Chapitre 489
L’armée quitta Neustal par une matinée chaude et ensoleillée.
J’étais debout depuis avant l’aube, quand nos éclaireurs étaient partis — la cavalerie légère d’Osena et de Volignac —, si bien que ma journée était déjà bien entamée lorsque les colonnes se mirent en marche. Les forces du Dominion commandées par Razin et Aquiline formaient notre avant-garde, un « honneur » qu’elles avaient réclamé et que peu de gens avaient tenu à contester. Sachant à quel point les fantassins du Levant pouvaient être rapides, eux qui étaient des pillards dans l’âme, je craignais surtout qu’ils ne prennent trop d’avance sur le reste de l’armée. Pour éviter cela, j’avais placé la Commandante Hune et sa Deuxième Armée derrière eux : les jeunes seigneurs risquaient de modérer leur enthousiasme s’ils la semaient.
Après la Deuxième, je plaçai nos forces alamannes, l’armée aguerrie de Volignac et les compagnies de fantassins que la princesse Beatrice avait choisies en mon nom. Avec les Premiers-nés, sous les ordres de mon Seigneur des Pas silencieux, elles formaient le « centre » de notre armée en marche. La nuit, je lâcherais les drows sur mes ennemis, mais, de jour, ils avaient besoin de protection. En dehors de la torpeur qui les accablait à l’aube, la lumière du jour ne leurnuisaitpas, mais les faire combattre de jour aurait vraiment été du gâchis, vu combien ils étaient plus efficaces la nuit.
Notre arrière-garde serait constituée de la Troisième Armée, sous les ordres du Tribun Abigail : s’il y avait quelqu’un capable de repérer une embuscade à des lieues à la ronde et de ne négliger aucun recoin en la cherchant, c’était bien ma seule générale callowane.
Les troupes proceranes sortaient encore par la porte principale dans un semblant de bon ordre — il semblait que la princesse Beatrice avait réparti son infanterie parmi les compagnies de fantassins, et que ses tambourinaires, en imprimant un rythme régulier, tentaient d’imposer une cadence à toute la soldatesque alamane — sous mon œil vigilant, lorsque Hakram vint me retrouver. Pas dans la place forte : j’avais réquisitionné l’une des tours de guet qui surplombaient les tranchées, à un demi-mille de Neustal, pour en faire une base temporaire le temps que l’armée se mette en mouvement. Le poste offrait un bon point de vue, et je tuais le temps en discutant avec Pickler quand l’Adjoint arriva.
Il n’y avait aucun moyen pour lui de monter, puisque le sommet de la tour de guet n’était accessible que par une échelle. Je tissai donc quelques solides tentacules de Nuit, les arrimai au bord du parapet et passai par-dessus, les guidant pour qu’ils me déposent en douceur devant l’orc. Le spectacle était assez courant pour que mon escorte — des chevaliers de l’Ordre de la Cloche Brisée — ne réagisse même pas visiblement. À leurs yeux, la Nuit avait perdu beaucoup de son caractère surnaturel, ces derniers temps. On pouvait s’habituer à tout, à force.
« Catherine, me salua Hakram. Voici les dernières dépêches avant notre départ. »
Il me tendit quelques parchemins de sa main squelettique et je les pris. Je remarquai que l’Apprenti n’était pas dans les parages, même s’il avait fini par accepter sa présence comme aide. Il avait dû la laisser derrière lui pour le voyage.
« Merci », répondis-je en les dépliant l’un après l’autre.
La première était une banale marque de courtoisie diplomatique : Hasenbach et la Haute Assemblée nous souhaitaient bonne chance dans notre offensive. La deuxième était un peu plus importante : le Prince de Fer nous informait que les morts avaient commencé à éprouver son armée par des raids nocturnes de grande envergure, alors qu’elle remontait les routes minières. Jusqu’ici, ses piquets les avaient interceptés à temps, mais le prince Klaus jugeait probable qu’on évaluait ainsi sa préparation au combat. C’était prometteur, vu que nous voulions justement que l’armée de morts retranchée à Juvelun sorte l’affronter.
La dernière était peut-être la plus importante des trois, bien que de loin la moins ornée. Deux phrases seulement, griffonnées d’une écriture familière :Tout s’est bien passé, le travail a commencé. Je suis en route.Je m’autorisai un mince sourire. Bien, voilà qui me déchargeait d’un poids. Je rendis les parchemins à l’Adjoint.
