Chapitre 506
« Alors, comment s’appelle déjà cet endroit ? »
« Maillac, ma reine. »
Je jetai un regard distrait à l’homme qui m’avait répondu. Sir Brandon Talbot, Grand maître de l’Ordre des Cloches Brisées, n’avait guère changé avec la guerre. Cela me surprenait souvent. Ses cheveux, autrefois longs, avaient été coupés court, mais sa barbe et sa carrure imposante étaient restées les mêmes que lorsque je l’avais rencontré pour la première fois, dans une cellule où Juniper l’avait jeté. Nombre des grands officiers de l’Armée de Callow et des autres armées ployaient sous le poids de leurs fonctions ; Brandon Talbot, au contraire, s’était plutôt bien adapté à cette guerre. J’imaginais que cela tenait au fait qu’elle était plus simple que celles qu’il avait connues auparavant — qu’il s’agisse de la Folie, où il avait combattu pour maintenir la domination de Praes sous ma bannière, ou de la Dixième Croisade, où il avait suivi un méchant du cru contre des Héros envahisseurs.
Nul vivant n’était capable de déchaîner des horreurs comparables à celles du Roi Mort, mais malgré toute cette folie, c’était le genre de guerre que mon peuple était le plus à l’aise de mener : le noir et le blanc, pas de trêve avec l’Ennemi. J’enviais parfois Brandon de ne pas être en mesure de vraiment saisir les tractations sordides qu’exigeait le maintien d’une alliance comme la Grande Alliance. Un grand bien coûtait trop souvent cent petits maux, comme un saint debout sur un piédestal payé par des démons.
« Dieux, dire que quelqu’un a cru bon de bâtir un village ici, lançai-je. Ils devaient être ivres. »
Le noble aux cheveux noirs — l’un des rares de son espèce que je me surprenais à apprécier de temps à autre — laissa échapper un petit rire amusé.
« À ce qu’on m’a dit, certaines terres au nord de Harrow ne sont pas si différentes, dit Brandon Talbot. Quand j’étais enfant, on m’a appris que les habitants y étaient généralement pauvres, mais habiles chasseurs et pêcheurs. Ils sont réputés comme archers dans certaines régions, bien qu’il soit difficile d’échapper à l’ombre des Deoraithe dans cet art. »
« Il ne reste pas grand-chose à chasser ou à pêcher ici, répliquai-je. C’est souvent le cas après le passage du Roi Mort. »
Si la Deuxième Armée devait tenir tête à des forces ennemies bien plus nombreuses sans se faire massacrer et submerger, le choix du terrain serait crucial. Nous avions épluché cartes et archives, et consulté les officiers de Hainaut que la princesse Beatrice m’avait prêtés, avant d’arrêter notre choix sur le village abandonné de Maillac. Malgré son allure de trou perdu, il était parfait pour nos besoins. Voyez-vous, les morts-vivants avaient beau mieux supporter les terrains difficiles que les soldats vivants, ils ne pouvaient pas pour autant faire comme s’ils n’existaient pas. Les marais, les bourbiers et autres mélanges de boue, d’eau croupie et de bestioles rampantes étaient plus faciles à traverser pour les morts-vivants, car contrairement aux humains, ils n’avaient ni froid, ni fatigue, ni maladie — et ne risquaient généralement pas non plus d’être attaqués par des animaux.
Mais cela ne signifiait nullement qu’un marécage était un terrain facile à traverser pour des soldats morts-vivants.
Les squelettes portaient toujours leur armure, pesaient toujours lourd et, en règle générale, étaient bien moins habiles et agiles que les soldats vivants. Une marche dans un bourbier mettrait leurs lignes à mal et ils avanceraient à une lenteur exaspérante dans la boue — ou, s’ils ne le faisaient pas, ils seraient si peu protégés que nos prêtres les faucheraient comme des blés à coups de volées de Lumière. C’était un avantage comparatif des morts-vivants, pas un avantage absolu. Maillac constituait donc une excellente position à défendre : le village se trouvait sur une péninsule relativement vaste, entourée de marécages dans toutes les directions sauf au sud-est, et les rares arbres des environs ne gêneraient pas la visibilité lorsque les morts arriveraient de l’ouest.
