Chapitre 481
« — on pourrait alors se demander si un royaume ne ferait pas mieux de tolérer un tyran pendant une décennie, en échange du soulèvement inévitable et victorieux d’un parent dépossédé et de l’âge d’or qui s’ensuivrait. Vu la mesquinerie cruelle et la médiocrité si fréquentes chez les rois, ne vaudrait-il pas mieux susciter un grand tyran, afin qu’un grand souverain lui succède ? »
— Extrait du traité controversé Éthique du Destin, de Kalchas le Taon, philosophe atalantien
La taverne avait fermé depuis des heures. Il faisait nuit noire, mais le Pèlerin avait le chic pour entrer là où il n’aurait pas dû, et je disposais d’un tour de Nuit plutôt efficace avec les serrures. Je claquai des doigts : quelques traînées de flammes noires crépitèrent dans les lanternes suspendues et révélèrent le sol de terre battue de la grande salle. Comme dans celle que nous avions eue au Nid du Rat. Un brin nostalgique, je boitillai jusqu’au comptoir — une belle pièce de chêne massif — et, après avoir appuyé mon bâton contre le mur, fouillai parmi les bouteilles. Le tenancier avait rangé une matraque sous le comptoir, notai-je avec approbation. Voilà qui était de bon goût.
Je m’emparai d’une bouteille qui avait l’air de contenir du véritable schnaps neustrien, en retirai le bouchon et la reniflai. De la pomme, peut-être ? Ça ferait l’affaire. Klaus Papenheim adorait ça et m’en avait offert si souvent que j’avais fini par y prendre goût. Je pris un gobelet de bois et le remplis, puis haussai un sourcil en voyant Tariq s’installer de l’autre côté du comptoir.
« Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, Pèlerin ? demandai-je.
— Il n’y aurait pas une eau-de-vie de poire, par hasard ? demanda le vieil homme. D’Alava, si possible. »
Je parcourus les bouteilles, mais il n’y en avait malheureusement pas.
« Le plus proche, c’est une sorte d’eau-de-vie de baies, lui dis-je. Elle a l’air arlésite, mais les dieux seuls savent d’où elle vient exactement.
— Vous m’intriguez, je l’avoue, répondit le Pèlerin. Si vous permettez ? »
Sans me retourner, je posai adroitement le gobelet sur le comptoir, pris la bouteille — certaines choses ne vous quittaient jamais vraiment, hein ? — et lui versai un doigt. Je la reniflai discrètement ensuite et faillis en avoir un haut-le-cœur. On aurait dit qu’un buisson entier avait péri là-dedans, avec les baies promises. Le camp de la Grande Alliance avait beau être le nôtre, je n’étais pas une reine voleuse : je déposai donc deux couronnes d’or à l’endroit où se trouvait la bouteille. Je jetai un coup d’œil à Tariq, qui avait l’air vaguement embarrassé.
« J’ai voyagé léger, admit-il. »
Il n’était tout de même pas assez grossier pour me demander carrément de régler son verre, notai-je avec amusement.
« Les Héros… soupirai-je, taquine.
Je n’avais plus de couronnes, mais j’avais un aurelius praesien et un gran proceran, ce qui devrait plus ou moins couvrir la note. Le gran était moins pur, donc valait moins, mais certains endroits refusaient les pièces impériales, les croyant maudites. Il me semblait vaguement me rappeler qu’un des Empereurs de l’Effroi avait bel et bien tenté, quelques siècles plus tôt, de rendre fou un pan de la noblesse callowane en maudissant la monnaie. Je ne pouvais même pas leur en vouloir.
« La bouteille est pour moi, dis-je en levant mon gobelet. »
Il leva le sien à son tour, et nous vidâmes nos verres. Je ris, la gorge en feu. Bon sang, les Lycaonais aimaient les alcools qui décoiffaient. Les orques auraient même apprécié celui-là, ce qui était une référence rarement égalée.
« Parlons affaires, dis-je.
— Parlons affaires, acquiesça Tariq. »
Je ne répondis rien et me contentai de hausser un sourcil en m’adossant au comptoir.
« Je suppose, dit le Pèlerin Gris, que vous n’êtes pas venue vous vanter. »
« J’aime à penser que je suis au-dessus de ça, mentis-je.
— Naturellement, approuva gravement le Pèlerin. »
Un silence passa.
