Chapitre 4
« Je vois que je vais devoir prendre des mesures radicales pour garantir un minimum de conversation intelligente par ici. »
— L’Impératrice de l’Effroi Maledicta II, avant de faire arracher la langue de toute la cour impériale
« Alors, on n’est pas un peu trop peu vêtus pour une visite au palais ? demandai-je.
Je portais toujours la chemise et le pantalon qu’on avait déposés dans ma chambre — et j’étais péniblement consciente de la façon dont ils m’allaient. Avais-je envie de savoir comment ils avaient trouvé ma taille ? Probablement pas, grimaçai-je. J’avais eu ma dose de surprises ces derniers jours. Cela dit, le coton gris foncé était plus confortable que tout ce que j’avais porté depuis un bon moment. J’espérais pouvoir le garder après ce soir, quelle que soit la « proposition » de cet homme.
« L’armure va avec tout », répondit Black d’un ton sec.
Il portait toujours le même harnois que la veille. Maintenant que je pouvais le voir en plein soleil, j’étais sûre que c’était, eh bien, une armure d’acier tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. Elle pouvait être enchantée, bien sûr — elle l’était probablement —, mais ce n’était pas de l’obsidienne noire ou je ne sais quoi, comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un homme de son rang. Sa boucle de ceinture n’arborait même pas de crâne ! Ça, ça devait bien enfreindre une quelconque réglementation impériale.
« J’imagine que oui, si tu comptes poignarder des gens », marmonnai-je en surveillant son visage pour voir si ça le faisait réagir.
Rien. Rien de très surprenant : je savais assez bien repérer les signes avant-coureurs en combat — j’avais dû apprendre, si je voulais tenir aussi longtemps que je l’avais fait dans la Fosse —, mais les relations sociales n’avaient jamais été mon fort. Notre précepteur en étiquette avait parlé d’un regrettable manque de discernement et d’une prédisposition naturelle à l’insolence. Après cette leçon, je l’avais traité de bien des noms moins polis dans son dos, mais cela ne rendait pas ses paroles moins vraies. Nous attirions l’attention, constatai-je du coin de l’œil. Les gens se réfugiaient chez eux et verrouillaient leurs portes en voyant deux douzaines de soldats escorter deux inconnus — Scribe était restée derrière —, si l’on se trouvait du côté du Lac ou du Marché ; mais nous avions quitté ces quartiers depuis un bon moment déjà pour les larges avenues de Pierreblanche. Toute cette partie de Laure était occupée par des propriétés nobles et des guildes, bâties en grès pâle, la pierre emblématique des lieux.
Le quartier ne s’était pas agrandi depuis quelques siècles, principalement parce que les nobles avaient fait passer une petite loi astucieuse pour en tenir tout le monde à l’écart : chaque nouvelle construction devait être bâtie avec la pierre de la carrière d’origine, celle qui avait fourni les autres bâtiments. Et, comme par hasard, cette carrière était épuisée depuis plus d’un siècle. Celui qui avait imaginé ça se croyait sans doute malin ; moi, je le trouvais surtout salaud. Après tout, les nobles étaient toujours comme ça, non ? On leur donnait un titre et un petit bout de terre, et voilà que toutes ces idées saugrenues leur montaient à la tête. Comme celle d’avoir une garde rien que pour Pierreblanche. C’étaient justement ces hommes et ces femmes qui nous dévisageaient à présent. Ils gardaient leurs distances, bien sûr, mais ils étaient de plus en plus nombreux à se rassembler chaque fois que nous passions devant un groupe de leurs sbires en cotte de mailles.
« Ils vont nous chercher des ennuis ? grognai-je en passant devant une vingtaine de gardes au moins, l’air nerveux.
Black pencha la tête sur le côté.
« Ça me paraît improbable, murmura-t-il. Au mieux, ils essaieront de prévenir leurs maîtres au palais, mais l’entrée en est déjà sécurisée. »
Je haussai les sourcils.
« Il doit bien y en avoir un qui a une petite amie cuisinière ou femme de chambre, lui dis-je d’un ton plat. Ils sauront où se trouvent les entrées de service. »
L’homme à la peau pâle m’adressa un regard amusé.
