Chapitre 494
Puissant Brezlej, dis-je dans la Nuit, commence.
Brezlej aux Cent Yeux était une anomalie selon les critères des Premiers-nés. La plupart des porteurs de sigil privilégiaient l’acquisition de Secrets de combat, mais Brezlej s’était plutôt mis à recueillir des suites liées à la vue dès l’époque où il était ispe. Depuis, il avait survécu non pas en massacrant tous ses rivaux, mais grâce au timing surnaturellement juste que lui conféraient ces Secrets. Son sigil avait été façonné à la même image : acéré, mais fragile, et reposant largement sur sa perception aiguisée. Ce que je voulais de Brezlej, ce n’était pas l’un de ses tours les plus célèbres, comme la Vue lointaine ou la Prophétie des neuf Pridnis, mais plutôt un Secret que l’on avait jugé presque inutile dans l’Everdark. Il s’appelait le Trouve-Source, et dans les Terres brûlantes, il avait enfin trouvé son utilité.
Puissant Brezlej manifesta son accord et sa soumission, et je chassai l’affaire de mon esprit. Il me ferait signe lorsqu’il aurait des résultats, et les deux autres porteurs de sigil que j’avais choisis resteraient en retrait jusqu’à la fin des préparatifs. À présent, coincés sous une protection, dos au mur, il était temps de faire des étincelles.
« SA VREDE ? » hurlai-je.
En êtes-vous dignes ? Le credo que j’avais transmis aux Premiers-nés, autrefois, sous la lueur du Crépuscule, avait depuis longtemps pris une ampleur dépassant la somme de mes paroles. C’étaient peut-être mes lèvres qui l’avaient prononcé alors, et qui le prononçaient à présent, mais ces mots ne m’appartenaient pas. Ils appartenaient aux silhouettes à la peau grise qui se tenaient dans les ténèbres du Creux de Lauzon, ces nouveaux visages parés de gloires antiques, venus livrer bataille à la Mort ce soir. Et ils répondirent, car je leur avais donné la première moitié de la prière, mais la seconde venait d’eux.
« CERA AINE ! »
Dans la Nuit s’épanouirent des nuances : la honte, une tendresse amusée, une fierté aux dents acérées et une sombre détermination.
En êtes-vous dignes ? leur avais-je demandé.
Demandez-le demain, répondirent-ils.
Un serment, une menace, une vantardise. Ils n’étaient pas encore dignes, mais la nuit ne faisait que commencer. Je ne les appréciais pas souvent, ces âmes étranges et cruelles que de cruelles déesses avaient placées entre mes mains, mais il m’arrivait de ne pouvoir m’empêcher de les aimer. Comment aurais-je pu faire autrement, moi qui avais passé ma vie à recueillir les âmes perdues et les êtres brisés pour en faire les miens ? Peut-être était-ce ce que les Corbeaux avaient vu en moi lorsqu’ils m’avaient arrachée au bord du gouffre : que je ne pourrais pas me servir d’eux sans finir par m’attacher à eux. Même les pires des Premiers-nés étaient beaux à leur manière, et, le jour où un autre serait appelé à devenir le premier sous la Nuit, je ne lui céderais pas le manteau avec amertume, malgré les années que j’y avais passées.
Les drows avaient crié leur défi au ciel étoilé, mais celui-ci ne pouvait leur répondre. L’Horreur cachée, elle, répondit dans un déchaînement de fureur et de folie rampante.
Dans un craquement assourdissant, les flancs des collines s’ouvrirent en gerbes de pierres, et des horreurs en sortirent en poussant des hurlements à vous déchirer les tympans. Au-dessus de nous, les étoiles s’effacèrent sous de vastes ailes ; les wyrms rugirent et crachèrent des nuées de poison sur mes pillards, tandis que les grandes machines de guerre juchées au sommet des collines pivotaient lourdement dans notre direction. Par les crêtes déferlèrent des marées de morts-vivants, qui bondirent dans le creux : goules, squelettes et mages baignés d’une lueur verte fantomatique, leurs sorts déjà en plein vol. Parmi eux, quelques silhouettes se dressaient, des Revenants vêtus de haillons décolorés, prêts à déchaîner les horreurs d’autrefois. La tête de Puissant Darissim fut lancée dans la mêlée, le visage grimaçant dans la mort, tandis que retentissait le premier coup de tambour.