« Nous avons bien prévenu Papenheim que nous nous mettions en route, n’est-ce pas ? demandai-je soudain.
— Je m’en suis occupé ce matin, dès que le premier soldat a franchi la porte », confirma-t-il.
Dieux merci, il s’en était occupé ; ça m’était complètement sorti de la tête. Je le regardai, m’apprêtai à parler, puis refermai brusquement la bouche. Ma conversation avec Vivienne, la veille, avait été fructueuse : elle avait notamment trouvé une personne à envoyer discuter avec la Générale Sacker — l’intendant que j’avais laissé gouverner Marchford en mon nom, un petit noble qui parlait couramment le Mthethwa et connaissait bien les gobelins de la tribu installée sur mes terres — et suggéré que les Jacks commencent à infiltrer le camp des déserteurs. Mais ce qui m’avait surprise, c’était qu’elle s’était aussi déclarée favorable à la vente d’armes aux clans orcs qui se rebellaient dans les Steppes.
Elle m’avait même pressée d’en discuter plus en détail avec Hakram au lieu de rejeter l’idée comme je l’avais fait. Depuis, cela me trottait dans la tête. Vivienne ne l’avait peut-être pas dit clairement, mais ce conseil n’était pas seulement politique. Était-ce vraiment le moment, alors que notre offensive commençait à peine ?Si je ne trouve pas le temps, je ne le trouverai jamais, me rabrouai-je.
« Adjoint, dis-je. Quand nous avons discuté de nos options dans les Terres désolées, hier… »
« La décision a été prise, coupa calmement Hakram. Inutile d’y revenir. »
« Peut-être que si, dis-je. Réserve une heure ce soir dans mon emploi du temps. Donne-moi une estimation du coût financier que représenteraient la vente ou l’envoi d’armes. »
Il plissa les yeux.
« Vivienne se mêle de ce qui ne la regarde pas, gronda l’orc. »
Ce n’était pas une question.
« Elle a fait une suggestion, dis-je en haussant les épaules. Je l’ai trouvée pertinente. »
Pendant un instant, son visage devint très difficile à déchiffrer.
« La pitié est une piètre base pour les décisions d’une reine, déclara sèchement l’Adjoint. »
« Ce n’est pas de ça qu’il s’agit, répliquai-je sèchement. »
« Les raisons qui vous ont poussée à choisir autrement hier sont-elles devenues moins valables ? demanda l’Adjoint. Non. Rien n’a changé, si ce n’est que vous avez parlé avec Vivienne. »
« Je ne dis pas que je vais le faire, lâchai-je. Je dis que j’ai peut-être écarté cette possibilité trop vite, et que je veux en savoir davantage sur ce qu’elle impliquerait. »
J’essayais de garder mon calme, mais il semblaitchercherà donner l’interprétation la plus défavorable possible à tout ce que je disais. J’avais dû composer avec ça venant d’autres personnes, mais venant de Hakram, entre tous… Je m’obligeai à expirer. C’était bien là le problème, non ? Je n’étais pas habituée à ça de sa part, parce qu’il m’avait toujours facilité les choses. La même conversation avec quelqu’un d’autre m’aurait bien moins exaspérée. Je ne savais pas si j’aimais ce que cela disait de lui ou de moi. Il m’observa, le visage de nouveau impénétrable.
« Je m’en occuperai, dit l’Adjoint. Deux de mes subordonnés au secrétariat adjoint sont capables de rédiger la proposition avec soin. Ils peuvent prendre le dossier en charge. »
Sa voix s’était faite provocatrice avant la fin de sa phrase. Le sous-entendu était facile à comprendre :si votre intérêt est sincère, peu importe que ce ne soit pas moi qui mène la discussion.Et si ce n’était pas un intérêt sincère, alors il ne voulait rien avoir à faire avec ça. Je me forçai à garder un visage impassible et hochai la tête.
« Autre chose ? demanda l’Adjoint.
— Non, répondis-je à voix basse. Tu peux y aller. »
Je n’aurais pas dû écouter Vivienne, pensai-je. Cette voie était une impasse. Je ne pouvais pas me servir de l’autorité de la reine pour réparer les tourments de la femme. Je crispai les doigts tandis qu’il roulait en bas de la pente, vers les deux phalanges qui attendaient pour l’aider à s’installer dans sa litière, qu’il utilisait quand son fauteuil ne convenait pas. Ce n’était pas agréable de se rendre compte que je n’avais aucune idée de la manière dont je pourrais seulement commencer à réparer ça.Si c’est réparable, susurra une voix traîtresse au fond de mon esprit. Aucun geste ne lui ferait repousser les membres ni ne changerait le fait qu’il les avait perdus à mon service.