« Cela dit, souris-je d’un air mauvais, je vous avais bien dit, putain. »
Il soupira, sans me contredire. C’était déjà prometteur. Je n’avais pas su à quoi m’attendre : le silence du Dominion, puis son acquiescement tardif lorsque j’avais obtenu de la Barde Vagabonde qu’elle soit désignée comme ennemie officielle de la Grande Alliance, m’avaient seulement appris qu’il s’était abstenu d’intervenir. Je ne connaissais toujours pas véritablement son opinion.
« Il est possible que l’attaque contre l’Arsenal ait été destinée à nous aider à long terme, dit Tariq, avant de grimacer et de se verser un autre doigt d’eau-de-vie. Mais cela n’a aucune importance. Par ses actes, elle nous a contraints à la considérer comme une ennemie, quelles qu’aient pu être ses intentions. »
« Il y a bien peu d’actes qu’on ne puisse justifier en prétendant qu’ils aideront plus tard, répliquai-je froidement. C’est pratique, de prendre l’avenir pour preuve. »
« Paix, Reine Noire. Je ne cherche pas à justifier les offenses de la Barde Vagabonde à notre égard, dit Tariq d’un ton las. J’essaie seulement de concilier la femme que j’ai connue si longtemps et celle qui est désormais mon ennemie. »
J’avais beau détester qu’il lui ait fallu si longtemps pour en arriver là, il semblait enfin y être vraiment. J’avalai donc les nombreuses piques qui me brûlaient encore les lèvres. Remuer le couteau dans la plaie ne m’aurait apporté qu’un bref instant de satisfaction.
« Alors nous sommes d’accord : à vue, on la tue, dis-je. Et un ordre en ce sens doit être donné de votre côté comme du mien. »
« Vous avez peu de chances de réussir à la tuer de cette façon, dit Tariq. Mais je ne conteste pas le principe : son pouvoir vient de son accès aux Héros Élus et de son influence sur eux. La priver de ces atouts est une décision sensée. »
« Sensée, répétai-je lentement. Oui, je crois. Une autre décision sensée serait, par exemple, de m’expliquer pourquoi vous êtes si certain qu’elle ne mourra pas. Je sais pourquoi je le pense, Pèlerin, mais vous avez été plutôt évasif sur vos liens avec elle. »
« Devrais-je me plaindre auprès de mon représentant aux termes des Termes, et de cette approche clandestine ? lança sèchement le Pèlerin. »
Je remplis ostensiblement mon gobelet.
« Ce n’est que deux vieux amis qui boivent un verre et discutent, Tariq, lui souris-je de toutes mes dents. Pas un interrogatoire. Moi, contourner la lettre de la loi ? Quelle idée. »
Il haussa un sourcil.
« “Quelle idée” est bien le mot, dit le vieil homme. Comment se porte Hache Rouge, ces temps-ci ? »
« Je crois qu’ils ont choisi la décapitation, répondis-je. Il était un peu tard pour la faire bouillir vive, je l’admets, et une pendaison rapide aurait été amusante, mais pas très utile. »
Je soupçonnais Hasenbach d’avoir été amusée, à sa façon discrète, par l’idée que désormais, dès qu’on parlerait de l’exécution à l’épée de Hache Rouge, les gens auraient bien du mal à s’entendre sur les mots. Cela dit, elle avait peut-être surtout organisé tout ça pour semer la confusion dans les rumeurs concernant l’exécution à l’Arsenal.
« Vous avez perdu leur confiance en organisant cela, dit Tariq. Celle de certains de nos Héros Élus, et plus encore celle de l’homme qui les dirige. »
« Apprenez-moi donc quelque chose que j’ignore, répliquai-je en levant presque les yeux au ciel. Vous désapprouvez, si je comprends bien ? »
Il soupira.
« Non, finit par répondre le Pèlerin Gris. Cela a permis d’éviter l’effondrement de Procer à un coût somme toute modeste. Je regrette seulement que cela ait creusé un fossé entre le jeune Hanno et vous, même si c’est peut-être mieux ainsi. »
Je bus une gorgée, l’invitant silencieusement à poursuivre.
« On a beaucoup commenté la cordialité de votre relation, dit-il.
— Si ça doit encore se transformer en une demande polie de ne pas coucher avec lui, je vais finir par m’agacer de devoir répéter que ça ne m’intéresse pas, le prévins-je.
