Chapitre 496
La générale Abigail regarda de nouveau dans l’œil baalite, en regrettant que les généraux fussent obligés de monter à cheval.
Elle se faisait remarquer, et les gens qui se faisaient remarquer avaient cette fâcheuse tendance à se faire tirer dessus. Elle ne pouvait même pas se servir de sa monture pour fuir, puisqu’elle se ferait remarquer et que tout le monde la verrait détaler. C’était la sixième fois depuis que la Troisième Armée avait commencé à se mobiliser qu’elle observait les positions ennemies, mais la répétition n’améliorait en rien ses perspectives. Les drows avaient bien travaillé, fracassant les murs ennemis et effondrant leurs tranchées, mais les cadavres avaient travaillé sans relâche toute la nuit. Les murs avaient été reconstruits, mais n’étaient plus que des tas de pierres empilées, davantage des clôtures à bétail que des fortifications. Seulement, le bétail n’essayait généralement pas de vous poignarder.
Elle doutait que les morts-vivants se montrent aussi affables.
« Au moins, ils manquent d’archers, marmonna la générale Abigail. Les javelots, au bout du compte, c’est moins pénible. »
Ils faisaient des dégâts même contre les armures de plates et pouvaient fracasser un bouclier, certes, mais leur portée était moindre et on ne pouvait pas en transporter autant.
« Je ne comprends pas pourquoi Keter en déploie si peu, gronda le tribun d’état-major Krolem à ses côtés. Avec leurs effectifs, des salves massives seraient presque impossibles à contrer. »
Sauf avec des boucliers de mage, bien sûr, mais ils seraient nécessaires contre les armes plus exotiques que l’ennemi avait dans sa manche.
« Leurs morts sont trop idiots, lui répondit distraitement Abigail. Les Liens, ceux dont l’âme est encore clouée au cadavre, sont aussi intelligents que des vivants. Mais les Os ? Ils sont incapables d’entretenir leur équipement, et certainement pas quelque chose d’aussi délicat qu’un bon arc. Les javelots sont plus simples, et plus faciles à fabriquer aussi. »
Elle jeta un coup d’œil à sa droite, où le grand orc semblait n’attendre qu’une occasion de se battre. Ce n’était pas sa faute, se rappela Abigail. Les orcs naissaient comme ça ; ils avaient juste plus de dents pour compenser l’absence de la partie où se logeait le bon sens. D’ailleurs, elle aimerait sans doute davantage se battre si elle pouvait ensuite manger les perdants, songea-t-elle. Les tarifs des tavernes étaient quasiment du vol, ces temps-ci, alors les peaux-vertes s’en sortaient certainement gagnants de ce côté-là.
« Nous attendrons que la Sapeuse en chef ait terminé son bombardement avant d’avancer, dit-elle à Krolem. Et envoyez nos limiers, voulez-vous ? Je veux que le terrain soit nettoyé avant que notre mur de boucliers ne se mette en marche. »
« Je m’en occupe », salua le tribun d’état-major.
Un brave garçon. Certains auraient pu traiter Abigail de paranoïaque pour cette précaution, mais ils ne le pouvaient pas. En grande partie parce qu’ils étaient tous morts, eux, et pas elle. Un joli terrain bien vide jusqu’au Creux de Lauzon, après avoir laissé Keter mijoter ses mauvais coups ? Ouais, elle ne se ferait pas avoir. Ses « limiers » étaient une idée qu’elle avait suggérée à la Reine Noire l’année précédente et qui avait été approuvée, à sa grande surprise : des équipes mixtes de soldats réguliers, de prêtres et de détenteurs de talents magiques mineurs, capables de flairer les diableries cachées que le Roi Mort aimait laisser traîner avant que ses hommes ne tombent dessus. Leur laisser le temps de faire leur travail correctement ralentirait l’avancée, mais Abigail n’y voyait pas d’inconvénient particulier. Elle regarda de nouveau dans l’œil baalite, maudissant son sort en silence.
