Chapitre 498
C’était un bel après-midi, si l’on faisait abstraction de tous ces mourants.
Alors que les premières passes de la deuxième bataille de la Passe de Lauzon, menée sous mon commandement, commençaient à résonner, je m’installai sur une chaise haute et regardai le champ de bataille en grignotant distraitement un repas tardif. Une tourte à la viande, encore chaude, dont le jus éclaboussait mon armure quand j’y mordais à pleines dents. À mon grand plaisir, quoique teinté de méfiance, les prémices s’étaient déroulées en grande partie comme je l’avais prévu. La bande de cinq menée par la Chasseresse d’Argent avait ouvert une brèche au sommet des collines de l’ouest, permettant aux deux portes ouvertes sur l’Arcadie de frapper directement les armées dissimulées sous les collines creuses. Pickler avait bien sûr fissuré les collines au préalable, car je ne cherchais pas à créer des lacs souterrains : le but était de noyer l’armée ennemie.
« Combien sont là-dessous, à ton avis ? demanda Akua. Au moins vingt mille, d’après mon décompte. »
La shade se tenait droite à mes côtés, vêtue d’une robe sombre aux motifs élaborés, rehaussée d’or, et d’un voile dont les scintillements occasionnels trahissaient le fait que l’ouverture de la porte lui avait coûté bien plus qu’elle ne voulait l’admettre. Cela m’avait coûté encore davantage, bien sûr, car Akua puisait dans la Nuit par mon propre lien avec elle. Elle savait parfaitement manipuler les réserves extérieures, comme au Cimetière des Princes lorsqu’elle avait invoqué l’éclipse, mais pour le reste, elle aussi était limitée par ce que mon corps pouvait supporter. Autrement dit, pour le moment, rien du tout. Deux portes gigantesques, parfaitement alignées sur des régions de l’Arcadie, maintenues ouvertes un certain temps ? En plein jour, en plus. Non, j’étais pratiquement hors de combat jusqu’au coucher du soleil, et elle aussi, par conséquent.
« Entre ça et vingt-cinq mille, répondis-je. Sinon, ils n’auraient pas exploité pleinement les cavernes comme atout tactique ; ça aurait été du gâchis. »
« Je me demande quel général nous affronte aujourd’hui, songea Akua. Pas Trismégiste en personne, j’imagine. Il prend rarement la tête de ses troupes de manière aussi directe. »
Non pas que la conscience de l’Horreur Cachée ne rôderait pas sur le champ de bataille toute la journée, tout comme sa volonté. Mais Akua avait raison : Neshamah ne se faisait généralement pas son propre général — et pour cause, il n’était pas particulièrement brillant dans ce domaine. Les morts-vivants n’apprenaient pas vraiment, après tout, et il n’avait pas été militaire de son vivant. Ses tactiques n’étaient que des imitations, il le savait, et c’était pour cela qu’il confiait généralement le commandement à des Liens ou à des Revenants. C’était bien là le pragmatisme brutal du Roi Mort : il relevait les commandants qui lui avaient donné le plus de fil à retordre et les asservissait. Je ne doutais pas qu’il fût le stratège en chef des campagnes du Royaume des Morts, cela dit.
À grande échelle, au-delà de la tactique, rien au monde ne pouvait penser comme le Roi de la Mort.
« Le prince de Hannoven a mentionné que le Prince des Os commandait généralement tous les morts-vivants de la région, ainsi que sa propre Légion Grise, fis-je remarquer. Mais je ne l’ai pas vu. Ce pourrait être le Chevalier Pâle, même s’il m’a davantage paru être un champion qu’un général. »
Ou bien cent autres âmes tremblantes, invisibles, que nous n’avions même pas repérées. Nous n’avions pas encore assez entamé les réserves de Keter pour que le Roi Mort doive lésiner sur les généraux, à mon grand déplaisir. Je continuai à dévorer ma tourte tandis que la bataille s’engageait pour de bon : la Troisième Armée, sous le commandement de la générale Abigail, sonnait les cors et commençait à avancer. Le flot d’eau qui s’échappait des cavernes et du Creux s’amenuisait désormais, absorbé par le sol assoiffé qui se changeait en boue.