« Et les légionnaires doivent aussi barrer ces portes, Catherine. »
Ah. Évidemment qu’il y avait pensé. Le stratège maléfique de renom, tout ça. Je détournai le regard pour qu’il ne voie pas mes joues rougir.
« Et voici Sabah, dit-il à voix haute, pensif. Tout se déroule comme prévu, à ce qu’il semble. »
Il prononça cette dernière phrase d’un ton étrange, comme s’il plaisantait. Je ne comprenais pas ce qu’il y avait de drôle, alors je me contentai de lui lancer un regard interrogateur. Je ne pensais pas avoir déjà rencontré de Sabah, mais la silhouette qui apparut au coin du boulevard des Pivoines était impossible à méconnaître. La femme à la peau olive, plus connue sous le nom de Capitaine, dédaignait toujours le port du casque, mais aujourd’hui elle ne portait pas de cape : il était donc douloureusement facile de voir à quel point elle était grande et imposante. Elle dépassait sans doute les deux mètres quarante et possédait une musculature plus développée que celle de tous les orcs que j’avais vus — et les orcs étaient massifs. Sa seule vue suffit à disperser les quelques gardes encore présents, mais elle les ignora et se dirigea droit vers nous.
« Black, le salua-t-elle. Miss Foundling. »
Sa voix était grave, mais son accent praesi chantant restait reconnaissable. Je lui rendis son salut, profitant de l’occasion pour l’examiner de plus près. Un nez fort, des yeux bleus profondément enfoncés sous des cils délicats, presque incongrus sur un visage… eh bien, brutal. Elle ressemblait davantage à une caricature de personne, gigantesque et démesurée, qu’à quelqu’un de réel, et l’énorme marteau accroché dans son dos ne faisait rien pour dissiper cette impression.
« Orim a bien déployé ses légionnaires ? demanda le Chevalier d’un ton posé.
Elle acquiesça.
« Il était particulièrement pressé de boucler le palais, remarqua-t-elle. Mazus s’est mis à dos. »
Cela expliquait certainement pourquoi les légionnaires à qui je servais des boissons n’avaient que rarement du bien à dire du Gouverneur. Ce genre d’antipathie avait tendance à se diffuser dans la hiérarchie, et j’avais cru comprendre que le général Orim était assez apprécié de ses hommes. Ils ont donc couvert toutes les entrées et sorties du palais. Mais la vraie question était : pourquoi ? Cette étrange petite conversation que j’avais eue avec le Chevalier Noir à l’auberge m’avait laissé penser que Mazus était en froid avec l’Impératrice. Elle devait bien avoir d’autres moyens de punir cet homme que d’envoyer sa main droite s’en charger. Une lettre bien sentie, frappée du sceau impérial, aurait tout aussi bien fait l’affaire sans impliquer tout ce petit jeu d’espions auquel nous assistions. Va-t-il perdre son poste de gouverneur ? Ce serait l’idéal, à mon avis. Laure retomberait sous la loi martiale jusqu’à l’arrivée du prochain pion praesi venu des Terres désolées, et avec un peu de chance, le prochain imbécile du palais serait plus compétent que celui-là. Ils ne se seraient pas donné tout ce mal si c’était tout ce qu’ils avaient prévu, cependant, conclus-je. À moins qu’ils ne s’attendent à des ennuis.
« Eh bien, on dirait que tu prépares un meurtre », lança une voix, me tirant de mes pensées.
Black et Capitaine me regardaient tous deux, avec un mélange de curiosité et d’amusement.
« C’est assez gonflé, venant de vous, monsieur, répliquai-je. » Les mots m’échappèrent avant que mon cerveau ait le temps d’intervenir. Capitaine renifla ; j’espérais que cela signifiait que je n’allais pas me faire tuer en plein jour.