Elle avait été soulagée d’apprendre que le plan de bataille de la Reine Noire n’exigerait pas que la Troisième charge sous le feu ennemi à l’entrée du Creux de Lauzon. Malgré tout, elle s’était retrouvée à la tête de l’avant-garde. Ses soldats inexplicablement enthousiastes pouvaient bien croire que c’était un honneur de servir de premiers boucliers humains — ils avaient tous acclamé « Intrépides », comme si ce mot les empêchait d’être les plus proches de ceux qui essayaient de les tuer à l’épée —, mais la générale Abigail n’était pas dupe. Quand on se frottait à Keter, le front était le dernier endroit où l’on voulait se trouver. Elle aurait préféré être loin de là, mais n’avait pas réussi à s’y faire envoyer.
La générale se renversa tristement sur sa selle tandis que les ailes de l’assaut se mettaient en place à l’est et à l’ouest. La Deuxième Armée, sous le commandement de la commandante Hune, resterait derrière elle et servirait à la fois de réserve et d’escorte aux engins de siège. À gauche, les Procerans s’étaient rassemblés sous les ordres de la princesse Beatrice ; à droite, les deux principaux membres du Sang s’étaient vu confier un commandement commun. Le flanc ouest était donc le plus faible, moins solide et moins nombreux, mais la Reine Noire y avait envoyé la majeure partie de la cavalerie de l’alliance pour le soutenir. Il leur faudrait encore attendre avant d’avancer, le savait la générale Abigail, et lorsqu’ils le feraient, elle aurait au moins des Nommés à ses côtés.
Elle ne s’en rendit pas moins compte, avec désespoir, qu’ils avaient encore réussi à la piéger.
Elle avait eu un plan, un plan solide. Il était trop tard pour se retirer de toute cette histoire de général ; en pragmatique, elle avait dû se rendre à l’évidence. D’ailleurs, Abigail de Summerholm n’avait pas traversé ce fichu cauchemar de guerre pour ne pas prendre sa retraite avec une pension de générale à taux plein : une fois rentrée chez elle, elle comptait bien ne plus lever le petit doigt jusqu’à la fin de ses jours et peut-être boire assez pour se creuser une tombe prématurée. C’était son foutu droit accordé par les dieux. Elle avait donc ajusté son plan. Abigail allait se rendre suffisamment ridicule pour qu’on la réaffecte chez elle, où elle ne risquerait pas de faire honte à la Reine Noire devant tous ces nobles distingués en se comportant comme une souillonne.
Il lui faudrait trouver le juste équilibre : assez embarrassante pour être renvoyée, mais pas au point d’être rétrogradée. Pourtant, en tant que fille d’une longue et illustre lignée d’ivrognes malappris, Abigail avait confiance en son sang pour la tirer d’affaire. Enfin, euh… ça ne s’était pas passé tout à fait comme prévu. Les gens riaient quand elle lançait des horreurs comme : « Bien sûr que le Roi Mort est abominable, mais pour sa défense, ça fait des siècles qu’il vit à côté de Procer », ou « Ça se tient que le lac près du Dominion vienne d’un trou dans le sol, c’est à peu près tout le pays, ça », et au lieu de faire d’elle une paria, ça avait triplé le nombre d’invitations à des soirées.
Elle avait creusé encore davantage dans la grossièreté, s’essayant à des trucs comme dire « vous autres » et répéter les histoires les plus salaces qu’on pouvait entendre à Summerholm en grandissant, fille de brasseur. Mais il s’avéra que ces élégants Procerans étaient sacrément difficiles à choquer.
Le seul avantage, c’était qu’aujourd’hui, Abigail avait peut-être à craindre les nœuds coulants et que la Reine Noire ne lui dévore l’âme, mais au moins, elle avait rarement à craindre les poignards ! Le meilleur dans le métier de général, c’était qu’une fois à l’abri, loin du front, on pouvait appeler ça de la stratégie. Abigail adorait élaborer des stratégies. Elle en faisait autant qu’il était humainement possible. Mais à présent que la Troisième Armée s’étalait dans les plaines devant le Creux de Lauzon, la femme aux cheveux noirs comprit enfin la dernière trahison de son rang : même si elle se tenait à l’arrière de son armée, celle-ci pouvait toujours se retrouver en première ligne de la coalition. On l’avait encore eue.
