Chapitre 495
Les lames avaient regagné leurs fourreaux et, comme toujours, il ne restait aux généraux que la sinistre tâche de compter les cadavres.
Une fois les protections installées, le reste de notre armée avait traversé pour rejoindre la Création et on avait commencé à monter le camp. Malgré cela, la générale Hune avait préparé les rapports de pertes au moment où je revins. Un peu plus de neuf cents morts dans les combats pour prendre la tête de pont, davantage du côté du Dominion que de l’Armée de Callow. Les blessés étaient nettement plus nombreux, mais nous ne manquions pas de prêtres ; dans la plupart des cas, cela ne devrait donc être que temporaire. Comme nous étions certains de combattre dès le lendemain, nos ordres habituels restaient en vigueur : les mages ne fourniraient pas de soins avancés pour le moment. Sans grande surprise, le raid que j’avais mené dans le Creux de Lauzon s’était révélé plus coûteux que la première bataille du jour.
Près de douze cents drows avaient péri sur place ; la bataille de Seigneur Soln avait fait le plus grand nombre de morts, car elle s’était heurtée à des positions solidement retranchées et à des Revenants qui l’attendaient. Une affaire coûteuse : nous avions perdu plus d’un dixième de nos Premiers-nés en une seule offensive, mais le résultat en valait la peine. Nous ne pouvions connaître avec certitude le nombre de pertes ennemies, mais une estimation prudente les situait autour de six mille, abattus par mes pillards, et cela sans même tenir compte des objectifs précis que nous avions visés.
Un wyrm avait été entièrement détruit, pris d’assaut par une meute de Puissants pendant mon absence, et l’un des engins de siège était devenu pratiquement inutilisable. Soln avait dévasté les fortifications ennemies de l’avant, et l’un de ses porteurs de sigil avait tué un Revenant, tandis que Sudone avait causé plus de dégâts que nous deux réunis. Trois sites rituels étaient partis en flammes, avec les mages qui les occupaient, avant que la créature ne trouve un quatrième emplacement trop bien fortifié pour être pris d’assaut et ne se mette à incendier toutes les structures en vue. Elle avait même effondré l’entrée du col menant hors du Creux en partant ; au moins, cela devrait ralentir les réparations ennemies pendant la nuit.
Je m’assis avec le mage supérieur Dastardly, de la Troisième, pour lui faire examiner mes côtes, tout en écoutant le bilan de Hune sur la situation au camp. Nous bâtissions rapidement, mais les défenses étaient trop fragiles à son goût — sans qu’il y ait grand-chose à faire. On pouvait bien faire creuser des fossés aux gens du Dominion et aux Procerans — les soldats de Volignac et les fantassins tirèrent au sort —, mais la plupart n’étaient pas capables d’élever des palissades ni de monter des tours de guet. Ce n’était tout simplement pas ainsi que leurs peuples faisaient la guerre ; ils n’y étaient pas entraînés. Après avoir remercié Dastardly pour ses soins, je convoquai un conseil de guerre. Je commençai par rappeler les dispositions de garde — les gobelins et les drows prendraient les premiers tours, mais dès que nous aurions assez de torches et de lampes magiques, les troupes qui n’avaient pas combattu aujourd’hui commenceraient à fournir des sentinelles — puis je leur racontai ce que j’avais appris pendant le raid.
« Les collines environnantes ont été évidées, leur dis-je. Je ne peux pas dire dans quelle mesure, mais la vallée où se trouvait le village est au moins nettement plus vaste qu’avant. »
Autrement dit, l’ennemi pourrait y entasser bien plus de soldats quand nous tenterions de percer.
« Ce qui est plus inquiétant, c’est ceci », poursuivis-je en tirant sur la Nuit.
J’en fis apparaître la silhouette des deux engins de siège que je n’avais jamais réussi à examiner de près.
« Plus grands encore que les ouvrages gobelins, et de loin, observa la princesse Beatrice. Sans parler de ceux des nains. »
Voilà qui venait de quelqu’un qui n’avait jamais vu une véritable armée naine en marche, songeai-je. Ce qu’ils vendaient par ici n’était que le rebut de leurs arsenaux.
« À quoi sert-il ? demanda plus directement Dame Aquiline.