« L’eau en a emporté peut-être dix mille, dis-je en aiguisant mon regard avec la Nuit pour scruter le champ de bataille. J’espérais mieux. »
« Les autres sont enfouis dans la boue, désorganisés et souvent désarmés, répliqua Akua. Ta chienne de chasse de la Troisième va bien s’amuser. »
« Elle est censée faire bien plus que ça, marmonnai-je. »
Je ne m’attendais pas à ce que la Troisième élimine tous les morts-vivants tombés. Elle ne formait que le centre de mon armée, avec les Procerans de Beatrice Volignac sur l’aile gauche et les Levantins de leurs lignées sur la droite. Je pensais qu’elle mordrait à belles dents dans leurs rangs en avançant, en s’abattant sur eux avant qu’ils aient repris leurs esprits, mais il aurait fallu disperser la Troisième pour les éliminer tous, et ni elle ni moi ne le souhaitions. Après tout, la Troisième Armée n’était, au fond, que l’appât.
« On ne m’a pas exposé le plan de bataille dans son intégralité, dit la shade d’un ton distrait, mais il me semble que vous prenez de grands risques avec votre déploiement. La Troisième prend beaucoup d’avance, et votre aile gauche est… en sous-effectif. »
Elle n’avait pas tort. Noir aurait pâli devant un tel déploiement, qui s’écartait radicalement de la doctrine traditionnelle des Légions. Mon centre comptait dix mille légionnaires bien rangés et mon aile droite, dix-sept mille Levantins, un effectif largement supérieur aux besoins, tandis que mon aile gauche n’alignait que six mille Procerans. Surtout des soldats de Volignac, des troupes de principauté, avec quelques fantassins. Le reste des troupes proceranes était parti déblayer les basses terres avec les drows d’Ivah et n’était pas encore revenu sur le champ de bataille. Mais les trois esprits à l’origine des Légions modernes — Noir, Grem le Borgne et Ranker — avaient conçu ce modèle pour écraser des armées mortelles.
Combattre le Royaume des Morts, c’était une autre guerre. Une guerre où l’ennemi ne se fatiguait pas, où l’on était presque toujours en infériorité numérique et où l’arsenal adverse recelait de nouvelles surprises particulièrement vicieuses, conçues pour saper nos forces à chaque bataille. Mais je m’étais adaptée à cette guerre. J’avais appris à la mener.
« Nous sommes venus à la Passe de Lauzon pour accomplir deux choses, dis-je : prendre la passe et détruire l’armée qui la défend. »
Nous ne pouvions malheureusement pas nous contenter d’un seul de ces objectifs. Même si nous repoussions l’armée et prenions la passe, il nous fallait détruire les forces ennemies qui s’y trouvaient : même affaiblie, si elle battait en retraite, nous ne pouvions pas nous permettre de la laisser dans notre dos en marchant sur la capitale. Quelques milliers de pillards libres de leurs mouvements autour de la passe suffiraient à couper nos lignes de ravitaillement, et nous étions déjà en infériorité numérique face à l’ennemi. Je répugnais donc à détacher une garnison pour la laisser derrière nous.
« Le pire moyen d’atteindre ces objectifs, c’est de donner l’assaut à la Passe de Lauzon, dis-je. Prendre des fortifications, c’est une guerre d’usure ; et dès que la bataille s’engagera dans l’étroit défilé, ce sera un affrontement de titans que Keter remportera neuf fois sur dix. »
J’avais déjà vu des batailles tourner ainsi. Le Roi Mort et ses généraux se mettaient simplement à nous jeter des cadavres, sachant pertinemment que même s’ils perdaient la bataille, ils gagneraient la guerre en détruisant notre armée dans l’échange. Non, je voulais absolument éviter de combattre dans le défilé. C’était pour cette raison que notre plan de campagne initial prévoyait que les forces du général Pallas attaquent demain les Sœurs de Cigelin, plus au nord, puis descendent vers le sud pour prendre l’ennemi en tenaille dès qu’elles auraient sécurisé la forteresse. Évidemment, ce plan était tombé à l’eau depuis, mais les raisons qui l’avaient motivé restaient valables.