— Je vous crois, répondit Tariq d’un ton sincère. Mais l’amitié est déjà considérée comme assez dangereuse. Vous représentez tous les deux des intérêts, et ils sont souvent opposés. L’amitié complique les choses. »
Je lui fis signe de laisser tomber.
« C’est des conneries, dis-je franchement. Si quelque chose, le fait de l’apprécier m’a considérablement facilité les échanges avec lui. Mais ce n’est plus un problème, de toute façon. Enterrons ces craintes et, plutôt que de nous occuper des ragots du marché aux poissons, occupons-nous donc des innombrables armées de morts-vivants qui essaient de nous tuer. »
« Je n’ai jamais vu de pouvoir, ici-bas ou dans l’autre monde, capable de faire taire les commérages, dit Tariq avec amusement, mais j’ai compris votre point. »
« Parfait, dis-je. Je crois que nous parlions de la Barde ? »
Le Pèlerin Gris acquiesça.
« Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans les Cités libres, lorsque je suis intervenu dans une affaire de famille au sein de la famille royale d’Héliké, dit-il. Je l’ai prise pour une simple barde, cette première fois. Mais, quelques années plus tard, je l’ai reconnue sous un autre visage, et cette idée a volé en éclats. »
Oui, ça se comprenait. Je ne savais toujours pas exactement en quoi consistait son aspect de lecture, mais il était d’une précision effrayante, même quand les Ophanim ne lui soufflaient pas activement leurs secrets à l’oreille.
« Et vous saviez qu’elle n’était pas vraiment du camp d’En-Haut, fis-je remarquer. Vous n’avez pas été surpris quand je vous ai dit l’avoir vue œuvrer pour celui d’En-Bas. »
Ses yeux bleus s’attristèrent. Il acquiesça.
« Cela ne fit plus de doute lorsqu’elle entrava ma poursuite d’un vilain à Lange, moins de dix ans après notre première rencontre, expliqua Tariq. Elle me força à me retirer de la Principauté et je perdis ainsi sa trace. »
Je sifflai entre mes dents.
« Et vous n’avez pas, vous savez… fis-je délicatement en traçant un doigt sur ma gorge, essayé de la faire massacrer par Miséricorde, pour ainsi dire. »
Je jetai un regard désolé à la maigre couronne de cheveux blancs du Héros.
« Sans vouloir vous offenser, les gars, ajoutai-je. »
Je ne fus pas foudroyée ; je décidai donc d’attribuer au Chœur de Miséricorde un sens de l’humour acceptable. On en apprenait, hein ?
« Je ne me suis pas senti offensé, m’assura le Pèlerin. Toutefois, après vos… échanges hauts en couleur avec Contrition et Endurance, on pourrait y voir du favoritisme. »
Je lui fis un clin d’œil au-dessus de sa tête.
« Ne le répétez pas, chuchotai-je à voix haute. »
Il soupira, accablé, puis but une gorgée.
« J’ai bel et bien essayé de la tuer, dit Tariq. Cela n’a manifestement pas fonctionné, et les scrupules de mes patrons à l’idée de provoquer sa mort m’ont fait hésiter. Tout comme le fait que le jeune vilain qu’elle m’avait aidé à laisser échapper soit mort, dans l’année, en affrontant une autre vilaine, révélant au passage ses manœuvres à Penthes. »
Ah, pensai-je. Voilà donc la première pièce manquante. Tariq faisait confiance aux Ophanim, et nous avions déjà établi que l’Intercesseuse pouvait agir sur les anges.
« Vous pensiez qu’elle était comme vous, compris-je. Simplement plus subtile et plus ancienne. »
« Je croyais qu’elle ne servait pas volontairement En-Bas et qu’elle veillait à ce que les victoires remportées en leur nom conduisent à des défaites plus cuisantes par la suite, reconnut le Pèlerin. Je soupçonnais que son service forcé était une conséquence de la nature de son Don, le devoir d’une conteuse de se tenir auprès de l’ennemi comme du héros. »
« Elle n’est pas comme nous, Pèlerin, dis-je. Elle porte un Nom, oui, mais j’ai l’impression qu’il y a beaucoup moins de distance entre elle et les Dieux qu’entre eux et le reste d’entre nous. »
« Les souffrances auxquelles elle a prêté attention sont d’une ampleur que nous pouvons à peine concevoir, acquiesça doucement Tariq. Je ne l’ai donc pas jugée, Catherine, pour reprendre les mots d’un autre homme. Même avec la sagesse des Ophanim à mes côtés, je ne peux pas commencer à comprendre le poids écrasant de sa mission. Peser les souffrances d’un siècle en sachant qu’elles pourraient en épargner un autre, rafistoler et saigner des nations pour prévenir des horreurs plus grandes encore : un millénaire de choix sordides, l’un après l’autre. »
Il avait l’air accablé.
