Chapitre 478
« On m’a assuré que mes ennemis se cachaient derrière chaque ombre. Désormais, ils seront donc hors-la-loi. »
— Sinistra III, Impératrice de l’Effroi
Lors de l’une de nos premières conversations, Noir m’avait dit qu’il ne croyait pas qu’un règne fondé sur la seule peur puisse durer. Je trouvais délicieusement ironique que mon premier maître fût parvenu, par pur pragmatisme, à partager cette conviction avec Cordelia Hasenbach, qui y était arrivée surtout parce qu’elle était à peu près quelqu’un de bien. Quelle qu’en fût la raison, dans les faits, cela signifiait qu’au lieu de pouvoir intimider Mercantis jusqu’à son retrait sans qu’elle obtienne quoi que ce soit, nous lui avions jeté de la viande rouge. Pas en quantité ou de qualité suffisantes à son goût, mais assez pour lui donner autre chose que sa fierté à mâcher.
En cas de défaut de paiement d’un prince, Hasenbach s’engageait, au nom de la charge de Premier Prince, à reprendre sa dette et à la rembourser grâce à des impôts détournés à taux fixe. Elle garantissait aussi le paiement en marchandises si les pièces venaient à manquer, à hauteur d’un tiers de la valeur des dettes, et proposait que ces deux engagements soient garantis par un traité sous l’égide de la Grande Alliance. Pour satisfaire les seigneurs marchands les plus avides, elle vendit même quelques monopoles : pour dix ans seulement, toutefois, et ils ne seraient appliqués que sur les terres proceranes.
La plupart des monopoles concernaient des marchandises dont Mercantis dominait déjà le commerce — parfums, tissus, teintures et objets de luxe enchantés — et reviendraient, pour l’essentiel, à suspendre pendant dix ans la concurrence dans ces secteurs, que le monopole s’applique ou non à Callow. Mon royaume ne possédait ni les artisans qualifiés nécessaires pour se lancer dans ce commerce, ni l’or qu’il aurait fallu investir dans les ateliers indispensables à leur fabrication. Nous en aurions peut-être les moyens un jour, mais les seigneurs marchands auraient alors une belle longueur d’avance et aucune concurrence du plus grand royaume de la surface de Calernia pendant qu’ils en profiteraient. Mon peuple n’y perdait rien et pouvait même y gagner, à terme. L’audience s’acheva dans une atmosphère froide, mais sans hostilité, et l’affaire fut considérée comme réglée.
Pour le moment.
Les jours suivants passèrent vite. Les derniers marchandages sur l’organisation et la conduite de la campagne de Hainaut occupèrent mes heures — Malanza tentait toujours d’échanger contre des fantassins et des cavaliers arlésites quelques-uns des sigils drows, tandis que le Prince de Fer voulait moins de fronts d’attaque que les trois proposés par Juniper — tout comme les réunions régulières avec le Chevalier Blanc pour décider quels Nommés affecter à la campagne. Pour l’instant, la balance penchait un peu trop du côté des Héros, à mon goût, mais nous commencions à voir à quoi pourrait ressembler une troupe viable. Une brume d’impatience flottait dans l’Arsenal, chacun attendant l’arrivée des émissaires de la Titanomachie.
Ils étaient le dernier fil à nouer ; une fois celui-ci attaché, nous retournerions aux affaires de la guerre.
Quand les Gigantes arrivèrent, leur rapidité me surprit.
Nous avions eu moins d’une journée pour nous préparer entre le premier avertissement, annonçant que les trois géants avaient atteint Iserre, et leur arrivée inattendue à l’Arsenal. La forteresse d’Iserre où ils étaient apparus servait à rejoindre les Voies du Crépuscule, mais ne constituait pas l’un des points de translation : ce n’était qu’un raccourci pour gagner l’un d’eux, dans le sud-est de Salia. Aussi leur apparition, presque un jour plus tard, dans la salle de translation du poste de garde extérieur de l’Arsenal n’en fut-elle que plus surprenante. Hiérophante m’avoua en privé que ni la rapidité de leur marche ni leur traversée directe jusqu’au premier niveau des défenses de l’Arsenal ne pouvaient être reproduites par aucun des nôtres.
Je compris le message que les Gigantes nous adressaient, tout comme, je le supposais, les Procerans et les Levantins : ils disposaient de mystères dont nous ne pouvions que rêver, et nous ferions mieux de ne pas nous croire invincibles, malgré tout ce que nous avions réussi à bâtir.
Organiser à la hâte l’accueil des émissaires se révéla un véritable casse-tête. La Titanomachie n’entretenait toujours aucune relation diplomatique officielle avec la Principauté ; et s’il était douteux que ses membres attaquent le Premier Prince en sa présence, cela ne signifiait pas qu’ils accepteraient de lui parler. Hasenbach ne pouvait donc pas venir, et si Procer ne pouvait envoyer personne, mieux valait, pour sauver les apparences, que la Grande Alliance « choisisse d’envoyer un unique représentant ». Je proposai le Seigneur Yannu Marave, étant donné les relations cordiales, quoique distantes, du Dominion avec la Titanomachie, mais il vota pour moi et le Premier Prince s’abstint.