« Pourtant, vous donnez bel et bien l’assaut à la Passe de Lauzon, fit remarquer Akua d’un ton sec. »
« Non, grognai-je. Nous avons fissuré les collines, Akua. Alors, au lieu de combattre seulement à l’entrée du défilé, le champ de bataille s’est élargi. C’est un terrain idéal pour la guerre classique des Légions ; il se trouve simplement à l’entrée d’un défilé. »
« Ce que le général adverse remarquera, dit la shade aux yeux d’or. Qu’est-ce qui l’empêche de se replier plus profondément, là où le défilé se rétrécit et où vos avantages s’évanouissent ? »
« L’appât, répondis-je avec un sourire sinistre, disposé en deux parties. »
Je terminai ma tourte, l’engloutis puis léchai le jus tiède sur mes doigts. Je fis semblant de ne pas voir le regard réprobateur qui m’était lancé sous le voile diaphane. Au loin, tandis que la Troisième Armée se frayait un chemin parmi les morts rejetés par les flots, des renforts commençaient à déferler hors du défilé. Des squelettes, oui, mais aussi des constructions. La lutte serait rude. Et lorsque les morts échoués sur les flancs de la Troisième commencèrent à s’extirper de la boue, toujours en hordes désordonnées, le général ennemi fit exactement ce que je voulais : il envoya les morts par vagues, tentant de prendre la Troisième de flanc et même de l’encercler avant que les ailes de renfort n’arrivent. L’ennemi s’était engagé.
La machine de siège ennemie, au sommet des collines, se mit à déchaîner une surprise meurtrière : des piliers de pierre noire. Mais Archer était avec la Troisième et j’avais laissé des Héros en réserve. L’un d’eux mettrait fin à cette menace avant qu’elle ne devienne trop grave, le Destin s’en était pratiquement assuré.
« Vous semblez satisfaite, ce qui signifie que cette déroute naissante est précisément ce que vous aviez prévu, nota Akua. Cela correspond mieux à l’idée que je me fais d’Abigail de Summerholm qu’à celle de la générale trop impétueuse que je regarde en ce moment, parti trop loin en avant. »
Je haussai les épaules.
« Ça tient la route, vous savez, pour quelqu’un qui a étudié nos armées, dis-je. Si quelqu’un d’autre s’était trop avancé, ça aurait pu être un piège. Mais la Troisième ? Je leur ai donné le nom d’Intrépides moi-même, ils m’ont servi d’avant-garde dans une demi-douzaine de guerres et ils sont commandés par une étoile montante parmi mes officiers — mais une jeune recrue qui n’est jamais allée à l’École de guerre. Malicia en aura le dossier, donc le Roi Mort aussi. Si Hune avait foncé ainsi, ça aurait paru suspect, mais elle ? »
Je souris de toutes mes dents.
« Voyons, Akua, ce n’est pas un piège, dis-je, c’est une occasion. Et Keter s’en est emparé avec empressement. »
Alors les morts étaient sortis du défilé en chargeant au loin, déversant des renforts et tentant d’engloutir la Troisième avant que les Procerans et les Levantins, qui semblaient traîner des pieds, ne rattrapent leur retard et ne prennent les flancs en charge. Vu de l’extérieur, ce déploiement bancal — une aile trop forte, l’autre trop faible — aurait paru m’avoir été imposé par la politique et la crainte de tensions dans une chaîne de commandement commune, plutôt que par des considérations tactiques. J’avais séparé les ailes selon le pays de naissance de leurs soldats et j’en payais maintenant le prix : ni les Levantins ni les Procerans ne tenaient à suivre les ordres d’une générale callowienne téméraire.
Mais la Troisième tint bon, car la Troisième tenait toujours bon, et les mâchoires du piège se refermèrent.
« Alors, vous leur faites payer le prix, dit Akua. »
Comme si une main invisible leur en avait donné le signal, les balistes de l’Armée de Callow se mirent à chanter. Je vis la compréhension poindre dans les yeux d’Akua. Elle n’était pas vraiment une commandante aguerrie, mais elle était intelligente et connaissait bien l’art de la guerre. L’ennemi devait faire passer ses renforts par le défilé, dont le Seigneur Soln avait méthodiquement dépouillé l’entrée de toutes ses fortifications. Mes sapeurs savaient donc exactement où installer les champs de tir. Les balistes de pierre-cuivre pulvérisèrent l’ennemi, encore et encore, tandis que les ailes rattrapaient la Troisième et taillaient en pièces les morts-vivants, encore mal préparés, que les flots avaient amenés là.
