Chapitre 492
De tous les dons que m’avaient faits les Sœurs, ce sens singulier qui me permettait de sentir venir l’aube et le crépuscule restait l’un des plus utiles. Dans la Création, le soleil se coucherait dans un peu moins d’une heure. Ici, bien sûr, il n’en était rien : les Voies du Crépuscule ne connaissaient pas de tels changements. Le moment choisi pour cette entreprise l’avait été avec une grande précision, car nous n’aurions plus affaire à quelques bandes de guerre frappant nos positions retranchées : nous allions surgir les armes à la main face à une armée de campagne du Royaume des Morts, l’armée de l’Horreur Cachée avertie de notre venue et prête à nous recevoir. Le combat serait sanglant, avant même que nous ayons pu établir nos défenses.
Répartis sur les collines verdoyantes et en pente des Voies du Crépuscule, les guerriers rassemblés pour mener l’assaut resserraient leurs rangs tandis que les mages des portails achevaient les dernières syllabes de leurs sorts. Tous utilisaient la formule de Masego, même si elle n’était pas nécessairement la meilleure pour chacun d’eux. C’était toutefois la seule formule que plus de sept mages suffisamment puissants sur dix, au sein de la Grande Alliance, étaient capables d’employer. Le nombre avait sa force propre, surtout à la guerre.De toute façon, les dispositifs de phare ne fonctionneraient pas aussi bien avec des formules différentes, songeai-je distraitement. Et si j’avais mon mot à dire, nous n’utiliserions pas le seul que nous avions ce soir.
L’air du soir s’épaissit de sorcellerie, et le silence s’étendit lorsque les mages eurent achevé leurs incantations et façonné leur sorcellerie, avant de retenir la dernière syllabe — un son guttural dans la langue des mages, qui évoquait quelque chose commekrakh.Ils ne la prononceraient que lorsque je leur en donnerais l’ordre, en peignant le ciel nocturne du signal qui lancerait la traversée. Montée sur Zombie et perchée au sommet d’une colline qui m’offrait un bon point de vue, je m’autorisai à balayer une dernière fois les forces rassemblées du regard. Le spectacle m’était peu familier. Nous n’avions pas assemblé nos troupes sous la forme d’une armée prête à livrer bataille, mais selon les nouvelles règles qu’imposait la guerre dans les Voies.
Postés en groupes parmi les collines, près des futurs portails, les guerriers peints de Malaga et de Tartessos attendaient de servir de fer de lance. Menés par Sang et soutenus par quatre personnes dotées d’un Nom — Lance Vagabonde, Chasseur de têtes, Sage et Gardienne silencieuse —, ils s’empareraient du terrain dont nous avions besoin en première vague. À condition, évidemment, d’y parvenir dans le temps qui leur était imparti. Derrière eux, la Deuxième Armée se tenait en bon ordre, les rangs de boucliers peints en rouge et de casques polis luisant dans le crépuscule. La silhouette massive du général Hune dominait les rangs, une tour de siège au féminin. Je mènerais personnellement le premier rang à la sortie.
La manœuvre de diversion nous reviendrait.
À gauche et à droite de la Deuxième Armée, notre cavalerie s’agitait, une aile menée par Grandmaster Talbot et l’autre par la Princesse Beatrice. Quelques mages les accompagnaient afin de nous offrir une certaine souplesse dans l’affrontement à venir, quoique dans certaines limites. Nos compagnies de fantassins, placées sous le commandement unifié du Capitaine Reinald, attendaient derrière la Deuxième Armée et mêlées aux fantassins de Volignac. La Troisième servirait de réserve : je comptais sur le talent de Sœur Abigail de Summerholm pour prendre des risques calculés. Elle s’engagerait si et quand il le faudrait, mais pas une seconde avant. Tout à l’arrière se tenaient les drows, une mer de sigils qui constituait moins une réserve qu’une force à part entière. Leur heure viendrait, mais ils ne prendraient pas part à cette bataille avec nous. Cela aurait été un bien trop grand gâchis.
« En avant, ma chère ? demanda Akua Sahelian d’un ton distrait.
Je la regardai. Ce soir, ni robe, ni soie, ni velours. L’ombre avait pris l’apparence d’une fille de Wolof partie à la guerre : une belle armure lamellaire rouge et or, sous un casque incurvé et une cotte de mailles fermée par une pièce en forme de cygne noir. Je n’avais pas envie de plaisanteries ce soir, et ne prétendis pas le contraire.
« Trouve tes mages et ne perds pas de temps, dis-je. C’est de tes mains que dépendra le montant de la facture du boucher, ce soir.