Je remis un air calme sur mon visage — les gens regardaient, les gensregardaient toujours—, tirai sur la Nuit et remontai dans la tour de guet. J’avais encore une guerre à mener, et elle n’avait que faire de mes inquiétudes.
À la Cloche de Midi, nous étions tous sur la route et les premiers rapports des éclaireurs commençaient à arriver.
J’avais abandonné la tour de guet dès que les drows eurent quitté Neustal. Je montai plutôt Zombie et rejoignis la Deuxième Armée. Le moral des troupes était bon, mais je m’y étais attendue, puisque le gros de la Deuxième me suivait depuis avant la Dixième Croisade. Je chevauchais à leurs côtés, échangeant plaisanteries et fanfaronnades avec les soldats ; un sergent taghreb me fit rire en avouant qu’il avait promis à sa femme un manoir à Keter après la guerre. Ses camarades le chahutèrent : c’était pour ça qu’il était encore là, parce qu’il avait peur de rentrer et d’affronter son mécontentement s’il ne tenait pas parole. Mais je finis par aller chevaucher aux côtés de la Générale Hune.
L’ogresse n’était pas du genre à bavarder, mais cela ne me gênait guère. Elle n’était ni Juniper ni Aisha ; je n’avais pas de bons vieux souvenirs sur lesquels m’attendrir avec Hune Egelsdottir. D’une certaine manière, la simplicité limpide de notre relation était rafraîchissante : reine et subordonnée, ni plus ni moins. C’est avec elle que j’écoutai les premiers rapports des éclaireurs. Les cavaliers de Volignac étaient partis vers l’est et l’ouest, car, natifs de ces terres, ils connaissaient mieux le terrain, tandis que ceux d’Osena avaient filé droit devant, sur la route de Julienne. Grâce aux avantages de la route, ces derniers furent les premiers à revenir, bien qu’ils soient allés plus loin.
Ils m’avaient signalé qu’il y avait peu de morts devant nous. Ils avaient aperçu trois bandes de guerre distinctes, chacune composée d’une centaine de squelettes environ, à deux heures de chevauchée, mais aucune force plus importante. Un groupe de deux cents cavaliers, commandé par un cousin de Dame Aquiline, avait décidé de pousser plus loin pour voir jusqu’où il pourrait aller avant de rencontrer de la résistance, mais seulement après avoir juré une nouvelle fois de respecter mes ordres et de ne pas engager d’escarmouche : il ferait demi-tour dès que le combat deviendrait inévitable. Le Maître des bêtes l’avait accompagné ; je devrais donc avoir une bonne vue sur la situation en avant grâce à cette expédition. Les éclaireurs de Volignac revinrent plus tard, à intervalles irréguliers, avec des nouvelles tout aussi inégales.
À l’ouest, les basses terres semblaient désertes, hormis quelques petites bandes de morts-vivants semblables à celles repérées par les éclaireurs d’Osena ; il y en avait cependant une demi-douzaine, et non trois seulement. Les basses terres de Hainaut étaient toutefois constellées de petites collines et de creux, et le Roi Mort était un adversaire patient : il aimait dissimuler de petites bandes comme celles-là, puis les rassembler soudain en une armée plus importante pour frapper un point faible de nos défenses. Cette fois, cependant, la menace semblait venir de l’est. Un capitaine de Volignac rapporta avoir aperçu une force de deux mille morts-vivants, principalement des squelettes et des Liens, accompagnés de quelques goules, qui erraient au nord-est de notre position.
« Il s’agit probablement d’une force destinée à tendre une embuscade à l’une de nos patrouilles, gronda la Générale Hune. »
Je partageais son avis.
D’une certaine manière, c’était bon signe : ce détachement ne serait pas ici si Neshamah savait que nous arrivions, car avec nos effectifs et notre équipement, nous pouvions facilement l’anéantir sans subir que de maigres pertes. Le Roi Mort n’était pas assez gaspilleur pour sacrifier deux mille soldats sans rien y gagner, même s’il ne lésinait pas sur les corps. Je demandai au capitaine si les morts-vivants avaient aperçu ses cavaliers.