« Et pourtant, je l’ai vue faire le bien dès qu’elle le pouvait, poursuivit le Pèlerin. C’est elle qui m’a conduite à soigner Laurence après son duel avec la Rôdeuse, le saviez-vous ? »
Je clignai des yeux.
« Je n’en avais aucune idée, dis-je. »
Je savais qu’le duel entre une jeune Sainte des Épées et Ranger, puisque Indrani m’avait raconté ce qu’elle en savait, mais j’ignorais que le Pèlerin y avait été mêlé.
« Je lui faisais confiance, reconnut Tariq, pour trouver une issue à l’obscurité, même quand je n’en voyais aucune. »
Je n’avais jamais vraiment connu ce genre de confiance en moi. Mais j’imaginais qu’il y avait une raison pour laquelle j’étais devenue une vilaine, et non une héroïne.
« Je crois toujours qu’elle cherche un avenir meilleur pour Calernia, admit le Pèlerin Gris. Mais cela ne suffit pas. J’ai vu le monde que nous construirions grâce à l’Alliance et aux Accords, et je suis prêt à me battre pour lui. Si elle cherche à assombrir cette voie, alors elle est mon ennemie, quelles que soient ses intentions. »
Ce n’était pas exactement l’enthousiasmant engagement à tuer l’Intercesseuse avant tout le reste que j’espérais, mais la vie consistait à tempérer ses attentes. Je me contenterais d’un combat déchirant entre anciens camarades, si c’était tout ce qu’il pouvait trouver en lui.
« On vous demandera davantage, dis-je sans détour. Je sais qu’il y a des dangers, mais la sentence du Chevalier Blanc vous a confié un élève en la personne de Christophe de Pavanie. »
« Je le sais, répondit Tariq en fronçant les sourcils.
— Ce que vous ignorez, c’est son rôle dans cette affaire à Clèves, dis-je. Vous savez, celle où la Maison Langevin a dû ravaler sa fierté. »
« C’est lui qui a poussé le prince Gaspard à abdiquer en faveur de son fils ? demanda le Pèlerin, surpris. »
Hasenbach n’avait pas perdu de temps pour utiliser le capital politique que lui avait valu le procès, même si elle s’y était prise avec tact. Officiellement, Gaspard Langevin avait été grièvement blessé et avait transmis le poids du pouvoir à son fils, plus jeune et plus vigoureux. La décision avait été mal accueillie à Clèves, où l’homme était respecté, mais Hasenbach avait discrètement rallié la Haute Assemblée en faisant de ses liens avec le Chevalier du Miroir une pierre attachée à son cou, au lieu d’un atout comme Gaspard l’avait probablement cru. Puis le départ de l’armée du Général Rumena, malgré les protestations, lui avait clairement fait comprendre qu’il s’était fait plus d’ennemis que sa maison ne pouvait se le permettre, enfonçant le dernier clou dans le cercueil.
« Pas exactement, dis-je. Mais il y a participé. »
Je lui expliquai rapidement les inquiétudes que Sve Noc m’avait confiées, ainsi que le complot et le dilemme auquel le Premier Prince avait été confronté : des conséquences désastreuses s’il agissait, pires encore s’il ne faisait rien.
« J’imagine que Hanno vous en parlera aussi quand il arrivera avec le Chevalier du Miroir, dis-je. Mais je voulais que vous sachiez ce qu’on vous met entre les mains. Il faut le remettre sur le droit chemin avant qu’il ne se fourre dans une autre situation pareille, Pèlerin. »
Je grimaçai.
« C’est toujours celui qui a le plus de chances de maîtriser la Séparation, reconnus-je à contrecœur. Et je serais beaucoup plus à l’aise à l’idée de lui confier ce pouvoir si vous pouviez d’abord me regarder dans les yeux et me promettre qu’il ne va pas tout faire foirer avec. »
Si quelqu’un pouvait y parvenir, c’était bien le Pèlerin. Parmi les héros, il était le mentor. À son honneur, Tariq ne recula pas et ne chercha pas à refiler cette responsabilité à quelqu’un d’autre.