Après quelques échanges acrimonieux, je fus finalement désignée, une fois l’affaire réglée par la nouvelle que Hanno comptait accueillir lui-même les Gigantes. Si le représentant des Héros s’y rendait, celui des Vilains devait l’accompagner, tandis que le Seigneur Yannu et moi ne pouvions y aller tous les deux : cela aurait rendu l’absence de Hasenbach d’autant plus flagrante. Masego tenta de s’inviter, de façon peu subtile, pour pouvoir observer les Gigantes de près avec ses yeux magiques, mais je le renvoyai. Il pourrait s’y essayer plus tard, une fois les billevesées diplomatiques terminées. Je me retrouvai donc de nouveau en haut des marches qui descendaient jusqu’au sol de pierre où aurait lieu le rituel de translation.
Au moins, je n’aurais pas à redescendre ces fichues marches. C’était déjà ça.
Je portais une tenue de cérémonie noire et argentée, une couronne posée sur le front et le Manteau de Woe sur les épaules, rappel appuyé des deux charges que je représentais ici. Le Chevalier Blanc, en armure de plates, avait une épée à la hanche, mais avait choisi de ne pas porter de casque. Nous avions échangé quelques politesses après mon arrivée, tandis qu’une douzaine d’employés de l’Arsenal se tenaient derrière nous. Aucun de nous ne s’était montré brusque, mais nous étions rapidement tombés dans le silence. Ni l’un ni l’autre n’avions très envie de parler. Il y avait, bien sûr, une autre raison à cela. Depuis notre conversation au sujet du sort de Hache Rouge, nous n’avions pas échangé un mot en dehors de nos fonctions officielles.
J’avais appris tôt que tout avait un prix, et ne l’avais jamais oublié depuis — le Destin s’étant chargé de me le rappeler tous les quelques ans. Je n’eus pas le loisir de m’attarder sur la question : un frisson de pouvoir dans la salle m’avertit que les Gigantes n’allaient pas tarder à nous rejoindre. Appuyée sur mon bâton, je jetai un coup d’œil par-dessus le bord, depuis mon perchoir.
Il devint aussitôt évident qu’il ne s’agissait pas d’un rituel ordinaire. Les portes permettant d’entrer dans le demi-royaume qui servait de sas à l’Arsenal ou d’en sortir avaient une apparence caractéristique : une entaille dans la trame de la Création, dont les ondulations se propageaient vers l’extérieur. Mais la grande porte qui commençait à s’ouvrir n’avait rien de semblable. Un large rectangle haut, bordé de glyphes luisants, se forma d’un coup dans une détonation étouffée, et la ligne intérieure de sa bordure trembla légèrement. L’intérieur du rectangle vacilla, et je compris que cela ressemblait presque à une entaille : la couche séparant l’Arsenal des voyageurs se plissait et se ratatinait jusqu’à disparaître. Plus lent que notre méthode, notai-je, mais cela semblait plus stable, et leur porte était parfaitement alignée avec le sol, dans les deux niveaux de réalité.
Je n’étais pas certaine que ce fût réellement possible selon les lois de la sorcellerie trismégistane.
Les Gigantes arrivèrent sans cérémonie, et sans mages humains pour guider leur translation. Je ne savais pas à quoi m’attendre : je n’avais jamais vu de membre de leur peuple, et les illustrations des livres variaient énormément. Leur taille, bien sûr, ne pouvait passer inaperçue. Le plus grand devait mesurer trente pieds, et les autres n’avaient que quelques pieds de moins ; ils dépassaient ainsi le rebord d’où j’observais la plateforme. Malgré quelques différences entre eux, leur peau était d’un brun profond et semblait plutôt rugueuse. Leur silhouette évoquait celle des humains, dans des proportions bien plus imposantes, mais certaines différences sautaient aux yeux : leurs jambes étaient longues et puissantes, et leur cou nettement plus court.
Ils portaient des vêtements légers, d’un blanc d’une beauté inquiétante, sans couture, mais composés de plis complexes qui dévoilaient un triangle de peau brune sous le cou, puis formaient une tunique descendant jusqu’aux mollets. Une ceinture de bronze étincelant, faite d’une centaine de petites plaquettes de métal entrelacées, la maintenait en place. Leurs manches courtes laissaient voir des bras couverts de motifs d’or fluide, sinueux et enroulés. Il en allait de même pour les parties découvertes de leurs jambes, et leurs sandales étaient faites de pierre polie, retenues par de fins lacets de cuivre. Deux avaient une barbe, du même brun sombre que leur peau, sans moustache, qui leur descendait jusqu’à la poitrine en boucles luxuriantes. Sur les côtés, elle remontait jusqu’à l’emplacement des oreilles chez un humain, même si les géants n’avaient là qu’une peau lisse et une petite protubérance semblable à du cartilage.
Tous s’étaient partiellement rasé le crâne, mais celui qui n’avait pas de barbe avait plutôt une longue bande de cheveux partant près de son… de son ? de son front, pour descendre jusqu’à la nuque. Difficile à dire : je ne voyais aucune différence dans leur morphologie. Leurs yeux, en revanche, étaient étonnamment semblables à ceux des humains. Peut-être un peu pâles pour notre espèce, mais autrement presque identiques aux nôtres, surmontés de sourcils eux aussi.