Nous ne pourrions pas faire tenir toute la Deuxième Armée sur la péninsule que les habitants appelaient apparemment « la Botte » — vue depuis une haute colline au loin, elle avait vaguement la forme d’une botte, m’avait-on dit quand j’avais posé la question — car dix mille soldats, c’était beaucoup trop. Mais nous pouvions en installer au moins la moitié, puis poster le reste sur les terres plus larges et plus solides derrière la péninsule, auxquelles il était heureusement assez difficile d’accéder. Au nord comme au sud, des formations rocheuses et des eaux profondes compliqueraient l’avancée de l’ennemi encore davantage que les marécages. Les terres dégagées autour de la Botte seraient donc le meilleur chemin pour les morts, à moins qu’ils ne fassent un long détour.
À première vue, cela semblait une bonne idée pour eux : ils pourraient nous attaquer depuis la terre ferme et tenter d’encercler notre armée, divisée entre la Botte et la rive plus large. J’espérais presque qu’ils commettraient cette erreur, car le temps qu’il leur faudrait pour rassembler des forces suffisantes et contourner nos positions permettrait à mon armée de retarder les morts assez longtemps pour que le prince Klaus s’échappe, puis que nous puissions nous-mêmes battre en retraite sans livrer bataille. Même si j’avais choisi Maillac avant tout comme champ de bataille, je ne me serais pas plainte de pouvoir l’évacuer sans avoir à combattre.
Nous n’aurions pas cette chance. J’avais détaché dix mille légionnaires et mes meilleurs cavaliers du reste de l’armée avant de les appâter comme une proie bien grasse dans ces contrées sauvages ; le Roi Mort ne laisserait pas passer l’occasion de nous faire saigner un peu. Cela dit, je n’étais pas arrivée jusque-là en laissant les choses au hasard.
« Je vois mal à quoi l’Ordre pourrait servir sur le champ de bataille que vous nous avez choisi, Votre Majesté, reconnut sir Brandon. Mais vous n’avez pas l’habitude d’agir sans raison ; je suppose donc qu’il y en a une. »
« Le marécage sera un enfer pour les chevaux, et vous êtes beaucoup trop lourd, dis-je. Mais je ne compte pas vous faire combattre ici, Talbot. »
Ses yeux bleus s’illuminèrent de compréhension.
« Nous partons donc en raid, sourit le Grand maître. »
« Et je vous accompagne, confirmai-je. Nous emprunterons les Voies du Crépuscule. Dès que la Deuxième Armée aura commencé à s’installer ici, toi et moi allons devenir une telle épine dans le pied de l’Ordre, dans la région, que Keter sera obligée de venir nous affronter. »
« Tourmenter l’Ennemi est toujours un plaisir, dit le chevalier barbu, l’air satisfait. Plus encore si nous parvenons à le pousser vers une défaite plus cuisante. »
Je le regardai un instant et entrevis ce que mon peuple avait tant aimé chez les siens. Cette noblesse intrépide et robuste, qui maniait l’épée et la lance aussi bien qu’elle dansait, et riait en chargeant sous les bannières des Fairfax et des Alban pour repousser les envahisseurs de l’est et de l’ouest. La guerre n’était pas un métier pour lui, pensai-je, contrairement aux Légions et à tant de gens dans l’Armée. La guerre faisait partie de son être, autant que son nom ou son sang. La guerre n’est pas seulement ce que nous faisons, Catherine, c’est ce que nous sommes, m’avait dit Juniper un jour. Elle parlait alors de son peuple, mais je découvrais si souvent que Praes et Callow étaient plus intimement liés que l’un ou l’autre ne voulait bien l’admettre.
« Je compte faire plus que les tourmenter, dis-je. La moitié du monde se dresse encore quand retentissent nos cors de guerre, Talbot. Je compte raviver cette peur dans les légions des morts. »
Son poing frappa sa cuirasse, au-dessus de son cœur, dans un bruit agréablement sourd.
« Nous sommes à vos ordres, reine Catherine, dit le chevalier. »
Encore quelques années, pensai-je. Cela suffirait.
Je ferais en sorte que cela suffise.
La Sapeuse en chef Pickler, dont la conception des égards dus à son rang oscillait généralement entre « c’est le problème du commandant Waffler » et « si je ne suis pas couverte de poussière, c’est que je m’y prends mal », s’accroupit sur la rive et trempa un doigt vert et tordu dans la boue. Après l’avoir humée longuement, elle la goûta et fredonna.
