Chapitre 480
« Je ne suis visible que des aveugles
Et l’aube me tue toujours
On peut deviner mes présages
Mais mes dons sont tous vains. »
– Devinette taghreb
Autrefois, Neustal n’avait été guère plus qu’une tour au bord de la route.
Depuis, elle était devenue la limite des terres tenues par les vivants dans la guerre du Hainaut : cette petite tour de guet en ruine, que les sapeurs de l’Armée de Callow avaient transformée en solide donjon. À partir de là, les fortifications de la Grande Alliance s’étendaient comme une toile d’araignée, grouillant d’acier, de gens et de bois. Le Hainaut était trop vaste pour qu’on élève un mur sur l’ensemble de ses basses terres, du moins de main humaine, mais nous avions fait au mieux : une succession de tranchées pour défendre le territoire en profondeur, creusées aussi loin que possible. La ligne défensive n’était pas droite, simple trait de plume sur une carte, mais aussi chaotique qu’un littoral. Les tranchées contournaient les marais, la pierre dure et les collines, ou rejoignaient les fortifications déjà en place.
Même si nous avions élevé un mur sur toute cette étendue, nous n’aurions pas été en mesure de le défendre. Il aurait été bien trop long pour qu’on puisse y poster les effectifs nécessaires afin de repousser une véritable attaque des morts, nos forces étant trop dispersées là où Keter concentrerait ses troupes à sa guise. À la place, nous avions les tranchées et les nœuds fortifiés, des places fortes réparties le long de la ligne, où les soldats étaient regroupés et maintenus en alerte. Des compagnies patrouillaient sur les tranchées désolées, accompagnées de chariots transportant une invention lycaonaise ingénieuse, qu’on appelait les holzburgen : les éléments d’une petite forteresse de bois, faciles à assembler avec de simples clous et un peu d’huile de coude, les chariots eux-mêmes servant astucieusement de remparts.
Quand les patrouilles se retrouvaient trop largement surpassées en nombre par les morts-vivants en maraude, elles se retranchaient et lançaient des signaux au cas où la scrutation serait brouillée, faisant ainsi appel à la deuxième ligne de défense. Plus au sud, le long des relais de scrutation, nous avions établi de grandes réserves mobiles, mobilisables sans préavis. Chacune comptait une avant-garde de cavaliers et plusieurs mages capables d’ouvrir un portail vers les Voies du Crépuscule. Ainsi, la plupart du temps, nos hommes arrivaient à temps pour relever les patrouilleurs. Nous faisions également tourner les soldats affectés à ces réserves, ainsi que leur emplacement, pour éviter que le Roi Mort ne puisse cartographier notre capacité à répondre à ses attaques.
Les réserves avaient été réduites de moitié lorsque j’avais dû rassembler en urgence une armée pour contrer la peste de morts-vivants qui avait surgi derrière nous, mais elles avaient depuis été reconstituées. Pas pour longtemps, toutefois. Nous avancerions bientôt sur les terres occupées par les morts et, pour leur porter le coup de grâce que nous espérions, il nous faudrait mobiliser autant de soldats que possible. Beaucoup étaient déjà là, et la place forte s’étalant en contrebas semblait respirer comme une créature vivante : une grande bête des temps anciens aux mille mains et aux mille pieds, qui se tordait, tournoyait et laissait suinter des feux par sa peau.
Le vent dans les cheveux, je laissai mes pensées défiler. Le toit de Neustal était en plomb, fortement incliné pour que la pluie en glisse, mais il y avait juste assez de place pour se tenir au bord de la corniche. Il avait plu la nuit précédente et les tuiles étaient encore glissantes, mais j’étais bien campée. Ce n’était pas la première fois que je me tenais ici.
La lune, presque pleine, nous toisait à travers un voile de nuages noirs, et une humidité étouffante dans l’air m’annonçait d’autres pluies. Le vent soufflait dans mon dos et rabattait mes cheveux en mèches sur mon visage, les frisottant au passage ; la sueur perlait à ma nuque. La sensation n’était pas désagréable. Je sentis le vent s’enrouler autour du Manteau de Woe, fermai les yeux et inspirai puis expirai lentement. J’eus beau essayer, je ne parvins pas à retrouver ce moment insaisissable, dans l’Arsenal, où mon Nom s’était éveillé, où j’avais senti mon vieil ami montrer de nouveau les crocs. J’ouvris brusquement mon œil. Mes oreilles ne m’avaient pas avertie de sa présence, mais elles n’en avaient pas besoin : un lien bien plus intime nous unissait.
