Chapitre 493
Nous n’étions pas venus en armée, pas du genre de celles que j’avais levées, dirigées et combattues. Les Premiers-nés me suivaient comme une traînée de bandes armées bigarrées, avançant sans formation et sans obéir à un seul général. Dix mille Premiers-nés étaient venus piller avec moi, l’étrange grâce de leur démarche démentant le désordre de leur progression. Peu de leurs sigils se ressemblaient, que ce soit par leur apparence ou leur composition. Mon ancien serviteur, le Seigneur Soln, menait désormais des vétérans endurcis, vêtus d’acier et d’obsidienne, leur sigil circulaire gris et rouge peint sur leurs visages et leurs cottes de mailles ; quant aux nombreux membres du sigil du Puissant Kuresnik, ils renonçaient entièrement à l’armure au profit de longues lances barbelées et de cheveux teints en vert, à l’image de leur porteur de sigil.
Ils me suivirent en silence à travers les collines tortueuses des Voies du Crépuscule, le galop de ma monture morte me maintenant devant même les plus rapides. Parmi les sigils qui avaient répondu à mon appel, les plus grands Puissants étaient Soln — autrefois seigneur dans ma Pairie éphémère, et toujours instinctivement déférent envers moi, même quand il aurait préféré le contraire — et Sudone, qui m’avait jadis défiée pendant la campagne d’Iserre et avait depuis appris à ne plus recommencer. Trois jours privés de toute Nuit l’avaient humilié ; la peur avait beau avoir cédé la place à l’insolence, il ne m’aimait pas. Peu importe. Pour obtenir la loyauté des drows, la peur suffisait amplement. Tous deux seraient mes capitaines le moment venu.
Et ce moment arriverait bientôt, car nous étions partis sans tarder. Toute la besogne qui suivait inévitablement la fin d’une bataille avait été laissée au général Hune et au Sang, mais ce n’était pas par paresse : c’était un choix pragmatique. Tant que nous empruntions les Voies du Crépuscule, nous atteindrions le camp ennemi avant le retour des Revenants. Archer et Chasseresse ayant abattu leurs montures vautours, ils devraient rentrer à pied, bloqués sur la Création. Moins d’une heure s’était écoulée depuis notre entrée sur les chemins du Crépuscule, mais je sentais déjà que nous approchions du terme du voyage. Quelques collines encore, et nous y serions ; il était donc temps de nommer mes capitaines.
Je caressai la crinière de Zombie, lui intimant silencieusement de ralentir, puis fermai brièvement les yeux. D’un effort de volonté, je tirai sur le Seigneur Soln et le Puissant Sudone à travers la Nuit, comme sur des rênes, et bientôt des traînées d’ombre suivirent les sabots de Zombie sur le sol. Les Puissants bondirent sans heurt hors des ténèbres, chacun retombant au grand galop sans jamais casser son élan. Mais un battement de cœur plus tard, nous étions au sommet d’une colline dominant un petit vallon où je sentais que se trouvait notre passage ; j’ordonnai donc à Zombie de s’arrêter, et les drows l’imitèrent avec aisance. Comme ils ne bougeaient plus, je pus mieux observer les deux que j’avais appelés.
Le sigil de Soln, un cercle d’épées entourant une bouche ouverte, était émaillé sur le côté d’un casque de facture clairement procerane. Il lui dissimulait les yeux, mais pas la longue chevelure pâle qui lui tombait dans le dos. Sous cette coquetterie, il portait une cotte de mailles ouvragée sous sa cuirasse d’obsidienne, prolongée par une jupe de mailles jusqu’aux genoux et des grèves d’obsidienne recouvrant des bottes de cuir. Soln avait une allure martiale et portait une épée ainsi qu’une lance, deux des trois armes traditionnelles des Premiers-nés. Comme la plupart de ceux qui avaient autrefois appartenu à ma Pairie, mon ancien Seigneur des Tombes peu profondes s’était épanoui dans la guerre contre Keter : la Nuit et le butin pris aux morts lui avaient permis de transformer peu à peu son sigil en une bande de guerre aguerrie et finement équipée. On m’avait dit que son serment de sigil portait sur le partage et l’acquisition de pareil équipement : même les dzulu se voyaient promettre des cottes de mailles et des armes d’acier. Ce n’était pas un serment aussi grandiose que celui de Rumena, mais il avait fait de Soln un sigil attrayant pour beaucoup en ces temps de guerre.