« Alors ? »
« Limon riche, m’apprit Pickler. Bon matériau. Cela dit, fabriquer des briques de boue dans un endroit aussi humide serait idiot. Il y a de l’argile, par contre ; on peut s’en servir pour faire des briques cuites. Les arbres de ce trou perdu ne valent pas grand-chose, en revanche. Il me faudra envoyer des compagnies chercher du bon bois de chauffage si on veut cuire les briques. »
C’étaient des moments comme celui-ci qui me faisaient admirer ce que représentait réellement l’École de guerre, ce qu’elle accomplissait. Rien que cet échange aurait été impossible dans la plupart des armées de notre époque. Voyez-vous, les rangs de Procer et des Villes Libres comptaient des ingénieurs qui possédaient des connaissances proches de celles de Pickler. Ni les gobelins ni les Praesi n’avaient le monopole de ce savoir. Mais aucun d’eux n’avait le reste. Pickler avait étudié les mages ; elle savait donc qu’on ne pouvait pas simplement lancer des sorts pour fabriquer ses briques cuites : nous aurions épuisé nos mages à moitié morts bien avant d’avoir terminé. Elle avait étudié les tactiques défensives ; elle savait donc à quelle vitesse il me faudrait les briques, et que si je n’en avais pas assez, en fabriquer une petite quantité ne servirait à rien. Il fallait donc allumer de nombreux feux et disposer de bois de chauffage.
Pickler avait aussi étudié la logistique des effectifs limités. En combinant toutes ces connaissances en quelques instants, elle avait élaboré un plan. Un plan adapté au nombre de personnes que je pourrais lui affecter et aux effectifs nécessaires pour accomplir ce qu’il fallait dans le délai imparti. En pratique, il s’agissait de plusieurs compagnies de soldats réguliers, qui se relayeraient avec des mages affectés à l’accès aux Voies du Crépuscule.
La plupart des armées contemporaines, alliées comme ennemies, disposaient en pratique de toutes ces connaissances, mais aucune ne les réunissait dans une seule personne. Quelques capitaines d’infanterie exceptionnels ou de rares généraux d’Héliké en possédaient peut-être la majeure partie, mais ces individus étaient rares. Mon père avait fait de l’École de guerre un lieu capable de former chaque année des compagnies entières de ces rares individus. Beaucoup pensaient encore que la Conquête avait été une exception, une anomalie rendue possible uniquement par le génie du Chevalier Noir et des Maréchaux de Callow. Ces gens-là étaient des imbéciles. La Conquête avait été remportée dans des salles de classe en pierre, dix ans avant que les armées ne se rangent de part et d’autre des Champs de Streges.
« Vous les aurez, dis-je. Combien de fortifications pouvez-vous construire en deux jours ? »
« La Botte sera entourée d’un mur, et nous installerons des plateformes pour les balistes que vous n’avez pas confiées à votre petit général, répondit Pickler avec une pointe d’agacement. Il faudra dresser des palissades sur la portion qui s’étend entre l’extrémité de la Botte et les eaux profondes au sud. Nous n’aurons pas le temps de bâtir autre chose. »
Je hochai lentement la tête, visualisant les lieux. La péninsule était l’endroit où je voulais le plus de murs d’argile, puisqu’elle subirait l’essentiel de l’assaut ennemi. Au sud, les palissades seraient rudement mises à l’épreuve : Keter était généralement capable de les faire tomber en leur jetant assez de cadavres, sans parler des constructions ou des Revenants. Mais nous ne cherchions pas à transformer ce bout de marécage en citadelle imprenable. Un terrain favorable au combat devrait suffire.
« Et les terres du nord ? insistai-je. »
La péninsule où Maillac avait été bâtie ressemblait à une botte chaussant un pied particulièrement large, mais elle ne s’avançait pas depuis une bande de terre parfaitement droite et sèche — enfin, plus sèche, en tout cas. Au sud, une rive sinueuse reliée au bord supérieur de la Botte se prolongeait sur une soixantaine de mètres avant que des rochers saillants et des eaux profondes ne rendent le passage impraticable. Comme l’avait dit Pickler, nous barrerions ce tronçon avec des palissades. Mais, depuis le bord le plus haut de la Botte, la rive filait droit sur une douzaine de mètres environ, puis remontait sur une trentaine de mètres et bifurquait vers l’est, jusqu’à la deuxième masse de rochers et d’eaux profondes qui m’avait justement décidée à choisir Maillac comme champ de bataille.