Je ne dis rien. Je contemplai la plaine sombre et les rayons changeants de la lune qui s’étendaient au-delà des murs animés de la place forte. Aussi inquiétantes fussent-elles, les basses terres du Hainaut étaient magnifiques.
« Voilà une étrange habitude que tu as prise ces derniers temps, mon cœur », dit Akua Sahelian.
« Ah bon ? » Je ris doucement. « J’en ai eu de bien plus étranges, je t’assure. »
L’ombre se tint à mes côtés, nullement intimidée par la hauteur. Elle ne pouvait tuer aucune de nous deux, même si… Je déplaçai légèrement mon poids sur ma bonne jambe, sentis la tuile commencer à glisser et mon ventre se nouer. Et, dans cet instant suspendu avant la chute, cette peur instinctive ancrée dans notre cerveau reptilien, je crus presque pouvoir toucher mon Nom. Presque.
« Tu m’as dit un jour que tu avais le vertige », fit Akua.
« C’est vrai », reconnus-je.
« Pourtant, tu as affronté cette peur », dit-elle. « Tu l’as maîtrisée. »
« Le mot est fort », souris-je dans l’obscurité.
J’avais passé des nuits entières sur le bord du toit de l’orphelinat, à attendre que mes tremblements cessent, jusqu’à ne plus avoir envie de vomir. Et, au bout du compte, j’avais vaincu ma peur. Pourtant, même après toutes ces années, mon ventre se nouait encore, dans cet aveugle instant précédant la chute. Non, prétendre que je l’avais maîtrisée était bien trop audacieux.
« Une étrange habitude, et une humeur tout aussi étrange », murmura Akua. « Je me demande, Catherine, quelle peur t’amène cette fois au bord du précipice. »
J’aimais bien, contre toute prudence, qu’elle comprenne parfois sans qu’on ait besoin de lui souffler quoi que ce soit. Et je détestais ça aussi, évidemment. C’était comme être nue ; je n’avais pas honte de ma peau, mais mes pensées, c’était une autre affaire. On m’avait bien prévenue de ne pas laisser Akua entrer, de ne pas la laisser se glisser dans mon cercle intérieur, sous peine de découvrir que j’avais fait de mes os un nid pour le plus beau des serpents. Mais il était trop tard, à présent. J’avais déjà choisi la façon dont tout cela finirait, et il n’y aurait pas de retour en arrière. Trop de prix avaient déjà été payés.
« Je fais ce rêve, ces derniers temps », dis-je distraitement en fermant les yeux.
J’écartai les bras, comme une funambule levantine prête à traverser le gouffre, et je m’aperçus sans un bruit que l’ombre s’était écartée.
« Je me tiens toujours au bord », dis-je. « Mais ce n’est presque jamais le même endroit. Parfois, c’est le toit de mon enfance, mais le plus souvent, c’est autre chose. »
Mes bras avaient ouvert mon manteau ; le vent effleurait lentement son ourlet de ses doigts et le faisait claquer.
« Il y a eu le glacier au cœur des Champs de Wend, avec les eaux sombres en contrebas. Le précipice du tunnel qui menait à Liesse, pendant le Doom. Les murs de Keter. Le bout des quais de Laure, par une nuit sans lune. Il y a toujours une chute, et les ténèbres en dessous. »
J’étais éveillée. J’avais les yeux fermés, mais j’étais éveillée.
« Alors, comment sais-tu que tu ne dors pas en ce moment ? » murmura-t-elle à mon oreille.
Les poils de ma nuque se hérissèrent. Je souris, expirai lentement et ouvris les yeux. Je me penchai en avant, les bras toujours écartés, et pris le risque de m’approcher du bord de la corniche. Mon ventre se noua, saisi par cette morsure de glace familière, mais je tins bon.
« Dans le rêve, avouai-je, je tombe toujours. »
Mes pieds s’alourdissaient comme du plomb, et je plongeais dans les ténèbres. Jamais un cri ne s’échappait de ma gorge alors que je dégringolais dans le calme immobile, la fraîche paix de la nuit absolue.