Sudone avait une apparence autrement plus somptueuse. Son sigil était tissé dans de nombreuses tresses sous forme de petites pierres colorées ; les motifs ondoyants bleus et verts semblaient suivre une marée surnaturelle, presque hypnotique à contempler. Son « armure » se résumait à une cuirasse décorative en cuir teint, si lourdement incrustée de lapis-lazuli qu’elle aurait été inutile même si elle n’avait pas inexplicablement un décolleté. En dessous, il ne portait que de longues robes vaporeuses aux nuances de bleu et de vert ; elles étaient assez nombreuses pour qu’on ne puisse vraiment distinguer son corps, mais leurs couleurs variées lui donnaient un aspect ondoyant, sans doute voulu.
C’était impressionnant et unique, comme l’étaient souvent les porteurs de sigil dans l’Empire toujours ténébreux.
Sudone n’avait qu’une arme, une longue vouge à pointe d’obsidienne, et, comme nombre de traditionalistes, méprisait les « nouvelles méthodes » apprises dans les Terres brûlantes. Il raillait les armures et le fait « d’habiller les dzulu », qu’il considérait comme une sorte de fixation perverse des Puissants affaiblis d’esprit. Sudone et les autres sigils traditionalistes subissaient souvent de plus lourdes pertes au combat, mais leur ancienne façon de distribuer la Nuit leur donnait aussi tendance à compter davantage de Puissants parmi eux, et de plus puissants. Tous deux incarnaient, d’une certaine manière, les courants qui commençaient à entraîner la société des Premiers-nés dans deux directions très différentes.
À vrai dire, le traditionaliste n’avait pas la meilleure réputation des deux. Sudone dépassait Soln en taille et était peut-être plus fort dans la Nuit, mais il était aussi ce que les drows appelaient un radhular. Le mot se traduisait à peu près par « joyeux complice » ; c’était une insulte dont certains Premiers-nés affublaient les Puissants qui préféraient agir au sein de cabales et d’alliances plutôt que de se battre franchement. Sous-entendu : les drows comme Sudone ne combattaient que lorsque les chances étaient de leur côté, ce que la plupart des Premiers-nés auraient très mal pris. Après tout, l’essence des Préceptes de la Nuit consistait à s’élever en puissance en la prenant aux autres.
Je gardai le silence trop longtemps, m’en rendis-je compte, perdue dans mes pensées. Tous deux me regardaient sans dissimuler leur méfiance.
« Regardez bien, dis-je, car aucun de vous n’était avec l’ost quand nous avons pris le Creux de Lauzon l’été dernier. »
Du bout de mon bâton, je tapotai l’herbe humide de rosée et laissai la Nuit onduler, prenant la forme des grandes lignes du lieu que nous allions attaquer. La grand-route de Julienne, du sud au nord, s’enfonçait entre des collines escarpées et serrées les unes contre les autres.
« La Chasseresse d’Argent et sa cabale nous ont appris que l’ennemi a fortifié l’entrée. »
Mon bâton traça des fossés et des murs non seulement dans le passage entre les collines, mais aussi en un large demi-cercle devant elles. Keter n’avait pas ménagé ses efforts pour nous préparer un accueil, même si ces défenses n’étaient pas encore achevées.
« Plus loin, nous approcherons du Creux proprement dit », poursuivis-je.
La Nuit continua de s’étendre lentement, figurant le passage qui s’enfonçait dans les collines jusqu’à un vallon en forme de cuvette, dont les pentes environnantes, érodées par la pluie, étaient presque verticales.
« Il y avait autrefois un village là-bas, Lauzon, qui a donné son nom au creux, dis-je. Certaines bâtisses devraient encore tenir debout et l’ennemi s’en sert probablement comme entrepôts. Il y aura beaucoup de morts-vivants, et peut-être même des Revenants. »
En réalité, le village tirait son nom d’une héroïne populaire appelée Lauzon, qui aurait repoussé ici une grande armée de bandits avant d’y fonder un village, après que le prince lui eut offert ces terres en récompense. Mais je ne voyais pas l’intérêt d’embrouiller inutilement les choses. La Nuit continua de ramper, dessinant l’autre extrémité du défilé : une route sinueuse et vallonnée, bordée de plusieurs grandes alcôves, qui débouchait enfin sur un terrain découvert.