La porte s’effondra dans le sol derrière les géants sans un bruit, et, l’instant d’après, il n’en restait aucune trace. Ils avancèrent lentement, prenant garde au plafond voûté. Le plus grand des trois — barbu, avec des yeux bleus d’une luminescence inquiétante — remuait subtilement la tête et les bras, tandis que le reste de son corps demeurait étrangement rigide. À mes côtés, Hanno bougea, inclinant la tête sur le côté d’un geste qui me parut exprimer amabilité et déférence. Les Gigantes me jetèrent un regard distrait, auquel je répondis d’un visage aussi impassible qu’un masque.
« Je suis Ykines Argent-sur-Nuage, dit le géant dans un miezan inférieur à peine teinté d’accent. Amphore de l’Absence Silencieuse, émissaire de la Titanomachie. Je vous salue, Reine de Callow. »
Je ne m’étais pas attendue à ce qu’il me reconnaisse, pour être honnête. Cela me troubla, même si je pouvais m’expliquer la chose par le manteau et la couronne, plutôt reconnaissables. Amphore n’était pas le titre que Hanno lui avait donné, me semblait-il, quand nous avions parlé des Gigantes la dernière fois. C’était skope, j’en étais sûre. D’après le contexte, j’avais compris qu’amphore était un titre supérieur, sans savoir exactement ce qu’il impliquait. Avant que je puisse lui répondre, l’émissaire se tourna vers le Chevalier Blanc. Les Gigantes bougeaient leur corps avec des gestes trop rapides et trop subtils pour que je puisse en saisir les nuances.
« Je vous salue, Invité des Neuf Pics, dit Ykines.
— Je vous souhaite la paix, répondit Hanno.
— En effet, dis-je en m’efforçant de ne pas pencher la tête sur le côté. Vous êtes tous les bienvenus à l’Arsenal, en tant qu’invités de la Grande Alliance. »
« Nous acceptons votre hospitalité, dit Ykines Argent-sur-Nuage. Certains d’entre nous auront besoin de dormir quelques heures. Ensuite, la Titanomachie pourra être entendue et écouter à son tour. »
Sans détour, mais cela ne me dérangeait pas particulièrement. Je n’accablai pas les émissaires de banalités et les confiai aux employés qui les attendaient. La plupart des couloirs de l’Arsenal étaient trop bas pour les géants, même s’ils se courbaient ; ils devraient donc suivre un itinéraire précis. Leurs chambres seraient au moins adaptées à leur taille, mais ils logeraient dans le Dépôt plutôt qu’à l’Alcazar. Leurs « appartements » étaient un entrepôt reconverti, quoique décoré avec assez de faste pour que je ne l’aurais pas cru si on me l’avait raconté. Fidèles à leur parole, les Gigantes se retirèrent dans leurs quartiers et n’en sortirent pas pendant plusieurs heures. Ils ne répondirent pas quand on frappa à leur porte.
Nous étions au petit matin, et ils ne reparurent qu’au milieu de l’après-midi. Le Seigneur Yannu demanda à être présent, tout comme le Chevalier Blanc, et les portes se refermèrent pour quelques heures encore. Elles ne s’ouvrirent que pour un repas pris en commun — à ma grande surprise, les Gigantes mangeaient apparemment peu de viande — avant qu’ils ne s’enferment à nouveau pour une dernière heure. Les deux humains s’en allèrent ensuite, et je ne fus pas tout à fait surprise de recevoir peu après un messager de Hanno. J’acceptai de le rencontrer sans attendre et clopinai jusqu’à l’une des salles de l’Alcazar, non loin de là.
Il avait quitté son armure, remarquai-je, et remis sa tunique grise habituelle. Quelques papiers et rouleaux, ainsi qu’une plume et un encrier, occupaient une partie de la table où il était assis, mais sa charge de travail semblait légère. Le Chevalier Blanc se leva comme il se devait quand j’entrai. Je balayai le geste d’un grognement et m’assis de l’autre côté de la table. Puisque Hanno avait demandé cette rencontre, je bus une gorgée d’eau qu’il m’avait servie et attendis qu’il prenne la parole.
« La Myrmidon s’est portée volontaire pour participer à la campagne de Hainaut, m’apprit-il. Comme le Pèlerin Gris y participera également et que le Chevalier du Miroir l’accompagnera, l’Anachorète doit rester à Cleves. La principauté serait autrement trop peu défendue. »
Je haussai un sourcil. Ce n’était pas la conversation à laquelle je m’attendais, même si la question n’était pas sans importance. Cleves manquait effectivement de Nommés, puisque le Poète Exalté et le Gardien Fou étaient tous deux venus de ce front et qu’ils n’en reviendraient pas de sitôt.
« Je peux y laisser le Chevalier Rouge, si ça t’inquiète, dis-je. Mais pas le Chasseur de têtes : son truc pour pister est bien trop utile. »
Le Chevalier Rouge était l’un des meilleurs Nommés de mon camp pour tuer, mais aussi profondément désagréable à bien des égards. On ne pouvait vous répéter qu’un certain nombre de fois que les faibles devaient mourir et que les forts devaient prendre ce qu’ils voulaient avant que cela ne devienne plus qu’un peu agaçant. Non, vu les difficultés inhérentes à la gestion d’une coalition de Nommés, il serait peut-être plus sage de la laisser sur place, de toute façon. Je pourrais même invoquer le manque de Nommés à Cleves pour justifier ma décision quand elle se plaindrait, inévitablement, de ne pas participer à l’offensive.
