Chapitre 501
Le général Abigail de Summerholm, avais-je remarqué, entrait toujours dans une tente comme si elle s’attendait à y trouver une meute de loups affamés. Ou peut-être seulement la mienne, songeai-je. Elle n’avait jamais tout à fait réussi à cacher qu’elle avait plutôt peur de moi, ce qui faisait que la taquiner était un petit plaisir coupable — un peu comme agiter une clochette près d’un lapin particulièrement nerveux. Avec sa joue perpétuellement rougie par le soleil et ses yeux bleu pâle, le premier général callowan depuis la Conquête n’avait pas l’air bien impressionnant. Son petit nez délicat lui donnait presque l’air fragile, et ses cheveux en bataille semblaient aller de pair avec les cernes sombres autour de ses yeux, qui s’étaient estompés au fil des ans sans jamais disparaître tout à fait.
Elle était aussi l’une des commandantes de campagne les plus avisées de l’Armée de Callow, même si je doutais qu’elle en convienne si on le lui demandait. Je n’aurais pas parié sur elle contre Hune, pas avant quelques années encore, mais le général Bagram de la Quatrième avait gardé de mauvaises habitudes de son temps dans les Légions — trop porté à la défensive, trop enclin à se servir de ses lourds comme d’un marteau pour tout écraser — qui ne compensaient pas l’expérience acquise au fil des ans. Leur affrontement aurait donc été bien plus serré. Cela dit, il fallait reconnaître que l’Armée manquait cruellement d’officiers supérieurs. Bon sang, elle en manquait déjà après avoir cannibalisé deux légions entières dans le sillage de la Folie, et nous avions subi de lourdes pertes depuis.
Si Juniper et moi avions pu nous accorder quelques années entre deux guerres pour bâtir un véritable corps d’officiers, elle n’aurait été qu’une des meilleures jeunes recrues, promise à l’avancement mais encore à aguerrir. Dans les circonstances, cependant, la décision de la nommer à la tête de la force qui allait s’attaquer aux Sœurs de Cigelin n’était pas du favoritisme envers une compatriote callowane : je confiais véritablement le commandement à la personne que je jugeais la plus qualifiée. Hune aurait peut-être fait encore mieux, mais j’avais besoin de la Deuxième avec moi. Même si le corps du génie était désormais officiellement indépendant du reste de l’Armée de Callow, la plus grande partie de ses effectifs était, dans les faits, rattachée à la Deuxième Armée depuis des années.
Le général Abigail salua, se mordillant l’intérieur de la joue, puis s’approcha de mon bureau personnel. À mes côtés, je sentis Hakram remuer dans son fauteuil roulant, tentant de dissimuler son amusement. Les phalanges faisaient régulièrement circuler des rumeurs flatteuses sur Abigail afin de faciliter les projets que je nourrissais à long terme pour elle — il me faudrait quelqu’un à la réputation irréprochable et dépourvu de toute ambition pour tenir l’Armée de Callow au nom de Vivienne, quand elle deviendrait reine — et je savais qu’il avait cédé à ses penchants de colporteur en en inventant lui-même quelques-unes. J’étais presque certaine que la délicieuse histoire prétendant que la bonne générale avait empalé un Revenant avec l’étendard de la Troisième venait de lui.
« Votre Majesté, dit Abigail de Summerholm. Vous m’avez fait appeler. »
Je m’adossai à mon siège, la considérant d’un air grave, et tambourinai des doigts sur le bureau. Le général se ratatina visiblement.
« C’est cruel, dit Hakram en kharsum, sur un ton approbateur.
— Tu as raison, Adjoint, dis-je gravement. Autant en finir tout de suite. »
Le lapin gémit, et j’étais une très, très méchante femme. Je n’allais pas m’arrêter, c’était beaucoup trop divertissant, mais il fallait bien payer son dû.
« Madame ? couina Abigail.
— Vous savez pourquoi vous êtes ici, général, dis-je d’un ton sévère. »
L’autre femme tressaillit, comme si sa nervosité s’était changée en spasme, puis les mots jaillirent.
« Je suis désolée, bredouilla le général Abigail. Je sais que c’est du vin proceran, et que ça fait de moi une mauvaise patriote, mais il est tellement bon… »
Je me renfonçai dans mon fauteuil, étouffant un sourire.
« … Je ne savais même pas que les dés étaient pipés, je les ai eus d’un sergent gobelin de la Deuxième et… »
Ô Corbeaux, elle continuait de parler.
« … Je ne savais pas si elles flirtaient vraiment, enfin, elles sont de Sang et elles sont fiancées… »
Avais-je brisé l’une de mes officières les plus précieuses ? Avais-je enfin été trop loin ?
« … Pour ma défense, Brotel est un nom de ville très déroutant, surtout avec la prononciation alamanne, et je ne savais pas que c’était un véritable seigneur… »
Non, décidai-je. C’était simplement ma récompense pour avoir enduré les dernières semaines de guerre à vous broyer l’âme. Comme fumer une bonne pipe, sauf que c’était encore mieux parce que quelqu’un d’autre en faisait les frais. Après cette pensée, je me dis que la compagnie que j’avais fréquentée ces dernières années n’avait peut-être pas fait grand-chose pour améliorer ma moralité. C’était probablement la faute de Noir, en remontant assez loin, me rassurai-je. Je n’avais absolument pas pris ces habitudes toute seule.