« Alors, pas ce soir », murmura Akua.
Maudite soit-elle, pensai-je avec tendresse, à comprendre chacune de mes pensées. Elle se tenait à mes côtés, maintenant que j’avais ramené les bras contre ma poitrine, faisant comme si elle n’était jamais passée derrière moi pour me murmurer à l’oreille, comme elle le faisait jadis, quand elle n’était qu’un esprit lié au Manteau. Nous savions toutes deux qu’il en était autrement, mais nous laissâmes cette vérité de côté.
« Pas ce soir », convins-je.
Ce soir, mes pieds ne glissèrent pas. Ma jambe me lançait, mais je levai les yeux vers la lune à demi voilée et expirai. Inspiration, expiration, calme. Mon Nom ne s’éveilla pas, bien qu’il me semblât exaspérément proche.
« Il y a un endroit, hors des murs de Wolof, où des pierres anciennes ont été dressées en cercle pour un rituel oublié depuis longtemps », dit finalement Akua. « L’eau coule sous terre, alors de grands massifs de lys de Wasaliti, violets et pâles, poussent là dans l’herbe. »
Elle contempla la nuit, un léger sourire aux lèvres.
« Quand la lune est au plus haut, dit-elle, on peut s’allonger parmi les lys et l’herbe, comme sur un lit, et les ombres qu’ils projettent ressemblent aux grandes côtes d’un géant. »
Je la dévisageai un long moment.
« Ce n’est pas un lieu de pouvoir », dis-je.
« Non », répondit-elle à voix basse. « Je l’ai trouvé enfant, et je ne l’ai partagé avec personne. Cela fait bien des années que je n’y suis pas retournée. »
Un secret contre un secret, compris-je. Avait-elle su que je n’avais parlé de mes rêves à personne, ou ne faisait-elle que le supposer ? Peu importe. Un secret contre un secret, me répétai-je. C’était le genre de pensée qu’aurait eu un habitant de Praes… enfin, mieux valait laisser ce mot de côté. Trop dangereux pour toutes sortes de raisons, dont les histoires qu’il évoquait étaient la moindre. Le silence qui nous enveloppait pesait lourd dans l’air, porteur d’une offre. Elle m’en avait déjà fait une, même si rarement de façon aussi explicite, mais cela faisait un moment que je n’avais pas été réellement tentée. Kilian m’avait appris à accorder plus de valeur à la confiance qu’aux plaisirs de la chair, leçon douce-amère à assimiler. Si je tournais la tête pour croiser le regard d’Akua, j’acceptais son offre. Je tombais du bord, juste un peu.
Je me penchai en avant. La peur vint, mais je ne tombai pas.
« Nous sommes ce que nous sommes », dis-je sans me retourner.
J’étais beaucoup de choses, mais surtout une Callowane, et elle était le Doom de Liesse. Le pardon n’était pas de la matière dont mes os étaient faits, et cent mille âmes attendaient toujours qu’on leur paie leur dû.
« C’est vrai », acquiesça Akua Sahelian.
Je ne parvins pas à lire son ton. Déception ? Frustration ? Même si elle avait quitté les Terres désolées depuis longtemps, elle restait la fille de ce cercle de menteurs parmi les plus accomplis que la Création eût connus.
« Pourquoi es-tu venue ? » demandai-je.
Terrain plus sûr. Comme une gifle à un papillon, mes mots déchirèrent les derniers vestiges de ce qui flottait dans l’air.
« Une des patrouilles est rentrée en piteux état », dit-elle.
Je haussai un sourcil. Rien d’inhabituel. Keter s’enhardissait à tâter nos défenses depuis un mois — le Prince de Fer pensait qu’on nous mettait à l’épreuve pour voir si nous préparions une offensive, et j’étais plutôt de son avis — ; ce n’était donc pas la première fois que du sang coulait. Nous avions déjà commencé à augmenter les effectifs des patrouilles : c’était un bon moyen de faire goûter le feu aux conscrits avant les batailles qui nous attendaient.
« Razin Tanja en faisait partie », dit Akua.
Pas blessé, conclus-je, sinon elle me l’aurait dit tout de suite.
« De lourdes pertes ? » demandai-je.