« Ce serait apprécié, répondit-il en hochant la tête. Je compte aussi muter la Sœur Souillée du Col du Crépuscule vers le front de Cleves, à moins que tu n’y voies une objection majeure. »
Je haussai un sourcil.
« La dernière fois que j’ai entendu parler d’elle, elle se débrouillait bien, dis-je.
La Sœur Souillée était une vieille dure à cuire, et son affinité avec la Lumière la rendait très utile contre les énormes constructions nécromantiques que le Roi Mort utilisait comme machines de siège dans le nord.
« Il me faut quelqu’un pour prendre la direction des opérations à Cleves, reconnut le Chevalier Blanc. Avec le départ du Chevalier du Miroir, l’Héros le plus âgé de la région est l’Anachorète, et il n’est… pas fait pour ça. »
Ouais, passer quarante ans en exil dans les montagnes n’était généralement pas le meilleur moyen de développer ses talents sociaux. La Myrmidon était probablement la deuxième dans la hiérarchie des Héros du coin, à l’heure actuelle, mais, malgré ses talents de combattante, toutes ses langues, à part un obscur dialecte penthésien, étaient un peu chancelantes. Elle haïssait aussi le Chevalier Rouge, qui la lui rendait avec une violence égale, ce qui en faisait un choix encore moins adapté. Le Chevalier n’était pas vraiment une cheffe pour les Vilains — j’avais affecté à Cleves surtout des Nommés indépendants, en partie pour l’empêcher de se constituer une base de pouvoir — mais elle était la plus forte des miens dans la région, ce qui comptait.
« Il te faut quelqu’un qui maîtrise bien la Lumière au Col, dis-je. Nous retirons déjà le Guérisseur renégat ; ils commencent à être un peu démunis là-haut. »
Sur les trois Vilains présents en terre lycaonaise — la Forgeronne amère, le Cambrioleur affable et le Métamorphe —, seul le dernier était véritablement en état de combattre, à mon avis. Du côté des Héros, le Pyromancien audacieux avait valu vingt fois son poids en or depuis son arrivée des Villes libres, et l’apparition de l’Épée sanglante en tant que premier héros lycaonais de la guerre avait considérablement remonté le moral de ses compatriotes. Mais, malgré leurs talents, aucun des deux ne pouvait abattre un beorn comme le ferait quelqu’un qui maniait la Lumière.
« L’Apôtre Inébranlable s’y rendra, et l’Astrologue a accepté de la prendre sous son aile, répliqua-t-il. »
Beurk, cette cinglée ashuranne. Peu m’importait le nombre de tempêtes qu’elle avait prédites : ce qu’elle faisait n’était qu’une forme spécialisée de scrutation, pas quelque discipline venue d’un autre monde. Mais elle était âgée et n’avait pas tendance à se faire tuer. On pouvait tomber sur pire mentor. Comme le Métamorphe, dont les Lycaonais se seraient probablement enthousiasmés comme de leur premier Nommé depuis au moins un demi-siècle, s’il n’avait pas aussi été un cannibale métamorphe. Ça, euh, avait tendance à refroidir l’enthousiasme.
« Les Désenchevêtreurs se révèlent efficaces, alors je m’en accommoderai, soupirai-je. Tu as eu des nouvelles du Duelliste fanfaron ? »
« Il considère que son honneur le lie à la protection du Premier Prince jusqu’au prochain solstice d’hiver, répondit Hanno, même si elle lui ordonne personnellement de partir au nord. Nous devrons faire sans lui. »
Dommage. L’homme ne valait peut-être pas grand-chose dans une véritable bataille, mais il serait une vraie plaie pour les Revenants.
« La liste prend forme, dis-je pensivement. Archer penche pour l’instant vers la dissolution de ce qu’il reste de son ancienne bande. Si elle le fait, tu veux le Paladin au nord ? »
« Sa présence comblerait les postes laissés vacants par le départ de la Sœur Souillée et du Guérisseur renégat, en plus de l’affectation du Guérisseur Inébranlable, acquiesça-t-il. »
Nous remplacions des combattants aguerris par des plus faibles, mais si nous voulions nos meilleurs combattants à Hainaut, nous ne pouvions pas nous plaindre ensuite de leur absence ailleurs. Je bus une gorgée d’eau, puis lui laissai un instant de silence pour lui permettre de reprendre la parole. Nous en avions fini avec les Nommés, donc. Bien.
« Alors, comment se sont passées les négociations avec la Titanomachie ? demandai-je sans détour.
— Elles ont été fructueuses, répondit-il. Une proposition officielle sera présentée ce soir à la Grande Alliance. »
Je haussai un sourcil.
« Bonne nouvelle. Qu’est-ce qu’ils proposent ? »
Il soutint mon regard sans répondre. Je sus instinctivement, dès le début, que ce silence ne venait pas de quelqu’un qui cherchait ses mots. J’attendis tout de même.
« Alors, on en est là, finis-je par dire d’une voix basse.