« Il y aura des ennemis sur la route, poursuivis-je, mais la majeure partie du camp ennemi se trouve à découvert, au-delà du défilé. »
Il n’y avait tout simplement pas assez de place pour entasser cent mille personnes dans le défilé lui-même, même si les armées keteranes n’avaient pas à subir les épidémies habituelles qui frappaient les soldats serrés les uns contre les autres pendant de longues périodes. Les deux Puissants m’écoutaient attentivement, et pas seulement parce que je le leur avais ordonné. Aucun porteur de sigil vivant n’était dépourvu d’expérience en matière de raids ; tous savaient combien il importait de connaître le terrain.
« Nous diviserons nos forces en trois, dis-je, afin de tirer le meilleur parti de cette nuit. »
« Judicieux, marmonna le Puissant Sudone. Nous ne trouverons pas deux fois un ventre aussi vulnérable. »
J’acquiesçai, puis tournai le regard vers l’autre porteur de sigil.
« Seigneur Soln, dis-je, et je vis le titre faire frémir sa silhouette. Vous prendrez le tiers de nos forces et frapperez les fortifications ennemies. »
Le bas de mon bâton désigna l’entrée du défilé, en particulier les murs et les fossés nichés entre les collines. Les engins de Pickler pourraient réduire les fortifications à découvert, mais plus avant, les choses se compliqueraient. Mieux valait éliminer ce possible goulot d’étranglement dès maintenant : personne ne menait une guerre d’usure comme Keter.
« Ne laissez aucun mur debout et balayez tout ce qui se trouvera sur votre chemin, ordonnai-je. »
« Il en sera fait selon vos ordres, Reine Losara », répondit le drow qui avait jadis été mon Seigneur des Tombes peu profondes, une main pressée contre le cœur. « Les morts mourront une fois encore. »
Mon regard se posa sur Sudone, dont les yeux bleu argent me fixaient sans ciller.
« Vous aussi, vous commanderez un tiers de nos forces, Puissant Sudone, dis-je en désignant l’extrémité nord du défilé. »
Près du terrain découvert où se trouvait le camp, mais pas trop loin.
« Votre mission est de traquer les ritualistes de l’Ennemi et de les détruire, dis-je sans détour. Semez le chaos partout où vous le pourrez, mais ce sont avant tout ces crânes-là que j’exige de vous. »
Il aurait été illusoire de croire que ce raid pourrait nous débarrasser des mages de Neshamah, mais nous pouvions au moins entraver sa capacité à nous pilonner de rituels. Seuls les Liens étaient capables de magie, jamais les morts-vivants inférieurs que nous appelions les Os ; leurs grands rassemblements formaient donc généralement des groupes de sorciers. Quand ils servaient d’officiers dans ses armées, le Roi Mort les employait plus parcimonieusement. Ce qui se tenait, vu qu’il disposait d’un stock limité de Liens et de hordes massives d’Os. Les règles logistiques de Keter avaient beau différer des nôtres, ses armées n’en étaient pas entièrement dépourvues.
« Votre parole est celle de Sve Noc, Première sous la Nuit, répondit Sudone en reprenant le salut de Soln. Que leur volonté soit faite. »
Ça irait. Sudone convenait mieux à la chasse aux mages, car Soln avait beaucoup plus tendance à… foncer dans le tas. Ce n’était pas Jindrich, certes, mais Sudone risquait bien moins de pousser trop loin sa chance en atteignant les abords du camp ennemi.
« Je mènerai moi-même le dernier tiers, dis-je. Vous pouvez choisir les sigils que vous voulez pour composer votre groupe de guerre, mais je m’en réserve trois : Brezlej, Randebog et Kuresnik. »
Une paire d’yeux, un bouclier et une lance rapide. Ces trois-là, autant les Puissants que les sigils qu’ils avaient façonnés, étaient au cœur du plan que j’avais prévu pour ma partie du raid. Aucun des trois ne figurait parmi les plus grands Puissants de l’ost ; je n’allais donc même pas marcher sur les plates-bandes de mes deux capitaines en les réclamant.