Le général ennemi finit donc par comprendre qu’on l’avait attiré dans une boîte — les anciennes cavernes et l’entrée du défilé — où son nombre devenait un handicap. Après tout, les échanges de coups de lame n’avaient lieu qu’entre les premiers rangs des morts et des vivants. Derrière eux, les tirs de mes machines de siège fauchaient les rangs et coûteraient à Keter cinq fois plus de victimes, au bas mot, que le reste de mon armée. Akua garda le silence un long moment, le temps d’assimiler tout cela.
« J’oublie parfois à quel point il est désagréable de vous affronter comme générale, dit Akua avec douceur. »
Je reniflai. À vrai dire, nous ne nous étions jamais affrontées à la tête de nos armées : elle n’avait commandé ses forces ni lors de l’Aube des Morts ni lors du Fléau.
« Un coup de maître, reprit-elle après un instant. »
De tels compliments directs étaient rares de sa part. Je m’autorisai donc un bref instant de satisfaction avant de l’écarter.
« Je suis loin d’être la première à faire ça, dis-je d’un ton détaché. Jehan le Sage a fait la même chose sur les rives du Wasaliti, à la bataille des Moineaux, et Terribilis à la troisième Croisade, lors de la Danse Macabre. »
« Deux généraux notoirement médiocres, bien sûr, répondit Akua, amusée. Quelle compagnie déplorable vous fréquentez. »
« La bataille est loin d’être terminée, grognai-je. C’est un peu tôt pour fanfaronner. »
Je reportai les yeux sur le champ de bataille tandis que le temps s’écoulait à pas torturés. À présent, pensais-je, alors que les lignes tenaient bon des deux côtés et que les pierres-cuivres brûlaient de tout leur éclat, le général ennemi devait comprendre que cette position n’était pas tenable. Je n’avais toujours pas envoyé mes réserves, soit toute la Deuxième Armée et neuf mille drows, et je ne voyais aucun signe d’épuisement de mes pierres-cuivres. De leur côté, l’horrible machine de siège au sommet des collines ne pouvait pas tirer sur mes troupes ; et si les combats se prolongeaient après la tombée de la nuit — ce qui semblait probable —, je pourrais envoyer neuf mille Premiers-nés à leur poursuite.
La solution évidente était de se replier plus profondément dans le défilé, ce qui rendrait à l’armée ennemie sa raison d’être à la Passe de Lauzon : nous tenir à distance grâce au défilé. Je leur avais retourné leur propre stratégie en les attirant à l’entrée du défilé, mais ils pouvaient abandonner les troupes déjà engagées et battre en retraite, puis reprendre leur défense plus loin.
« Pourquoi ne battent-ils pas en retraite ? demanda Akua, mettant le doigt sur la question essentielle. »
« Est-ce qu’ils peuvent se le permettre ? répondis-je avec un sourire dur. Comptez les cadavres, Akua Sahelian. »
Au début de la campagne, l’ennemi nous dépassait en nombre à raison de cent mille contre soixante-dix mille. Après la première journée de combat à la Passe, nous avions perdu un peu plus de deux mille soldats, et les morts au moins six mille, sans compter une part importante de leurs essaims. Ajoutez-y les dix mille environ que l’eau leur avait probablement coûtés, puis peut-être dix mille autres dans le piège au début de l’après-midi. De notre côté, j’estimais les morts à deux ou trois mille de plus au cours de ces mêmes heures. Nous serions donc tombés à environ soixante-cinq mille, tandis que l’ennemi aurait été brutalement ramené à quelque soixante-quinze mille. Si mon adversaire abandonnait les troupes qui tenaient l’entrée de la passe et se repliait, nous pourrions même avoir la supériorité numérique lorsque l’assaut reprendrait plus loin.
« Ils se sont trop engagés, souffla Akua. S’ils battent en retraite maintenant, ils n’auront peut-être plus les effectifs nécessaires pour tenir la Passe contre nous. »
Je me tournai vers elle et croisai son regard, où je lus qu’elle s’attendait à ce que je sois d’accord.