« La gamine n’a pas tort, gronda-t-elle. Je ne vous ai jamais vu sans avoir l’air de mijoter quelque chose de sinistre. »
Le Chevalier plissa le nez avec dégoût. « Sinistre ? Wekesa a une mauvaise influence sur toi. Et dire que tu étais si respectueuse quand nous nous sommes rencontrés. »
La femme gigantesque leva les yeux au ciel et je serrai les mâchoires pour ne pas laisser paraître mon incrédulité. Je n’avais jamais sérieusement imaginé rencontrer un jour l’un des Calamités, mais quand j’y avais pensé, les choses s’étaient déroulées avec beaucoup moins de… chambrage. Les plaisanteries, c’était ce que faisaient les gens, pas… eux. Et puis, les héros n’étaient-ils pas censés être les plus spirituels ? Dans les histoires, les meilleurs méchants avaient droit à des monologues, ou peut-être à une réplique incrédule sur l’impossibilité que l’absorption du pouvoir d’une abomination surnaturelle enchaînée dans la pierre ait pu mal tourner. Je me pinçai discrètement, au cas où Zacharis aurait complètement raté mes soins et où je serais en plein délire fiévreux, particulièrement réaliste. Capitaine leva les yeux vers le ciel et fronça les sourcils.
« Il faut qu’on se dépêche, pour arriver avant que les invités de ce petit con soient ivres, grogna-t-elle.
Venait-elle vraiment de traiter le Gouverneur impérial de Laure de petit con ?
« Je crois que vous êtes peut-être ma méchante préférée, lui dis-je en toute sincérité.
Les lèvres de la Praesi tressaillirent.
« On devrait la garder, lança-t-elle d’une voix rauque à Black. Tout le monde a tellement peur de vous depuis les Champs qu’ils n’osent plus vous tenir tête. »
« Quelqu’un a manifestement oublié d’en informer Warlock, marmonna le Chevalier. Mais tu as raison : nous devrons peut-être en tuer quelques-uns pour leur remettre les idées en place s’ils sont trop soûls. »
Et, d’un seul coup, j’eus l’impression qu’on me versait de l’eau glacée dans le dos. Le ton désinvolte avec lequel l’homme aux yeux verts venait de parler de meurtre m’avait ramenée à la réalité. Des méchants. Drôles et presque sympathiques, mais toujours des méchants. J’avais vu des mendiants estropiés, privés de membres ou le corps entièrement couvert de brûlures reçues pendant la Conquête, à cause de ces deux personnes nonchalantes qui se tenaient à côté de moi. Ce n’est pas parce qu’ils détestent les mêmes gens que moi que nous sommes du même côté. Je ne devais pas l’oublier. Je rejoignais les Légions pour exploiter le système mis en place par l’Empire, pas pour en devenir un rouage de plus. Je dissimulai mon malaise et suivis les deux autres lorsqu’ils se mirent en route vers le palais, les Gardes Noirs leur emboîtant le pas sans un mot.
Leur silence avait quelque chose d’un peu inquiétant, à vrai dire. Je ne me souvenais pas en avoir entendu un seul parler, ni avoir vu le visage de l’un d’eux sous son casque.
On racontait que tous les serviteurs et gardes du corps de la noblesse impériale avaient la langue arrachée, mais j’avais du mal à le croire. Les gens qui colportaient ces histoires étaient du même acabit que ceux qui prétendaient que l’Impératrice de l’Effroi était si belle parce qu’elle se baignait dans le sang des innocents. Ce qui est complètement idiot. D’abord, le nombre d’innocents à Ater devait être limité. Ensuite, remplir une baignoire de sang, ça faisait beaucoup. À moins qu’ils aient un sort spécial pour vider les gens de leur sang — ce qui ne m’aurait pas étonnée de la part des Praesi, après réflexion —, il faudrait tuer au moins trois adultes à chaque fois ; et si l’Impératrice ne voulait pas passer le reste de la journée couverte de sang séché, elle devrait reprendre un bain après. Ça me semblait beaucoup d’efforts pour une raison douteuse, d’autant que la beauté n’était pas exactement indispensable pour régner. L’empereur Nefarious, qui avait occupé le trône avant Malicia, passait pour un vieil homme particulièrement laid, au nez crochu.
« J’ai entendu dire que tu combattais dans l’une des arènes, gronda soudain Capitaine.