Il y avait donc un bras d’eau entre la Botte et la rive, qui, pour ne rien arranger, n’était même pas particulièrement profond. Il était presque certain que les squelettes qui traverseraient le bourbier s’en serviraient comme d’une rampe pour déferler sur notre flanc nord.
« Si nous avions une semaine, j’enfoncerais un mur de pierre et je le drainerais, répondit Pickler avec un soupir qui fit claquer ses dents. Mais nous ne l’avons pas. La boue y est trop molle, Catherine, et contrairement à la Botte ou à la rive plus profonde, il n’y a pas de couche solide pour stabiliser une palissade. »
Je grimaçai.
« Alors nous bâtissons un fort plus en profondeur et nous nous préparons à livrer un rude combat, résumai-je. »
« Je peux installer des nids fortifiés pour les scorpions, afin qu’ils tirent sur tout ce qui sort de l’eau, dit ma Sapeuse en chef. Mais quoi que ce soit de plus demanderait du temps et des bras que nous n’avons pas. »
Elle avait presque l’air de s’excuser, ce qui était rare chez elle.
« Ce terrain n’est pas idéal, dis-je. Je ne m’attendais pas à ce que vous agitiez une baguette magique pour en faire une forteresse imprenable. Vous faites déjà des merveilles, Pickler. »
Et je ne disais pas cela pour lui faire plaisir : parvenir à transformer en seulement deux jours cette portion de marécage défendable en forteresse de fortune était proprement impressionnant. Quand j’avais décidé de n’employer que la Deuxième Armée et l’Ordre comme forces de retardement, j’avais pu le faire sans inquiétude parce que je savais que près de la moitié du corps des sapeurs était restée avec moi, au lieu de servir les engins de siège dont le général Abigail se servirait à présent pour réduire les Sœurs de Cigelin. Je comptais beaucoup sur mes sapeurs, et je savais qu’ils en tiraient de la fierté, mais je ne laisserais pas le poids d’attentes irréalistes les écraser.
« J’aimerais en faire davantage, avoua Pickler, à ma surprise. Il n’y aura pas d’autre guerre pareille de mon vivant, Catherine. C’est celle que je vais pouvoir mener, celle qui me permettra de faire mes armes. »
Elle claqua des dents ; l’éclair de ses rangées de crocs pareils à des aiguilles trahissait une irritation bien réelle. Les gobelins étaient parfois plus faciles à lire que les humains : la plupart ne prenaient pas la peine de dissimuler leur langage corporel comme l’aurait fait un humain rusé, car la plupart des gens de ma race n’apprenaient jamais à déchiffrer les sous-entendus corporels des gobelins.
« Je travaille avec des outils imparfaits, comme tous mes prédécesseurs, dit Pickler. Mais ça… m’agace de savoir que nous pourrions faire mieux. Que nous pourrions rendre coup pour coup à Keter, si nous avions le temps et l’argent. »
Je dissimulai un sourire attendri. Il n’y avait bien que ma Sapeuse en chef pour se vexer d’être désavantagée dans une course aux armements contre l’Horreur Cachée. Même la plupart des Héros, ces élus bénis par la certitude d’une victoire promise, limitaient généralement leurs ambitions à survivre et à arracher la victoire quand il s’agissait de l’Abomination originelle. Pourtant, Pickler de la tribu des Hautes Crêtes avait été forgée d’acier gobelin, trempé dans le feu des Terres désolées et aiguisé sur la pierre à affûter des Guerres inciviles. Face à une puissance terrifiante, la Sapeuse en chef de Callow ne cherchait pas à se recroqueviller : elle brûlait de la surpasser.
« La guerre n’est pas terminée, dis-je. Un jour, elle nous mènera jusqu’aux portes de la Couronne des Morts elle-même, Pickler. »
Je lui adressai un sourire.