— Je l’ignore, avouai-je. Aucun n’a tiré, et ils ont mis du temps à se tourner vers nous. Je parierais qu’ils étaient pointés vers le terrain devant le Creux et que ces machines sont lentes à pivoter. »
« Rien d’étonnant, vu leur taille, marmonna Tribun Abigail. Le vieux Os n’utilise pas souvent ce genre de choses non plus, Votre Majesté ; il préfère les monstres et les sortilèges. Je n’aime pas du tout ce que je vois. »
Plusieurs personnes se penchèrent en avant, la générale callowana étant réputée pour son instinct militaire aiguisé et exprimant une telle méfiance. Jusqu’ici, elles n’avaient pas pris la menace très au sérieux.
« Avons-nous un moyen de les réduire au silence avant l’assaut ? demanda Seigneur Razin.
— Nous ne pouvons pas faire monter les chevaux sur ces collines, répondit Grandmaster Talbot. Les dieux savent qu’on a essayé, l’an dernier. Nous n’avons jamais trouvé de véritables sentiers que les soldats puissent emprunter non plus. »
« Je compte envoyer le tribun spécial Robber dans les collines pour chercher des sentiers praticables, dis-je. Mais je ne miserai pas grand-chose là-dessus. La zone grouillera de morts-vivants, quoi qu’il arrive : même les Puissants n’ont pas réussi à prendre ces positions en pleine nuit. »
Moi non plus, je n’y étais pas parvenue, et j’avais perdu Zombie dans l’affaire ; mais je ne l’avouerais pas devant ces gens. Le mythe de ma force invaincue était bien trop utile pour que je commence à l’ébrécher maintenant.
« Un second raid pourrait valoir la peine, avec toutes les forces des Premiers-nés, quand les détachements seront de retour, suggéra le capitaine Reinald.
— Rejouer deux fois le même tour à Keter finit toujours de la même façon, répliqua fermement Razin Tanja. »
Bon garçon, songeai-je. Notre Seigneur de Malaga apprenait.
« Les détachements ne commenceront à arriver que demain après-midi, au plus tôt, dit la générale Hune. Et il serait imprudent d’attaquer avant le lendemain matin. Nous avons encore le temps d’envisager d’autres méthodes. »
« Le Roi Mort n’attendra pas jusque-là pour lancer ses attaques, dis-je. Ne vous reposez pas entièrement sur les gardes communes ; assurez aussi les vôtres. Demain, nous commencerons à bombarder l’entrée pour empêcher l’ennemi de rétablir ses fortifications, mais notre position reste essentiellement défensive. Nous préparons une percée décisive, pas un sacrifice de nos forces. »
Il faudrait trouver comment rendre notre percée décisive, compris-je déjà. Le Roi Mort avait frappé de toutes ses forces Cleves, à l’ouest, misant sur sa capacité à percer là-bas avant que nous reprenions Hainaut ; il ne chercherait donc pas à remporter la bataille ici. Il lui suffirait de nous retenir trop longtemps pour l’emporter. Même sans supériorité numérique, il était difficile de déloger un ennemi habile qui vous attendait dans une position fortifiée comme le Creux ; tenter de forcer le passage serait sanglant. Il faudrait faire preuve d’un peu d’ingéniosité.
La seule bonne nouvelle, jusque-là, était que rien n’indiquait que l’ennemi avait compris que notre réserve empruntait les Voies du Crépuscule pour frapper directement les Sœurs de Cigelin, derrière les combats que nous menions actuellement. J’étais même tentée d’échanger des tirs d’artillerie avec les morts-vivants jusqu’à ce que les Sœurs soient prises ; leur chute pourrait forcer l’ennemi à quitter le Creux. Mais je soupçonnais que c’était seulement ma réticence devant les pertes qui parlait. À ce stade, le temps nous était plus précieux que les soldats, aussi pénible que fût la vérité. Je mis fin au conseil de guerre peu après, épuisée, mais pas encore débarrassée de mes devoirs.
Je retins la princesse Beatrice, car j’avais une question à lui poser.
