ne faisaient pas le poids face aux couteaux et aux arbalètes, quand ceux-ci étaient entre les mains de soldats capables de voir dans le noir.
Ce ne fut que la première des tentatives ennemies contre nos défenses, menées sous le couvert de la nuit, et mes commandants s’y étaient bien préparés. Les tours de garde furent doublés et l’on sortit les lumières magiques, tandis que les goules solitaires se changeaient en meutes nageant dans la boue et que des squelettes se mettaient à marcher au fond du marais. Une attaque contre la palissade fut repoussée sans difficulté, même si les goules s’étaient, chose assez inquiétante, davantage intéressées à griffer le bois qu’à l’escalader pour attaquer mes soldats. La Botte elle-même ne fut testée qu’avec plus de prudence : des meutes de goules se montrèrent plusieurs fois au loin, dans l’espoir de pousser nos machines à faire feu.
Heureusement, les gars de Pickler étaient plus disciplinés que ça. Malgré leurs efforts, l’ennemi resta dans l’ignorance de la portée et de la nature de nos engins. L’un des légats de Hune, qui se faisait appeler Paltry, était aux commandes à ce moment-là et avait demandé à l’Ordre des Cloches Brisées d’envoyer des patrouilles le long du rivage, par précaution. Elles ne trouvèrent aucun ennemi, cependant, et les morts attendirent leur heure, ne lançant que quelques attaques mineures de plus sous le couvert de l’obscurité. Le premier véritable assaut survint à la demie de la Cloche du Matin et, même si je n’avais pas déjà été en train de prendre mon petit déjeuner en lisant les rapports, le vacarme m’aurait réveillée.
J’engloutis à la hâte le reste de mes œufs — ils étaient moins bons maintenant que Hakram n’était plus là pour les cuisiner, personne d’autre ne savait assaisonner ça comme il fallait — puis m’emparai de mon bâton et boitillai dans la froide lumière du matin. Je tombai sur la secrétaire de la phalange que l’Adjoint avait envoyée me parler. Une attaque contre la palissade, m’apprit la jeune femme, menée par des mages squelettes et des goules.
« Des renforts étaient déjà en route quand je suis partie, dit-elle en repoussant une boucle de cheveux sombres un peu trop longue pour être autorisée par le règlement de l’Armée.
Les secrétaires adjoints ne faisaient toutefois pas partie de l’Armée de Callow, me rappelai-je. Ils appartenaient à Hakram et à personne d’autre, même s’il avait souvent recruté dans mes armées.
— L’assaut aura été repoussé avant que nous arrivions, Majesté, poursuivit-elle. Le Seigneur Adjoint suggère donc que vous finissiez votre petit déjeuner au lieu de…
— J’ai laissé une tasse de thé là-bas, méditai-je. Vous pourriez me l’apporter à la palissade ?
J’ouvris un portail sur le Crépuscule et le franchis. La brise plus chaude de ce royaume des voyageurs était un changement agréable après le climat du Hainaut. Boitiller jusqu’à destination m’aurait pris trop de temps, inutile de le nier : j’avais un raccourci à portée de main. Je n’eus aucun mal à arriver, le compas étoilé guidant mes pas, et sortis d’un portail sous la visée d’une douzaine d’arbalètes et du double de lames. Je souris, satisfaite, et balayai les alentours du regard à la recherche d’une menace.
« Repos, dis-je.
J’avais visé un point au niveau du sol, puisqu’il pouvait y avoir des combats sur le chemin de ronde, mais les morts n’étaient pas en vue. Il n’était pas difficile de deviner pourquoi : le Pèlerin Gris se trouvait là-haut, en train de soigner un capitaine à qui il semblait manquer littéralement un œil et une joue, arrachés par une morsure. Je le laissai s’en occuper pour l’instant et cherchai plutôt un officier parmi la foule qui commençait tout juste à rengainer ses armes. Il y avait là un sergent, un solide gaillard orque à la peau vert foncé, dont le nez était barré d’une cicatrice éclatante, le genre de marque que son peuple prisait comme preuve de force.
— Sergent, votre nom ? demandai-je.