« Je ne le crois pas, répondit l’homme moustachu, mais l’Ennemi est rusé, Votre Majesté. Je ne peux en être certain. »
Je voulais que le Roi Mort ignore notre marche le plus longtemps possible, même s’il était impossible de cacher que nous rassemblions des troupes à Neustal. Après tout, l’une des raisons pour lesquelles l’armée du Prince de Fer avait commencé sa marche une semaine avant nous était de détourner l’attention de l’ennemi. Le problème, c’était que l’Horreur Cachée pouvait voir par les yeux de ses morts-vivants et que, dès qu’il apercevrait l’armée remontant la route de Julienne, il enverrait sa troupe la plus proche nous arrêter au passage naturel appelé le Creux de Lauzon.
Nous voulions que cela arrive : si cette armée n’était pas attirée vers nous, notre frappe surprise contre les Sœurs de Cigelin, derrière elle, échouerait probablement. Mais nous voulions que cela arrive le plustardpossible. Nous ignorions exactement quelles réserves Neshamah avait à sa disposition ; s’il disposait de trop de temps pour préparer sa riposte, il pourrait fortifier à la fois Cigelin et le Creux. Cela ne rendrait pas nécessairement la victoire impossible, mais elle serait… coûteuse, pour le moins.
Heureusement, nous avions établi que Neshamah ne pouvait « voir » qu’à travers un seul cadavre à la fois, car cela exigeait toute son attention. Mais l’Arsenal — plus précisément le Magister Repentant et le Magicien traqué — avait également démontré qu’un mécanisme était implanté dans les Liens et les Revenants, leur permettant d’« appeler » leur maître s’ils jugeaient la situation assez importante. Nous devions donc avancer sur une corde raide : comment éliminer ces deux mille morts-vivants au nord-estsansles pousser à dénoncer notre présence à leur maître ? Si nous envoyions une force trop importante, ils le feraient à coup sûr ; et si nos plus puissants combattants — Akua ou moi — s’en chargeaient en personne, le résultat serait le même.
Impossible, toutefois, de les ignorer : avec des Liens à leur tête, ils finiraient forcément par envoyer des éclaireurs dans notre direction. On pouvait s’attendre à ce qu’une bande de zombies ou de squelettes fasse preuve d’une stupidité ahurissante, mais les Liens, eux, savaient réfléchir. Si l’Alliance des Trois Couronnes avait pour tactique habituelle de les prendre pour cible en premier dès qu’elle parvenait à les repérer dans la horde, ce n’était pas sans raison.
« Si nous attendons la nuit, les drows pourront les éliminer proprement, proposa la Générale Hune. »
« C’est un pari risqué, répondis-je. Rien ne garantit qu’ils attendront si longtemps avant de se diriger vers nous, et il reste encore la moitié de la journée. »
Les morts-vivants préféraient combattre de nuit lorsqu’ils en avaient le choix et qu’ils disposaient de Liens pour les guider. Contrairement aux humains, la nécromancie qui leur permettait de voir n’était guère affectée par l’obscurité. Mais ce n’était pas une règle absolue. Pour l’instant, le Roi Mort n’avait pas dû être alerté de notre avancée, car voir des cavaliers au loin n’avait rien d’inhabituel. L’Alliance des Trois Couronnes organisait régulièrement des incursions montées dans les territoires qu’il contrôlait. Il était toutefois possible qu’il remarque qu’ungrand nombrede ses bandes de guerre avaient aperçu, au total, beaucoup d’éclaireurs aujourd’hui. Impossible de savoir si c’était le cas ; inutile de s’en inquiéter.
« Un raid du Dominion, alors ? proposa Hune.
Ça pourrait marcher, songeai-je. Les élites d’Osena, les tueurs, étaient douées pour les embuscades. Et comme l’un des proches de Razin était récemment mort dans une embuscade, Keter pourrait même croire à un simple raid de vengeance si nous ajoutions quelques-uns de ses guerriers à la troupe. Cela affaiblirait notre avant-garde, ce qui me déplaisait, même si la route devant nous était censée être dégagée. Mais j’avais d’autres ressources.
« Nous avons nos propres pillards, répondis-je. Faites venir le Tribun spécial Robber, voulez-vous ? Et la Sapeuse en chef Pickler aussi. »
La bande de maraudeurs de Robber ne formait encore qu’une cohorte de deux cents gobelins, mais ses raids audacieux avaient fait que peu d’entre eux étaient les mêmes que lorsqu’on lui avait confié le commandement. Je ne l’enverrais cependant pas seul contre deux mille morts-vivants, d’autant que les goules étaient aussi rapides que les gobelins etbeaucoupplus redoutables au combat. Il était temps de mettre à l’épreuve sur le terrain les nouvelles balistes en pierre de cuivre de Pickler — ce qui fournirait à Neshamah une bonne raison de croire à un raid vers le nord s’il venait à regarder —, mais j’ajouterais des soldats réguliers appuyés par des Levantins pour renforcer la troupe.