« … Je ne voulais pas vraiment dire qu’on devrait manger tous les enfants procerans, enfin, comment on ferait ça, concrètement ? Bon, peut-être qu’on pourrait créer une sorte de magistrature chargée exclusivement de manger les bébés, mais ça coûterait vraiment cher et je ne pense pas que la Maison de la Lumière… »
Hakram se racla la gorge, et elle se tut aussitôt.
« Vous savez ce qu’il faut faire, maintenant, je crois, dis-je solennellement.
— Vous allez me renvoyer chez moi, où je resterai officiellement générale, mais serai en réalité privée de toute autorité, dit le général Abigail avec espoir.
— Encore mieux, dis-je. Adjoint ? »
Il roula jusqu’à elle et lui tendit un parchemin plié, qu’elle déplia avec méfiance. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle aperçut le sceau royal au bas de la page.
« Félicitations, dame Abigail, dis-je. Il va vous falloir choisir un nom de famille, maintenant que vous êtes noble au sein de la pairie officielle du royaume de Callow.
— Quoi ? souffla Abigail.
— Tout à fait, approuvai-je. Ce n’est pas un titre assorti de terres, cela dit, mais ma position sur la question de leur attribution est claire. »
J’avais hérité de mon père d’une noblesse largement brisée, mais les dieux savaient que je me serais débarrassée de mes derniers barons du Nord si j’avais pu. Je n’avais rien contre les titres de cour, ni même contre les chevaleries, mais l’idée de souverains légitimes dont le seul talent consistait à avoir eu la chance de naître du bon ventre continuait de me hérisser. Les gouvernorats n’étaient pas un système parfait, mais ils valaient sacrément mieux que le labyrinthe de lois et de privilèges nobiliaires qui les avait précédés.
« Je ne comprends pas, reprit Abigail.
— En reconnaissance de votre charge héroïque et audacieuse lors de la deuxième bataille du Creux de Lauzon, expliqua l’Adjoint, qui savourait visiblement chaque instant, vous avez été élevée à la noblesse du royaume de Callow. La couronne récompense les services exceptionnels, général Abigail, et les vôtres n’ont pas déçu. »
Cela lui coupait aussi toute retraite si elle tentait de prendre sa retraite. Héroïne de guerre et noble, elle ferait partie des femmes les plus convoitées de Callow après la guerre ; on la mêlerait aux affaires du royaume, qu’elle le veuille ou non.
« Je… merci ? dit le général Abigail avec hésitation.
— Tout le plaisir est pour moi, souris-je.
» Je pensais chacun de mes mots, même si ce n’était pas nécessairement dans le sens qu’elle imaginait. Elle semblait essayer de se convaincre qu’elle était tirée d’affaire ; je lui assénai donc aussitôt la seconde annonce.
« J’ai également eu le plaisir de vous nommer commandante en chef de la force qui poursuivra l’assaut contre les Sœurs de Cigelin, ajoutai-je avec désinvolture.
» Abigail se figea.
« Je ne voudrais pas remettre en cause votre jugement, Votre Majesté, dit délicatement le général.
— Je ne crois pas que quiconque m’ait jamais dit ça sans ajouter “mais” ensuite, remarquai-je en haussant un sourcil.
» Elle déglutit.
« Cependant, tenta bravement le général Abigail, le général Hune ne conviendrait-il pas mieux à cette fonction ?
— J’ai d’autres projets pour elle, répondis-je sèchement.
— Il est tout naturel que le commandement vous revienne, général, gronda Hakram. Vous êtes, après tout, membre de la pairie officielle de Callow. »
Je cachai un sourire derrière ma main, admirant la saloperie pure que recelait cette phrase. Il n’avait manifestement rien perdu de son talent. Le général Abigail foudroya du regard le parchemin qui venait de faire d’elle une noble, comme si la profondeur de sa haine suffirait à y mettre le feu ; hélas pour elle, la Création ne daigna pas exaucer son souhait.
« La princesse Beatrice…
— Elle vient avec moi, dis-je distraitement. Mais vous récupérez les fantassins. »
Elle marqua une pause, évaluant les chances que j’accepte de confier le commandement général à des mercenaires, puis rejeta cette idée comme il se devait.
« Grandmaster Talbot ? » tenta-t-elle, avec une ténacité remarquable.
» Je la regardai fixement, et elle se dégonfla. La fille de Summerholm rassembla pourtant son courage et retourna à la brèche.
« Peut-être que le Dominion devrait… commença-t-elle.
» Je vis les rouages tourner dans sa tête tandis qu’elle évaluait si la confier à Razin ou à Aquiline la tuerait plus ou moins sûrement.
« … laisser quelques compagnies d’éclaireurs derrière, pour compenser le départ des gobelins, rectifia-t-elle précipitamment en plein milieu de sa phrase.
— Pauvres petits seigneurs, dit Hakram en kharsum, amusé. Ça leur ferait mal s’ils l’apprenaient un jour.
— Tout à fait, Adjoint, dis-je avec entrain. Elle devrait plutôt prendre les Premiers-nés. Dix mille hommes sous les ordres du Puissant Sudone et du seigneur Soln devraient faire l’affaire, à mon avis. »
Elle me regarda d’un air accablé.
« Merci, Votre Majesté, dit le général Abigail sur le ton de quelqu’un qu’on venait d’inviter à embrasser la hache qui allait lui trancher le cou sur le billot.