— Alors bonne chance au combat, mon cœur », sourit Akua.
« La chance, c’est pour l’autre camp, répliquai-je. Nous, nous nous contentons de plans. »
Et tandis qu’elle se fondait dans les ombres, je levai mon bâton et tirai sur la Nuit, libérant une formidable déferlante de puissance. La lumière éclatante qui fleurit dans le ciel explosa en traînées silencieuses et colorées, et à cette vision impossible à manquer, la bataille commença. Les mages achevèrent leurs incantations et libérèrent enfin la magie retenue : les Voies du Crépuscule frémirent et soixante-douze portails vers la Création s’ouvrirent. La plupart étaient trop étroits pour laisser passer deux personnes, et seuls vingt avaient la taille nécessaire pour les chariots et les engins de guerre. C’était pour cela que nous envoyions les Levantins en premier. Ils étaient rapides et habitués à combattre sans formation.
Des cris de guerre fusèrent en langue levantine, emplissant l’air tandis que les guerriers s’élançaient hardiment à travers les portails.Honneur au Sang, criaient-ils.Honneur au Levant, honneur dans la lutte.En règle générale, je trouvais qu’un bouclier épais et le réflexe de me baisser m’étaient plus utiles que l’honneur, mais je ne leur reprocherais pas leurs coutumes si elles leur mettaient le feu au ventre. Je gardai les yeux sur les groupes qui défilaient, comptant les guerriers à mesure qu’ils passaient. L’Ennemi était lent, ce soir, ou nous avions eu de la chance : il s’écoula trente et un battements de cœur avant que Keter ne riposte. Plus de la moitié des portails — mais pas les plus grands, grâce aux dieux — vacillèrent, déchiquetant dans une gerbe rouge la chair et le métal qui les traversaient.
Voilà donc le premier temps de notre danse, hein ?Trente et un battements de cœur.Les mages du Roi Mort perdaient la main, s’il leur avait fallu autant de temps pour perturber nos portails avec leurs contre-rituels. On hissa des bannières près des portails et on avança les tambours, dont le rythme devait maintenir la cadence. Pendant trente battements, les Levantins continuèrent de traverser, puis s’arrêtèrent. Les portails ondulèrent à nouveau, emportant la jambe d’un jeune guerrier qui avait eu la folie de tenter sa chance. Ce ne serait pas la dernière fois de la journée. On tira le blessé en sang de l’autre côté, puis les traversées reprirent.
Pour l’instant, on n’avait pas besoin de moi. La première heure appartenait au Dominion du Levant, chargé de dégager le terrain devant nous afin que la Deuxième Armée, une fois la traversée commencée, ait assez de place pour installer ses protections et ses défenses sans être dérangée. Selon ce que l’ennemi nous réservait de l’autre côté, cette heure serait soit une agréable promenade au clair de lune, soit un cauchemar sanglant empli de cris. Le retard des contre-rituels me donnait quelque espoir de connaître la première option, mais l’espoir ne me serait pas d’un grand secours dans une bataille contre Keter. Je l’avais appris à mes dépens. Le temps s’étira tandis que les guerriers passaient au compte-gouttes par les portails — des centaines, puis des milliers —, mais je gardai le silence. Mon escorte n’osait pas me déranger. Ce ne fut que lorsque je sentis l’heure approcher que je me mis en route, éperonnant Zombie. Suivie d’une escorte de vingt chevaliers de l’Ordre de la Cloche Brisée, je me dirigeai au trot vers la Deuxième Armée.
Des soldats sous une cinquantaine de bannières différentes m’acclamèrent mollement à mon passage : même si peu d’entre eux étaient les miens, on me savait bonne à avoir de son côté lorsque les épées sortaient du fourreau. Je me battrais plus tard en première ligne ; pour l’instant, j’allais trouver Hune. L’ogresse baissa les yeux vers moi et me salua d’un geste vif.
« Les premiers rapports ? demandai-je.
— L’ennemi était déjà mobilisé, répondit la générale Hune. Nous allons devoir nous y prendre à la dure : des meutes de goules étaient déjà en mouvement, alors les combats ont commencé dès le départ. Keter a rappelé toutes les patrouilles dans un rayon de plusieurs lieues pour nous ralentir. Il y en a des milliers, pas des centaines. »
Je pinçai les lèvres. Je savais que Keter s’attendrait à nous voir surgir bientôt, mais je ne m’étais pas attendue à trouver de si grandes forces ennemies aussi loin : notre tête de pont se trouvait à au moins dix miles du Creux de Lauzon !