« Ce jour-là, je m’attends à ce que tes coffres débordent et que tu n’aies presque plus qu’à demander pour obtenir ce que tu veux. »
« Que le Gobeur me prête souffle jusque-là ! » s’exclama Pickler de la tribu des Hautes Crêtes, tout sourire et malice, avant de s’incliner brièvement. « Je vais me mettre au travail, Votre Majesté. »
Je lui rendis son salut, l’esprit déjà ailleurs. L’Ordre des Cloches Brisées rassemblait déjà ses troupes pour les raids et choisissait ses cibles avec la générale Hune et Hakram ; à présent, ma Sapeuse en chef avait reçu ses instructions et disposait des bras nécessaires pour les exécuter. Il était donc temps de m’occuper des… irréguliers.
J’avais commencé par Masego, car je m’étais dit que ce serait moins déstabilisant à regarder que ce qu’Akua voulait faire du Troubadour rapace. Hélas, il semblait que mon orgueil était venu me mordre le cul. Que le Hiérophante se tienne au sommet d’une pierre plate en lévitation n’avait rien d’inattendu, pas plus que les rochers plus petits qui tournaient autour de lui, couverts de runes dont les formes changeaient sous mes yeux. En revanche, voir le Pèlerin Gris debout à côté de lui, la tête penchée sur le côté comme s’il écoutait quelqu’un parler tandis qu’il corrigeait certaines runes, ça, je ne l’avais pas vu venir.
« — très serviable », entendis-je Zeze dire d’un ton reconnaissant. « Je pourrais parler à Catherine de votre rémunération, si vous voulez, ou puiser dans les fonds discrétionnaires de l’Arsenal. »
Eh bien, c’était gentil de sa part.
« C’est une attention aimable, répondit Tariq d’un ton sec, mais les Ophanim n’ont pas besoin d’être rémunérés pour leur aide. »
Attends, il parlait de payer le Chœur de Miséricorde ? Dieux, Masego, on n’avait vraiment pas la place pour ça dans le budget. Je m’éclaircis la gorge en approchant, car aucun des deux ne semblait assez absorbé par son travail pour prêter attention à ce qui les entourait.
« Catherine, me salua le Hiérophante. Tu viens jeter un œil ? »
« On peut dire ça, répondis-je. Pèlerin, c’est toujours un plaisir de vous voir. »
Je ne précisai pas que je ne m’étais pas attendue à le voir, mais sa simple présence ici le laissait entendre.
« Le plaisir est partagé, dit le vieil homme, amusé. Nous avons prêté main-forte au seigneur Hiérophante, voyez-vous, car ses travaux se sont révélés avoir des origines… surprenantes. »
« J’ai compris comment les anges foudroient les gens, dit Zeze, ravi de lui. À peu près. Quand les Ophanim ont essayé de tous nous tuer à Lyonceau, j’ai pu bien les observer. »
« Ce n’était absolument pas leur intention, soupira Tariq. Seule était recherchée la mort du Tyran d’Héliké — une nécessité, j’en suis sûr, vous en conviendrez. »
« Par la foudre, précisa aimablement Masego. Ce que je reproduis à présent, mais sans les anges. »
« Ah oui, dis-je d’une voix éteinte. Comme c’est merveilleux. »
Je regardai le Pèlerin, m’attendant à ce qu’il développe, mais il se contenta de hausser les épaules avec insouciance.
« Ce n’est pas une description inexacte, dit Tariq. Ils ont très envie de savoir si cela fonctionne. »
« Ah oui, dis-je, d’une voix encore plus éteinte. C’est bien. »
« Je sais ce que tu penses, reprit Masego. »
Il tenta de s’appuyer contre une pierre en rotation, mais s’y prit mal et manqua de tomber de la dalle flottante. Le Pèlerin le retint discrètement par sa robe.
« J’en doute, fis-je remarquer. Mais vas-y. »
« Si aucun Chœur ne donne sa puissance à la foudre, qu’est-ce qui le fait ? demanda le Hiérophante avec enthousiasme. »
« L’effroi existentiel qui vous ronge jusqu’aux os chez tous ceux qui assistent à vos travaux ? proposai-je. »
« C’est trop précis, mais tu es sur la bonne voie, m’encouragea Masego. »
Je jetai un regard à Tariq.