« Avez-vous déjà entendu parler d’un Élu nommé Adehard Barthen ? demandai-je. Il aurait été Chevalier Blanc. »
« Non, Votre Majesté, reconnut Beatrice Volignac. Mais l’histoire n’a jamais été mon fort. Le nom évoque le nord-ouest, sans que cela veuille dire grand-chose : la Principauté n’est pas un petit royaume. »
« Ça valait la peine d’essayer, soupirai-je. Demandez autour de vous si vous connaissez quelqu’un qui s’intéresse à ce genre de recherches. »
Il pourrait être utile d’envoyer un message à Neustal pour voir si Salia ou l’Arsenal pouvait déterrer quelque chose. Cela faisait longtemps que je n’avais pas perdu un combat aussi nettement, et ce Revenant Blanc n’était même pas censé être la principale menace ici : ce rôle revenait au Prince des Os et à sa Légion Grise, qui n’avaient pas encore fait leur apparition. Ce qui m’inquiétait. Le Chasseur de têtes n’avait pas pu confirmer que leurs marques étaient toujours présentes, car je n’avais pas encore osé envoyer de Named trop près des défenses ennemies. La dernière putain de chose dont j’avais besoin, c’était d’un nouveau Revenant au courant de mes plans de guerre.
Hakram arriva peu après, l’Apprenti dans son sillage, comme convenu. L’Ashurane était jeune, et son visage avait des traits trop durs pour qu’on la trouve jolie. J’éprouvais de la sympathie pour elle : à son âge, j’avais été pareille — sauf que je n’avais pas de pouvoirs magiques pour compenser, à moins de compter ma manie de l’ouvrir à tout bout de champ. L’Adjoint arriva avec une tasse de thé chaud, sucré au miel, et les rapports que j’attendais. Je bus une première gorgée, savourant la chaleur qui s’insinuait dans mes lèvres meurtries, puis lui fis signe de résumer le second.
« Commence par le Troubadour rapace, dis-je.
— Comme ordonné, la Lance Vagabonde a préservé un Lien et l’a placé sous notre garde, répondit Hakram d’une voix rocailleuse. Le Troubadour l’a ensuite interrogé à sa manière bien particulière.
— Il veut dire que le Troubadour a mangé son âme et fouillé ses souvenirs, expliquai-je distraitement à l’Apprenti.
— C’est répugnant, dit-elle en plissant le nez. »
Je fredonnai en signe d’assentiment.
« C’est sacrément utile, tout de même. Alors, qu’est-ce qu’il a appris ? »
« La Légion Grise et le Prince des Os sont ici, confirma l’Adjoint. Il a repéré au moins douze Revenants. Il pense aussi, d’après les mouvements de troupes qu’il a aperçus, que le Roi Mort attendait notre offensive. »
Je grimaçai. Même si je détestais l’entendre, cela correspondait à ce que nous avions vu : les attaques à l’ouest, vers Cleves, avaient commencé trop peu de temps après le début de notre offensive pour que ce soit une coïncidence. Il avait attendu que nos armées s’engagent ailleurs pour attaquer.
« Puisqu’on parle de Revenants, dis-je, je veux que tu te renseignes sur un nom : Adehard Barthen. Chevalier Blanc, peut-être originaire du nord-est. »
« Je verrai ce que je peux trouver, répondit Hakram de sa voix rocailleuse. C’était un adversaire difficile ? »
« Je n’ai pas réussi à le briser avant de battre en retraite, avouai-je. Et Zombie a disparu. »
Il laissa échapper un petit son attristé.
« J’avais fini par croire que cette vieille chose malfaisante était impossible à tuer, dit Hakram.
— Moi aussi, murmurai-je. »
Je secouai la tête et bus une gorgée de thé. Ce n’était pas le moment de pleurer la mort d’un cheval mort une seconde fois ; nous étions en guerre.
« Les plateformes de tir ? demandai-je.
— Pickler dit qu’elles seront prêtes d’ici le matin, répondit l’Adjoint. Notre artillerie sera en place au plus tard à la Cloche matinale, mais, dès le lever du jour, elle maintient sa demande de guetteurs parmi les Named. »
« J’y réfléchirai, grommelai-je. »
Je détestais employer ainsi des Named ; c’était comme se servir d’une baguette magique pour tirer des flèches. Mais certains de ceux qui étaient moins aptes au combat pourraient être utiles de cette façon. Je n’allais pas envoyer le Page au cœur de la mêlée de sitôt, par exemple, et on pouvait défendre cette idée.