« Exactement, dis-je. Tu viens de perdre la bataille. »
La surprise qui passa sur son visage avant qu’elle ne la réprime me plut davantage encore que son compliment de tout à l’heure. Au moins, il y avait ça.
« Voilà le véritable piège, dis-je. Cet instinct qui les empêche de sacrifier ces troupes malgré tout. Je veux garder l’ennemi dans cette boîte meurtrière aussi longtemps que possible, Akua. C’est le meilleur ratio de pertes que je puisse obtenir sur ce champ de bataille. »
Ses lèvres se pincèrent.
« J’ai l’habitude de considérer les troupes comme précieuses, dit-elle. C’est peut-être là l’origine de mon erreur. Le commandant des morts, lui, ne partagera pas ce point de vue. »
« Probablement pas, admis-je. Je pense qu’il hésitera, mais qu’il arrivera à la même conclusion assez vite. C’est pour ça que je t’ai dit tout à l’heure que mon appât avait deux parties. »
Qu’est-ce qui pourrait convaincre mon adversaire qu’il valait la peine de s’accrocher ? Il fallait un prix à la hauteur de ces pertes qui ne cessaient de s’accumuler. Le simple coût des pertes qu’entraînerait la fuite du lézard abandonnant sa queue ne suffirait pas à retenir longtemps un général de Keter. Je leur avais donc présenté un nouvel appât : mon aile gauche, les Procerans. Sous le commandement de la princesse Beatrice, il ne restait que six mille âmes, et moins encore à présent. Surtout des fantassins de Volignac, endurcis, mais cela ne suffisait pas pour un combat comme celui-ci. Une aile en sous-effectif, comme Akua l’avait dit plus tôt. Fragile. Un choix insensé, et je n’avais pas la réputation d’être insensée ; aussi, pour renforcer encore l’appât — au cas où l’on prendrait ce déploiement pour une décision politique plutôt que tactique —, j’avais placé l’ensemble de ma cavalerie derrière l’aile de la princesse Beatrice.
Comme si je m’attendais à une brèche, comme si j’avais besoin de gagner du temps pour que ma réserve, la Deuxième Armée, vienne soutenir ce flanc défaillant.
« Allez, murmurai-je en contemplant les rangs des morts. Mords à l’hameçon, mon ami. Tu sais que tu en as envie. »
Et je ris, ris jusqu’à m’en faire mal à la gorge, quand Keter tomba dans le piège une nouvelle fois. Les renforts continuèrent à déferler hors du défilé et à s’engouffrer dans ma boîte meurtrière, des dizaines mourant à chaque tir de pierre-cuivre, tandis que les morts lançaient toute leur fureur contre le flanc gauche.
« Akua, dis-je. Fais passer un message de ma part. Je veux que ces deux-là soutiennent l’aile gauche : le Chasseur de têtes et le Guérisseur renégat. »
« À vos ordres, mon cœur, répondit la shade aux yeux d’or en s’inclinant. »
Je lui accordai à peine un regard, les yeux toujours fixés sur le champ de bataille. Ces trois-là devraient pouvoir empêcher les Revenants que l’ennemi allait sans doute envoyer de briser l’aile gauche. C’était là le pari de mon adversaire : briser l’aile gauche, puis achever d’épuiser la Troisième en la débordant sur le flanc et par l’arrière, dans une vaste manœuvre vers la droite. Même si j’envoyais ma cavalerie à ce moment-là, la bataille serait perdue. Keter chercherait ensuite à infliger autant de pertes que possible pendant que mon armée fuirait vers le camp, une spécialité de l’armée du Roi Mort. Je savais que la situation pouvait encore tourner au désastre, même si j’avais confiance dans la tenue de nos lignes. Si ça se gâtait, j’avais encore quelques cartes à jouer.
Le Maître des bêtes était déjà parti renforcer Archer, un duo meurtrier qui lui permettrait de détruire des constructions même hors de son champ de vision. Maintenant que l’Invocateur était de retour, je le gardais en réserve avec la décoction que j’avais demandé au Concocteur de préparer. Les essaims restants n’avaient pas encore été lâchés : mon adversaire les gardait probablement en réserve, car ils seraient redoutablement efficaces pour transformer une brèche dans mes lignes en déroute s’ils étaient employés comme il faut. Lorsque Hakram vint se placer près de moi, je réprimai un mouvement de recul. Non pas que sa présence me déplaise, mais s’il était venu m’annoncer la nouvelle lui-même, c’est qu’elle ne serait pas bonne.
