Chapitre 500
Il était facile d’oublier que le Pèlerin Gris, malgré toute la puissance de son Nom et la faveur des Ophanim, était bel et bien mortel. Un vieil homme, avec les faiblesses d’un vieil homme, que sa marche implacable jusqu’à mon camp avait amené au bord de l’effondrement. Ses robes grises flottantes semblaient à moitié faites de poussière et plus ternes encore que d’habitude ; ses yeux bleus chassieux étaient voilés par l’épuisement. Le voir ainsi me mettait mal à l’aise : quelqu’un d’aussi puissant, si manifestement à bout de forces. Il sirota prudemment son eau-de-vie et déclina ma proposition de faire apporter un repas chaud, prétendant que, dans son état d’épuisement, il le rendrait probablement aussitôt. Après avoir repris un peu ses esprits, le Pèlerin n’eut pas besoin qu’on le pousse pour prendre la parole.
« La campagne s’est bien déroulée, au début, dit Tariq. Les raids de l’Ennemi étaient violents et incessants, mais nous avons tenu bon pendant les jours, et les nuits appartenaient aux Premiers-nés. »
J’avais moi aussi rempli une coupe d’eau-de-vie avant de me rasseoir. Je sentais que j’aurais besoin d’un bon verre avant la fin de cette conversation, et peut-être d’un deuxième après.
« Le dernier messager que j’ai reçu de ta colonne m’a dit que l’armée se préparait à passer Juvelun, dis-je. »
La partie du plan de campagne qui revenait au Prince de Fer était, somme toute, relativement simple. Sa colonne, plus réduite — cinquante-quatre mille hommes contre mes soixante-dix mille — avait quitté plusieurs jours avant la mienne l’une de nos places fortes défensives, à l’est de Neustal, juste au nord de la ville de Cassain. Elle avait ensuite rapidement progressé vers le nord, le long des anciennes routes minières. Nous comptions sur l’armée du prince Klaus pour attirer au combat l’armée morte de Juvelun, car la ville se trouvait au-dessus d’un passage à travers les collines menant à la vallée centrale où se dressait la capitale. L’armée qui tenait la ville était aussi la force morte la plus proche de cette capitale.
Malheureusement, l’armée en question avait refusé de quitter Juvelun, préférant rester retranchée dans une position défensive qu’il serait difficile à l’armée numériquement inférieure du prince Klaus d’investir. Nous avions toutefois envisagé cette possibilité et prévu en conséquence. Plus au nord, en remontant la route minière, se trouvait la ville de Malmedit. Elle revêtait une certaine importance stratégique pour le Roi Mort : les puits de mine qui l’entouraient avaient été reliés aux tunnels qu’il avait fait creuser sous les collines du nord, et il se servait désormais de Malmedit comme d’une importante base de départ pour déverser ses bandes de guerre dans les basses terres du Hainaut.
Si le Prince de Fer parvenait jusqu’à Malmedit, il pourrait effondrer les tunnels, ce qui porterait un coup sérieux à Keter. Sachant cela, nous avions supposé que si l’armée du prince Klaus continuait sa marche vers le nord, en direction de la ville, l’armée morte de Juvelun serait forcée de l’affronter : autrement, le Roi Mort sacrifierait tout bonnement sa route orientale vers le Hainaut. Pourtant, il semblait que nous avions commis une grave erreur en chemin.
« Le plan semblait réussir pendant les premiers jours de la marche sur Malmedit, dit le Pèlerin. Des groupes de raideurs commencèrent à harceler nos lignes de ravitaillement et, bien que le jeune Hanno les ait maintenues ouvertes, l’épée à la main, nos généraux crurent qu’il s’agissait des prémices d’une attaque ennemie contre nos arrières. »
Le vieil homme marqua une pause, rabattit une mèche blanche rebelle sur le sommet clairsemé de son crâne, puis sirota son eau-de-vie.
« Pourtant, les jours passèrent, reprit le Pèlerin Gris, et cette attaque n’eut jamais lieu. »
Je grimaçai. C’était là que j’aurais flairé un piège, alors je refusais de croire qu’un commandant aussi expérimenté que le prince de Hannoven ne l’avait pas fait.