Je regardai la grande guerrière avec surprise. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle essaie de relancer la conversation, mais je supposai qu’après ma désagréable prise de conscience, quelques bavardages valaient mieux que de marcher jusqu’au palais en silence.
« Euh, oui, admis-je. Mais je ne savais pas que vous étiez au courant de leur existence.
Capitaine fronça les sourcils.
« Pourquoi ne le serions-nous pas ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil à Black.
« Les arènes de combat sont illégales selon les lois de Callow, lui expliqua-t-il.
« Hein, grogna la guerrière. Barbare. »
Je retins une grimace. Je ne suis pas sûre de vouloir entendre ça de la part d’une femme dont le pays pratique les sacrifices humains. Cela dit, j’étais surprise que les Imps soient au courant de l’existence de la Fosse. Si les arènes de combat étaient souterraines, c’était justement parce qu’elles étaient illégales. Booker n’aurait pas pris la peine de soudoyer les gardes, sinon. Mazus savait forcément qu’il y en avait, puisqu’il touchait sa part, mais il y avait une différence entre savoir que la Fosse existait et connaître le programme des combats.
« Alors, Booker vous paie aussi ? demandai-je.
« D’une certaine façon, répondit Black. On peut dire qu’elle nous appartient. »
« Attendez, si vous la contrôlez, pourquoi est-ce qu’elle paie Mazus ? Ça ne réduit pas vos profits ? »
« Tu supposes que nos gens et ceux du Gouverneur sont les mêmes. »
Hein. J’étais malgré moi amusée que Booker se fasse avoir par les Praesi sur deux fronts à la fois, pour être honnête. Elle avait toujours eu l’air de tout maîtriser ; c’était une agréable surprise de découvrir qu’on la traitait comme elle traitait à peu près tout le monde.
« Vous avez d’autres activités clandestines ? demandai-je.
Le Chevalier sourit, mais garda le silence. Je fronçai les sourcils.
« Vous ne vous occuperiez pas de petites affaires comme une arène de combat si vous n’aviez pas les gros poissons en laisse, compris-je. Merde. À quel point contrôlez-vous vraiment le monde interlope ? »
Le sourire de Black s’élargit et il se tourna vers Capitaine. « Je t’avais dit qu’elle était futée », dit-il.
La femme en armure acquiesça, m’étudiant d’un air étrange, mais le compliment ne calma guère ma curiosité.
« La Guilde des Voleurs, c’est certain, marmonnai-je. Les contrebandiers aussi ? »
Le méchant aux yeux verts haussa les épaules. « Nous entretenons de bonnes relations avec toutes les soi-disant “Guildes Noires”, admit-il. Même si je pourrais me passer des titres mélodramatiques qu’elles s’attribuent. »
C’était assez ironique, venant d’un homme qui avait nommé ses gardes du corps personnels les Gardes Noirs et les avait habillés selon un code couleur.
« Ça n’a pas vraiment de sens pour moi, grognai-je après un moment. L’Empire, c’est la loi. Pourquoi travailleraient-ils avec vous ? »
« Tu raisonnes en termes de légal et d’illégal, répondit simplement Black. Tu devrais plutôt raisonner en termes de Bien et de Mal. »
Oh. Présenté comme ça, c’était un peu plus logique. J’imaginai que les gens qui géraient les quartiers les moins recommandables de Laure voyaient les Calamités comme des alliés naturels. Pourtant, nous étions toujours en territoire impérial. Pourquoi laisseraient-ils des voleurs et des voyous agir chez eux, même s’ils en touchaient une part ? « Les marchands qu’ils dépouillent ont d’autant moins d’argent pour payer leurs impôts, fis-je remarquer. »
Capitaine semblait avoir perdu tout intérêt pour la conversation ; son regard errait tandis qu’elle observait les rues. Je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir : nous nous étions un peu éloignés du sujet de mes combats dans la Fosse.
« À l’époque où Laure était gouvernée par le roi Robert, la Guilde des Voleurs existait déjà, dit Black. C’est bien ça ? »
J’acquiesçai. C’était de notoriété publique : on disait que les Voleurs exerçaient leur activité depuis la construction de la première maison de Laure. Il s’agissait sans doute d’une bande de criminels qui se donnait des airs mystérieux, mais impossible de nier qu’ils étaient là depuis des lustres.