« Près de la moitié, répondit-elle. Les morts les ont atteints avant qu’ils aient pu monter leur fortin de bois. »
« Ça l’a ébranlé », dis-je.
« C’est ce que m’a rapporté l’œil vigilant de l’Adjoint », confirma Akua. « Je me suis dit que cela pourrait t’intéresser. »
« Tu as bien fait », dis-je en jetant un dernier regard en contrebas.
Pas ce soir, pensai-je. Il y aurait une nuit, tôt ou tard. Tout le monde en avait une. Mais pas ce soir.
On verrait bien pour demain.
Le Seigneur de Malaga était dans ses quartiers, m’apprit-on.
Nous tenions Neustal depuis assez longtemps pour que ce qui n’avait été qu’une mer de tentes entourée de palissades se transforme en camp fortifié. On bâtissait des casernes en pierre et en bois, tandis que des maisons plus modestes s’élevaient dans un quartier réservé aux officiers. Dans ces « rues » boueuses, des nobles et des soldats de carrière venus de la moitié de Calernia se retrouvaient forcés de côtoyer leurs semblables, spectacle fascinant tant qu’il ne dégénérait pas en disputes bruyantes. Dire que la maison de bois où vivait Razin Tanja faisait partie d’un « quartier levantin » au sein de ce district aurait été exagéré, songeai-je, mais pas tout à fait infondé.
Pour des raisons pratiques — trouver facilement les officiers, faciliter le ravitaillement et la sécurité —, nous avions suivi la tendance naturelle des gens à rester entre eux. Aussi n’était-il pas étonnant que la rue fût pleine de guerriers aux couleurs des lignées du Lieur et du Tueur quand je boitai jusqu’à la demeure du seigneur Razin. Un Lieur me demanda de lui présenter mon poignet avant de me laisser entrer, afin de vérifier que j’étais bien celle que je prétendais être. Les mages levantins étaient peut-être nuls en illusions, mais les Lieurs manipulaient le sang depuis qu’ils avaient commencé leur apprentissage : à leurs yeux, celui qui coulait dans mes veines suffisait à prouver mon identité.
On ne m’annonça pas, mais je ne pris pas non plus le jeune seigneur par surprise. Je m’étais demandé à moitié s’il serait ivre quand j’arriverais, mais ce n’était pas le cas : il avait l’air sombre, certes, mais je l’aurais été aussi si j’avais dû voir la moitié de ma patrouille se faire massacrer par des morts-vivants. Il était assis et ne se leva pas à mon entrée, mais il m’adressa un signe de tête.
« Reine Noire, me salua Razin de la Lignée du Lieur. »
« Seigneur Razin », répondis-je en fronçant les sourcils.
Il avait la pommette tuméfiée, un hématome violacé qui s’assombrissait sur les bords. Cela le faisait paraître plus jeune, et plus abattu qu’un des cinq nobles les plus puissants du Levant ne devrait jamais l’être.
« Vos guetteurs ne vous ont pas dit que je n’étais pas blessé ? » demanda-t-il d’un ton sec.
« On m’a dit que vous n’étiez pas blessé, admis-je sans ciller. Mais si vous ne vous en occupez pas, ce coup au visage va s’infecter. »
« On l’a nettoyé », balaya-t-il d’un geste.
« Vous avez des guérisseurs », lui fis-je remarquer.
Et même si aucun des Dominions n’avait pu être convaincu de soigner l’un des chefs des plus grandes lignées du Sang, il aurait pu en emprunter à une autre armée. L’aristocrate m’adressa un sourire sombre, et je me rappelai une fois encore le peu de batailles qu’il avait livrées avant notre première rencontre, à Iserre. Il avait alors été arrogant, avant d’être remis à sa place depuis, songeai-je, même si les vestiges de cette arrogance persistaient. Les gens étaient étonnants. Si fragiles à tant d’égards, et pourtant, même les leçons les plus dures avaient du mal à modifier ce qui se trouvait au fond de nous. Comme les mauvaises herbes tenaces d’un jardin, nos pires défauts étaient souvent les plus profondément enracinés.