« Je suppose qu’il a envoyé un important détachement en reconnaissance. »
Même s’il se méfiait, le prince Klaus ne serait pas retourné sur ses pas au premier soupçon. Le Roi Mort pouvait bluffer, ou simplement considérer Malmedit comme perdue tout en concentrant son attention ailleurs. À sa place, j’aurais établi mon camp relativement près de la force que je savais pouvoir affronter dans une bataille rangée — l’armée de Juvelun — et envoyé un puissant contingent sonder les défenses ennemies plus loin.
« Six mille cavaliers, confirma Tariq. Avec la Sorcière des Bois pour muscle magique et deux champions chargés de l’escorter. À une journée de marche de Malmedit, ils sont tombés sur l’avant-garde ennemie. »
Je bus une gorgée, les doigts crispés autour de l’argent. Avec des chevaux et une sorcellerie de cette envergure de leur côté, ils s’en seraient sortis sans trop de dégâts. C’était la situation stratégique décrite qui me laissait abasourdie. Le Pèlerin Gris m’avait laissé entendre plus tôt que l’armée de deux cent mille hommes que nous croyions dans l’extrême nord de la principauté était celle qui attendait notre colonne orientale à Malmedit. Ce qui signifiait qu’attaquer de front aurait été suicidaire. Le Prince de Fer se serait soudain retrouvé coincé entre une force massive au nord et une plus petite au sud-ouest, cette dernière pouvant même couper ses lignes de ravitaillement si elle était prête à y laisser des plumes — et quand Keter avait-elle jamais rechigné à verser le sang ?
« À quel point était-ce grave ? demandai-je d’un ton sombre.
— Même en empruntant les Voies du Crépuscule, le détachement n’est revenu assez vite que pour nous prévenir deux jours à l’avance, répondit le vieil homme. »
Ce qui semblait long, à qui n’avait jamais commandé une armée. Mais je l’avais fait, et je savais donc que ces choses étaient lourdes et pataudes. Surtout quand on devait leur faire rebrousser chemin.
« Vous avez battu en retraite, je suppose, dis-je lentement.
— C’était notre intention, répondit Tariq. Jusqu’à ce que le Jeune Tueur et la Sorcière Suppliciée repèrent au sud un groupe de raideurs ennemis qui, chose étrange, s’éloignait de l’armée en direction du sud. Ils l’ont suivi jusque-là et… »
Je plissai les yeux. Les pièces du puzzle s’assemblaient.
« … ont découvert les morts en train de démanteler la route minière, achevai-je à voix basse. »
Le vieil homme hocha la tête. Voilà donc le jeu de Neshamah : en défonçant la route, il s’assurait que même si l’armée du Prince de Fer tentait de regagner nos lignes défensives, elle serait suffisamment ralentie pour que sa grande armée embusquée, qui marchait vers le sud depuis Malmedit, puisse la rattraper. Il ne restait que les Voies du Crépuscule pour s’en sortir, mais même cela… comportait des risques. Pas sur le plan tactique, je veux dire. Avec deux jours de préavis, une évacuation était tout à fait possible : tant qu’il n’était pas attaqué, le prince Klaus pourrait, grâce à un phare, faire passer toute son armée dans les Voies en quelques heures. Mais sur le plan stratégique, sa disparition risquait de provoquer un désastre.
Si le Prince de Fer abandonnait complètement le front oriental de notre campagne, rien ne s’interposerait entre une armée massive de deux cent mille hommes — peut-être même trois cent mille, si l’armée de Juvelun rejoignait l’autre en passant à proximité — et nos lignes défensives dangereusement dégarnies. Notre réserve marchait déjà sur les Sœurs de Cigelin ; il ne restait donc que les renforts de Daoine sous les ordres de Vivienne et une nouvelle vague de conscrits procerans. Klaus pouvait aussi ramener son armée à nos lignes défensives, mais dans ce cas, il me laissait en pâture : toutes les armées ennemies convergeraient sur la mienne et, même avec les Voies, il n’aurait aucun moyen de me renforcer à temps.