« Si cette guerre était facile, nous l’aurions déjà gagnée, dis-je. Gardez vos arrières, générale.
— Bonne chasse, Votre Majesté », répondit Hune.
Je descendis de Zombie et confiai ses rênes à mon escorte de chevaliers, puis allai me placer au premier rang de la Deuxième Armée. La compagnie était sous le commandement d’une certaine Capitaine Bolah, une vétérane à la peau sombre qui avait autrefois servi dans les Légions. Mais le plus proche de moi était son jeune lieutenant callowien — Alfred d’Ankou, comme il se présenta avec empressement. Peu après, les deux personnes dotées d’un Nom qui devaient me servir de suite pour le combat firent leur apparition. Elles étaient restées dans les environs, mais à l’écart de mes troupes.
« Je ne crois pas que nous ayons déjà combattu côte à côte, fit remarquer Roland en venant se placer à ma gauche.
Il avait prudemment ajouté un casque au haubert et au long manteau dont il refusait de se séparer.
— Pas du même côté, en tout cas », reconnus-je.
À ma droite, le Maître des bêtes n’était pas d’humeur à bavarder. Son regard restait fixé sur les bannières près des portails.
« Le temps va bientôt manquer, grogna Lysander.
J’acquiesçai. C’était regrettable, mais le Dominion ne semblait pas pouvoir faire passer tous ses guerriers dans le temps qui lui avait été imparti. Les trompettes sonnèrent bientôt, signalant aux guerriers du Levant qu’ils devaient se ranger sur les côtés et dégager les portails. La manœuvre fut… contestée. Aucun de ces fiers guerriers ne voulait se voir refuser l’occasion de combattre parce qu’il avait été un peu trop lent, et il fallut dégager de force certains portails des Levantins qui tentaient de s’y frayer un passage. Derrière nous, la Deuxième Armée leva ses bannières, les cors sonnèrent et l’avance commença.
Contrairement aux forces du Dominion, mon Armée de Callow comptait des compagnies de taille réglementaire et des officiers chargés d’assurer l’ordre. Au lieu d’un désordre de bandes de guerre, des colonnes bien rangées, adaptées à la taille des portails, s’approchaient de ceux qui leur étaient assignés. Ma compagnie, celle du Capitaine Bolah, devait emprunter l’un des plus grands portails — l’une des raisons pour lesquelles je l’avais choisie. Bientôt, nous nous trouvâmes devant le voile transparent. Le mage qui le maintenait se tenait à l’écart, les yeux clos, avec deux assistants. Sur l’autre flanc, le tambourinaire battait la cadence ; un Proceran tenait la bannière indiquant le numéro du portail, tandis qu’une jeune femme à ses côtés nous criait de nous dépêcher.
Un battement de cœur plus tard, nous étions de l’autre côté, et l’air frais du soir des basses terres de Hainaut me caressait le visage.Putain, pensai-je aussitôt, tandis que le Maître des bêtes se contorsionnait et qu’une véritable volée d’oiseaux s’échappait de ses fourrures pour s’envoler au-dessus de nous. Je comprenais enfin pourquoi le Dominion avait eu du mal à faire passer ses hommes, et ce n’était pas seulement une question de discipline déficiente. Tous les portails avaient été ouverts selon le même axe, même si la ligne elle-même ondulait à cause des imprécisions ; près de son extrémité gauche, des groupes du Dominion étaient aux prises avec un nombre étonnamment élevé de goules. Il n’y avait tout simplement pas eu assez de place pour faire passer davantage de monde, même quand le temps ne manquait pas.
Des traînées de Lumière m’indiquèrent que les Lanternes étaient au cœur de la mêlée, comme à leur habitude, mais leurs tours n’étaient pas ceux que je cherchais.
« Maître des bêtes, dis-je en avançant en boitant tandis que les légionnaires progressaient derrière moi. Où est la Lance Vagabonde ?
Elle était censée tenir ce flanc avec le Chasseur de têtes, mais je ne la voyais nulle part. L’autre vilain ralentit d’un battement en regardant à travers les yeux d’un oiseau en plein vol, puis désigna la gauche.
— Là-bas, dit-il. Elle tire l’un de vos jeunes seigneurs d’un mauvais pas, on dirait. Osena. Blessée. Je vois du sang.