— Je sais que je vous impose un lourd fardeau, puisque vous continuerez de commander la Troisième tout en dirigeant cette partie de la campagne, dis-je. C’est pourquoi je vous ai attribué une assistante qui devrait vous être utile à bien des égards. »
Avec un timing impeccable, le garde posté devant ma tente écarta le rabat pour présenter la nouvelle venue ; le jeune orque annonça l’arrivée de « la secrétaire Elene ». Scribe avait protesté contre l’emploi de son véritable nom, si « Eudokia » en était vraiment un. C’était du moins celui qu’elle avait porté en tant que Calamité, ce qui n’était pas rien. Je trouvais fascinant que, même si l’aspect de Scribe — Effacement, m’avait-elle finalement révélé, mais ce pouvait être un mensonge — palpitait comme toujours et qu’Abigail n’ait aucun moyen de le détecter, la méfiance constante du général l’amenait, toutes les quelques battements de cœur, à remarquer qu’elle ne remarquait pas grand-chose au sujet de Scribe.
Une démonstration fascinante des vertus de la paranoïa quand on… Oh, dieux, j’étais en train de ressembler à mon père, non ? Je me raclai la gorge et m’adressai aux deux femmes.
« Général Abigail, permettez-moi de vous présenter la secrétaire Elene, dis-je. Elle est membre du secrétariat auxiliaire. »
Ce qui était vrai : elle avait même un salaire. J’avais déjà fait retenir deux fois sa solde pour « filature indécente », infraction officielle au règlement des Légions de la Terreur, une institution qui comptait des gobelins dans ses rangs depuis plus de vingt ans.
« Je ne voudrais pas vous offenser, Votre Majesté, dit le général Abigail, mais s’agit-il d’une assassine magique chargée de me tuer si je vous déplais ? »
J’étouffai un éclat de rire surpris. Mon absence de dénégation immédiate fit pâlir ses joues hâlées.
« Quelle honte, général, réprimanda l’Adjoint. Nous ne recrutons pas nos assassins magiques dans les phalanges, c’est le premier endroit où les gens iraient les chercher. Nous ne sommes pas des amateurs. »
« Ça se tient, marmonna la femme aux cheveux noirs, qui sembla même se détendre un peu. Alors, cette espèce de sortilège que je sens, c’est euh… accidentel ? »
« La secrétaire Elene est une Nommée, dis-je. Mais je parle déjà trop à sa place. Pourquoi ne vous présentez-vous pas, secrétaire ? »
« Je suis la secrétaire Elene, du secrétariat auxiliaire, dit Scribe à Abigail d’un ton si sec qu’il aurait rivalisé avec les Sables voraces. Ravie de vous rencontrer. »
« Moi de même, répondit le général, apparemment par réflexe. »
Un silence lourd de sous-entendus s’installa.
« Elle est timide, confiai-je. Vous la connaissez peut-être mieux sous le nom de Scribe. »
Le général Abigail cligna des yeux, surprise.
« L’ancienne est enfin morte ? demanda-t-elle.
— Inutile d’être insultante, dit doucement Scribe. Je vous assure que je suis encore tout à fait alerte. »
« Vous êtes une Calamité ? gémit Abigail.
— À la retraite, précisa Scribe. Je suis désormais employée par le royaume de Callow. Et ma loyauté y est convenablement rémunérée. »
« Vous avez conquis le royaume de Callow, dit le général, la voix devenue aiguë sous l’effet du désarroi.
— C’est un argument recevable, admis-je.
— Elle marque un point, approuva l’Adjoint. »
Scribe nous lança un regard profondément excédé, mais j’avais côtoyé les foutues Calamités ; si elle comptait me faire croire qu’elle était habituée à moins de conneries, il allait lui falloir trouver mieux que ça.
« Je promets de ne pas recommencer, tenta Scribe.
— Vous voyez, dis-je en souriant, nous nous entendons déjà tous. Je suis sûre que vous vous épanouirez toutes les deux grâce à cette collaboration. »
Abigail tressaillit.
« Bien sûr, dit-elle. Je suis certaine que vous avez raison, Votre Majesté.
— Je suis ravie que vous souteniez l’idée, dis-je. Sinon, je ne vous l’aurais pas imposée. »
Je n’avais jamais vu quelqu’un mourir un peu de l’intérieur, et c’était tout à fait captivant. Je les congédiai toutes les deux ; avant même qu’elles ne franchissent la porte, Scribe posait déjà des questions sur les approvisionnements, auxquelles le général répondait manifestement en mentant. Une paire prometteuse, décidai-je. Abigail de Summerholm avait trop l’habitude de se débrouiller tant que le danger n’était pas immédiat ; Scribe devrait l’aider à corriger cela. Quant à Scribe, elle avait trop longtemps servi de rouage à l’ambition de quelqu’un d’autre : assister quelqu’un d’aussi porté sur l’improvisation que le général Abigail serait un véritable défi pour elle.
Au fond, les Nommés aimaient les défis, et je soupçonnais qu’en lui en donnant un, je l’attacherais à nous plus sûrement que tout ce que j’avais tenté jusque-là.
Une fois les deux femmes parties, Hakram et moi nous retrouvâmes seuls, mais pas pour longtemps : quelques instants plus tard, l’un de ses aides entra avec un rapport. Il le parcourut, congédia l’homme, puis roula jusqu’au bureau où je me versais un doigt de brandy. Je haussai un sourcil interrogateur ; il acquiesça, et je sortis une autre tasse pour lui en servir.