« Le problème, monsieur, rappela l’Apprenti à l’Adjoint.
— Je ne l’avais pas oublié, répondit celui-ci avec un amusement discret. »
Il était de bien meilleure humeur que la dernière fois que je l’avais vu, remarquai-je, et je ne savais même pas pourquoi.
« L’Artificière Bénie est venue examiner nos protections, dit Hakram. Ou du moins, elle a essayé. Akua l’a renvoyée, avec toute la politesse du monde.
— L’Artificière a menacé de déposer une plainte en vertu des Termes, dit l’Apprenti. C’est le sujet de conversation des Named au camp. »
« Akua Sahelian n’est pas une Named, ce qui rend cette menace absolument vide de sens, répondis-je en levant les yeux au ciel. Et si l’Artificière voulait examiner nos protections, elle aurait dû demander la permission aux officiers compétents. Nous ne sommes pas à l’Arsenal. »
« Tu ne me l’apprends pas, marmonna l’Apprenti. »
J’étouffai mon amusement. Apparemment, même si elle s’était montrée pragmatique en échangeant sa mission de garde du corps et d’assistante de Hakram contre mon soutien pour être affectée à l’Arsenal par la suite, elle n’était pas aussi ravie qu’elle avait voulu le faire croire. Cela ne me gênait pas le moins du monde ; au contraire, cela la motiverait à s’assurer que l’Adjoint traverse cette épreuve entier. Après avoir fini mon thé, je les congédiai tous les deux, puis me glissai dans mon lit de camp et sombrai aussitôt dans un sommeil heureusement sans rêves.
Je me réveillai bien trop tôt : l’un des sortilèges de Nuit que je disposais d’ordinaire autour de ma tente venait de se déclencher. Quelques instants plus tard, un serviteur entra dans ma tente et je remis mon couteau sous l’oreiller. J’accueillis l’annonce de la venue de Scribe comme la courtoisie qu’elle était : la vilaine aurait parfaitement pu entrer sans déclencher quoi que ce soit, ni se faire repérer par mes gardes. Les nuits étaient assez fraîches pour que je me sois couchée en chemise, ce qui réduisait le temps nécessaire à m’habiller, mais je ne m’étais pas lavée avant de dormir et je devais sentir le fauve. Tant pis, elle ferait avec.
« Je vais généreusement supposer que vous m’avez réveillée pour une bonne raison, dis-je sans détour en m’asseyant. »
« Des nouvelles de l’ouest, répondit Scribe. De la princesse Rozala. »
Je grimaçai. Oui, ça valait bien une heure de sommeil en moins.
« Dites-moi tout, soupirai-je. »
« Vous vous souvenez peut-être que la force de diversion envoyée par la princesse Rozala depuis Coudrent pour immobiliser l’armée ennemie à Luciennerie a été mise en déroute, dit Scribe.
— Mais pas avant d’avoir constaté que le Roi Mort était en marche, répondis-je. Je suppose que le siège de Coudrent a commencé ? »
« Non, rectifia calmement Scribe. En fait, les derniers rapports des éclaireurs affirment qu’il n’y a absolument aucune trace d’une offensive contre Coudrent. »
Je clignai des yeux, surprise. Attendez, quoi ? Il n’était pas impossible qu’il s’agisse d’une feinte — je pouvais imaginer une demi-douzaine de façons de la mener sans même recourir à la magie —, mais si cette armée de cent cinquante mille hommes ne se dirigeait pas vers l’ouest, où diable était-elle ?
« Elle emprunte la route bleue, alors ? demandai-je. »
Vivienne allait avoir du pain sur la planche, si c’était le cas. Nous avions un bastion qui barrait la route bleue, au nord d’Arbusans, mais même avec des renforts, le défendre contre une telle masse serait rude. Je fronçai les sourcils avant même que Scribe ne réponde, devinant déjà ce qu’elle allait dire.
« Il y a eu des bandes de guerre, mais aucune trace d’une armée, dit Eudokia.