« Je croyais que les gens qui maniaient la Lumière avaient des objections au blasphème, dis-je. »
Et là, on avait franchi deux ou trois étapes de plus que le simple blasphème. J’aurais dit que nous découvrions de nouvelles terres hérétiques, mais c’était toujours difficile à prétendre pour qui connaissait un tant soit peu l’histoire de Praes.
« Foudroyer est ici un terme purement technique, sans la moindre connotation religieuse, répondit sereinement le Pèlerin Gris. »
Tariq, espèce d’ordure, pensai-je sans charité.
« De plus, si cette entreprise réussit, il sera peut-être possible de reproduire le phénomène en n’utilisant que la Lumière, poursuivit le vieil homme avec légèreté. »
Ce qui signifiait que le cerveau de Zeze était terrifiant, comme d’habitude, mais que, dans ce cas précis, cela pourrait déboucher sur une technique que les Héros pourraient utiliser à l’avenir — et, Corbeaux, n’était-ce pas une perspective à vous donner un sacré frisson ? Il était donc prêt non seulement à s’abstenir de protester, mais même à apporter son aide. Je plissai les yeux en observant le vieil homme souriant, sachant que les Bienfaits risquaient bien d’en sortir gagnants. Rien ne garantissait que le Hiérophante puisse un jour transmettre cette technique à quelqu’un de mon camp ; le savoir pourrait donc bien disparaître avec lui. Le Chœur de Miséricorde, lui, n’oublierait pas une fichue chose.
Et d’après mon expérience, les Ophanim n’étaient pas avares de ce genre de savoir avec leurs favoris.
« Quelle chance, répondis-je en grognant. Qu’est-ce que tu utilises, Masego ? »
« J’avais d’abord pensé à utiliser la Nuit, dit nonchalamment le mage à la peau sombre, mais Sve Noc ne semblait pas disposée à coopérer. Nous tirerons donc notre puissance d’Arcadie et nous façonnerons cette puissance grâce aux runes. »
Je clignai des yeux.
« Et ça va marcher ? demandai-je. »
« Si ce n’est pas le cas, le résultat sera probablement une énorme explosion, suivie d’une instabilité temporaire du tissu de la Création à l’échelle locale, fit remarquer Tariq. »
« On peut aussi s’en servir, me dit joyeusement Masego. Donc, en réalité, ça ne présente aucun inconvénient. »
Je fermai les yeux et expirai. Bon, il n’avait pas tout à fait tort. Cela dit, Zeze était généralement très raisonnable, même quand il suggérait des folies furieuses ; ce ne serait donc pas une première. Et cela ressemblait à une arme fonctionnelle, même si elle était instable et dangereuse. Je rouvris les yeux.
« Ça ne fera pas de mal aux nôtres ? demandai-je. »
« Non, répondit Masego d’un ton sérieux. Des précautions ont été prises. Cela ne tuera pas tes soldats. »
« Alors, gloire aux puissants foudroyeurs, dis-je d’un ton sec. Amusez-vous bien, tous les deux, et tâchez de ne pas faire s’abattre l’Arcadie resplendissante sur nos têtes. »
Je reconnus mentalement que cette remarque était peut-être un peu hypocrite, tandis que je m’éloignais en boitant et les laissais à leur travail, puisque c’était moi qui ne cessais de leur voler des lacs.
J’attrapai quelques bribes de la chanson portées par le vent avant de les apercevoir ; le ton presque mélancolique de la voix du Troubadour s’accordait aux accords tristes de sa cithare. La tente était grande ouverte, laissant le chant s’élever librement vers le ciel.
« — nous, d’acier,
Forgés à l’est,
Tourne la roue,
Le charnier festoie. »
Je connaissais très peu de chansons de Praes, si l’on ne comptait pas celles des Légions, mais j’avais déjà entendu parler de celle-ci. La Tyrannie du Soleil, ainsi s’appelait-elle ; c’était un vieux chant de guerre datant de la guerre des Soixante Ans. Elle avait été interdite depuis, mais interdire une chanson suffisait rarement à la faire disparaître. La rendre illégale ne faisait généralement qu’attiser la curiosité. Les quelques airs praesi que j’avais entendus — Comptez les nuits, Sur le monde entier et Baiser brûlant — tendaient vers la fanfaronnade ou le romantisme, pas vers le rythme presque nostalgique de celui-ci. Je me souvins soudain que c’était l’un des morceaux préférés de mon père. Puisqu’Akua avait forcément demandé cette chanson, je faillis sourire à cette pensée.