Il nous avait lus comme un livre ouvert, m’avouai-je. Le Roi Mort avait vu venir notre offensive et nous faisait désormais payer le prix. Je ne pouvais même pas prétendre que cette satanée armée surprise de Malmedit avait au moins révélé les forces cachées de Keter : nous avions bien trouvé cette armée manquante, oui, mais seulement après que l’autre force de cent cinquante mille hommes, à Luciennerie, eut disparu dans la nature. Le vieux monstre rusé avait réussi à entretenir la légende de sa « menace cachée » même après en avoir révélé une autre : il avait préparé un deuxième gâteau tout en mangeant le premier, et pouvait donc littéralement avoir le beurre et l’argent du beurre. Dieux, comme je détestais combattre ce foutu Roi Mort.
Tariq avait continué à siroter son verre en silence, me laissant remettre mes pensées en ordre. Mais quand il vit que j’étais de nouveau pleinement attentive, il posa sa coupe.
« Et ensuite ? demandai-je simplement. »
J’avais pu deviner assez correctement ce que le Prince de Fer ferait jusque-là, grâce à plusieurs sources d’information et d’analyse, mais désormais, nous étions en pleine nature. Je n’avais jamais affronté le vieux prince sur le champ de bataille, et les récits de ses campagnes contre les hommes-rats et les morts étaient presque inexistants : les Lycaonais ne consignaient que les victoires, les défaites et le nombre de morts. Tout le reste passait pour de la vantardise mesquine. Quant aux victoires du Prince de Fer pendant la Grande Guerre, elles étaient bien mieux connues, mais avaient été remportées au cours d’une guerre d’une tout autre nature. Je ne savais pas ce que j’aurais fait à sa place, et encore moins ce qui avait traversé l’esprit du prince de Hannoven à ce carrefour.
« Un conseil de guerre a été convoqué, dit Tariq. Après quelques débats, on a convenu que le plus sage serait d’attaquer l’armée ennemie à Juvelun pour se frayer un passage. »
Je haussai les sourcils et me forçai à réfléchir. Je pouvais comprendre la logique de ce choix, en plissant un peu les yeux, du point de vue du prince. Si ma colonne remportait rapidement des victoires aux Sœurs de Cigelin et à Creux de Lauzon, la prise de Juvelun nous permettrait de réunir nos armées dans la vallée centrale du Hainaut. L’armée morte de Malmedit pourrait toujours marcher vers le sud, contre nos défenses, mais à ce stade nos forces réunies pourraient laisser une forte garnison à Cigelin, puis semer cette armée de morts en empruntant les Voies. Un joli tour : retourner contre ceux qui l’avaient détruite la route minière. Bien sûr, il subirait des pertes en prenant Juvelun aux morts, un nombre de pertes désagréablement élevé, mais il sauverait la situation stratégique.
Le problème, c’était que Klaus Papenheim ignorait que l’armée de Luciennerie avait disparu : j’avais tenté d’envoyer des messagers, mais je doutais fort qu’ils aient traversé le guêpier décrit par le Pèlerin Gris. Une autre armée avait disparu dans la nature, et je parierais mes rubis contre des cochons qu’elle réapparaîtrait près de la capitale au moment où nous prendrions enfin les Sœurs. Pile entre Papenheim, déjà ensanglanté, et mes propres forces, tandis que l’armée encore plus imposante de Malmedit tomberait sur les arrières du Prince de Fer. Voilà qui allait tourner au massacre.
« Tu étais là pour la bataille ? demandai-je.
— Je suis parti avant, dit Tariq. Parmi tous nos Élus, il a été convenu que j’avais les meilleures chances de vous rejoindre sain et sauf, et sans trop tarder. La tâche m’est donc revenue. La bataille de Juvelun a dû avoir lieu à présent, mais ni moi ni les Ophanim n’en connaissons l’issue. »
Je hochai lentement la tête.