« Le Maître des bêtes est mort, m’annonça l’Adjoint, droit au but. Le Chevalier Pâle a réussi à passer derrière nos lignes. »
Mes doigts se crispèrent.
« Indrani ? »
« L’armée était brisée, mais elle a déjà été rétablie, dit Hakram. La bande de la Chasseresse d’Argent est réapparue juste à temps pour le repousser. Aucun autre Nom n’a été perdu. »
« Merde, murmurai-je. C’était moins une. »
« Des ordres pour la Chasseresse ? »
« Aucun, dis-je. Elle est libre de suivre le Destin et son jugement comme bon lui semble. »
C’était bien la principale raison pour laquelle j’avais envoyé une bande de cinq Héros, après tout. Certains vilains auraient mieux équilibré leur groupe, mais cela aurait dilué l’effet du Destin. Mieux valait une force imparfaite au bon endroit et au bon moment que l’inverse. Hakram resta ensuite à mes côtés, laissant ses mains secourables s’occuper du reste. Nous gardâmes le silence, mais il n’était pas gênant. Nous avions tous deux les yeux tournés vers le champ de bataille au loin. Peu après, à ma grande surprise, le Dominion se mit à enfoncer les lignes mortes qui lui faisaient face. Ses troupes étaient plus fraîches que celles de la Troisième ou que les Procerans, et nettement plus nombreuses. Je ne m’y étais sincèrement pas attendue ; je fus donc prise au dépourvu lorsque le général ennemi décida de les repousser d’un coup décisif.
Les essaims se déversèrent du plafond effondré des cavernes, fondant sur nous comme une marée stridente tandis que les lieurs faisaient de leur mieux pour les contenir.
« L’Invocateur et le Concocteur, ordonnai-je sèchement à Hakram. »
Le messager partit avant même que j’aie fini de parler. Je les avais placés plus près de l’aile gauche, m’attendant à ce que l’attaque vienne de là. Mes doigts raclaient donc les accoudoirs de mon siège tandis que les deux silhouettes à dos de wyverne s’élevaient, parties de trop loin, alors que les premiers rangs du Dominion étaient engloutis et déchiquetés. La situation fut finalement maîtrisée, mais pas assez vite. Les morts attaquèrent de front le secteur de Malaga dans la ligne de boucliers au même moment que les essaims ; cela aurait tourné à la déroute sans l’intervention, à mon avis, d’un Nom. Difficile d’en être sûre à cette distance, avec des armées si vastes et ces traînées incessantes de Lumière et de sorcellerie.
La prochaine paire de mains secourables à venir faire son rapport à Hakram fut celle de Scribe, ce qui m’apprit que les nouvelles étaient plus sombres encore.
« Le Sage a colmaté la brèche dans la ligne levantaine, nous apprit Scribe. »
« Et ? » gronda l’Adjoint.
« Juste après la fermeture de la ligne de boucliers, un Revenant archer l’a abattu d’un tir de précision, nous dit Scribe. Je crois qu’il a peut-être utilisé ses trois aspects au cours des combats de l’après-midi, ce qui l’aurait rendu vulnérable. »
« Dites-moi qu’ils ont récupéré le corps, dis-je. »
« Lady Aquiline Osena s’en est chargée personnellement, répondit Eudokia. »
J’expirai. Cela aurait pu être pire. Il n’y avait pas de victoires sans tache en dehors des histoires, me rappelai-je, et je maintins le cap. Lorsque le flanc proceran commença à vaciller malgré les efforts de Beatrice Volignac et des Noms qui s’y battaient désespérément — le Chasseur de têtes avait tué deux Revenants et réclamé leurs têtes, d’après les rapports reçus par Hakram —, je ne paniquai pas et ne donnai pas d’ordres à ma cavalerie. À la place, je souris et fis appeler la mage supérieure Jendayi, la principale jeteuse de sorts de Hune.