— Il y a moins de trois heures, j’étais convaincue que le plan du Roi Mort consistait à frapper fort à Cleves tout en nous retardant à Hainaut, de sorte que les gains que nous ferions seraient rendus vains par l’effondrement d’un front entier à l’ouest. Mais cela n’a de sens que s’il attaque sur les deux fronts, songeai-je. Même si Trifelin tombait à l’instant — et c’était de loin une forteresse plus difficile à prendre que Coudrent, en ce moment —, Cleves pourrait se rallier et organiser sa défense.
Ce qui signifiait que je m’étais lourdement, complètement trompée sur les plans de campagne de Neshamah.
« Putain, jurai-je. On s’est fait avoir. Je ne sais pas encore comment, mais on s’est fait avoir. »
La peur m’arracha au sommeil. Je lançai un regard sévère à Scribe.
« Réveillez l’Adjoint, dis-je. Je veux que tout mon conseil de guerre soit ici dans l’heure. »
Scribe acquiesça, mais ne partit pas aussitôt. Je haussai un sourcil, impatiente ; j’allais probablement devoir enfiler un pantalon si je comptais recevoir des têtes couronnées. J’en gardais d’excellents souvenirs, certes, mais mieux valait que cela reste exceptionnel.
« J’ai entendu dire que vous vous renseigniez sur un certain Adehard Barthen, dit Scribe.
Je lui fis un bref signe de poursuivre, car c’était une question rhétorique et nous connaissions toutes deux la réponse.
« Je ne peux rien vous dire sur cet Adehard en particulier, mais la Maison Barthen est une ancienne famille royale procerane, dit Eudokia.
— À moins d’avoir oublié un nom en mémorisant l’Assemblée suprême — et ce n’est pas le cas —, vous voulez dire ancienne au sens propre, remarquai-je.
— Relativement, nuança Scribe. Elle a régné sur Brus avant la Maison Goethal, mais s’est effondrée après la mort de presque tous les adultes de la lignée durant la Sixième Croisade. Au cours de la brève guerre civile qui s’ensuivit, les Goethal s’emparèrent du pouvoir sans avoir le moindre droit réel au trône, si ce n’est la force. »
Eh bien, songeai-je, voilà qui était intéressant.
« Y a-t-il un lien avec une grande hache ? demandai-je.
C’était une arme assez inhabituelle chez un noble alaman pour que la question vaille la peine. Elle s’immobilisa un instant, comme plongée dans ses pensées.
« Les armoiries de la Maison Barthen représentaient un homme à la hache, en armure blanche sur fond vert, dit enfin Scribe. Et leur devise se traduisait à peu près par : “Nul ne peut entamer”. »
Je plissai les yeux. N’avais-je pas réussi à infliger la moindre blessure au Chevalier Blanc mort ? Et mon incapacité à abîmer son armure — à l’entamer, aurait-on pu dire — avait-elle une origine plus profonde qu’une simple sorcellerie ?
« Parlez-en avec Hakram, dis-je. Cherchez ensemble. Des artefacts comme une armure pâle et une grande hache pourraient m’intéresser. »
Si je devais affronter cet homme à nouveau, je voulais avoir le plus de renseignements possible de mon côté. Scribe prit mes paroles pour ce qu’elles étaient, un congé, et me laissa boitiller à la recherche d’un pantalon propre, puis me laver rapidement pour éliminer le plus gros de la sueur séchée de la nuit de combat. J’attachai mes cheveux en une queue-de-cheval lâche et fouillai les tiroirs de mon bureau à la recherche de noix et de raisins secs. Cela ne valait pas un repas, mais devrait suffire en attendant qu’on me trouve quelque chose de plus nourrissant. Je déroulai mes cartes de Hainaut sur la table sculptée et y disposai les blocs de fer peints qui représentaient à nouveau nos forces.
Je ne voyais pas la solution, et cela me démangeait comme un endroit que je ne pouvais pas gratter. Honnêtement, je ne parvenais pas à comprendre le plan de campagne du Roi Mort. L’armée du Creux de Lauzon, chargée de nous arrêter, avait du sens ; rien à redire là-dessus. Mais le reste ne collait pas. Trop de petits détails allaient à contre-courant. Comme les efforts de Prince Klaus pour attirer dehors l’armée retranchée à Juvelun, qui avaient échoué, alors même qu’au début son avancée avait été harcelée avec une grande agressivité. Ou encore l’attaque contre Trifelin, que la princesse Rozala avait transformée en forteresse sanglante : elle avait été assez évidente pour que nous sachions depuis des semaines, sinon des mois qu’elle allait avoir lieu.