— Tu ne peux pas avoir le beurre et l’argent du beurre, Catherine, répondit simplement Hanno. Le Seigneur Marave tentera bientôt d’organiser une réunion officielle de la Grande Alliance. Lui et moi y présenterons l’offre faite par les émissaires de la Titanomachie. C’est tout ce que j’ai à dire à ce sujet. »
J’étais sur le point de le reprendre et de lui dire qu’il aurait dû m’appeler reine Catherine, mais je maîtrisai mon humeur. Je n’allais pas saler davantage ces terres par pure mesquinerie. Je soufflai et l’observai. Je devais l’admettre, cette situation m’attristait un peu. Nous avions été amis, à notre manière. Notre amitié avait ses limites, mais elle n’en avait pas moins été une amitié. Peut-être le redeviendrions-nous un jour, mais même dans ce cas, ce ne serait plus pareil. Je cherchai dans son regard l’écho de ce sentiment, mais n’y trouvai qu’une tranquillité qui paraissait désormais… froide. Distante.
Peut-être l’avait-elle toujours été, pensai-je, et avais-je simplement été trop occupée à contempler mon reflet dans l’étang pour le remarquer.
« Alors, nous n’avons plus rien à nous dire, déclarai-je. Je te verrai quand la proposition sera présentée, Chevalier Blanc. »
Pendant un instant, je crus qu’il allait parler, mais il hocha simplement la tête.
Je n’avais ni les mots ni le droit de le faire changer d’avis. Alors, je partis, tout simplement.
Le message arriva quelques instants après mon retour dans mes quartiers, et je ne tardai pas à accepter l’heure proposée : un peu après le souper, ce soir même. Une note de Vivienne m’attendait également, par hasard. Ses gens parmi le personnel de l’Arsenal avaient vu le Seigneur Yannu et le Premier Prince tenir une réunion privée, peu après ma propre rencontre avec Hanno. Le seigneur levantin n’avait pas fait le même effort avec moi, ne pus-je m’empêcher de remarquer, et je doutais que ce fût parce qu’il s’attendait à ce que le Chevalier Blanc me tienne au courant. Après tout, Hanno avait pris soin de bien faire comprendre qu’il ne s’immiscerait pas dans les affaires politiques de la Grande Alliance.
Marave témoignait-il sa bonne volonté au Premier Prince pour compenser les fois où nous avions fait front commun afin de la faire plier ? Callow avait des intérêts communs avec le Dominion, c’était vrai, mais mon royaume était loin et Procer tout proche. Yannu le Prudent ne faisait peut-être que se montrer fidèle à son nom une fois encore, en assurant les arrières du Dominion dans ses alliances. C’était désagréable d’être celle qu’on laissait dans l’ignorance, cette fois, mais j’y verrais un rappel utile : tout le monde n’appréciait pas l’influence que j’exerçais au sein de la Grande Alliance. J’avais concentré beaucoup de pouvoir entre mes mains, en étant à la fois Reine de Callow et représentante des Vilains, et si personne n’essayait de me remplacer, cela ne signifiait pas qu’on ne prendrait jamais de mesures pour me contenir.
Le conseil se réunit rapidement et, après un après-midi d’attente fébrile, je trouvai la séance plutôt décevante. Le Chevalier Blanc faisant office de témoin, le Seigneur Yannu sortit les transcriptions écrites de la proposition présentée par Ykines Argent-sur-Nuage au nom de la Titanomachie. Les biens offerts méritaient qu’on y regarde à deux fois, dus-je m’avouer en silence. Deux cents pierres de protection, une centaine d’artefacts adaptés au combat et les services temporaires de dix artisans de la Fidélité réticente — un Chœur spécialisé dans ces artefacts, dont les membres comptaient parmi les négociants les plus assidus de leur espèce avec le Levant —, qui les adapteraient avant leur utilisation et mettraient leur expertise au service des fronts, tant qu’on ne leur demandait pas de combattre.
En « échange », les Gigantes exigeaient que deux de leurs chante-sorts — dont l’identité restait à déterminer — aient pleinement accès à l’Arsenal, à ses ressources et à tous ses projets publics. Ils voulaient aussi que la Grande Alliance reconnaisse officiellement le droit de leur peuple à emprunter les Voies du Crépuscule.
Les artefacts étaient tentants, mais, vu ce qu’on nous demandait, j’étais sincèrement prête à insister pour obtenir de meilleures conditions. La construction de l’Arsenal avait coûté une fortune et il abritait les travaux de certains des esprits les plus brillants de Calernia : nous devions demander plus que de simples babioles si nous voulions le partager avec la Titanomachie. Puis le Seigneur Yannu ajouta le dernier élément de l’offre, et je fus heureuse de m’être retenue de parler.
« La Titanomachie reconnaît la menace que représente l’ascension du Roi Mort, déclara le Seigneur Marave. Et, s’ils ne feront pas la guerre aux côtés de Procer, ils proposent à la place un présent : une grande protection, dressée le long des rives du Tombeau, qui repoussera les morts. »
Je vis la convoitise dans les yeux de Hasenbach et compris que les géants nous tenaient. Je mis de côté les implications stratégiques d’un tel présent pour m’étonner qu’ils aient seulement pensé à nous le proposer. Nous ignorions encore que nous devions lancer une offensive à Hainaut. Je jetai un coup d’œil au Chevalier Blanc et au Seigneur d’Alava, me demandant ce qu’ils avaient raconté aux géants, avant de reconnaître que cela n’avait aucune importance. Les Gigantes avaient peut-être fait cette offre avec l’intention de commencer les travaux à Cleves, dont les rives étaient relativement sûres, puis de progresser vers l’est le long de l’eau, soutenus par nos armées. Et même si ces deux-là s’étaient montrés trop bavards, les résultats qu’ils avaient obtenus le justifiaient largement.