« La bande de Roland a tué les dernières créatures autrefois liées au Maître des Bêtes, dit-il. Les pertes parmi les compagnies qui les accompagnaient sont légères ; la plupart ont été causées par la manticore devenue folle. »
Les créatures les moins dangereuses que l’homme avait maîtrisées avaient fui ou s’étaient lamentées, mais celles qui chassaient les humains étaient devenues folles et s’étaient déchaînées avec violence. Heureusement, les ordres permanents du Maître des Bêtes lui avaient imposé de garder sa ménagerie loin de tout endroit où le Roi Mort aurait pu en faire une arme ; l’affaire ne s’était donc pas transformée en massacre. Cela ne voulait pas dire que les chasses s’étaient déroulées sans effusion de sang, même si la Lance Vagabonde s’y était montrée follement enthousiaste et que les gens de Sang avaient pris ça pour l’événement mondain de la décennie.
« Brûlez les cadavres et appliquez les mesures habituelles pour éviter que quoi que ce soit ne rejoigne les rangs du Roi Mort, dis-je. Autre chose ? »
« L’Archer boit, répondit Hakram. Beaucoup. La Concocteur l’a rejointe il y a peu. »
Je grimaçai en songeant à ce que pouvait signifier beaucoup quand Indrani s’y mettait. Il faudrait que j’aille tâter le terrain plus tard pour voir si ma présence serait la bienvenue. Je n’avais pas été tendre en faisant appliquer la discipline ; même en plein deuil, elle pouvait sincèrement ne pas vouloir me voir. Qu’elle ait sorti les bouteilles les plus fortes avant même la tombée de la nuit n’était toutefois pas bon signe.
« Je verrai ce que je peux faire, dis-je. Mais la situation me semble délicate.
— C’est vrai », fit-il en tendant sa tasse.
Nous les entrechoquâmes et bûmes. Le geste, fluide et familier, était le fruit de longues années de répétition.
« Elle parle rarement de Refuge, reprit Hakram. Je ne crois pas que ce soit par honte, mais peut-être parce qu’elle n’en tire aucune fierté.
— Elle parle sans arrêt de la Ranger, grognai-je.
— Elle mentionne la Dame du Lac, rectifia l’Adjoint. Quand parle-t-elle de cette femme autrement qu’en quelques mots ? Même Vivienne se confie plus facilement. »
J’avais déjà songé que Vivienne avait été la Voleuse — furtive et gardienne de secrets — et mon ennemie pendant des années ; pourtant, je connaissais son nom avant celui d’Indrani. Même si l’Archer avait l’air exubérante, elle gardait ses cartes sacrément près de sa poitrine.
« C’est dans sa nature, dis-je finalement. On n’est pas tous faits pour les grandes discussions et l’introspection, Hakram. Certaines personnes préfèrent garder leurs recoins sombres dans l’ombre.
— Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment le cas, gronda-t-il. Peut-être il y a quelques années, mais maintenant ? »
Il hésita.
« Depuis l’Everdark, précisa Hakram. Et je ne parle pas du fait que vous ayez commencé à partager un lit là-bas. »
« Grand Strycht, murmurai-je. »
Là où j’étais morte avant de renaître, Première sous la Nuit. Là où l’Archer avait combattu en mon nom contre des bataillons de Puissants, avant de finir noyée dans la glace quand mon arrogance m’avait valu d’être éventrée par les Sœurs et que le pouvoir de l’Hiver s’était déversé comme une mer. Cette expérience de mort imminente — dont elle avait admis qu’elle n’aurait pas pu se sortir, même si elle l’avait vue venir — l’avait profondément ébranlée. Elle avait surmonté cette épreuve, et sa peur, mais cela l’avait changée malgré tout. Parfois, il suffisait d’apercevoir ce qui se trouvait derrière la porte, même si on parvenait à la refermer ensuite.
« Avant, elle n’aurait jamais rien avoué à Masego, dit Hakram. Elle se serait dit qu’elle aurait bien le temps plus tard, puis, finalement, qu’il était trop tard. Mais plus maintenant. Et je crois que ce sera pareil pour Refuge, si la bonne personne lui pose la question.
— Ce ne sera peut-être pas moi, dis-je franchement. »
L’orque secoua la tête.
« Ce qu’elle a avec Masego est différent, dit l’Adjoint. Il ne la jugerait pas, c’est pour ça qu’elle parlerait sans hésiter. Mais c’est à toi qu’elle se confesse, Catherine. Pas à moi, ni à Vivienne, ni aux liens qu’elle a noués depuis qu’elle est devenue capitaine de Nommés. »
Je m’adossai à mon siège et passai une main dans mes cheveux.
« On verra, finis-je par dire. J’ai dû sévir contre elle hier, Hakram. Elle ne l’aura pas bien pris. »
Le problème, à mes yeux, c’était qu’Indrani avait rejoint la Trêve et les Termes surtout parce qu’elle faisait déjà partie de Woe et que c’était ce que nous faisions. Mais je ne pouvais pas diriger Woe comme je devais me conduire en tant qu’officière de la Grande Alliance ; et même si c’était tentant, je ne pouvais pas simplement classer « Woe » à part parmi les Nommés dont j’avais autorité. Si je les traitais différemment dans l’exercice de mes fonctions, je compromettrais tout ce que j’essayais de faire. Je ne savais toutefois pas à quel point Indrani tenait aux Termes — ni même aux Accords, à long terme. Je savais qu’elle n’accepterait pas le fouet pour une cause qui lui était indifférente.
Ce n’était tout simplement pas dans sa nature.
« Je crois que tu lui fais tort, dit pensivement Hakram, mais je comprends pourquoi. Parfois, il est plus réconfortant de gratter une plaie que de la laisser guérir.
» Mes lèvres se pincèrent, irritées. Ce n’était pas une interprétation charitable de la situation, et n’importe qui d’autre se serait attiré plus qu’un froncement de sourcils.