Profond, lent et implacable, le son fit vibrer l’air. La sorcellerie s’embrasa. Le malheur, promettait le tambour lointain. Le malheur. Et par le son, la peur et la fatigue s’insinuèrent dans les oreilles de tous ceux qui l’entendaient, une sorcellerie aussi empoisonnée que ce qui bouillonnait dans le ventre des wyrms. Au loin, Sve Noc s’agita, toujours jalouse des âmes de son troupeau.
« Il va falloir faire mieux que ça, Roi de la Mort, lançai-je en riant, tandis que la Nuit affluait vers moi comme les rivières vers la mer. Laisse-moi te rappeler lequel de nous deux, vieille carcasse, régnait autrefois sur la nuit. »
La subtilité ne me servait à rien quand je voulais faire passer un message. Une flèche de Nuit hurlante jaillit donc vers le wyrm qui me surplombait d’un peu trop près. Elle tournoyait en s’élevant, puisant toujours davantage dans mes veines, tandis que la joie féroce de Komena hurlait à mon oreille. La monstruosité poussa un cri lorsqu’elle lui transperça le ventre. La Nuit ne se dissipa pas ensuite : elle resta solide, formant une longue pointe qui s’élevait droit depuis l’extrémité de mon bâton jusqu’à plusieurs dizaines de pieds dans les airs. Du poison suinta le long de la pointe tandis que je réajustais mon appui, grognant sous l’effort alors qu’une seconde main venait se poser sur mon bâton et que la Nuit affluait dans mes membres.
Dans un cri sauvage, j’écrasai le dragon mort contre l’une des machines de guerre occidentales qui se tournaient vers nous.
Son ventre éclata, libérant une marée de poison fumant. La créature ne fut pas détruite, mais la chute lui avait déchiqueté les ailes et le corps. Je relâchai la Nuit en haletant et regardai des colonnes de vent repousser la nuée mortelle qui menaçait mes pillards. Un tourbillon d’obsidienne et d’acier se jeta avec empressement sur les morts ambulants. Je n’aperçus que des fragments de cette mêlée démente, ce cauchemar devenu réalité. Rylleh et les porteurs de sigil fendaient les Crocs tandis qu’ils piétinaient les dzulu sans la moindre retenue ; les ispe filaient d’une ombre à l’autre, dansant avec leurs lames face à des goules aux crocs acérés ; des javelots transperçaient des cuirasses ouvragées, tandis que sorcellerie et Nuit échangeaient des salves meurtrières.
La nuit était tombée, mais il faisait assez clair pour qu’on eût pu croire le contraire.
Aucun portail ne s’ouvrirait vers le Crépuscule pour m’emporter vers les hauteurs, mais j’avais d’autres moyens. Je sifflai et, d’un mouvement du poignet, déchaînai une boule de flammes noires qui perça un mur de boucliers serrés, formé de morts en armure qui donnaient du fil à retordre aux dzulu Vuraga. J’allégeai la douleur de ma jambe pour pouvoir bondir lorsque Zombie passa au galop à mes côtés et reprit son envol. Une fois en selle, je dégainai mon épée et savourai le tintement de l’acier gobelin, forgé avec soin. Je la guidai des seuls genoux vers les hauteurs orientales, où se tenait encore le Revenant qui avait tué Puissant Darissim. Les longues ailes de ma monture battirent, nous hissant en spirale. Frapper le wyrm avait dissipé mon illusion protectrice, mais je ne fus pas surprise par la première salve ennemie. Je savais qu’elle arrivait.
Des flammes vertes fantomatiques volèrent vers moi en longues traînées sinueuses, me poursuivant tandis que Zombie piquait et tournoyait ; des javelots et des flèches arrivaient en essaims. Si j’avais été fatiguée, si j’avais été à bout, ils auraient pu représenter une menace. Mais je n’étais ni l’un ni l’autre : la nuit était encore jeune, et je les balayai de front. Je noyai leurs flammes mortes sous les miennes, et aucune flèche, si bien ouvragée fût-elle, ne résistait à l’incinération lorsqu’elle était engloutie par les flammes noires. Nous fondîmes sur l’ennemi dans une tempête de feu, ma monture hennissant de joie devant le chaos. Dès que ses sabots touchèrent la roche, un cercle de morts réduits en cendres s’embrasa autour de nous.