C’était tentant. Dieux, que c’était tentant. Si nous reprenions Hainaut jusqu’à la côte et que les Gigantes dressaient ensuite des protections d’une qualité comparable à celles qui s’étendaient sous le Mur du Serpent Rouge, la nature de cette guerre changerait. Les terres lycaonaises, lourdement fortifiées, deviendraient la principale voie d’invasion vers Keter, et les fronts autour des lacs se stabiliseraient presque du jour au lendemain. À tel point qu’il nous deviendrait peut-être possible de tenter une offensive contre la Couronne des Morts elle-même, si Masego menait à bien le projet des Saisons écartelées.
« Les Gigantes ne marchandent pas, nous prévint le Chevalier Blanc. C’est leur seule offre. Je vous demande de l’examiner sérieusement. »
Hasenbach le remercia, et nous convînmes de nous réunir de nouveau le lendemain, après avoir « examiné » la question. Mais tous les membres de la salle savaient comment cela finirait. Il ne restait qu’à décider combien de temps attendre avant d’accepter, pour ne pas avoir l’air désespérés.
Il me restait encore quelques jours à passer à l’Arsenal, mais la fin approchait à grands pas.
Dès que le traité avec les Gigantes serait conclu et que j’aurais réglé mes quelques affaires, je retournerais à Hainaut pour commencer à préparer la campagne depuis là-bas. Indrani m’accompagnerait, et Masego viendrait peut-être plus tard — cela dépendrait de l’avancement du projet des Saisons écartelées —, mais je laisserais d’autres personnes derrière moi. Je regardais l’une d’elles, celle dont le départ me ferait le plus mal, à nouveau installée dans le même vieux siège de l’infirmerie, devenu pour moi comme un second lit. Le seul signe que Hakram guérissait était que les mages guérisseurs lui avaient retiré le sort qui l’aidait à respirer, estimant que ses poumons pouvaient désormais se débrouiller sans assistance. Pour le reste, sa silhouette endormie n’avait pas changé.
« Je vais devoir te laisser derrière, dis-je à voix basse. ’Drani a raison. Je pourrais prolonger mon séjour en préparant la suite d’ici, mais ce ne serait que retarder l’inévitable. »
J’avais encore la nausée à l’idée de l’abandonner dans ce petit lit, dans cette petite pièce, alors qu’il n’était blessé que parce qu’il s’était battu pour moi. On frappa à la porte et je sortis de mes pensées, non sans ressentir une certaine irritation. J’avais demandé à mes gens de ne pas me déranger.
« Entrez, dis-je d’un ton que je m’efforçai de garder égal. »
Je laisserais le bénéfice du doute à la personne qui entrait, si elle avait décidé de passer outre mes consignes claires. Mais ce ne fut pas un messager nerveux qui se présenta : c’était Vivienne Dartwick. Je ravalai aussitôt les paroles cinglantes que j’avais déjà sur le bout de la langue. Vivienne n’avait pas l’air nerveuse, pas exactement. Il en fallait plus que nos désaccords actuels pour rendre nerveuse une femme qui avait tenu tête à une Princesse de l’Été. Mais elle semblait… sur ses gardes. Hésitante. Et elle s’était visiblement habillée plus simplement qu’à l’ordinaire.
À Salia, elle avait pris l’habitude de porter de jolies robes. Rien d’extravagant — elle était callowane, et nous étions en guerre —, mais elles avaient une nette allure noble. Cela se comprenait. Son père avait été noble, même si la Conquête l’avait dépossédé de ses terres, et elle avait dû porter des vêtements de ce genre quand elle était plus jeune. Je n’avais jamais remarqué à quel point cela changeait son apparence, jusqu’à cet instant, où je la voyais pour la première fois depuis des lustres dans une tenue plus proche du cuir qu’elle portait quand elle était la Voleuse. Elle avait encore une jupe et des leggings sous sa longue chemise, mais c’était un changement notable par rapport à ses habitudes.
« Cat, me salua-t-elle. Tu as un moment ? »
Elle tenait une bouteille, remarquai-je. Le verre était de mauvaise qualité : elle venait probablement de Callow. Du vin d’été de Vale ? Elle était venue préparée. Ou essayait de m’acheter, comme si j’étais une ivrogne qu’on pouvait soudoyer avec son poison favori.
« J’avais demandé à… commençai-je, puis je vis son visage se fermer.
Je m’interrompis. Son hésitation, sa tenue plus simple, le vin. Dieux, elle faisait des efforts, n’est-ce pas ? Alors même que ce n’était pas sa faute. Et quelque chose dans ce changement de vêtements me laissait un goût amer. Cela ressemblait un peu à une humiliation, et je n’aimais pas ce que cela disait de nous deux qu’elle ait cru que ça pourrait marcher. Un mauvais moment ne justifiait pas de lui sauter à la gorge.
« Laisse tomber, dis-je. Entre, et ferme la porte derrière toi. »
Elle hocha la tête, mais sa méfiance ne la quitta pas. Elle avait l’air un peu désemparée, ne sachant trop quoi dire, même lorsqu’elle s’assit à côté de moi, dans le fauteuil où Indrani s’installait d’ordinaire.