— Alvar, madame, répondit précipitamment le lieutenant en saluant avec raideur.
Le reste de la ligne suivit son exemple, comme si les soldats venaient tout juste de se rappeler qu’ils se trouvaient devant une reine.
— Sergent Alvar, faites votre rapport, ordonnai-je.
— Au moins deux cents goules et un dixième de mages, madame, dit l’orc. Les goules sont sorties les premières, pour attirer le feu de nos mages et de nos arbalétriers ; les squelettes ont ensuite surgi pour lancer des boules de feu et des malédictions de pourriture contre la palissade. Mais le Pèlerin Gris a débarqué pour les écraser. Ça n’a pas duré une seconde.
Je plissai les yeux. Keter avait-elle repéré que cet endroit était le point faible de mes défenses ? Dix mages, ce n’était pas grand-chose à l’échelle du conflit, mais les généraux du Royaume des Morts n’avaient pas pour habitude de jeter les leurs dans le hachoir sans raison. Le Roi Mort avait bien plus de mal à mettre la main sur des mages que sur des fantassins et, à certains égards, ils formaient l’épine dorsale de ses armées.
— Comment la palissade a-t-elle tenu ? demandai-je.
— Nos sapeurs disent que les pierres de garde ont atténué les malédictions, mais les boules de feu ont roussi le bois, répondit le sergent Alvar. Si l’endroit n’était pas aussi humide, le bois aurait peut-être pris feu.
— Quelle chance que j’aie choisi ce trou à rats pour nous battre, lançai-je sèchement. Il y a assez d’eau marécageuse ici pour noyer le travail de cent mages.
— Ça ne me déplairait pas de me battre sur une plage ensoleillée des Cités Libres, un de ces jours, madame, cria un soldat. Je dis ça, je dis rien.
— À moi non plus, soldat, ricanai-je. Mais si l’Ennemi était assez malin pour aller là-bas, ne serait-il pas assez malin pour éviter de nous affronter tout court ?
Quelques rires approbateurs fusèrent, accompagnés de lames frappant des boucliers. La bravade avait toujours du succès auprès de mes troupes et elles avaient bien mérité le droit de fanfaronner. Quelle autre armée de notre époque pouvait se vanter d’avoir mené des campagnes à la hauteur de celles de mon Armée de Callow ? Je tapotai l’épaule du sergent Alvar et renvoyai les soldats à leurs postes. Du coin de l’œil, je vis que Tariq avait fini de soigner mon capitaine. Tant mieux. Je n’avais pas voulu le déranger. Si l’homme pouvait recevoir les soins du plus grand thaumaturge de Lumière encore en vie plutôt que de l’un de nos prêtres, je n’allais certainement pas gâcher cette chance. Les prêtres de la Maison Insurgée étaient d’excellents guérisseurs, mais ils ne valaient pas le Pèlerin.
La distance à parcourir n’était pas grande, même en boitant, et je ne perdis pas de temps. Quand le capitaine fraîchement soigné se dirigea vers moi, je secouai la tête : j’avais déjà obtenu les renseignements dont j’avais besoin. Tariq n’avait même pas l’air essoufflé, toujours aussi alerte malgré les années qui s’accumulaient. Je rompis la première le silence.
« Merci d’avoir soigné mes gens, dis-je.
— Si seulement je pouvais faire davantage, répondit le Pèlerin.
Chez la plupart des gens, j’aurais pris cela pour une formule de politesse, mais chez le vieil homme, je soupçonnais une parfaite sincérité.
— La marée monte, dis-je. Notre adversaire a mordu à l’hameçon.
— C’est ce que j’ai entendu dire, murmura Tariq. Des Fléaux aussi ?
— Drake et Manteau, répondis-je. Mais il y aura d’autres Revenants.
Il y en avait toujours.
— Davantage de Fléaux également, dit le vieil homme. Il en faut un troisième pour compléter le trio : c’est la façon de faire de l’Ennemi. Le Valet ou l’Archimage.