« Je le sais, Votre Majesté, dit-il. C’est un choix. Le bleu finira par disparaître, mais la douleur sera… un rappel utile. »
J’aurais voulu le sermonner pour cette complaisance, mais comment le pouvais-je alors que ma jambe me faisait encore mal d’être restée debout au sommet du donjon ? L’hypocrisie et moi n’étions pas étrangères l’une à l’autre, mais j’essayais de ne pas rechercher sa compagnie. Je m’installai à sa table, puisqu’il était clair qu’il n’allait pas m’y inviter, et son grognement las fut la seule protestation qu’il parvint à formuler.
« Que s’est-il passé ? » demandai-je.
« Ce pauvre orque que vous avez attaché à un fauteuil roulant doit avoir reçu le rapport, répliqua-t-il avec aigreur. »
C’était probable. Hakram faisait de son mieux pour remplacer ses membres manquants par ceux d’une centaine d’assistants affairés, et quand Hakram s’y mettait, les choses avançaient.
« Je le lirai, dis-je. Mais ce n’est pas ce que je te demande. Que s’est-il passé, Tanja ? »
Le jeune seigneur détourna les yeux. Pas vers une fenêtre, car nous n’en avions pas fait construire — trop risqué, vu les dangers d’infiltration —, mais vers un mur couvert de tapisserie. Il lui fallut un moment pour me répondre, d’une voix épuisée et rauque.
« Nous ne les avons pas vus avant qu’il soit trop tard, dit le Seigneur de Malaga. Les squelettes étaient loin et lents, alors nous avons pris notre temps. Nous avons même envisagé des duels. »
Je haussai un sourcil. Il savait que je désapprouvais ces pratiques.
« Ma cousine Alis était avec nous, tout juste arrivée de chez elle, poursuivit Razin. Nous étions proches, enfants. »
Ses doigts se crispèrent, presque imperceptiblement.
« Elle n’a pas le Talent, elle non plus. »
Je savais que cela l’avait toujours meurtri, lui qui descendait de la lignée de mages la plus célèbre du Levant. On élevait les gens du Sang pour qu’ils tentent d’imiter leurs ancêtres en tout, afin de prouver qu’ils méritaient eux aussi le même Don. Pour un jeune, il avait dû être difficile de comprendre que, même en faisant tout comme il fallait, un simple hasard de naissance l’empêcherait de réaliser pleinement son héritage. Une personne partageant cette épreuve aurait été une amie chère.
« Un de nos cavaliers a reconnu les couleurs de notre lignée sur l’armure d’un des squelettes, dit-il. Des écailles émaillées. Le motif était ancien, mais c’était indéniablement du Tanja. L’un des nôtres, capturé au cours d’une croisade et désormais déployé comme fantassin ! »
Son sourire s’étira, plus sombre encore.
« Alis n’avait — n’a — aucun exploit à son nom, Reine Noire, me dit Razin Tanja. Le Levant est uni contre Keter, nos gens ne se livrent plus de guerres d’honneur. Elle avait perdu ses meilleures années de combat dans l’obscurité. Alors j’ai pensé pouvoir faire cela pour elle, lui offrir… »
« Un duel qui ferait sa réputation », achevai-je à voix basse.
Pour les gens du Sang, l’honneur et la réputation comptaient souvent davantage que l’or. Un beau cadeau pour une amie de longue date.
« Les squelettes étaient à peine plus nombreux que nous, reprit Razin, et ils n’auraient pas attaqué des palissades de bois. J’ai retardé les choses pour les appâter, puis envoyé nos cavaliers prendre leurs flancs à distance, afin de les empêcher de battre en retraite quand ils s’approcheraient. »
« C’était un piège », dis-je.
« Des goules avaient creusé sous terre, expliqua le Seigneur de Malaga. Alors, quand les squelettes se sont approchés et que nous avons commencé à bâtir nos murs, elles ont surgi pour nous prendre en embuscade. »
J’expirai longuement. Merde. Oui, c’était du Keteran tout craché. Les goules avaient dû faire des dégâts en prenant les Levantins par surprise, mais elles ne pouvaient pas être très nombreuses, sans quoi leurs travaux auraient été faciles à repérer. Non, on les avait sacrifiées pour empêcher la holzburg d’être montée avant que les squelettes ne soient à portée. Avec des effectifs pareils, les morts n’avaient jamais eu l’intention de gagner l’escarmouche. Le Roi Mort avait simplement échangé des cadavres contre des cadavres, sachant qu’il pouvait nous ensevelir patrouille après patrouille. Une sale nuit à traverser. Surtout si elle avait coûté la vie à votre cousine préférée, ce que je devinais à son expression.