« Et si nous voulons le même sigil ? demanda Sudone. »
Je claquai la langue contre mon palais.
« Je m’attends à ce que vous régliez la question d’un commun accord, répondis-je. Je n’ai aucune patience pour les sottises, ce soir. »
« À vos ordres, Première sous la Nuit, murmura le Puissant Sudone. »
Il n’était pas convaincu. Il aurait préféré se battre. Le sigil de Sudone avait rétréci au cours des années qui avaient suivi l’adoption des serments de sigil comme loi des Premiers-nés, car ses règles étaient particulièrement brutales envers les dzulu. Ceux qui y étaient restés, comme ceux qui l’avaient rejoint depuis, étaient toutefois des traditionalistes à toute épreuve. J’avais été stupéfaite que des Puissants inférieurs et même des dzulu acceptent de devenir membres de Sudone en sachant qu’ils seraient traités comme des objets jetables ; mais les traditions de l’Empire toujours ténébreux n’étaient pas faciles à abandonner, même quand elles vous desservaient.
« Puis-je vous demander quelles prouesses vous comptez accomplir cette nuit ? demanda délicatement le Seigneur Soln. »
De la flatterie, et non une véritable déférence, cette fois, estimai-je. Cela ne changeait rien.
« Le chaos, répondis-je en découvrant les dents, tandis que mon bâton s’immobilisait au-dessus du vallon qui avait donné son nom au défilé. Le chaos est mon affaire, ce soir, Seigneur des Tombes peu profondes. »
Pendant qu’ils s’occuperaient de leurs sabotages, je retournerais à mes racines : je ferais un tel vacarme sanglant que Keter n’oserait pas regarder ailleurs.
« N’est-ce pas toujours le cas, Reine Losara ? rit le Puissant Sudone. »
Il s’inclina devant moi, et le geste mit fin à sa présence tandis qu’il se dissolvait dans l’ombre.
« Nos actes seront dignes d’un empire toujours ténébreux », me promit le Seigneur Soln.
Il l’imita, mais avec un peu moins d’aisance. Quant à moi, je fermai les yeux et laissai Zombie me guider sur la dernière portion de chemin jusqu’à la minuscule ouverture qui nous ferait sortir des Voies du Crépuscule pour nous mener au cœur du camp ennemi. La Nuit coulant dans mes veines, j’écoutai, à travers la mer de pensées et d’émotions, mes deux capitaines choisir leurs sigils. Ils firent vite ; la rivalité tacite les avait pressés comme je l’espérais. Quand le dernier porteur de sigil, un Puissant Finarok, rejoignit Sudone, je me penchai en avant avec un sourire. Les ténèbres répondirent avec empressement à mon appel.
« Vous chevaucherez avec moi, murmurai-je. »
Ma voix passa par la Nuit, comme un murmure à l’oreille de mes pillards. La peur et l’excitation s’épanouirent, avec, en filigrane, une pointe de faim. Oh oui, songeai-je, ceux-là feraient l’affaire. J’attirai à moi les porteurs de sigil tandis que ma monture ralentissait, puis s’arrêtait juste devant l’étendue d’herbe où nous allions traverser. D’abord ceux que je désirais le plus : le prudent Brezlej, le grisonnant Randebog et l’audacieux Kuresnik. Mais les autres aussi, toute la troupe, seuls les plus remarquables se détachant du lot. Vudaga, manchot et couvert de bijoux ; Darissim, avec ses tatouages blancs comme l’os et sa lance d’ébène ; et même ce foutu Ogoviz — plus petit que moi, presque enfantin, et n’ayant jamais porté d’autre peinture que du sang de Puissant.
Même les moins anciens d’entre eux avaient vécu un siècle, et certains ici trempaient leurs lances dans le sang depuis plus longtemps que quiconque, hormis les elfes, n’avait pu vivre.
« Sudone a été chargé de traquer les chasseurs, leur dis-je. Et Soln détruira les ouvrages de l’Ennemi. Quant à nous, nous serons l’heure de l’épée, Puissants. Nue et sanglante. »
Je parcourus les porteurs de sigil du regard, les tenant sous mes yeux assez longtemps pour qu’ils finissent par détourner les leurs.