La générale regarda une nouvelle fois dans l’œil baalite et soupira. C’était vraiment dommage pour le cheval, songea-t-elle. Sans lui, peut-être ne l’auraient-ils pas remarquée en train de filer.
Robber avait reçu pour mission de servir de garde du corps à Pickler, mais il soupçonnait qu’on l’avait en réalité envoyé là pour empêcher la Sapeuse en chef de Callow de tuer son observateur attitré : l’honorable jeune seigneur Gaetan Rocroy de Cantal, également connu sous le nom de Page. Robber admirait le jeune homme d’une manière profonde et sincère, ce qu’il ne dissimulait absolument pas. Il lui avait fallu des années de travail pour réussir à taper sur les nerfs de tous ceux qu’il rencontrait, alors que le garçon y parvenait par son seul talent naturel. C’était merveilleux à voir, vraiment.
« Les mesures de Praes sont tout à fait inadéquates, dit le Page avec désinvolture. Dépassées, même. Il faudrait utiliser la paume salienne, pas le… »
Le sergent Ronfleur, sapeur depuis plus de dix ans, tressaillit si violemment qu’il brisa le fin fil de cuivre qu’il était en train d’ajuster. Corbeaux, ce garçon était un artiste. On ne pouvait pas réprimer un tel talent ; Robber ne le permettrait pas. Il fallait l’encourager, que dis-je, le cultiver ! Le contraire serait une perte pour la Création.
« Feu », ordonna froidement Pickler.
Le Page n’avait pas tout à fait dégagé le passage ; lorsque le contrepoids du trébuchet s’abattit, il dut bondir précipitamment sur le côté.
« Gardez les yeux sur le projectile, mon jeune seigneur », lança Robber.
Le héros lui jeta un regard noir pour son impertinence, puis fit ce qu’on attendait de lui et joua les bons petits observateurs pour les sapeurs de l’Armée de Callow. Ses yeux se plissèrent après que le projectile eut heurté le flanc d’une colline escarpée, à gauche de l’entrée du Creux.
« Elle a tremblé, dit le Page. La pierre s’est brisée en surface. Pas de grande fissure, cependant ; il faudra vous rapprocher. »
Tous ceux qui avaient étudié la balistique poussèrent un soupir. Huit cents pieds, c’était déjà une belle portée pour un trébuchet impérial, le modèle utilisé par l’Armée de Callow. Si les pierres ne suffisaient pas à fendre les collines à cette distance, les balistes — qui tiraient plus loin, mais lançaient des projectiles nettement plus petits — ne serviraient presque à rien. Il ne restait qu’à continuer de pilonner avec les trébuchets pendant des heures ou à sortir des munitions plus intéressantes. La Patronne avait clairement dit qu’elle voulait que ces collines soient ouvertes pour son plan, et elle n’avait pas eu l’air d’humeur à discuter des difficultés pratiques.
« Une armature de fer à l’intérieur, vous croyez ? » demanda Robber à Pickler.
Elle se lécha les babines, songeuse, en mâchonnant l’idée.
« Si ton estimation du caractère creux de ces collines est même vaguement exacte, dit Pickler, c’est l’hypothèse la plus raisonnable. Il pourrait s’agir de protections magiques, je suppose. »
« La Patronne a dit que, quand l’un de leurs engins de siège avait été arraché, le sommet de la colline était venu avec, rappela Robber. Elle pensait que la plateforme avait été taillée dans la pierre, mais peut-être… »
« Elle était simplement ancrée dans des poutres métalliques qui quadrillent le sommet de ces cavernes, dit Pickler, approbatrice. Il faudrait que le métal ait été renforcé par des sortilèges pour produire cet effet ; il s’agirait donc plus probablement d’acier que de fer. »
Ses longs doigts maigres — Pickler avait des mains de sapeuse, délicates et mortelles — tambourinèrent pensivement contre le flanc du trébuchet le plus proche.