« Et pourtant, comme tous ses prédécesseurs, il s’est acharné à la démanteler, poursuivit le Chevalier. En réalité, il n’y a pas une seule ville au monde où ce genre d’activités n’a pas lieu. Essayer de les éradiquer ne ferait que pousser une bande d’individus passés maîtres dans l’art de se faufiler dans les bras du premier héros venu. »
Je me frottai l’arête du nez. La façon dont cet homme raisonnait commençait à me donner mal à la tête.
« Alors, vous passez un accord avec eux, devinai-je. Ils ne volent pas l’Empire et vous fermez les yeux ? »
« Il y a des quotas, répondit Black. Et tout assassinat de personnage public devait être approuvé au préalable. »
Il y avait une sorte de logique pragmatique là-dedans, mais cela me hérissait quand même. L’Empire ne respectait même pas ses propres lois. Les Praesi ne maintenaient pas tant l’ordre qu’ils ne rendaient plus ordonné ce qui existait déjà. À quoi bon avoir tout ce pouvoir si on ne s’en sert pas pour réparer ce qui ne va pas dans le monde ? Heureusement, notre petite conversation prit fin lorsque nous arrivâmes enfin au palais.
Le palais royal était tout en arches et en fenêtres, bâti en granit gris foncé plutôt qu’en grès, qui infestait le reste de ce quartier de la ville. On ne trouvait pas de pierre de ce genre à Callow même ; d’après la rumeur, le palais avait été construit avec les débris de la forteresse volante d’une Impératrice de l’Effroi, qui s’était écrasée sur l’ancien palais. C’était un édifice imposant, et je ne pus m’empêcher de le contempler en passant devant les grands bassins qui s’étendaient à son pied selon des motifs ésotériques. Un muret encerclait l’ensemble, avec une grande grille au milieu ; mais ceux qui montaient la garde à l’entrée n’étaient pas des gardes de la ville : une douzaine de légionnaires en tenue complète se tenaient au garde-à-vous devant elle.
« Je suppose que c’est le moment ou jamais de vous demander pourquoi vous m’avez emmenée, dis-je tandis que notre groupe se dirigeait vers eux.
Black fredonna. « Nous allons poser quelques questions bien senties au Gouverneur », répondit-il.
Je haussai un sourcil. « Donc je reste là sans rien dire et j’observe ? »
« Au contraire, murmura le Chevalier. Tu peux intervenir autant que tu veux. »
Eh bien, voilà qui était inquiétant. « Vous me mettez à l’épreuve, grognai-je.
« La vie est une épreuve, répondit sans effort l’homme aux yeux verts.
Je levai les yeux au ciel. « J’espère que vous n’avez pas eu à méditer sous une cascade pour trouver celle-là. »
Capitaine renifla, mais la conversation s’interrompit lorsque nous dépassâmes les légionnaires. Ils saluèrent en silence tandis que nous remontions une avenue pavée jusqu’au palais proprement dit. L’endroit était désert : je m’étais attendue à ce que les serviteurs s’affairent dans tous les sens pendant que le Gouverneur recevait des invités, mais nous étions seuls. De la lumière et des bribes de conversation filtraient par les fenêtres ouvertes, puis s’évanouirent dès que nous pénétrâmes dans les couloirs éclairés aux torches. Black prit la tête du groupe et enchaîna les tournants sans hésiter : j’en conclus que ce n’était pas sa première visite. Je passai le plus clair de mon temps à observer les peintures et les sculptures qui couvraient chaque espace libre, remarquant que plus d’une était dans le style des Cités libres : du marbre peint, généralement des gens nus dans des poses contorsionnées.
« Ah, nous y voilà », dit le Chevalier d’un ton pensif en arrivant devant une paire de portes en bois fermées.