« Tu es arrivé à temps, reconnus-je. Ce que tu viens de me dire va beaucoup accélérer notre progression : je ne peux plus prendre mon temps pour éliminer les restes de l’armée ennemie ici et réduire les Sœurs si l’autre colonne risque d’être anéantie. Il va falloir nous hâter. »
Ce qui revenait à cumuler les risques, pensai-je sombrement. Le Prince de Fer avait déjà misé sur la prise de Juvelun, et maintenant, je devais me dépêcher de prendre Cigelin, sans quoi ses efforts pourraient être vains. L’illusion de contrôle qui nous avait accompagnés au début de cette campagne, cette audacieuse armada de plans et de manigances, gisait désormais morte et enterrée. Nous avions remporté des victoires tactiques, mais nous nous dirigions vers un désastre stratégique. La seule façon de nous en sortir, à présent, était d’avancer, coûte que coûte. Sinon, il ne nous restera qu’à mesurer l’ampleur des pertes que nous subirons. Je vidai ma coupe, laissant la chaleur descendre le long de ma gorge, puis reposai l’argent.
Dieux, de l’argent. Qui aurait cru que j’en viendrais un jour à boire dans une coupe d’argent, quand j’avais commencé à chaparder des gorgées de bière au… Je me figeai. Oh, oh. Bon sang, j’avais eu les indices sous les yeux depuis le début, non ? Je connaissais les mouvements, je savais même comment l’ennemi nous percevait. Je n’avais simplement pas fait le rapprochement, pas franchi la dernière étape.
« C’est un piège à rats, murmurai-je. »
Ses yeux bleus limpides se plissèrent ; en un instant, le vieil homme épuisé redevint le Pèlerin. Les marques d’une fatigue profonde étaient toujours là, mais une flamme s’était rallumée.
« Explique, exigea Tariq.
— Quand je travaillais dans une taverne, dis-je, le propriétaire fabriquait de petites boîtes rectangulaires dont l’avant était presque ouvert, avec du pain au fond. Une « porte » était inclinée comme ça… »
Je formai un toit avec une paume et inclinai l’autre vers l’intérieur pour figurer la porte.
« … pour que les rats, attirés par le pain, poussent un peu la porte en la soulevant. Mais une fois à l’intérieur de la boîte… »
« Ils découvraient qu’ils ne pouvaient plus pousser la « porte » pour sortir, car le bois ne pliait que dans un sens, m’interrompit doucement le Pèlerin Gris. J’en ai déjà vu de semblables ; on s’en sert aussi au Levant. »
« Ce pont au nord, c’est notre pain, dis-je. Je ne pense pas qu’il soit factice. S’il est construit, nous aurons de gros ennuis, et nous pourrions même perdre cette guerre de la manière habituelle. Mais ce n’est pas pour ça que le Roi Mort l’a fait construire. »
« Il voulait que nous entrions dans le piège, dit Tariq. »
Mais il n’avait pas compris. Je l’entendais à sa voix. Pour lui, un piège était un piège, et il n’avait jamais fait de doute que nous étions tombés dedans. Je lui expliquai plus crûment.
« On ne fabrique pas un piège à rats pour protéger le pain, Pèlerin, dis-je. On le fabrique pour tuer le rat. »
Le vieil homme fronça les sourcils.
« Il a l’intention de détruire nos armées, dit lentement le Pèlerin Gris. Les batailles, le pont, même la capitale : rien de tout cela ne compte pour lui. Même s’il perd tout le Hainaut, tant que nos armées sont détruites, il s’en moque. »
« Tout est sacrifiable, approuvai-je. L’armée disparue de Luciennerie pourrait être en train d’attaquer nos lignes de défense en ce moment même, tandis qu’une armée encore plus importante dévale la route minière pour frapper les places fortes orientales. Nos propres armées sont si éloignées et privées de renseignements par l’absence de scrying qu’il aurait peut-être réussi à percer nos lignes et à pénétrer au Brabant. Mais il n’a même pas essayé, parce qu’il veut nous piéger dans la vallée centrale et nous anéantir. Pas au cours d’une grande bataille où les chances seraient si outrageusement contre lui… »
Ce que nous gagnerions sans doute, vu le nombre de Héros dans nos rangs.