« Combien de temps aurais-je avec lui ? demanda le Pèlerin.
— Si tout se passe bien, nous voulons tenter Keter l’été prochain, répondis-je. Je sais que ce n’est pas long, mais…
— Je ferai tout ce que je peux, promit simplement Tariq. »
« Bon sang, dis-je d’un ton sombre, c’est tout ce que je peux demander, pas vrai ? »
Nous trinquâmes alors, nos gobelets se levèrent ensemble et se reposèrent de même.
Heureusement, nos accompagnateurs étaient assez loin pour ne pas nous entendre, tandis qu’ils surveillaient l’entrée des renforts dans la forteresse, où ils étaient accueillis avec un cérémonial minimal.
« J’ignore avec quoi ma nièce a soudoyé les Levantins, mais j’espère que nous en avons encore en réserve, dit le prince Klaus Papenheim avec admiration. »
Le vieil homme lorgnait les rangées de fantassins alavans lourdement équipés avec un intérêt presque vorace. La scène me fit ricaner. J’avais eu du mal à ne pas apprécier dès le départ le Prince de Hannoven, bourru et grisonnant, même si je savais qu’il avait failli compter parmi les principaux généraux de l’invasion de Callow. C’était un homme d’un moule qui m’était familier, auprès duquel j’avais passé presque toute ma vie : un vieux soldat, un vétéran qui avait passé presque autant de temps en selle qu’à régner dans sa capitale. Les Lycaonais avaient tendance à m’apprécier, pour une servante du pouvoir maléfique, mais je ne m’étais pas attendue à ce que le vieux prince m’adopte aussi facilement.
« Vous enviez l’infanterie, maintenant ? plaisantai-je. Ça doit vous être familier, depuis le temps. »
Je le taquinais plus que je ne disais vrai. En terrain découvert, mes armées avaient tendance à écraser les siennes, mais dès que le terrain devenait difficile, l’équilibre basculait brutalement en sa faveur. C’était à peu près ce à quoi je m’attendais, vu la difficulté d’appliquer les tactiques classiques des Légions dans les montagnes, alors qu’elles avaient été conçues pour gagner les guerres dans les plaines de Callow. Sur ces plaines, en revanche, la machine de guerre de Noir régnait toujours en maîtresse, malgré les efforts de ses adversaires. Les Lycaonais étaient bons, mais ils ne maîtrisaient pas encore les tactiques de la Réforme.
Ils auraient du mal à rattraper leur retard, car ils manquaient encore plus de mages que moi. Malheureusement pour eux, ils ne pourraient pas contourner le problème en volant une ou deux Légions, comme je l’avais fait en fondant l’Armée de Callow.
« Revenez m’en parler quand vos hommes emprunteront un sentier de chèvres sans réveiller tout Ashur, répliqua sèchement le prince manchot. »
Après l’échange d’insultes réglementaire, je regardai de plus près les six mille soldats que le seigneur Yannu Marave nous avait envoyés. La plupart étaient alavans, à en juger par les couleurs des boucliers et des visages, mais je ne m’en plaignais pas : la Lignée du Champion avait fourni de belles cottes de mailles et des armures de plates à ses fantassins lourds, qui se battaient avec férocité, l’épée et le bouclier au poing. Deux mille des Levantins étaient de petits capitaines assermentés à Saint Seljun plutôt qu’à Alava, mais leur sélection n’avait rien à voir avec la taille de leur troupe ni leurs origines. La plupart étaient des frondeurs. Ils étaient moins précieux que les fantassins lourds, mais restaient un renfort de choix.
Les armées du Dominion étaient inférieures à celles de Procer et de Callow à plusieurs égards, mais elles étaient aussi les seules forces permanentes à encore aligner des frondeurs, dont les pierres lancées s’étaient révélées bien plus efficaces contre les morts-vivants que les flèches.