Aucun des deux n’aurait particulièrement apprécié d’apprendre qu’ils avaient quelque chose en commun, même une chose aussi insignifiante qu’un goût partagé pour une chanson.
Je les trouvai tous deux assis à l’intérieur. Le Troubadour rapace était nonchalamment étalé sur une chaise, ses longs doigts crochus courant sur sa cithare tandis qu’il souriait. Brun et pâle, il aurait été beau sans ses lèvres trop rouges et son regard dépourvu de sincérité. Il portait une armure lorsque la bataille était imminente, mais prenait rarement cette peine en l’absence de danger immédiat : sa tunique et sa cape, élégamment taillées et de bonne facture, étaient dans des tons de violet, et son pantalon comme ses bottes étaient en cuir. Il contemplait Akua d’un regard presque affamé lorsque j’entrai, mais détourna aussitôt les yeux. Ah, mais est-ce sa beauté ou son âme qui t’attire ?
L’ombre avait pris possession d’une petite table et d’une chaise pliante. Penchée en avant, elle tenait une plume et un parchemin — ce qui dévoilait une étendue de peau lisse assez remarquable, grâce à l’encolure généreuse de sa robe rouge, ornée de motifs qui ressemblaient à des plumes de paon bleues. J’avais assez vu Akua chercher à séduire pour soupçonner qu’elle ne faisait même pas exprès d’être attirante à cet instant. Elle était simplement assez belle pour qu’en travaillant, on eût l’impression qu’elle posait pour un tableau.
« Ma chère, dit le démon en levant la tête pour me sourire. Quelle gentillesse de votre part de venir me voir. »
Le Troubadour interrompit son chant en douceur, laissant les dernières notes s’éteindre naturellement, puis s’inclina brièvement devant moi.
« Votre Majesté, me salua Lucien. C’est toujours un plaisir. »
« Vraiment ? m’amusai-je. C’est bon à savoir. »
« Ne tyrannisez pas mon chanteur, me réprimanda Akua. Il interprète de ravissantes chansons. »
« La Tyrannie du Soleil ? demandai-je en haussant un sourcil. »
« Un peu mélancolique, je sais, sourit-elle, mais sa mélodie est si agréable. »
Je lui rendis son sourire, amusée par ce secret qu’elle ignorait.
« Tu en as tiré quelque chose ? demandai-je en regardant son parchemin. »
Une formule magique, à première vue. J’en reconnaissais certains éléments grâce à nos leçons — attends, non, c’était un rituel, mais il devait être utilisé avec la Nuit. Il ressemblait simplement à de la sorcellerie parce qu’elle fondait son fonctionnement sur les principes trismégistans. Je me penchai, fronçant les sourcils pour mieux regarder. La puissance utilisée serait considérable, car elle se servait des notations indiquant que chaque nombre devait être multiplié par mille, mais la durée serait… courte ? Peut-être quelques respirations seulement. Et je ne reconnaissais pas du tout la fin de sa formule ; il n’y avait même ni valeur limite ni marge de variation autorisée.
Cela dit, malgré toutes mes leçons, j’étais encore essentiellement un singe ivre essayant de déchiffrer les travaux de l’un des grands esprits de notre époque ; il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que je n’y comprenne rien.
« Je crois que oui, sourit Akua. Je me suis dit, mon cœur, que la force de la Nuit résidait dans sa souplesse. Mais cela avait un prix : sa faiblesse, à savoir qu’elle n’était jamais que la deuxième meilleure dans tout ce qu’elle pouvait accomplir. »
Quand elle ne faisait pas encore pire, pensai-je. Si je l’appelais la puissance d’un voleur, ce n’était pas sans raison. Elle n’avait pas tort, mais elle minimisait même les choses : à Nuit et Lumière égales de part et d’autre d’un affrontement, la Lumière l’emporterait dix fois sur dix. Bien sûr, les entités maniant la Lumière et la Nuit n’étaient pas nécessairement vouées à un tel résultat, mais dans un combat direct, il fallait bien reconnaître que la Lumière l’emportait toujours. Si l’on considérait que, selon la théorie dominante, la Lumière avait été créée par les Dieux d’en Haut lors de la naissance de la Création, tandis que la Nuit n’était que l’œuvre indirecte des Dieux d’en Bas, cela me paraissait tout à fait logique.