Bien sûr, les héros s’obstinaient à appeler Tumulte « l’Archimage », comme si cette description ne convenait pas aussi à plusieurs de nos meilleurs praticiens. Je leur accordais que le Revenant en question disposait d’un arsenal de sorcellerie d’une variété sidérante, mais son goût particulier pour les sorts à grande échelle qui semaient le chaos dans les rangs rendait le nom que mes gens lui avaient donné bien plus pertinent à mes yeux.
— Je dirais que nous n’avons pas vu le Valet, soupirai-je, mais c’est justement tout l’intérêt avec lui, non ?
La Voleuse des Étoiles avait été comme Vivienne, à l’époque, ce qui convenait aux racines communes de leurs Noms : un talent surnaturel pour la furtivité et l’infiltration, mais pas si difficile à affronter dans un combat ouvert. Le Valet, comme nous appelions cette créature au manteau gris, se situait clairement du côté assassin de l’échelle des Nommés furtifs. Ça aurait été une vraie plaie à gérer même s’il ne trempait pas tout ce qu’il utilisait dans des poisons particulièrement létaux. Au moins, nous ne risquions pas d’avoir affaire au Faucon de sitôt. Après avoir perdu sans appel son duel d’archers contre Indrani, le Roi Mort l’avait envoyée à l’est pour qu’elle devienne le problème de Rozala Malanza plutôt que le mien.
— Ils viendront vous chercher, Reine Catherine, dit doucement Tariq. Depuis la Paix de Salia, vous êtes devenue l’une des pierres angulaires de la Grande Alliance. Votre mort lui porterait un coup terrible.
— Ils viennent toujours, haussai-je les épaules. Je respire encore, et je ne tremblerai pas devant l’ombre de Nommés morts.
— Je ne voulais pas vous offenser, dit le Pèlerin. Je voulais seulement dire que partout où vous prendrez position, vos ennemis accourront.
— J’ai prévu le coup, l’assurai-je. Ce qui m’amène à vous demander un service.
— Je vous écoute, Reine Noire, même si je ne promets rien, dit le vieil homme avec un faible sourire.
J’eus l’impression qu’il se payait ma tête, sans parvenir à comprendre pourquoi.
— Je veux que vous restiez ici pendant la bataille, dis-je. Je sais que vous aimez vadrouiller et que le véritable assaut pourrait tomber ailleurs sur nos défenses, mais votre présence ancrerait ce flanc.
— Pour ce qui est de la guerre, je suis à votre disposition, répondit franchement Tariq. Je n’ai jamais commandé d’armées, tandis que votre talent dans ce domaine est bien connu.
Je le remerciai d’un signe de tête, mais avant que je puisse parler, un mouvement attira mon regard. Ah, pensai-je. Le moment est bien choisi, je suppose. Une jeune femme aux cheveux sombres gravit la rampe à la hâte. L’épingle en forme de main squelettique qu’elle portait révélait son rang dans les phalanges. Soulagée, elle me tendit une tasse fumante de tisane.
— Juste à temps, lui souris-je tandis qu’elle s’inclinait. Merci.
Le Pèlerin Gris me lança un regard qui ne savait s’il devait être admiratif ou incrédule.
— Toujours un coup d’avance, Tariq, mentis-je en sirotant mon thé.
Les morts commencèrent à se rassembler en nombre vers la demie de la Cloche du Matin.
Des escarmouches continuaient d’éclater le long de nos lignes de défense — surtout sur la Botte et à la palissade, jusqu’ici — tandis que j’assistais à une réunion de l’état-major de la Deuxième Armée, laissant la machine bien huilée que la générale Hune avait faite de ses officiers suivre son cours. La Deuxième était la force qui était restée le plus proche du modèle originel des Légions de la Terreur, autant à cause des préférences personnelles de Hune que parce qu’une bonne partie de ses officiers supérieurs venaient des Légions de la Terreur. Pas de la Quinzième, qui m’avait accompagnée dans mon ascension, mais des légions qui m’avaient rejointe après la Folie. Les soldats du rang ressemblaient à ceux des autres armées à mon service : une ossature de légionnaires renforcée par un nombre supérieur de recrues callowanes. Mais, chez les officiers, la culture des Légions était encore bien vivante. C’était à la fois familier et déconcertant, comme retrouver un vieil ami dans le visage d’un neveu.