« Je faisais mes adieux, lui dis-je. Ou peut-être que je le prévenais qu’ils approchaient, en fait. »
Je ne partirais pas dès le lendemain, après tout, même si la date n’était pas si lointaine.
« J’ai encore du mal à croire qu’il ait été blessé aussi gravement, avoua-t-elle. Il n’a jamais été notre meilleur combattant, mais il m’a toujours paru si… solide. »
Je grognai en signe d’assentiment.
« Personne ne résiste aux démons, dis-je. Au moins, le Chevalier du Miroir l’a tranché avant que la corruption ne se répande. »
Sinon… Je me rappelai les yeux suppliants de Nephele et mon bâton qui s’abattait. Je fermai les yeux un instant et respirai calmement, inspirant et expirant, jusqu’à ce que la peur glaciale qui m’avait saisie retombe. Dieux. Rien que la pensée de devoir faire la même chose à Hakram…
« Ces dernières années ont été longues, n’est-ce pas ? dit Vivienne, d’un ton presque pensif. »
Elle me regardait d’une expression difficile à déchiffrer. Ma mâchoire se crispa, gênée.
« Pour tout le monde, dis-je.
— Pour toi plus que pour moi, répondit-elle. Nous sommes toutes les deux épuisées, Cat, mais pas de la même façon. »
« Une excuse creuse, dis-je. »
J’avais atteint les sommets où je me trouvais maintenant en marchant sur un tas de cadavres. Je ne profanerais pas ces morts en me lamentant sur les fardeaux du pouvoir. Vivienne ne dit rien pendant un moment. Cela ne me dérangeait pas, même si le silence n’était pas vraiment confortable.
« J’ai entrepris de faire un recensement de Callow, annonça-t-elle soudain.
Je haussai les sourcils, surprise. Je n’en avais pas entendu parler.
« Les Fairfax n’en faisaient que de temps en temps, et leurs méthodes n’étaient pas fiables. Mais, sous le Seigneur Charogne, l’Empire a recueilli quantité d’informations dignes de confiance, poursuivit Vivienne.
Noir s’était probablement surtout intéressé aux chiffres de la population et aux activités locales, pensai-je, car ces renseignements lui auraient permis de suivre la circulation de l’argent. Un manque d’or là où il aurait dû y en avoir beaucoup lui aurait révélé quels nobles essayaient de lever des troupes pour se rebeller.
« Qu’est-ce que tu comptes en faire ? demandai-je.
— Je veux financer des ateliers et des guildes pour encourager certains métiers, répondit-elle. Nous avons les matières premières nécessaires pour fabriquer des teintures et des sortes de tissus qui ont enrichi Mercantis. L’argent royal pourrait aider notre peuple à se lancer dans ce commerce. Et nous pourrions beaucoup organiser par l’intermédiaire des guildes : le bois de Holden et de ce qui fut Liesse vaudrait une fortune à l’est, où ils en manquent cruellement. Le commerce de bétail avec les clans en remontant le fleuve, en échange d’ambre et de fourrures, nous enrichirait tout en donnant aux orques une raison de ne jamais reprendre leurs raids. »
« Il te faut la paix pour ça, lui rappelai-je avec douceur.
Pour pouvoir commercer avec l’est, et avoir l’argent nécessaire à tout cela.
« Je sais, m’assura-t-elle. Je le sais vraiment. Je comprends que la guerre contre le Roi Mort est la priorité, pour l’instant. »
Elle croisa mon regard, ses yeux bleu-gris pâlis par la lueur des magelumières.
« Mais je veux que tu saches que je ne serai pas une… parasite, dit-elle. Je ne vais pas me contenter de profiter de ta réputation pour monter sur le trône, puis ne rien faire de tout ça. Tu m’as fait confiance, Cat. Et je sais qu’en partie, c’est parce que j’ai appris à voir les choses comme toi — à comprendre tout ce que nous pourrions devenir si nous cessions de considérer les peaux-vertes comme nos ennemis —, mais j’aimerais croire que tu as vu en moi l’étoffe d’une bonne reine. »
Sa voix s’était brisée. Je retins mon souffle, comme si le moindre son risquait de l’interrompre.
« Je veux être à la hauteur, dit Vivienne, le regard dur comme la pierre. Je serai à la hauteur. »
Je finis par expirer lentement. Elle ne dit plus un mot, se contentant de chercher sur mon visage une réponse, avec une sorte de désespoir.
« Je le sais, dis-je à voix basse. Je ne t’ai jamais prise pour une… »
Je n’allai pas jusqu’à prononcer le mot parasite, mais il résonna tout de même dans le silence. Je passai une main dans mes cheveux, pesant mes mots. Si maladroits qu’aient été les premiers, le visage de Vivienne me montrait qu’ils avaient au moins dissipé une partie de son appréhension. De gestes peu assurés, je finis par prendre ma pipe, ce vieux cadeau de Masego qui m’était devenu si cher, et la bourrer. Quelques instants plus tard, une touche de Nuit suffit à me faire exhaler un long filet de feuille d’éveil. Vivienne avait fait preuve de patience ; je pris donc la parole.