« Sors donc, Revenant, lançai-je distraitement. Ça n’a pas dû suffire à te détruire. »
Le bruit était faible, sous le rugissement des flammes, mais pas au point de m’échapper. Je tournai les yeux sur le côté et vis une hache de lancer tournoyer, sur le point de se planter dans ma poitrine. Ravalaient un juron, je me rejetai en arrière et l’écartai d’un coup de bâton, qui la frôla de peu. Mais je regardais du mauvais côté, comme me l’indiqua un mouvement à la limite de mon champ de vision : le Revenant arrivait de l’autre côté. Zombie rua contre l’ennemi, mais je vis une hache s’abattre et lui trancher la jambe. Putain, pensai-je en me jetant à terre pour lui laisser le champ libre. Le Revenant était plus rapide qu’elle. J’aperçus une silhouette floue en armure pâle, puis une lourde hache à deux mains qui s’abattit sur son dos et la fendit en deux.
« Non ! » hurlai-je, la Nuit déjà au bout des doigts.
Je lançai des fléchettes d’ombre, mais le Revenant croisa mon regard un instant — des yeux brun pâle, étrangement compatissants — puis frappa le sol du pied. Le nuage qui éclata autour de lui couvrit sa retraite, me laissant face à l’horrible spectacle de Zombie tranchée en deux. Ses morceaux tombèrent un instant plus tard dans un bruit écœurant. Elle était détruite sans possibilité de réparation ; la moindre lueur dans ses yeux s’était éteinte d’un seul coup. Ravallant le chagrin que je n’avais pas prévu de ressentir, je posai la main sur sa chair et fis glisser ses restes dans la Nuit. Au moins, je pourrais me débarrasser correctement de son corps. Je n’eus pas le temps d’en faire davantage : un autre souffle étouffé m’avertit que l’ennemi était déjà à mes trousses.
Cette fois, je me baissai sous la hache de lancer, aiguisant encore mes sens pour entendre d’où viendrait le Revenant. À gauche, pensai-je, et je frappai avec la Nuit. Une goule s’embrasa, puis j’entendis un bruit à droite et en brûlai une autre. Il jouait avec moi. Seule la chance me permit d’apercevoir le reflet de la lune sur l’acier et de comprendre que le Revenant, parfaitement silencieux, s’était glissé derrière moi et bondissait dans ma direction. Un sort serait trop lent, pensai-je. La Nuit embrasa mon bras tandis que je pivotais pour parer sa lourde hache avec mon épée et mon bâton. La douleur de ma mauvaise jambe, brûlante comme du blanc, me força à reculer.
Le Revenant retira sa hache et je frappai, ma lame jaillissant, mais même bordée de Nuit, l’acier ne trouva aucune prise dans la cuirasse. C’était un piège, et, lorsque je parai le coup suivant avec mon bâton — forgé par un sort ou non, le tranchant du Revenant n’entailla pas d’un cheveu l’if mort que l’on m’avait offert dans les profondeurs de Liesse —, je cédai sous sa force. Je restai sur la défensive assez longtemps pour qu’il me tranche une main et m’assène un coup de poing dans le ventre. Je crachai du sang lorsqu’une côte se brisa dans un claquement sec. Je reculai en fuyant et fis jaillir la Nuit du bord de mon épée vers le Revenant sous forme de flammes noires. Pourtant, sa cuirasse blanche ne fut même pas assombrie par la chaleur. Une armure dangereusement bien forgée.
« Qui étais-tu ? » haletai-je.
« Adehard Barthen, répondit le Revenant dans un Chantant hésitant, d’une voix grave et agréable. Autrefois le Chevalier Blanc, aujourd’hui un limier de l’Ennemi. Fuis tant que tu le peux encore, Callowan. »
Un Chevalier Blanc qui se battait à la hache ? Par les Enfers, un Alaman qui se battait à la hache ? Il devait être sacrément bizarre.
« Ce n’est pas prévu, » râpai-je.
La main qui tenait la lourde hache passa derrière son dos. Une autre hache de lancer, conclus-je, et je dressai rapidement une bourrasque. Mais une flambée de sorcellerie révéla une seconde lourde hache, une dans chaque main, et il se rua sur moi. Je façonnai un tentacule de Nuit et l’enfonçai dans le sol juste devant lui, puis le fis exploser. Il bondit, juste à temps pour que mon bâton frappe son ventre cuirassé et le renvoie au sol. J’étouffai un cri, ma côte brisée s’enfonçant davantage dans ma chair. Je frappai de l’épée, visant un point faible près du genou. Si je touchais la chair, je pourrais le brûler de l’intérieur, sans toucher à sa cuirasse enchantée…
Une hache s’abattit pour écarter ma lame. L’acier gobelin tenait tête à l’art de Keter, et il pivota aussitôt sur lui-même, sa hache tournoyant avec lui tandis qu’il visait ma gorge. Dieux, qu’il était rapide pour un homme de sa taille. Je façonnai un tentacule de Nuit, l’enroulai autour de mon abdomen et lui fis m’arracher à la trajectoire de la hache plus vite que je n’aurais pu bouger. Puis j’écrasai le bout de mon bâton sur son casque : la Nuit explosa dans une détonation brûlante. Le casque vacilla sous l’impact, mais le pouvoir de Sve Noc ne mordit pas l’acier comme il aurait dû. Nom d’un chien, celui-là était coriace. Je lui dérobai la douleur de ma côte : elle devenait insupportable.