« Nous continuerons de pilonner les collines orientales, décida la Sapeuse en chef. Rien de ce que nous avons ne pourra fendre celles de l’ouest pour l’instant. Je n’aime pas devoir compter sur le sabotage, mais cette fois, cela semble nécessaire. »
Sans même qu’on ait besoin de les en prier, les sapeurs alentour obéirent : les neuf trébuchets furent préparés pour concentrer leur tir et pivotèrent sur leurs plateformes. Les gobelins se mirent au travail comme une nuée de fourmis. Le Page avait l’air fort mal à l’aise et les regardait avec inquiétude ; Robber décida donc de lui venir en aide. Il se glissa près du garçon et lui adressa un large sourire plein de crocs.
« Parlez-moi donc de ces paumes, mon bon seigneur, demanda Robber. Contrairement à mes collègues ignorants et prisonniers de leurs habitudes, je suis toujours prêt à profiter du savoir supérieur des Procerans. »
Le visage du garçon s’illumina d’enthousiasme et, du coin de l’œil, le tribun spécial Robber aperçut un lieutenant qui frappait furieusement un projectile de trébuchet du pied.
Se demanda-t-il, Catherine accepterait-elle de lui confier le garçon pour de bon ?
Roland de Beaumarais soupçonnait que beaucoup auraient envié les apparences de sa situation actuelle : il avançait lentement, serré contre quatre femmes magnifiques. Le fait que cela impliquât aussi un sort d’illusion délicat et qu’ils fussent encerclés de morts-vivants désireux de les tuer tous aurait pu être considéré comme un léger désagrément, songeait-il ; et, hélas, il ne pourrait même pas garder un souvenir ému de l’expérience. Pas tant que Sidonia continuait à lui donner des coups de coude, la Levantine ayant les coudes les plus horriblement osseux qui soient, ou que la Gardienne silencieuse lui marchait sur les pieds pour la huitième fois.
Par les dieux, cette armure de plates était lourde, sans compter que la Gardienne elle-même n’était pas précisément une petite femme.
« Mon pied, croassa le Sorcier renégat à voix basse. Je vous en prie, faites attention. »
À la décharge de la Gardienne silencieuse, elle eut l’air un peu contrite et lui tapota l’épaule en signe d’excuse. Elle faisait déjà mieux que Sidonia, qui s’était contentée de ricaner quand il lui avait dit qu’elle n’arrêtait pas de lui donner des coups de coude.
« Arrête de te plaindre, dit l’Artificière Bénie. Tu vas nous faire repérer. »
Qu’Adanna de Smyrne prononce ce reproche sans la moindre trace d’ironie dans la voix était, à sa manière, impressionnant. Roland se força à compter jusqu’à cinq pour ne pas répliquer, puis ils reprirent leur lente progression. Les chemins découverts par le lieutenant gobelin inquiet de Catherine s’étaient finalement révélés exacts : à leur troisième tentative, ils avaient réussi à se faufiler dans une crevasse menant aux grandes cavernes sous les collines. Le trajet n’avait bien sûr pas été sans difficultés, mais grâce au talent de Roland pour briser les protections magiques et aux sens aiguisés de la Chasseresse d’Argent, ils avaient réussi à ne pas se faire repérer.
Ce n’est qu’à l’intérieur qu’ils avaient dû rester sous l’illusion, car l’endroit grouillait de morts-vivants. Même dans les rares couloirs, les Liens patrouillaient sans cesse. Roland se pressa contre le mur, comme les autres Élus, pour éviter une nouvelle fois qu’une patrouille de trente soldats morts-vivants en armure immaculée ne touche le bord de son illusion. Les cavernes tremblaient sous les coups que les engins de l’Armée de Callow assénaient à la surface, mais, malgré quelques pierres qui se détachaient parfois, l’endroit ne semblait pas près de s’effondrer. Il comprenait à présent pourquoi Catherine avait pris le risque de les envoyer là.
Seule une bande d’Élus pouvait mener cette opération à bien sans trop faire de bruit, ou sans que tous les participants y laissent la vie.