« Faites prévenir Lady Catalina de se tenir prête pour la traversée, ordonnai-je. Nous approchons du moment décisif. »
C’était cet après-midi-là que les détachements que nous avions envoyés devaient revenir. Au lieu de les laisser traverser les plaines au grand jour, j’avais demandé à Ivah et aux fantassins de Lady Catalina d’emprunter les Voies du Crépuscule. Je pourrais ainsi les lancer par surprise au moment voulu. Keter aurait prévu la présence de nos mages, impossible de les cacher, mais pas celle de ceux qui étaient partis avec nos détachements. Je pouvais donc miser sur l’effet de surprise avec de bonnes chances de réussite. Cela remonterait aussi le moral des Procerans d’être tirés d’affaire par leurs compatriotes plutôt que par des étrangers. Après la raclée qu’ils allaient prendre aujourd’hui, cela leur ferait du bien.
Quand la première compagnie de fantassins du flanc gauche rompit les rangs, je donnai aussitôt l’ordre aux renforts de commencer à passer dans la Création. Mais je tressaillis de surprise lorsque les boucliers de la Troisième Armée s’éteignirent et que ses soldats se mirent à façonner des magies offensives. Attendez, la générale Abigail avait-elle deviné mon plan ? J’étudiai attentivement les mouvements de la Troisième, remarquai les compagnies lourdes qui se massaient autour de l’étendard et compris que non. Les portes commençaient tout juste à s’ouvrir, sous les acclamations des Procerans qui se trouvaient derrière. Elle avait plus probablement craint que le flanc gauche ne s’effondre sur elle et décidé de couper la menace à la racine. Je laissai échapper un rire.
Quelle que fût son intention, le moment choisi pour cette charge était parfait : j’avais tiré tout ce que je pouvais de mes soldats pour la journée, il était temps d’en finir.
« Faites prévenir l’Invocateur de se retirer du flanc droit et de participer à la charge, dis-je à Hakram. »
« Libérez aussi l’Apprenti, suggéra-t-il. Elle vous en remerciera. »
J’y réfléchis un instant, puis hochai la tête. Il était à mes côtés, loin derrière nos lignes. Même s’il n’existait pas de lieu sûr lorsqu’on combattait Keter, il ne courait pas un risque assez grand pour qu’il ne puisse se passer un moment de son garde du corps et de son assistante. Je me calai dans mon siège et observai les derniers échanges de la journée. En vérité, cela se passait mieux que je n’avais osé l’espérer. Le centre ennemi, régulièrement renforcé tout au long de l’après-midi, avait aussi été continuellement décimé par des heures de bombardement à la pierre-cuivre. Je n’avais pas prévu que cela le laisserait à court de Liens — il leur faudrait plutôt davantage de Lumière pour les détruire —, mais c’était la seule explication qui me venait à l’esprit pour expliquer pourquoi le centre des morts-vivants s’était brisé comme un œuf pourri lorsque la Troisième avait foncé dessus.
Je regardai les rangs ennemis se disloquer sous le poids des compagnies lourdes et faillis demander à Jendayi d’envoyer un signal à la générale Abigail pour qu’elle batte en retraite : elle s’avançait trop loin. Mais elle s’arrêta d’elle-même. Bien, pensai-je. J’avais tenu la Légion Grise à l’écart jusque-là en détrempant le terrain et en rendant ainsi impossible à une infanterie aussi lourde d’accomplir quoi que ce soit, sinon de s’enliser dans la boue. Mais plus loin, le sol était plus sec. J’avais une grande confiance dans la Troisième Armée, mais si les troupes ordinaires rencontraient la Légion Grise, l’ordre habituel était « retraite », et ce n’était pas sans raison. Le général Hune, qui comme moi sentait que la bataille touchait à sa fin, vint me rejoindre. Elle nous adressa ses saluts, à Hakram et à moi, puis entra dans le vif du sujet.
« Mes félicitations, Votre Majesté, dit l’ogresse. Une nouvelle victoire à votre actif. »
Je ne le contestai pas, même si les combats se poursuivaient encore sur le terrain. La Troisième s’étant emparée de la partie étroite du défilé, les renforts ennemis étaient coupés. Les ailes ne faisaient plus que repousser des poches de morts-vivants contre les parois des cavernes et les exterminer méthodiquement. Cela prendrait du temps, et la Troisième devrait tenir jusqu’à la fin, mais avec le nombre de Noms présents sur le terrain, nous devrions pouvoir parer à toute mauvaise surprise que l’ennemi pourrait encore nous réserver. Il ne restait plus qu’à saboter la machine de siège ennemie sur les collines avant de battre en retraite. J’étais déjà en train de me demander si je devais envoyer la bande de la Chasseresse d’Argent s’en charger.