L’achèvement résonna dans la Nuit comme un appel de clairon : Puissant Brezlej avait fini. Et il avait des réponses pour moi.
Bien que l’envie me démangeât de poursuivre le combat contre cet étrange Chevalier Blanc qui m’avait déjà coûté trop cher, je n’étais pas venue ici pour me venger ni pour mesurer nos queues. Mon bâton frappa le sol devant moi, libérant un nuage de fumée, tandis qu’une lourde hache traversait l’endroit où je me trouvais un battement de cœur plus tôt. Je tissai une illusion autour de moi. Des morts-vivants mineurs déferlèrent sur le bord de la colline éventrée, comme s’ils répondaient à l’appel du Revenant, mais je gardais une petite foulée d’avance. Je sautai dans le vide et appelai la Nuit à moi. Des tentacules d’obscurité jaillirent du sol, formant une barre plate sur laquelle j’atterris, puis un escalier que je descendis tranquillement, tandis que les sortilèges des Puissants protégeaient mes arrières des tirs des morts-vivants.
Puissant Brezlej s’agenouilla à mon approche ; il était exceptionnellement petit et trapu pour un Premier-né — je n’en avais pas vu beaucoup qu’on aurait pu qualifier de gros, et Brezlej était loin de l’être —, et ses colifichets dorés tape-à-l’œil pendaient au bout de leurs cordons.
« Nous avons trouvé trois sources, Reine Losara, dit Brezlej. Je vous offre ces visions. »
Il tendit la paume, sur laquelle reposait une petite sphère de Nuit. Je la pris en acquiesçant pour le remercier et la broyai dans ma main. Ma vision vacilla tandis que les souvenirs qu’on m’avait transmis se logeaient dans mon esprit. Il me fallut quelques battements de cœur pour localiser les trois ancres de protection découvertes par Puissant Brezlej et son sigil. L’une se trouvait dans le camp ennemi, au-delà du col. J’enfouis ce souvenir dans la Nuit et le transmis à Puissant Sudone, avec l’ordre laconique de détruire. Une autre se trouvait plus près du front, non loin de l’endroit où combattait Seigneur Soln. Ses pillards apparaissaient dans le souvenir, en train de perdre un affrontement contre des goules et des beorns. Je lui ordonnai de détruire cette ancre également ; Soln me répondit par une sensation d’acquiescement.
« Vous pensez que la troisième ancre est la principale, remarquai-je.
— C’est la source des sources, approuva Puissant Brezlej.
Et c’était celle qui se trouvait le plus près de moi : juste après le creux, dans le col sinueux, dissimulée derrière des protections secondaires qui masquaient ce qui défendait l’ancre. Le piège était écrit en toutes lettres, mais il fallait le déclencher quand même. Heureusement, j’avais déjà choisi…
« Oh non, putain ! » grondai-je.
Le wyrm que j’avais abattu avait été rafistolé par des nécromanciens, juste assez pour recommencer à bouger. Au lieu de massacrer quiconque aurait osé gravir sa colline, il se relevait à présent et se préparait à bondir dans le creux. Son seul poids y tuerait des centaines, voire des milliers de mes guerriers, avant que les Puissants ne le mettent en pièces. Au-dessus de nous, l’autre wyrm passa en crachant des nuées de poison et en obligeant les Puissants à se concentrer sur leur défense. Il y en avait trop pour être à l’aise : chacun d’eux qui ne s’occupait pas de ces nuées ne pouvait pas non plus détourner les salves plus ordinaires de javelots qui fauchaient les dzulu.