« Je ne vois pas de quelle plaie tu veux parler, dis-je.
— Du fait qu’elle finira par partir, répondit calmement l’Adjoint. Qu’elle a fait ce choix bien avant de choisir de t’aimer. »
Je faillis jurer — et pas pour plaisanter ni sous le coup de la mauvaise humeur. Je faillis jurer parce que c’était le réflexe, quand quelque chose vous piquait soudain. J’avais oublié à quel point les vérités de Hakram pouvaient être acérées.
« Tu as tout compris, alors ? dis-je d’un ton un peu amer. »
Ce n’était pas la partie de moi qu’il venait de traîner à la lumière du jour que j’avais envie de montrer. J’avais eu une bonne raison de la reléguer dans un coin où le jour ne pénétrait pas.
« Ce n’était pas de la perspicacité, Catherine, mais de la reconnaissance, dit-il.
» Il se lécha les babines, puis garda le silence un instant.
« J’ai fait la même chose, reprit soudain l’Adjoint. Avec… ça. »
Il désigna tout ce qui nous entourait, englobant l’ensemble, et je me raidis. Depuis que j’avais refusé la proposition de soutenir les Clans dans leur rébellion contre la Tour telle qu’elle se présentait alors, nous n’avions même pas vraiment abordé le sujet.
« Je ne suis pas sûre de comprendre, dis-je prudemment.
— J’avais besoin de savoir, dit doucement Hakram, si tu me faisais confiance par principe ou en vérité. Si tu ferais une erreur juste parce que je te le demandais, par pitié. Plus que tout, cela m’aurait été insupportable. »
Je plissai les yeux.
« Ta proposition, dis-je, tu l’as sabotée exprès. Tu n’avais jamais l’intention que je l’accepte.
— J’ai retiré tout ce qui aurait pu la rendre viable, admit-il. Et je t’ai fait présenter ce qu’il en restait. »
Mes doigts se crispèrent, mais je me forçai à expirer.
« Je ne crois pas que tu comprennes à quel point la position où tu m’as mise était difficile, dis-je d’une voix délibérément calme.
— Si, répondit Hakram. Mais je ne m’en excuserai pas, pas plus que toi tu ne t’excuseras de m’avoir interdit le champ de bataille et collé un garde du corps Nommé. »
« C’est différent, sifflai-je. »
Il découvrit légèrement les crocs, mais garda le cou droit — il ne le pencha pas sur le côté, ce qui aurait signifié qu’il s’excusait ou se soumettait. Il ne céda pas.
« Tu l’as fait pour dormir tranquille, dit l’Adjoint. Moi aussi. Et je te pardonnerai ta part d’égoïsme, si tu me pardonnes la mienne. »
Ce n’était pas pareil. Je savais que cela le blessait : je le tenais éloigné des lames et lui imposais la présence de quelqu’un que certains pourraient considérer comme une chaperonne. Mais je le faisais pour qu’il ne se fasse pas tuer. Ce qu’il avait fait… Mais il ne veut pas rester dans ce fauteuil, Catherine, me rappelai-je. Il veut risquer de prendre l’acier. Et je trouvais cette décision stupide et déraisonnable, davantage un spasme de fierté vaine qu’un choix sensé, mais ce n’était pas à moi de décider. Pas vraiment. Il avait courbé la nuque pour me permettre de dormir tranquille, et maintenant il me demandait d’en faire autant. J’en avais un goût de cendre dans la bouche, mais je ne pouvais nier qu’il ne me demandait pas plus que ce que je lui avais demandé.
Peut-être même moins. C’était souvent ainsi entre nous.
« Ça me blesse, dis-je enfin. Que tu ne m’aies pas fait confiance. »
Il hocha lentement la tête. Je soupirai et détournai le regard.
« Mais tu n’as peut-être pas tort, au sujet des plaies qu’on gratte, admis-je. La moitié de ma colère vient de la peur d’avoir pu échouer à l’épreuve.
— Tu n’as pas échoué. »
Il le dit simplement, sans fioritures ni fausses promesses. Cela ne me rassura pourtant pas autant que je l’aurais cru.
« Rien ne sera plus comme avant, n’est-ce pas ? demandai-je doucement. Même avec le temps. Quand ce sera moins récent. »
« Les choses changent, Catherine, répondit l’orque. Nous ne sommes plus les mêmes qu’au début de tout ça. »
Le chagrin me saisit à la gorge, autant pour ce qui avait été fait que pour ceux que nous avions été. Mes yeux me brûlèrent, pour la première fois depuis des années.
« Ce n’est pas un échec, Cat, dit doucement Hakram en prenant ma main. C’est ce que nous cherchions depuis le début. On ne peut pas changer le monde sans changer avec lui. »
« Pourtant, j’ai l’impression d’avoir échoué, murmurai-je, pas toi ? »
Comme si j’avais brisé quelque chose. Ces jours passés à l’Arsenal nous avaient tous coûté plus cher que je ne l’avais compris au départ. Tout ce que touchait l’Intercesseuse était empoisonné, de toutes les façons possibles.
« Nous payons le prix, dit simplement l’Adjoint. C’est ça, la victoire, même quand elle est parfaite. »
Je clignai des yeux et les frottai, retirant ma main de la sienne. J’avais la gorge à vif, comme si j’avais avalé du verre et qu’un éclat s’y était coincé.
« C’est vrai, soufflai-je. »
Il me tapota la jambe, puis prit ses roues en main et se dirigea vers la sortie de la tente. Il s’arrêta toutefois après quelques longueurs de bras.