Ils se vexeraient au nom de l’honneur, sinon ; autant emprunter aussi une bande de guerre de deux cents tueurs d’Osena, ainsi qu’une escorte pour les engins, sous la forme d’une cohorte de soldats réguliers de l’Armée de Callow. Cela ferait environ neuf cents soldats, un nombre que je pouvais envoyer sans hésiter, puisqu’ils venaient de plusieurs sections de ma colonne au lieu d’affaiblir un seul groupe en particulier.
Je m’adressai d’abord à mes gobelins. Robber se montra enthousiaste à l’idée de la mission et Pickler insista pour accompagner ses balistes. Je ne pouvais nier que sa présence serait utile pour évaluer leurs performances ; je l’autorisai donc à venir. Hune détacha une cohorte de soldats réguliers et les brieffa elle-même, tandis que j’allais voir les Levantins. Aquiline fut flattée que je fasse spécialement appel à ses élites, si bien qu’elle ne protesta pas quand je demandai à ses officiers d’obéir aux consignes de l’officier supérieur de l’Armée sur le terrain — en théorie Pickler, mais, en pratique, Robber. Les forces furent rassemblées en moins d’une heure, et mon Tribun spécial partit au galop choisir son terrain.
Le reste des forces mobilisées prit finalement la route vers l’est à sa suite. Je restai en selle sur Zombie, résistant à l’envie de la faire voler jusqu’au ciel pour jeter un coup d’œil. Je chevauchai encore un peu parmi les rangs, histoire de me distraire. Je pouvais bien me l’avouer : le combat me manquait. J’avais appris à recourir à d’autres moyens, car la violence ne suffisait presque jamais à me tirer des situations impossibles dans lesquelles je me fourrais, mais il y avait toujours eu quelque chose de viscéralement satisfaisant à écraser soi-même son ennemi. Au lieu de quoi, je dus attendre comme un bibelot décoratif que la Cloche de Midi cède lentement la place à la Cloche de l’Après-midi, recevoir les rapports continus des éclaireurs et patienter en attendant des nouvelles de l’escarmouche au nord-est.
Robber revint une demi-heure avant la Cloche de l’Après-midi, couvert de poussière mais tout gonflé d’une malveillance satisfaite. Je sus que l’opération s’était bien passée avant même que ce petit merdeux ouvre la bouche.
« Ils sont tombés dans le panneau, Boss, comme des Alamans à qui on dit qu’il y a une cave à vin au fond du puits », ricana mon Tribun spécial.
Tout s’était déroulé sans accroc, expliqua-t-il. Ses pillards avaient harcelé les morts en les attaquant à quelques reprises sur les flancs, puis avaient fui jusqu’au terrain qu’ils avaient choisi pour les massacrer, poursuivis par les goules ennemies. Les tueurs d’Osena, dissimulés le long des chemins, avaient fauché les goules comme du papier mouillé, avant de reprendre la fuite avec juste assez de retard pour inciter les Liens commandants à engager toute la force dans la poursuite. Ils l’avaient ainsi attirée sur un terrain plat, où les balistes de Pickler les attendaient et les réduisirent en cendres fumantes à coups de projectiles en pierre de cuivre. Les soldats réguliers s’étaient avancés pour empêcher les morts de quitter la plaine, les frappant de front tandis que les tueurs et les gobelins attaquaient les flancs.
Le massacre avait été total.
Deux cents squelettes tout au plus, menés par le dernier Lien, avaient fui, mais on les poursuivait encore et les os avançaient moins vite que des gobelins épuisés. L’opération nous avait coûté moins de quarante pertes : une déroute remarquablement à sens unique. Quand la nouvelle se répandrait dans les rangs, me dis-je, elle ferait grimper le moral de façon considérable. Rien de tel qu’une première victoire pour donner aux soldats envie de livrer d’autres batailles.