Indrani m’aida à enfiler mon armure, ce qui me semblait toujours à moitié incongru. Je ne porterais sans doute plus jamais d’armure complète, même si j’en avais parfois envie, mais j’avais trouvé un compromis entre protection et mobilité. Sur un gambison, je portais une cuirasse et des brassards supérieurs, avec une longue tasset et une bonne paire de grèves. Un bassinet ouvert, dont les légères dorures évoquaient une couronne au-dessus de mon front, complétait l’ensemble ; je ne portais même pas de gorgerin pour relier la cuirasse au casque. Avec davantage de poids sur le dos, ma démarche boiteuse deviendrait gênante. Le Manteau de Woe se referma sur mes épaules, capuche baissée. Après m’avoir donné un baiser tendre au creux du cou, Archer me laissa à mes devoirs et partit rejoindre les siens.
Un peu moins d’une heure avant la Cloche du Matin, sous la lumière blafarde de l’aube, les morts se mirent en marche. J’avais gagné le mur miraculeux bâti par mes sapeurs sur les rives de la Botte pour mieux observer l’offensive ennemie, et le chemin de ronde ne me déçut pas. Partout où l’eau était basse et la boue peu profonde, on distinguait des squelettes en armes qui avançaient dans la fange. Là où le fond était plus profond, on ne voyait parfois que la pointe des lances et les casques, tirés vers l’avant à travers la vase. L’attaque se déployait en trois colonnes, constatai-je tandis que l’avancée se poursuivait. La plus importante se dirigeait vers la Botte, droit sur nous, mais une autre se dirigeait au sud, vers la palissade.
La troisième semblait vouloir longer la « semelle » de la Botte pour s’engager dans les hauts-fonds entre la péninsule et la rive nord, ce qui me fit grimacer. Notre fort là-bas était terminé, mais j’avais espéré que ce détour pousserait l’ennemi à concentrer ses efforts sur la Botte, mieux défendue. Le général ennemi n’était donc pas dépourvu de talent. Malgré tout, je ne voyais aucune raison de quitter ma position pour le moment. Avec le Pèlerin qui renforçait la palissade et l’Artificière Bénie au fort, nos flancs étaient solidement ancrés pour l’instant. Les vrais problèmes ne commenceraient que lorsque l’adversaire s’attaquerait sérieusement à nos défenses.
— Madame, on dirait que l’ennemi est à portée de nos mages.
Je jetai un coup d’œil au capitaine qui s’adressait à moi, une jeune femme du nom de Jules Farrier — sans lien de parenté avec l’homme qui avait autrefois commandé mes Gallowborne, m’étais-je renseignée — et haussai un sourcil.
— C’est votre commandement, capitaine, dis-je. Je suis seulement là pour garder un œil sur la situation. C’est à vous de donner l’ordre.
— Oui, madame, répondit-elle avec raideur.
Je la laissai faire, les yeux toujours fixés sur les morts qui avançaient dans le marais. Le capitaine Farrier avait eu raison : les squelettes atteignaient maintenant des eaux assez peu profondes pour laisser émerger le haut de leur corps. Il était temps de lancer les boules de feu. Le long du mur de briques cuites que Pickler avait dressé, des incantations s’élevèrent et les flammes jaillirent. La formule des boules de feu enseignée à l’École de guerre était une œuvre d’art. Masego aimait la railler, mais il abordait la question sous le mauvais angle. Il voyait un même sort employé à toutes sortes d’usages, de façon inappropriée, alors qu’il connaissait une formule distincte mieux adaptée à chaque cas. Mais après tout, c’était le fils de Warlock. L’ancien Apprenti. Même parmi les mages de haute naissance, neuf sur dix ne recevraient jamais une éducation comparable à la sienne. La formule des Légions, en revanche, était assez simple pour que chaque mage au service de l’Armée puisse l’apprendre, et assez souple pour s’adapter à des dizaines de situations différentes. Contre des squelettes, le feu seul n’était guère utile. Roussir les os et les armures ne servait pas à grand-chose.