« Nous sommes proches, murmura la Chasseresse d’Argent. Il ne reste qu’un niveau. Adanna, tu es sûre de ne pas pouvoir le faire d’ici ? »
Le dispositif préparé par l’Artificière Bénie devait pouvoir faire s’effondrer le plafond de la caverne, mais elle avait insisté pour qu’il soit déclenché aussi près que possible de celui-ci. Heureusement, des coursives faisaient le tour des parois, et après avoir gravi quatre niveaux éprouvants, ils se tenaient à présent tous les cinq près du plus haut qu’ils puissent atteindre. Il y avait un cinquième niveau, mais il semblait plus étroit que les autres.
« J’aurais pu le faire depuis le bas, répondit l’Artificière d’un ton maussade, mais ce serait jouer aux dés. Je ne peux garantir le résultat que depuis le niveau au-dessus de nous. »
« Alors, on y va, soupira la Chasseresse. Doucement et prudemment, tout le monde. »
L’illusion que Roland utilisait alors masquait les sons, à condition qu’ils fussent suffisamment graves. C’était pour cela qu’il avait choisi un sort aussi instable et délicat, parmi tout son répertoire. Aussi fut-il plutôt surpris lorsqu’une énorme hache s’enfonça dans le mur juste au-dessus de sa tête, tandis qu’un grand Revenant en armure de plates pâle souriait sans joie et que le sort se brisait.
Discrétion toute relative, songea le Sorcier renégat. Voyons si l’objectif « que tout le monde s’en sorte vivant » peut encore être sauvé.
Un instant de silence passa tandis qu’une immense lance de Lumière transperçait les sommets des collines, à gauche du Creux de Lauzon. Elle tournoya dans le ciel comme le crachat d’un géant, avant de s’amincir et de disparaître en une pluie de lueurs. Des traînées de fumée s’élevèrent derrière elle ; la chaleur de la puissance sacerdotale avait déclenché de petits incendies et noirci la roche.
« Tu sais, dit Robber en contemplant la fumée qui montait, quand la Patronne m’a dit qu’il y aurait du sabotage, je pensais à quelque chose d’un peu plus… »
« Subtil ? suggéra Pickler.
— Ouais, répondit-il d’un ton éteint. Ça ira. »
Est-ce que ça venait de la femme qui ressemblait à une habitante des Terres désolées ? Gobbler savait que ce ne pouvait être ni la Lance Vagabonde ni la Chasseresse d’Argent : la première aurait poussé l’Archère à se vanter à n’en plus finir, tandis que la seconde aurait probablement déjà essayé de la tuer. Le Sorcier renégat était un habile magouilleur, mais n’avait aucun usage de la Lumière. Quant à la Gardienne silencieuse, la réputation lui prêtait de solides talents de combattante, mais pas une puissance particulière. Ne restait que la femme à l’accent ashuran et aux yeux dorés de grande dame, qui mettait Robber sur ses gardes chaque fois qu’il les voyait. Les gens qui avaient de tels yeux étaient généralement dangereux, s’ils vivaient aussi longtemps que l’Artificière Bénie.
« Ça fera l’affaire, de toute façon, dit Pickler en haussant les épaules. Dommage qu’ils n’aient pas eu l’engin ennemi, mais il faudra s’en contenter, je suppose. »
Devant eux, les trébuchets se mirent en mouvement. L’un après l’autre, ils frappèrent le flanc de la colline, jusqu’à ce que retentisse enfin la détonation tonitruante que les sapeurs s’efforçaient de provoquer depuis une cloche entière. Le Page leur annonça avec enthousiasme qu’une grande fissure s’était ouverte. Encore sept projectiles, et le flanc de la colline s’effondra enfin. On apercevait encore dans les décombres les armatures de fer qui l’avaient soutenu, tordues et pliées, mais rarement brisées. Le spectacle rappelait celui des pentes orientales, écrasées plus d’une demi-cloche auparavant.