À long terme, le poison l’emportera, jugea la voix froide au fond de mon esprit, tandis que la Nuit courait dans mes veines. Les bourrasques ne dissipaient pas les nuées, elles ne faisaient que les repousser vers le haut. Déjà, un dôme de mort se formait au-dessus du creux. Ces pensées avaient jailli tandis que ma volonté façonnait la Nuit, la tissant en un câble plus solide que l’acier. Sans demander la permission, j’arrachai un javelot du dos de Brezlej et y rattachai le sortilège, avant de rengainer mon épée et de laisser mon bâton tenir debout, anormalement immobile. Le wyrm à terre n’était pas une cible difficile ; une force brute, sans adresse, suffit à enfoncer le javelot barbelé dans son flanc.
Le câble s’étendait devant moi jusqu’au wyrm, jaillissant d’une sphère de Nuit ondoyante, mais je ne comptais pas répéter mon dernier tour. J’arrachai l’autre extrémité du câble à la sphère, le déroulai en le faisant tournoyer et lui ajoutai un crochet. Le wyrm abattu bondit après avoir donné des coups inefficaces au câble et constaté qu’il pliait sans rompre. Mais j’étais plus rapide encore : l’autre wyrm passait au-dessus de nous, et le crochet lui accrocha le ventre. Les deux wyrms rugirent de dépit lorsque le câble se tendit, entraînant le dragon volant dans sa chute et attrapant celui qui bondissait avant qu’il ne puisse atterrir sur mes guerriers.
Ils s’écrasèrent tous deux sur les flancs des collines, hors de vue, se tordant de rage. Sans sourciller, je tissai un nouveau câble et l’attachai à mi-longueur à leur lien commun. J’attachai l’autre extrémité du nouveau câble à un javelot — que Brezlej me tendit solennellement — et le lançai d’un geste sec vers la masse imposante de la machine de siège de Keter, intacte, sur les hauteurs orientales. Un sourire féroce étira mes lèvres lorsque je sentis l’acier mordre dans quelque chose de solide et la Nuit y plonger ses racines, juste à temps pour que les wyrms tentent de se libérer : l’un reprit son envol, l’autre repartit vers l’ouest pour retourner dans le creux. Tous deux tirèrent de toutes leurs forces sur le second cercle. Dans un fracas de tonnerre, la machine fut arrachée du sol, et je poussai un petit rire satisfait en voyant que la base de sa plateforme était soudée à la roche. Les wyrms fendirent la colline comme un œuf ; des morts-vivants tombèrent dans le vide au milieu d’une pluie de pierres.
Ça devrait ralentir un peu l’ennemi.
Une vague de poussière nous submergea et je baissai mon capuchon, appelant Puissant Randebog et Puissant Kuresnik à mes côtés. Au loin, je sentis une ancre se briser. Le travail de Puissant Sudone, et pas son seul exploit, à en juger par les colonnes de fumée qui s’élevaient au loin. La protection qui nous coupait des Voies s’amenuisait, surtout autour de l’endroit où se trouvait l’ancre, mais elle ne céda pas. Elle ne tomberait sans doute pas avant que l’ancre principale ne soit réduite en miettes.
« Brezlej, dis-je d’un ton détaché. Vous avez le commandement tactique jusqu’à mon retour. Faites en sorte que les Puissants tiennent les nuées de poison à distance, et que les wyrms détruisent tout ce que vous pourrez. »
« Chno Sve Noc », jura avec ferveur Puissant Brezlej.
Randebog était une personne imposante, qui portait un masque de tissu noir descendant jusqu’aux lèvres. La cape jaune sur son dos accentuait d’une manière ou d’une autre sa haute silhouette, parée de cuir bouilli peint en noir, et une longue épée courbe pendait à sa hanche. Kuresnik était tout son contraire, si tant est qu’il y en eût un : tout aussi grand, il ne portait rien au-dessus de la taille, hormis ses cheveux teints en vert. Il avait également renoncé aux bottes et ne portait pour tout vêtement qu’une jupe faite de longues lanières de cuir à bouts métalliques. Il avait un air sauvage, et son sigil vert vif était tatoué sur son visage, se mêlant aux tatouages complexes de la même couleur qui couvraient presque tout son corps à la peau grise.
« Ouvrez vos esprits, ordonnai-je.
Avec retenue, mais sans douceur, je leur transmis la vision que Brezlej m’avait partagée : l’ancre principale, nichée dans le col et attendant que nous la détruisions. Les deux drows frissonnèrent sous cette sensation, sous la Nuit que je maniais, tout droit venue de Sve Noc, et qui semblait… plus pure que la plupart des autres. Brute.
« Kuresnik ? demandai-je.
Il serra la mâchoire, comme s’il faisait un effort.