Mais on pouvait modifier la formule pour rendre la boule de feu plus dense et son impact plus puissant, et ça, ça faisait une brèche dans les Os.
Les sorts jaillirent comme une vague de feu, fracassant les squelettes et éclaboussant l’eau fangeuse dans un nuage de vapeur sifflante. L’avancée ennemie vacilla, mais nous avions trop peu de mages et les ennemis étaient trop nombreux : impossible de les arrêter ainsi, on ne pouvait que les ralentir. C’était déjà assez pour préparer un bon champ de tir à nos machines de siège. Nos balistes de cuivre commencèrent à tirer méthodiquement sur les amas de squelettes. Vu le nombre de morts-vivants que nous allions affronter avant la fin du jour, nous ne pouvions pas nous permettre de tirer sur chaque ombre.
Il aurait été facile de voir les pertes s’accumuler chez l’ennemi, alors qu’il n’était même pas encore assez près pour frapper nos murs, et d’y voir l’annonce d’une victoire écrasante. Je savais mieux. D’abord, le fait que nous ne parvenions pas à endiguer le flot, même avec de si petits effectifs — il ne devait pas y avoir plus de trois mille ennemis répartis entre les trois offensives — était révélateur. À chaque battement de cœur, de plus en plus de squelettes traversaient notre barrage de feu et se rapprochaient des murs. Mais surtout, je savais que dans une guerre, les avantages absolus étaient rares ; la plupart étaient comparatifs. Notre avantage ici et maintenant — les murs, le terrain, les préparatifs — n’était pas à dédaigner.
Mais il fallait tout cela pour compenser le nombre écrasant de nos ennemis et leur endurance, et faire de cette bataille autre chose qu’un suicide en grande pompe. Les premiers moments du combat, où nos avantages jouaient et pas encore ceux de l’ennemi, n’étaient donc pas de quoi se réjouir. Ça allait tourner au carnage quand nous n’aurions plus de carreaux, quand la magie s’épuiserait et que mes gens seraient épuisés par des heures de lutte acharnée. Tout ce qui venait avant ne servait qu’à infliger assez de dégâts à l’ennemi pour survivre à la partie difficile. Par chance ou par Destin, le premier squelette à atteindre le pied de notre mur commença à l’escalader à moins d’un pied sur ma gauche. Je boitillai jusqu’au bord du parapet, pointai mon bâton vers le bas et lui adressai un sourire désolé.
— Pas de chance, lui dis-je, avant de lâcher la Nuit.
Ce fut surtout par hasard que je me trouvai dans le fort au moment où l’attaque frappa.
Les combats le long des murs restaient soutenus, mais le danger n’était pas grand : grâce à la concentration de mages et à la relève des soldats frais, nous tenions aisément les morts à distance. J’avais appris que la situation était plus délicate à la palissade, mais l’arrivée d’une compagnie de gros bras et l’intervention du Pèlerin leur avaient permis de garder la situation sous contrôle. L’assaut par les hauts-fonds s’était révélé relativement plus facile, les attaquants ayant été décimés par les tirs venus de la Botte avant d’arriver. C’était le seul front où je n’étais pas encore allée, alors j’avais décidé d’y jeter un coup d’œil. Plus pour le moral que parce que le combat avait besoin de moi, mais le moral compterait beaucoup dans les heures à venir.
Le fort suivait le plan classique des Légions : une enceinte carrée, une palissade avancée et un bastion plus loin à l’intérieur. Des portes sur les quatre côtés permettaient aux légionnaires de se déployer rapidement et, dans notre cas, deux barricades plus petites avaient été ajoutées sur les côtés afin de surélever les scorpions et de les pointer vers les hauts-fonds. Des combats avaient lieu sur le rivage quand je sortis d’un portail à l’intérieur du fort, mais rien de bien menaçant : les morts maintenaient simplement la pression en lançant des cadavres contre notre mur de boucliers, qui défendait la rive. L’Artificière Bénie avait déjà lancé un immense éclair de Lumière sur les mages ennemis, mais ne s’était pas impliquée davantage. Je ne pouvais qu’approuver, compte tenu de ce qu’elle pouvait apporter de limité à un combat, et le lui dis.