« Une dernière chose, dit l’Adjoint en se tournant juste assez pour croiser mon regard. »
J’attendis en silence.
« Si jamais tu me parles de dette, Catherine, dit Hakram des Loups Hurlants d’un ton égal, je partirai et ne reviendrai jamais. »
Je reçus ses mots comme un coup de poing dans le ventre, et je le pris à peu près aussi bien. Mes doigts se crispèrent tandis qu’il roulait hors de la tente sans se retourner. Dieux. Il avait dit ça et le pensait vraiment, pas vrai ? La peur qui me parcourut les veines à cette idée fut presque paralysante. Les mains tremblantes, j’attrapai ma pipe et allumai une bouffée de feuille d’éveil. Putain. Je savais que rien n’était absolu, que tout avait un point de rupture, mais l’entendre le dire aussi franchement… Je restai seule dans ma tente, les yeux clos, à chercher un calme qui ne venait pas.
Après près d’une heure, je renonçai à l’espoir d’y parvenir et me forçai à aller retrouver Indrani. Même si j’avais l’impression qu’on venait de m’arracher le sol sous les pieds, je ne pouvais pas me permettre de m’arrêter.
Je ne savais pas exactement à quoi m’attendre en entrant dans la tente où l’on m’avait dit qu’Indrani et le Concocteur buvaient ensemble. Les deux bouteilles vides de rouge de Creusens abandonnées au sol ne me surprirent pas, mais je m’étais dit qu’elles seraient au moins assises. Au lieu de ça, les deux femmes étaient adossées à une table renversée, entourées de chaises renversées. Entre elles trônait une grande bouteille en verre remplie d’un liquide qui ressemblait à de l’eau bouillante — même si la tente puait inexplicablement la cerise — ainsi qu’une demi-douzaine de gobelets d’argile grossièrement façonnés, ébréchés à force d’usage.
Indrani avait quitté son armure pour enfiler une tunique de lin grossier, et son habituelle petite écharpe pendait lâchement autour de son cou. Elle se servait du liquide transparent et bouillant avec une maladresse épouvantable, en renversant plus qu’elle ne s’en rendait compte. De l’autre côté de la table renversée, je mis un instant à reconnaître la Concocteur : tous les poils de son corps étaient désormais noirs comme le charbon, et ses yeux étaient les plus sombres que j’aie jamais vus. Elle semblait bien plus occupée à se moquer de la façon dont l’Archer versait son verre qu’à remarquer qu’une troisième personne se trouvait dans la tente ; ce fut donc Indrani qui me vit.
« Cat, souffla-t-elle. Tu es là. »
Elle sursauta, puis fronça les sourcils.
« Cocky est une méchante, dit Indrani. Je n’ai pas enfreint ta règle.
— Je ne suis pas venue pour ça, lui assurai-je avant de jeter un coup d’œil à l’autre femme. Concocteur, toujours un plaisir. »
« Tout le plaisir est pour moi, répondit-elle lentement et avec précaution, comme quelqu’un qui cherchait à paraître moins ivre qu’elle ne l’était. Vous voulez vous asseoir, Votre Majesté ? »
« Elle déteste les nobles, lui confia Indrani. C’est hilarant, elle ne peut jamais s’empêcher de leur marcher dessus, même si c’est elle, la grande noble, maintenant.
— Les nobles sont toujours gros, répondit gravement la Concocteur. Gras. Ces putains de salauds du Consortium, ils me font toujours payer trop cher. C’est pour ça que je leur vends surtout des poisons. »
« Je vois que vous avez bu, dis-je, malgré moi amusée. Merci, Concocteur, je vais m’asseoir. »
Je pris une chaise, mais au lieu de la remettre à l’endroit, je la laissai sur le côté, repoussai mon manteau et m’assis par terre, le dos appuyé contre ses pieds. Ma jambe me lança, puis la douleur passa.
« Tu vois, marmonna Indrani. Je t’avais dit qu’elle n’était pas précieuse.
— Je n’ai jamais dit ça, répliqua la Concocteur d’un ton agacé. Tu me fais toujours dire des choses. »
Je ressentis une pointe d’envie. Même si elles semblaient réellement s’irriter l’une l’autre, une intimité sous-jacente les unissait, quelque chose que je n’avais jamais vraiment connu. Je m’étais créé ma propre famille en grandissant, mais ces deux-là n’avaient rien en commun et, pourtant, dans cette irritation familière, elles ressemblaient à des sœurs.
« Alors, qu’est-ce qu’on boit ? demandai-je. Ça sent fort.
— Élixir du verger, annonça fièrement la Concocteur. Ma propre création.
— Cerises qui cognent, ricana l’Archer. Tu devrais l’appeler comme ça, je te le répète sans arrêt.
— Je préférerais embrasser John, répondit la Concocteur. »
Un battement de cœur passa, puis elles éclatèrent de rire et crièrent toutes les deux : « Et il est mort ! »
« Que les dieux accueillent son âme, ajouta la Concocteur. Si beau. Si bête.
— Ah, Tinkles, souffla Indrani, toujours un peu hilare. Au moins, il est parti en champion. C’était une bonne bagarre, à Marchford. »
« Si vous continuez à rire aussi fort, il va falloir que je goûte à cet élixir, dis-je. »
J’ignorai les accusations de trahison d’Indrani et me penchai en avant après que la Concocteur m’eut servi un verre avec bien plus d’adresse que je ne l’aurais cru. Mais lorsqu’elle prit le gobelet d’argile et commença à me le tendre, elle se figea. L’Archer aussi. Elles regardaient toutes deux le gobelet, tout sourire envolé.