— Je peux nous mener à proximité, Reine Losara, finit par convenir Puissant Kuresnik. Mais pas directement là-bas. Il y a une limite. »
Autour de nous, leurs sigils s’étaient rassemblés, encore frais et avides après avoir été tenus en réserve tout ce temps. Peut-être sept cents en tout, la plupart appartenant à Kuresnik — leur sigil comptait parmi les plus nombreux de mon armée —, mais leurs rangs étaient indéniablement moins fournis en Puissants. Les Randebog n’avaient jamais été nombreux, et la spécialité qu’ils avaient choisie ne les avait guère aidés à prospérer pendant la guerre. Pourtant, les vingt et un Puissants qu’ils comptaient formaient le noyau que je cherchais depuis le début.
« Faites-le, ordonnai-je sèchement.
Puissant Kuresnik frappa le sol du talon de sa longue lance barbelée ; la Nuit se répandit en ondes, et un battement de cœur plus tard, son sigil l’imita. Kuresnik, cette âme audacieuse, avait adopté les nouvelles méthodes avec un enthousiasme débordant : c’était le premier de mes porteurs de sigil à avoir pris un Secret qu’il possédait pour l’enseigner aux siens, le répandant jusqu’à ce que tout son sigil puisse utiliser le Secret des Longues enjambées. Tous les Kuresnik ne savaient pas s’en servir correctement, mais assez d’entre eux s’étaient penchés sur la question pour qu’en essayant de faciliter l’utilisation du Secret, ils en créèrent un tout autre. Le Secret de la Route des ombres, comme ils l’appelaient, était plus ou moins une version collective de Longstrides ; avec un nombre suffisant de personnes, il pouvait s’étendre à des gens qui ne maîtrisaient ni l’un ni l’autre Secret.
À mes yeux, on aurait dit qu’un miroir fait d’obscurité s’ouvrait devant moi. Après un coup d’œil méfiant, je boitillai pour le traverser. Un tunnel, pensai-je, dans lequel je me trouvais seule. Les ténèbres tourbillonnaient en silence autour de moi, engloutissant tous les sons, mais je distinguais au bout du tunnel une parcelle de nuit d’une teinte plus claire. J’eus l’impression d’avoir marché une heure lorsque je traversai le miroir sombre qui m’attendait à l’autre bout, mais mon sixième sens m’apprit que l’aube n’était pas beaucoup plus proche : quelques instants à peine s’étaient écoulés. Et pourtant, je me trouvais à présent au milieu d’une foule de drows, pour la plupart des Kuresnik, tandis qu’un feu fantomatique pleuvait des hauteurs et que la sorcellerie crépitait furieusement dans l’air.
« En avant ! » hurlai-je en crépusculaire.
« Cera aine ! » crièrent-ils en réponse.
Le Roi Mort savait que nous arrivions, et avait donc transformé l’endroit en terrain de massacre. Le coude du col avait été changé en bastion : huit rangées de remparts, toujours plus hautes et plus épaisses, dont la dernière atteignait la hauteur des collines alentour. Des goules poussèrent des cris perçants en se jetant sur les Kuresnik qui chargeaient, griffes et lances barbelées s’entrechoquant avec férocité. Des groupes de mages Liés brûlaient l’air de leurs flammes sinistres, à l’abri de squelettes si lourdement cuirassés qu’ils comptaient plus d’acier que d’os. Des lézards, rares parmi les constructions, étaient couchés sur le ventre au sommet des remparts et crachaient des torrents de flammes et de fumée toxique. C’était une marée de mort, mais elle rencontrait une bravoure farouche.
Je façonnai la Nuit en une énorme pointe et frappai les remparts, tandis que les Randebog commençaient à émerger de la Route des ombres. Les murs tremblèrent, mais ils avaient été protégés jusqu’à plus soif : je réduisais les morts-vivants en cendres, sans pouvoir briser la pierre. Il faudrait s’y prendre à la dure. C’était une embuscade à plus d’un titre, bien sûr. Mes Premiers-nés étaient apparus juste avant le coude, fauchant les quelques morts qui se trouvaient sur la route avant de se retourner aussitôt contre le bastion puissamment fortifié, mais la route de Julienne continuait jusqu’au camp ennemi. Les renforts affluaient si vite qu’on ne pouvait même pas les appeler ainsi.
Une formation en coin de Crocs, ces grandes monstruosités semblables à des sangliers, le ventre rempli de pierre, prit la tête. Derrière eux déferlait une masse de Liés et d’Os qui accouraient. Sur les hauteurs à l’est, j’aperçus une silhouette en armure pâle. Elle était maintenant montée sur un cheval entièrement fait d’os, mais cette lourde hache ne trompait pas. Le Revenant qui avait autrefois été le Chevalier Blanc ne poussa aucun cri de guerre en menant sa monture par-dessus le bord des collines, suivi d’une traînée de morts-vivants mineurs.