« J’imagine que tu vas pouvoir manger avec les gens plutôt qu’avec les chevaux cette semaine, dis-je. Félicitations pour la victoire, Robber. »
« Je vais pouvoir quoi ? demanda le Tribun spécial, alarmé. »
« Ne t’inquiète pas, lui lançai-je avec un clin d’œil. Je suis sûre que ton droit de manger autre chose que de l’avoine ne dépend absolument pas de ta capacité à m’apporter d’autres victoires. »
Je lui adressai un autre clin d’œil, juste pour l’énerver, et fis semblant de ne pas entendre ses protestations de plus en plus bruyantes : qu’avait-il donc fait pour mériter un tel traitement ? Le rabrouer m’avait mise d’aussi bonne humeur que la victoire elle-même. C’étaient les petites choses de la vie, après tout. Je ne pris pas la peine de demander à quelqu’un d’aller chercher le rapport de Pickler sur les performances des pierres de cuivre ; pour être franche, j’en recevrais un, que je le veuille ou non. Mon sourire ne me quitta qu’à l’arrivée de la Chasseresse d’Argent.
« Des morts à l’horizon, Votre Majesté, dit la Chasseresse de sa voix étonnamment juvénile. »
Je haussai un sourcil. Comme Indrani, elle possédait un aspect lié à la vision à longue distance, mais je les avais gardées toutes deux près de l’avant-garde pour repérer les embuscades, plutôt que de les envoyer trop loin. Pour le premier jour, du moins, cela me semblait plus utile. Comment avait-elle donc aperçu quelque chose qu’aucun autre Nommé — ni moi — n’avait vu ?
« Vous les avez vus ? demandai-je.
— Le Maître des bêtes m’a prévenue, répondit Alexis en secouant la tête. Il a envoyé un faucon. »
« Ah, fis-je. Dans ce cas, pourriez-vous m’en dire davantage ? »
Elle pointa un doigt vers le haut. Vers le ciel.Merde.
« Des buses ou des vautours ? demandai-je.
Les premières n’étaient pas un gros problème : de grands oiseaux morts-vivants que le Roi Mort aimait utiliser comme éclaireurs. Un « vautour », en revanche, était une créature nécromantique ; même si elle était bien plus petite qu’un wyrm, nous en avions vu beaucoup plus sur le front de Hainaut. Compte tenu de leur taille — aucune ne faisait moins que la taille d’une maison —, ces créatures étaient sacrément rapides et difficiles à abattre. Keter les utilisait généralement pour éliminer les patrouilles ou frapper derrière nos lignes de défense, mais il leur arrivait aussi de servir d’éclaireurs lourdement cuirassés.
« Un vautour, dit la Chasseresse, avec une nuée de buses autour. Il se dirige droit vers nous, par la route de Julienne, d’après lui. »
Et adieu ma bonne humeur. Le Roi Mortavaitremarqué que quelque chose se tramait, alors, et voulait confirmer la nature de la menace en envoyant des yeux dans le ciel. Je fermai les yeux et réfléchis. Il ne fallait pas les laisser approcher, mais au moins la Chasseresse nous avait prévenus assez tôt. Si nous anéantissions la nuée et le vautour, Keter n’aurait toujours pas de vue directe sur nous. Le plan général de la campagne n’était pas compromis, me dis-je. Même si l’Horreur Cachée savait que mon armée remontait la route, cela n’annulerait pas la menace stratégique que représentait l’armée du prince Klaus, qui devait prendre Malmedit à l’est et faire s’effondrer les tunnels des environs.
Maintenant que Neshamah avait remarqué l’avancée de ma propre armée, il était en pratique impossible de devancer ses troupes jusqu’au Creux de Lauzon. Nous estimions que la force que Keter avait stationnée entre Cigelin et le Creux comptait moins de cent mille morts, mais ces deux forteresses n’étaient séparées que par trois jours de marche et les morts pouvaient marcher toute la nuit. Depuis leur camp actuel, ils mettraient tout au plus une journée pour passer de l’une à l’autre ; d’où l’importance que la surprise soit de notre côté. Même après la marche du jour, notre allure maximale sur la Création nous laisserait encore six jours avant d’atteindre le Creux de Lauzon.
Ce n’était pas vraiment un revers : il était inévitable que Keter découvre mon armée, même si c’étaitbeaucoupplus tôt que je ne l’aurais voulu. On ne pouvait pas faire avancer soixante-dix mille personnes sur une route sans se faire remarquer. En abattant les oiseaux, nous pouvions tout de même dissimuler quelque peu nos effectifs. Et, d’un point de vue stratégique, toute mon armée servait d’appât, en un sens, car le premier coup de l’offensive viendrait en réalité de notre réserve, qui sortirait des Voies du Crépuscule pour s’emparer des Sœurs de Cigelin, tandis que mon armée attirerait les défenseurs dans le Creux de Lauzon.