« Cessez le feu, ordonna la Sapeuse en chef. Les trébuchets ont fini. Faites avancer les balistes de cuivre dès que la Troisième se mettra en marche. »
Ignorant le Page qui lui demandait s’il pouvait enfin partir, Robber choisit un trébuchet et commença à grimper le long de ses poutres. Contrairement à ses compagnons, il avait une idée de ce qui allait arriver et voulait le meilleur point de vue possible. Avec agilité, il se hissa sur l’une des jambes qui soutenaient le pivot et regarda un grand wyverne s’envoler près du front. Ce n’était pas une véritable bête ; elle ne bougeait pas tout à fait comme il fallait. Mais ses yeux perçants distinguèrent deux silhouettes sur son dos. Il savait que l’Invocateur était l’une d’elles, mais ignorait qui était la seconde.
L’Archère aurait dû accompagner la Troisième, puisqu’elle servirait d’avant-garde, mais avec la Patronne, on ne savait jamais. Ce n’était pas comme si elle manquait de Nommés, de toute façon. Cette spéculation le divertit tandis que le wyverne s’élançait, des essaims et un wyrm montant à sa rencontre au loin. Si cela avait été autre chose qu’une diversion, les deux Nommés auraient signé leur arrêt de mort. Mais ce n’était pas le cas et, frémissant de plaisir, Robber sentit l’air commencer à s’épaissir. Il avala sa salive et respira comme s’il luttait contre une Création récalcitrante ; l’ampleur du pouvoir qui s’accumulait le surprenait toujours. Il était bon que cette armée se rappelle de temps à autre ce qu’était devenue la Reine Noire, songea le tribun spécial.
Cat était plus conciliante, ces temps-ci ; parfois, les Occidentaux oubliaient donc qui avait remporté la Dixième Croisade.
Une grande porte circulaire s’ouvrit dans le ciel au-dessus du Creux de Lauzon et, au grand ravissement de Robber, une seconde apparut un instant plus tard. Sahelian gagnait enfin son salaire, alors. Les collines creusées de part et d’autre du défilé avaient été ouvertes par le sommet et fracassées de face ; il ne restait donc plus qu’à exploiter ce champ de bataille élargi et à livrer une bataille rangée — du moins, c’est ce que la sagesse conventionnelle aurait suggéré. Mais ce n’était pas du tout la manière de faire de la Patronne. Elle se contentait rarement d’un seul couteau dans les reins ; c’était l’une de ses qualités les plus charmantes.
Robber se mit donc à ricaner avec une joie pure lorsqu’il comprit que les portes dans le ciel ne menaient pas aux Voies du Crépuscule. La manière dont l’eau se mit à en jaillir aurait dû lui mettre la puce à l’oreille.
Roland puisa dans l’un de ses plus puissants sorts offensifs, forma du feu, le rendit dense et liquide, puis en lança une centaine de gouttelettes sur la masse de squelettes qui les poursuivait. La Lance Vagabonde, rapprochant d’elle Adanna inconsciente, se retourna juste assez longtemps pour envoyer une décharge de Lumière sur le Revenant en armure qui continuait de les traquer. Elle jura en céséen quand le héros mort s’en débarrassa comme de tout le reste qu’ils lui avaient lancé. Rien ne l’ébranlait : ni l’acier, ni la sorcellerie, pas même la Lumière. La Gardienne silencieuse avait réussi à le jeter de la corniche plus tôt, leur meilleure réussite, mais il n’avait pas tardé à revenir.
Avec d’autres Revenants, bien sûr, car les dieux détestaient profondément Roland et voulaient le voir mourir en hurlant.
Alexis décocha une septième flèche à la titanesque femme au bouclier, qui les poursuivait à la hallebarde ; le rire inquiétant du Revenant résonna dans la caverne, malgré le vacarme d’une armée entière mobilisée pour les tuer. Des flèches claquèrent contre le mur tandis qu’ils passaient devant un pilier, juste une seconde trop tard pour les atteindre, mais déjà des squelettes en armure leur fonçaient dessus par-devant et des javelots fusaient d’un endroit qu’il n’avait même pas encore regardé ! La bile lui monta à la gorge. Sentant déjà ses aspects rudement sollicités, Roland invoqua un bouclier pour arrêter les javelots.