Et il n’y avait pas seulement cette prétendue marche sur Coudrent qui s’était révélée être une feinte — ce qui avait un certain sens —, mais aussi l’absence apparente de toute suite. Où était passée l’armée de Luciennerie ? Elle aurait dû foncer sur la route bleue à toute allure, afin d’avancer assez vite pour que, même en empruntant les Voies du Crépuscule, nous arrivions trop tard pour la renforcer. À la place, une armée de cent cinquante mille hommes avait disparu. En théorie, en quittant les routes et en traversant la campagne, elle aurait pu franchir les collines et atteindre Cigelin ou la capitale depuis Luciennerie.
En pratique, cette absence de routes rendrait le voyage si lent que, si mon armée perçait le Creux de Lauzon dans les trois prochains jours, nous arriverions tout de même à la capitale avant les renforts de Luciennerie, et avec de l’avance. Mon armée pouvait vaincre une telle force en terrain découvert, surtout depuis une position fortifiée comme les murs de Hainaut. L’armée de Juvelun se dirigerait-elle vers les Sœurs de Cigelin pour essayer de nous y ralentir ? Mais ce serait sacrifier une autre armée, songeai-je. Neshamah avait des os à revendre, mais il n’était pas non plus en mesure de gaspiller des armées à ce point.
À vrai dire, rien que reprendre Hainaut jusqu’aux Sœurs de Cigelin, tout en fermant les tunnels de Malmedit à l’est et en assiégeant Luciennerie à l’ouest, serait déjà une victoire majeure pour nous. Cela ne réglerait pas le problème du pont au nord, qu’il faudrait toujours détruire, mais nous pourrions tenter de le faire depuis nos nouvelles lignes fortifiées. Pour la première fois depuis le début de la guerre, Hainaut et Cleves auraient ainsi un front commun passant par Luciennerie. Ce serait une très mauvaise nouvelle pour le Roi Mort, et ce pari entier ne ressemblait pas du tout à sa manière d’agir. Il me manquait donc encore quelque chose.
Tout devait tourner autour de cette armée de deux cent mille hommes, toujours introuvable. On l’avait aperçue pour la dernière fois au nord de la capitale et, de toute évidence, une force aussi importante ne pouvait pas se déplacer vite. Mais peut-être était-elle partie vers l’ouest ? Elle pourrait attaquer Trifelin, toujours assiégée, en seconde vague. Bon sang, elle pourrait même essayer d’attaquer un autre point de la côte en passant par le fond du lac. Je crispai les doigts, puis les détendis. Non, décidai-je. Ce n’était pas ça. Cette stratégie aurait eu du sens : l’armée de Luciennerie attaquerait enfin nos lignes de défense après nous avoir retardés, nous forçant à nous engager là-bas plutôt qu’à renforcer Malanza. Mais, comme l’Intercesseuse me l’avait reproché, je raisonnais encore comme une générale. Neshamah ne cherchait pas à gagner une guerre, pas comme nous.
Il cherchait à exterminer de la vermine.
Les batailles et les victoires stratégiques comptaient peu à ses yeux ; seule importait la destruction de nos forces. Et il ne l’obtiendrait pas à l’ouest, à Cleves, alors que tant de Named importants et nos meilleures armées se trouvaient ici, à Hainaut, et prenaient des risques. Le coup fatal tomberait ici, sur ce front. Je le sentais dans mes os, même si je ne parvenais toujours pas à discerner la forme du désastre à venir. Mon conseil de guerre entra au moment où l’on apportait des plats chauds et des tasses de thé fumant pour tout le monde — le souci du détail de Hakram ne m’avait pas fait défaut — et je les mis au courant pendant que chacun se servait. Malheureusement, tout le monde ne comprit pas la gravité de la situation.