J’étouffai un juron. Déjà ? Non, ce n’était pas juste. Les morts s’en étaient probablement pris à elle délibérément, sachant que sa mort porterait un coup terrible au moral du Dominion. Le problème, c’était qu’il n’y avait que des Lanternes dans les environs, et que ces gens-là ne savaient pas soigner. Le Guérisseur renégat était en route, mais il se trouvait avec la troisième vague des personnes dotées d’un Nom, près de l’arrièrede la Deuxième Armée.
« Roland, lançai-je d’une voix tendue. Va la soigner.
— J’y vais », acquiesça le Sorcier renégat.
Il disparut en un instant, presque au pas de course, son long manteau flottant derrière lui. Dieux, si seulement je pouvais en avoir une douzaine comme lui.
« Avec moi, Maître des bêtes, dis-je. Et préviens-moi quand la première vague approche.
— Je la vois déjà arriver, murmura l’homme. Dépêche-toi, Reine Noire.
Un rapide coup d’œil derrière moi m’apprit que toute la compagnie du Capitaine Bolah avait traversé et se tenait maintenant en bon ordre, dans l’attente de mes instructions, tandis qu’une autre compagnie commençait à émerger derrière elle.
« Avec moi ! criai-je. Nous allons établir la limite. »
Un rugissement me répondit. Bien. Il leur faudrait du cœur avant que tout soit terminé. J’aurais aimé rejoindre le flanc gauche pour y stabiliser nos lignes, mais d’autres tâches m’attendaient. De plus, nous avions prévu une solution de secours qui devrait régler le problème bientôt. Un messager avait dû franchir le portail réservé à cet effet. À la tête d’une centaine de légionnaires en formation serrée, j’avançai jusqu’à l’avant. Après la traversée, les guerriers du Dominion s’étaient regroupés en trois grands blocs — des murs de boucliers probablement éprouvés par les assauts des goules. Celui de droite et celui du milieu avaient bien tenu, tandis que celui de gauche avait été malmené par les morts.
Sur les dix-sept mille guerriers du Dominion, peut-être dix mille avaient réussi à traverser pendant la demi-heure dont ils avaient disposé ; vu la situation, c’était une preuve de leur agilité. Il ne devait pas y avoir plus de trois mille goules et peut-être la moitié de ce nombre en squelettes dans les environs, tous dispersés, mais, de près, les goules étaient sanguinolentes et sacrément difficiles à tuer. Nous gagnerions ce combat, c’était certain, mais il nous coûterait un temps précieux et nous empêcherait de prendre le territoire voulu avant l’arrivée de la première vague. D’humeur sombre, je serrai les dents et menai ma compagnie sur trois cents pieds avant d’ordonner l’arrêt.
« Ici ! criai-je. Formez les rangs. »
À une vingtaine de pieds devant nous, les forces de Tanja achevaient leurs derniers morts-vivants. Parmi les rangs, j’aperçus le Sage et la Gardienne silencieuse, chargés de ce flanc. Sur l’autre côté gauche, quatre grands portails s’ouvrirent et la première surprise de la soirée en sortit au galop : Grandmaster Talbot menait l’Ordre et quelques cavaliers légers du Dominion en formations en coin, qu’il fit pivoter sans heurt pour frapper les goules qui s’acharnaient sur Osena, à l’arrière. De longues lances transpercèrent les créatures ; les Levantins les achevèrent une fois qu’elles furent immobilisées, laissant l’Ordre se dégager rapidement et avec peu de pertes.
Ils regagnèrent les Voies du Crépuscule sans perdre de temps : la dernière chose que nous voulions, c’était de les exposer trop longtemps ici. La cavalerie ne se remplaçait pas facilement, et le Roi Mort était toujours prêt à la dérober pour ses propres armées. Une fois la pression retombée, les Levantins du flanc gauche avancèrent enfin. Je me mordillai la lèvre en observant les soldats en mouvement. Si l’on prenait ma position comme point de repère, la Deuxième Armée avait commencé à s’installer dans un grand carré creux, mais le tiers gauche de ce carré accusait un retard manifeste. Il ne serait pas prêt à temps, n’est-ce pas ?
« Maître des bêtes ? demandai-je.
— Vous allez bientôt les voir, répondit-il. Et les entendre peu après.
— Merde, grondai-je. Ils vont nous tomber dessus bien avant que les cabales soient en position.