« … mais lors d’engagements plus modestes qui nous saigneront à blanc, que nous les gagnions ou les perdions, marmonna Tariq. »
Il ne contestait pas mon analyse ; son doigt tournait autour du bord de sa coupe.
« Mais pourquoi cette soudaine obsession pour les armées du Hainaut ? finit-il par demander. Qu’est-ce qui a changé ? »
Je me posais la même question.
« Les Gigantes se sont rangés de notre côté, proposai-je.
— Pas en force, dit Tariq. Ils se sont engagés à nous aider, pas à s’allier à nous.
— Il ne le sait peut-être pas.
— Le « peut-être » est une base fragile sur laquelle bâtir, dit le Pèlerin. Peut-être le travail du Hiérophante à l’Arsenal ?
— Ça pourrait l’inciter à s’en prendre à nous avec une telle détermination, reconnus-je. Masego en sait bien plus sur lui qu’il ne peut le tolérer. Mais le secret entourant les Saisons écartelées a été bien gardé, Tariq. Nous étions paranoïaques, et il y a eu des fuites, mais je ne crois pas que Malicia ait réussi à s’infiltrer. Il devrait donc encore être largement dans le noir. »
Le Pèlerin sourit tristement.
« Tu affrontes la Barde, Catherine, dit-il. Ni les murs, ni les serrures, ni les serments ne peuvent l’empêcher d’apprendre un secret si elle le désire. »
Je clignai des yeux.
« Tu crois qu’elle nous a vendus au Roi Mort ? demandai-je avec scepticisme. S’il y a bien quelqu’un à qui je suis sûre qu’elle ne nous vendrait pas, c’est lui. Qu’est-ce qu’elle pourrait bien… »
Je bloquai la pensée épouvantable qui s’imposa trop vite. Le Pèlerin Gris soupira.
« Alors il nous attaque de toute sa puissance haineuse, dit Tariq. Nous subissons une cuisante défaite de sa main et, tels des enfants dans le noir, nous prions notre ange gardien de nous délivrer. »
Je me levai pour me servir un deuxième fichu verre et, quand le Pèlerin me tendit silencieusement sa coupe vide, je la remplis sans hésiter.
« Je croyais que tu lui faisais confiance, dis-je enfin.
— C’était le cas, répondit Tariq d’un ton las. Mais plus maintenant. Si tu vis assez longtemps, Catherine, tu découvriras que le temps déforme même les liens que tu croyais indestructibles. Et que nous ne sommes jamais aussi sages que nous le pensons, même lorsque nous nous croyons idiots. »
Je me tus, même s’il aurait été assez facile de lui planter un ou deux poignards dans le dos, vu à quel point nous nous étions affrontés au sujet de l’Intercesseuse au fil des ans. L’année avait été rude pour tout le monde, et il n’était pas nécessaire que des alliés rendent les choses encore pires.
« J’en ai eu des frissons quand tu as dit ça, finis-je par avouer, et la simple idée me rend malade. Alors j’aurais tendance à croire que tu as vu juste. Mais il ne nous attaque pas de toute sa puissance, Tariq. J’ai vu les batailles qu’il livre au nord contre les drows, et elles sont… »
J’expirai. Au fond de mon esprit, de vieilles paroles me revinrent, telles un refrain implacable. Où sont les diables, Catherine ? m’avait demandé un jour l’Intercesseuse. Où sont les hordes qui obscurcissent le ciel, et les démons qu’il a tenus en laisse pendant des siècles ? Où sont les rituels qui empoisonnent la terre et les sorcelleries jamais vues ?
« Eh bien, il déploie là-bas des ruses qu’on n’a pas vues ici, dis-je. Et je sais qu’il en a d’autres : nous n’avons encore vu ni diables ni démons, par exemple, et il est tout à fait capable de faire appel aux deux. »
Le vieil homme secoua la tête.
« Il ne peut utiliser ni les uns ni les autres, dit Tariq. Cela ferait pencher trop lourdement la balance en sa faveur, Catherine. La Providence nous permettrait de combler l’écart, et la dernière chose que veut le Roi Mort, c’est une guerre à armes égales où de tels pouvoirs seraient en jeu : ses forces risqueraient alors réellement d’être anéanties. »
Le Pèlerin Gris se renversa dans son siège.