« Encore toi, dis-je froidement.
J’aurais pu avoir des ennuis, si j’avais été stupide. Puissant Randebog répondit à mon appel ; il était tout près et attendait.
« Randebog, sifflai-je, maintenant. »
Il hocha la tête, ses Puissants se rassemblant autour de lui pour lui prêter leur force.
« Je suis le célébrant du faux-semblant, pria Puissant Randebog d’une voix claire et belle. Je porte des sacrements vides et n’offre ni ascension ni chute, seulement l’amère tromperie d’un chemin qui serpente sans fin. Consacre-moi, Sve Noc, et permets-moi ainsi de répandre tes ombres sur le monde entier. »
Le chevalier mort leva sa hache, sentant le pouvoir, mais il était trop tard. Avant que les sabots ne touchent le sol, les ténèbres jaillirent de Puissant Randebog en un immense cercle. Elles engloutirent entièrement le Revenant et l’avant-garde des renforts, puis s’arrêtèrent brusquement. À l’intérieur du cercle, on ne voyait que mes forces et le bastion ennemi. Tant que le Secret de la Pénombre moindre garderait ces lieux sous son emprise, personne d’autre ne pourrait intervenir : nos ennemis tourneraient en rond, ne retrouvant que l’endroit d’où ils venaient. À présent, pensai-je, il ne reste plus qu’à réduire ce putain de bastion en miettes.
Je sentis le triomphe dans la Nuit et les protections frémir : Seigneur Soln avait détruit sa propre ancre. À nous de jouer, donc.
Un petit mage m’envoya une boule de feu, qu’il fit passer en courbe au-dessus de mes guerriers. Je la repoussai négligemment du revers de la main tout en observant l’assaut qui se déroulait. D’ordinaire, j’aurais considéré l’envoi de fantassins légers contre une position fortifiée comme un gaspillage stupide de vies, mais les Kuresnik étaient différents : agiles comme des guêpes, ils voletaient d’un endroit à l’autre sans que les hauteurs ni les murs les gênent le moins du monde. Ils avaient déjà envahi les deux premiers remparts, mais, à voir le hachoir qui se dressait devant eux, je me demandai si ce n’était pas prévu : le troisième rempart était plus éloigné que les autres, offrant une ligne de tir dégagée, et les morts en profitaient pleinement.
Avec des troupes lourdes en première ligne et une sorte de protection qui stupéfiait les drows lorsqu’ils se changeaient en ombres pour grimper, le troisième rempart se dressait comme une falaise face à la mer des Kuresnik. Ils parvenaient à s’y accrocher, mais ne tenaient jamais longtemps. Combien étaient déjà morts ? Au moins un tiers des troupes. Heureusement pour eux, j’étais arrivée.
« Dzulu Randebog, avec moi ! » hurlai-je.
Tandis que je boitillais vers le front de l’assaut, les drows s’écartant avec aisance pour me laisser passer, l’ennemi se mit à concentrer ses tirs sur moi. Flammes fantomatiques et malédictions, javelots, flèches et pierres. Je levai mon bâton, le pointai vers l’avant et tissai la Nuit en un vortex de vent qui aspirait cette pluie mortelle. En quelques instants, les vents hurlèrent, chargés de feu et d’acier étincelants. Dans un grognement d’effort, je façonnai le vent en sphère et l’abattis sur le troisième rempart. La sorcellerie et l’acier brûlant explosèrent, taillant une brèche dans les défenses ennemies. Je me hissai jusqu’au premier rempart à l’aide de tentacules de Nuit, et les dzulu me suivirent d’un bond agile.
Les ténèbres se peuplèrent de visions cauchemardesques qui défilaient presque trop vite pour que je réagisse. Une goule me tomba dessus d’en haut ; je dégainai mon épée juste à temps pour la trancher. Mon bâton jaillit ensuite et envoya une traînée de flammes noires dans le crâne ricanant d’un Lié, avant qu’il puisse resserrer autour de ma gorge une malédiction de pourriture. Les Kuresnik s’engouffrèrent dans la brèche que je leur avais ouverte ; l’un d’eux brisa même la pierre de protection qui leur causait des difficultés. Juste à temps pour que l’ennemi fasse dégringoler d’énormes piliers de pierre. J’aurais ri de l’absurdité banale de cette tactique, mais Neshamah ne faisait pas dans le banal.