« Je ne vais pas me plaindre d’avoir moins d’ennemis à combattre, dit le capitaine Reinald. Que la princesse d’Aequitan les repousse depuis ses petites forteresses douillettes. »
« Les morts ne se mettront pas à voler, Reine Noire, dit Seigneur Razin. Nous finirons bien par trouver cette armée manquante. »
Je le regardai d’un air mécontent.
« Ou bien elle nous trouvera, Tanja, répliqua sèchement Dame Aquiline. C’est une sombre nouvelle. »
Bonne fille, songeai-je avec tendresse. Notre Dame de Tartessos apprenait.
« Dans le pire des cas, dit la générale Hune, la force qui a mis en déroute les pillards de Coudrent n’était qu’un détachement important — quinze ou vingt mille hommes, assez pour que les éclaireurs croient à un assaut à grande échelle —, tandis que le reste marchait déjà vers l’est. Ils pourraient déjà approcher de la capitale, voire des Sœurs de Cigelin. »
À vrai dire, je n’y avais même pas pensé. J’adressai un signe de tête approbateur à l’ogresse, même si elle venait de montrer que la situation était peut-être pire que je ne le croyais.
« Il faudrait envoyer un message au Prince de Fer, suggéra la princesse Beatrice.
— Ce sera fait, dis-je, mais rien ne garantit que les messagers arriveront jusqu’à lui, encore moins qu’ils reviendront avec une réponse. Il doit se trouver au nord de Juvelun et approcher de Malmedit à l’heure qu’il est. »
Autrement dit, ses arrières seraient très exposés et les routes aussi sûres qu’un verre à la Tour.
« Inutile d’en parler pendant des heures, non ? dit Tribun Abigail en haussant les épaules. Il ne reste qu’une chose à faire. »
Je réprimai un sourire en voyant tous les regards de la salle se tourner vers elle. Voyez-vous, cette petite trouvaille de génie, c’était que, malgré sa profonde paranoïa — un instinct de survie salutaire dans l’Armée de Callow — et une légère tendance à la lâcheté, elle était aussi bien meilleure commandante qu’elle ne le croyait. Son problème, au fond, c’était que ses points de comparaison étaient les meilleurs généraux de notre époque. Elle avait pourtant l’étoffe, cette étincelle qui révélait le potentiel nécessaire pour devenir l’un d’eux. L’École de guerre ne pouvait pas vous l’enseigner ; et si Hune était aujourd’hui meilleure commandante à tous points de vue, dans dix ans, je parierais neuf fois sur dix sur Abigail de Summerholm. L’autre femme prit un air presque accablé en comprenant que sa conclusion n’avait, en fait, rien d’évident pour tous les autres dans la pièce.
« Allez-y, Tribun Abigail, dis-je d’un ton sec. »
— Si nous ne parvenons pas à comprendre ce que prépare le Roi Mort, il faut percer au plus vite, dit-elle avec hésitation. Peu importe son plan, si nous lui enfonçons un poignard dans le ventre. »
Elle avait mis le doigt dessus. Il pouvait être tentant de ne pas agir avant d’avoir compris ce que préparait Neshamah, mais il était trop tard pour ça. Les armées étaient déjà en marche, les mises avaient été placées. Il ne restait plus qu’à foncer droit devant.
« Je partage entièrement votre avis, approuvai-je. Il est désormais impératif de percer avant même que la réserve frappe les Sœurs de Cigelin. »
Cela nous permettrait de sécuriser rapidement les terres entre le Creux et les Sœurs et de nous assurer que l’armée qui tenait le Creux de Lauzon soit anéantie au lieu d’être dispersée. Je n’avais aucune intention de laisser des morceaux de cette armée s’échapper après notre victoire sur le champ de bataille, puis couper nos lignes de ravitaillement tandis que nous poursuivrions notre avancée. Nous les coincerions entre les deux armées et les éliminerions avant de marcher ensemble sur la capitale.