« Il me semble cruel de ne pas utiliser tout ce dont je dispose, reconnut Adanna of Smyrna. Il y a eu des morts, et j’aurais peut-être pu en éviter certains.
Mon estime pour elle monta d’un cran.
— Ils connaissent les risques de leur métier, répondis-je sans cacher ma fierté. Ils font partie de l’Armée de Callow, ils savent qu’il faut parfois saigner tôt pour gagner la bataille.
L’héroïne à la peau sombre n’avait pas l’air convaincue, mais même son audace remarquable ne lui aurait pas permis de contester à une reine la manière dont elle traitait ses propres soldats.
— Si vous le di…
Sa réponse fut interrompue par des fracas et des cris venant du rivage. Nous tournâmes toutes deux la tête. Je ne pouvais pas tout voir d’où je me trouvais, même avec les portes du fort grandes ouvertes, mais je distinguai une sorte de grand serpent mécanique qui venait d’émerger des hauts-fonds et déboîtait maintenant la mâchoire.
— Plus tard, coupai-je en m’avançant déjà en boitillant.
Les légionnaires s’écartèrent sur mon passage, même ceux qui se hâtaient d’aller renforcer les troupes, et je pressai le pas pour mieux voir. Je jurai en kharsum. D’après son apparence, il s’agissait d’un nouveau type de construction : bien plus petit que les grands serpents utilisés pendant les sièges du Col du Crépuscule, mais bâti selon les mêmes principes. C’était davantage un transporteur de troupes et un bélier qu’autre chose, mais il n’en était pas moins dangereux. Une demi-douzaine avait atteint la plage en même temps et déversait maintenant des squelettes dans les brèches de mon mur de boucliers. Ils ont été conçus pour les marais du Hainaut, pensai-je. Une réponse aux difficultés du terrain comme à notre avantage croissant à distance. Nous n’étions pas les seuls à nous être préparés à cette campagne.
— Hazaak, gronda l’Artificière Bénie en brandissant une courte lance de cuivre.
Elle m’avait rattrapée sans que je m’en aperçoive. Pour ne pas être en reste, je puisai profondément dans la Nuit tandis que la Lumière s’épanouissait autour de sa lance. Là où l’Artificière frappa avec une puissance brûlante, faisant s’abattre une grande lance crépitante de Lumière sur l’un des serpents, je choisis une approche plus mesurée : des ombres rampèrent sur le sol puis jaillirent brusquement, s’engouffrant dans les gueules béantes de trois constructions et les refermant de force.
— Prêtres, occupez-vous des trois qui sont ligotés, dis-je calmement d’une voix assez forte pour être entendue.
La Maison Insurgée obéit avec application : des lances aiguës de Lumière se mirent à lacérer les grands serpents qui se tortillaient, tandis qu’Adanna se saisissait d’un autre de ses instruments. Je commençai à façonner une grande boule de flammes noires, afin de l’enfoncer dans la gueule de l’un des serpents encore libres, quand j’aperçus un mouvement fugace sur ma gauche. Mon instinct me fit rediriger mon attaque dans cette direction et j’atteignis le Revenant au ventre, brûlant sa silhouette décharnée tandis qu’il trébuchait. Il ressemblait à n’importe quel autre Os, rien de plus qu’un cadavre vêtu d’une armure antique, mais aucun d’eux n’aurait résisté à la quantité de flammes noires que je venais de lui lancer.
— Un Revenant, notai-je. Il ne sera pas seul.
Je tissais déjà une seconde attaque, des fils qui liaient les jambes du Revenant à terre tandis que je préparais une masse de flammes noires plus importante au-dessus de son corps. Elle explosa, une malédiction les traversant.
— Manteau, grondai-je en balayant les alentours du regard.