« Je crois que tu seras une bonne reine, dis-je. Sincèrement. Et si j’ai été un chef de guerre compétent, je ne pense pas que les talents qui m’y ont aidée conviendraient en temps de paix. »
J’avais trop pris l’habitude que mes ordres soient exécutés sans qu’on les remette en question. J’avais trop pris l’habitude d’avoir recours à la violence pour obtenir ce que je voulais, aux intrigues, aux assassinats et à toutes les façons ignobles d’imposer sa volonté. Ces méthodes avaient leur place dans l’arsenal de toute reine, mais elles étaient devenues un peu trop faciles à saisir pour moi. Trop accessibles. J’aimais croire que j’avais fait de mon mieux pour mon peuple, mais je ne nierais pas l’avoir gouverné en tyran. Vivienne n’était pas faible, mais, même en tant qu’héroïne, elle n’avait jamais aimé tuer. Ce ne serait pas son premier recours. Et les projets qu’elle commençait déjà à élaborer ne faisaient que confirmer que j’avais choisi la bonne successeure.
« C’est une partie de ce qui me met en colère, je crois, avouai-je. Je sais que mon nom figurera dans les livres d’histoire, Vivienne. Mais, chez nous, je ne peux m’empêcher de penser qu’on se souviendra de moi comme des jours sombres qui ont précédé ton accession au trône. »
Je souris, avec un brin d’amertume.
« La plupart reconnaîtront qu’ils étaient nécessaires, murmurai-je. C’étaient des temps sauvages, et Callow avait donc besoin d’une reine sauvage. Mais nous nous sommes débarrassés d’eux, et d’elle, ensuite, pour laisser place à une ère plus éclairée. »
Cette ère éclairée, pensai-je, était assise à côté de moi, le visage empreint d’une sorte de chagrin.
« Ça ne se passera pas comme ça, lança Vivienne avec véhémence. Tu sais bien que je ne les laisserais pas… »
Je pris sa main un instant et la serrai dans un geste trop rude pour exprimer de la gratitude, mais trop reconnaissant pour être de la colère.
« Je vois déjà le courant, lui dis-je doucement. Et où il mène inévitablement. »
Ce n’était pas sans raison que les choses se passaient ainsi. Rien n’était sorti de nulle part, comme par intervention divine. Ma décision de garder Akua à mon service m’avait fait perdre beaucoup d’estime, même auprès de mes plus fidèles, et, au pays, l’envoi de Callowans mourir sur des champs de bataille étrangers contre le Roi Mort était devenu de moins en moins populaire, à mesure que les soldats restaient loin et que les impôts demeuraient élevés. Je ne craignais pas une révolte, en partie parce que tous ceux qui auraient pu en mener une étaient morts ou dans mes armées. Mais j’avais fait de Callow un berceau d’armées, et rien d’autre. La seule trace que je laisserais à mon peuple serait le souvenir des victoires et des défaites auxquelles j’avais mené mes soldats.
Ce n’était pas une pensée agréable.
« Archer m’a passé un savon, avouai-je, à sa façon, en prétendant qu’elle ne le faisait pas.
— Parce qu’Indrani est beaucoup trop coriace et distante pour se soucier des querelles de ses amies, bien entendu, dit Vivienne avec amusement. Il serait indigne d’elle de se mêler de telles affaires. »
Je souris, mais mon sourire s’effaça au bout d’un instant.
« Elle avait raison, pourtant, poursuivis-je, de me reprocher de m’accrocher à ma fierté alors que j’aime prétendre que je n’en ai pas. Depuis des années, je dis que je suis prête à abdiquer, Vivienne, et je pensais le croire. Mais quand j’ai dû partager réellement le pouvoir — pas seulement le déléguer —, ça m’est resté en travers de la gorge. L’autorité compte plus pour moi que je ne veux l’admettre. »
« Tu sais, ce n’est pas grave, dit-elle. Tu as le droit d’être blessée que, malgré tous tes sacrifices, la gratitude se soit envolée si vite. »
Je pris une inspiration brusque. Peut-être, pensai-je, personne ne m’avait-il jamais si bien comprise sur ce point.
« Peut-être, dis-je. Mais toutes ces années, je me suis toujours dit que je franchissais cette étape parce qu’il le fallait. Que je renoncerais à tout dès que je ne serais plus indispensable. Et peut-être que c’est à moitié un mensonge. Ça l’a toujours été. »
Les mots trébuchèrent, plus sincères que je ne l’aurais voulu.
« Mais j’aimerais être à la hauteur, Vivienne, murmurai-je. J’aimerais être le genre de femme qui croit vraiment à ces paroles. »
Au bout d’un moment, je me ressaisis.
« Je suis désolée de m’en être prise à toi, dis-je. Ce n’est pas ta faute, et j’ai mal agi. »
« Moi aussi, je suis désolée, répondit Vivienne. Pour ce que tout ça va te faire subir, avant que ce soit fini. »
Un nœud dont j’ignorais la présence se défit dans mes épaules. Je souris, et elle me rendit mon sourire. Parfois, pensai-je, on pouvait encore réparer ce qui comptait. Parfois, on arrivait à temps. Un souffle rauque retentit ; je compris une seconde plus tard qu’il ne venait ni de Vivienne ni de moi. Je me levai précipitamment, grimaçant de douleur à cause de mon mauvais genou, et arrivai juste à temps pour voir les paupières de Hakram s’entrouvrir.
« Cat ? gémit-il.
— Je suis là, lui dis-je.
Ces dernières années avaient été difficiles, nul ne pouvait le nier.
Mais parfois, juste parfois, nous avions de la chance.