« Nous combattrons comme je l’ai prévu, dis-je. Écoutez bien, car vous transmettrez ces ordres à vos sigils. »
Rien de trop sophistiqué ne pouvait fonctionner avec les Premiers-nés. Ce n’étaient pas des soldats entraînés et, même s’ils étaient désormais tous des vétérans, il faudrait des décennies avant qu’une véritable doctrine militaire drow voie le jour. Il était voué à l’échec d’adapter simplement celle des Légions aux particularités des Premiers-nés, et de manière spectaculaire. Je leur présentai donc des tactiques générales. Les tirailleurs en première ligne, les sigils les plus nombreux menant l’avant-garde dès notre passage. Après les premiers échanges, les sigils cuirassés frapperaient au cœur des rangs ennemis, tandis que les quelques petits sigils riches en Puissants traqueraient les constructions et les Revenants à l’exclusion de toute autre cible.
Ces tactiques ne leur étaient pas inconnues et j’avais confiance en leur habileté à les mettre en œuvre. Je les congédiai rapidement, à l’exception de trois que je retins. Brezlej, Randebog, Kuresnik. Je croisai leurs regards, sentant leur inquiétude dans la Nuit.
« J’ai une tâche particulière pour vous », dis-je avec un sourire.
Ils m’écoutèrent et, quand je fus certaine qu’ils avaient compris, je les congédiai à leur tour. Juste à temps. Notre sortie se trouvait devant nous et les forces de Soln et de Sudone approchaient de leurs propres passages. Les ordres se transmettant des porteurs de sigil aux sigils, mon tiers des forces se repositionna avec grâce selon l’ordre de bataille approximatif que j’avais défini, puis reprit sa progression. Nous serions les premiers à nous jeter dans les flammes, pour attirer le plus gros de l’attention.
Quelques instants plus tard, nous traversâmes et l’heure de l’épée commença.
Deux cents d’entre nous, Puissants et dzulu, se glissèrent dans la Création.
À peine nos pieds eurent-ils touché le sol ferme que la première salve avait déjà été lancée. Keter ne déployait pas beaucoup d’archers — les arcs demandaient trop d’entretien —, mais cela ne signifiait pas que les armées du Roi Mort étaient dépourvues d’armes à distance : des javelots à pointe de fer s’abattirent comme une pluie. Deux dzulu eurent la malchance d’être transpercés à la poitrine avant de pouvoir se liquéfier en ombres, mais ce furent les seules victimes de cette première salve. Les tirailleurs drows étaient diablement difficiles à tuer. Je repoussai de mon bâton l’unique javelot qu’on m’avait lancé — vu son angle, il m’aurait traversé l’épaule — et observai les alentours d’un œil évaluateur.
Je faillis laisser échapper un sifflement admiratif lorsqu’une deuxième vague de drows entra dans la Création : Keter avait été très occupé. Tout autour de nous, les morts se tournaient pour faire face à la menace. Une deuxième volée de javelots était déjà en l’air, tandis que des drows commençaient à surgir des traînées d’ombre plus près de l’ennemi. Mais le porteur de sigil de Serbanad poussa un hurlement en libérant la Nuit, et les javelots se figèrent dans les airs, privés de leur élan. Ils retombèrent au sol dans un cliquetis, tandis que je portais la Nuit à mes yeux et tentais de comprendre la configuration des nouvelles fortifications ennemies. Le village abandonné de Lauzon avait été reconstruit en entrepôts de pierre fortifiés, mais cela n’avait rien d’inattendu.
La surprise, c’était l’échafaudage qui s’élevait le long des flancs est et ouest du creux, avec ses escaliers complexes et même ses monte-charges à poulie. Dans l’obscurité, j’aperçus de lourdes silhouettes au sommet des collines où menait l’échafaudage : il ne s’agissait pas de constructions, mais de machines de guerre. Je haussai les sourcils : elles étaient rares. Neshamah préférait généralement ses horreurs, plus polyvalentes que de simples machines. Ce qui signifiait, pensai-je avec amertume, qu’il ne s’agissait probablement pas de simples machines.