« C’était le dernier gros renfort que nous attendions, dis-je. Le Chevalier Blanc arrivera avec des Nommés et les dernières pièces de l’Arsenal dans quelques jours ; nous serons alors presque prêts à lancer l’offensive. »
« Vous n’attendiez pas aussi une sorte de chasseur de primes levantin ? demanda le vieil homme. La Chasseresse d’Argent m’a prévenu qu’elle pourrait causer des problèmes. »
« Le Chasseur de têtes est un sale type, reconnus-je. Mais c’est un sale type qui possède les meilleures aptitudes de pisteur de toute la Grande Alliance. Archer est partie le chercher, et ils devraient être de retour tous les deux à l’aube. »
Le Prince de Hannoven haussa un sourcil.
« Ils ? demanda-t-il.
— Iel est fluide, expliquai-je. »
Il grogna en signe de compréhension.
« Je veux répartir les forces du Dominion entre les armées quand nous partirons, dit le prince Klaus. Leur discipline tient mieux quand on les sépare. »
« Je sais aussi qu’il fera très froid à Ater avant que vous ne parveniez à séparer Tanja et Aquiline, ricanai-je. »
« Elles vous écoutent, dit le vieil homme.
— Quand ça les arrange, haussai-je les épaules.
— Alors prenez-les toutes les deux avec vous, dit le Prince de Hannoven. Et laissez-moi les Alavans. »
« Pas question, répondis-je. J’aurais à coup sûr deux migraines et pas un seul frondeur, Papenheim. Votre peuple n’est-il pas censé traiter tout le monde équitablement ? »
« Et les vôtres sont censés passer leurs journées à piétiner les soldats de Praes à Streges, mais le monde a bien changé, répliqua-t-il en grognant. Je prendrai la plus grosse part des fantassins et vous donnerai la princesse Beatrice si vous acceptez. »
Voilà qui était vraiment tentant. Mes officiers ne savaient pas traiter avec les mercenaires procerans sans que ça tourne mal : falsifier un rapport dans l’Armée vous valait le fouet et une rétrogradation, alors que c’était une pratique courante chez les compagnies de fantassins qui daignaient seulement rédiger des rapports. Un pauvre Arlésite avait même essayé de soudoyer un lieutenant orque, qui lui avait arraché la gorge ; dix autres hommes avaient été pendus après la violente bagarre qui avait suivi.
« Par les dieux, vous devez vraiment détester traiter avec la Lignée, dis-je. Qui vous reste pour commander les Alamans, le prince Arsene ? Il a autant d’audace qu’une serviette mouillée, et je ne l’ai jamais vu envoyer ses soldats au combat quand il pouvait laisser les autres s’en charger. »
Jamais au point de se rendre coupable d’insubordination ou de nuire à l’effort de guerre, mais le Prince de Bayeux cherchait très clairement à limiter les pertes de ses forces, quitte à en faire subir aux autres.
« Je mettrai Mathilda à lui souffler dans le cou et je remplirai ses journées de chamailleries de mercenaires ; il sera trop nerveux pour devenir un poids mort, dit le Prince de Hannoven. Je ne peux faire ni l’un ni l’autre avec vos petits seigneurs. »
Je réfléchis, tandis que nous regardions les rangs aux couleurs vives des soldats du Dominion défiler devant nous. En théorie, je devais commander la Deuxième et la Troisième Armée sur mon flanc de l’offensive, ainsi que la majeure partie des Premiers-nés ; à vrai dire, je n’avais donc pas vraiment besoin de davantage de fantassins lourds. Si j’obtenais l’armée de Hainaut, j’aurais aussi ce que je considérais comme la crème des forces alamannes de la région, ainsi que leur meilleure capitaine de cavalerie. Cela me donnerait une armée solide à mener.
« Si l’on me choisissait pour diriger l’une des offensives, dis-je, votre offre pourrait me tenter. »
Le vieil homme cracha sur le côté.
« Vous aurez un flanc et moi l’autre, dit le prince Klaus. C’est décidé, et je n’en démordrai pas. Les petits seigneurs manquent encore d’expérience, et la seule autre personne à qui je confierais une grande armée, c’est Volignac. »
La princesse Beatrice Volignac ne recevrait toutefois pas un commandement d’une telle ampleur. La majeure partie de sa principauté était déjà occupée par les morts, et nommer deux commandants procerans passerait… mal auprès des forces de la coalition en Hainaut.