Un instant plus tard, une grande gerbe de Lumière jaillit au loin, au sommet des collines, suivie de colonnes de flammes. Je me rappelai une fois de plus que les Cieux avaient un humour acéré.
« Ce n’est que la moitié de la bataille, répondis-je enfin. Nous ne tenons toujours pas la Passe elle-même. »
« Vu les pertes de Keter aujourd’hui, et les raids que les Premiers-nés ne manqueront pas de mener cette nuit, il est impensable que les morts tiennent encore le défilé demain après-midi, dit le général Hune. Le coup d’épée final n’a pas encore été porté, mais c’est tout de même une victoire. »
Nous allions mener des raids en force pendant la nuit, avec tous les effectifs drows : près de vingt mille soldats, dont plusieurs Puissants redoutables. J’avais bien l’intention de ravager l’armée ennemie aussi brutalement que possible avant l’aube et la reprise des combats le lendemain.
« On verra si tout se déroule aussi bien, répondis-je, mais j’accepte vos félicitations dans l’esprit où vous les avez formulées. Merci, général Hune. »
Elle ne s’attarda pas et nous laissa à nos pensées. Je contemplai les derniers soubresauts de la bataille, au loin, sans vraiment les voir. Hakram se racla la gorge.
« Tu as l’air inquiète, dit-il. »
« Je le suis, admis-je. Quelque chose ne tourne pas rond, à mon avis. »
« La bataille a été rude, même si elle a bien tourné pour nous, dit l’Adjoint. Ce n’est pas toujours un piège, Catherine. »
« Alors, où est la Légion Grise ? demandai-je à voix basse. La boue les a tenus à l’écart, mais à mi-bataille, Keter aurait dû lancer un rituel pour raffermir le sol et leur permettre de se battre. »
Le Puissant Sudone avait massacré bon nombre des jeunes mages de Keter, mais pas au point de les empêcher de nous réserver cette « surprise » particulière. J’avais bien une parade en réserve, même si rien ne garantissait qu’elle fonctionnerait. Pourtant, ils n’étaient jamais venus, et mes doigts se crispaient puis se relâchaient sans cesse.
« Quelqu’un a vu le Prince des Os ? demandai-je soudain. Nous avons vu la Légion Grise, mais le Prince en personne ? »
Hakram marqua une pause.
« Je vais me renseigner, promit-il. »
« Fais-le, marmonnai-je. »
Je fermai les yeux. Il me manquait quelque chose, je le sentais. Roland avait dit avoir aperçu un Crabe, il y a quelque temps, me rappelai-je soudain. Peut-être que ça avait un rapport ? Je ne voyais aucun lien évident, pourtant.
« Ce n’est pas que je ne pense pas que ce soit une victoire, dis-je. Mais il y a autre chose là-dessous, Hakram. Nous n’avons pas affaire à un amateur. Neshamah prévoit les deux issues possibles. Il aura tiré quelque chose même de la défaite. »
Il ne répondit rien et je le laissai à son travail. Au coucher du soleil, j’avais estimé les pertes des deux camps, aussi grossièrement que possible. Mes armées comptaient environ huit mille morts et peut-être mille autres soldats trop gravement blessés pour que nos prêtres et nos mages puissent les soigner avec les moyens dont ils disposaient. Nous étions donc réduits à cinquante-neuf mille hommes, voire un peu moins. Et l’ennemi ? Keter avait commencé à défendre la Passe de Lauzon avec cent mille soldats. Il n’en restait désormais guère plus de la moitié : nous estimions qu’il en avait entre cinquante et cinquante-cinq mille, dont la Légion Grise. Sans même que toute notre armée ait participé aux combats, mes soldats s’étaient battus comme des lions et avaient remporté la journée. Certains parleraient d’une victoire héroïque.
À présent, il ne nous restait plus qu’à remporter cent autres victoires, sans jamais en perdre une seule.
Bienvenue dans la guerre contre Keter.