« Il a pris grand soin de limiter ses efforts à nous réduire en poussière par l’usure, et il y a une bonne raison à cela, poursuivit Tariq. C’est une méthode de victoire qui comporte très peu de risques pour lui et qu’il s’est avéré difficile de contrer. »
Je fronçai les sourcils. Ça… se tenait dans une certaine mesure, je supposai. Je ne savais vraiment pas ce que la Providence pourrait bien faire surgir pour rétablir l’équilibre, mais c’était sans doute précisément l’idée. Je savais depuis longtemps que les méchants risquaient gros à l’emporter de façon trop éclatante ou trop évidente — l’invincibilité comme prélude à la défaite, comme l’avait dit mon père —, mais je n’avais jamais envisagé les choses à l’échelle du Pèlerin. C’était sans doute l’état d’esprit d’une croisade. Les batailles et les Nommés n’étaient pas les seuls à avoir une histoire : la croisade elle-même en avait une. C’était ce que je savais de l’ascension du Roi Mort qui me poussait à croire le Pèlerin : autrefois, la prudence avait toujours été sa priorité, même si cela ralentissait sa progression.
Il avait toujours préféré ne laisser à ses ennemis aucune ouverture pour remporter une victoire rapide.
« Ça change la donne, dis-je enfin. »
Il s’humecta les lèvres et sirota son eau-de-vie.
« Vraiment ? demanda le Pèlerin. Battre en retraite ne servirait à rien. Nous sommes engagés dans cette guerre, même si nous savons désormais que ses intentions diffèrent de ce que nous avions cru. »
Je fouillai mes poches à la recherche de ma pipe, le long tuyau en os de dragon que Masego m’avait offert des années plus tôt, réconfortant au toucher. J’avais soigneusement bourré une pincée de feuille d’éveil — il m’en restait du cadeau du Chevalier Blanc — et j’allumai les feuilles en tapotant le bord de ma pipe du doigt, laissant des flammes noires s’y glisser. J’inspirai profondément ; la fumée âcre emplit mes poumons, puis je soufflai un long filet vers le haut.
« S’il en a après nos armées, c’est qu’il a négligé d’autres aspects de sa stratégie, dis-je. Ses ressources ne sont pas illimitées et, même si l’on pourrait croire que ce piège se prépare depuis des années, je parierais qu’il a été monté bien plus hâtivement. »
« L’Intercesseuse n’aurait pas voulu qu’il l’emporte sans encombre, c’est vrai, réfléchit le Pèlerin. Plus sa victoire lui coûtera cher, mieux ce sera, à ses yeux ; elle a donc dû nous avertir aussi tard qu’elle le pouvait. »
Je grognai en signe d’assentiment, tirai sur ma pipe et soufflai un anneau de fumée.
« Nous pensions qu’il garderait ce pont au nord comme la prunelle de ses yeux, dis-je, mais je parierais qu’il a été entièrement dépouillé. Bien sûr, nous ne savons toujours pas où se trouve l’armée de Luciennerie, mais elle ne peut pas se téléporter : elle n’a pas pu aller jusque-là aussi vite. »
« Tu proposes un raid, dit Tariq, l’air sincèrement surpris.
— Oui, répondis-je. Il faudra d’abord rejoindre l’armée du prince Klaus, mais ensuite, je crois qu’il nous faudra envoyer au moins un groupe de cinq Élus au nord pour démolir ce pont. Nous n’aurons pas deux fois cette occasion. »
« Tu proposes d’envoyer cinq Élus, qui devraient compter parmi les plus puissants d’entre nous pour avoir une chance réelle de réussir, juste avant une série de batailles qui promettent d’être décisives dans cette guerre, dit lentement le Pèlerin. C’est… audacieux. »
Ce qui voulait dire qu’il aurait préféré dire insensé, pensai-je avec amusement, mais mes bons états de service contre lui lui avaient valu une formule plus diplomatique.