Le bruit des conversations et des rires qui s’échappait de l’autre côté ne laissait aucun doute : nous étions devant la salle du banquet. Encore une tradition du royaume qui n’était plus qu’un trophée entre les mains du Gouverneur. « Capitaine, vous nous faites les honneurs ? »
La femme gigantesque s’avança, posa les paumes contre le bois et poussa. Les lourdes portes s’ouvrirent à la volée et heurtèrent les murs dans un fracas retentissant. Il devait y avoir au moins cinquante personnes dans la salle, sans compter les serviteurs. Des hommes et des femmes vêtus de soies colorées importées, couverts d’or incrusté de joyaux : la plupart avaient passé la quarantaine, même si j’en aperçus quelques-uns de plus jeunes. Trois longues tables formaient un U, et le personnage du jour siégeait à la tête de l’assemblée : sa peau sombre tranchait vivement avec celle des Callowans pâles présents. Sans y penser, je frottai le pouce contre le pommeau du couteau attaché à ma hanche. Je n’étais pas sûre que la remarque de Black sur le fait de l’emporter ait été une plaisanterie, mais je me sentais assurément plus en sécurité, si près de cette bande de lèche-bottes, avec une arme à portée de main.
Le vacarme s’éteignit dès notre entrée, tous les invités ayant les yeux rivés sur le visage du Chevalier. Quelques-uns jetèrent un regard à Capitaine, et moins encore à moi. C’était un peu agaçant d’être ainsi ignorée, mais je sentais que j’allais bien rire la dernière, ce soir.
« Dehors, dit simplement Black. Tous. »
Je n’avais jamais vu une salle se vider aussi vite. Je sentais la même étrange pression que la veille, quand il m’avait fixé dans la ruelle, mais cette fois, elle ne s’exerçait pas sur moi. C’était comme nager juste à l’extérieur d’un courant : je sentais la force qui m’attirait, sans qu’elle m’emporte. Tous ces paons vêtus de soie, couverts d’assez d’or en bagues et en colliers pour nourrir une famille pendant dix ans, se hâtaient de partir sans même essayer de faire semblant de ne pas être terrifiés. Il y avait quelque chose de délicieusement malsain à voir les riches et les puissants de Laure se bousculer pour franchir la porte aussi vite que possible. Je ne cachai pas mon sourire. Je ne suis pas là pour me faire des amis, et même si c’était le cas, personne ici ne mérite d’en être un.
« Alors, c’est un effet de Nom, la façon dont vous manipulez l’esprit des gens, remarquai-je. Ça a l’air utile. »
L’homme aux yeux verts m’adressa un regard amusé.
« Une utilisation assez élémentaire de mon pouvoir, répondit-il en observant la foule qui fuyait, mais je ne nierai pas que ça peut être divertissant, à l’occasion. »
Il ne fallut pas plus de trente battements de cœur pour que les seules personnes encore présentes dans la salle de banquet, autrefois bondée, soient Black, Capitaine, le Gouverneur et moi. J’en profitai pour examiner de plus près le souverain de Laure, maintenant que je me trouvais enfin dans la même pièce que cet enfoiré. Le Gouverneur Mazus était un homme grand, à la fin de la trentaine, à la peau sombre comme tant de Praesi. Il avait les cheveux courts et la barbe soigneusement taillée, qu’encadraient de longues boucles d’oreilles en or. Sa robe était une débauche de soie verte et dorée, et j’aurais parié des diamants contre des cochons qu’une partie des broderies était faite de fil d’or véritable. Le Gouverneur avait une apparence soignée, comme si chaque détail de sa tenue et de sa personne avait été minutieusement travaillé. Il pouvait certainement se payer assez de serviteurs pour ça.
« Amadeus, dit le Gouverneur, sans laisser paraître que notre arrivée l’avait troublé, tout en s’adossant à son fauteuil et en tenant négligemment une coupe ouvragée en argent. Quel plaisir inattendu. Si vous m’aviez prévenu de votre visite, j’aurais organisé une réception plus digne de vous. »
La glace dans les yeux de Black aurait pu geler de l’eau bouillante.
« Il y a très peu de gens qui ont le droit de m’appeler par ce nom, Mazus, répondit-il à voix basse, et vous n’en avez jamais fait partie. »
Il ne put dissimuler le tressaillement qui le parcourut, bien que l’aristocrate eût aussitôt repris un visage impassible, comme si rien ne s’était passé. Je pris note : un de ces jours, moi aussi, j’arriverais à faire tressaillir ces salauds sans hausser la voix.