Sans parler des protections, dont l’installation serait encore retardée. Akua était compétente, et je l’avais aperçue en train de traverser avec des mages et des pierres de protection, mais elle ne pouvait pas faire apparaître de toutes pièces un réseau stable. Il lui fallait de l’espace, et elle n’en aurait tout simplement pas. L’avertissement du Maître des bêtes se confirma quelques instants plus tard : au loin, je vis ce que j’aurais pu prendre pour un essaim d’insectes si leur taille n’avait pas été démesurée pour une telle distance. Des oiseaux. Pas des vautours, ces morts fabriqués sur mesure, mais n’importe quel oiseau que le Roi Mort avait pu mettre sous sa coupe. Ses troupes massacraient et empoisonnaient toute la faune sur leur passage pour pouvoir recourir à cette tactique : nous lancer d’immenses volées et troupeaux comme forces d’escarmouche.
Telle une vague déferlante qui emplissait le ciel, ils arrivaient.
« Je m’en occupe moi-même, finis-je par dire.
Voilà qui faisait l’un des deux grands sortilèges que je pourrais lancer en plein jour.
Je m’avançai à grands pas, avec plus de colère dans ma démarche que je n’aurais voulu l’admettre, et laissai mes légionnaires derrière moi après un geste sec leur signifiant de ne pas me suivre. Le Maître des bêtes marcha à mon rythme, étrangement à l’aise au milieu du chaos. Les guerriers de Malaga avaient éliminé les morts avec minutie, mais négligé le nettoyage : de mon bâton, je repoussai une guerrière peinte avant qu’un squelette à moitié brisé, rampant au sol, ne puisse lui poignarder l’arrière du genou ; mon pied lui écrasa le crâne dans un bruit humide. J’ignorai ce qu’elle me cria en ceseo et continuai d’avancer en boitant. Les Levantins s’écartèrent pour me laisser passer, presque avec respect.
Quand j’atteignis le front, m’éloignant de mes armées avec pour seule compagnie le Maître des bêtes, la marée d’oiseaux morts-vivants s’était rapprochée. Assez près pour que nul ne puisse les manquer, assez près pour que le battement de leurs ailes et leurscris stridentsincessants nous frappent les oreilles comme un roulement de tambour. Ils avançaient toujours, tandis que les morts emplissaient l’horizon. Je savais que les oiseaux ne seraient que la première vague. Ils étaient simplement les plus rapides à atteindre nos lignes. Derrière nous, je sentis les guerriers du Dominion perdre contenance. J’avais vu certains d’entre eux se jeter sans broncher dans une tour de siège en flammes, affronter des Revenants en poussant des cris de joie, mais cette sorte d’horreur les atteignait toujours de plein fouet : quel honneur y avait-il à se faire déchiqueter par des oiseaux morts ?
Neshamah avait étudié nos esprits, ce qui nous obsédait et nous plombait les jambes.
« Vous avez de quoi vous en occuper ? demanda le Maître des bêtes.
— Bien sûr, répondis-je avec un sourire dur. Ça s’appelle laforce. »
À ma grande surprise, ma réponse arracha un rire à cet homme d’ordinaire si peu porté sur l’humour.
« Ne me laissez pas vous gêner, alors, Reine Noire, dit Lysander.
Je me contentai de renifler. Comme si. Je fis encore quelques pas en boitant, détendis mes épaules sous la cuirasse et examinai la vague qui approchait. Il n’avait pas plu depuis un moment, n’est-ce pas ? Je m’agenouillai, posai mon bâton et traçai quelques lignes au sol du bout des doigts. Sec. Je me redressai en grognant.
« Tu ne m’as jamais appris de prière pour ça, dis-je en crépusculaire. Une invocation. J’imagine qu’il n’y en a pas. »
Je souris au désastre qui fondait sur nous, porté par des ailes sombres.
« Et si nous en composions une ensemble ? »
Je sentis des serres acérées s’enfoncer dans la peau de mes épaules, presque assez pour faire couler le sang. Elles m’avaient remarquée. Je fermai les yeux, expirai et plongeai dans la Nuit. Je l’attirai profondément en moi, jusqu’à ce qu’elle se torde dans mes veines comme des serpents de fumée.
« J’ai parcouru un long chemin, par des sentiers sinueux, murmurai-je en penchant la tête de côté pour mieux les entendre.
Ce n’était ni un murmure ni le battement d’ailes, et pourtant c’était les deux à la fois.
« Et pourtant, voyez, dis-je, prêtant ma voix au mépris glacial d’Andronike : ce royaume désolé, cette couronne de ruines ! »
Sa sœur ne tarda pas à la rejoindre, se penchant près de mon oreille pour y chuchoter — chaque syllabe était un croassement, un appel avide de charogne.