« Vous n’avez pas accepté tout de suite, dit-il. Alors, dites-moi ce que vous voulez en plus. Qu’est-ce qu’on ajoute à la soupe ? »
« Je veux choisir en premier parmi les compagnies de fantassins, dis-je. Si mes flancs sont tenus par des Levantins, je ne peux pas me permettre d’avoir des traînards chez les mercenaires. »
« Vous n’avez pas froid aux yeux, Foundling, dit l’homme aux cheveux gris. Vous me collez à la fois les compagnies de seconde zone et les conscrits du Brabant ? »
« Je vous cède le Général Rumena en échange, proposai-je. Vos sigils resteront ainsi bien disciplinés. »
Contrairement au Prince de Hannoven, je pouvais parfaitement m’occuper des Premiers-nés toute seule. Le puissant Jindrich pourrait diriger les troupes sur le terrain, et je me chargerais du reste. Céder le Général Rumena n’était pas une petite concession, vu sa puissance connue et sa réputation de meilleur commandant drow ; je voyais bien que le vieil homme était tenté.
« Marché conclu, dit le prince Klaus en crachant dans sa paume. »
Je fis de même et lui serrai la main.
« Que les Cieux frappent le menteur, dit le Prince de Hannoven.
— Que les Corbeaux prennent le parjure, répondis-je, et nous scellâmes notre accord d’une poignée de main. »
Je sentais qu’il avait tout autant hâte que moi de se mettre à préparer ses plans, mais, à notre grand agacement, il était hors de question de partir. Les Levantins n’avaient pas encore fini d’entrer dans la forteresse, et les vexer en nous en allant plus tôt aurait été une mauvaise idée sur le plan politique.
Bon sang, que c’était ennuyeux.
« Fixer le rapport du regard ne lui ajoutera pas de lignes, dit Hakram. Même si je salue la qualité de l’effort. »
Je soupirai et me laissai retomber sur ma chaise, soufflant sur une mèche rebelle échappée de ma queue-de-cheval mal serrée, qui me tombait devant les yeux. Le siège arraché à Arcadie était d’un confort indécent, mais il n’améliorait pas mon humeur.
« C’est ridicule qu’on ait encore si peu de renseignements fiables sur les fantassins, me plaignis-je. Je sais que nous manquons de Jacks, ici, mais ça ne ressemble même pas à un dossier minimal. C’est un dossier à l’os, peut-être, et encore, je ne suis pas sûre qu’il y en ait un complet. »
J’avais demandé tout ce que nous possédions sur les compagnies de fantassins du front de Hainaut après mon retour à ma tente — que j’utilisais toujours pour travailler, même si je n’y dormais pas toujours — et, tandis que les parchemins s’accumulaient, mon désespoir devant le peu que nous savions réellement ne faisait que grandir. La moitié, c’étaient des rumeurs — rapportées par nos soldats, certes, mais cela ne les transformait pas par magie en autre chose que des rumeurs — et les informations solides étaient… rares. Des noms de compagnies, des capitaines, des effectifs. Quelques dossiers, notamment sur ceux qui avaient reçu des distinctions pour bravoure, et quelques détails sur les compagnies qui se détestaient ou qui avaient une vieille rancune contre l’Armée de Callow. Les trois plus grandes compagnies étaient un peu mieux documentées : quelques renseignements sur leurs officiers supérieurs et leur réputation. Mais je devais reconnaître que tout cela n’était qu’un gros tas de rien.
« Je me suis bien tiré une balle dans le pied en négociant avec Papenheim, remarquai-je. J’ai peut-être le premier choix des compagnies, mais je ne peux même pas savoir lesquelles choisir. »
« Le Prince de Fer ne le pourrait pas davantage, ma chère, dit Akua.
Alors que Hakram s’était installé dans un coin de la tente, entouré de plusieurs petites tables disposées autour de son fauteuil roulant de bois — qui n’était pas entièrement en bois, et que Masego avait doté de tant d’enchantements que les protections le prenaient parfois pour un mage —, Akua s’était plutôt installée autour de la table qu’Indrani était encore en train de sculpter pour moi. Elle s’y prélassait, une coupe de vin à la main.