Nous avions peut-être une demi-heure devant nous avant que la situation ne devienne trop dangereuse ; pas question de perdre du temps. Mes tirailleurs traversaient déjà pour la quatrième fois et s’étaient rapprochés des morts, engageant de près les squelettes en armures dépareillées que le Roi Mort avait entassés ici. Les bandes d’infanterie lourde près de l’entrée du creux étaient plus menaçantes : de grands squelettes lourdement cuirassés, armés de longues lances et de grands boucliers. Si mon avant-garde se retrouvait au corps à corps avec eux, ce serait un massacre. J’expirai et laissai la Nuit inonder mes veines. Quelques javelots furent lancés dans ma direction, mais deux ispe peints aux couleurs de Volvich étaient restés près de moi comme chiens de garde et déchiquetèrent les projectiles dans des bourrasques hurlantes.
Je frappai le sol de mon bâton et laissai la Nuit en ramper, en fins filaments semblables à des toiles d’araignée. À chaque battement de cœur, elle couvrait davantage le creux, jusqu’à quadriller toute la zone. Les Premiers-nés pouvaient marcher sur les ténèbres sans conséquence — c’était là la partie délicate —, mais les morts-vivants qui les touchaient s’y retrouvaient collés comme à de la glu. C’était bien moins épuisant qu’un miracle destructeur et presque aussi efficace : vu la taille de l’infanterie lourde et son manque de finesse, la plupart de ses membres furent pris au piège en quelques instants. Ceux qui ne l’étaient pas trouvèrent leurs compagnons en travers de leur chemin, formant le rempart qu’on attendait d’eux, mais cette fois au détriment de Keter.
« Tueurs, à vous », lançai-je en Crépusculaire.
Un acquiescement s’épanouit dans la Nuit tandis que mes derniers tirailleurs se hâtaient de traverser et que les drows cuirassés commençaient à se glisser dans la Création. Tout autour de moi, le creux était devenu un cauchemar de mêlée : des drows agiles dansaient autour de cadavres maladroits — dont beaucoup étaient pris dans mon miracle — et semaient la mort de leurs mouvements fluides, disparaissant dans les ombres pour frapper avec une force surnaturelle. J’attendis que deux porteurs de sigil que j’avais choisis plus tôt arrivent, puis me mis enfin en route.
« Krakovich, Prosij, avec moi, ordonnai-je. »
Je boitillai en direction du vieux village de Lauzon, les deux autres me suivant sans songer à désobéir.
« Puissant Krakovich, m’a-t-on dit que vous connaissiez le Secret des Grands Vents ? »
« C’est exact, Puissante », confirma le porteur de sigil.
« Et vous, Prosij, êtes réputé maîtriser l’ensemble des Secrets de Ruine, remarquai-je. »
« Un exploit qui m’a demandé bien des années, Reine Losara », répondit-il avec fierté.
Bien. Les Secrets de Ruine étaient assez subtils, comparés à la plupart des Secrets, mais je les avais trouvés très utiles : le stratagème qui avait tué la Sainte des Épées découlait du Secret de la Ruine en marche, notamment contre les défenses conventionnelles. Il n’y avait pas beaucoup de sorcellerie fondée sur des principes semblables, si bien que la plupart des protections et des enchantements n’en tenaient pas compte.
« Bien, dis-je avec un sourire. Puissant Prosij, je veux que vous utilisiez le Secret de la Chute ruineuse sur ces maisons de pierre. »
Je désignai les entrepôts que Keter avait bâtis à la place de l’ancien village, esquivant au passage un squelette qui abattait son épée ; Krakovich lui fit distraitement sauter la tête. Ses doigts glissèrent ensuite le long de la colonne vertébrale dénudée, et la Nuit fut arrachée au cadavre dans une légère pulsation de pouvoir pour s’ajouter à la sienne. Prosij eut l’air contrarié, comme s’il voulait me contredire sans oser le faire.