« Nous pourrons en discuter plus tard, tranchai-je, mais ce serait une erreur de découvrir à cette heure tardive que nous n’avons pas le courage de saisir les occasions qui s’offrent à nous. Quoi qu’il en soit, nous devons maintenant avancer aussi vite que possible et rejoindre la colonne du prince Klaus. Si tu te reposes le reste de la journée, seras-tu en état de combattre demain ? »
« Quelques heures suffiront à me remettre sur pied, répondit Tariq avec hésitation. Je n’ai jamais eu besoin de beaucoup dormir, et encore moins depuis que j’ai reçu la bénédiction de l’amitié des Ophanim. »
Il continua d’hésiter, alors je haussai un sourcil. Cela finit par le décider à parler.
« Tu sembles… revigorée, dit le Pèlerin Gris, levant une main comme pour prévenir toute protestation. Je ne veux rien dire de mal, seulement qu’une conversation qui aurait plongé d’autres personnes dans le désespoir semble plutôt avoir allumé un feu en toi. »
Est-ce que c’était le cas ? Je tirai sur ma pipe, y réfléchis, puis haussai les épaules.
« C’est la première fois depuis le début de cette campagne que je me sens aussi sûre de moi, avouai-je. »
Le vieil homme tressaillit de surprise.
« Je suppose que tu ne te moques pas de moi, dit Tariq.
— Non. »
Je hochai la tête et, à ma grande surprise, il renifla.
« Dieux cendrés, pourquoi ? demanda-t-il. Je ne crois pas que cela se terminera dans les larmes, même si beaucoup seront versées en chemin, mais aucune des nouvelles que tu m’as apportées ne me paraît rassurante. L’Ennemi nous a dupés et nous a conduits au bord du précipice. »
« Ça allait forcément mal tourner, dis-je franchement. Mais maintenant, nous connaissons les forces en mouvement, Pèlerin. Nous savons — ou du moins nous avons une bonne idée — pourquoi le Roi Mort agit maintenant, ce qu’il cherche et quelle place tout cela occupe dans la grande trame de cette guerre. Pour la première fois depuis que nos armées ont marché vers le nord, nous ne sommes plus dans le noir. Nous pouvons enfin trouver un moyen de gagner, et je veux dire vraiment gagner. Pas simplement survivre de justesse ou nous contenter d’une égalité sanglante. »
Mes doigts me démangeaient déjà à l’idée de trouver de l’encre, du papier et un endroit tranquille où réfléchir. Oh, nous étions bel et bien dans la fosse. J’étais presque certaine que le Prince de Fer allait se retrouver coincé entre deux grandes armées le temps que je le rejoigne. Et si l’un de nous commettait une erreur, cela pourrait tourner à la pire défaite militaire de la Grande Alliance depuis le début de la guerre. Bon sang, cela pourrait devenir le genre de défaite dont il serait tout simplement impossible de se relever, tant les vies et les ressources perdues seraient nombreuses. Mais cette fosse, c’était une vieille amie. Je m’y étais déjà retrouvée, par mes propres erreurs ou à cause des manigances d’autrui, et sentir le fond du tonneau sous mes pieds ne m’effrayait pas.
Je souris au Pèlerin Gris, découvrant les dents comme une bête sauvage.
« C’est la onzième heure, Pèlerin, dis-je. Le Glas de Minuit est imminent et, quand il sonnera, nous devrons tous payer nos dettes. Mais la chanson n’est pas finie. Pas encore. »
« Tu as donc un plan ? demanda Tariq Fleetfoot. »
Ses yeux bleus rencontrèrent mon regard sur son visage hâlé, et j’y découvris une lumière qui n’était pas la Lumière — non, celle-là venait entièrement de lui. Froide, patiente et impitoyable, elle aurait fait blêmir certains des miens. Toute une vie au service du Chœur de Miséricorde l’avait aiguisée jusqu’à en faire une lame. Il y avait peu de choses qu’un homme comme le Pèlerin Gris ne ferait pas au nom du monde. En plongeant les yeux dans les siens, je me demandai s’il y avait quoi que ce soit qu’il ne ferait pas.