« Quelle consolation inutile, répliquai-je d’un ton agacé. Ma préférée, comment l’avez-vous deviné ? »
« Je tâcherai de garder cette révélation à l’esprit, mon cœur, répondit Akua avec onctuosité, mais elle n’a rien à voir avec ce que je disais. »
« Ah, s’exclama Hakram. Beatrice Volignac. Bien vu. »
Je fronçai les sourcils. Quel rapport la princesse de Hainaut avait-elle avec… oh. Merde, je détestais qu’Akua ait raison juste après que je lui avais répondu sèchement. Les Lycaonais ne se débrouillaient pas beaucoup mieux que mes propres officiers avec les Alamans, alors le Prince de Fer déléguait généralement ce genre de tâches à la plus fiable des têtes couronnées alamannes : la princesse de Hainaut. Le Prince de Hannoven ne choisirait pas mieux les compagnies que moi, mais Beatrice Volignac, elle, le pourrait très probablement. Elle serait affectée à mon secteur de l’offensive ; elle aurait donc une bonne raison de ne pas faire les choses à moitié.
« Organisez-moi un entretien avec elle, Adjoint, dis-je. C’est le genre de faveur qu’il faut demander en personne. Demain matin… non, attendez, en début d’après-midi. »
Ce serait transgresser une règle tacite des Alamans que de lui demander ce service avant qu’elle ne soit officiellement placée sous mes ordres par le conseil de guerre du matin, même si, dans les faits, tout était déjà réglé.
« Je m’en occupe, dit Hakram en griffonnant des notes sur un parchemin de ses longs doigts décharnés. Il vous reste à décider où vous réunirez les vilains, Catherine. Plus tôt nous aurons réglé cela, mieux ce sera. »
Je grimaçai. J’avais voulu attendre l’arrivée du Chevalier Blanc pour organiser la réunion, afin d’éviter qu’on nous soupçonne de comploter. Mais maintenant que les deux derniers des miens arrivaient à l’aube, les Nommés que je représentais en vertu des Termes avaient droit à un conseil en bonne et due forme. Certains commençaient à s’impatienter, et je craignais de trop tarder. Jusqu’ici, je les avais fait patienter en disant qu’il valait mieux attendre que le conseil de guerre se prononce sur les affaires d’ensemble, mais cette excuse ne tiendrait plus demain matin. Il faudrait donc que je rencontre les vilains rassemblés en Hainaut avant le coucher du soleil, que ça me plaise ou non.
« Je suggérerais d’éviter tout ce qui coûte cher, dit sèchement l’Adjoint, un éclair de crocs révélant son amusement. »
Son visage n’avait pas beaucoup changé, me dis-je. Alors, quand il était assis, quand les plis de ses vêtements cachaient son bras, sa jambe et sa chair manquants, on pouvait presque l’oublier. Presque.
« Dehors serait l’idéal, acquiesçai-je. Mais je ne veux pas qu’on nous écoute, ce qui limite les possibilités. Il n’y a pas beaucoup d’endroits protégés comme il faut, ici. »
La plupart étaient des salles de guerre, des quartiers privés ou d’autres lieux importants. Je n’avais particulièrement envie d’entasser une bande de vilains tapageurs dans aucun d’eux.
« Demandez aux Gigantes de nous prêter des pierres de protection, suggéra Hakram. C’est une affaire liée aux Termes, pas une demande personnelle. Vous en avez le droit. »
« Il leur en reste assez pour ça ? demandai-je. Je sais qu’on a limité le nombre de personnes autorisées à en demander, mais elles partent vite. »
« Je le saurai d’ici une heure, promit l’Adjoint. Si c’est possible ? »
« Alors faites-le, ordonnai-je. »
La question de la discrétion était réglée. Il ne restait qu’à trouver l’endroit.
« Il faudra se contenter de la campagne, finis-je par dire. Je préférerais éviter de faire ça dans la forteresse elle-même, si j’ai le choix. »
Évidemment, nous n’allions pas tenir la réunion du côté des tranchées du Roi Mort. Il faudrait donc aller au sud.
« Akua ? demandai-je. Vous avez assez souvent survolé la région. »
« Il y a une grande colline avec un foyer à environ une heure de Neustal, nota-t-elle. Les bergers s’en servaient autrefois, je crois. Rien d’autre de particulièrement notable. »
Hum. Choisir un lieu plus chargé d’histoire plairait à ceux qui aimaient se sentir importants — le Troubadour rapace et l’Invocateur me venaient à l’esprit —, mais je ne tenais pas forcément à les encourager à croire qu’il s’agissait d’un conseil historique. Ce n’était qu’une assemblée de Nommés assez nombreuse, rien de plus.
« Ça fera l’affaire, dis-je, avant de soupirer. Bon, qu’est-ce qu’il y a ensuite ? »
La nuit était encore jeune, et il nous restait du travail.