« Ah, bien sûr, dit le Gouverneur. J’ai un peu trop bu, semble-t-il. À quoi dois-je l’honneur de votre présence, seigneur Black ? »
« Les impôts que vous devez à la Tour sont en retard, Gouverneur. »
Mazus laissa échapper un soupir de regret.
« Comme je l’ai déjà expliqué à Sa Très Redoutable Majesté, le convoi a été attaqué par des bandits. J’ai déjà établi des impôts extraordinaires pour y remédier, mais les Callowans brûlés s’y opposent. Cela frôle la trahison, à vrai dire. »
Ce qui n’a plus d’importance, vu ses aveux, avait dit Scribe à l’auberge. Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler, et ce que je commençais à deviner sur le sort réservé à Mazus suffit à étouffer la rage glaciale qui s’était allumée en moi lorsqu’il avait qualifié de traître le refus des habitants de Laure de laisser leurs enfants mourir de faim. J’aurais pu laisser passer son ton mielleux, mais à quoi bon ? Black avait plus ou moins dit que je pouvais l’interrompre à ma guise.
« Vraiment ? dis-je. Des bandits qui attaquent un convoi d’impôts impérial ? Il est censé gober ça ? Ce sont des hors-la-loi, pas des idiots. Avant la fin du mois, ils se retrouveraient avec des légionnaires jusqu’au cou. »
L’aristocrate plissa les yeux, apparemment peu habitué à ce qu’une de ses administrées se montre aussi insolente.
« Je me soucie peu de savoir si vous ramassez des chiens errants dans la rue, seigneur Black, mais vous devriez peut-être museler celle-ci avant qu’on ne lui arrache la langue. »
Oh, il n’avait pas osé dire ça.
« Traitez-moi encore de chienne et je vous étranglerai avec vos propres intestins, espèce de sale connard de Praesi, promis-je, sans plaisanter le moins du monde.
Mazus balbutia.
« Vous êtes… »
« Callowane ? Une fille ? Personne d’important ? Tout ça est vrai. Mais si j’étais vous, je m’inquiéterais plutôt de mon couteau. »
« À votre place, je prendrais cet avertissement au sérieux, Mazus, fit remarquer Black à côté de moi. Je la connais depuis un jour, et elle a déjà un mort sur la conscience. »
Il ricana.
« Lever la main sur un Gouverneur impérial vous vaudra d’être écartelée, ma fille. Votre bravade ne vous fait pas honneur. »
« À moins, bien sûr, reprit doucement Black, que ledit Gouverneur ait commis un crime de haute trahison. »
Mazus blêmit.
« C’est une accusation grave, répondit-il après un moment. La lancer sans preuve aurait des conséquences. »
« Oh, nous parlons toujours au conditionnel, se récria le Chevalier. Mais si, par exemple, un gouverneur hypothétique déclarait que le tribut dû à la Tour avait été dérobé, l’Impératrice pourrait s’en inquiéter et envoyer des gens enquêter. »
« Elle aurait l’air un peu contrariée, ajoutai-je avec un sourire froid. Hypothétiquement. »
« L’Impératrice a peu de patience pour ceux qui la défient, et encore moins pour ceux qui s’y prennent aussi grossièrement, approuva l’homme aux yeux verts. Maintenant, imaginons qu’on retrouve ces bandits et que, lorsqu’on les… motive convenablement, ils aient une histoire à raconter. À votre avis, quelle serait cette histoire, Catherine ? »
« Quelqu’un les a payés pour attaquer le convoi, grognai-je, les mots venant facilement. Quelqu’un qui aurait ensuite récupéré une partie de l’or et acheté leur silence avec le reste. »
Black sourit, l’air dur et impitoyable.
« Un peu trop maligne pour une chienne, vous ne trouvez pas ? »
Je m’approchai des tables, pris une coupe vide et une carafe de vin, puis m’en servis. Je n’allais pas me mentir en prétendant ne pas savourer chaque instant de cette scène. C’était une revanche pour toutes les fois où nous avions dû nous contenter de demi-portions à l’orphelinat, parce que les prix de la nourriture avaient grimpé ; une juste rétribution pour toutes les fois où j’avais vu la garde de la ville malmener un commerçant qui avait payé ses impôts en retard.