« Préparez-vous au combat, ordonnai-je à mon conseil de guerre. Dès que l’artillerie sera prête à tirer, nous commencerons à sonder les défenses pour trouver une brèche à attaquer. »
Personne ne contesta. Dès que les repas furent terminés, chacun retourna préparer ses hommes. Je m’étais montrée directe avec mes commandants surtout par souci de clarté ; pressée ou non, je n’avais pas l’intention de jeter des soldats dans le hachoir d’un assaut frontal contre le Creux. Il était néanmoins devenu évident que nous n’avions plus le temps de manœuvrer trop finement pour faire sortir l’ennemi. Je dus m’en remettre à l’espoir que mes premières intuitions se révéleraient justes. Aussi, quand Robber, épuisé jusqu’à l’os, rentra au camp une heure après l’aube, je le fis venir directement. Couvert de poussière et de sang, il entra tout de même d’un pas fanfaron. Cela ne dura pas longtemps quand je lui demandai son rapport.
« J’ai trouvé quelque chose, reconnut le tribun spécial Robber. Mais je ne suis pas sûr que ça vous plaise, patronne.
— C’est mieux que le néant que j’ai actuellement sur la table, répondis-je franchement. Parle. »
« Il n’y a plus de sentiers à chèvres, m’apprit le gobelin. Keter s’est montré malin : il a détruit tout ce qui aurait pu servir de route aux soldats venant de l’extérieur. On a gravi les collines, mais l’endroit est plein de goules et de mages. J’ai perdu presque toute une ligne à cause de protections bien dissimulées. »
Je haussai un sourcil.
« J’ai fait exploser les morts, dit-il. Keter n’obtiendra aucun renseignement de mes gars, même après leur mort. En fait, ce sont les démolisseurs qui nous ont permis de découvrir ce qu’on a trouvé. Vous avez dit que les collines étaient en partie évidées, patronne, mais c’est bien pire que ça. Je dirais qu’ils ont transformé les flancs du col en un immense camp souterrain. »
Je grimaçai. Je n’avais pas pensé que le Roi Mort aurait consacré autant de temps à fortifier le Creux, ni que nous ne l’aurions pas remarqué. Bon sang, vu l’ampleur des travaux qu’il décrivait, les morts devaient s’y affairer avant même que nous prenions le col, l’an dernier. Ils avaient bien dissimulé leurs traces, si même les héros ne les avaient pas repérées.
« On peut y entrer ? demandai-je.
— Bien sûr, répondit en souriant Robber, de la tribu des Brise-Rochers. On s’y connaît un peu en excavation, nous autres gobelins. »
Il développa sous mes questions. Après avoir compris qu’insister sur les sommets ne ferait que tuer davantage de ses gens sans rien rapporter, il avait passé la majeure partie de la nuit à se faire une idée de l’agencement des structures sous les collines. Le lutin malfaisant m’avait trouvé trois points d’entrée et rapportait une esquisse de ce à quoi pourraient ressembler les cavernes artificielles — une copie se trouvait déjà entre les mains de Pickler. Parfait, cela m’éviterait de l’envoyer s’en charger ensuite.
« Les prendre, ça va tourner au carnage, patronne, me prévint Robber. Les Légions ne sont pas à leur avantage sur ce genre de terrain, pas contre des créatures comme les Défenses et les Beorns. Il nous faut un terrain dégagé pour que nos mages puissent s’occuper de leurs semblables. »
« Je le sais, répondis-je, songeuse. Mais si tu as raison, l’ennemi aura dissimulé une part importante de son armée sous les collines. »
Elle attendait pour nous surprendre après la prise du Creux, compris-je. D’abord, elle nous saignerait à l’entrée ; puis, après que nous aurions repoussé les morts au-delà de l’ancien village, elle nous aurait tendu une embuscade. Mais le raid de la nuit dernière, associé à mes pillards préférés, avait flairé le piège. Nous pourrions peut-être le retourner contre eux. Je tapotai la table du bout des doigts, fermai les yeux et me forçai à réfléchir. L’armée du Roi Mort avait une position supérieure, des effectifs supérieurs et, après s’être préparée à ce combat depuis assez longtemps, devait encore avoir quelques mauvaises surprises dans sa manche. Qu’est-ce que mon armée avait qui pouvait renverser tous ces avantages ?
« Avec un peu de chance, ils feront demi-tour et rentreront chez eux, songea Robber. Ça s’est déjà vu. »
J’ouvris les yeux. Oui, c’était une réponse.La chance et les gobelins.
Ça n’avait pas l’air de grand-chose, mais on pouvait faire beaucoup de dégâts en sachant bien s’en servir.