« Ils sont trop nombreux, Reine Losara, et leur masse est trop importante, finit-il par avancer. Ça ne marchera pas. »
« Ce n’est pas le but, grognai-je. Krakovich, tenez-vous prêt à invoquer les Vents sous peu. »
Le Puissant Prosij, rassuré ou désormais réticent à l’idée de discuter davantage, obéit à mon ordre. Mordant profondément son propre pouce, il traça des motifs complexes sur son bras nu, où la Nuit frissonnait ; alors seulement il commença à invoquer le Secret. Ces motifs servaient de stabilisateurs, car la Chute ruineuse était particulièrement difficile à maintenir. Comme la plupart des Secrets de Ruine, il reposait sur le principe de l’entropie, mais celui-ci avait une particularité cruelle : il visait le point le plus faible de ce qu’il devait défaire, puis y déversait la malédiction. Chez les gens, cela signifiait généralement faire éclater les yeux ou le cerveau, mais quiconque possédait la Nuit pouvait résister à la malédiction ; on l’utilisait donc plutôt contre les artefacts ou les structures.
Déchaîné contre une douzaine d’entrepôts de pierre, le sort se révéla faible. Amoindri. Peu importe : je n’avais jamais eu l’intention de briser la pierre avec ce Secret. Ce qu’il faisait, ce que je voulais qu’il fasse, c’était repérer les points faibles des bâtiments et les attaquer. La sorcellerie s’embrasa aussitôt : les protections que les mages keterans avaient inscrites dans la maçonnerie préservaient les structures, me renseignant précisément sur la solidité des défenses ennemies et sur l’emplacement de leurs points faibles. Masego admirait beaucoup les protections du Roi Mort, car elles réagissaient au lieu d’être uniformes : elles concentraient leur puissance là où frappait l’attaque, plutôt que de la répartir partout.
Mais cette fois, pour quelqu’un capable de sentir la sorcellerie, c’était comme si l’on éclairait leurs faiblesses.
« Continuez, ordonnai-je, et libérai la Nuit. »
Mes veines se tordaient sous l’effet du pouvoir ; je serrai les dents et procédai méthodiquement. Je façonnai une grande pointe de Nuit, une masse de pouvoir bouillonnante, et la projetai droit dans le point faible de la protection. L’entrepôt explosa comme frappé par la main d’un dieu courroucé, tandis qu’un nuage de miasmes verdâtres et écœurants jaillissait en panache.
« Krakovich, grondai-je, déjà en train de façonner une deuxième pointe. »
Le Secret des Grands Vents était conçu pour déchiqueter des bandes entières qui s’avançaient dans des tunnels, mais ce n’était pas sa puissance qui m’avait fait choisir un utilisateur de ce Secret : c’était son ampleur. Comprenant correctement mon intention, le Puissant Krakovich saisit le nuage de poison qui se serait répandu dans tout le creux et le guida vers le ciel, où il ne pourrait pas massacrer toute ma force de raid. Le Roi Mort aimait les poisons et aurait veillé à les garder près du front, sous un toit, afin que les intempéries n’endommagent pas les conteneurs. Nous procédâmes avec méthode, détruisant les entrepôts l’un après l’autre.
Au dernier, Krakovich haletait et Prosij semblait sur le point de s’évanouir, mais il ne restait que des décombres et un ciel empoisonné à l’endroit où Keter avait entreposé ses munitions toxiques. Rien que pour cela, le raid en valait la peine.
« Bien joué, dis-je. Retournez à vos sigils. Les choses vont devenir beaucoup plus déplaisantes. »
Combien de morts y avait-il eu dans le creux à notre arrivée ? Un millier, estimai-je, peut-être deux. Moins que ce qu’on aurait pu y placer, même si cela représentait déjà un nombre conséquent. À présent, les dernières vagues de mes pillards achevaient presque de traverser et nous avions effectivement pris le creux ; mais tenter de le garder aurait été de la folie. Nous étions un bouchon sur une rivière, pas un barrage, et les Premiers-nés n’étaient pas de bons combattants défensifs. Les derniers morts résistaient encore : des lourds, des groupes de quelques dizaines que de moindres Puissants démantelaient en les privant de leur Nuit. Mais je savais qu’il ne fallait pas prendre cela pour une victoire. Il n’y avait eu ici ni construction ni Revenant. Personne ne nous avait contesté le terrain ; et si le poison représentait une perte pour Keter, elle n’était pas majeure. Si un Crabe se trouvait vraiment dans les parages, non seulement ils auraient des réserves, mais ils pourraient sans doute en fabriquer d’autres. C’était un appât.