Un instant plus tard, la Gardienne silencieuse fonça dans les squelettes et les balaya comme un taureau dans une maison de verre. Mais, au fond de lui, le Sorcier renégat savait que cela ne suffirait pas. Il leur restait encore deux niveaux à descendre avant d’atteindre la crevasse par laquelle ils s’étaient faufilés, et ils ne tiendraient jamais jusque-là : la résistance se renforçait à mesure qu’ils descendaient. La Gardienne hurla lorsqu’une grande flèche barbelée transperça son haubert, tirée par un Revenant lointain armé d’un arc de fer noir. La Chasseresse d’Argent réussit à dévier un coup du Revenant en armure pâle et à le jeter de nouveau de la corniche, mais ce ne fut qu’un répit temporaire. La femme à la hallebarde s’en prenait déjà à elle et, maintenant que la Gardienne silencieuse était blessée et allait peiner à tenir leur front, tout allait…
Un mur d’eau déferla du ciel, s’engouffrant dans les trous fondus dans le plafond de la caverne. Le Revenant à la hallebarde fut happé par un torrent et projeté contre le mur, tandis que la Chasseresse esquivait juste à temps.
« Ça marche aussi, reconnut Roland. »
Il n’en restait pas moins que s’ils ne trouvaient pas vite un moyen de sortir, ils allaient simplement se noyer. Malgré tout, la situation s’était déjà nettement améliorée. Merci, Catherine, songea-t-il. Tu tombes à pic. Le Sorcier renégat et la Chasseresse d’Argent s’entendirent sur un plan en criant pour couvrir le rugissement des eaux. Si l’on pouvait appeler « plan » le fait de se mettre d’accord pour déguerpir des Enfers aussi vite que possible. L’eau commençait à déferler avec eux et, à leur grand effroi, elle remplissait déjà la crevasse qu’ils avaient empruntée pour entrer. Il leur faudrait trouver une autre issue. Heureusement, alors même qu’ils se demandaient ce que diable ils allaient bien pouvoir faire, l’échafaudage du niveau supérieur s’effondra.
Une grande planche plate, qui avait dû servir de plateforme de travail, rebondit et roula légèrement en contrebas jusqu’à ce que la Gardienne blessée, le visage blême, l’arrête d’une main. Elle était assez grande pour les accueillir tous, remarqua Roland, et probablement capable de flotter. Il croisa le regard d’Alexis, puis haussa les épaules.
« Tu as une meilleure idée ? demanda-t-il.
— Non. »
La générale Abigail frissonna.
Ce n’était pas la première fois qu’elle assistait au déchaînement de cette horreur. Même si sa mémoire lui avait permis d’oublier le premier jour de la Bataille des Camps, ses cauchemars, eux, ne l’avaient pas oublié. Les portes n’avaient plus le même aspect ; elles étaient à présent de lisses anneaux d’obscurité, plutôt que les minces entailles dans la Création que la Reine Noire avait autrefois maniées. Mais alors comme aujourd’hui, le ciel s’était ouvert et avait pleuré. Abigail se rappelait la haine qui couvait sous la peur, à l’époque où ils combattaient la Principauté. Elle savait que leur reine était un monstre, mais pas un monstre qui avait cherché cette guerre ; celle-ci avait été imposée à tous par une poignée de princes rapaces dans leurs palais, de l’autre côté des Caps Blancs.
Mais même alors, elle n’avait pas cru que les envahisseurs méritaient cette fin froide, brutale et dénuée de sens.
Le ciel se remit à pleurer. Deux portes s’ouvrirent dans la trame du monde, très haut, et les collines éventrées par les engins de siège recueillirent le déluge, comme des cruches qu’on remplit. Même la pierre se brisait lorsque l’eau tombait de si haut, et bientôt les hordes que le Roi Mort avait cachées dans ses cavernes se déversèrent, à moitié fracassées, emportées par le flot. L’eau jaillit des collines éventrées, entraînant avec elle rochers, cadavres et acier, puis s’étala dans les plaines en contrebas. Dans le ciel, les Nommés escarmouchaient contre les horreurs et les Revenants, tandis que la Lumière traçait des sillons éclatants pour protéger les portes des flots contre toute perturbation. Cela ne durerait pas éternellement, pensa Abigail, mais ce n’était pas nécessaire. Cela n’avait jamais été le plan.