« J’en ai les grandes lignes, dis-je. Tout commence par reprendre l’initiative. »
« Des ennemis se dressent encore devant toi, dit Tariq. Les restes de l’armée qui tenait Creux de Lauzon, si j’ai bien compris, se dirigent maintenant vers les Sœurs de Cigelin. »
« Et il faut détruire cette force, approuvai-je, mais je n’ai pas besoin de toute notre armée pour ça. Pas alors que notre réserve, sous les ordres du général Pallas, va également entrer dans la mêlée. »
« Tu diviserais tes forces en deux, dit le Pèlerin. Puis tu en prendrais la moitié pour secourir le Prince de Fer ? »
« Nous allons faire mieux que ça, Tariq, dis-je en me levant. »
Je fouillai mon bureau, ouvrant les tiroirs jusqu’à trouver ce que je cherchais : un petit rouleau, écrit de la main même de Scribe. C’était une carte soignée et ravissante de la principauté du Hainaut, d’une précision qui devait lui valoir autant qu’un troupeau de chevaux. Je la déroulai sur la table, fis signe au Pèlerin d’approcher et posai une bouteille sur un coin pour la maintenir en place, puis un encrier vide sur l’autre.
« Si le prince Klaus a remporté la bataille de Juvelun, dis-je en tapotant la ville du doigt, il marche en ce moment même vers la vallée centrale du Hainaut, que les habitants appellent les Hautes-Terres. »
« Et tu penses qu’une armée ennemie, celle qui se trouvait autrefois à Luciennerie, s’est rendue là-bas sans être repérée pour le surprendre, dit le Pèlerin.
— C’est ce que je pense. Mais je crois aussi que le Roi Mort nous croit plus prudents dans notre offensive que nous ne l’avons été en réalité : rien dans les mouvements de ses troupes ne laisse même penser qu’il sait que le général Pallas est sur le point d’attaquer les Sœurs de Cigelin. De son point de vue, même si un héros comme toi parvient à annoncer ce qui est arrivé à la colonne du prince Klaus, je serai toujours ici, occupée à nettoyer le chemin des morts qui se dirigent vers les Sœurs. »
Cela éclairait aussi le fait que l’armée qui défendait Creux de Lauzon se soit montrée si disposée à battre en retraite, malgré le sérieux revers que je lui avais infligé. À présent, le contrôle du Creux n’était plus une priorité stratégique pour lui ; il était bien plus important de retenir mon armée quelques jours de plus pendant qu’il achevait de massacrer la colonne de Klaus Papenheim. Le pire, c’était que le Roi Mort n’avait même pas tort : je devais éliminer les morts qui se dressaient devant nous. Je ne pouvais pas me permettre de laisser cette force dans mon dos en empruntant les Voies pour renforcer le Prince de Fer. Sinon, je me retrouverais avec une immense armée derrière les lignes ennemies et sans ravitaillement. Bon sang, à ce stade, il n’aurait même presque plus besoin de combattre : il pourrait se contenter de nous harceler et laisser la famine faire le travail.
Heureusement, le général Pallas était toujours dans la nature et allait bientôt mordre.
« Je laisserai derrière moi la Troisième Armée et la moitié des Premiers-nés, ainsi que quelques fantassins procerans, mais la majeure partie de mon armée se dirigera… »
Je laissai ma phrase en suspens, me penchai sur la carte et plissai les yeux avant de poser enfin le doigt à mi-chemin de la route de Julienne, entre les Sœurs et la capitale, mais un peu plus à l’est.
« Là, conclus-je. »
Le vieil homme suivit mon doigt du regard et étudia la carte en silence, le temps de réfléchir.
« Et que comptes-tu faire au beau milieu de nulle part ? finit par demander le Pèlerin Gris. »
J’inspirai profondément la feuille d’éveil, savourant la brûlure et prenant mon temps avant de souffler un filet de fumée grise. Je souris froidement au Pèlerin.
« Voyons, Tariq, nous allons tendre une embuscade à la force qui s’apprête à tendre une embuscade au Prince de Fer. »