Le Creux de Lauzon était bien trop peu défendu. Le Puissant Soln devait déjà frapper les positions devant nous et le Puissant Sudone semer le chaos près du camp ennemi, mais cela n’excusait pas la piètre performance de Keter, ce soir. Tout aurait eu du sens si nous les avions pris par surprise, mais ils devaient savoir qu’une riposte des Premiers-nés après la tombée de la nuit était possible. Si nous en avions été à la première année de la guerre, j’aurais pu croire que l’ennemi avait mal évalué la situation, persuadé que les dix mille drows d’Ivah dans les basses terres étaient tous ceux qui combattaient de notre côté. Mais je savais mieux, désormais.
Quand Neshamah commettait des erreurs — et il en commettait, comme tout le monde, car le génie n’était pas l’omniscience —, elles ne ressemblaient pas à ça. C’était un piège. J’en avais repéré la présence à l’avance et j’y étais entrée de mon plein gré, tout en gardant un œil sur la sortie ; mais il aurait été dangereux de se bercer de l’illusion que nous avions réellement l’avantage. Je regagnai le cœur du creux, là où passait la grand-route de Julienne, et agitai nonchalamment une main par-dessus mon épaule. L’échafaudage occidental s’embrasa de flammes noires ; d’un brusque effort de volonté, je fis subir le même sort à celui de l’est. Un vandalisme mesquin, mais parfois, ce sont les petits riens qui rendent la vie supportable.
« Dispersez-vous, lançai-je. Préparez-vous à être attaqués de front et par-derrière. »
Les tirailleurs prirent position des deux côtés, les sigils plus lourds se plaçant derrière eux, mais je ne supervisai pas leurs manœuvres : chez les Premiers-nés, c’était souvent plus nuisible qu’utile. J’attirai à moi les Puissants Ogoviz et Darissim à travers la Nuit et les appelai. Lorsqu’ils surgirent des ombres, je ne perdis pas de temps en politesses.
« Il y a des machines de guerre sur les collines à l’est et à l’ouest, dis-je. Allez voir ce que c’est. Détruisez les ouvrages de l’Ennemi si vous le pouvez. »
Je les congédiai sèchement et ils se fondirent en silence dans les ombres. Je doutais que le Roi Mort les ait laissées aussi peu protégées qu’elles en avaient l’air, mais cela valait la peine d’essayer. Et si les choses tournaient mal, comme je le soupçonnais, ces deux sigils étaient réputés très rapides. Contrairement à celui des humains, le sens de l’honneur des drows n’excluait nullement la fuite lorsque l’adversaire se révélait plus fort que prévu. En sécurité au cœur des sigils qui s’agitaient autour de moi, je tissai quelques protections de Nuit — une illusion, un affûtage de mes sens et un piège d’alerte — puis me redressai. Cela ne tarderait plus, me dis-je.
Sur les hauteurs, les deux sigils que j’avais envoyés se heurtèrent à ce qui ressemblait à des défenses retranchées. Des flammes et des lueurs jaillirent ; la sorcellerie se mêlait aux chocs des armes. Et moi, j’attendais toujours, presque le souffle suspendu. Ogoviz battit en retraite depuis les hauteurs occidentales, dévalant la pente sous forme de filaments d’ombre avec la plupart des forces qu’il avait emmenées là-haut. Enfin, Keter referma son piège. Dans un bourdonnement qui faisait vibrer les os, des protections s’élevèrent au-dessus de nous tous. Sans y penser, sachant déjà ce que je trouverais, j’essayai d’ouvrir un portail vers les Voies du Crépuscule et découvris que la zone avait été verrouillée.
« Première partie, dis-je calmement. Passons maintenant à la seconde, Roi de la Mort. »
Comme si mes paroles les avaient appelées, deux formes massives se dressèrent là où elles gisaient parmi les collines. Dans d’horribles rugissements, les grands dragons morts-vivants que nous appelions vouivres déployèrent leurs ailes, les yeux brillant d’un pouvoir inquiétant. Un grand tumulte éclata quand les drows montés sur les autres hauteurs s’enfuirent en désordre ; une haute silhouette en armure se tenait au bord du précipice, brandissant une tête ensanglantée. Le Puissant Darissim, reconnus-je. Un Revenant. Je fis craquer mon cou sur le côté et souris. Bien. Keter avait enfin abattu ses cartes.
La fête pouvait commencer.