Je la repérai dans l’eau, seule la moitié supérieure de sa silhouette cuirassée émergeant de la vase. Sa plaque d’acier noir terne, ornée d’émeraudes et d’inscriptions argentées, ne pouvait appartenir à personne d’autre, pas plus que son épais manteau vert, dont la capuche dissimulait la visière de son heaume. Un autre serpent s’embrasa dans une colonne de flammes blanches, l’Artificière frappant sans hésiter. Mais, pendant ce battement de cœur de distraction, le Revenant au sol avait brisé ses liens. Avec une fluidité surprenante, il attaqua l’héroïne, son épée courte décrivant un arc vers son cou. Mais ma main était ferme et ma visée juste : ma propre lame l’intercepta à temps, à un pouce de la chair nue d’Adanna.
Dieux, est-ce que ça tuerait cette femme de porter une putain d’armure ?
— Je vais m’occuper de la prêtresse tombée, dit tranquillement l’Artificière Bénie. Je m’offusque de l’usage qui est fait de ses pouvoirs.
— Faites-vous plaisir, souris-je. Je m’occupe de notre petit ami.
Le Revenant recula en retirant sa lame, mais il avait oublié que ce n’était pas un duel et qu’il se trouvait derrière nos lignes, bon sang. Deux lourds orques le frappèrent dans le dos avec leurs grands boucliers, le faisant trébucher, et je saisis l’occasion. Je frappai haut, d’un coup puissant, qu’il intercepta avec sa lame avant de la faire glisser habilement, si bien que mon élan me porta dans sa garde. Mais, avant qu’il puisse tourner le poignet et me désarmer, mon bâton de bois mort lui fracassa le côté du crâne. Même si la douleur n’avait pas tardé à passer, il vacilla encore et, en grognant, je ramenai ma lame pour frapper de nouveau, tissant la Nuit le long du tranchant. D’un coup net, je fis rouler sa tête casquée, tandis qu’Adanna s’embrasait d’une lumière aveuglante.
Je protégeai mes yeux avec ma capuche et adressai un sourire aux deux gros bras qui étaient venus m’aider.
— Celui-là compte pour moitié pour vous, leur dis-je. Dites à votre lieutenant que vous méritez une citation.
Tous deux me rendirent mon sourire, pareils à de gros chats verts et laids, et me lancèrent avec enthousiasme un « Seigneur de guerre ! ». Mais, même en leur donnant une bourrade amicale, je passais déjà en revue les quelques pans du combat que j’avais manqués. Manteau avait interrompu mon travail sur les serpents — j’étais trop distraite pour le remarquer — mais elle ne s’en sortait pas du tout bien face à l’Artificière. Elle avait déjà dû sortir un globe de ténèbres lisses comme un miroir, que je ne l’avais jamais vue utiliser que lorsqu’elle était acculée. Pendant ce temps, grâce à l’Artificière et à la Maison Insurgée, il ne restait que deux grands serpents, et les mages concentraient leurs efforts sur les brèches pour permettre aux gros bras de les combler. Dans un cri triomphant, Adanna écrasa un bâtonnet de verre dans son poing. Une pluie de lances de Lumière s’abattit sur le globe de ténèbres et le brisa dans un hurlement strident. Manteau avait disparu : elle avait dû décamper dès que l’attaque avait commencé à tourner en sa défaveur.
Je lançai un regard appréciateur à l’Artificière Bénie.
— Vous valez vraiment la peine qu’on vous garde dans les parages, dis-je. C’est une adversaire difficile, pour moi.
Adanna of Smyrna se redressa avec fierté.
— C’est mon devoir de…
Au loin, vers le sud, quelques gerbes rouges jaillirent. Des sorts de signalement, qui réclamaient des renforts. Putain, ils ont dû attaquer la palissade aussi.
— Plus tard, dis-je d’un ton amusé à l’Artificière, avant d’ouvrir un portail et de le franchir.
La première chose que j’entendis en sortant des Voies du Crépuscule me fit frissonner malgré moi.
— Rayonne, dit froidement le Pèlerin Gris.