« Admettons que je sois d’accord, répondis-je. Et alors ? »
« Une grande puissance qui pourrait bénéficier d’une méthode de canalisation… mieux définie, dit Akua. Une méthode davantage accordée à la Création. »
Je l’observai un instant, puis jetai discrètement un regard au Troubadour rapace. Son sourire s’élargit.
« Hum, dis-je. C’est… sage ? »
Elle comprit ce que je sous-entendais et saisit ma question très délicate : « es-tu sûre que canaliser la Nuit par l’âme du méchant mangeur d’âmes ne va pas nous attirer des ennuis ? »
« C’est mon rituel, répondit-elle avec aisance. Il reste entre mes mains du début à la fin. »
Le Troubadour rapace serait donc davantage un composant du rituel qu’un participant actif. Ah, cela me rassurait déjà un peu. Je n’étais toujours pas exactement enthousiaste, mais bien peu des moyens qu’il nous fallait pour gagner cette guerre pouvaient raisonnablement être qualifiés de sûrs.
« Et tu es certaine d’obtenir des résultats, dis-je. »
« J’ai vérifié les principes sous-jacents », répondit Akua avant de se renverser sur sa chaise, comme pour m’offrir une meilleure vue de ses notes.
Oui, cela ne servirait à rien. J’avais désormais une compréhension à peu près correcte des formules de sortilèges trismégistans — je serais peut-être incapable d’en créer une, mais je pouvais identifier avec une certaine fiabilité la fonction de chaque élément. Cependant, jeter un œil aux travaux nécessaires à la conception d’un rituel entièrement nouveau, qui fonctionnait avec la Nuit et impliquait d’une façon ou d’une autre un être Nommé, aurait été absurde. Je n’avais pas les connaissances nécessaires pour comprendre celles qu’il aurait fallu posséder afin de saisir les principes fondamentaux de cette entreprise.
« Je te crois sur parole, dis-je sans hésiter. Mais que fera exactement ton rituel ? »
Elle me fit signe d’approcher et me murmura la réponse à l’oreille. Je reculai, l’air surpris.
« Tu en es sûre ? demandai-je. »
« Les effets pourraient être inférieurs à mes attentes, mais il y en aura, dit Akua avec calme. Cela ne fait aucun doute. »
Je sifflai doucement.
« Eh bien, espérons que le rituel fonctionnera pleinement, dis-je. Cela ferait une vraie différence, et pas seulement lors de la prochaine bataille. »
« Je m’attends à ce que Trismégiste corrige cette faiblesse, tôt ou tard, répondit l’ombre en haussant les épaules. Mais pour l’instant, nous avons l’effet de surprise ; nous pouvons donc raisonnablement espérer réussir. »
Hum. Elle n’avait pas cité ce nom par hasard : c’était un rappel voilé de la raison pour laquelle la magie praesi s’appelait sorcellerie trismégistane. Nous employions ses propres méthodes contre lui, ce qui signifiait que notre avantage serait probablement de courte durée.
« Je vais donc me permettre d’espérer, dis-je. Ai-je bien compris que tu utiliseras une chanson ? »
« En effet, répondit Akua, l’air satisfait. As-tu une préférence particulière ? Lucien s’est révélé avoir un répertoire remarquable. »
Je jetai un regard à l’intéressé, toujours souriant. Oui, j’imaginais bien, vu le nombre d’âmes damnées qu’il avait dévorées.
« C’est ton rituel, dis-je. Que la chanson soit la tienne aussi. »
« Vous m’honorez, beauté aux yeux d’or, dit-elle. Justement, j’avais une idée. »
« Ah ? »
« Les Étoiles tombées du ciel, dit Akua en Mthethwa. C’est une chanson ancienne, mais si elle est encore chantée, ce n’est pas sans raison. »
« Je ne la connais pas, répondis-je, mais j’ai hâte d’y remédier. »
Elle inclina la tête.
« Je ferai en sorte, sourit Akua Sahelian, de ne pas vous décevoir. »