Rien n’avait vraiment été perdu, je le savais, sinon que l’Horreur Cachée avait davantage de temps pour préparer ses défenses que je ne voulais lui en accorder. Alors pourquoi me sentais-je si mal à l’aise ?
« Allez trouver l’Invocateur, finis-je par dire en ouvrant les yeux. Et dites-lui que j’ai besoin de ses services : il me faut une créature capable de voler et de transporter deux personnes. »
La Chasseresse d’Argent hocha lentement la tête.
« Dois-je l’accompagner et détruire les morts ? demanda-t-elle. »
À l’idée d’un combat, elle semblait plutôt ravie, sinon de la compagnie.
« Pas seule, répondis-je. Ils vous verraient arriver à des lieues et se disperseraient. »
Elle pencha la tête sur le côté, attendant que je poursuive, et je fus surprise de voir à quel point le geste ressemblait à celui de l’Archer.
« Je viendrai aussi pour tisser une illusion qui nous dissimulera, dis-je. Archer partagera ma monture. »
Si le Roi Mort devait apprendre qu’on venait à sa rencontre, quoi que je fasse, pensai-je avec gravité, autant lui donner une vraie raison des’inquiéter.
Toutes mes affaires avaient été empaquetées pour le voyage ; je n’avais donc pas de tente où m’installer.
Je m’approchai toutefois de l’un des deux chariots qui transportaient mes affaires et demandai à la phalange qui tenait les rênes de ralentir un peu. Je montai à l’intérieur, réveillai la lumière magique et fouillai dans mes vêtements. Je ne portais plus de plates, ces temps-ci, mais je n’avais pas oublié ma fragilité croissante : je sortis d’un coffre une simple cuirasse d’acier et un casque. Celui-ci était une belle pièce de forge, ouvert comme ceux des légionnaires, mais orné au-dessus du front de discrètes incrustations dorées évoquant une couronne. Il avait aussi été conçu pour laisser passer une queue-de-cheval, car je ne comptais pas me battre les cheveux détachés.
Le chariot tremblait même à allure réduite, et il était toujours difficile d’enfiler seule une armure. J’attendis donc qu’Indrani me rejoigne — je l’avais fait appeler avant de venir ici — et sortis autre chose du coffre : un baudrier d’épée avec sa lame au fourreau. Je tirai l’épée en acier gobelin d’un pouce et resserrai les doigts autour de la poignée de la longue épée. Bien équilibrée, forgée spécialement pour moi. J’avais refusé une épée, autrefois, à Liesse devenue Crépuscule, et je ne reviendrais pas sur ce choix. Mais c’était la guerre, et parfois un bâton et une prière ne suffisaient pas. Je la rengainai et ajustais le baudrier autour de mes hanches quand Indrani entra.
Elle haussa un sourcil à cette vue.
« Alors, on va se battre, dit l’Archer avec un grand sourire. »
« Aide-moi à enfiler mon armure, répondis-je après une hésitation. »
J’avais failli ne pas réussir à prononcer ces mots. D’habitude, ce n’était pas elle qui m’aidait. Peut-être parce qu’elle sentait qu’elle avançait sur un terrain délicat, Indrani s’en occupa avec efficacité. La cuirasse se posa confortablement sur mon torse et, après que j’eus serré les attaches de mon casque, elle vérifia que ma queue-de-cheval passait bien dans la fente prévue à l’arrière de ma nuque.
« Tes bottes de guerre, me rappela ensuite Indrani. »
J’hésitais encore, justement. Je n’avais jamais été une cavalière émérite et je me sentais plus à l’aise en selle sans acier aux pieds, mais Zombie n’était pas une monture difficile. Autant les prendre. Je m’assis sur un coffre et plongeai la main dans le sac posé à côté, puis me figeai, surprise. Mes vieilles bottes de campagne étaient là, celles que je traînais depuis ma sortie des Profondeurs, mais il y avait aussi une autre paire. Neuves, à en juger par le cuir, mais il suffisait de les presser entre mes mains pour comprendre qu’elles avaient déjà été assouplies.Scribe, pensai-je. Je lui en avais parlé en passant, sans y attacher d’importance, mais les détails étaient son métier.
« Cat ? demanda Indrani.