« Merde, soupira l’Archer.
— J’ai raté quelque chose, remarquai-je.
— C’est Lysander qui les a fabriqués, dit la Concocteur. On devait avoir quoi, douze ans ?
— Il était un peu plus âgé, mais oui, soupira Indrani. Il avait besoin d’aide pour sa première chasse à une meute de stryx, alors il avait fabriqué ces petits cadeaux pour tout le monde.
— Dans certaines cités libres, c’est une tradition quand on demande un service, m’expliqua la Concocteur. C’est une marque de bonne volonté. Il venait de là-bas — il pensait être des environs d’Atalante, mais il n’en était jamais sûr. Sa famille était composée de chasseurs ; ils voyageaient beaucoup.
— Moi, j’ai reçu un bracelet de cuir avec des pierres cousues dessus, dit Indrani avec un demi-sourire. Il était aussi mal fait que les gobelets, mais…
— Il y avait mis du cœur, acheva la Concocteur. C’était difficile de refuser après ça. Nous étions moins dures les unes envers les autres, à l’époque.
— Je n’ai pas besoin de boire dedans si vous préférez, dis-je doucement.
— Non, répondit doucement la Concocteur après un instant, en me le mettant dans la main. Il faut s’en servir. C’est fait pour ça. »
Je le pris et la remerciai d’un signe de tête, puis goûtai prudemment au liquide transparent — qui produisait encore de petites bulles, comme de l’eau sur le point de bouillir — et m’étranglai aussitôt. Le goût, dieux, le goût. Il était aussi fort que son odeur le laissait présager et cognait aussi fort que l’aragh.
« Sœurs, jurai-je. C’est abominable.
» Elles éclatèrent toutes deux de rire.
« D’habitude, je le coupe avec du jus de fruit, dit la Concocteur avec un sourire en coin. Je peux toujours aller chercher quelque chose de plus léger, si vous préférez, Votre Majesté.
— Appelle-moi Catherine, grognai-je en agitant la main d’un geste désinvolte. Et j’ai bu pire pour des raisons plus douteuses, Concocteur. Je suis presque exclusivement passée à l’aragh après avoir dévoré l’Hiver, et je crois que ça brûle encore plus. »
« Elle fait la dure, mais tu devrais la voir s’enfiler le vin d’été du Val, dit Indrani. »
La traîtresse. Je bus une nouvelle gorgée, et ce fut moins horrible. Le premier verre avait probablement tué toutes les papilles de ma bouche ; maintenant, c’était comme battre un cheval mort.
« J’aurais dû laisser le Prince du Crépuscule t’avoir quand nous sommes arrivées à Skade, dis-je. Ça m’aurait épargné bien des ennuis.
— Je vais trinquer à ça, dit sèchement la Concocteur en levant sa tasse. »
Même Indrani se mit à boire ; c’était manifestement le genre de soirée où l’on buvait. Enfin, d’après-midi.
« C’est notre veillée pour Lysander, me dit Indrani. Autant que faire se peut.
— Le Maître des Bêtes buvait rarement, dit la Concocteur. Il n’aimait pas perdre le contrôle. C’était le genre de connard que c’était.
— Je vais trinquer à ça, dit l’Archer, et nous bûmes de nouveau. »
Je ne parlai pas beaucoup pendant les heures qui suivirent. Je n’en avais pas besoin : je compris qu’elles avaient presque hâte de raconter leurs histoires à quelqu’un qui ne les avait jamais entendues. Je soupçonnais la Concocteur d’être bien plus seule qu’elle n’en avait l’air, malgré son orgueil de chat. De temps à autre, je profitais du fait d’être moins ivre qu’elles pour détourner la conversation des disputes, mais les deux femmes se montrèrent étonnamment aimables l’une envers l’autre. Finalement, le Concocteur s’assoupit, affalée contre la table, et Indrani posa elle aussi la tête dessus. Elle ferma les yeux ; je crus presque qu’elle s’était endormie, jusqu’à ce qu’elle parle.
« Je suis contente que tu sois venue, dit doucement Indrani.
— Moi aussi, répondis-je tout aussi doucement. J’ai failli ne pas venir.
— Pourquoi ?
— Je me suis dit que tu ne voudrais peut-être pas de moi, après hier, avouai-je.
» Elle renifla.
« Idiote, dit l’Archer. Je ne suis pas en colère pour ça. Tu te battais pour ta façon de faire.
— Pas pour la tienne, dis-je. Et j’ai dû te taper sur les doigts.
— C’est ce qui arrive dans ce genre de situation, répondit Indrani. »
La gratitude que ses paroles m’inspirèrent ne parvint pas tout à fait à étouffer ma curiosité.
« Je pensais que tu serais en colère, dis-je. La Trêve et les Termes ne t’intéressent pas vraiment.
— C’est vrai, répondit facilement l’Archer. Ça ne me dérange pas non plus, ils ne risquent pas de se mettre en travers de ma route. Mais c’est ta voie, Cat. Ta marque, ce que tu veux accomplir. Je t’ai barré la route, même si ce n’était pas mon intention. Je ferais pareil si c’était l’inverse, si tu m’avais passé des chaînes aux pieds. »
Je hochai lentement la tête. Hakram avait vraiment, songeai-je, cette sale manie d’avoir raison.
« Tu vas t’en sortir ? demandai-je doucement.
» Un long silence suivit.