« Que l’horreur réponde à l’horreur, la puissance à la puissance, dis-je, faisant du dangereux orgueil de Komena un verdict. Et qu’aucun maître ne règne ici. »
La Nuit bouillonna, l’océan s’échappant de moi en vapeurs crépusculaires, et je faillis sourire. Elles m’avaient laissé l’honneur de porter le coup de grâce.
« Alors que le soleil pleure et que les Corbeaux réclament leur dû, dis-je dans un rire rauque. Car, à la fin, tout sera Nuit. »
Je sentis les Sœurs sourire contre les côtés de mon cou. Celle-ci, murmurèrent-elles, serait connue comme mienne.Larmes de Catherine. Au-dessus de la marée d’oiseaux charognards, le ciel hurla sous les bourrasques tandis que la Nuit me quittait, me faisant ployer sur les genoux et me laissant vidée. Ma vision se brouilla, mais pas assez pour m’empêcher de voir mon œuvre : la puissance se condensait en un immense soleil de flammes noires, qui palpitait et criait presque aussi fort que les morts-vivants. La marée se divisa autour de lui, mais cela ne suffirait pas. Je me redressai en m’appuyant sur mon bâton et levai une main tremblante.
Je claquai des doigts, et tous les Enfers furent déchaînés.
Le soleil noir explosa en une vague de chaleur ; de longues traînées de flammes obscures jaillirent et tracèrent des sillons de cendres au milieu des morts-vivants. Des traits ardents, pareils à des comètes noires, fusèrent, brûlant sur leur passage et s’écrasant dans les plaines avec une force telle que le sol trembla jusque sous mes pieds. Des gouttelettes de feu noir tombèrent comme la pluie, embrasant les charognes mortes. Je regardai d’un sourire froid des pans entiers de l’ennemi partir en flammes. Bientôt, le vent nous apporterait l’odeur de la chair et des os brûlés ; pour l’instant, je fis demi-tour et repartis en boitant vers mes lignes. Le Maître des bêtes me suivit, le visage impassible.
Un rugissement qui fit trembler le ciel retentit lorsque le Dominion et la Deuxième Armée approuvèrent mon œuvre, mais aucun sourire n’effleura mes lèvres. J’avais puisé plus profondément que prévu — mes jambes tremblaient encore et mes bras étaient engourdis —, aussi ne pouvais-je garantir que je serais capable de recommencer à pareille échelle. Pas de sitôt, en tout cas.
Je n’avais pas réussi à faire disparaître les oiseaux, mais j’en avais ralenti l’approche. Les morts-vivants s’étaient dispersés dans toutes les directions ; il leur faudrait du temps pour se regrouper, et l’on pouvait généreusement dire que j’en avais détruit tout au plus la moitié. Cela devrait suffire pour que les Levantins de gauche se mettent en position, je l’espérais ; sinon, le sol serait bientôt couvert d’un horrible carnage. Mon visage s’assombrit à mesure que j’approchais de nos formations et constatais que nous avions encore du retard. La Deuxième Armée n’était pas encore entièrement sur le terrain, ce qui signifiait que nous manquerions de prêtres — ceux capables de créer des boucliers, en tout cas.
J’aurais pu me rendre au poste de commandement de la Deuxième Armée, mais je n’y aurais fait que gêner Hune. Elle connaissait déjà ce fichu plan, elle avait aidé à le préparer. M’approcher trop près du travail d’Akua aurait aussi été risqué, puisque je constituais presque une masse mouvante de Nuit même lorsque je ne l’utilisais pas activement. Le front était donc l’endroit où je serais le plus utile. La Deuxième Armée s’était répartie en cohortes, avec des fossés derrière elles. Quand je rejoignis la compagnie du Capitaine Bolah, les premières trompettes sonnèrent. Les guerriers du Dominion empruntèrent les fossés pour prendre position derrière les formations de l’Armée de Callow, avec, me sembla-t-il, un certain soulagement.
Les morts-vivants ailés commençaient déjà à se rassembler en essaims gigantesques. Dès que les guerriers du Dominion furent derrière eux, la Deuxième Armée leva ses étendards et fit sonner les cors : les rangs se refermèrent et les boucliers se levèrent, formant une muraille de fer qui devint le front tandis que les cabales de mages se mettaient en position. Devant nous, la marée s’était entièrement reformée. Elle était plus proche, et la cacophonie des cris stridents assourdissait de nouveau.Quatre cents pieds, pensai-je en observant la scène.Trois cents pieds. Autour de moi, les légionnaires s’agitaient nerveusement.