L’eau déferlait à présent du défilé même, ayant submergé les collines et envahi le creux entre elles. La marée renversa les morts-vivants et fracassa les fortifications à l’entrée du Creux de Lauzon. La boue rendrait le terrain pénible pour le combat, songea Abigail, mais elle gênerait aussi les morts-vivants. Et c’était le prix d’un avantage presque inestimable : en cet instant, tandis que les eaux continuaient de se déverser des portes, l’armée que le Roi Mort tenait en réserve avait été dispersée. Toutes ses préparations, ses positions et ses pièges avaient été balayés par la force brute de milliers de tonnes d’eau tombant du ciel. Cela ne leur ferait pas gagner la bataille à elle seule, mais pour une première offensive, c’était magistral.
Qu’on n’aille pas prétendre que la Reine Noire avait acquis sa réputation sans la mériter.
Il ne fallut même pas une demi-heure avant qu’un premier ennemi parvienne à frapper une porte et ne la fasse vaciller ; en quelques instants, les deux avaient disparu. L’eau continuait de tomber d’un ciel bleu et sans nuages, spectacle saisissant, mais la générale Abigail savait ce qu’elle devait faire à présent.
« Krolem, dit-elle. Faites sonner l’avancée. »
« À vos ordres, madame », salua l’orc.
L’eau coulait toujours, mais les plaines étaient vastes et il n’avait pas plu depuis des jours : la terre absorberait tout le flot, et bien plus vite qu’on ne pouvait le croire. Abigail ne gâcherait pas l’avantage qu’on lui avait donné.
« Bien, vous ne traînez pas. »
La femme aux cheveux noirs manqua de tomber de son cheval, si surprise qu’elle se figea. Une autre peur, bien différente, la saisit lorsqu’elle vit qui venait de lui parler. L’arc démesuré aurait suffi à l’identifier, même si l’écharpe de lin sombre et le long manteau n’avaient pas été tout aussi révélateurs. L’Archère n’était pas rare dans les camps de l’Armée de Callow, mais Abigail préférait éviter les Nommés comme la peste quand elle le pouvait.
« Pardon ? » parvint à dire la générale Abigail.
— Vous attaquez, dit la méchante à la peau ocre avec un sourire aimable. Comme Catherine le voulait. N’hésitez pas à tenter votre chance pendant l’assaut, générale. Nous n’avons pas fini de vous surprendre aujourd’hui.
— Je… euh, bien sûr, bredouilla Abigail. C’est vous qui accompagnez la Troisième en tant que Nommée, alors ?
— Quelque chose comme ça, répondit l’Archère avec un sourire. Ne vous tracassez pas pour ça, ma jolie. »
Abigail remarqua que son cheval observait lui aussi la méchante avec une méfiance teintée de peur. Un animal plus sage qu’elle ne l’avait cru, admit-elle.
« À bientôt, générale, dit l’Archère avec un clin d’œil. Ne me décevez pas, maintenant.
— Je n’oserais pas », répondit Abigail, bien plus sincèrement qu’elle ne l’aurait voulu.
La chance était de son côté : la Nommée s’éloigna en riant. La générale prit le temps de se ressaisir, redressa le dos et expira. Elle avait une bataille à traverser. Au loin, devant elle, les cors sonnèrent ; les rangs de la Troisième Armée se resserrèrent pour former un mur de boucliers et se mirent en marche. Constatant l’inquiétude de sa monture, la générale Abigail lui tapota l’encolure et fit charitablement semblant de ne pas remarquer qu’elle essayait de lui mordre les doigts.
« Si tu t’en sors, Bottes, je t’emmènerai peut-être avec moi quand je prendrai ma retraite, marmonna Abigail de Summerholm. Si ça te déplaît d’être mêlé à cette galère, ça fait déjà de toi le deuxième animal le plus intelligent de cette fichue armée. »
Ils poursuivirent leur marche, malgré tout, vers une mort rapide et des tombes peu profondes.