« Oui, finit par dire l’Archer. C’est juste que… je pensais qu’on avait encore le temps, Cat. Le temps de bâtir quelque chose de nouveau.
» Elle sourit avec amertume.
« Idiote, dit Indrani. J’aurais dû apprendre, après Grand Strycht.
— Je comprends, dis-je. Nauk n’était plus ce qu’il avait été pour moi, pas à la fin, mais quand j’ai appris qu’il était mort à Sarcella… »
Nous partageâmes ensuite un silence paisible.
« Il n’aurait pas été aussi facile à vivre que l’image que je m’en fais, sourit Indrani. Je le sais. Ça n’aurait probablement même pas marché. Alors je crois que ce qui me fait vraiment de la peine, c’est d’avoir perdu cette possibilité.
— Ça compte quand même, ‘Drani, répondis-je.
— Je suppose, murmura-t-elle. Oui, je suppose. »
Au bout d’un moment, sa respiration se régularisa et je compris qu’elle s’était endormie. Comme je ne voulais pas la réveiller si tôt, je restai assise malgré ma jambe qui commençait à me faire mal et terminai le reste de cet atroce élixir du verger. Je tendais l’oreille pour guetter sa respiration, ce qui me permit de comprendre presque aussitôt que la Concocteur ne dormait plus.
« C’est gentil, ce que tu as fait, chuchota la Concocteur. D’être venue. De t’occuper d’elle.
— Elle est des miens, dis-je simplement.
— Elle était des nôtres, dit la méchante aux cheveux noirs, mais la gentillesse n’a jamais été notre spécialité. Ça lui a fait du bien.
» Elle soupira.
« Tu lui as fait du bien, dit la Concocteur. Woe.
— Elle nous a fait du bien, répondis-je. Elle te manque ? »
L’autre femme renifla.
« Non, dit la Concocteur. Elle était foutrement horrible, tu sais ? Avec nous tous. Et nous l’étions tout autant avec elle, mais elle avait ce besoin de gagner et… »
Elle secoua la tête.
« Mais au début, c’était nous, murmura-t-elle. Nous cinq. D’autres étudiants allaient et venaient, mais il y avait nous et la Dame. Ça compte, même si on ne veut pas que ce soit le cas. Lysander était un salopard brutal, Catherine. Égoïste et cruel. Mais il me manque aussi, comme elle. Cette… possibilité.
— Tu ne dormais pas, dis-je.
— À moitié, répondit-elle en haussant les épaules. Je somnolais par intermittence. Mais elle ne me manque pas, non. Peut-être que je la reverrai dans les années à venir, peut-être pas. Je ne sais pas si je lui pardonne, ni même s’il y a quelque chose à pardonner. Mais j’aime… »
Elle eut un petit rire.
« J’aime que cette possibilité existe, maintenant, dit la Concocteur. Alors merci pour ça, Catherine Foundling. Parce qu’elle n’y serait pas arrivée toute seule.
— Elle y serait arrivée, répondis-je en le pensant vraiment.
— Et je crois que le savoir, c’est ce qui lui a donné envie d’y arriver au départ, murmura la Concocteur. »
Je n’allais pas contester ses paroles, pas devant une femme en deuil dont l’histoire avec l’Archer était encore plus compliquée que la mienne ; je gardai donc le silence.
« La Chasseresse, dis-je, elle va s’en sortir ?
— Alexis n’a jamais appris à faire face à quoi que ce soit autrement qu’avec ses poings, dit la Concocteur. Ça ne lui rend pas service quand un drame frappe. Mais elle ira mieux si tu les gardes séparées. Elles ont toujours fait ressortir le pire l’une chez l’autre.
— Au début, je pensais que tu irais voir l’Archer à sa place, dis-je.
— Elle est avec ses amies, en ce moment, répondit la Nommée aux cheveux noirs en haussant les épaules. Des gens qu’elle apprécie vraiment. J’irai la voir demain. Je ne m’attends pas à ce qu’il en sorte grand-chose.
— Je croyais que vous étiez plus proches, dis-je en fronçant les sourcils.
— Tu nous mesures tous à l’aune de ta bande, murmura la Concocteur. Tu ne devrais pas. Ce que tu as est rare. J’ai vu ce que vivent les autres, Catherine, et ça ne leur tombe pas tout cuit dans le bec non plus. C’est rare, et c’est précieux. Ne le laisse pas s’en aller facilement.
— Je ne le laisserai pas, dis-je à voix basse. »
Elle hocha la tête et s’installa confortablement contre la table. J’attendis que sa respiration redevienne régulière, puis me relevai lentement. La nuit était tombée, et avec elle le temps que je pouvais passer ici. On aurait bientôt besoin de moi. Encore un peu ivre, je boitillai dans l’obscurité. L’heure convenue approchait, de très près. Je ne fus pas surprise quand un voyageur vêtu de gris sortit furtivement de l’ombre et vint marcher à mes côtés tandis que je me dirigeais vers la limite du camp.
« Tu sais au moins pourquoi tu es là ? demandai-je avec curiosité.
— Pas encore, répondit le Pèlerin Gris. »
Je reniflai. Foutus Héros.
« Tu m’as demandé un jour quelles étaient mes solutions de repli, dis-je. Tu vas bientôt en voir une. »
À la limite des protections, nous restâmes tous deux dans l’obscurité jusqu’à ce que la Création s’ouvre sous une entaille et qu’un homme vêtu de noir franchisse la brèche. Il sourit en me voyant. Je lui rendis son sourire.
« Bon retour, Hiérophante, dis-je. »