« Alis ? » demandai-je.
« Elle est morte après avoir tué trois goules de ses propres mains, répondit Razin. Son exploit a été jugé digne de figurer dans les Registres. »
Je gardai le silence. Je ne l’avais pas connue ; même lui présenter mes condoléances aurait sonné faux.
« Allez-y, dit Razin avec amertume. Vous ne nous avez pas répété, encore et encore, qu’il n’y avait pas d’honneur à trouver dans cette guerre, Catherine Foundling ? Que nos coutumes étaient celles d’imbéciles, tant que nous vivions dans l’ombre de la Couronne des Morts, et qu’il nous fallait les abandonner sous peine de tout perdre ? »
Il serra les dents.
« Comme je l’ai fait, dit-il. Comme je pourrais le faire encore. »
J’aurais pu l’excuser, songeai-je, parler de bonnes intentions et rappeler que tout le monde faisait des erreurs. Mais je n’étais ni sa mère ni son amie, et il ne fallait pas excuser ce qu’il avait fait. Je m’adossai plutôt à ma chaise et soupirai.
« J’avais seize ans, dis-je à voix basse, la première fois qu’une décision de ma part a coûté la vie à des gens. »
Il se raidit, ses yeux sombres se fixant sur moi.
« J’avais déjà tué, précisai-je. Mais c’était différent. Je n’avais pas levé ma lame contre eux, c’étaient simplement… les conséquences. »
« Que s’est-il passé ? » demanda Razin Tanja d’une voix rauque.
« J’ai épargné un homme, dis-je. Pas par pitié, mais parce que j’avais besoin qu’il s’échappe et provoque de grands troubles. Ton peuple n’est pas le seul à se bâtir une réputation en débarrassant le monde de lions en liberté, Razin. Je l’ai épargné alors que j’aurais pu lui ôter la vie, et à cause de ça, des gens sont morts. »
Je souris à moitié.
« On pourrait dire qu’ils ont été pendus parce qu’ils avaient choisi de comploter une rébellion, dis-je. Ou qu’ils ont été pendus parce que le Seigneur Charogne l’avait ordonné. Ma décision n’était pas la seule à nous avoir conduits là. »
Je suivis du doigt les veines du bois sur la table.
« Mais quand on m’a fait regarder ces cadavres pendus au gibet, poursuivis-je, j’ai compris que c’était ma faute. Que ma décision s’était accrochée à toutes les autres, et que, peut-être, je n’étais pas coupable, mais que j’étais au moins responsable. »
Mon Dieu, il y avait eu une serveuse qui avait flirté avec moi. Son regard, juste avant la chute… De toute ma vie, je n’avais pas réussi à me souvenir de son nom, et cela me faisait honte, d’une façon étrange.
« Et qu’avez-vous fait, après ? » demanda le Seigneur de Malaga.
J’avais pleuré, voilà la vérité. Pleuré dans une ruelle où personne ne me verrait, effrayée et seule, à des lieues de chez moi. Et, dans les semaines qui avaient suivi, j’avais failli abandonner ma voie, jusqu’à ce que mon affrontement avec Akua, sur l’Île bénie, m’offre… une sorte de recul.
« Il n’existe pas de panacée, Razin, lui dis-je. On finit par s’habituer aux pertes, mais elles ne disparaissent jamais tout à fait. »
« Voilà une sagesse bien maigre », ricana le jeune homme.
« Souviens-toi de cette nuit, lui dis-je doucement. Au-delà de l’hématome. Souviens-toi de ton erreur, de ce que tu as ressenti en la voyant se répercuter dans le monde et t’arracher quelqu’un de cher. Et sers-t’en pour ne plus jamais refaire la même erreur, Razin. »
Sa mâchoire se crispa, puis il hocha lentement la tête.
« Il y aura d’autres erreurs, dis-je. D’autres défaites. Assume-les aussi, Razin Tanja, sers-t’en pour te relever — sinon, tu pleureras la perte de bien plus qu’une cousine. »
Il eut un rire sans joie.