« Tenez bon, lançai-je. Faites confiance à vos officiers. Nous sommes prêts à les recevoir. »
Quelques cris me répondirent, et des épées frappèrent les boucliers.Deux cents pieds.Leurs cris perçants nous submergèrent comme une vague physique. Des hurlements retentirent derrière nous — non de peur ou de désarroi, mais des cris de guerre : la Maison Insurgée frappait avec la Lumière.Callow, criaient certains. D’autres lançaient desPour le royaumeou desDieux implacables, et même quelquesRien que pour les Justes. Comme une volée de flèches, des javelots de Lumière s’envolèrent, les prières adressées au Ciel illuminant l’air.Cent pieds.Une, deux, trois salves partirent, puis, à cinquante pieds, alors que le vacarme nous grondait au visage comme un tonnerre, des panneaux de sorcellerie transparents fleurirent devant nous. Semblables aux plaques d’une tortue enchantée, les boucliers rectangulaires et inclinés s’abaissèrent pour former une armure et étouffer la cacophonie.
La protection n’était pas hermétique. Quelques oiseaux passèrent au travers et, d’une main lasse, je dégainai mon épée pour taillader un geai bleu en décomposition, dont les serres s’acharnaient en vain sur ma cuirasse. Mais ils n’étaient rien comparés à la marée furieuse qui martelait la défense magique. À certains endroits, les boucliers vacillèrent ou se brisèrent net sous la pression, mais nous avions des mages en réserve et la Maison Insurgée avait reçu pour mission de purger les brèches.
La compagnie du Capitaine Bolah n’était pas menacée. Je tapai donc l’épaule de son jeune lieutenant et demandai au Maître des bêtes de me suivre. Pour l’instant, nous serions plus utiles à colmater les brèches. La Deuxième Armée acheva de faire passer ses effectifs de l’autre côté assez tôt, mais tout de même trop tard : la deuxième vague avait déjà frappé. Des insectes, qui volaient sur des ailes plus petites. Des mouches et des frelons, puis de plus grosses créatures, scarabées, perce-piques et papillons. Contrairement aux oiseaux, ils pouvaient creuser sous le bord des boucliers et passer par-dessous. À deux reprises, j’incendiai une portion de la ligne lorsque les essaims devinrent assez denses pour dévorer des soldats vivants ; Roland revint à mes côtés pour cette sinistre besogne après avoir soigné Aquiline Osena.
Les sapeurs s’avancèrent et brûlèrent les insectes à la torche et au goudron, mais cela ne suffit pas. Nous dûmes retirer des mages des boucliers pour nous défendre contre les insectes, ce qui affaiblit nos protections. D’autres panneaux cédèrent lorsque nos motifs complexes commencèrent à perdre de leur force ; des dizaines de soldats mouraient à chaque brèche avant que les membres de la Maison Insurgée et les Lanternes, venues leur prêter main-forte, ne puissent éliminer les intrus. La troisième vague frappa au moment où les premiers Procerans commençaient à traverser et, à mon grand soulagement, Juniper — Hune, me repris-je ; cette fois, ce n’était pas le Limier infernal dans les profondeurs avec moi — avait ordonné aux prêtres de passer en premier.
Lorsque la vermine et les animaux sauvages commencèrent à marteler les boucliers et à se faufiler dessous, moins nombreux que les oiseaux ou les insectes, mais bien plus puissants, nous pûmes enfin supprimer des pans entiers de la défense pour les reconstituer en Lumière jaune pâle. Celle-ci brûlait les morts au contact, sans toutefois avoir la puissance d’une concentration plus intense. Nous réorganisâmes nos défenses ; les brèches se firent plus rares à mesure que nos forces se répartissaient mieux et, par endroits, nos hommes commencèrent même à abaisser des panneaux pour attirer les morts dans des volées de Lumière meurtrières.
« La situation tourne à notre avantage, me dit Roland, haletant et trempé de sueur.
— Pour l’instant, grognai-je. Il reste encore une heure et demie avant le coucher du soleil.
— Ils se replieront avant ça, dit le Sorcier renégat. Ils n’ont pas le choix.
Il avait peut-être raison, songeai-je. Le Roi Mort devait savoir que nous avions des Premiers-nés avec nous ; face à des morts-vivants aussi faibles, des meutes de Puissants se livreraient à un véritable massacre. Mais les hordes continuaient d’assiéger nos défenses sans faiblir, et cela n’augurait rien de bon. Il lui restait au moins un mauvais tour dans son sac, et je pouvais deviner lequel.