À la stupéfaction totale des Premiers-nés, la Nuit vacilla autour des piliers, désormais couverts de runes ; ceux qui tentèrent de s’échapper dans les ombres au lieu d’esquiver furent écrasés. Le troisième rempart, qui n’était même pas entièrement conquis, devint à son tour un abattoir.
Je lançai timidement une lance de flammes noires vers le cinquième rempart. Elle devint instable juste avant de toucher les javeliniers ennemis postés là-haut, mais en brûla tout de même quelques-uns. Il y avait donc d’autres protections, et les sortilèges directs étaient voués à l’échec. Il me faudrait tirer quelque chose de puissant de ma manche, quitte à m’exposer. J’appelai Puissant Kuresnik à mes côtés pour qu’il me serve de garde du corps, puis laissai la Nuit rugir au fond de mon crâne. J’avais largement puisé dans mes réserves, ce soir. Elles n’étaient pas épuisées — elles ne pouvaient pas l’être, pas quand les Sœurs me souriaient comme elles le faisaient ce soir —, mais j’approchais de la limite de ce que mon corps pouvait supporter. Il était temps d’en finir avec ce raid.
Comme s’il avait senti mes intentions, Keter déploya toutes ses forces. Les pierres bougèrent et un horrible crissement emplit l’air ; des essaims d’insectes jaillirent du sixième rempart comme une marée et fondirent sur nous. Au loin, j’entendis Kuresnik repousser des flèches et d’autres attaques. Ravallant un juron, je modifiai à la volée le sortilège que je tissais, obligée de m’adapter alors que les premiers rangs de dzulu étaient dévorés vivants et que les Puissants brûlaient indifféremment les essaims et les drows de leurs propres flammes noires. Une forme sombre, vaguement rectangulaire, commença à se matérialiser au-dessus de l’ennemi. La sueur perla sur mon front. Un mal de tête me martelait déjà les tempes : dieux sans pitié, comme je détestais insuffler des propriétés impératives aux choses.
Je ne les comprenais qu’à peine grâce à mes patronnes, et en invoquer une provoquait toujours cette horrible contamination. À l’époque où je n’étais que fumée et miroirs, je pouvais faire comme si de rien n’était ; mais ces derniers temps, je risquais de me retrouver avec le cerveau en ébullition si je m’aventurais trop loin dans des domaines qui dépassaient ma compréhension.
Mais ça fonctionna. J’avais honteusement volé un des tours favoris de Radhoste le Rêveur, le Sixième Général, tout en y ajoutant ma touche personnelle. Radhoste aimait créer de grands miracles aux propriétés magnétiques, car il pouvait prévoir l’approche de l’ennemi et équiper ses propres troupes en conséquence. Mais une simple imitation ne m’aiderait pas contre les essaims. Alors, au lieu d’un banal aimant, je m’étais appuyée sur les Sœurs pour qu’elles me permettent de « comprendre » une propriété sans nom. En gros, c’était « les corps avec Nuit et les corps sans Nuit ». Lorsque mon miracle s’embrasa, les morts — goules, essaims, squelettes — furent plaqués contre leurs propres remparts par la force immense qui repoussait tous les corps dépourvus de Nuit.
« Vite, haletai-je. Déblayez les remparts, je ne tiendrai pas longtemps. »
Après ça, ce ne fut plus qu’un travail de boucher, à tuer des ennemis incapables pour la plupart de se défendre. Les piliers qui gênaient la Nuit furent écartés à la force des bras, et les voies dégagées tandis que les Puissants, qui n’étaient plus la cible de tirs, se montraient enfin inventifs. Acide, feu et malédictions réduisant les os en poussière frappèrent, nettoyant les remparts les uns après les autres tandis que les dzulu avançaient. Je libérai mon sort dès que nous commençâmes à prendre d’assaut le dernier bastion, épuisée et couverte de sueur. Malgré quelques dernières mauvaises surprises, l’un des Kuresnik finit par briser la dernière ancre d’un coup bien placé. Le poids invisible qui pesait sur nos épaules disparut et je poussai un soupir de soulagement. Nous avions traîné assez longtemps ; les essaims et les Revenants ne devaient plus être loin. Retraite, dis-je dans la Nuit, mettant fin à notre raid.
Nous ramassâmes les corps partout où nous le pûmes, et moins de trente respirations après mon ordre, il ne restait plus âme qui vive dans le Creux de Lauzon.