Je protégeai mes yeux avec le plat de ma lame, mais pas assez vite pour empêcher la lumière terriblement vive que j’entrevis de m’aveugler. Je jurai, les oreilles bourdonnantes et les yeux brûlants, et manquai de tomber sur un soldat. J’avais dû arriver près d’une formation. Il me fallut trop longtemps pour recouvrer la vue, mais ce que je découvris alors avait du bon et du mauvais. D’un côté, une brèche béante d’une dizaine de pieds s’ouvrait dans la palissade. On avait amené des rondins brisés pour la colmater, mais les morts-vivants tentaient de s’engouffrer dans l’ouverture et un mur de boucliers improvisé les retenait de justesse. De l’autre, le squelette fumant aux pieds de Tariq, qui tenait encore une épée bâtarde familière, ne pouvait être que Drake.
La décharge à bout portant de la plus puissante facette du Pèlerin avait dû être trop forte, même pour la régénération de ce monstre : quelques parcelles de chair repoussaient sur ses os, mais rien de plus.
— Majesté, me salua tranquillement Tariq. Pourriez-vous vous occuper de la brèche ? Je n’en ai pas encore fini avec celui-ci.
— Hé, je ne vais pas contester les ordres d’un cadavre fumant, haussai-je les épaules en commençant à rassembler la Nuit. Faites comme bon vous semble.
Je n’avais aucune envie de recourir à la subtilité pour colmater une brèche ouverte. Cette fois, je me contentai donc de faire apparaître quelques dizaines de grandes boules de flammes noires au-dessus des morts-vivants qui tentaient de défoncer mon mur de boucliers. Impatiente, je frappai le sol de mon bâton ; les boules s’écrasèrent et explosèrent en gerbes de feu noir. La pression retomba aussitôt et mes soldats repoussèrent l’ennemi, assez pour que les sapeurs apportent des panneaux et commencent à réparer la brèche. Je lançai une autre gerbe de flammes sur les morts pour les repousser dans l’eau le temps de boucher les trous, puis laissai les capitaines aux commandes s’occuper du reste. Je jetai un coup d’œil à Tariq : il avait cloué au sol les restes de Drake avec des clous de Lumière et ouvrait maintenant sous lui un portail vers les Voies du Crépuscule. Ça pourrait marcher, concédai-je intérieurement. Le crâne du squelette se releva soudain dans un mouvement convulsif et un objet brillant s’envola. Une dent ?
Je tissai aussitôt la Nuit pour l’attraper, tandis que Tariq poussait le squelette dans le Crépuscule et que les os tombaient en poussière, mais quelqu’un d’autre fut plus rapide. Un de mes soldats, un jeune homme qui sourit de ses réflexes fulgurants. Un battement de cœur plus tard, il tressaillit.
— Non, grondai-je.
Le soldat me lança un sourire en coin et un clin d’œil, puis prit la fuite. Je lui envoyai un javelot de Nuit dans le creux du genou. Mes soldats poussèrent des cris consternés en voyant l’un des leurs se faire tirer dans le dos. Mais le soldat trébucha et sa chair déchiquetée se reconstitua en un battement de cœur. Le rayon de Lumière du Pèlerin incinéra son armure et ses muscles, mais cela ne suffit pas. Toujours en flammes pâles, il évita avec agilité le harpon de Nuit que je lui lançai dans le dos et se jeta du haut de la palissade, au milieu de la masse des morts-vivants. Je montai la rampe et déversai ma colère sur les morts dans une tempête de flammes noires, mais ce salaud s’était envolé. Encore une fois. Je serrai mon bâton si fort que mes jointures blanchirent.
Mes soldats se tenaient à bonne distance, mais Tariq ne se laissa pas intimider par la sombre humeur qui se lisait sur mon visage.
— Ce n’est pas la dernière fois que nous le verrons aujourd’hui, dit simplement le Pèlerin Gris. Et maintenant, nous connaissons son tour.
Je m’obligeai à expirer, tâchant de retrouver mon calme, et levai les yeux vers le ciel. Le soleil était plus haut que je ne l’aurais cru ; nous devions approcher de la Cloche de Midi. Dieux, il était à peine midi et les combats dureraient probablement jusqu’à la nuit. Au-dessus de la Botte, des traînées jaunes montèrent. Des constructions en vue. Je redressai les épaules.
— La prochaine fois, d’accord, dis-je en ouvrant un portail.
Comme toujours, les méchants n’avaient pas droit au repos.