« Les gens disent n’importe quoi sous la torture, finit par dire Mazus. J’ai hâte de vous voir convaincre un tribunal que cela suffira à me faire condamner. »
Je fronçai les sourcils, mais bus une gorgée de vin : fruité et puissant, probablement pas de Callow. Pas étonnant que cet enfoiré boive de l’importé. Black n’était pas idiot : il ne serait pas entré ici avec autant d’assurance si Mazus pouvait s’en tirer. J’étais tout à fait prête à attendre encore quelques instants, le temps de voir cette façade de confiance se fissurer.
« L’Impératrice s’est personnellement intéressée à l’affaire, dit froidement le Chevalier. Nul besoin d’un procès quand la sentence a déjà été prononcée. »
Le Gouverneur ricana. « Ce sera sa perte, espèce d’imbécile. Mon père mettra les Sangvrais en ébullition dès que la nouvelle se répandra. »
« Vraiment ? m’étranglai-je en riant. C’est ça, votre défense ? Attendez que mon père l’apprenne ? »
« Il marque un point, Catherine, dit Black. Ou il en marquerait un, si le Haut Seigneur Igwe n’était pas déjà lui-même en état d’arrestation. »
Pour la deuxième fois de la soirée, je vis Mazus blêmir, et ce fut tout aussi délicieux que la première.
« Vous êtes fou, murmura le Gouverneur.
« C’est un sujet de débat permanent, à ce qu’on m’assure, répondit l’homme aux cheveux noirs avec un sourire absent. À vrai dire, Mazus, je suis surpris. Vous avez toujours été un peu lent, mais là ? Comment pensiez-vous que ça finirait ? »
« Je deviendrais Chancelier, gronda l’autre Praesi. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’un de nous s’empare du Rôle, espèce de parvenu crasseux. On ne peut pas détruire un Nom. »
« On ne peut pas non plus en acheter un, répondit le Chevalier. Mais peu importe, à présent. Dites-moi, Catherine, comment un souverain doit-il traiter la trahison ? »
Je haussai les épaules, sentant le regard du Gouverneur peser sur moi.
« On m’a dit que la politique impériale, là-dessus, faisait intervenir des têtes et des piques, méditai-je. Mais j’ai toujours trouvé ça un peu vulgaire. Au bout de quelques semaines, impossible de savoir à qui appartenait la tête. Les corbeaux s’en chargent. »
Mazus se força lentement à se redresser et à cesser de trembler.
« Très bien, ricana-t-il. Vous m’avez pris. Soit. Contrairement aux paysans, les gens de mon espèce savent quand le jeu est terminé. Faites chercher le coffre en acajou dans mes appartements ; je boirai l’extrait de feuille de mort avec mon vin. »
Black rit. Contrairement aux quelques rires que je lui avais déjà entendus, celui-ci était glacial et tranchant.
« Vous ne comprenez pas votre situation, Mazus, sourit-il. Vous nous appartenez, désormais. Votre vie, votre mort : tout nous appartient. Et vous ne mourrez pas dignement, assis sur votre trône. Vous finirez sur la potence, Gouverneur de Laure. »
Sur l’ordre de Capitaine, les Gardes Noirs se déployèrent dans la salle. Mazus tenta de se lever, les yeux écarquillés et affolés, mais avant même qu’il ait repoussé sa chaise, deux soldats en armure lui avaient saisi les épaules.
« Non ! hurla-t-il. Black, vous ne pouvez pas… Vous n’oseriez pas… »
Ils l’entraînèrent hors de la salle, ses cris de protestation résonnant dans le couloir même après sa disparition. Je reposai ma coupe de vin à moitié pleine. Je me sentais un peu coupable de le gaspiller, mais vu la quantité de nourriture sur les tables du banquet, je n’étais certainement pas la pire fautive de la soirée.
« Alors, dis-je calmement. C’est maintenant que vous me faites votre proposition, je suppose ? »