« Plus j’ai à perdre, Reine Noire, plus j’ai peur, dit-il. Qu’y avait-il à craindre de perdre, quand je n’avais rien ? »
Toi et moi, mon gars, pensai-je. Mais j’avais dit tout ce que j’avais à dire, et s’il y avait quelqu’un qui pouvait alléger son chagrin, ce n’était pas moi. La plus grande bonté que je pouvais lui offrir était de partir, et de laisser aux autres la place que j’occupais. Je me levai, sentant ma jambe battre, puis lui adressai un signe de tête. Il ne s’opposa pas à mon départ.
« Reine Noire », dit Razin de la Lignée du Lieur en me saluant sèchement.
J’hésitai, les doigts posés sur la table.
« Je suis désolée pour votre perte », finis-je par dire.
Le silence me suivit dehors.
Les hommes de Hakram me trouvèrent avant même que j’aie quitté le quartier des officiers, avant que mes pas aient choisi une destination — j’étais trop agitée pour dormir, même à cette heure tardive —, et me chuchotèrent la nouvelle à l’oreille. Je remerciai le messager d’un air absent, déjà perdue dans mes pensées. Enfin. Il était temps qu’il arrive. Qu’on ne l’ait pas repéré avant qu’il ne soit déjà bien enfoncé dans la place forte n’était pas surprenant, même si je n’aimais guère l’apprendre ; sa destination, au moins, était prévisible. C’était toujours le premier endroit où il se rendait dans un camp, sauf si d’autres obligations l’en avaient empêché. La nuit se posa sur moi comme un voile alors que je m’éloignais en boitant, non pour me rendre invisible, mais pour masquer ma présence.
C’était un tissage qu’Andronike m’avait enseigné, une utilisation de la Nuit inspirée d’un sort qui avait autrefois été le favori des Sages du Crépuscule : on me verrait comme quelqu’un de banal, et les détails me concernant seraient difficiles à retenir. L’Adjoint avait appelé cela un Scribe du pauvre, ce qui était à la fois amusant et plutôt exact. Dans les parties militaires de la place forte, je ne m’en serais pas donné la peine, car mon visage — ou, plus précisément, mon manteau et mon bâton — était une clé qui ouvrait les portes et abaissait les protections. Mais aucune place forte aussi vaste que Neustal, étendue sur plusieurs lieues tourmentées, ne pouvait être entièrement peuplée de soldats. Nous avions des cuisiniers, des blanchisseurs, des vivandiers et des colporteurs.
Et quelques bordels, même si, après plusieurs incidents où des soldats avaient harcelé des blanchisseuses, nous les avions tous confinés dans un quartier particulier. Ainsi, aucune confusion n’était possible quant aux services proposés par les uns et les autres, et nous pouvions fouetter sans hésiter quiconque ne comprenait pas le sens du mot « non ».
Les Légions de la Terreur et l’Armée de Callow interdisaient toutes deux les suiveurs de camp, dont ces gens remplissaient essentiellement la fonction : ils ralentissaient les marches et consommaient autant de ressources qu’ils en fournissaient. Ici, toutefois, tenter d’imposer la même interdiction aurait été peine perdue, puisque les armées proceranes en comptaient à foison. J’avais d’abord cru que les Lycaonais n’en avaient pas, mais ils se contentaient de les armer, comme à peu près tous ceux qu’ils pouvaient se permettre d’équiper. Ces helfer et helferin ne combattaient que dans des circonstances précises et, autrement, remplissaient plus ou moins les mêmes fonctions. Les Levantins en avaient emmené peu dans le nord, à l’exception de leurs guerriers, mais leurs soldats du rang n’avaient pas hésité à profiter des petits conforts de la vie.
Puisque les civils devaient rester, il était hors de question de les laisser à l’extérieur des murs, où les raids des morts les auraient mis en danger. Neustal avait donc produit des quartiers civils où les ranger. Je m’y dirigeai en boitant. Plus précisément, je me rendis à la longue maison de rondins, le bordel le plus fréquenté de la place forte, sans passer par l’entrée réservée aux clients. Je contournai le bâtiment et me glissai devant les hommes de main engagés pour en garder la porte. Le héros probablement le plus célèbre de notre époque souriait et riait avec les filles et les garçons du bordel, tissant habilement la Lumière pour soulager leurs douleurs et leurs maladies.