Ce n’étaient que des bottes, me dis-je. Et pourtant, je pris les anciennes.
« Laisse-moi une minute, répondis-je. Dès qu’on aura enfilé ça, on rassemblera notre troupe et on partira. »
L’Invocateur était un sale type prétentieux et rancunier, mais il avait beaucoup d’utilité au combat.
Masego avait été fasciné par sa magie. Selon lui, l’homme avait si lamentablement échoué à la fois en diabolisme et dans l’art de lier les fées qu’il avait fini par créer quelque chose de complètement différent. Il avait toutefois ajouté qu’à peu près seul un apprenti s’y consacrant entièrement pourrait apprendre cette magie ; l’homme était donc resté au front au lieu de partir pour l’Arsenal. Ses « invocations » consistaient à façonner des créatures à partir de magie, dotées d’une conscience limitée. À force d’être invoquées, elles gagnaient en substance et en intelligence à mesure qu’elles se « solidifiaient ».
Cela ne semblait pas grand-chose, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’avec assez de temps et de magie, l’homme pouvait créer à peu près n’importe quelle créature qu’il imaginait. Nous avions appris plus tard que la quantité de magie qu’il pouvait investir dans une invocation était limitée, ce qui imposait une taille maximale à ses créatures. Les plus grandes étaient aussi très instables ; mieux valait donc souvent ne pas atteindre cette limite et obtenir une créature de meilleure qualité. L’homme était geignard et avide, mais pas particulièrement violent ; j’aurais peut-être fini par éprouver une certaine affection pour l’Invocateur s’il n’avait pas aussi insisté pour se dire callowan. En réalité, il était le fils d’un noble exilé et d’une dame procerane. Il n’avait même jamais mis les pieds à Callow.
Toutes ses insinuations — puisqu’il était un Vilain callowan, il devrait être mon préféré — ne faisaient qu’éprouver davantage ma patience. Aujourd’hui, toutefois, j’avais une bonne raison de couper court à ses idioties sans avoir l’air trop autoritaire. Sa créature, une sorte de wyverne sans écailles, nimbée d’une lueur fantomatique, était inquiétante. Il ne l’avait donc pas souvent utilisée. Je la détaillai d’un regard curieux, puis observai le Vilain qui l’avait créée et la Chasseresse d’Argent à ses côtés. Je rapprochai Zombie des leurs, l’Archer en selle derrière moi. Elle salua la Chasseresse d’Argent, dont le visage se crispa en réponse, et je lui donnai un coup de coude sec.
À travers sa cotte de mailles, ça ne lui fit rien, mais elle comprit le message.
« Votre Majesté, dit l’Invocateur avec un sourire. Je suis ravi que vous ayez trouvé une utilité à mon… »
« Nous aurons tout le temps de faire les politesses plus tard, Invocateur, dis-je. L’ennemi est en mouvement et nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps. Je veux que vous et Dame Alexis montiez sur votre créature et restiez près de moi : je tisserai une illusion avec la Nuit pour masquer notre approche. »
Indrani gloussa derrière moi, sans grande discrétion, mais l’expression de mon visage ne souffrait aucune contestation. Ils grimpèrent sur la créature : l’Invocateur s’installa près de son cou et la Chasseresse d’Argent plus en arrière. Zombie observa avec dédain l’autre monture, petite snob qu’elle était. Je lui donnai un coup de talon pour la rapprocher, et elle obéit tandis que je commençais à puiser abondamment dans la Nuit.
« J’ai foulé la pierre noire et les salles glacées, libérée de toute entrave par la bénédiction de ma patronne, murmurai-je en Crépusculaire, tissant la Nuit autour de nous. Faible, j’ai dévoré la puissance. Indolente, j’ai volé le vent. J’en appelle à toi, Andronike, pour voiler les yeux et les oreilles, afin que je triomphe en ton nom. »
La Nuit palpita d’approbation, et je sentis un souffle dans ma nuque tandis que l’aînée des Sœurs joignait son pouvoir à la bénédiction. L’air, dans une large sphère d’au moins quarante pieds de diamètre autour de nous, se fit brumeux et enfumé. L’Invocateur poussa un petit hoquet.
« Restez près de moi et ne quittez pas la sphère, ordonnai-je. Elle ne durera pas éternellement, alors en route. »
Zombie déploya ses ailes avec panache ; la créature semblable à une wyverne l’imita à la hâte. Puis, d’un galop, elle nous emporta vers le ciel de l’après-midi.