« Fais venir notre épée, dis-je à Roland. Je m’attends à ce que la situation se gâte. »
Il ne fallait pas être prophète pour prévoir des difficultés lorsqu’on affrontait Keter, mais je ressentis tout de même une pointe de sombre satisfaction quand le coup de massue arriva. Avec toute cette magie et cette Lumière dans l’air, même les personnes dotées d’un Nom ne pouvaient pas sentir l’approche d’une force dissimulée sous les enchantements de camouflage préférés du Roi Mort. Nous ne nous rendîmes compte de rien avant qu’une vague de squelettes ne franchisse une section plus faible des boucliers et ne s’abatte sur le mur de boucliers de l’Armée de Callow. Les essaims s’y engouffrèrent, menaçant de provoquer une catastrophe, mais Hune réagit avec la promptitude et la brutalité que l’École de guerre lui avait enseignées.
Toute la tête de pont fut purgée par une vague de feu et de Lumière, y compris une bonne moitié d’une compagnie de nos propres soldats. Nous en aurions perdu bien davantage, me répétai-je, si la brèche s’était élargie.
Je n’étais pas encore intervenue, car je ne pensais pas que ce fût le dernier coup ; une fois de plus, j’avais vu juste. Un pan entier de nos défenses éclata un battement de cœur plus tard, quand une demi-douzaine de vautours portant des Revenants sur leur dos franchirent le « plafond ». J’étais trop loin pour faire grand-chose, à mon grand agacement : je ne pus lancer que quelques traits de flammes à distance et, quand Zombie arriva à mes côtés, les Revenants avaient déjà touché terre. J’avais gardé un groupe de cinq en réserve pour cette éventualité : Archer et la Chasseresse d’Argent en faisaient partie. Elles traversèrent les vautours comme du beurre, mais les Revenants étaient une autre affaire.
Ils ne restèrent pas pour affronter les personnes dotées d’un Nom ; ils se contentèrent detuer.
Les Named morts se frayèrent un chemin sanglant à travers les Levantins et mes soldats, chacun se dirigeant vers une partie différente des protections tandis que des nuées d’oiseaux s’engouffraient par le trou béant qu’ils avaient ouvert dans le « plafond ». Les jets de sorcellerie et de Lumière qui leur répondirent ne suffirent pas, comme si l’on tentait d’arrêter un fleuve d’un coup de lance. Je fus sur le point de puiser à nouveau dans la Nuit — j’avais assez récupéré pour fairequelque chose—, mais poussai un soupir de soulagement lorsque d’immenses lames de Lumière se mirent à tournoyer juste au-dessus de nos troupes avant de s’élancer vers le ciel.
L’Artificière Bénie venait de franchir le portail, avec la troisième vague des personnes dotées d’un Nom.
Assez de morts avaient déjà traversé pour tuer des dizaines de soldats avant que nous ne puissions détruire les charognes, et nous n’avions pas réussi à capturer un seul putain de Revenant. Ils s’étaient frayé un chemin vers l’extérieur et, pire encore, avaient ouvert des brèches au passage. Merde, nous avions à peine eu le temps de découvrir leurs capacités. Je colmatai deux brèches avec mon escorte tandis que l’on restaurait péniblement le plafond protégé. Un instant plus tard, la Création frémit. Je souris, épuisée : Akua avait enfin ancré les protections, grâce aux dieux. Contrairement aux premières fois, le Roi Mort ne nous rendrait pas le service de broyer ses troupes sacrifiables sur nos défenses ; sous les acclamations rauques de l’armée, les essaims s’immobilisèrent puis commencèrent à battre en retraite.
Une demi-heure avant le coucher du soleil.
Toujours sur le dos de Zombie, le visage sombre, je regardai autour de nous. La bataille s’était bien déroulée, mieux que prévu même : nous n’avions pas eu besoin d’engager les Procerans ni même la Troisième dans des manœuvres de flanc très risquées. Pourtant, nous avions perdu plus d’un millier d’hommes, à première vue. Au moins deux fois plus avaient été blessés, même si les prêtres pourraient en soigner une partie. Alors que la nuit tombait et que les lourdes tâches de transformation du camp en position défensive s’effectuaient à la lueur des torches et des lampes magiques, un cercle silencieux de silhouettes élancées aux visages peints s’approcha de moi. Les porteurs de sigils des Premiers-nés s’inclinèrent lorsque je me tournai vers eux, et je leur offris un sourire dur.
« Préparez vos sigils, dis-je. Nous allons mener un raid, Puissants. »
Les sourires qu’ils me rendirent étaient terrifiants, car ces gens-là l’étaient tout autant.
À nous de jouer, maintenant.