Le Pèlerin Gris semblait parfaitement à son aise parmi eux et, plus surprenant encore, eux aussi parmi lui. J’avais commencé presque tout en bas de l’échelle, et je savais que la familiarité d’un noble souriant ne signifiait pas qu’on la lui rendait. Pèlerin était le nom qu’ils lui donnaient, ils savaient donc qui il était, mais cela ne semblait pas les intimider. Et ils n’avaient vraiment aucune raison de l’être, n’est-ce pas ? Contrairement aux rois et aux personnes dotées d’un Nom, ils ne faisaient pas partie de cette petite frange du monde que Tariq Fleetfoot surveillait avec méfiance. Ils n’avaient vraiment rien à craindre de lui.
À moins que leur mort n’empêche un plus grand mal, évidemment.
J’attendis qu’il ait fini. Contrairement aux soldats, ces gens n’avaient pas droit aux prêtres ni aux mages pour les soigner. Si le Pèlerin voulait faire un peu de bien ici, je n’allais certainement pas l’en empêcher. La nuit était longue et je n’étais pas encore fatiguée. Ils lui firent apporter une coupe de vin avant son départ ; il ne la vida qu’à moitié. Lorsque le Pèlerin s’éloigna dans les rues, je le suivis à un pas de distance. Il ne faisait aucun doute qu’il avait senti ma présence, car même s’il ne l’avait pas remarquée, les Ophanim l’auraient fait. Il ne se retourna pas et ne me regarda pas, mais son attitude trahit qu’il m’avait repérée.
« D’autres ont besoin de soins, dit Tariq.
« Il y a toujours des gens qui ont besoin de soins, répondis-je. La douleur ne se fatigue jamais. »
« Trop souvent, au nord du Levant, ce sont ceux qui apportent du réconfort qui souffrent, dit-il. Il est honteux que certains traitent l’occupation de cette façon. »
« Nous ne prenons pas les bordels pour cible, Pèlerin, répliquai-je sèchement. Ni même les civils. Mais je ne vais pas affecter à ces quartiers des guérisseurs qui seraient plus utiles avec les patrouilles ou dans nos infirmeries. »
Nous en avions déjà trop peu, qu’ils soient prêtres ou mages. Je n’avais interdit à personne de donner de son temps, à condition de ne pas s’épuiser, mais je n’allais pas condamner à mort des soldats qui combattaient Keter pour aider des gens venus ici en sachant qu’ils se trouvaient sur un front de guerre. Nous étions une place forte, pas une ville. Je n’étais pas déraisonnable de leur refuser quelque chose qu’ils n’avaient pas le droit de réclamer.
« Alors ne me refuse pas l’occasion d’agir, Catherine, répondit le Pèlerin. Si je peux apaiser la souffrance, je le ferai. »
« Ce n’est pas ce qui manque, ces temps-ci », grommelai-je.
« Le refus ou la souffrance ? » demanda-t-il.
« Je ne pense pas qu’on risque de manquer de l’un ou de l’autre, haussai-je les épaules. Mais ce n’est pas pour cela que je t’ai cherché. Il est grand temps qu’on parle. »
Il me lança un regard scrutateur, et je ne fus pas surprise de constater que mes voiles de Nuit n’étaient pour ces yeux qu’un peu de fumée.
« Tu as tenu parole au sujet du jeune Razin et d’Aquiline, dit-il. J’imagine que tu veux à présent qu’ils ne soient plus sous ta responsabilité. »
« Ce serait bien, dis-je. Même s’ils oublient parfois de m’emmerder, et je ne vois pas d’inconvénient à leur donner un coup de main de temps en temps. »
« Les jeunes gens obstinés peuvent être pénibles, c’est vrai », dit le Pèlerin.
Je le dévisageai, presque amusée. Combien de décennies lui avait-il fallu pour maîtriser l’art de dire une chose pareille sans la moindre trace d’ironie ?
« C’est ce qu’on m’a dit. Mais ce n’est pas pour tes jeunes seigneurs entêtés que je suis là. »
« Ah, dit calmement le vieil homme. C’est de cette conversation qu’il s’agit, alors ? »
« Ouais, répondis-je d’un ton sombre en montrant les dents. Parlons de la Barde errante, Tariq. »